mercredi, 24 novembre 2010

Le Tempestaire, tome 1 : La Confrérie des Naufrageurs - Johan Heliot - 2010

bibliotheca johan heliot le tempestaire la confrerie des naufrageurs.jpgA sa naissance, Jed est abandonné par ses parents dans la ville de Rédemption à un certain Haggis, dit le Maître des Innocents. Celui-ci prend en charge des enfants abandonnés afin d’en faire quelque chose de rentable. Chacun des enfants recueillis devra se trouver un Don… ou alors mourir. Car il n’y a pas de place pour les faibles parmi les Innocents, ni même dans toute la ville de Rédemption.

Maltraité par son maître, Jed souffre régulièrement d’atroces migraines et, chaque fois, les tempêtes se déchaînent, un peu comme si les éléments reflétaient ses émotions. Il comprendra vite que son Don à lui est celui de Tempestaire, un très rare talent, soumis aussi à de très nombreuses convoitises.
Jed rencontre alors la Matrone des Naufrageurs. Celle-ci l’enlève de la Maison de Haggis pour lui révéler son don de Tempestaire, lui apprendre à s’en servir et découvrir sa véritable personnalité. Mais Haggis ne veut pas en rester là. Il lâche ses Innocents sur les traces du fuyard…

L’écrivain français Johan Heliot, auteur reconnu dans le vaste genre de l’imaginaire, lance avec Le Tempestaire, tome 1 : La Confrérie des Naufrageurs les débuts d’un nouveau cycle fantastique dédié à la jeunesse.
Ce premier tome sert avant tout un planter le décor… et quel décor ! Un monde situé quelque part entre fantasy et steampunk, rempli de mythes et de légendes, et peuplé de personnages aussi originaux qu’étranges. C’est impressionnant et le lecteur va de surprise en surprise.
Mais c’est bien l’ambiance qui d’abord frappe le lecteur, celle de Rédemption, une ville immense et sombre, entièrement tourné vers le commerce et le profit immédiat, point de chute de tous les miséreux du pays cherchant à faire fortune facilement. Les dangers guettent à chaque coin de rue, voleurs, escrocs, monstres, mais aussi des gangs et autres bandes mafieuses qui tentent d’étendre leur pouvoir.
L’histoire de Jed, ce jeune enfant abandonné et possédant ce Don si précieux de Tempestaire, nous est contée tambours battant, au fur et à mesure de ses aventures et rencontres. Peu à peu il fait son apprentissage, parmi les Innocents et en tant que tempestaire, afin de découvrir qui il est et aussi tout simplement de survivre dans cette ville si dangereuse.

Le Tempestaire, tome 1 : La Confrérie des Naufrageurs de Johan Heliot est un roman très original, plein d’aventures en tout genre, et qui devrait ravir tous les ados.

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Extrait
: Prologue


Bienvenue à Rédemption


Les nuages s’étaient rassemblés au-dessus de la ville, tel un troupeau de grosses bêtes noires poussées par le vent. Ils étaient arrivés par la mer en lent cortège sombre, le matin même. Depuis, tout le monde attendait que l’orage éclate, mais les heures passaient et l’averse refusait de tomber. Le ciel pesait de plus en plus lourd à mesure que la journée avançait. Il donnait l’impression de vouloir écraser les toits couverts d’ardoise. On pouvait croire, en levant le nez, que les plus hautes cheminées allaient crever la panse des géants aériens chargés de pluie. Mais rien de tel ne se produisit.

L’orage se contenta de menacer. Chacun s’habitua à sa présence et reprit ses activités. La ville ne pouvait pas se permettre de faire de pause. Des marchandises arrivant du monde entier transitaient par ses entrepôts avant d’être distribuées dans l’arrière-pays. Ses quais accueillaient des navires jour et nuit. Les embarcations reprenaient la mer à peine leurs soutes déchargées et la solde des marins bue dans les tavernes du port. La grande cité ne dormait jamais À n’importe quelle heure, elle bruissait de mille rumeurs, propagées par ses marchands et ses dockers, ses tisserands et ses drapiers, ses bouchers et ses boulangers, ses crieurs publics et ses gardiens de l’ordre, ses mendiants et ses voleurs, ses honnêtes gens et ses fripouilles, et par des centaines d’autres catégories encore parmi tous ses habitants. Chaque jour, il en arrivait de nouveaux, attirés par la perspective d’une vie plus facile qu’à la campagne et dans les contrées reculées, demeurées sauvages, de l’intérieur du pays. Si bien que la ville ne cessait de s’étendre de façon anarchique, et ses immeubles de s’élever toujours plus près du ciel, car il fallait bien loger les hordes de miséreux qui affluaient le cœur gonflé d’espoir – avant de vite déchanter.

On disait que chacun venait ici trouver la rédemption pour un crime qu’il avait commis, peut-être celui de pauvreté… C’est pourquoi on avait appelé cette ville Rédemption. Ce nom en valait bien un autre, et il avait l’avantage d’être juste. Qui avait le premier ainsi baptisé la cité ? Personne ne s’en souvenait plus, si tant est que quelqu’un l’ait jamais su. Même les plus vieux habitants n’en avaient aucune idée, et certains étaient pourtant très, très âgés… Beaucoup plus qu’il n’aurait paru raisonnable de l’être !

Rédemption semblait avoir toujours été là, de toute éternité. C’était peut-être la vérité. Qui s’en souciait d’ailleurs ? L’essentiel demeurait qu’elle existât pour accueillir tôt ou tard ceux qui avaient besoin d’elle. Et, en ce jour où l’orage ne se décidait toujours pas à éclater, ils étaient nombreux à vouloir rejoindre Rédemption. Parmi eux, les passagers d’un chariot qui avançait sur la route bordant le rivage, au sud de la cité.

Ils avaient vu le ciel se couvrir et noircir alors qu’ils approchaient de leur but. L’homme qui conduisait l’attelage par la bride se contenta de hâter le pas. La femme assise à la place du cocher rabattit la capuche de son manteau. Elle tenait un nourrisson pressé contre son sein. Les pleurs de l’enfant se mêlaient au martèlement des fers de la mule sur le pavé. Le vent levé au large les dispersait sur la lande alentour. Le chariot continuait d’avancer. Les lumières des faubourgs le guidaient comme un phare dans la tempête.

Rédemption apparut d’abord comme un pan de ciel piqueté d’étoiles échoué en bord de mer. Des milliers de lampes à gaz brûlaient dans chaque quartier, soulignant le tracé compliqué des rues d’un trait bleuâtre un peu flou. De loin, on aurait cru une immense toile d’araignée semée de feux follets.

La route finit par s’écarter de la plage de sable noir où moussait une écume grise sous le ciel bas et obscur. Elle traçait une longue courbe à travers la lande et était désormais flanquée de murets élevés en pierre ronde. Les premières bâtisses apparurent. Il s’agissait d’anciennes fermes, autrefois éloignées du petit port de pêche qu’on n’appelait pas encore Rédemption. Aujourd’hui, les bâtiments avaient été reconvertis en auberge et en relais de poste. Là s’arrêtaient les voyageurs pas assez fortunés ou désespérés pour continuer leur chemin. Le chariot ne ralentit même pas.

Il arriva bientôt dans les faubourgs, constitués d’une ribambelle de villages engloutis par Rédemption avec le temps. Les espaces vierges, champs et prés communaux, vergers ou simples friches, avaient progressivement été avalés par la brique et la pierre, le verre et le métal. Des fabriques et des usines s’élevaient là où paissaient jadis moutons et vaches à la robe laineuse. De hautes cheminées fumaient tout le long de cette portion de la route. Des nuées de vapeur grasse, épaisse et sombre ajoutaient aux ténèbres de l’orage. Le chariot continua d’avancer.

Enfin, ce fut la ville, à proprement parler. Un incroyable enchevêtrement de ruelles tortueuses jalonnées de taudis et d’échoppes, une gangrène urbaine qui s’étendait depuis le port, véritable cœur et poumon de Rédemption. Le chariot s’arrêta. La femme serra l’enfant plus fort encore contre sa poitrine. Il pleura de plus belle. Peut-être à cause de l’odeur effroyable qui agressait ses narines, peut-être à cause de la cacophonie qui vrillait ses tympans. La pestilence et la voix de Rédemption lui souhaitaient la bienvenue, à leur inimitable manière. Quand on respirait l’une et qu’on entendait l’autre pour la première fois, elles vous marquaient à vie. C’est du moins ce que l’on prétendait.

L’homme repartit d’un pas hésitant, empruntant une rue un peu plus large que les autres, mais tout aussi encombrée. Une foule s’y pressait, épaule contre épaule, grands, petits et gros, jeunes, vieux et très, très vieux. Des animaux erraient dans cette forêt de jambes humaines, aussi à l’aise qu’au milieu des bois. Des strates d’ordures à divers degrés de décomposition pourrissaient dans l’indifférence générale au milieu de ce charivari. L’homme se fit bousculer, injurier et on lui rit au nez, mais jamais il ne lâcha la bride de sa monture. Il continua d’avancer jusqu’à une petite place dégagée, dans un quartier moins animé.

Moins prospère également. Ici, les façades des maisons semblaient sur le point de s’écrouler. La crasse s’accrochait aux murs et aux fenêtres comme la peau à la chair. Comme elle, peut-être protégeait-elle les foyers des agressions de l’extérieur…

Une vieille femme tirait de l’eau à une pompe publique, au milieu de la place. Traînant sa mule derrière lui, l’homme s’approcha. Un sourire engageant aux lèvres, il attendit que la vieille ait empli son broc.

Elle le détailla des pieds à la tête avant de lancer :

« Vous n’êtes pas né ici. Sûrement pas dans ce pays ! »

Elle parlait la langue commune des habitants de Rédemption, un mélange de tous les dialectes importés par les générations successives d’exilés. L’homme parvenait à en saisir le sens général, à condition qu’elle ralentisse son débit. Il le lui fit comprendre par signes. Puis il déplia le morceau de papier qu’il gardait au fond d’une poche et le lui présenta. La vieille prit le temps de déchiffrer l’écriture en grandes lettres malhabiles, tracées à l’encre rouge. Quand elle releva le nez de sa lecture laborieuse, son regard exprimait de l’incompréhension et aussi un soupçon de tristesse.

« Vous cherchez le Maître des Innocents ? » demanda-t-elle.

L’homme acquiesça d’un hochement de menton.

« Après tout, c’est vous que ça regarde, fit la vieille. Vous devez avoir une excellente raison. Je l’espère de tout mon cœur… »

Elle lui expliqua quel chemin suivre en quelques gestes.

« Vous ne pourrez pas vous tromper de baraque, celle de Haggis est la moins misérable de ce quartier pourri ! »

L’homme la remercia d’un nouveau signe et reprit sa route. L’enfant n’avait pas cessé de pleurer pendant ce bref échange.

« Autant t’habituer à te plaindre si tu dois vivre sous le toit du Maître des Innocents, mon gaillard », marmonna alors la vieille en esquissant un bref salut du bout des doigts.

Mais ni l’homme ni la femme au capuchon n’entendirent cette dernière remarque. Sinon, auraient-ils changé d’avis et fait demi-tour ? Impossible de le savoir. Et cela aurait-il empêché le destin de l’enfant de s’accomplir ? À nouveau, rien ne permet de le penser.

L’homme suivit donc scrupuleusement les indications fournies par la vieille. Le chariot s’immobilisa quelques instants plus tard devant la façade d’une bâtisse plus imposante que ses voisines. D’instinct, la femme se raccrocha à l’enfant, dont les sanglots avaient baissé d’un ton. Il n’émettait plus que de vagues vagissements, comme s’il avait compris qu’il était désormais inutile de geindre. Ils étaient arrives à destination.

Une immense porte de bois sculpté barrait l’entrée de la maison du Maître des Innocents. Des silhouettes d’anges y étaient représentées, et d’autres, moins facilement identifiables, qui évoquaient des hommes ou des femmes vêtus de longues tuniques plissées. Ces dernières portaient des masques, mi-souriants mi-grimaçants, ce qui leur donnait l’air de rire et de pleurer en même temps.

L’homme souleva la grosse patte de lion en fonte patinée et frappa le heurtoir plusieurs coups d’affilée. En attendant qu’on vienne ouvrir, il observa le reste de la façade. La vieille femme n’avait pas menti.

L’endroit semblait avoir été arraché par la main d’un dieu facétieux dans le plus beau quartier de la ville et inséré de force entre les bâtiments mitoyens, en voie de délabrement. En effet, la grande demeure du Maître des Innocents resplendissait. Les vitres de chaque fenêtre, du rez-de-chaussée jusqu’au troisième et dernier étage, étaient lavées de frais. Le bois des huisseries ciré et astiqué. La pierre elle-même repoussait naturellement la crasse, semblait-il.

Il y eut un déclic et la moitié grimaçante d’un masque se déroba, pour laisser apparaître à la place le visage d’un homme dans la force de l’âge. Il fallut aux visiteurs quelques instants pour comprendre qu’il s’agissait d’une simple imposte, une ouverture habilement dissimulée dans les sculptures de la porte.

« Que puis-je pour vous ? » s’impatienta le nouveau venu d’un ton qui laissait supposer qu’on le dérangeait.

L’homme s’éclaircit la gorge avant de prononcer l’une des phrases qu’il avait apprises par coeur en prévision de ce moment :

« Nous venons faire don d’un fils au Maître des Inno…

— Vous croyez que je ne m’en doutais pas ? le coupa sèchement son interlocuteur. D’où arrivez-vous, avec votre rejeton ? »

L’homme écarta les bras et haussa les épaules. Il n’avait pas compris la question.

« Peu importe, en fait. Si j’accepte le morveux sous mon toit, il appartiendra à Rédemption de toute manière.

— Êtes-vous le Maître ? articula péniblement l’homme, s’arrangeant pour dissimuler son trouble – il ne s’était pas attendu à tomber sur le propriétaire de la maison, et croyait avoir affaire à un domestique ou un concierge.

— Je suis Haggis, oui. L’enfant a-t-il déjà un nom ? »

La femme prononça alors quelques mots dans une langue que personne ne parlait en ville.

« Je ne connais pas ton charabia, l’arrêta Haggis. Tais-toi et approche, montre-moi à quoi ressemble ton fils. »

Cette fois, l’homme avait compris le genre d’ordre proféré par le Maître. Il traduisit pour sa compagne.

Celle-ci s’exécuta de mauvaise grâce.

« Présente-le-moi à la bonne hauteur », insista Haggis.

Elle fut obligée de tendre les bras pour atteindre le niveau de l’ouverture. L’enfant se remit à brailler dès qu’il aperçut le visage sévère du Maître des Innocents.

Celui-ci eut un froncement de sourcils. Aussitôt, l’enfant se tut. L’homme et la femme échangèrent un coup d’œil étonné. Jamais ils n’avaient pu convaincre le nourrisson d’obéir aussi facilement ! Ils devaient déployer d’infinis trésors de tendre persuasion pour parvenir au même résultat.

« Laisse-le-moi, lâcha finalement Haggis, j’en ferai bien quelque chose. As-tu couché par écrit l’histoire de sa naissance ? »

L’homme présenta un rouleau de parchemin tiré d’une poche de son habit.

« Donne », fit Haggis, passant la main par l’imposte.

Le rouleau disparut promptement.

« Bien, reprit le Maître. Maintenant laisse l’enfant devant la porte et pars. Tu connais la règle : ne reviens jamais, n’essaie pas de savoir ce que ton fils est devenu. Désormais, il m’appartient. »

Il avait parlé d’une voix claire, détachant nettement chaque syllabe, pour être sûr de bien se faire comprendre. L’homme acquiesça gravement. Ses poings serrés tremblaient, mais il ne chercha pas à contredire Haggis.

Cependant la femme ne se décidait pas à lâcher l’enfant. Elle restait immobile, affrontant le Maître du regard, semblant le mettre au défi de sortir de sa maison pour lui arracher son bien le plus précieux. Haggis demeurait imperturbable. Puis, il changea soudain d’expression. D’un coup, ses traits se détendirent, comme si tous les muscles de sa face se relâchaient d’une tension accumulée depuis des siècles.

Son visage n’avait plus rien de commun avec celui qu’il avait présenté jusque-là à ses visiteurs.

« POSE L’ENFANT ET PARS, QUITTE RÉDEMPTION À TOUT JAMAIS ! » tonna-t-il, et ce fut comme si l’orage tant attendu éclatait enfin.

La femme fut parcourue de frissons. Le cœur déchiré, mais incapable de résister à l’implacable volonté du Maître des Innocents, elle abandonna l’enfant devant la porte aux masques et se hâta de regrimper dans le chariot. L’homme tourna les talons à son tour, la tête basse et les épaules voûtées. Des larmes inondaient ses joues piquetées de barbe.

Haggis les observa tandis qu’ils s’éloignaient, puis disparaissaient au coin de la rue.

« Bon débarras, grommela-t-il. Nous n’avons pas besoin d’autres va-nu-pieds dans leur genre. »

Il leva ensuite le nez vers le ciel, qui s’était encore assombri.

« Le bourgmestre va-t-il enfin donner l’ordre de tirer au canon pour disperser ces fichus nuages ? » interrogea-t-il à voix haute.

En guise de réponse, l’enfant poussa un cri de détresse à fendre l’âme la plus endurcie. Haggis ne lui fit pas même l’aumône d’un regard. Il rabattit le masque pivotant avec un claquement sec.

Les pleurs de l’enfant résonnèrent longtemps devant la porte close. Personne n’osa s’approcher et tenter de le consoler. Personne n’osa l’emporter pour le mettre à l’abri alors que la nuit tombait, car ç’aurait été aller contre la volonté du Maître des Innocents. L’enfant allait devoir survivre à sa première nuit passée à Rédemption, et recevoir sa première leçon, sans se douter que sa formation d’Innocent venait de commencer.

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Présente édition : Editions Baam !, 8 mai 2010, 414 pages

Voir également :
- Le Tempestaire, tome 2 : Les Flibustiers du Vent - Johan Heliot (2010), présentation et extrait

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