lundi, 19 octobre 2009

Le sommeil de l’esclave - Mahi Binebine - 1992

bibliotheca le sommeil de l esclave"Ce n'est pas pour panser les plaies du passé que je reviens aujourd'hui réveiller ta mémoire, le temps l'a déjà fait. Non, si je veux te conter ton histoire, c'est peut être, et seulement, pour trouver ma mémoire"

Retour sur une enfance par les nombreux personnages qui l’ont marqué, mais aussi évocation de la face cachée de la société traditionnelle marocaine, Le sommeil de l’esclave de l’écrivain et peintre marocain Mahi Binebine est tout cela à la fois. L’auteur-narrateur y revient dans la ville de son enfance, dans les années de la décolonisation pour y décrire toute une galerie de personnages des plus cocasses allant de Madame Kolomer, la veuve d’un sous-officier français qui s’accroche aux restes dérisoires de ses splendeurs passées, Milouda, la « mère blanche » et le Fqih, parents du narrateur et notables vénérés, le porteur d’eau, surnommé l’Allemand parce qu’il est albinos, et bien d’autres. Mais avant tout il y a aussi Dada, l’esclave noire achetée il y a bien longtemps aux hommes bleus qui l’avaient razziée avec s’on tout jeune frère. Dada qui s’enfonçait la tête dans le sable pour ne pas entendre les cris de l’enfant violé par le chef caravanier, Dada qui vit et rêve immergée dans les mots simples qui disent la terre, le feu, l’odeur du chèvrefeuille, le goût des graines de tournesol, Dada qui ne pourra que tuer l’enfant né des visites nocturnes du Fqih et qu’on veut lui arracher comme lui fut arraché autrefois son « P’tit frère ».

Ces souvenirs sont à la fois poignants et féroces, à l’image de la férocité de cette société qui se complait, jusqu’aux limites du ridicule dans, l’univers clos de son cocon étanche et dont le silence est le lot : la honte, le qu’en-dira-t-on, sa hantise. Et le tout est décrit avec force, mais aussi avec poésie. Et malgré l’horreur de certains faits, ce qui marque aussi est l’immense tendresse de l’auteur envers son petit monde.

Le sommeil de l’esclave est un très beau roman de l’écrivain Mahi Binebine.

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Extrait :

Ce jour-là, Dada s’arrêta devant la fontaine. Du coin de l’œil elle inspecta les alentours : point de visage familier parmi les passants. Elle défit son fichu, libéra ses tresses et trempa rapidement sa tête dans le bassin. C’est alors qu’elle entendit le rire. ’Un rire coupant, derrière elle. L’esclave resta figée, puis se releva, tout doucement. Sa chevelure huilée dégoulinait sur son haïk ; l’eau ruisselant sur son dos refroidit d’un coup. Elle frissonna, resta sur le qui-vive, souffle coupé, jambes tremblantes comme ces funambules sur la corde raide un jour de cirque. M’bark riait encore lorsqu’elle se retourna :

- Mais qu’est-ce que tu fabriques là, Dada ?

Honteuse, l’esclave ne sut quoi répondre.

- Que je sache, ajouta-t-il, le bain n’est pas interdit aux esclaves. En tout cas, pas encore !

- C’est pas ça... Je ne peux pas y aller... Et puis c’est mon secret ! Les histoires de femmes ne regardent que les femmes !

Le porteur d’eau fit mine de s’en aller.

- Attends, M’bark ! Dis, sais-tu garder un secret ?

- Ma poubelle intérieure en est pleine, ma fille, si pleine que je les oublie !

- Jure-moi, M’bark, jure-moi qu’on ne s’est jamais rencontrés aujourd’hui !

- Allons, ne sois pas sotte... Nous sommes faits de la même pâte.

- Jure d’abord !

Le porteur d’eau comprit que, s’il voulait soutirer un mot à cette esclave, il lui faudrait sortir des tripes dieux et prophètes.

- Puissent mes pieds être brisés en mille morceaux si j’ai franchi le seuil de la ruelle depuis trois jours ! Ça te va ? Ou bien veux-tu qu’on arrondisse à une semaine ?

- M’bark, le maître me vole depuis longtemps...

- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Es-tu devenue folle ? On ne vole pas son bien ! Tu as été achetée, Dada, tu es une esclave et tu as la chance de ne pas l’ignorer, bien d’autres le sont sans le savoir !

- Ne m’embrouille pas, M’bark. Le maître me vole... je veux dire pendant mon sommeil.

- Tu as coûté fort cher, Dada ! Le sommeil est compris. En plus, il n’est pas de première main, ton sommeil !

- Tu parles comme les maîtres, M’bark.

- C’est parce que je dis vrai ! Les maîtres disent toujours vrai, c’est pour ça qu’ils sont maîtres. Mais parle, parle, soulage ton silence.

- Au début, ça me faisait mal, son corps est si lourd qu’il m’étouffait, mais je n’ai jamais crié.

- Il ne manquerait plus que ça ! Ah ! Ces esclaves ! A peine les laisse-t-on parler qu’ils veulent déjà crier ! Mais où va le monde ?

- Après, ça a été plus facile. J’ai dû prendre l’habitude... et même que je l’attendais ! Tu sais, j’étais triste quand il oubliait de venir, son odeur me manquait. La nuit il m’appelle « mon enfant ». Les maîtres sont si tendres la nuit.

- Par Allah, je ne t’ai pas rencontrée aujourd’hui ! C’est juré !

- Il Y a quelqu’un dans mon ventre. Au bain, ça risque de se voir. Quand elles se regardent, les femmes sont terribles. Celui-ci, on me le prendra pas. Non, on me reprendra pas P’tit frère !

- Dada, mon enfant, ton sommeil appartient â ton maître. Tes rêves, par contre... Oui, tes rêves t’appartiennent !

Même dans ses rêves, c’est eux que Dada voit. Eux, les maîtres. Pas plus loin que la veille, elle avait fait un rêve. Du sable. Il y en avait partout. La maisonnée marchait, le Fqih en tête, Milouda boitait, elle s’aidait d’une canne qui ne servait â rien. A quoi bon une canne dans le désert ? Cette pénible marche sur le sable finit par affaiblir la maîtresse, on l’abandonna en chemin. Dada, elle, portait un caftan jaune, des babouches brodées en fil de soie et avançait â son aise. Le Fqih se perdit â son tour - pourtant il était si beau -, elle ne sut comment. Ni où. Ni quand. Puis soudain, elle se retrouva seule devant le puits. Tout autour, l’argile demeurait humide comme au temps de son enfance ; elle lui rappelait toujours l’odeur de son père. Son père le paysan. Dada eut peur d’abîmer ses babouches, les enleva et marcha pieds nus. Elle s’approcha du puits, vit qu’il n’était pas profond. Dedans il y avait P’tit frère ; le petit fou…

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13:34 Écrit par Marc dans Binebine, Mahi | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : mahi binebine, litterature marocaine, maroc, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!