vendredi, 14 août 2009

TAZ : Zone Autonome Temporaire (TAZ : Temporary Autonomous Zone) - Hakim Bey - 1991

bibliotheca taz

La TAZ (Temporary Autonomous Zone ou Zone Autonome Temporaire) ne se définit pas, elle est "auto-explicite" comme le veut son auteur Hakim Bey. Des "Utopies pirates" du XVIIIe au réseau planétaire du XXIe siècle, la TAZ se manifeste à qui sait la voir, "apparaissant-disparaissant" pour mieux échapper aux Arpenteurs de l’Etat, et est donc en quelque sorte une zone vouée à qu'un seul but, celui de la liberté. Un tel état ne peut être que temporaire, il occupe provisoirement un territoire, dans l’espace, le temps ou l’imaginaire, et se dissout dès lors qu’il est répertorié. La TAZ fuit les TAZs affichées, les espaces "concédés" à la liberté : elle prend d’assaut, et retourne à l’invisible. Elle est une "insurrection" hors le Temps et l’Histoire, une tactique de la disparition. La forme d’organisation promue ici en est son absence même, l’anarchie ontologique comme l’indique le sous-sous-titre et c’est avant tout de libération individuelle qu’il est question, de destruction des symboles, de démantèlement du conditionnement et de la pensée unique.
La TAZ ne peut exister qu'en préservant un certain anonymat ; comme son auteur, Hakim Bey, dont les articles apparaissent et disparaissent ici et là, toujours libres de droits, sous forme de livre ou sur le Net.
L'œuvre se veut avant tout poétique (Poetic Terrorism est son sous-titre). Hakim Bey, de son vraisemblable nom Peter Lamborn Wilson, (Hakim Bey signifie "M. le Juge" en turc"), se voit comme un poète et anarchiste ontologiste qui, en partant des utopies pirates, des cosaques, des enfants sauvages et bien d'autres, recherche à travers la société ces zones de liberté qu'ils qualifient de TAZs, zones que l'on a retrouvé dans le passé dans les cultures minoritaires et qui voient aujourd'hui, à l'ère de l'internet et des réseaux mondiaux, plus encore d'occasions d'apparaître. Mais guère de leçon de morale ici. La TAZ se crée ou ne se crée pas, peu importe. C'est avant tout un état d'esprit, voire une poésie. C'est d'ailleurs ce côté poétique qui enlève quelque peu le sérieux des propos, le but pour Hakim Bey n'étant pas de générer des insurrections mais de montrer des voies, autres que celles que l'on connaît.
L'influence de ce texte a été immense, notamment dans les milieux de la cyber-culture où le terme de TAZ est passé dans le langage courant. L'auteur, dans un souci de liberté, permet de plus que son texte puisse être librement piraté et reproduit (sauf traductions évidemment). D'ailleurs il est aujourd'hui facile de le retrouver un peu partout sur internet.

Cet excellent essai hors normes, souvent étrange, toujours drôle et d'une certaine beauté, est un magnifique pamphlet pour la liberté et contre la pensée unique qui régit nos sociétés.

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Extrait :

Chapitre premier : Utopies pirates

Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un «réseau d'information» à l'échelle du globe: bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d'îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des «communautés intentionnelles», des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.

Il y a quelques années, j'ai examiné pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une étude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien ne les ait trouvées dignes d'être étudiées (William Burroughs et l'anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune étude systématique n'a jamais été réalisée). J'en revins donc aux sources premières et élaborai ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects. J'appelle ces colonies des «Utopies Pirates».

Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l'hypothèse que le déclin des systèmes politiques générera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux: méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L'économie de l'information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau; les enclaves sont les Iles en Réseau (et c'est aussi le titre du livre en anglais: Islands in the Net).

Les Assassins du Moyen Âge fondèrent un «État» qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux séparés par des milliers de kilomètres. Cet État était stratégiquement imprenable, alimenté par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif était la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent à ce genre d'autonomie le goût d'un rêve romantique. Finies les îles pirates! Dans l'avenir, cette même technologie - libérée de tout contrôle politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la spéculation pure.

Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l'autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu'un seul d'entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu'on ne puisse se battre pour ce qu'on ignore; et le coeur se révolte face à un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération.

Dire : «Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sensibles) ne seront pas libres» revient à nous terrer dans une espèce de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.

Je crois qu'en extrapolant à partir d'histoires d'«îles en réseau», futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu'un certain type d'«enclave libre» est non seulement possible à notre époque, mais qu'il existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de «zone autonome temporaire» (en abrégé TAZ). En dépit de la force synthétisante qu'exerce ce concept sur ma propre pensée, n'y voyez rien de plus qu'un essai (une «tentative»), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l'enthousiasme ranteresque de mon langage, je n'essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l'expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté... comprise dans l'action.

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