dimanche, 23 septembre 2007

99 francs (14,99 euros) - Frédéric Beigbeder - 2000

bibliotheca 99 francs

Octave est un rédacteur publicitaire travaillant pour l'une des plus prestigieuses agences de publicité françaises. Son métier est de concevoir des accroches publicitaires pour affiches, films ou séquences radios. Doté d'une immense notoriété dans le milieu ses employeurs lui versent mensuellement un salaire démesuré qui lui fait perdre petit à petit toute valeur humaine. Tout contribue à lui faire croire qu'il est le roi du monde... mais à force de voltiger à ces hauteurs, la chute risque de n'être que plus dure. Car si tout le monde aime Octave (et surtout sa réussite), celui-ci se déteste : entre autres déboires sentimentaux, le publicitaire hait son métier et la pub, mais celle-ci ne le lui rend pas. Il n'en peut plus, et cherche désespérément à se faire virer, sans y parvenir. Face à cette crise de valeurs, Octave tente de rehausser le niveau culturel et éthique de l'une des réclames qu'il produit, mais il se heurte aux refus du directeur de communication d'une grande marque de yaourts et voit son script progressivement édulcoré pour laisser place à un spot creux, caractérisant d'après lui le peu de considérations qu'ont les grandes marques commerciales pour les consommateurs et leurs préjugés vis-à-vis de leur intellect.

99 francs est le roman qui a rendu célèbre l'écrivain français très médiatique et médiatisé Frédéric Beigbeder. Ayant lui-même travaillé dans une agence de pub, Frédéric Beigbeder en fait un roman d'inspiration autobiographique dans lequel il s'attaque avec beaucoup de joie et de méchanceté au cynisme de ce métier. Fait anecdotique relaté par l'auteur: il aurait été viré par son ancien employeur, l'agence Young et Rubicam, pour faute grave suite à la lecture des épreuves du livre et cela avant même sa publication. Le romancier s'applique à montrer du doigt les méfaits du marketing à outrance tel qu'il s'organise aujourd'hui et en profite à mettre en évidence de multiples aberrations ne servant qu'à duper le consommateur afin d'augmenter les ventes des vendeurs (vente de produits de mauvaise qualité pour assurer un taux de renouvellement important, diminution de la variété de produits sur le marché en vue de diminuer les coûts de production (exemple donné: trois espèces de pommes aujourd'hui, contre soixante auparavant – 3 goûts de camemberts normands, contre 10 auparavant...) etc.
Le roman est écrit avec beaucoup d'humour et de cynisme. Beaucoup d'éléments de l'histoire proprement dite ont cependant beaucoup de mal à accrocher le lecteur faisant de la dénonciation caricaturale du marketing l'intérêt principal et quasi unique du roman.

En tant que bon produit marketing il est à noter que le titre du roman a été adapté lors du passage du franc français à l’euro se transformant ainsi en 14,99 euros. La couverture de la version poche se voit encore ajouter la mention 6 euros. Les éditeurs ont-ils l’intention d’adapter la couverture en fonction de l’inflation, celle-ci risquerait donc de se modifier rapidement.

99 francs
a été adapté au théâtre Le Trévise à Paris en 2002 par Gilbert Ponté comédien seul en scène. En 2007 sort une adaptation cinéma rélaisée par Jan Kounen avec Jean Dujardin dans le rôle principal.

99 francs est un roman abordant un sujet intéressant, mais n'est hélas pas toujours très réussi.

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Extrait : les deux premiers chapitres

1.

Tout est provisoire : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi. La mort est tellement inéluctable qu'elle prend tout le monde par surprise. Comment savoir si cette journée n'est pas la dernière ? On croit qu'on a le temps. Et puis, tout d'un coup, ça y est, on se noie, fin du temps réglementaire. La mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer.

Tout s'achète : l'amour, l'art, la planète Terre, vous, moi. J'écris ce livre pour me faire virer. Si je démissionnais, je ne toucherais pas d'indemnités. Il me faut scier la branche sur laquelle mon confort est assis. Ma liberté s'appelle assurance chômage. Je préfère être licencié par une entreprise que par la vie. CAR J'AI PEUR. Autour de moi, les collègues tombent comme des mouches : hydrocution dans la piscine, overdose de cocaïne maquillée en infarctus du myocarde, crash de jet privé, cabrioles en cabriolet. Or cette nuit, j'ai rêvé que je me noyais. Je me suis vu couler, caresser les raies manta, les poumons remplis d'eau. Au loin, sur la plage, une jolie dame m'appelait. Je ne pouvais lui répondre car j'avais la bouche pleine d'eau salée. Je me noyais mais ne criais pas au secours. Et tout le monde faisait pareil dans la mer. Tous les nageurs coulaient sans appeler à l'aide. Je crois qu'il est temps que je quitte tout parce que je ne sais plus flotter.

Tout est provisoire et tout s'achète. L'homme est un produit comme les autres, avec une date limite de vente. Voilà pourquoi j'ai décidé de prendre ma retraite à 33 ans. C'est, paraît-il, l'âge idéal pour ressusciter.

2.


Je me prénomme Octave et m'habille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue l'univers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n'aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur PhotoShop. Images léchées, musiques dans le vent. Quand, à force d'économies, vous réussirez à vous payer la bagnole de vos rêves, celle que j'ai shootée dans ma dernière campagne, je l'aurai déjà démodée. J'ai trois vogues d'avance, et m'arrange toujours pour que vous soyez frustré. Le Glamour, c'est le pays où l'on n'arrive jamais. Je vous drogue à la nouveauté, et l'avantage avec la nouveauté, c'est qu'elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas.

Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l'a baptisée « la déception post-achat ». Il vous faut d'urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre. L'hédonisme n'est pas un humanisme : c'est du cash-flow. Sa devise ? « Je dépense donc je suis. » Mais pour créer des besoins, il faut attiser la jalousie, la douleur, l'inassouvissement : telles sont mes munitions. Et ma cible, c'est vous.

Je passe ma vie à vous mentir et on me récompense grassement. Je gagne 13 000 euros (sans compter les notes de frais, la bagnole de fonction, les stockoptions et le golden parachute). L'euro a été inventé pour rendre les salaires des riches six fois moins indécents. Connaissez-vous beaucoup de mecs qui gagnent 13 K-euros à mon âge ? Je vous manipule et on me file la nouvelle Mercedes SLK (avec son toit qui rentre automatiquement dans le coffre) ou la BMW Z3 ou la Porsche Boxter ou la Mazda MX5. (Personnellement, j'ai un faible pour le roadster BMW Z3 qui allie esthétisme aérodynamique de la carrosserie et puissance grâce à son 6 cylindres en ligne qui développe 321 chevaux, lui permettant de passer de 0 à 100 kilomètres/heure en 5,4 secondes. En outre, cette voiture ressemble à un suppositoire géant, ce qui s'avère pratique pour enculer la Terre.)

J'interromps vos films à la télé pour imposer mes logos et on me paye des vacances à Saint Barth' ou à Lamu ou à Phuket ou à Lascabanes (Quercy). Je rabâche mes slogans dans vos magazines favoris et on m'offre un mas provençal ou un château périgourdin ou une villa corse ou une ferme ardéchoise ou un palais marocain ou un catamaran antillais ou un yacht tropézien. Je Suis Partout. Vous ne m'échapperez pas. Où que vous posiez les yeux, trône ma publicité. Je vous interdis de vous ennuyer. Je vous empêche de penser. Le terrorisme de la nouveauté me sert à vendre du vide. Demandez à n'importe quel surfeur : pour tenir à la surface, il est indispensable d'avoir un creux en dessous. Surfer, c'est glisser sur un trou béant (les adeptes d'Internet le savent aussi bien que les champions de Lacanau). Je décrète ce qui est Vrai, ce qui est Beau, ce qui est Bien. Je caste les mannequins qui vous feront bander dans six mois. A force de les placarder, vous les baptisez top-models; mes jeunes filles traumatiseront toute femme qui a plus de 14 ans. Vous idolâtrez mes choix. Cet hiver, il faudra avoir les seins plus hauts que les épaules et la foufoune dépeuplée. Plus je joue avec votre subconscient, plus vous m'obéissez. Si je vante un yaourt sur les murs de votre ville, je vous garantis que vous allez l'acheter. Vous croyez que vous avez votre libre arbitre, mais un jour ou l'autre, vous allez reconnaître mon produit dans le rayonnage d'un supermarché, et vous l'achèterez, comme ça, juste pour goûter, croyez-moi, je connais mon boulot.

Mmm, c'est si bon de pénétrer votre cerveau. Je jouis dans votre hémisphère droit. Votre désir ne vous appartient plus : je vous impose le mien. Je vous défends de désirer au hasard. Votre désir est le résultat d'un investissement qui se chiffre en milliards d'euros. C'est moi qui décide aujourd'hui ce que vous allez vouloir demain.

Tout cela ne me rend probablement pas très sympathique à vos yeux. En général, quand on commence un livre, il faut tâcher d'être attachant et tout, mais je ne veux pas travestir la vérité : je ne suis pas un gentil narrateur. En fait je serais plutôt du genre grosse crapule qui pourrit tout ce qu'il touche. L'idéal serait que vous commenciez par me détester, avant de détester aussi l'époque qui m'a créé.

N'est-il pas effarant de voir à quel point tout le monde semble trouver normale cette situation ? Vous me dégoûtez, minables esclaves soumis à mes moindres caprices. Pourquoi m'avez-vous laissé devenir le Roi du Monde ? Je voudrais percer ce mystère : comment, au sommet d'une époque cynique, la publicité fut couronnée Impératrice. Jamais crétin irresponsable n'a été aussi puissant que moi depuis deux mille ans.

Je voudrais tout quitter, partir d'ici avec le magot, en emmenant de la drogue et des putes sur une connerie d'île déserte. (A longueur de journée, je regarderais Soraya et Tamara se doigter en m'astiquant le jonc.) Mais je n'ai pas les couilles de démissionner. C'est pourquoi j'écris ce livre. Mon licenciement me permettra de fuir cette prison dorée. Je suis nuisible, arrêtez-moi avant qu'il ne soit trop tard, par pitié ! Filez-moi cent plaques et je déguerpis, promis-juré. Qu'y puis-je si l'humanité a choisi de remplacer Dieu par des produits de grande consommation ?

Je souris parce que, si ça se trouve, dès que ce livre sortira, au lieu d'être foutu à la porte, je serai augmenté. Dans le monde que je vais vous décrire, la critique est digérée, l'insolence encouragée, la délation rémunérée, la diatribe organisée. Bientôt on décernera le Nobel de la Provoc et je ferai un candidat difficile à battre. La révolte fait partie du jeu. Les dictatures d'autrefois craignaient la liberté d'expression, censuraient la contestation, enfermaient les écrivains, brûlaient les livres controversés. Le bon temps des vilains autodafés permettait de distinguer les gentils des méchants. Le totalitarisme publicitaire, c'est bien plus malin pour se laver les mains. Ce fascisme-là a retenu la leçon des ratages précédents (Berlin, 1945 et Berlin, 1989 - au fait, pourquoi toutes les barbaries sont-elles mortes dans la même ville ?).

Pour réduire l'humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. Nous vivons dans le premier système de domination de l'homme par l'homme contre lequel même la liberté est impuissante. Au contraire, il mise tout sur la liberté, c'est là sa plus grande trouvaille. Toute critique lui donne le beau rôle, tout pamphlet renforce l'illusion de sa tolérance doucereuse. Il vous soumet élégamment. Tout est permis, personne ne vient t'engueuler si tu fous le bordel. Le système a atteint son but : même la désobéissance est devenue une forme d'obéissance.

Nos destins brisés sont joliment mis en page. Vous même, qui lisez ce livre, je suis sûr que vous vous dites : « Comme il est mignon, ce petit pubard qui crache dans la soupe, allez, à la niche, tu es coincé ici comme les autres, tu paieras tes impôts comme tout le monde. » Il n'y a aucun moyen d'en sortir. Tout est verrouillé, le sourire aux lèvres. On vous bloque avec des crédits à rembourser, des mensualités, des loyers à payer. Vous avez des états d'âme? Des millions de chômeurs dehors attendent que vous libériez la place. Vous pouvez rouspéter autant que vous voulez, Churchill a déjà répondu : il a dit « c'est le pire système à l'exception de tous les autres ». Il ne nous a pas pris en traître. Il n'a pas dit le meilleur système ; il a dit le
pire.

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Voir également :
- Vacances dans le coma - Frédéric Beigbeder (1994), présentation

20:25 Écrit par Marc dans Beigbeder, Frédéric | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : publicite, frederic beigbeder, litterature francaise, marketing | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 21 octobre 2006

Vacances dans le coma - Frédéric Beigbeder - 1994

bibliothecavacancesdanslecomaLes Chiottes. Tel est le nom du nouveau night-club hyper-branché qui vient d'ouvrir à Paris place de Madeline à l'emplacement d'anciennes toilettes publiques. Marc Marronnier, jeune chroniqueur littéraire, s'y rend suite à l'invitation d'un ami d'enfance, Joss, devenu l'un des disc-jockeys les plus à la mode du moment. Marc Marronnier se rend donc à l'inauguration de ce night-club où il espère passer l'une des plus belles soirées de sa vie en présence de tout le gratin parisien. Top-models d'hier et de demain, stars passés, etc. la jet-set y est et compte bien passer une merveilleuse soirée.

Une nuit entière, de sept heures du soir à sept heures du matin, dans un club branché de Paris, tel est le suet de ce roman de Frédéric Beigbeder, qui ressemble à s'y méprendre à son héros Marc Marronnier. Une description heure par heure de cette soirée jet-set et sa lente décadence par un auteur qui connaît parfaitement le milieu, ses défauts, ses leurres, ses mensonges, ses hypocrisies et ses excès. Et Frédéric Beigbeder s'amuse à critiquer ce beu petit monde qu'il aime tant.
Vacances dans le coma se veut être selon son auteur et son éditeur un livre culte, un pamphlet sociologique même. Hélas rien de cela n'est atteint ici. La lecture est certes agréable, mais le contenu manque totalement de fond. Les soi-disantes critiques de la jet-set deviennent lassantes. Le style de Beigbeder se veut insolent mais n'y arrive jamais. Il essaie de s'attaquer à une société dont lui et son livre font entièrement partie. Le tout sonne un peu faux. Il n'y a aucun travail littéraire, ni de rythme. Les rebondissements sont soit prévisibles, soit sans intérêt. La fin est particulièrement ratée et démontre bien le manque de sens de ce livre.

Un livre vite lu... et tout aussi vite oublié.

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Voir également :
- 99 francs (14,99 euros) - Frédéric Beigbeder (2000), présentation et extrait

21:23 Écrit par Marc dans Beigbeder, Frédéric | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : frederic beigbeder, jet-set, litterature francaise | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!