mardi, 08 septembre 2009

Créature - René Belletto - 2000

bibliotheca creature

L'enquêteur Michel Rey a quitté Lyon pour Paris. Il a également quitté la police pour se consacrer entièrement à sa passion de luthier. Il adore la musique et rêve d'acheter des enceintes Energy Veritas au prix immensément prohibitif. Sa femme, Anna Novak, est spécialiste en astronomie et travaille sur l'astéroïde Fischer qui frôlera la Terre, à moins qu'il ne s'y écrase.
Mais une nuit de dispute, Anna fuit le domicile conjugal et tombe dans les griffes de Jean Prêtre, tueur amateur de femmes laides, qui, ne supportant pas sa beauté, la découpe en morceaux; sa tête finira dans le congélateur de l'assassin. Fou de douleur, Michel reprend son ancien métier pour retrouver le meurtrier d'Anna. Au même moment, la cantatrice Estella Klehr (dont le visage est enlaidi par un hideux angiome) prépare un concert de quatre cantates de Bach, qui doit être donné en l'église de la Trinité, le 11 septembre de l'année 2001. Quand son chemin croise celui de Michel Rey et de Jean Prêtre, la mort rôde.
Mais qu'est-ce la mort ? Une transition ? Un passage ? Pour Michel Rey s'annonce alors le plus grand des voyages, à vingt-quatre années lumière de la Terre, qui a pour but de sauver la Terre d'un terrible monstre, une planète qui, sous l'apparence d'un homme, puise son énergie dans l'amour qu'il fait aux femmes avant que de faire périr le monde entier dans une gigantesque inspiration pulmonaire de 4 heures.

L'écrivain français René Belletto a depuis longtemps habitué son public à ses étranges romans aux frontières du roman policier et du fantastique. Créature met en scène le personnage de Michel Rey, déjà apparu dans deux précédents romans de Belletto qui sont : Régis Mille l'éventreur (1996) et Ville de la peur (1997). Ici René Belletto nous conte une histoire aux premiers abords plutôt classique, des personnages multiples et hauts en couleur qui se croisent sur un air de Bach dans un même quartier de Paris avant que l'un d'entre ne s'avère être un tueur psychopathe. Ensuite c'est la tuerie et le roman prend une dimension totalement différente et inattendue, celle de la science-fiction par un délirant voyage à travers la galaxie. Et là le récit devient complètement fou, le lecteur s'y perd à son plus grand plaisir. En parlant de science-fiction on est cependant loin des codes du genre, Belletto nous présentant plutôt une sf à sa sauce qui se situe quelque part entre rêve et hallucination. Le tout tient la route, le style de l'auteur est impeccable et son humour ne laisse indifférent. Le roman souffre toutefois d'inégalités, d'invraisemblances multiples que l'on tolère dans la partie finale mais pas dans la première, et d'une certaine longueur sur la fin qui fait s'installer chez le lecteur ennui et lassitude.

Terriblement original et fort intéressant le roman Créature de l'écrivain français René Belletto souffre pourtant d'un certain nombre de défauts. Dommage.

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Extrait :

Dans son sommeil, Estella Klehr, la cantatrice, a une vision qui la fait défaillir de joie. La tache de vin qui recouvre son visage a disparu.

«Elle!» disait une voix, qui semblait être la voix d'Estella. «Elle, sans la tache...» Des visages de femmes, tous très beaux, défilaient sur une sorte d'écran, puis apparaissait un visage taché de rouge. A ce moment, la voix se faisait entendre («Elle, sans la tache»), le visage (celui d'Estella!) demeurait sur l'écran - et peu à peu le rouge s'atténuait, révélant des traits purs et parfaits...

Submergée par la joie, Estella défaillait, au point que cette sensation de joie devenait désagréable, et même insupportable, et c'est alors qu'elle s'éveillait, comme pour échapper au malaise. Estella Klehr s'éveilla le cœur battant. Encore ce rêve... Ce fut plus fort qu'elle: comme les autres matins, elle se leva (son corps se déplaça dans la pénombre de la chambre, évitant avec grâce trois, quatre obstacles), vite, elle alla se regarder dans le miroir de la salle de bains. Pas besoin d'allumer, hélas! La tache était toujours là, foncée, hideuse, mangeant tout le visage.

Espoir absurde. Elle s'en voulut. Elle retourna s'allonger un moment, sur le dos. Elle replia une jambe, puis l'étendit et replia l'autre.

Il faisait déjà très chaud.

Elle regarda l'heure: dix heures dix. Elle appela Thérèse.

- C'est Estella. Je te dérange?

- Pas du tout, ma chérie. (Thérèse perçut l'anxiété d'Estella.) Tu as encore fait ce p... de rêve?

Elle dit p, la lettre p, ce qui fit rire Estella. Elles avaient tellement l'habitude de rire ensemble qu'un rien suffisait.

- Oui. Et je suis encore allée me voir dans la glace. C'est cruel, je t'assure. Le rêve, la fin du rêve... Je suis folle de joie, ça m'étouffe, puis ça devient douloureux... Une angoisse, pendant quelques secondes! Si tu savais!

- Ma pauvre chérie! Dis donc, et si c'était un rêve prémonitoire? Peut-être que Pozzo Nippesse va te proposer un nouveau traitement, ce soir?

- Espérons. J'espère à chaque visite. Aide-moi, il faut que je trouve le courage de me lever...

- Debout, ma belle! J'allais t'appeler dans cinq minutes. Tu sais pourquoi? On va faire la connaissance d'un nouveau, cet après-midi. Il paraît que Lipzschitz a viré Piripin.

- C'est vrai?

- Eh oui. On les croyait cul et chemise, hein? Tu es d'accord?

- Oui, dit Estella, qui se demandait où Thérèse voulait en venir.

- Eh bien maintenant, ils vont être cul et pal, dit Thérèse en émettant son rire contagieux. Piripin! Je n'en reviens pas! C'est André qui me l'a dit, il m'a téléphoné tout à l'heure. Il paraît que ça couvait... (Elle éclata encore de rire, Estella aussi.) Moi, je n'avais rien remarqué.

- Moi non plus. Je ne l'aimais pas tellement, ce Piripin. Pas franc.

- Non, il serrait la main gauche.

- Et il ne regardait pas en face.

Ainsi réglèrent-elles le sort du musicien espagnol congédié par Lipzschitz. Elles se dirent au revoir et raccrochèrent presque en même temps.

Estella se sentit mieux. Heureusement qu'il y avait Thérèse, dans la vie... Elle ferma les poings, s'étira, se leva. Elle prit une douche. Puis elle alla préparer du café dans la cuisine et revint dans un petit salon, à côté de sa chambre. Des centaines de disques et de cassettes tapissaient les murs. On était frappé par l'élégance des enceintes acoustiques, les récentes colonnes SC-39 de la marque Orphée.

Estella mit un disque, une cantate de Bach, sur le lecteur de CD, un Zénith d'un modèle également récent. L'amplificateur, lui, n'était certes pas récent: il s'agissait d'un vieil ampli à tubes Fisher de la grande époque, aux performances limitées sur le plan des mesures, mais très fin et très transparent à l'oreille. Les lampes, apparentes, cylindriques, de longueur inégale, posées tout droit sur le socle de l'appareil, le faisaient curieusement ressembler à un objet du futur. Estella tenait à cet appareil, qu'elle donnait à réviser régulièrement, parce que c'était le seul héritage (outre son nom, Klehr) qu'elle avait reçu de son père.

Le premier air de la cantate 151, Süsser Trost, mein Jesus kommt (Douce consolation, voici mon Jésus bien-aimé), chantée par la soprano Nobuko Gamo-Yamaoto, durait neuf minutes et quarante-cinq secondes: à quelques secondes près, le temps qu'il fallut à Estella pour prendre son petit déjeuner, café, biscottes, beurre, confiture d'abricots. Elle évitait plus ou moins consciemment les confitures rouges (myrtilles, mûres, framboises, cerises, airel-les), dont la couleur et même l'aspect lui rappelaient trop horriblement les angiomes complexes qui la défiguraient.

Aux angiomes plans colorant son visage dès sa naissance s'étaient ajoutés des angiomes tubéreux qui, au lieu de régresser à l'adolescence, avaient étendu partout leurs hideuses protubérances. Un angiome stellaire exceptionnel. Une véritable voie lactée, comme avait dit un jour un imbécile de médecin d'hôpital. Les yeux et les lèvres avaient été épargnés. Elle pensait à son rêve qui, en la débarrassant d'une laideur sans limites, lui révélait pendant quelques instants sa beauté sans limites.

Elle arrêta la musique. Puis elle se concentra, respira plusieurs fois et se mit à chanter le passage le plus difficile de l'aria, les vocalises de la partie centrale. Au début, on aurait pu croire que de manière incongrue elle faisait la clownesse, qu'elle faisait ce que tout le monde fait un jour ou l'autre, imiter un chanteur en plein effort, le temps de quelques attitudes et de quelques mimiques, avant de s'effondrer dans les rires et les expirations bruyantes - mais non, elle chantait vraiment, elle chanta jusqu'au bout cette partie centrale, et son chant était stupéfiant de justesse, de sûreté, d'intensité, d'émotion.

La vérité est qu'Estella Klehr, sous la direction du chef René Lipzschitz, avait enregistré cette cantate 151, ainsi que la 113 (où elle chantait avec Thérèse un duo qui était un exploit de virtuosité), la célèbre 51 et la non moins célèbre 202, dite «cantate du mariage». C'était son premier enregistrement, le premier aussi de Lipzschitz. Certains critiques avaient été enthousiastes sans réserve, d'autres, pris dans la routine des modes nouvelles (modes qui laissaient Lipzschitz de marbre), n'avaient pu s'empêcher de lancer des piques au cœur même de l'éloge. Quoi qu'il en soit, le disque s'était bien vendu en France et encore mieux à l'étranger (surtout en Angleterre). La séduction irrésistible de la voix d'Estella comptait pour beaucoup dans ce succès. Quant aux vrais amateurs et connaisseurs de Bach, ils avaient vite compris que ce disque marquait une date dans l'enregistrement des cantates, et ils attendaient la suite.

Après le chant, Estella ôta son peignoir. Son corps n'était que perfections. On aurait dit que tous les sculpteurs et tous les peintres des premiers temps, plus ceux de la Renaissance, avaient uni leurs génies pour la concevoir. Mais on aurait dit également, hélas, qu'une nuit, un inconnu, Dieu sait qui et Dieu sait pourquoi, avait jeté un seau de peinture rouge grumeleuse à la face du chef-d'œuvre.

Le rêve d'Estella réparait le geste criminel, et lui permettait de voir son vrai visage.

Elle se souvint qu'en quittant son lit elle avait peut-être fait tomber la photographie de ses parents, toujours placée trop au bord de sa table de nuit. Oui, la photo était bien tombée. Les parents côté moquette, en plus. Estella la reposa sur la table de nuit, admirant comme toujours la grande beauté de son père et de sa mère.

La mère d'Estella, Marie-Claire, avait été un professeur de piano assez connu à Paris. Elle occupait déjà la maison de la rue de la Tour, dans ce IXe arrondissement où avaient toujours vécu tant de musiciens. Elle était morte jeune - à quarante ans, Estella en avait alors dix-huit -, et elle était morte d'un coup, à l'instant où elle tendait la main pour recevoir l'argent d'une élève, une certaine Thérèse Mico, grosse fille boiteuse pleine de taches de rousseur mais très douée pour le piano, surtout dans Schumann (elle avait d'ailleurs fait une petite carrière schumannienne par la suite).

Estella était le fruit d'une liaison de six mois entre Marie-Claire Lipman et Johann Klehr. Ce Johann Klehr, originaire de Wiesbaden, en Allemagne, était un électronicien connu pour avoir amélioré de cinq à six décibels le rapport «signal sur bruit» des amplificateurs à lampes. Il était venu à Paris, invité par John Harry Ga, le directeur de la Revue du Son, tout jeune à l'époque, pour quelques conférences et démonstrations à l'espace Kiron. Il en avait profité pour visiter la ville, qu'il connaissait mal. Un dimanche après-midi, se promenant rue de l'Amiral, il avait entendu une lointaine musique de piano. La musique venait de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Il était entré. Marie-Claire Lipman donnait un concert de bienfaisance dans l'église. Mauvaise acoustique, avait remarqué Johann Klehr, mais quelle belle pianiste!

Il fut le premier amant et le premier amour de Marie-Claire. Un mois plus tard, ils se mariaient. Cinq mois plus tard, une heure après avoir appris que Marie-Claire était enceinte, Johann reprenait l'avion pour Wiesbaden sans même l'avertir. A son arrivée, il l'appela pour lui dire qu'il ne la reverrait plus, et qu'elle ne cherche pas à le revoir. Et l'enfant qui naîtrait dans quelques mois? Même chose, il ferait comme s'il n'existait pas. Mais il ne le verrait jamais? Non. Mais pourquoi, pourquoi une telle conduite, insensée, cruelle, inconcevable? Il ne savait pas. C'était ainsi. C'était plus fort que lui. Il ne s'excusa pas vraiment, il ne dit d'ailleurs rien d'autre. Marie-Claire parlait, il ne répondait plus.

Selon Marie-Claire, il était devenu fou. Elle s'attendait à tout sauf à cette démission, à cette rupture instantanée d'amour, à cette fuite. Cela ne ressemblait pas à l'homme qu'elle avait connu, et qui semblait être devenu un autre à la seconde où il avait appris sa paternité. Folie subite, ou folie cachée subitement révélée.

Les deux psychiatres que Marie-Claire avait été amenée à consulter par la suite lui avaient donné des explications qui ne l'avaient pas satisfaite. D'ailleurs, explications ou pas, sa vie avait été brisée. Une seule fois, avant la naissance d'Estella, elle avait eu le courage et la faiblesse d'appeler Wiesbaden: plus d'abonné au numéro de Johann. Elle n'avait pas insisté, pas tenté d'autres recherches. De toute façon, elle avait bien senti, de tout son être, que Johann Klehr n'était pas un de ces hommes qui profitent d'une femme et l'abandonnent dès que le poids d'une responsabilité pèse sur leurs épaules, non, c'était plus mystérieux, plus incompréhensible, plus effrayant. Quelque chose de Johann lui avait échappé et lui échapperait toujours, elle le savait.

Alors elle avait attendu Estella. Elle avait attendu la naissance de son enfant - sûre que ce serait une fille, et ne songeant pas à un autre prénom qu'Estella -, elle avait attendu, mais dans la crainte d'un nouveau malheur, dans la crainte d'accoucher d'un enfant mort, ou atteint de difformités. Les derniers mois, ce fut une obsession. Elle faisait des cauchemars toutes les nuits.

Et Estella vint au monde le visage taché de rouge, du fait de l'affolante prolifération de vaisseaux sanguins qui n'avaient pas su renoncer à leurs caractères embryonnaires. Désespérée, Marie-Claire fit une croix sur ses ambitions de concertiste (son père avait lui-même renoncé à une carrière de cosmonaute, à laquelle il s'était pourtant préparé) et se consacra à l'enseignement du piano. Elle se limita de plus en plus à des leçons particulières. Puis, brisant les ponts entre elle et toute école de musique publique ou privée, elle donna des leçons chez elle, repliée dans la maison paternelle du 1 bis, rue de la Tour (où avaient vécu ses parents et avant eux ses grands-parents), maison elle-même enclose dans un vaste jardin intérieur au cœur d'un pâté de maisons que les arbres du jardin dissimulaient presque à la vue. Mais, hélas, elle se replia aussi sur Estella.

Johann Klehr ne se manifesta jamais. Estella ne chercha jamais à le voir. Elle n'en eut jamais vraiment envie. Son père et elle habitaient des planètes différentes.

Et elle vécut comme prisonnière de sa mère, de la maison douillette, de son infirmité, et prisonnière de la musique à laquelle elle se donna corps et âme.

Estella ouvrit l'armoire et choisit une robe bleue, sa couleur favorite. Puis elle se rendit dans le grand salon, à l'autre bout de l'appartement (qui occupait le premier étage de la maison: il n'y avait pas de pièces d'habitation au rez-de-chaussée, seulement un garage). Elle entrouvrit les deux portes-fenêtres. On pouvait chanter sans crainte des voisins, immeubles et maisons étaient loin. De plus, les arbres faisaient écran, chênes, bouleaux, noisetiers, et même deux peupliers, dont l'un curieusement était resté nain.

Ce grand salon était réservé au chant. C'est là qu'Estella chantait, jour après jour, année après année, depuis l'enfance. Contre le mur, à gauche de la porte d'entrée, se trouvait un piano droit de la marque Ernst Maïmer. C'était le piano de Marie-Claire Klehr. Estella jouait souvent, soit pour accompagner son chant, soit des pièces pour piano seul, car elle était aussi bonne pianiste.

Elle déposa sur le pupitre la partition de la cantate 78 et l'ouvrit à la page du deuxième numéro, le célèbre duo soprano et alto. [...] Elle cligna des yeux, gênée par le soleil. Pourtant, à cette heure de la journée, le soleil ne donnait pas de ce côté. C'était donc qu'un rayon se reflétait dans la fenêtre d'une autre maison, derrière les arbres, et parvenait de temps en temps à se faufiler entre les feuilles, au gré du vent.

- Vous avez regardé l'émission sur le Soleil, hier soir? demanda René Lipzschitz avec son accent particulier (que les personnes qui l'entendaient pour la première fois identifiaient toutes différemment: sud-américain, hongrois, italien, allemand, lui-même ne savait pas de façon certaine, tant était compliquée sa biographie).

Il était petit, chauve avec des touffes de cheveux gris ici et là. Plein d'autorité et d'anxiété à la fois, élégant dans chacun de ses gestes, et finalement séduisant malgré sa laideur, il se tenait debout à côté de son clavecin, dans la salle César Franck de la Schola Cantorum. Tous les musiciens et tous les chanteurs étaient présents, sauf Estella. Mais il était trois heures moins cinq, on ne pouvait pas encore dire qu'elle était en retard.

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