vendredi, 09 novembre 2012

La Voilette bleue - Fortuné du Boisgobey - 1885

fortune du boisgobey, la voilette bleue, romans policiers, litterature francaise, feuilleton, texte integralParis, fin de dix-neuvième siècle. Deux amis, l’intenre en médecine Daubrac et le philanthrope Mériadec, se prélassent en observant le va-et-vient sur le parvis de Notre-Dame. N’ayant rien à faire ils se racontent des histoires sur ceux qu’ils voient, et sont particulièrement attirés par ce qui semble être un couple d’amants. Ils décident de le suivre, mais en arrivant face à Notre-Dame, un attroupement attire leur attention : une jeune femme portant une voilette bleue identique à celle de la femme aperçue auparavant au bras de son amant est retrouvée sans vie au bas des tours. Qui est cette femme? S'est-elle suicidée ou bien l'a-t-on précipitée dans le vide? Et qu'est-ce que le capitaine de Saint-Briac, arrêté à sa descente des tours, a à voir dans cette affaire? C'est ce que Daubrac et Mériadec, aidés de Rose Verdière, la charmante fille du gardien des tours, et de Fabreguette, peintre farfelu et témoin oculaire du drame, vont tenter de découvrir en même temps que M. de Malverne, juge d'instruction et intime de Saint-Briac.

Fortuné du Boisgobey était en son temps un célèbre feuilletoniste qui publiait dans plusieurs journaux avant de se faire engager de façon plus durable par Le Figaro. Et à l’époque ses textes ont souvent été comparés à ceux d’Emile Gaboriau, qui pourtant marquera plus l’histoire littéraire. Ses romans, dont plusieurs ont déjà été traités ici sur ce site et comme celui-ci La voilette bleue, se démarquent par un parfait calibrage au format du feuilleton, une intrigue policière pas trop complexe, des personnages gentils et naïfs à qui tout finit par réussir, un certain humour léger et le hasard qui décidément fait bien les choses dans un Paris qui ressemble à un petit village dans lequel tout le monde finit par se rencontrer.
Bref rien de parfait, ni de palpitant, le genre policier n’aura pas attendu ce cher Fortuné du Boisgobey pour connaître ses heures de gloire. Et pourtant l’auteur réussit tout de même dans La voilette bleue à bien divertir le lecteur par ses romans bien légers. C’est une joie de suivre ses personnages, la lecture est rapide et gaie, et même si après le dénouement attendu on oublie vite le contenu du roman, on y aura passé quelques belles heures de divertissement.


Bref, je ne m’en lassa pas.

N. B. Les romans de Fortuné du Boisgobey ne sont plus que rarement publiés et les textes se retrouvent donc plus facilement en téléchargement (gratuit, car faisant partie du domaine public).

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Texte intégral :

La voilette bleue - Fortuné de Boisgobey - 1885

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Voir également :
Le crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey (1881), présentation et extrait
Le pouce crochu - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et extrait
La main froide - Fortuné du Boisgobey (1889), présentation et extrait

jeudi, 09 septembre 2010

La main froide - Fortuné du Boisgobey - 1889

bibliotheca boisgobey la main froide .jpgPaul Cormier et Jean de Mironde veulent profiter à fond de leur vie d’étudiants, passant leur temps de soirée en soirée dans le vieux quartier latin de Paris. Or tout bascule lorsque apparaît dans leurs vies une mystérieuse marquise rencontrée. Et les événments de précipitent : duel à l’issue fatale, procédure judiciaire, un maître-chanteur s’en mêle, et ele tout devient rapidement inextricable pour nos deux jeunes héros, qui ne se doutent guère de l’ampleur des secrets de cette marquise...

Fortuné du Boisgobey était l’un des auteurs français de romans policiers les plus diffusés au 19ème siècle, ses romans étant pour la plupart publiés sous forme de feuilletons. L’auteur est quelque peu oublié de nos jours, ses romans étant souvent bien moins convaincants que les oeuvres de certains de ses contemporains. Il n’empêche qu’ils ne manquent toutefois pas de certaines qualités, rares mais quand même. Evidemment dans La main froide, comme dans d'autres, l’intrigue souffre de coïncidences trop frappantes, les personnages bien naïfs et bêtement attendrissants, un suspense vagueun narrateur qui fait de son possible en expliquant en long et en large chaque détail de son histoire afin que personne ne perde le fil... bref tout d’un syndrome d’ailleurs classique des feuilletons de l’époque. Mais derrière tout cela on s’amuse à suivre les aventures de ces deux jeunes étudiants, leurs sorties aux bals, leurs promenades au jardin du Luxembourg et de nombreuses situations qui peuvent faire sourire.

La main froide de Fortuné du Boisgobey est un roman policier d’une autre époque plutôt plaisant mais qui s’adresse avant tout à un lectorat pas trop exigeant.

Divertissant, amusant mais un peu simple !

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Extrait
:
premier chapitre


I

Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernière grisette.

Le temps n’est plus où les étudiants tenaient à honneur de ne jamais quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et ils se répandent sur les grands boulevards, comme ils les appellent, pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu’ils nomment familièrement le Boul’Mich’.

Quelques-uns même demeurent de l’autre côté de l’eau et viennent aux cours, en voiture, – quand ils y viennent.

Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on trouverait encore, en cherchant bien, des représentants d’un autre âge, des attardés fidèles à la tenue et aux mœurs de leurs devanciers.

Ceux-là arborent des coiffures étranges, fument la pipe en buvant des bocks devant les cafés de la rue Soufflot, font queue au théâtre de Cluny, dansent à la Closerie des Lilas et croient fermement que l’univers finit au petit bras de la Seine.

Ces convaincus sont rares ; si rares que, l’année dernière, on en comptait jusqu’à deux que les nouveaux venus se montraient comme des phénomènes.

Encore se distinguaient-ils des étudiants d’autrefois en ce point qu’ils avaient tous les deux de la fortune et qu’il n’aurait tenu qu’à eux de mener une autre existence.

C’était par vocation qu’ils vivaient de la vie du quartier. L’un des deux était même assez riche et assez bien apparenté pour faire bonne figure ailleurs.

Il s’appelait Jean de Mirande et, à sa majorité, il était entré en possession d’une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la perspective d’hériter plus tard d’un oncle millionnaire et célibataire qui avait été son tuteur.

Il est vrai qu’il ne comptait guère sur cette succession, car le susdit oncle était solide comme le pont du Gard, bâti par les Romains, et de plus, complètement brouillé avec son neveu, depuis que ce neveu s’était avisé de déroger aux traditions de ses nobles aïeux en s’enrôlant dans la bohème scolaire.

Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croisés et même il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de Jupiter.

Sa mère, veuve d’un facteur aux Halles, avait amassé une très honnête aisance en vendant des primeurs, à la pointe Saint-Eustache, et servait une pension de six cents francs par mois à son unique rejeton qu’elle ne voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et Paul ne s’éloignait guère du Panthéon.

Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean était brun, grand, large d’épaules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il était fier de sa taille et de sa force.

Paul, blond, mince et délicat, avait un peu l’air d’une demoiselle.

Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de beuverie et les conquêtes à la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait que de pourfendre et il pourfendait… quelquefois.

Paul, qui pourtant n’était pas poltron, préférait aux batailles de brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l’avenue de l’Observatoire.

Mais ses goûts paisibles ne l’empêchaient pas d’être de toutes les joyeuses parties arrangées par le turbulent Jean de Mirande.

Ils s’étaient liés en vertu d’une loi naturelle à laquelle nous obéissons tous–l’instinct qui nous pousse à fusionner les races–et aussi parce que Jean avait, un soir, énergiquement et victorieusement défendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs à accroche-cœurs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier.

Et, dernier contraste entre ces inséparables, Jean, dont les ancêtres auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les idées nouvelles. Il allait jusqu’au nihilisme, inclusivement–tandis que Paul, fils de commerçants, prétendait regretter l’ancien régime.

Paul aurait donné dix ans de sa vie pour être aimé d’une duchesse. Jean, lui, s’accommodait fort bien des petites ouvrières en rupture d’atelier et des chanteuses de cafés-concerts, dits Beuglants, qui constituent le fond du monde galant d’outre-Seine.

Eu quoi, il n’avait pas tout à fait tort, car il régnait sans partage sur le cœur de ces donzelles faciles, et Paul n’avait pas encore subjugué la moindre grande dame.

Paul aurait voulu que son ami le présentât dans les salons du noble faubourg où Jean de Mirande aurait pu être reçu, à cause de son nom et qu’il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce désir ambitieux, Jean lui riait au nez et l’emmenait dîner chez Foyot.

Foyot est le café Anglais du quartier.

Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans dédaigner cependant de dîner quelquefois dans les bouillons d’alentour, à seule fin de rester populaires parmi les étudiants moins opulents qu’eux.

Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au Luxembourg, à l’heure de la musique et, ces jours-là, ils faisaient des concessions à la mode, en s’habillant d’une façon moins excentrique.

L’an passé, donc, par une claire journée dominicale du mois de mai, ils se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le grand bassin central, du côté de la rue de Fleurus.

C’est là que s’assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes de ces régions reculées : honnêtes bourgeoises assises en rond sur des chaises de louage et flanquées de demoiselles à marier ; bonnes d’enfants entourées de marmots et de militaires non gradés ; habituées de la Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant les mères de famille.

Le ciel était splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l’air tiède. Le printemps faisait sa rentrée, après six mois de relâche, pour cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des toilettes neuves.

Paul Cormier, lui aussi, s’était fait beau. Il portait une redingote noire, coupée par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des bottines pointues, ni plus ni moins qu’un gommeux remontant les Champs-Élysées, à l’heure où les équipages reviennent du Bois.

Et cette tenue élégante lui allait à merveille.

Jean de Mirande avait endossé, pour la circonstance, une espèce de justaucorps en velours violet, boutonné jusqu’au menton ; il avait chaussé des bottes molles montant jusqu’au genou sur une culotte gris-perle extra collante et, pour compléter ce mirifique costume, il s’était coiffé, comme un Calabrais d’opéra-comique, d’un feutre pointu, orné d’un large ruban vert.

Et, ainsi accoutré, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine sauvait tout et nul n’était tenté de se moquer de lui en face.

Les hommes attendaient, pour hausser les épaules, qu’il leur tournât le dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux à la dérobée, et les mamans pensaient : « Voilà un beau gars ! »

Lui, marchait la tête haute et la moustache au vent, remorquant son camarade qui s’arrêtait souvent pour regarder les femmes et qui ne passait point inaperçu, quoiqu’il n’eût ni l’imposante prestance ni les airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des Écoles et bourreau des crânes.

En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avisé, assise contre le piédestal d’une statue, une personne charmante.

Elle était sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester seule jusqu’à la fin du concert, car elle gardait deux chaises, près de celle qu’elle occupait.

Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les jours, traversait le jardin plutôt deux fois qu’une, Paul ne l’y avait jamais rencontrée. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le disait assez, une toilette élégante et de bon goût, comme on en voit peu dans les environs de Saint-Sulpice.

Du reste, elle ne semblait pas s’apercevoir qu’elle attirait l’attention de ce joli blond qui lui décochait une œillade brûlante chaque fois qu’il passait devant elle.

Et Paul se demandait déjà s’il avait enfin rencontré ce qu’il cherchait.

Était-ce le début d’une aventure ? Il l’espérait presque et il s’y serait volontiers embarqué, sans savoir où elle le conduirait.

S’il avait pu prévoir comment elle devait finir, il aurait certainement hésité.

La dame lisait un livre à couverture jaune, sans doute un roman nouveau, et ce roman devait être fort intéressant, car elle ne levait pas les yeux.

Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commençait à se lasser de ce manège improductif, lorsque Mirande, s’arrêtant tout à coup, lui dit :

– Ah ! ça, qu’est-ce que tu as donc à te retourner à chaque instant ? J’en ai assez de te traîner comme un cheval rétif qu’on mène par la figure et qui tire au renard.

– Une femme adorable, mon cher ! murmura Cormier, en serrant le bras de son ami.

– Où donc ?… cette liseuse, là-bas, au pied d’une statue ?… Elle n’est pas mal, mais ce n’est pas la peine de risquer d’attraper un torticolis pour la contempler… aborde-la carrément.

– Tu ne vois donc pas que c’est une femme du monde ?… une vraie.

– Décidément, tu es encore plus jobard que je ne pensais.

– C’est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des drôlesses. Celle-là est seule en ce moment, mais elle attend quelqu’un… son mari très probablement.

– Allons donc ! elle attend quelqu’un, oui… seulement elle ne sait pas qui… toi, si le cœur t’en dit… ou moi, si je voulais, mais, moi, je ne veux pas. Elle me déplaît, ta princesse, avec son air en-dessous. Et puis, ce soir, j’offre à dîner à deux ou trois jolies filles qui s’amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbêches : Maria, l’élève de la Maternité et Georgette, une petite actrice des Nouveautés, gaie comme un pinson. Lâche ta femme honnête. Je t’invite. Nous aurons en plus Véra, la Russe… externe à la Pitié.

– Une nihiliste !… merci !… ton apprentie accoucheuse et ta figurante ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu’aujourd’hui, dimanche, je dîne chez ma mère.

– Blagueur, va !… dis donc plutôt que tu as envie de suivre ta marquise de carton. Faut-il que tu sois naïf !… ça, une grande dame ?… une horizontale, tout au plus… et de petite marque, mon pauvre Paul. Je m’y connais.

– Tu crois t’y connaître et tu n’y entends rien.

– Ah ! c’est comme ça !… tu prétends m’en remontrer !… eh ! bien, je vais te donner une leçon. Tu vas voir comment on s’y prend pour faire connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune à la musique du Luxembourg.

Et, dégageant son bras, Mirande alla droit à la liseuse.

Paul essaya de le retenir. Il n’y réussit pas et il resta, planté sur ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrassé de sa contenance, pendant qu’à dix pas de lui, le beau Mirande s’asseyait sans façon sur une des chaises restées libres à côté de la dame.

Cette fois, elle leva la tête et elle se montra dans toute sa radieuse beauté.

C’était une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et chaud d’une Espagnole de Séville avec la physionomie intelligente et vive d’une Parisienne de Paris.

Pas du tout intimidée, d’ailleurs.

– Pardon, madame, commença Mirande en retroussant sa moustache, vous devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit…

Il n’acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux n’exprimaient que le dédain, mais un dédain si calme et si fier qu’il s’arrêta net.

Les grosses galanteries qu’il allait débiter lui restèrent dans le gosier. Et alors se joua une scène muette qui ravit d’aise l’ami Paul.

Déconcerté par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ôta son chapeau qu’il avait, d’un geste conquérant, enfoncé sur sa tête avant de s’emparer de la chaise vacante, alors qu’il croyait à une victoire facile.

Se découvrir poliment, ce n’était pas assez pour réparer sa première inconvenance et la dame continuait à le dévisager, sans lui adresser la parole.

Il se décida à se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins mal possible de la sotte situation où il s’était mis, lorsqu’il vit debout, devant lui, un monsieur, vêtu de noir, qui s’était approché sans qu’il l’entendît venir.

– Enfin ! s’écria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en cherchant noise à quelqu’un ; enfin je trouve à qui parler !

Jean de Mirande s’était bien aperçu que la blonde inconnue le trouvait ridicule ; et il était d’autant plus vexé que Paul Cormier assistait de loin à sa défaite. Paul Cormier qu’il comptait éblouir en faisant, au pied levé, la conquête d’une femme jeune, jolie et parfaitement distinguée, quoi qu’il en eût dit, avant de l’aborder.

Et pour se relever aux yeux de son ami de cet échec humiliant, il n’avait rien imaginé de mieux que d’apostropher un monsieur, père, frère ou mari, très probablement, de cette grande mondaine, fourvoyée au Luxembourg.

Ce personnage qui venait de surgir tout à coup, comme un diable jaillit d’une boîte à surprise, montrait un visage complètement rasé, sauf une paire de favoris, coupés au niveau de l’oreille et portait à la boutonnière de sa longue redingote un mince ruban rouge.

Il avait tout à fait l’air d’un officier en demi-solde, un de ces types de grognards licenciés comme on en voyait du temps de la Restauration et comme on en voit encore dans les dessins de Charlet.

Grands traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache, regard dur, physionomie chagrine.

Au lieu d’interpeller Mirande qui s’y attendait et se préparait à répliquer vertement, l’homme vêtu de noir vint, sans dire un mot, se placer entre l’étudiant et la liseuse qui ne lisait plus.

Mirande crut que ce protecteur muet allait s’asseoir, afin d’établir par cette prise de possession son droit de défendre la belle inconnue, mais le protecteur resta debout, fronçant le sourcil, pinçant les lèvres et opposant sa large poitrine à toute tentative d’occupation.

– Monsieur, dit Jean, un peu déconcerté par ce sang-froid je viens d’aborder cavalièrement madame qui, je le suppose, vous tient de près. Si vous n’êtes pas content, je suis à vos ordres et je vous laisse le choix des armes. Vous pouvez m’envoyer vos témoins demain matin… Jean de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu’à midi.

– Je n’ai que faire de votre adresse, répondit sèchement le monsieur. Passez votre chemin.

– Alors, vous ne voulez pas vous aligner ? Très bien !… je me suis trompé. Je vous prenais pour un ancien militaire à cause de ce bout de ruban.

Je m’aperçois que j’ai affaire à un bourgeois, décoré par l’intermédiaire de l’agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas, je n’ai plus rien à vous dire. Gardez bien madame votre épouse et au plaisir de ne jamais vous revoir.

Après avoir lâché cette dernière impertinence, Mirande pirouetta sur ses talons avec la désinvolture d’un marquis d’autrefois et s’en alla rejoindre Paul Cormier.

Il était resté à distance, cet excellent Paul, et assez embarrassé de sa situation.

De la place où il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse, il n’entendait pas les paroles agressives que lançait Jean, mais il suivait de l’œil ses mouvements. Il comprenait très bien que son incorrigible ami cherchait querelle au défenseur de la dame blonde, et il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite.

– Eh bien ! lui demanda-t-il, sans pouvoir s’empêcher de sourire, as-tu réussi ?

– Mon cher, répliqua sèchement Mirande, je suis tombé sur une rouée qui me l’a faite à la pose. Pour lui montrer que je n’étais pas sa dupe, j’ai proposé la botte à cet escogriffe qui lui sert de garde du corps. Il a cané.

– Il a cependant l’air d’un ancien officier.

– Lui ! jamais de la vie !… Le ruban qu’il porte doit être celui d’un ordre des îles Mariannes. J’aurais dû le gifler… Il est encore temps et je vais…

– Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là.

– Il faut que je corrige ce drôle… la blonde verra que je ne me laisse pas berner.

– Cette blonde ne s’occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture ; elle y est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s’en va se mêler aux badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n’est qu’un domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise.

– Tu as raison, au fait… on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore bec à bec avec lui, l’envie me prendrait de lui tomber dessus et je n’y résisterais pas.

Paul s’empressa d’entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa faire, mais avant d’arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage.

Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des escholiers du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux côtés de la terrasse.

Il y avait Maria, l’élève sage-femme, coiffée d’un immense chapeau de paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l’externe nihiliste, coiffée d’un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la rive droite ; plus élégamment habillées, celles-là, mais pas moins tapageuses.

Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par l’étudiante russe.

Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on n’est pas si collet-monté qu’aux Tuileries et les habitués y ont leurs coudées franches.

Ce fut une fête en plein air que cette rencontre entre ces émancipées et les deux étudiants les plus chic du pays Latin. Il y eut des cris de joie et des accolades à grands bras. Maria proposa de se prendre tous par la main et de danser en chantant la ronde du pont d’Avignon.

Peut s’en fallut qu’on ne s’y mît. Mais Paul Cormier modéra ces ardeurs, en disant gaiement :

– Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd’hui en tenue d’homme sérieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme.

– T’as raison, mon p’tit, s’écria mademoiselle Zoé, figurante au théâtre Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du quartier, ça te ferait du tort pour te marier. Pas de bêtises, Po-Paul !… épouse la fille d’un épicier cossu et quand tu auras le sac, n’oublie pas tes petites camarades.

Paul ne songeait guère à se marier, mais la dame au livre n’était pas loin. En se retournant, il s’était aperçu qu’elle le regardait et il ne se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde qu’il persistait à trouver charmante et distinguée, on dépit des sarcasmes du beau Mirande, vexé d’avoir été éconduit.

– Ils sont trop verts ! pensait Paul Cormier. Si elle avait daigné lui répondre quand il l’a abordée, il déclarerait qu’elle est adorable. Et il ne m’est pas démontré qu’elle recevrait aussi dédaigneusement un hommage plus discret.

Le refus de Paul fut appuyé par mademoiselle Véra. Cette jeune personne qui portait les cheveux courts comme un garçon, et une mante de serge blanche taillée comme les touloupes des paysans Russes, n’était pas précisément jolie avec son teint chlorotique et son nez à la Roxelane, mais elle avait des yeux verts d’un éclat singulier et d’une mobilité troublante.

Elle déclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future République universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois qui attristaient de leur présence le jardin du Luxembourg.

– Tu aimerais mieux pétroler le Palais… moi aussi, dit le seigneur de Mirande.

Heureusement, son oncle n’était pas là pour l’entendre.

– Eh bien ! reprit-il gaiement, chère Véra, qui vivra verra.

– Oh ! un calembour ! ricana une des cabotines ; voilà Mirande qui joue les Christian, à la ville.

– Mes enfants, il ne s’agit pas de tout ça, dit Maria. On s’embête ici, au milieu de tous ces types.

Tu paies à dîner, pas vrai, mon vieux Jean ?

– À dîner, à souper… tout ce que vous voudrez, mes petites reines.

– Alors, il est temps d’aller prendre l’absinthe au Boul’Mich.

– Allons-y ! conclut Mirande. En es-tu, Paul ?

– Non. Je dîne chez ma mère, je te l’ai déjà dit.

– Tiens, s’écria Zoé, j’ai vu jouer une pièce qui s’appelle comme ça.

– En route ! reprit Maria, en s’emparant du bras de Jean.

Ses aimables compagnes entourèrent le couple et le groupe tumultueux roula comme une avalanche vers le grand escalier de la terrasse.

Trop heureux d’être délivré de leur bruyante société, Paul Cormier les laissa partir sans regret.

Ils l’avaient entraîné assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de la revoir et d’essayer d’attirer son attention, car il ne désespérait pas de lui plaire, en s’y prenant autrement que ne l’avait fait Mirande.

Il tenait d’autant plus à tenter l’aventure que pareille occasion ne s’offrirait peut-être plus jamais de réaliser le rêve de toute sa vie.

Ce rêve ambitieux, c’était de se faire aimer d’une femme du vrai monde et celle-là en était certainement, quoi qu’en pût dire ce Jean qui ne croyait à rien.

Il s’agissait maintenant de manœuvrer adroitement et Paul avait à choisir entre deux partis : ou aborder à son tour la liseuse, sous prétexte de lui présenter les excuses de son ami, en lui disant que cet ami était gris ; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin de marquer par cette politesse discrète que, lui, Paul Cormier, désapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait prêt à réparer les torts de ce garçon mal élevé, pour peu qu’elle voulût l’y encourager d’un coup d’œil.

Paul penchait pour cette dernière façon de procéder qui convenait mieux à son tempérament et il en était déjà à se composer une attitude pour ne pas manquer son effet, quand il s’aperçut que la place était vide.

La dame avait levé le siège, pendant qu’il se défendait contre les instances des invitées de Mirande et il eut beau chercher de tous les côtés, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir.

– Allons ! murmura-t-il tristement, j’arrive trop tard. Et il ne me reste même pas la ressource de la suivre pour voir où elle demeure. Elle a dû remonter dans son équipage qui l’attendait à une des portes du jardin. L’ange blond s’est envolé et je ne le reverrai plus… Bah ! qui sait ?… en venant tous les jours sur cette terrasse, je l’y rencontrerai peut-être… et, j’aurai soin d’y venir sans ce grand fou de Mirande.

Médiocrement consolé par ce très vague espoir, Paul s’achemina vers la grille qui fait face aux galeries de l’Odéon.

Il était résigné à s’en aller rue des Tournelles chez sa mère qui l’attendait pour dîner. Il y a, tout près de cette sortie du Luxembourg, une station de fiacres et il comptait en prendre un.

Le concert tirait à sa fin ; les amateurs de musique en plein vent commençaient à se disperser et le gros de la foule s’écoulait du côté de la rue de Vaugirard.

Paul suivit le torrent.

Après avoir passé devant la fontaine de Médicis, il franchit la grille et avant de remonter à droite, du côté où stationnent les voitures de place, il s’arrêta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare.

Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au coin de la rue Corneille, un coupé de maître, attelé de deux beaux chevaux bais-bruns.

Un cocher majestueux, haut perché sur son siège avait les guides en main et le fouet appuyé sur la cuisse droite. Un valet de pied en livrée sombre se tenait debout près de la portière.

Paul, qui avait la prétention d’être connaisseur en équipages, se mit à admirer celui-là.

Les glaces étaient levées, quoiqu’il fît très chaud, mais il crut voir à travers la vitre un visage féminin qui disparut aussitôt.

C’en était assez pour exciter la curiosité d’un flâneur, mais Paul se dit qu’il ferait une sottise en allant regarder de plus près une princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois.

À la troisième, il constata que le coupé n’était plus là.

Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l’Odéon.

Paul continua son chemin sans se presser.

Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête de la file et il allait y monter, lorsqu’une femme y entra du côté opposé et y prit place tranquillement.

Il n’avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame et il recula pour se mettre en quête d’une autre voiture, mais l’inconnue lui dit :

– Venez, monsieur !

Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire, et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était douce, la tournure distinguée, la toilette élégante.

C’était décidément la journée aux aventures.

– Au rond-point des Champs-Élysées ! reprit la dame.

Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les portières des fiacres.

Il aurait dû la planter là, mais c’était si drôle qu’il se décida tout de suite à répéter au cocher l’ordre qu’elle venait de donner et à prendre place à côté d’elle dans la voiture.

Le romanesque Paul aimait l’imprévu : il était servi à souhait.

Mais il n’augurait pas très bien de cette nouvelle aventure.

Il savait que les grandes mondaines n’ont pas coutume de se jeter ainsi à la tête d’un monsieur qu’elles n’ont jamais vu et il pensait que cette personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n’être qu’une farceuse en quête d’une liaison passagère… et productive.

Elle avait cependant si bon air qu’il voulait savoir à quoi s’en tenir sur ses intentions.

Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d’aller dîner au Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne l’empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s’il s’apercevait qu’elle ne valait pas la peine d’être conquise.

Elle ne le fit pas languir.

Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand elle releva sa voilette.

Cette inconnue c’était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la terrasse du jardin.

Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s’amuser de son étonnement et de son trouble.

– Quoi ! Madame, dit-il assez gauchement, c’est vous qui, tout à l’heure…

– Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c’est moi qui étais assise, là-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s’est permis de m’adresser la parole.

– Je vous prie de croire, Madame, que j’ai fait ce que j’ai pu pour l’empêcher de commettre cette inconvenance.

– Je le sais, Monsieur ; j’ai très bien vu que vous avez essayé de le retenir et j’ai deviné que vous le désapprouviez.

– Oh ! absolument !

– Je n’en doute pas. C’est ce qui m’a fait désirer de vous connaître.

L’explication ne laissait pas que d’être flatteuse pour Paul Cormier ; mais elle n’excusait pas l’allure, pour le moins excentrique, de cette dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu’elle venait de voir pour la première fois, n’imaginait rien de mieux que d’envahir un fiacre où il montait et de lui commander de l’accompagner à l’autre bout de Paris.

Il n’aurait plus manqué que de baisser les stores.

Elle ne s’en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire qu’il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas à se le persuader, tant l’air de cette blonde énigmatique était en désaccord avec sa conduite.

Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu’elle avait pris un je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards, et au risque d’être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler autrement qu’il ne l’aurait fait dans un salon.

– Quel dommage, reprit-elle, qu’un homme si bien né soit si mal élevé !

– Comment savez-vous qu’il est bien né ? demanda Paul.

– Il ne s’est assis près de moi qu’un instant et il a trouvé le temps de dire son nom… je crois même qu’il y a ajouté son adresse.

– Et son nom vous était connu ? demanda Paul, très étonné.

– Oh ! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et une des plus illustres du Languedoc.

Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que sa notoriété ne s’était jamais étendue au-delà du quartier des Halles, mais il ne laissa pas voir à la dame qu’elle venait de l’humilier, sans le vouloir.

Il se contenta de répondre :

– Jean eût été bien fier, s’il avait su que, pour vous, il n’était pas le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit ?

– Je n’avais garde… pour plusieurs raisons… la première, c’est qu’il aurait fallu me nommer… Or, si j’ai entendu parler de lui, il n’a jamais entendu parler de moi… Mon nom ne lui aurait rien appris… et d’ailleurs, menant la vie qu’il mène, il doit se soucier fort peu de me connaître.

– Il mène la même vie que tous les étudiants… la même que moi.

– Permettez-moi, Monsieur, de n’en rien croire. Je vous regardais quand vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l’ont emmené… et j’ai vu que vous avez refusé de les suivre.

– J’ai refusé, parce que je ne pensais qu’à vous.

– Vraiment ?… alors, vous n’en avez que plus de mérite à ne pas vous être conduit avec moi comme l’a fait M. de Mirande… mais, quel plaisir peut-il prendre à s’entourer de ces créatures ?

L’une d’elles est sa maîtresse, n’est-ce pas ?

– Je devrais vous répondre que je n’en sais rien, mais je veux bien vous dire la vérité… Jean n’a rien de commun avec le lierre… il ne s’attache pas.

– Il n’y a que demi-mal.

– Alors, vous l’approuvez de n’aimer sérieusement aucune femme ?

– Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame ; je l’approuve de ne pas aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d’apprendre un jour qu’il a trouvé enfin une femme digne de lui… et qu’il l’aime.

– C’est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l’a pas encore touché et elle pourra se faire attendre.

Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous intéresse ?

Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit :

– Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m’avez encore parlé que de lui.

– N’êtes-vous pas son meilleur ami ?

– Je le crois, mais avouez que je pousserais l’amitié jusqu’à l’abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je serais heureux de vous plaire et que je m’étonne d’être appelé à l’honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande.

Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l’éconduire… et je pourrais ajouter : pour qui me prenez-vous ?

La dame rougit et ce fut d’un ton peiné qu’elle répondit :

– Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J’avais cru, en m’adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger sur M. de Mirande… et je n’ai pas craint de tenter une démarche… que j’espère ne pas avoir à regretter.

– Oh ! protesta Paul Cormier, je n’abuserai pas de la situation.

Elle n’a cependant rien de flatteur ni d’agréable pour moi, convenez-en. Me voilà réduit au rôle de confident… et encore !… jusqu’à présent vous ne m’avez pas confié grand’chose…

J’espérais mieux et quand vous avez bien voulu m’inviter à monter dans cette voiture, si j’avais pu prévoir qu’il ne serait question que de Mirande et de sa famille…

– Ne vous repentez pas d’avoir fait une bonne action, interrompit la blonde inconnue.

– Une bonne action, dites-vous ?… voilà un bien gros mot !… je n’aperçois pas encore quel service j’ai pu vous rendre.

– Un grand service… vous le reconnaîtrez plus tard et… pourquoi ne l’avouerais-je pas ?… je compte vous en demander d’autres…

– Je vous reverrai donc !

– Oui… si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je suis…

– Voilà une condition un peu dure !

– Et de ne rien dire à votre ami.

– Il ne m’en coûtera guère d’être discret, mais… quelle sera ma récompense, si je me soumets à l’autre condition ?

– Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu’un jour vous saurez tout.

– Soit ! j’accepte ; mais comment vous reverrai-je ? Vous ne m’avez pas dit votre nom… je suppose que vous ne voulez pas me le dire… et vous ne savez pas le mien.

– Il ne tient qu’à vous de me l’apprendre. Je m’en souviendrai, je vous le jure.

Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul Cormier, sans le convaincre tout à fait.

Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé qu’elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était, comme a écrit La Bruyère, si jeune, si belle et si sérieuse, qu’il se laissait aller à la croire.

Il allait peut-être s’ouvrir pour lui ce grand monde qu’il rêvait et Paul n’était pas homme à refuser d’y entrer, même par une porte secrète.

L’inconnue en était certainement et elle lui offrait d’emblée une sorte de traité d’alliance.

Après l’amitié, l’amour viendrait peut-être et cette chance valait bien qu’il acceptât le compromis qu’elle lui proposait.

Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l’armorial du Languedoc où figurait si brillamment l’aristocratique famille de Mirande.

Il s’y décida cependant.

C’était le seul moyen de la revoir, puisqu’elle ne voulait pas lui dire le sien.

– Je m’appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable.

Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta :

– Je n’ai plus que ma mère qui n’habite pas avec moi. Je finis ma dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9.

Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la pareille.

– Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous contenterez de me voir.

– Pas chez vous, je suppose ?

– Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde.

Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer.

Et vous ne croyez pas, je l’espère, que j’attends de vous d’autres services que ceux qu’un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection.

Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde.

Son consentement ne tenait plus qu’à un fil et s’il hésitait encore, c’est qu’un point à éclaircir lui tenait au cœur.

– Eh ! bien ? demanda la dame ; est-ce convenu ?

– Oui… si…

– Quoi ! il y a un : si !

– Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire…

– C’est donc bien terrible ?

– Non… c’est enfantin… Donnez-moi votre parole d’honneur que vous n’aimez pas Jean de Mirande… que vous ne l’aimez pas… d’amour.

– Je vous la donne. Je n’ai pas d’amour pour lui et je n’en aurai jamais.

– Jamais, c’est beaucoup dire.

– Je ne puis pas l’aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi.

– C’est bien… je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout ce que vous voudrez.

– Merci, Monsieur !… à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi comme je compte sur vous… et avant de nous séparer…

– Déjà !…

– Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de descendre un peu avant d’y arriver.

– Vous craignez qu’on ne nous voie ensemble ?

– Probablement.

– Votre mari, n’est-ce pas ?

– Prenez garde !… voilà que vous manquez à nos conventions !

– C’est juste. Je retire ma question… et je ne recommencerai plus. Mais j’ai une grâce à vous demander… Je vais vous quitter et je ne sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à vous.

– Non certes.

– Eh ! bien, quand j’y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame X… ? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom… celui que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable ?

– C’est enfantin, comme vous disiez tout à l’heure, répondit en riant la belle inconnue ; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction. Quand vous penserez à moi… eh ! bien… pensez à Jacqueline.

– Jacqueline ! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant.

Je répéterai souvent : Jacqueline !… cela m’aidera à prendre patience jusqu’au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi.

– Ne craignez pas que j’oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment est venu de nous quitter. Il ne me reste qu’à vous dire…

– Adieu ?

– Non. Au revoir ! faites arrêter le cocher, je vous prie.

Paul tourna le bouton d’avertissement et demanda :

– Vous gardez la voiture, Madame ?

– Oui… je la quitterai un peu plus loin.

Paul comprit qu’elle attendait qu’il partît pour donner l’adresse de la maison où elle allait.

Il ouvrit la portière et il descendit.

Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l’aurait baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède.

Il n’eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu’il fit le geste de la prendre, elle se retira vivement.

Cette première déception n’était pas pour le mettre de bonne humeur.

Il s’était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il venait d’accepter les conditions bizarres qu’elle lui imposait.

Il n’eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des Champs-Élysées qu’il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline.

Ce fut un revirement complet.

Dans la voiture, il la trouvait adorable ; il croyait à ses serments et aux histoires pleines de réticences qu’elle lui racontait.

Depuis qu’il avait touché terre, elle lui faisait l’effet d’une intrigante et il ne se pardonnait pas de s’être laissé prendre à ses mensonges.

– Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais… les yeux d’une jolie fille m’empêcheront toujours d’y voir clair. En voilà une qui s’en va m’attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à monter en fiacre avec elle. Maria, l’apprentie accoucheuse, n’oserait pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de l’occasion, je la prends pour une femme du monde et j’écoute pieusement les balivernes qu’elle me débite sur mon ami Jean… Ah ! ce qu’il me blaguerait, s’il me voyait lâché sur l’asphalte, pendant qu’elle se fait conduire chez un amant qui l’attend du côté du rond-point ! Elle m’a joué là un bon tour, mais je la repincerai…

Tout en s’objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture.

Il en était descendu à la hauteur du Cirque d’Été et il s’était avancé jusqu’au coin de l’avenue Matignon. Il la vit s’arrêter un peu plus loin, du côté de la rue Montaigne.

La dame en sortit, paya le cocher et s’engagea, sans se retourner, mais sans trop se presser, dans l’avenue d’Antin.

– Parbleu ! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier.

Elle m’a fait jurer de ne pas l’interroger, mais elle ne m’a pas défendu de la suivre. Si elle s’en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait. Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu’à la porte de la maison où elle entrera.

Et encore ! non… je me sens très capable d’y entrer avec elle… il en arrivera ce qu’il pourra.

Paul passait d’un excès à l’autre. Après avoir été trop timide, il devenait trop hardi.

Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large trottoir de l’avenue d’Antin et comme il était passé maître dans l’art du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher jusqu’à attirer son attention.

Il manœuvra si bien qu’au moment où, après avoir tourné court, elle franchit le seuil d’une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous la voûte, sans qu’elle sentît qu’il était presque sur ses talons.

La maison avait l’air d’être un hôtel particulier et la blonde y avait ses entrées, – soit qu’elle l’habitât, soit qu’elle y fût déjà venue souvent–car elle poussa tout droit jusqu’à une tapisserie mobile qui barrait le vestibule et qu’elle écarta avec sa main, cette main qu’elle avait refusée à Paul en le congédiant.

Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les visiteurs et pour crier leurs noms.

Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter :

– Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges !

Paul avait réussi au-delà de ce qu’il espérait. Il était entré dans la place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même d’apprendre son véritable nom qu’elle tenait tant à lui cacher. Mais ces succès inattendus le gênaient énormément.

Il avait deviné sans peine que le valet de pied l’avait pris pour le mari de la femme qu’il avait l’air d’escorter. Il prévoyait donc que cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l’avaient entendue et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges.

Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n’était plus temps.

Paul était tombé au beau milieu d’une de ces réunions mondaines que les Anglais appellent : five o’clock tea, et ce thé de cinq heures se tenait dans la cour de l’hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte d’un velum en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du soleil printanier.

Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu.

Évidemment, un orage allait tomber sur l’intrus qui se permettait de s’introduire ainsi dans un cercle d’intimes où personne ne le connaissait.

À la grande stupéfaction de Paul, cet orage n’éclata pas.

Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants.

La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d’œil, chargé de reproches, mais non pas de menaces.

Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut qu’elle s’abstint de la rectifier.

Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une explication qui n’aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé de raconter comment il se trouvait là, après une course en fiacre ? Il était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer de la situation qu’elle paraissait disposée à accepter.

Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n’avait pas du tout, comme on dit au théâtre, le physique de l’emploi.

Mais les figures n’exprimaient pas d’autre sentiment que la curiosité–une curiosité décente qui n’avait rien de blessant pour celui qui en était l’objet.

On l’observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a souvent entendu parler et qu’on n’a jamais vu.

La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit gracieusement :

– Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier, je pense ?

À cette question qu’il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il serait resté bouche bée ; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d’y répondre.

– Ce matin, par l’orient-express, dit-elle, en regardant fixement son prétendu mari.

– C’est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d’être venus, reprit la maîtresse de la maison : car il doit être horriblement fatigué après un si long voyage.

Paul se contenta de sourire. C’était le meilleur moyen de ne pas se compromettre ; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d’affaire avec des sourires et il n’imaginait pas comment finirait la scène.

Elle commençait du reste à l’amuser et il reprenait peu à peu son aplomb, fort dérangé au début.

– Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une fort belle personne, un peu mûre, mais d’aspect agréable ; permettez-moi de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l’occasion de revoir, puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris.

Cette fois Paul se contenta de s’incliner et les présentations commencèrent.

Ce n’étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait trouvé dans son élément.

La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes. Elle aussi s’était remise d’un trouble passager et elle manœuvrait maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile pour elle, depuis l’erreur du valet de pied.

– Vous offrirai-je une tasse de thé ?

Et comme l’étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter :

– Vous n’êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la liberté complète est à l’ordre du jour. On n’est même pas tenu de s’occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes… et vous allez nous permettre d’accaparer cette chère Marcelle pour causer chiffons pendant qu’avec ces messieurs vous parlerez politique, si le cœur vous en dit.

Parler politique, Paul Cormier n’y tenait pas, mais il était enchanté de profiter de la permission de s’éloigner du groupe féminin, en attendant qu’il se présentât une occasion de disparaître à l’anglaise, car pour le moment il ne songeait qu’à couper court à un imbroglio des plus scabreux.

Il laissa donc ces dames s’emparer de la marquise et la faire asseoir avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris.

Quoiqu’en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient certainement à lui plaire.

Paul n’avait pas le droit d’être jaloux, mais il lui passa par l’esprit que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces beaux gentilshommes avaient l’air de se dire : « Le mari est revenu. La marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané. C’est le vrai moment de lui faire la cour. »

Ce n’était de la part de Paul qu’une simple conjecture, mais il y voyait déjà un peu plus clair dans la situation où l’avait jeté un engrenage de petits événements, plus bizarres les uns que les autres.

Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s’appelait, de son vrai prénom, Marcelle, qu’elle était la femme légitime d’un marquis, que ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l’étranger, était attendu et qu’on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise vivait à Paris.

Il fallait qu’il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris pour lui.

Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu’il ne reviendrait jamais, car s’il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée, sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d’un autre.

Jusqu’où comptait-elle pousser cette substitution improvisée ? Paul ne s’en doutait pas, mais quoi qu’il advînt, elle serait désormais obligée de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission, mais elle l’y avait admis, puisqu’elle n’avait pas réclamé. Au contraire, elle l’avait plutôt encouragé, par un regard qui lui enjoignait d’être discret, et par son silence.

Il espérait bien ne pas s’arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom de l’énigmatique blonde du Luxembourg ; il ne tarderait guère à savoir où elle demeurait et quand il en serait là, le reste irait tout seul.

Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s’intéressait à Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci comme les autres.

Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l’homme décoré et boutonné qui n’avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du Luxembourg. Il avait oublié de s’en informer pendant le voyage en fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui ne pouvait guère tarder.

Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un peu à l’écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois invités s’approchaient dans l’intention évidente d’entamer avec lui une conversation qu’il redoutait un peu.

– Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison, avouez que vous grillez d’envie de tailler une banque de baccarat.

M. de Servon, qu’elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui aurait pu représenter, au naturel, ce grand flandrin de vicomte, dont il est question dans une des comédies de Molière.

Vicomte, il l’était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour sans pain, vicieux comme pas un et ne s’en cachant pas.

– J’avoue, baronne, j’avoue ! répondit-il gaiement.

– En plein jour !… à la face du soleil !… vous n’avez pas honte ? lui demanda en riant la dame.

Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un renseignement que Paul Cormier attrapait au vol.

– Mais non… nous jouerions à l’ombre, puisqu’il y a un velum. Et je parierais volontiers que vous l’avez fait tendre pour me permettre d’abattre neuf, sans me gâter le teint.

– Vous avez donc le démon du jeu dans le corps ?

– Moi !… mais je le déteste, le jeu !… seulement je déteste encore plus l’oisiveté. Vous savez qu’elle est la mère de tous les vices, cette coquine d’oisiveté.

– J’ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre banque ! Vous voyez que la table est mise là-bas… et vous aurez en M. de Ganges un adversaire digne de vous.

– Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer… je ne roule pas sur les millions, moi.

– Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait Paul Cormier ; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au jeu !… c’est une autre affaire.

– Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines de louis, dit la baronne en s’adressant au faux marquis. Marcelle ne vous en voudra pas de nous la laisser.

Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de Paul, qui se demanda immédiatement :

– Pourquoi désire-t-elle que je joue ?

L’idée lui vint aussitôt que c’était pour lui procurer un moyen d’échapper en partie aux embarras de la situation. S’il était resté avec les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander : cartes, ou pour annoncer son point.

Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d’étudiant, il avait gagné ou perdu au rams, au piquet et à l’écarté, beaucoup de consommations dans les cafés du Boul’Mich. Il lui était même arrivé de jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d’y laisser des pièces blanches. Mais il n’avait jamais risqué de perdre plus qu’il ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie, quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes, arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du bal Bullier.

Et il n’était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la première des supériorités au jeu : celle des capitaux.

Paul n’était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il n’avait pas eu le temps de l’écorner beaucoup.

Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu’un maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.

Le vicomte n’en ferait qu’une bouchée de ces vingt-cinq louis sur lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu’au mois prochain.

Et elle s’annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les premiers mots du dialogue qui venait de s’engager entre la baronne et le vicomte, les invités du sexe masculin s’étaient mis à tourner autour de l’aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d’un flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes.

Un de ces messieurs profita de l’occasion pour complimenter le faux marquis de Ganges en lui disant :

– Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. À l’âge où d’autres ne songent qu’à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d’œil et une entente des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient. Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l’avaient manquée, et pour l’obtenir, vous n’avez eu qu’à vous montrer.

– Quelle concession ? se demandait Paul. Du diable ! si je me doutais qu’on m’avait concédé quelque chose dans les États du Sultan !

Et comme il n’avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un gros spéculateur, reprit en souriant :

– Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands travaux. Le jeu c’est encore une affaire… n’est-ce pas, cher vicomte ?

– Plus souvent mauvaise que bonne… pour moi, du moins, grommela M. de Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder… or, à sept heures et demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous mettra poliment à la porte. Donc, si vous m’en croyez, messieurs, nous profiterons sans plus tarder de l’aimable attention qu’a eue Mme Dozulé de nous faire dresser une table là-bas.

– Bon ! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient progressivement et involontairement ; nous sommes ici chez la Baronne Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu’elle est veuve.

– Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis ? lui demanda l’entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner.

Le baccarat lui tenait lieu d’apéritif.

– Du tout !… du tout !… s’empressa de répondre Paul, qui n’était pas même décidé à ponter.

– Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis quinze jours et j’ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs ?

Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l’étudiant fit comme les autres.

L’autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé. Rien n’y manquait : ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où les pontes voudraient jouer sur parole.

En un clin d’œil, les places furent prises autour de la table, et le vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d’abord que les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs, attendu qu’il s’agissait d’une toute petite partie.

Paul, qui n’en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du cercle féminin jusqu’au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il comptait que pour jouer son rôle jusqu’au bout, elle n’oserait pas s’en aller sans son mari, qu’ils sortiraient ensemble et qu’une fois dehors, elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu’il ne comprenait pas.

Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu’il lui tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir.

Il ne tarda guère, d’ailleurs, à oublier qu’elle était là.

M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune.

– Quand je les aurai perdus, je m’en irai, pensait-il. J’en serai quitte pour demander à maman une avance sur le mois prochain ; et comme ça je ne m’emballerai pas.

Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole.

Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait traversé l’esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là comme par hasard ; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient tout à coup devenus suspects.

Il était un peu tard pour s’en aviser et si ses soupçons étaient fondés, la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l’avait racolé au Luxembourg que pour l’amener dans un tripot.

Il lui répugnait trop de croire cela et d’ailleurs, il avait fait d’avance le sacrifice de la somme qu’il possédait.

Il ne tenait qu’à la faire durer le plus longtemps possible.

C’est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du vicomte, il attaqua d’un louis une banque de dix mille francs.

Le vicomte aurait dû s’en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et comme Paul retirait un louis à chaque coup :

– À ce jeu-là, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de ses entreprises en Turquie.

Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore.

Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline emmarquisée, dont le petit nom, qu’il savait être faux, ne lui sortait pas de la tête ? Paul était tenté de le croire.

Il se disait pourtant qu’une petite veine, au début d’une partie, n’est souvent que l’avant-coureur d’un désastre.

Il voulut en avoir le cœur net, au risque d’arriver trop tôt à la fin de son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin d’œil, après un triomphant abatage.

Sa masse grossissait, mais elle n’était pas encore bien menaçante pour le banquier, lequel gagnait d’ailleurs à tous les coups sur l’autre tableau.

Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était préoccupé, non pas d’avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs, mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n’est exempt l’avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie allait mal tourner.

Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il s’arrêterait.

Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait déjà le billet de mille.

Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n’avait pas encore perdu un seul coup…

Il n’était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de Ganges.

Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit.

Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s’était vue nulle part. Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le banquier abattait huit, le marquis abattait neuf ; quand le marquis avait le point de un, le banquier avait baccarat.

Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire qu’il les changeait en les relevant sur le tapis.

On l’aurait soupçonné lui qui tout à l’heure avait un instant soupçonné la baronne et ses invités.

Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois, il restait tout juste de quoi tenir le coup.

– Combien faites-vous, marquis ? demanda familièrement Servon, qui avait payé assez cher le droit de ne plus dire : « Monsieur le marquis. »

Paul mourait d’envie de répondre : « Dix louis » et d’empocher les autres. Cinq mille francs ! il ne les avait jamais eus à la fois. C’était de quoi faire les frais de la campagne amoureuse qu’il allait ouvrir ; c’était aussi de quoi se consoler d’un échec, si la marquise lui échappait.

– Pas plus que la banque, reprit le vicomte.

– Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir.

Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu’il en donnait. Paul s’y tint. Il avait sept et le banquier n’avait que six.

Ce fut le coup de grâce. La banque sautait.

Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui répondaient des jetons qu’il avait émis, il invita les pontes à se partager ses dépouilles.

Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis qu’il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée.

– Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe.

Ce compliment était à l’adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas tout d’abord l’allusion au célèbre dicton : « Heureux au jeu, malheureux en femmes. » Ce gain lui montait à la tête et c’est tout au plus s’il se souvenait que Jacqueline était là, derrière lui.

– Moi, c’est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon ; je suis malheureux partout.

C’était presque dire qu’il avait fait sans succès la cour à la marquise de Ganges.

Il ajouta presque aussitôt :

– Vous me devez une revanche, monsieur le marquis… et je me sens capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me tenir quitte ou double… quatre cents louis, sur parole ?… un seul coup, à rouge ou noir ?

Paul aurait volontiers refusé. Il n’osa pas. S’il perdait, après tout, il ne perdrait que son bénéfice et d’ailleurs, il entendait derrière lui des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la baronne Dozulé se levaient pour partir.

Il aimait mieux s’en aller les mains vides que de manquer le départ de Jacqueline qu’il comptait reconduire chez elle.

C’était son droit de mari et il ne supposait pas qu’en public elle refuserait sa compagnie ; d’autant qu’elle devait souhaiter, autant que lui, une explication en tête à tête.

– Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je tiens ces quatre cents louis… et je dis : Rouge !

M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis :

– Le roi de cœur ! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis. Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous.

Paul était si troublé qu’il ne prit pas garde à ce « chez vous » qui, dans la pensée du vicomte ne signifiait pas : chez M. Cormier, étudiant, rue Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari de madame de Ganges.

Et, alors même qu’il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n’aurait pas pu signaler l’erreur à M. de Servon.

Du reste, il n’eut pas le temps d’y réfléchir, car la baronne Dozulé, qui s’était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à coup et dit, en riant, à ces messieurs :

– Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant qu’il vous plaira, de faire des parolis et des bancos ; permettez seulement à mes amies et à moi d’aller dîner. Il est l’heure.

– Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s’écria le financier qui ne demandait qu’à lever la séance, afin d’emporter son bénéfice.

– Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les mêmes principes que moi… elle pousse même le scrupule plus loin que moi, car elle n’a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu’elle s’en allait. Elle craignait de lui couper sa veine.

– Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges.

C’était vrai ; la marquise n’était plus là. Cormier n’eut qu’à se retourner pour constater son absence.

– Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m’a chargée de vous dire qu’elle rentrait directement chez elle… et qu’elle vous attendrait.

Paul eut sur les lèvres une question : « Où ça ? » Il se retint à temps, mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit s’il s’était laissé aller à demander sa propre adresse, – l’adresse de sa femme, ce qui revenait au même.

Il avait évité cette faute, mais il n’en restait pas moins dans un prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il ne pensait plus qu’à se dérober le plus tôt possible aux interrogations qu’il redoutait.

Que serait-il devenu si son débiteur s’était avisé de lui demander où il demeurait ? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de suite qu’il n’était pas le marquis de Ganges et qu’il connaissait à peine la marquise.

Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être indifférente.

Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu’elle leur accordait de reconstituer une partie de baccarat.

Il partit d’autant plus volontiers qu’il lui était venu une idée. Il se disait que madame de Ganges ne pouvait pas l’abandonner dans l’impasse où elle l’avait mis. Au moins fallait-il qu’elle le vît pour lui tracer une ligne de conduite.

Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu’elle était allée l’attendre quelque part, non loin de l’hôtel de la baronne, avec l’intention de l’arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où s’était-elle embusquée ? Au rond-point, peut-être, à l’endroit où elle avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du Luxembourg. La place est banale, mais à l’heure du dîner, les Champs-Élysées sont presque déserts.

Paul y courut, à ce rond-point, et il n’y trouva point la marquise. Quand et comment la reverrait-il ? En ce moment, pour le savoir, il aurait donné de bon cœur tout l’argent qu’il venait de gagner au jeu.

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Présente édition : Editions AlterEdit, 1 février 2007, 343 pages


Voir également :

- Le crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey (1881), présentation et extrait
- La voilette bleue - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et texte intégral
- Le pouce crochu - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et extrait

jeudi, 23 juillet 2009

Le pouce crochu - Fortuné du Boisgobey - 1885

bibliotheca le pouce crochu

Le vieil et modeste inventeur Monistrol vit en compagnie de sa fille, la charmante Camille, dans une pauvre maisonnette isolée tout au bout du boulevard Voltaire. La fortune ne lui a guère souri par le passé, mais aujourd'hui il vient de toucher une grosse somme d'argent de la part de l'industriel Gémozac en avance pour l'une de ses inventions. Ainsi il passe sa soirée en rêvant d'une vie meilleure, lorsqu'un mystérieux individu pénètre chez lui, l'assomme et lui vole son argent avant de s'enfuir. Camille se lance immédiatement à sa poursuite en tentant en vain de l'attraper. Elle se rend d'ailleurs vite compte que l'individu est totalement masqué et la seule chose qu'elle a remarqué est son immense main doté d'un pouce crochu. Mais le malfrat réussit à la semer à l'entrée d'un théâtre pile au début d'une représentation. Camille s'y rend en espérant le retrouver, mais la chose lui semble bien difficile... jusqu'au moment où apparaît sur scène le clown Zig-Zag, et Camille se persuade qu'il s'agît bien de l'homme qu'elle a poursuivi. Hélas la police alertée n'en est guère convaincue et le clown est libéré. Catastrophée Camille rentre chez elle, désolée de n'avoir récupéré l'argent de son père. mais une deuxième surprise l'y attend. Son père y gît toujours sur le sol, tué par le coup reçu. Camille se jure à se moment de tout mettre en oeuvre pour retrouver l'assassin, et cela coûte que coûte... mais le seul indice qu'elle possède pour démasquer l'assassin de son père est cet immense pouce crochu qu'elle a remarqué à sa main.

Écrit en 1885 par l'écrivain français Fortuné du Boisgobey le roman Le pouce crochu est d'abord paru sous forme de feuilletons dans les journaux de l'époque. Ce classique de la littérature policière populaire est un très prenant polar, toujours divertissant,parfois hélas un peu long, et qui fait découvrir au lecteur un Paris du XIXème siècle totalement insolite avec une très originale galerie de personnage hauts en couleurs. L'intrigue est quelque peu convenue et souvent bien prévisible. Cela n'enlève toutefois rien au côté divertissant du texte. Par contre de nombreux dialogues interminables, quelques scènes bien peu utiles, rendent le tout un peu long.

Le pouce crochu, un classique en son genre, ravira les amateurs de romans policiers de l'époque, et bien d'autres lecteurs également.

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Extrait : Premier chapitre

La nuit est noire ; il pleut à verse, et la pluie, fouettée par le vent, grésille sur les vitres d’une maisonnette isolée, tout au bout du boulevard Voltaire, et tout près de la place du Trône.

Une maisonnette et non pas une villa, ni un petit hôtel.

Un rez-de-chaussée, un étage et des mansardes. Pas de cour, pas de grille, pas de perron. Rien qu’une palissade en planches du côté de la rue et, derrière cette clôture primitive, un terrain vague qui confine à des jardins maraîchers.

L’architecte n’a pas pris la peine de creuser pour asseoir des fondations. Cette bastide parisienne pose à plat sur le sol, comme si on l’y avait apportée toute bâtie.

Elle est habitée, car il y a de la lumière à une des fenêtres du rez-de-chaussée.

Qui peut demeurer là ? Pas des capitalistes, bien certainement ; les capitaux n’y seraient pas en sûreté. Des commerçants ? Pas davantage ; les chalands n’iraient pas les chercher si loin du centre. Cette niche en cailloutis ne convient guère qu’à un vieux rentier misanthrope, retiré là comme un hibou dans un clocher, ou encore à un ménage de petits bourgeois réduits au strict nécessaire et cultivant des légumes dans leur enclos pour corser leur maigre pot-au-feu.

Ainsi pensaient les passants qui remarquaient ce cube de maçonnerie, planté là comme une borne au milieu d’un champ ; ainsi pensaient même les voisins qui connaissaient à peine de vue les occupants de ce château de la misère.

Ils se trompaient tous et il leur aurait suffi de passer le seuil de la maisonnette pour constater que si, à l’extérieur, elle ne payait pas de mine, elle était du moins confortablement meublée.

La fenêtre éclairée était celle d’un petit salon garni de bons fauteuils capitonnés, sans compter un divan bas, à la turque, surchargé de coussins de toutes les couleurs.

Un bon feu brûlait dans la cheminée, quoiqu’on fût au mois d’avril, et la tablette de cette cheminée portait au lieu de la pendule dorée qu’affectionnent les épiciers aisés, une statuette en bronze, signée d’un nom d’artiste connu.

Le plancher était caché par un tapis de Smyrne et les portes par des rideaux de soie écrue.

Au milieu de la pièce, une immense table carrée, une table en bois noir, qui jurait un peu avec le reste du mobilier, une vraie table de travail sur laquelle s’étalaient de larges feuilles de papier à dessin, des règles, des équerres, des crayons, des compas.

Et cette table n’était pas là pour rien. Elle servait aux travaux d’un homme perché sur un tabouret et courbé sur une épure dont il mesurait les lignes.

En face de lui, une femme faisait de la tapisserie, à la lueur adoucie d’une lampe recouverte d’un abat-jour.

L’homme avait au moins cinquante ans, des cheveux noirs et drus qui commençaient à s’argenter, une longue barbe grisonnante et de grands yeux pleins de feu, qui illuminaient son visage fatigué.

La femme était belle, d’une beauté sérieuse, presque virile, qui la faisait paraître plus âgée qu’elle ne l’était. Mais ses vingt ans brillaient sur sa figure, fraîche comme une fleur printanière, et sa taille avait les souples rondeurs de la première jeunesse.

Elle travaillait sans lever les yeux et le silence n’était troublé que par le grondement de l’orage qui se déchaînait sur Paris.

- Quel temps ! murmura-t-elle en posant son ouvrage sur ses genoux. Si j’étais seule ici, j’aurais peur. Notre cabane de pierres tremble sur sa base... et, en vérité, je crains qu’elle ne finisse par s’écrouler.

- Elle tiendra bien encore un mois, dit l’homme en riant. Et avant un mois, ma Camille chérie, tu habiteras un bel appartement dans un beau quartier, en attendant que tu habites un château acheté sur mes économies.

Maintenant que j’ai de quoi exploiter mon brevet, notre fortune est faite.

- Tu me l’as dit, père, reprit la jeune fille, mais je n’ai pas encore pu m’accoutumer à l’idée que nous allons être riches.

- Nous le sommes déjà, puisque j’ai touché ce matin vingt mille francs comme entrée de jeu. Et ce n’est rien au prix de ce que rapportera mon invention. Te figures-tu ce qu’il y a de machines à vapeur dans le monde entier ? Eh bien, d’ici à peu, toutes me payeront tribut, car pas une ne pourra se passer du condensateur Monistrol. Et dire que je travaillais depuis vingt ans, sans arriver à un résultat pratique, lorsque j’ai rencontré ce brave Gémozac, qui m’a ouvert sa caisse pour me mettre à même d’appliquer mon système ! Maintenant, je ne doute plus du succès... Mais laisse-moi achever ce travail que je dois remettre demain matin à mon associé. Il est bientôt dix heures et quand j’aurai fini, il me faudra encore, avant de me coucher, serrer les vingt beaux billets de mille que j’ai reçus aujourd’hui. Je suis si peu habitué à avoir de l’argent que je ne sais où les loger. Ça manque de coffre-fort, ici.

- Tu les as donc sur toi ? demanda Camille.

- Les voici, dit Monistrol en les posant sur la table.

- Tu pourras les enfermer provisoirement dans mon armoire à glace. Mais je t’en prie, père, porte-les demain chez un banquier. Tant qu’ils seront chez nous, je ne serai pas tranquille. Cette maison est à la discrétion du premier coquin venu... et on nous assassinerait tous les deux que personne ne nous entendrait crier. La nuit, le boulevard Voltaire est désert.

- Pas ce soir, mignonne. C’est la foire au pain d’épice sur la place du Trône, et elle attire du monde, même quand il fait un temps de chien. Écoute plutôt ! on entend la musique.

En effet le vent leur apportait l’écho lointain des instruments de cuivre, qui faisaient rage devant les baraques des saltimbanques.

- Du reste, reprit Monistrol, avant de monter dans ma chambre, j’irai mettre les verrous à la porte d’en bas. Reprends ta tapisserie, mon enfant, pendant que je terminerai mon travail. Ce ne sera pas long.

Le père et la fille se remirent à la besogne, chacun de son côté ; le père avec ardeur, la fille assez mollement.

Les doigts de Camille manoeuvraient distraitement l’aiguille dans la laine, mais ses yeux ne suivaient plus son ouvrage.

Elle rêvait au brillant avenir qui s’ouvrait devant elle et à la vie paisible qu’elle allait quitter.

Elle la regrettait déjà, cette existence modeste qui suffisait à la rendre heureuse, et la richesse l’effrayait.

Camille n’avait pas d’ambition, mais elle était nerveuse à l’excès, et elle se trouvait dans la même position d’esprit qu’un homme qui va s’embarquer pour un pays inconnu, et qui préférerait ne pas s’éloigner du village où il est né. Son imagination surexcitée ne lui montrait que les périls du voyage, et elle avait le vague pressentiment d’un malheur prochain.

Un bruit très léger la fit tressaillir, un craquement presque imperceptible.

On eût dit qu’on marchait avec précaution dans la salle à manger, qui n’était séparée du petit salon que par une double portière dont les embrasses étaient dénouées.

Elle se tut de peur de troubler son père, qui n’avait rien entendu, absorbé qu’il était par son travail, mais elle leva la tête et elle regarda attentivement.

Elle ne vit d’abord rien d’insolite, et, comme le bruit avait cessé, elle allait se remettre à sa tapisserie, lorsqu’elle crut apercevoir une main qui s’était glissée entre les deux rideaux et qui se détachait en noir sur le fond clair d’une des portières de soie.

Était-ce bien une main, cette tâche noirâtre qui tranchait sur le rideau blanc ? Camille en douta d’abord, mais elle ne parvenait pas à s’expliquer cette étrange apparition. Elle crut même être dupe d’une illusion d’optique. Le feu se mourait dans l’âtre et la lumière de la lampe commençait à baisser, si bien que le salon s’emplissait d’ombre et qu’elle ne distinguait plus nettement les objets.

Elle aurait voulu fermer les yeux et elle ne pouvait pas. Ce point noir la fascinait.

Cela ressemblait à une araignée énorme, armée de pattes velues, et cela ne bougeait pas.

Était-ce la griffe de quelque bête monstrueuse ? Camille n’était pas poltronne, et pourtant elle sentait son sang se glacer dans ses veines.

Monistrol, qui tournait le dos à la porte, continuait à tirer des lignes avec acharnement.

À force de regarder, elle finit par compter les cinq doigts d’une main cramponnée au rideau, des doigts noueux et crochus comme les pinces d’un crabe.

Le pouce, largement écarté des autres, était d’une longueur démesurée et se terminait par un ongle recourbé, comme en ont les serres des vautours.

À ce moment, par l’entrebâillement des deux portières, Camille vit briller dans l’ombre des lueurs qu’elle prit pour les scintillements de la lame d’un poignard.

- Père ! au secours ! cria-t-elle en tendant le bras vers la porte.

À cet appel inattendu, Monistrol se retourna vivement, mais il n’eut pas le temps de se lever.

D’un seul bond - un bond de tigre - l’homme caché dans la salle à manger sauta sur lui. Une main - la gigantesque main que Camille avait vue - s’abattit sur le paquet de billets de banque ; l’autre saisit à la gorge le malheureux inventeur qui, en se débattant, renversa la lampe.

Camille se précipita pour défendre son père, mais le voleur la repoussa d’un coup de pied qui l’envoya rouler sur le parquet.

Elle ne perdit pas courage et elle eut la force de se remettre debout. Mais le salon était plongé maintenant dans une obscurité profonde. Elle entendait des trépignements, des râles et elle ne voyait rien.

Elle se heurta d’abord à la table, et il lui fallut tourner cet obstacle pour saisir le misérable qui tenait Monistrol. Elle essaya de s’accrocher à son vêtement, mais elle ne trouva pas prise. Ses doigts glissèrent sur une étoffe lisse, puis ils rencontrèrent de petites aspérités qu’elle arrachait avec ses ongles, sans parvenir à étreindre l’homme qui lui glissait entre les mains comme une anguille.

Il ne cherchait pas à la frapper ; il ne cherchait qu’à en finir avec Monistrol et à se sauver en emportant l’argent.

Cela ne tarda guère. Monistrol s’affaissa, et, après l’avoir couché par terre, comme un lutteur vaincu, le voleur le lâcha, se releva prestement et s’enfuit.

Son coup était fait. Il tenait les vingt mille francs et il ne songeait plus qu’à s’esquiver, sans se donner la peine d’assommer la jeune fille qu’il croyait être hors d’état de le poursuivre.

Il se trompait. Camille supposait que son père n’était qu’étourdi, car il n’avait pas jeté un cri en tombant ; un homme vigoureux ne meurt pas d’une poussée, si violente qu’elle soit, et le voleur n’avait pas montré d’autres armes que ses poings.

- À moi, père ! cria-t-elle. Il ne nous échappera pas.

Et elle courut après le bandit qui était déjà dans l’escalier.

Il enfila la porte qui donnait sur l’enclos et qu’il avait laissée ouverte, traversa rapidement le terrain qui s’étendait entre la maison et la palissade, franchit d’un saut cette clôture basse et se lança sur le boulevard Voltaire, dans la direction de la place du Trône.

C’était précisément ce que souhaitait Camille. Elle se disait qu’elle trouverait des sergents de ville au rond-point où se tenait la foire et qu’ils arrêteraient cet audacieux gredin.

Il s’agissait seulement de ne pas se laisser distancer. Or, elle avait de bonnes jambes et pas de sots préjugés. Peu lui importait de courir les rues en cheveux, en peignoir, en pantoufles, et de se montrer, dans cet équipage, aux badauds attroupés devant les baraques des saltimbanques et devant les boutiques où l’on vend du pain d’épices.

Monistrol, au lieu de l’élever comme une belle demoiselle, lui avait appris de bonne heure à se servir elle-même. Elle faisait le ménage et la cuisine, ni plus ni moins qu’une simple ouvrière ; elle allait aux provisions chez les fournisseurs et elle n’avait peur de rien, pas même des galants de rencontre qui l’obsédaient quelquefois de leurs sots propos.

Et, si elle tenait tant à rattraper le voleur, ce n’était pas que la perte des vingt mille francs la touchât beaucoup, mais son père avait besoin de cet argent pour perfectionner l’invention sur laquelle il fondait toutes ses espérances. Elle comptait bien le lui rapporter et elle n’avait pas songé un seul instant qu’elle aurait mieux fait de lui donner des soins que de sauver sa petite fortune. Elle se figurait même qu’il était déjà sur pied et qu’il allait la rejoindre pour l’aider à arrêter l’homme aux doigts crochus qu’elle ne perdait pas de vue, quoiqu’il courût plus vite qu’elle.

La pluie avait cessé. Ce n’était qu’une pluie d’orage, et les flâneurs de la foire, qui s’étaient mis à l’abri pendant l’averse, remplissaient de nouveau la place du Trône. Les parades recommençaient, les trombones tonnaient de plus belle ; c’était de tous les côtés un tapage infernal, qui aurait couvert sa voix si elle eût crié : « Au voleur ! ».

L’homme filait toujours, et chaque fois qu’il passait devant un bec de gaz, elle le voyait distinctement. C’était un grand gaillard bien découplé, autant qu’elle pouvait en juger, car il était enveloppé de la tête aux pieds dans un pardessus de caoutchouc jaunâtre.

Elle comprenait, maintenant, comment il avait pu se dérober, lorsqu’elle l’avait saisi, mais elle ne comprenait pas encore pourquoi elle s’était écorché les doigts en s’accrochant à lui.

Du reste, ce n’était pas le moment de chercher des explications rétrospectives. L’homme venait de déboucher sur la place et, au lieu de se diriger vers le centre du rond-point, afin de se perdre dans la foule, il avait tourné à gauche, derrière une grande baraque en planches. Camille, qui avait gagné du terrain, le suivait maintenant de très près. Elle se jeta bravement dans ce coin sombre et désert, sans se demander si le voleur ne l’attendait pas là pour tomber sur elle et lui tordre le cou. C’était d’autant plus à redouter qu’il venait de s’arrêter, et qu’il se tenait collé contre les planches de la baraque, comme pour se préparer à l’assaillir au moment où elle passerait à sa portée. Mais Camille était trop lancée pour reculer.

- Ah ! brigand ! je te tiens, cria-t-elle en se précipitant.

Elle allait le saisir, lorsqu’il disparut subitement. Elle entendit le bruit sec d’une porte qu’on ferme et elle comprit. Le drôle était de la troupe d’acrobates qui travaillait en ce moment dans la baraque et il venait de s’y introduire, par l’entrée des artistes. Camille ne pouvait pas l’y suivre par le même chemin, mais rien ne l’empêchait de passer avec le public et de faire empoigner son voleur en pleine représentation.

- Je n’ai pas vu son visage, pensait-elle, mais je suis sûre de le reconnaître à ses mains.

Camille ne se demanda point si l’homme n’allait pas rouvrir la porte et se sauver pendant qu’elle le chercherait dans l’intérieur de la baraque. Elle était si acharnée à le poursuivre qu’elle ne raisonnait plus, et qu’elle ne songeait même pas à s’étonner que son père ne l’eût pas encore rattrapée.

Sans perdre une seconde, elle se glissa entre la cabane en planches et une boutique en toile où on vendait des macarons, tourna l’angle de la cabane, et déboucha en pleine lumière, au milieu d’un rassemblement de gens qui bayaient aux corneilles devant une estrade éclairée par une douzaine de quinquets.

Sur ces tréteaux se démenaient six musiciens, déguisés en lanciers polonais, un pitre à queue rouge, un gamin d’une douzaine d’années, habillé de toile à matelas, et une femme court-vêtue qui allait et venait, une baguette à la main, comme une fée de théâtre.

La représentation était commencée, mais probablement la salle n’était pas pleine, car le pitre s’égosillait à crier : « Entrrrez, messieurs, entrrrez pour voir la dernière exercice du célèbre Zig-Zag, de la tribu des Beni-Dig-Dig... Prrenez vos billets... ça ne coûte que cinquante centimes aux premières, vingt-cinq centimes aux secondes... et deux sous pour messieurs les militaires non gradés. »

La femme reprenait le refrain d’une voix de fausset et tout en promenant sur la foule des regards insolents, elle cinglait sournoisement avec sa baguette les maigres mollets du pauvre petit diable de paillasse qui grimaçait pour cacher ses larmes.

Il ne paraissait pas que ce boniment fît de l’effet, car les badauds ne se pressaient pas d’entrer. Quelques-uns admiraient la fée qui était une brune, aux yeux noirs, bien campée sur ses jambes et véritablement jolie, en dépit de sa physionomie dure ; d’autres agaçaient un énorme bouledogue qui leur répondait par de furieux aboiements.

Camille ne s’arrêta point à ces bagatelles de la porte. Elle fendit l’attroupement et elle arriva au pied de l’escalier à claire-voie, juste au même moment que deux jeunes gens, qui avaient l’air d’être un peu lancés, deux viveurs mondains venus là par fantaisie excentrique, après avoir dîné dans un cabaret à la mode, fort loin de la place du Trône.

Ils s’arrêtèrent ébahis en apercevant Camille que le désordre de sa toilette n’enlaidissait pas du tout et quoiqu’ils la prissent peut-être pour une fille, ils s’effacèrent pour la laisser passer.

Elle franchit lestement les marches vermoulues de l’escalier branlant, et à peine arrivée sur l’estrade, elle courut droit à l’entrée du théâtre gardée par une vieille édentée qui recevait le prix des places et qui lui dit d’une voix de rogomme :

- C’est dix sous les premières, ma petite dame.

Camille mit la main à sa poche, n’y trouva rien et fit un geste désespéré, en se rappelant qu’elle n’avait pas pensé à se munir d’une pièce blanche pour courir après les vingt mille francs de son père.

La vieille comprit cette pantomime et reprit en ricanant :

- On n’entre pas à l’oeil, ma belle. Faites-vous payer le spectacle par ces messieurs.

Elle désignait les jeunes gens qui étaient montés derrière Camille.

- Voilà pour trois, dit le plus grand des deux, en jetant une pièce de cinq francs dans la sébile, à moitié pleine de gros sous.

Camille ne le remercia même pas et elle entra précipitamment, sans se préoccuper de voir si les deux élégants la suivaient. Les places vides ne manquaient pas. Elle alla s’asseoir sur la première banquette, tout près d’une bande joyeuse de commis de magasin et de demoiselles de comptoir qui mangeaient des oranges et qui parlaient très haut.

C’était l’élite des spectateurs, car il n’y avait guère là que des ouvriers en blouse, des gavroches mal peignés, des troupiers et des bonnes.

L’assemblée était houleuse. Aux premières, on riait bruyamment ; aux secondes, on braillait ; aux troisièmes, on imitait le coq et d’autres animaux. Mais les cris qui dominaient, c’était : « Zig-Zag ! En scène Zig-Zag ! ous qu’il est donc le faigniant ? il s’aura cavalé pour aller voir sa connaissance... Tais donc ton bec ! elle est à montrer ses mollets sur l’estrade, sa connaissance... c’est celle qu’a une badine à la main... »

Ces dialogues à la volée se croisaient dans l’air empesté par la fumée des quinquets et la scène restait vide. Évidemment, Zig-Zag était le favori de ce public forain et Zig-Zag était en retard ; Zig-Zag manquait à son devoir d’artiste.

Camille, abasourdie par ce vacarme, s’avisa pour la première fois de réfléchir à ce qu’elle avait fait en se jetant à l’étourdie dans la baraque. Le voleur y était entré, mais comment le retrouver parmi cette foule ? Elle se dit cependant que, puisqu’il avait la clé de la porte des coulisses, il devait faire partie de la troupe. Elle eut même le soupçon que ce pouvait être le Zig-Zag dont le nom était dans toutes les bouches et qui se faisait attendre.

Mais elle commençait à avoir honte de se trouver là dans un négligé qui attirait déjà l’attention de ses voisines, et elle se reprenait à penser qu’elle eût mieux fait de rester près de son père, qu’elle avait laissé étendu sur le parquet du petit salon, et qui ne s’était peut-être pas relevé de sa chute. Elle se mit à maudire le premier mouvement qui l’avait lancée sur les traces du voleur, et, avec la vivacité d’impressions qui était son plus grand défaut, elle se décida à sortir.

En se retournant, elle vit que le jeune homme qui avait payé pour elle avait pris place avec son ami sur la seconde banquette, et elle entendit ces mots échangés à demi-voix :

- Elle est belle comme on ne l’est pas.

- Je ne dis pas le contraire, mais elle a tout l’air d’une coureuse.

Le rouge monta au visage de Camille, et, au lieu de se lever pour partir, elle fit volte-face au moment où ces messieurs qui causaient entre eux, la tête basse, allaient, en se redressant, se trouver nez à nez avec elle.

Le pitre qu’elle avait vu parader sur l’estrade entra en scène, s’avança en saluant gauchement, ouvrit une bouche fendue jusqu’aux oreilles et commença ainsi :

- Mesdames et messieurs, nous allons continuer les exercices par « tête en avant », un nouveau tour de M. Zig-Zag, premier sauteur des deux mondes. Ce grand artiste, retardé par une affaire importante, va paraître enfin...

- Quelle affaire ? crièrent des voix.

- Il est allé boire un litre, répondit le jocrisse avec un sérieux parfait.

Et il s’éclipsa, poursuivi par les huées des spectateurs.

- Ce Zig-Zag n’est pas l’homme que je cherche, pensa Camille. Mon voleur n’aurait pas eu le temps de s’habiller en clown. N’importe ! je veux le voir.

Presque aussitôt, lancé de la coulisse comme un boulet de canon, Zig-Zag traversa la scène, en tournant sur lui-même avec une rapidité vertigineuse. Ce tourbillon scintillait comme un miroir à prendre les alouettes.

- C’est lui ! murmura la jeune fille ; ce sont les paillettes de son costume qui brillaient dans l’ombre et qui m’ont écorché les doigts quand j’ai essayé de le saisir.

Camille avait encore sous les ongles de petits fragments de paillon. Elle ne douta plus.

Elle attendit pourtant. Elle voulait voir les mains, sûre qu’elle était de reconnaître le voleur à la longueur démesurée et à la forme particulière de son pouce.

Et en se demandant encore une fois comment ce coquin s’y était pris pour être si vite prêt, elle se souvint qu’au moment où elle le poursuivait, il portait un pardessus en caoutchouc. Il n’avait eu qu’à l’ôter pour entrer en scène dans le costume de son rôle.

Il ne restait plus à Camille qu’à crier, dès qu’il cesserait de tourner : « C’est lui qui a volé mon père ! » Elle était résolue à affronter le scandale et le danger du tumulte que ne manquerait pas de provoquer cette interpellation inattendue.

Zig-Zag s’arrêta enfin et vint se planter juste en face d’elle, tout près des quinquets qui tenaient lieu de rampe à ce théâtre de la Foire.

Camille vit alors que Zig-Zag était masqué comme l’Arlequin de l’ancienne comédie italienne. Un loup de soie noire collé sur le haut de son visage ne laissait à découvert que sa bouche souriante, ses dents blanches, son menton rasé de frais, son cou bien attaché et un bout de maillot rose, tout parsemé de clinquant argenté.

Les yeux brillaient à travers les trous du masque et Camille crut remarquer qu’ils se fixaient sur elle.

Mais ce n’était pas la figure du clown qui l’intéressait. Elle cherchait ses mains, et elle s’aperçut avec stupéfaction que l’illustre sauteur était emprisonné, depuis les pieds jusqu’aux épaules, dans un sac de toile pailleté comme le maillot. Il y avait fourré ses bras, qui se trouvaient collés à son corps.

Invisibles, ses mains ; invisibles, aussi ses chaussures, qui devaient porter les marques laissées par une course sur le macadam boueux du boulevard Voltaire.

Avait-il imaginé de s’envelopper ainsi pour dérouter la jeune fille qui venait de lui donner la chasse ? Elle reconnut bientôt que le désir d’échapper à une reconnaissance n’y était pour rien.

Cet accoutrement était indispensable à Zig-Zag pour exécuter son fameux tour qui consistait à bondir, avec un élan prodigieux, à tomber perpendiculairement sur le sommet du crâne, à se remettre debout par un saut de carpe et à recommencer ainsi une douzaine de fois de suite.

Le sac l’empêchait de se servir de ses mains et c’était en cela que consistait la difficulté de ce périlleux exercice, inventé, dit-on, par les Aïssaoua, ces Arabes enragés qui dévorent des scorpions, du verre et des feuilles de cactus épineux.

À sauter ainsi, un honnête homme se romprait le cou ; mais Zig-Zag s’en tirait sans que sa colonne vertébrale en souffrit. Il saluait les spectateurs qui l’applaudissaient avec frénésie, et il paraissait tout prêt à recommencer.

Camille hésita un instant. Ce clown extraordinaire devait avoir plus d’un tour dans son répertoire, et avant la fin de la représentation, il allait sans doute reparaître sous un autre costume qui permettrait de voir son visage et ses doigts. Mais elle n’avait pas de temps à perdre. Monistrol était peut-être blessé, et certainement très inquiet de l’absence prolongée de sa fille. Il tardait à Camille de le rejoindre, et, sans plus réfléchir, elle se leva toute droite et elle cria, en étendant le bras vers le sauteur qui restait immobile pour reprendre haleine :

- Arrêtez-le ! c’est un voleur !...

Il n’en fallut pas davantage pour déchaîner une tempête. Le public, en masse, prit parti pour son artiste préféré et des vociférations partirent de tous les coins de la salle.

- Silence !... À la porte, la traînée !... Faut qu’elle fasse des excuses !... Elle est saoule !... Non, elle est folle !... À Charenton, alors !...

Les plus excités étaient debout et montraient le poing à Camille, qui les regardait du haut de son mépris. Elle était très pâle, mais elle n’avait pas peur et elle reprit d’une voix claire :

- Je vous dis que cet homme vient de voler vingt mille francs à mon père. Qu’on le fouille et on les trouvera sur lui.

Cette déclaration lui valut une nouvelle averse d’injures.

- Blagueuse, va !... Il n’a pas le sou, ton père, ni toi non plus... Zig-Zag est plus riche que toi... on demande les sergots... ous’qu’est le panier à salade pour ramener Madame à Saint-Lazare !...

Zig-Zag assistait impassible à cette émeute ignoble. Il ne pouvait pas se croiser les bras, puisque ses bras n’étaient pas libres, mais il avait pris une attitude dédaigneuse, il cambrait son torse et il haussait les épaules en ricanant.

Le vacarme s’éleva bientôt à un tel diapason que la fée en jupe courte, qui était restée sur l’estrade, se montra au haut de l’escalier des premières, adressa au clown un signe de tête interrogateur, et disparut aussitôt ; mais ce fut pour reparaître un instant après avec un sergent de ville et lui désigner la femme qui troublait le spectacle.

L’affaire devenait sérieuse et la pauvre Camille comprit, un peu trop tard, qu’elle venait de se mettre dans un très mauvais cas. Elle était sortie de chez son père dans une tenue qui ne prévenait pas en sa faveur et elle se trouvait en passe d’être jetée dehors, peut-être même menée au poste comme une simple drôlesse.

À quelle protection recourir, en cette extrémité ? Ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme qui avait payé pour elle, à l’entrée de la baraque. Il la regardait avec plus de curiosité que de bienveillance, mais il avait une figure sympathique et elle crut pouvoir s’adresser à lui.

- Monsieur, lui dit-elle avec émotion, vous me jugez sans doute très mal après la scène que je viens de faire, mais quand vous saurez qui je suis, vous ne refuserez pas de prendre ma défense. Je vous jure que j’ai dit la vérité en accusant ce clown.

La prière de Camille fut interrompue par le sergent de ville, qui mit la main sur elle.

- Ne me touchez pas, dit la jeune fille, en le repoussant.

- Enlevez-la ! hurlèrent les spectateurs, qui trépignaient de joie.

Zig-Zag, du haut de ses planches, suivait des yeux le conflit, mais il n’en attendit pas la fin. Il fit la révérence, à la mode des clowns, et en trois bonds sur la tête, il rentra dans la coulisse.

- Je suis prête à vous suivre, reprit Camille.

Frappé sans doute de la fermeté de son attitude, le monsieur dont elle avait réclamé l’appui se décida à intervenir.

- Je sors avec vous, madame, lui dit-il, à demi-voix.

L’autre, le camarade qui l’accompagnait dans ce voyage au pays des saltimbanques, ricanait sous sa moustache et trouvait son ami prodigieusement ridicule, mais il ne l’abandonna point, et ils escortèrent tous les deux Camille, emmenée par le sergent de ville.

Le cortège, en traversant l’estrade, passa sous le feu des mauvais propos de la fée et de la vieille assise au contrôle.

- Une pannée comme ça, qui entre sans payer et qui se permet d’insulter les artistes ! grommelait la caissière.

- Elle a trouvé ce qu’elle cherchait. Faut-il que les hommes soient daims ! criait la femme à la baguette.

Le dogue aboyait après Camille et l’enfant habillé en paillasse la regardait de tous ses yeux.

Elle descendit bravement sur la place, et, au bas de l’escalier, elle dit à son protecteur :

- Monsieur, je demeure tout près d’ici, chez mon père, M. Monistrol, et je vous demande en grâce de me reconduire à la maison.

- Monistrol ! s’écria le jeune homme ; Jacques Monistrol, le mécanicien ?

- Oui, monsieur, dit Camille, je suis la fille de M. Monistrol, ingénieur civil. Est-ce que vous le connaissez ?

- Pas encore beaucoup, répondit le jeune homme, mais j’aurai maintenant l’occasion de le voir souvent. Depuis trois jours il est l’associé de mon père.

- Quoi ! vous seriez...

- Julien Gémozac, mademoiselle, et je bénis le hasard qui me met à même de vous être utile.

Camille, étonnée et charmée, regarda plus attentivement son protecteur improvisé et, pour la première fois, depuis qu’elle l’avait rencontré, elle s’aperçut que M. Julien était un charmant cavalier.

Ce fils d’un opulent industriel avait l’air d’un jeune pair d’Angleterre : des traits réguliers, des cheveux blonds bouclant naturellement, de longues moustaches soyeuses, - des moustaches à accrocher les coeurs, - un teint blanc, de grands yeux bleus et une bouche un peu dédaigneuse.

Cette figure aristocratique respirait la franchise et la bonté.

De son côté, Julien admirait la beauté plus sévère de Camille et se reprochait d’avoir pris un instant pour une aventurière la fille d’un inventeur en passe de s’illustrer et de gagner une grosse fortune.

À vrai dire, l’erreur était excusable, étant données la conduite de mademoiselle Monistrol dans la baraque et la toilette bizarre qu’elle portait.

L’ami qui assistait à cette explication se taisait, mais son sourire railleur disait assez qu’il ne croyait guère à l’innocence d’une jeune personne qui s’échappait du logis paternel pour courir en déshabillé après un saltimbanque.

Le sergent de ville n’avait pas les mêmes raisons pour rester neutre, et il entra en scène assez brutalement.

- C’est pas tout ça, dit-il. Vous avez troublé le spectacle. Il faut me suivre au poste. Vous vous expliquerez avec le brigadier.

- Au poste ! murmura Camille en se serrant contre son défenseur.

Le moment était venu pour Julien d’intervenir carrément. Il était persuadé que Camille ne mentait pas, et il ne pouvait pas abandonner la fille du nouvel associé de son père. Peut-être aurait-il hésité si elle eût été laide, mais pour une femme, la beauté est le meilleur des passeports, et il se sentait tout disposé à pousser l’aventure jusqu’au bout.

- Je réponds de mademoiselle, dit-il.

- Très bien, mais je ne vous connais pas, grommela le sergent de ville.

- Vous connaissez peut-être le nom de mon père... Pierre Gémozac.

- Celui qui a la grande usine du quai de Jemmapes. Un peu que je le connais ! Mon frère y travaille.

- Eh ! bien, moi, j’y demeure. Voici ma carte et si vous voulez venir m’y demander demain, vous m’y trouverez de midi à deux heures.

- Avec mademoiselle ? dit le sergent de ville, qui avait à l’occasion le mot pour rire.

- J’habite chez mon père, répliqua vertement Camille. S’il faisait jour, vous verriez d’ici la maison... et si vous ne me croyez pas, vous pouvez m’accompagner jusqu’à la porte. Mais vous feriez mieux d’arrêter l’homme qui vient de nous voler vingt mille francs. Il est là, dans cette baraque...

- Bon ! nous verrons çà demain. La troupe ne déménagera pas avant la fin de la foire. Je vais faire mon rapport au brigadier et lui remettre la carte de monsieur.

- Parfaitement, mon brave. Vous lui direz que je me tiens à sa disposition. Rien ne l’empêchera d’ailleurs de se renseigner aussi chez M. Monistrol.

- Au numéro 292 du boulevard Voltaire, ajouta Camille, qui avait retrouvé tout son sang-froid. Mais ne me retenez pas. Mon père a été maltraité par ce misérable, et, en supposant qu’il ne soit pas blessé, il doit être inquiet de moi...

- Après tout, murmura le sergent de ville, vous n’avez pas fait grand mal, puisqu’il n’y a pas eu de batterie. Rentrez chez vous, mademoiselle, et ne recommencez plus.

- Merci, mon brave, dit Gémozac, et comptez sur moi. Si votre frère est bon ouvrier, on le fera passer contremaître. Prenez mon bras, mademoiselle.

Camille ne se fit pas prier. Elle voyait maintenant le danger qu’elle avait couru, elle sentait qu’elle avait eu tort de se lancer dans cette sotte aventure, et elle ne songeait plus qu’à rassurer son père.

L’explication n’avait eu pour témoins que l’ami de Gémozac et quelques gamins, car elle avait pris fin à trente pas de l’estrade, et à cette heure avancée, le vide s’était fait sur la place du Trône. La fée était entrée dans la baraque pour annoncer à Zig-Zag qu’on emmenait au poste la fille qui s’était permis de l’interpeller pendant ses exercices. Le sergent de ville s’en allait, les mains derrière le dos.

Camille entraîna son sauveur et les gamins se dispersèrent. Mais l’ami suivit et dit tout bas à Julien :

- C’est très joli de faire le Don Quichotte, mais n’oublie pas qu’on nous attend à minuit au café Anglais.

Pour toute réponse, Julien s’arrêta court, lui fit face et le présenta en ces termes :

- Mademoiselle, voici M. Alfred de Fresnay qui me prie de le nommer à vous et qui se met, comme moi, tout à vos ordres.

Camille s’inclina pour la forme et Alfred salua, en dissimulant assez mal une grimace de mécontentement.

Ce gentilhomme n’avait aucun goût pour les entreprises romanesques, et aux demoiselles persécutées, il préférait de beaucoup les horizontales de toute marque.

- Marchons, je vous en supplie, murmura la jeune fille.

Julien prit le pas accéléré et il eut le bon goût de ne pas engager une conversation qui n’aurait certes pas intéressé mademoiselle Monistrol dans un pareil moment.

Il est des cas où la politesse consiste à se taire.

Alfred marchait la tête basse, en pensant aux drôlesses élégantes qu’il avait invitées à faire la fête au grand Seize, avec d’autres garnements de son espèce.

Deux minutes après, ils arrivèrent tous les trois devant la palissade que le voleur avait franchie d’un seul bond. Pour le poursuivre, Camille avait dû ouvrir la barrière, et elle n’avait pas pris le temps de la refermer. Elle ne pouvait donc pas s’étonner de la trouver comme elle l’avait laissée, mais elle espérait vaguement y rencontrer son père, qui n’avait pas dû attendre patiemment, au coin du feu, qu’elle revint de l’expédition hasardeuse où elle s’était embarquée. Et non seulement Monistrol n’y était pas, mais aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la maisonnette.

- Il sera sorti pour tâcher de me rattraper, il aura pris une fausse direction, et en ce moment il me cherche, Dieu sait de quel côté ! se dit la jeune fille pour se rassurer.

- Est-ce ici que vous demeurez, mademoiselle ? lui demanda Julien.

- Oui... venez ! répondit-elle en prenant les devants.

Elle courut tout droit à la porte de la maison, qui était restée ouverte comme la barrière et elle pénétra dans le vestibule. L’escalier était au fond, mais elle n’osa pas monter seule.

- Père, cria-t-elle d’une voix altérée, descends vite. C’est moi ; c’est Camille !

Personne ne répondit à son appel.

Gémozac et son camarade suivaient de près la jeune fille. Ils entrèrent presque en même temps qu’elle dans ce corridor où on n’y voyait goutte.

- J’ai peur, murmura Camille, en saisissant le bras de Julien.

- Et moi, je ne suis pas rassuré du tout, dit Alfred entre ses dents. Cette maison m’a tout l’air d’un coupe-gorge.

Julien, en sa qualité de fumeur, était toujours pourvu d’allumettes. Il tira sa boîte, et quand il eut du feu, il avisa dans un coin, sur une tablette, un flambeau garni d’une bougie qu’il s’empressa d’allumer.

- Je vais passer le premier, mademoiselle, dit-il en s’armant du luminaire.

- Non, je veux vous montrer le chemin, répondit Camille.

- Mais, mademoiselle, le voleur a peut-être un complice, et s’il y a du danger, c’est à moi de marcher devant.

La jeune fille était déjà dans l’escalier. Les deux jeunes gens montèrent après elle et ils débouchèrent tous les trois dans la salle à manger, où le brigand au pouce crochu s’était embusqué avant d’assaillir Monistrol.

Les rideaux étaient retombés et leur cachaient le petit salon.

- Père !... es-tu là ? demanda Camille.

Rien ne bougea, Gémozac l’écarta doucement, souleva la portière et aperçut un homme étendu sur le plancher entre la table et la cheminée.

Camille aussi le vit, cet homme, et elle le reconnut.

- Ah ! s’écria-t-elle, il l’a tué !...

Et avant que Julien pût l’arrêter, elle se précipita sur le corps de son père.

Elle n’avait que trop bien deviné ; le malheureux inventeur ne donnait plus signe de vie. En le touchant elle sentit qu’il était déjà froid. Elle le prit dans ses bras et elle essaya de le relever, mais la force lui manqua. Elle jeta un faible cri et elle tomba évanouie, à côté du cadavre.

- Un assassinat ! c’est complet, grommela Fresnay, en reculant de trois pas. Dans quel guêpier nous as-tu fourrés ?

- Tais-toi, animal, et aide-moi d’abord à enlever cette pauvre enfant, dit brusquement Gémozac.

- Et où diable veux-tu la porter ?

- Sur son lit, parbleu ! Sa chambre doit être à l’étage au-dessus.

- Et après ?

- Après ! tu vas courir au poste où ce sergent de ville voulait la conduire... tu diras qu’un crime vient d’être commis, et tu amèneras ici les agents... le commissaire...

- Jolie commission que tu me donnes là ! Ah ! si jamais tu me repinces à courir à la foire au pain d’épice !

- Et moi, si tu m’abandonnes, je te jure que je cesserai toute espèce de relations avec toi.

C’est indigne, ce que tu dis !... tu n’as donc pas de coeur ? Allons, prends ce flambeau et éclaire-moi. Je la porterai bien à moi tout seul.

Julien s’était agenouillé près de la fille de Monistrol et cherchait à la ranimer en lui frappant dans les mains, mais elle ne revenait pas à elle. Heureusement, il était vigoureux. Il la prit par la taille et, avec une souplesse que lui aurait enviée plus d’un clown, il réussit à se remettre sur pied sans laisser tomber le fardeau dont il s’était chargé.

Fresnay se résigna, en rechignant, à faire ce que son ami lui demandait. Il le précéda, la lumière à la main, et il sut trouver l’escalier du premier étage.

La chambre de Camille était à gauche sur le palier et ils n’eurent pas de peine à la reconnaître au lit à rideaux blancs, le lit de toutes les jeunes filles.

Julien l’y coucha avec précaution, prit une carafe sur la toilette et se mit à lui jeter des gouttes d’eau au visage. Elle ouvrit les yeux et les referma presque aussitôt en murmurant des mots inintelligibles ; ses mains s’agitèrent comme pour repousser une vision hideuse, puis elle retomba anéantie.

- Elle a un transport au cerveau, murmura Gémozac, qui se servait, sans la comprendre, d’une expression très usitée.

Il n’était pas docteur et il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il fallait faire en pareil cas.

- Tu ramèneras aussi un médecin, dit-il à son ami Fresnay, qui répliqua avec humeur :

- Pourquoi pas une garde-malade, pendant que tu y es ! Ma parole d’honneur, je crois que tu perds l’esprit.

Quelle mouche te pique pour que tu veuilles à toute force te mêler d’une affaire qui ne nous intéresse ni l’un ni l’autre.

- Parle pour toi. Tu n’as pas entendu que le père de cette jeune fille était depuis quelques jours l’associé du mien... et qu’on l’a tué pour lui voler une somme qu’il venait de toucher ce matin à la caisse de la maison Gémozac ?

- Qu’en sais-tu ? Ta protégée est à moitié folle et je ne comprends rien à sa chasse au saltimbanque.

- Assez ! je ne veux pas discuter près de son lit. Suis-moi.

Julien prit le bougeoir, descendit au salon et dit au sceptique Alfred, en éclairant le cadavre :

- Tu ne nieras pas du moins qu’on l’a étranglé. Regarde son cou. Les doigts de l’assassin y ont laissé une empreinte assez profonde.

Alfred se baissa, examina le cadavre avec plus de curiosité que d’émotion, se redressa et dit :

- Les doigts ? Dis donc les griffes. Ce n’est pas une main d’homme qui a fait ces marques noires sur les deux côtés du cou. C’est une main de gorille... une main qui a trente centimètres d’envergure. Et quel pouce ! Il a écorché la peau et il est entré dans la chair.

- Crois, si tu veux, que c’est la griffe du diable, mais va chercher la police, répliqua Gémozac en poussant par les épaules son récalcitrant ami, qui céda, non sans demander :

- Pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ?

- Parce que je ne veux pas laisser seule mademoiselle Monistrol dans l’état où elle est.

Lorsqu’il y aura du monde ici, je partirai très volontiers, quitte à revenir demain avec ma mère, qui, certes, n’abandonnera pas l’orpheline. Mais, en attendant que les agents arrivent, j’ai le devoir de veiller sur elle.

Un cri partit du premier étage, un cri déchirant.

- Tu entends ! s’écria Julien. Elle vient d’être réveillée par une attaque de nerfs. Je remonte là-haut. Pars, te dis-je, et reviens vite. Je ne tiens pas à passer la nuit entre cette pauvre fille et un homme assassiné.

Fresnay descendit pendant que Gémozac courait au secours de Camille.

Ce n’était point un méchant garçon que ce Fresnay, mais il avait le défaut très parisien de ne rien prendre au sérieux. Monistrol et sa fille lui étaient indifférents, on l’attendait pour souper, et il répugnait à se mêler d’une affaire criminelle. Cependant, il avait promis à Julien d’avertir la police, et ne sachant où trouver un poste, il se dirigea vers la place du Trône.

Avant d’y arriver, il rencontra deux gardiens de la paix - celui qui avait failli arrêter Camille n’en était pas. Il leur dit qu’un meurtre venait d’être commis, tout près de là, dans une maison qu’il leur décrivit, et il leur demanda s’ils voulaient se charger d’aller chercher le commissaire, à quoi ils répondirent : oui.

Il aurait dû leur fournir des renseignements plus clairs et ils allaient s’informer.

Par malheur, un fiacre vint à passer, et le cocher s’arrêta, flairant une pratique dans la personne de ce bourgeois bien mis. La tentation fut trop forte. Fresnay dit aux sergents de ville :

- Vous ne pouvez pas vous tromper... c’est à droite, en descendant..., il y a une clôture en planches.

Et il sauta dans la voiture en criant au cocher :

- Boulevard des Italiens..., devant le café Anglais.

- Farceur, va ! grommela le plus vieux des agents.

- Ce n’est pas la peine de nous déranger, reprit l’autre. C’est un poisson d’avril.

Et ils continuèrent tranquillement leur ronde de nuit.

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Voir également :
- Le crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey (1881), présentation et extrait
La voilette bleue - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et texte intégral
- La main froide - Fortuné du Boisgobey (1889), présentation et extrait

11:18 Écrit par Marc dans Boisgobey, Fortuné du | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature francaise, romans policiers, fortune du boisgobey | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 18 mai 2006

Le crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey - 1881

Tard le soir à Paris, un omnibus ramenant toutes sortes de passagers à leur domicile est le théâtre d'un crime des plus mystérieux. Alors que l'omnibus bondé de monde se fraye un chemin à travers les rues de Paris, une ravissante jeune fille tombe d'un coup dans un sommeil profond. Les autres passagers ne réagissent pas pensant la belle endormie et se disant qu'elle se réveillera bien à point. Mais une fois arrivé au terminus, on constate que la fille est morte. Paul Freneuse est témoin de toute l'affaire et poussé par son imagination pense directement à un meurtre, mais se retracte rapidement. La police va d'ailleurs immédiatement suspecter une simple rupture d'anévrisme. Plus tard Freneuse rencontre un ami, Binos, et lui raconte toute l'affaire. Ce dernier est convaincu du meurtre et décide de mener son enquête. Binos retrouve rapidement une plausible arme du crime, une aiguille epoisonnée au curare, alors Freneuse se rappelle le comportement mystérieux de certains passagers avant l'évanouissement de la fille. Les deux compères vont alors se lancer dans une enquête en essayant de retrouver les témoins afin de découvrir ce qui se cache derrière ce meurtre si bien planifié.

Fortuné de Boisgobey était un grand auteur populaire considéré comme à l'époque comme un digne successeur d'Alexandre Dumas ou d'Emile Gaboriau, mais un peu passé à l'oubli actuellement. Le crime de l'omnibus s'inscrit dans le genre du pur polar de la fin de XIXe siècle, et en est un fort bon élément. Le tout est écrit avec un style très entraînant et avec une certaine dose d'humour. Hélas le suspense ne tient pas jusqu'au bout et on regrette que malgré la taille de la ville de Paris, tous les protagonistes de l'intrigue ne cessent de se rencontrer par hasard et que tout le monde est lié d'une certaine façon à l'autre, comme dans un petit village où tout le monde connaît tout le monde.

Donc Le crime de l'omnibus est un beau petit polar, mais sans trop de plus.

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Extrait:

"– Je n’ai pas envie de rire. Je vous dis que cette femme-là a la peau froide comme du marbre, et qu’elle ne respire plus. Venez m’aider à la tirer de l’omnibus. Je ne peux pas la porter tout seul.

– Elle ne doit pourtant pas être lourde… enfin, si elle est malade pour tout de bon, je vas vous donner un coup de main ; on ne peut pas la laisser là, c’est sûr.

Sur cette conclusion, le conducteur se décida, en rechignant, à monter dans la voiture, où le grand brun faisait de son mieux pour soutenir la malheureuse enfant.

L’employé monta aussi, et, à eux trois, ils n’eurent pas de peine à enlever ce corps frêle. La salle d’attente de la station n’était pas encore fermée. Ils l’y portèrent, ils l’y étendirent sur une banquette, et le jeune homme releva d’une main tremblante le voile qui cachait la moitié du visage de la morte.

Elle était merveilleusement belle : une vraie figure de vierge de Raphaël. Ses grands yeux noirs n’avaient plus de flamme, mais ils étaient restés ouverts, et ses traits contractés exprimaient une douleur indicible.

Elle avait dû horriblement souffrir.

– C’est pourtant vrai qu’elle a passé, murmura le conducteur.

– Pendant le voyage ! Et vous ne vous en êtes pas aperçu ? s’écria l’employé.

– Non, et Monsieur qui était assis à côté d’elle n’y a rien vu non plus. Elle n’est pas tombée… on la tenait… et elle n’a pas seulement soufflé. C’est drôle, mais c’est comme ça."

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Voir également :
- Le pouce crochu - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et extrait

La voilette bleue - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et texte intégral
- La main froide - Fortuné du Boisgobey (1889), présentation et extrait

18:26 Écrit par Marc dans Boisgobey, Fortuné du | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : romans policiers, litterature francaise, fortune de boisgobey | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!