mercredi, 02 février 2011

Les graffitis de Chambord - Olivia Elkaim - 2008

resistance, olivia elkaim, memoire, oubli, les graffitis de chambord, chambord, litterature francaise, seconde guerre mondiale, romans historiques2006, Trévor est un homme sans passion qui survit dans un grand appartement parisien entre un boulot de banquier sans intérêt et une vie privée dénuée de sens. Il vit seul, sans amour et sans amitiés. Un jour il va recevoir une lettre qui va totalement bouleverser sa vie.
1945, Simon est un écrivain juif qui caché durant l’occupation dans un village près de Mâcon gagne Paris à la libération. Il tente d’écrire continuellement afin de recréer son passé dont il n’a presque aucun souvenir. Ses parents ont disparu, et son passé avec eux.
1940, Isaac est un résistant qui a abandonné sa famille pour suivre Dora, une femme libre et énigmatique, et dont il est tombé amoureux. Ils font partis du réseau Chambord, installé dans le château du même nom et dans lequel ont été sauvegardés une multitude d’œuvres d’art sauvés du Louvre face à l’envahisseur allemand. Enfermés dans le château, ils errent dans les galeries, dans ses pièces froides et obscures aux murs maculés de graffitis, comme en des catacombes.
Et ce sont ces graffitis, certains datant même du XVIIe siècle, qui vont mystérieusement rapporcher les trois vies d’Isaac, Simon et Trevor.

Les graffitis de Chambord est le premier roman d’Olivia Elkaim qui jusque là n’avait publié que quelques nouvelles et essais. Avec ce premier roman elle réussit un beau tour de maître en nous contant trois histoires en une en passant d’un petit-fils à l’existence vide de sens, à celle du père qui étanche sa soif de raconter dans ses livres sans jamais pouvoir transmettre à son fils au grand-père résistant et protégeant des œuvres d’art dans un château à l’abandon. Le montage est fort habile et le sujet du texte qu’est la mémoire ou l’oubli intergénérationnel est présenté de façon bien intéressante et percutante. Ce sujet n’est hélas guère neuve, ni d’ailleurs le contexte choisi pour l’histoire (Seconde Guerre mondiale, juifs, résistants, …), contexte qui est même devenu à mes yeux rébarbatif et lassant. Mais ce qui prédomine ici est sa qualité formelle ainsi que certaines évocations quant l’époque dans laquelle cela se déroule. L’écriture est assez belle et sensible, les descriptifs bien travaillés, les mots choisis avec précision afin de créer à chaque instant l’atmosphère requise au sujet.

Les graffitis de Chambord d’Olivia Elkaim est un bien beau premier roman sur la mémoire et l’oubli. A découvrir.

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Extrait : premier chapitre

Trevor

La concierge a gardé l'enveloppe pendant trois semaines, les trois semaines où il était à Hong Kong, en mission spéciale pour Shermann & Cie. Elle était une concierge telle qu'il se l'imaginait : petite, sèche, propriétaire d'un caniche paresseux et agressif, intérieur bonbonnière. Elle avait posé l'enveloppe sur son buffet en merisier, sous le mur à clés, en attendant qu'il rentre. Et maintenant, elle soupesait l'enveloppe avec envie. " Il y a du courrier pour vous, monsieur Trevor. " Elle l'appelait " monsieur Trevor ", jamais par son nom de famille, trop difficile à prononcer, sans doute. Trevor ne rectifiait pas. Ça n'arrivait jamais, non, ça n'arrivait presque jamais qu'il reçoive du courrier chez lui, rue des Feuillantines, à part les factures, et encore, en général, il s'arrangeait pour que tout soit expédié au bureau, à sa secrétaire.

Trevor a posé l'enveloppe sur la console en verre, profilée, dans l'entrée de son appartement. Elle était épaisse et lourde, le rabat fermé par du gros scotch marron. Il a défait sa valise, pris une douche brûlante, le jet du pommeau dans l'axe de sa nuque. Il a revêtu son costume gris foncé, serré le nœud de cravate et enfilé son imperméable beige, le même depuis des années, qu'il avait acheté avec son père dans une boutique pour hommes de Saint-Germain-des-Prés.

Il est parti au travail. Il a oublié l'enveloppe. Il a oublié l'enveloppe instantanément. Elle est devenue comme un bibelot, comme le chandelier doré, vieillot, d'une autre époque, sur la table à manger, comme le soliflore rouge près de la cheminée, comme le cendrier en terre cuite, comme la lampe de chevet en fer forgé. Tous ces bibelots hérités de ses parents et qu'il ne voyait pas, dont il ne regardait pas les brèches, les contours.

Il a oublié l'enveloppe. Il l'a oubliée longtemps. Un mois, deux mois, peut-être davantage. Il ne voit pas le temps passer.

Trevor travaille même le samedi. Il lit les journaux empilés sur le côté droit de son ordinateur. New York Times, Financial Times, Herald Tribune, Le Monde, Le Figaro, Newsweek, Le Point... Il prépare des dossiers par thématique, par entreprise, par patron du CAC 40, qu'il classe chronologiquement dans l'armoire métallique, derrière son bureau. Il surveille les OPA, s'intéresse aux fusions-acquisitions réalisées par les banques concurrentes. Parfois, il surfe sur Internet, au hasard. Il consulte les horaires de cinéma sans avoir l'intention d'y aller, regarde les bandes-annonces, se connecte aux sites boursiers et cherche des recettes de plats que lui cuisinait sa mère.

Le dimanche, les marchés financiers sont fermés. Au bureau, il n'y a plus rien à faire. Alors, il attend le lundi. Le dimanche, Trevor ne voit pas d'amis. Il ne " brunche " pas. Il ne fait pas de sport. Il ne lit pas, n'écoute pas de musique. Il ne va pas à Deauville, comme la plupart de ses collègues, avec leurs femmes. Il attend. Il allume la télévision sans le son. Les filles noires aux cheveux blonds, les chaînes en or, un bandeau d'actualité, rouge, des revolvers, du sang, des gangs, des baisers, des plages aux cocotiers léchant les vagues turquoise. Trevor s'allonge sur le canapé en cuir. Il porte un pantalon noir, un T-shirt noir en hiver, un pantalon blanc, un T-shirt blanc en été. Pieds nus, immobile, il ne dort pas. Il fixe un point, juste un point dans le blanc du mur au-dessus de la télévision. Il n'y a pas de cadre, pas de photo, pas de toile, seulement du blanc. Quand c'est trop blanc, trop étincelant, presque gênant, en été par exemple, il ferme les rideaux épais et fixe à nouveau le point blanc sur le mur blanc.

Parfois, Trevor pleure.

Il pleure, ça coule tout seul, ça ne prévient pas. Ça le submerge. Il ne pleure jamais au bureau, jamais dans la semaine, jamais avant de se coucher, jamais en se levant. Ni même jamais en se regardant dans le miroir de la salle de bains, en scrutant les rides dans son cou, les poches gris-bleu sous ses yeux, la poitrine qui d'année en année s'affaisse.

Il ne pleure jamais en passant l'index sur la cicatrice bombée qui barre son front de haut en bas depuis son enfance.

Il pleure juste le dimanche, quand il est allongé sur le canapé en cuir du salon, quand il fixe le point blanc du mur blanc, comme s'il n'y avait rien d'autre que ça dans son appartement. Il ne voit ni les moulures au plafond, ni les rayures sur le vieux parquet, ni les rainures dans le bois de la table basse, ni la cheminée en marbre noir, délavé par endroits, non, il fixe ce point blanc, et il pleure, immobile, sans soubresaut, sans bruit, les larmes comme des perles sur les poches de ses yeux.

Il pleure, ça ne l'inquiète pas. Il se dit que ça lui nettoie les yeux et ça lui nettoie le nez et ça lui nettoie la tête. Sa mère voulait l'appeler Menachem. C'est peut-être la raison pour laquelle il pleure. Menachem. On le prononce " Ménarème ", c'est un prénom hébreu. Sa mère voulait l'appeler Menachem, mais son père n'a pas voulu. Enfin. Enfin... Trevor suppose que son père n'a pas voulu. En réalité, il n'en sait pas grand-chose. Il ne leur a jamais posé la question et maintenant, c'est trop tard. Il ne leur a jamais posé les bonnes questions et maintenant, c'est trop tard. Maintenant, ils sont morts et maintenant, il est seul. Pas d'oncles, pas de tantes, pas de grands-parents, pas de cousins. Pas de réponse.

Il ne connaît pas les réunions de famille. Il ne connaît pas les obligations sociales. Il est seul dans son appartement de la rue des Feuillantines, avec des bibelots qu'il ne voit pas. La solitude ne lui pèse pas. Les questions sans réponse lui pèsent.

Ces cinquante dernières années, le prénom Trevor a été donné seize fois à des bébés français. Une seule fois l'année de sa naissance, en 1960. Lui. A l'école, il était donc le seul. Ses camarades le surnommaient " Trevor l'alligator ". Ça ne lui plaisait pas trop. Il faisait des cauchemars dans lesquels lui poussaient des crocs, dans lesquels sa peau devenait verte et râpeuse. Il se réveillait en criant.

Il a rencontré des Trevor aux Etats-Unis, bien sûr, mais pas tant que ça. Certains Américains le croient américain, lui demandent s'il est né à New York, Upper West ou Upper East Side, démocrate ou républicain, à quelle association il fait des dons chaque année. Et sa femme, ah bon il est célibataire.

Parfois, il se dit que ses parents l'ont appelé Trevor pour cela, exactement pour cela, pour que ça sonne américain, pour qu'il puisse, un jour, vivre aux Etats-Unis, s'il le fallait, pour que ce prénom lui facilite la vie, en quelque sorte. Il a cherché sur Internet : Trevor ne signifie rien de particulier.

Sa mère voulait l'appeler Menachem. Il y a quatre Menachem, en France, tous nés avant 1940. Il pense que son père n'a pas voulu. Menachem, ça veut dire " consolation ".

Sans doute a-t-il déçu ses parents. Il l'aurait parié, ses parents auraient aimé qu'il soit violoniste, peintre, psychanalyste, philosophe, médecin, écrivain comme son père et son grand-père avant lui. Ecrivain, oui. Mais banquier d'affaires...

L'enveloppe est toujours dans l'entrée, sur la console achetée cher, hors de prix, l'an dernier, dans un magasin à la mode.

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Présente édition : Editions J’ai Lu, 12 janvier 2011, 216 pages

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