mercredi, 03 novembre 2010

Les Conjurés de Niobé, tome 2 : Le choix de Jason - Jessica L. Nelson - 2010

bibliotheca les conjures du niobe le choix de jason.jpgA peine remis de sa précédente aventure à l’ombre du mythique Thésée, le jeune Stefanos tente tant bien que mal de reprendre sa vie normale tout en essayant de se faire à l’idée qu’il est le fils d’un dieu et qu’il a hérité de certains de ses pouvoirs divins. Mais il doit reprendre le combat contre les Conjurés de Niobé, une coalition maléfique qui cherche à détruire l’ordre établi sur l’Olympe. Eris, la déesse de la Discorde et meneuse des Conjurés, veut cette fois-ci mettre la main sur la Toison d’Or, et Stefanos devra rejoindre et aider Jason, l’aventurier mythique, et ses Argonautes pour malgré tout mener à bien ce mythique périple. Épaulé par Sofia et le fidèle Pirame, Stefanos ira de Charybde en Scylla, alors qu'il affrontera les plus grands périls antiques.

Le choix de Jason est le second tome de la série pour enfants et adolescents de l’acrivain français Jessica L. Nelson mettant en scène un jeune héros d’aujourd’hui et appelé à la rescousse par les anciens dieux grecs pour sauver l’Olympe. Après la légende de Thésée, l’auteur s’attaque maintenant à celle de Jason et les Argonautes à la quête de la mythique Toison d’or. La recette de ce second tome est donc exactement la même que pour le premier : du fantastique, de l’histoire, de la mythologie et énormément d’aventures et de rebondissements. Le tout servi avec le même humour et écrit dans un même style toujours très entraînant. Les plus âgés se fatigueront de certaines facilités, mais les plus jeunes s’y délectreront.
 
Les Conjurés de Niobé, tome 2 : Le choix de Jason de Jessica L. Nelson est un excellent roman de jeunesse, ciblant plus particulièrement les ados, et qui mêlant aventures, fantastique et mythologie en convaincra plus d’un de se lancer dans cette série.

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Extrait : premier chapitre
 
Chapitre 1 : La vie de tous les jours
 
Éris, déesse de la Discorde, se dresse devant Stefanos. De ses lèvres bleues s’échappent des serpents visqueux. Ses yeux verts pailletés d’or fixent cruellement le jeune garçon, qui recule d’un pas et se rapproche involontairement du bord du promontoire de roche rouge où il se tient. Quelques pierres roulent sous ses pieds et basculent dans le vide. Le ciel d’ordinaire si clair s’assombrit brutalement tandis qu’un vent violent se lève. La terre gronde comme si elle était très en colère, tremble et éructe.
 
La créature pointe un doigt vers lui, menaçante.
 
Son index s’allonge soudain, comme un reptile, pour s’enrouler autour de la gorge de son adversaire. La déesse hurle : « Thésée a accompli sa mission… Mais tu es loin d’en avoir terminé avec les Conjurés ! » Stef étouffe, étranglé…
 
… par un début de crise d’asthme qui le réveille. Encore haletant, il tâche de reprendre ses esprits. Ses cheveux blond foncé sont hérissés sur sa nuque. Tout cela n’était qu’un mauvais rêve, sans doute influencé par la tempête qui s’est abattue sur la région. Les chiffres rouges du cadran de son alarme digitale indiquent qu’il a encore deux heures avant le lever habituel, son petit-déjeuner avec sa mère dans la cuisine, puis le long trajet pour aller de Boulogne à Paris, où se trouve son collège. Il se redresse dans son lit, en sueur, et rejette la couette bleu marine moelleuse qui l’enveloppait. Tout est paisible. Par la fenêtre qui surplombe son bureau, aucune lueur suspecte ne filtre. Le PC préhistorique qu’il connecte régulièrement (et péniblement, ne disposant pas du haut-débit) à Internet est silencieux – Stef prend soin de l’éteindre après chaque utilisation. La maison et le jardin, appelés Les Buissonnets en raison de leur aspect peu entretenu, sont d’un calme absolu. Il se lève, pousse la porte de sa chambre, manque de trébucher sur le fidèle Pirame, toutou de la maison. Ce dernier dort étalé dans l’étroit couloir qui sépare les deux chambres. De l’autre côté du corps avachi, le sanctuaire d’Irini. La mère de Stefanos a encore oublié d’éteindre sa lampe de chevet. L’adolescent sait qu’elle doit être appuyée contre ses oreillers, ses boucles tombant sur son épaule et la tête penchée sur le dernier roman d’Anna Gavalda. Quoique.
 
Hier soir, elle paraissait soucieuse. Elle tournait en rond dans le petit salon, devant la cheminée.
 
Et ça n’est certainement pas l’approche d’un cocktail important chez M. Stavros, son employeur, qui la préoccupait ! Stef se demande si elle se doute de sa découverte. En effet, dans le grenier sans poussière (pour préserver son fils de ses crises d’asthme récurrentes, Irini mène la guerre aux acariens !) et qui sent bon la lavande, gît une imposante jarre de marbre et d’onyx d’environ soixante centimètres de diamètre. Elle est décorée de sculptures d’abeilles, et l’une d’elles possède un trou en forme de serrure. Stef y a récemment introduit la clé en or qu’il a mystérieusement trouvée dans sa poche après son aventure auprès du héros Thésée. Il n’a pas osé réitérer la manoeuvre, l’eau qui a coulé comme par magie dans le récipient l’ayant suffisamment fait flipper. Il est convaincu qu’il s’agit là du fameux Puits sacré, un passage enchanté reliant Les Buissonnets au temple de son père sur l’Olympe.
 
Les nuits où la pluie bat fort sur le toit de la maisonnette, lorsque les bruits des éléments couvrent ses pas, Irini se dirige comme une louve vers le fond du couloir. Elle ouvre la porte de la buanderie, d’où part l’escalier menant aux combles. Elle grimpe les marches grinçantes, allume une loupiote sur un buffet ancien, se courbe légèrement car le plafond, avec ses poutres apparentes, est bas. Elle avance vers le coin le plus sombre du grenier et contemple l’objet de marbre et d’onyx sans mot dire.
 
***
 
Stefanos se rend dans la cuisine, respire longuement pour se remettre de sa crise. Depuis son périple en Grèce antique, il a pris l’habitude de se passer de Ventoline… Éris vient de plus en plus souvent le hanter dans ses rêves. Cela, depuis qu’il est parvenu à aider Thésée à accomplir son destin. Même si la fin de l’aventure de ce dernier a été tragique. Et même si Stefanos n’a pas l’impression d’avoir progressé dans la mission confiée par Zeus. Il estime n’avoir pas suffisamment accumulé d’indices sur la cache de son père ou sur les Conjurés. Il lui faudrait mettre la main sur le Pacte qui réunit les signatures des traîtres, ou en démasquer quelquesuns…
 
Son plan est flou !
 
Le jour se lève, projetant mille lumières sur le jardin endormi sous la rosée. Ce mois de mai est sublime, les quelques giboulées des dernières semaines sont entrecoupées d’ondées de soleil prometteuses.
 
Soudain, le regard de Stef est attiré par une silhouette derrière la clôture qui sépare le jardin de la chaussée, drapée dans une mante noire avec un capuchon. La figure cagoulée avance lentement, courbée, paraissant chercher quelque chose sur le trottoir. Stef écarquille les prunelles ; rêve-t-il encore ? La brume matinale lui renvoie-t-elle des images qui n’existent pas ? La tête de la silhouette pivote et, en une demiseconde, Stef aperçoit des yeux phosphorescents sur un visage de mort.
 
Puis la forme s’évanouit dans un sifflement, comme aspirée par une bouche d’égout. Stef secoue la tête et mord l’intérieur de ses joues. Il n’a pas eu le temps d’avoir peur, l’apparition était trop fugitive. Éris, déesse de la Discorde, ne le laisse pas en paix. Visions et hallucinations, songes… Elle surgit de partout, le surveille depuis l’endroit mystérieux où elle se terre. Elle le traque comme un cobra poursuit lentement la proie qu’il est sûr de gober. Où est-elle réellement ? Zeus, dieu de tous les dieux, affirme pourtant qu’il a fermé les dimensions temporelles et spatiales ! Selon sa formule, les dieux et les héros devraient rester dans l’Antiquité. Comment coffrer Éris et l’enfermer dans le Tartare (pas le fromage bien sûr, mais une région horrible des Enfers) dans ces conditions ?
 
Troublé, il retourne au salon sur la pointe des pieds, effleurant les longs poils des tapis de laine posés au sol, les flokatis. Le séjour, mitoyen de la cuisine, possède un canapé confortable, deux fauteuils, une table basse et une cheminée.
 
Quelques plantes vertes égaient l’ensemble et dissimulent les baffles de la chaîne hi-fi. Une vieille télévision est encastrée dans un meuble de bois sculpté, qui fait aussi office de bibliothèque. La théière posée sur la table basse est encore tiède, signe que la mère de Stef s’est couchée très tard. L’adolescent se pelotonne sur le divan, ses pieds repliés sous lui, farfouille dans la poche de son peignoir. Il en extrait la clé d’or. Sur la médaille qui forme le bout de la clé est gravée la figure d’un berger portant une peau d’agneau sur les épaules. Le garçon est bouleversé chaque fois qu’il la contemple, ne possédant l’objet que depuis peu. Il représente son père Aristée et porte une inscription : « Je te regarde, mon fils. » Il sait maintenant que le dieu qui lui a donné vie n’est pas si loin… et qu’il ne refuse pas l’idée de le rejoindre un jour.
 
Stef frissonne, fatigué avant même d’avoir entamé son vendredi. Il faut tenir, on est à la veille d’un week-end prolongé qui arrive fort à propos. Inexplicablement, il sent un danger menacer Les Buissonnets, sa mère, leur vie. Il rassemble son courage pour se préparer à la journée naissante.
 
M. Durand, professeur de latin et de grec du collège Saint-Antoine, est un vrai sadique. Au menu de ses cours ? Contrôles surprises, colles, humiliations publiques, surcharge de devoirs. C’est connu, Durand déteste les quatrièmes. Il les considère comme de vulgaires microbes qu’il faut couler dans le moule social et ne s’en cache pas. Il dispose de deux heures, entre 15 et 17, pour torturer les élèves de la 4e B. Après avoir dicté pendant plus d’une heure trente une leçon qui aurait mérité qu’on s’y attarde au moins trois séances (la fin de l’année approche, et il faut bien terminer le programme !), le prof cherche à combler les minutes restantes. Il ne peut pas leur infliger une dissertation, il l’a déjà fait la semaine dernière. Visiblement, il se creuse la cervelle pour trouver un truc. Il est presque aussi perplexe que son auditoire, qui attend de savoir à quelle sauce il sera dégusté.
 
Au bout de quelques secondes à peine supportables d’allers et retours sur l’estrade, le front renfrogné, il se redresse, réjoui. Interro orale. Il se rue sur la sacoche pendue à sa chaise, en extrait plusieurs feuilles remplies de questions.
 
À croire qu’il consacre ses week-ends à imaginer des intitulés qui piégeront ses victimes. Il se frotte les mains, Stefanos se ratatine sur son siège. Il sait qu’il sera appelé au tableau très vite, M. Durand ne le rate jamais. Il respire un grand coup. Heureusement, c’est Jules qui est invité sur l’estrade.
 
Stef compatit, même s’il porte peu son voisin dans son coeur. Son regard erre. Dans la cour, les arbres se parent d’émeraude et les pastels radieux des massifs de fleurs qui bordent le collège contrastent avec les murs gris de l’enceinte de l’établissement, dont la monotonie rectiligne est à peine rompue par quelques tags effectués aux heures sombres des journées de l’hiver dernier. À Saint-Antoine, on ne rigole pas avec la discipline et aucun élève ne se risquerait à enfreindre les lois au vu et au su de tout le monde. Les infractions sont commises lorsque le jour s’obscurcit.
 
Stef a hâte de retrouver sa maison chaleureuse. Mais la mine honteuse de Jules, qui rejoint sa place, et celle de Durand, enchantée, indiquent que le calvaire n’est pas terminé.
 
Dudu appelle : « Alias… On rêvasse ? » (Il a tendance à faire des rimes, quand il est de bonne humeur. Ça donne : Mazara, la cata ! Alias, quelle feignasse ! Scott, tête de linotte ! Stavros, y a comme un os !)
 
L’horloge dans la cour indique 16 h 50. Le gong peut le sauver dans cinq minutes à peine.
 
Il prend son temps (enfin, essaie d’en gagner !), tousse dans l’allée en ralentissant le rythme, relève le col de sa chemise, époussette son jean, grimpe sur l’estrade. Il joue le tout pour le tout et pose une question à Dudu avant d’être épinglé, l’attaque étant ponctuellement une excellente défense.
 
« Monsieur, vous connaissez le lac Stymphale, en Grèce ? » Dans la classe, on ricane. Il poursuit : « Les ressources maritimes du littoral européen, c’est fabuleux… Mais vous saviez qu’au bord de ce marécage, le lac Stymphale, des oiseaux à bec, ailes et serres de bronze se sont longtemps installés ? » Durand est déstabilisé.
 
« Pas mal, Stef…, glousse Anat.
 
— C’étaient des oiseaux redoutables, des grues carnassières. En secouant leurs corps, elles faisaient tomber leurs plumes qui embrochaient les hommes et les bêtes…
 
— Vous me faites quoi, là, Alias, un délire de persécution peuplé de flamants roses ?
 
— Eh, m’sieur, j’savais pas que les Hollandais étaient roses ! lance Jules, ravi de se venger, hurlant d’un rire gras.
 
— Silence, Mazara ! » Durand est subitement en colère.
 
Stef ferme les yeux et a une pensée pour ses grands-parents maternels, des propriétaires agricoles qu’il ne connaît pas et dont Irini peine à parler. Comme si le passé faisait mal. Il rouvre ses paupières et continue : « Les grues de Stymphale dévoraient les passants, ravageaient les récoltes, re…
 
— Je m’en fiche de vos satanés volatiles ! Je vous colle tous les deux… Tous les trois, tiens !
 
— Moi ? ? ! s’écrie Anat en se levant d’un bond, parce qu’elle a été pointée du doigt. C’est parfaitement inj…
 
— Fin de la discussion ! »
 
Trois élèves collés avant la fin du cours, bon bilan. Durand se frotte les mains et remarque à peine la sonnerie qui libère toute la classe. Les autres ados, à l’exception des punis, se ruent vers la sortie – en dehors du stylo et des feuilles volantes nécessaires à prendre des notes, leurs sacs étaient prêts depuis le début de ce cours long et obtus. Anat jette un regard noir à Jules, qui tente de faire trébucher Stef en lançant sa jambe gauche devant lui. Les deux garçons sont sur le point d’en venir aux mains. Stef dégaine :
 
« Hey, ça va pas bien ?
 
— Ce qui va pas, c’est que tu nous as coincés en perm’ jusqu’à dix-huit heures… T’es vraiment un enfoiré. » Jules bouillonne.
 
« C’est toi qui as rendu Durand cinglé en te moquant de lui !
 
— Et c’est toi qui as commencé en parlant de bestioles… impromptables !
 
— Impromptues ou improbables, tu veux dire ? intervient Anat.
 
— Tu me fatigues avec tes mots savants, l’intello de service… »
 
La jeune fille s’apprête à répliquer, mais Jules a l’air réellement furieux. Elle s’éclipse de peur d’envenimer la situation. Stefanos enfile sa veste légère, attentif à son tour. « Quoi, t’as une transformation à faire ? Tu dois piéger des innocents dans un Labyrinthe, pour le compte d’une femme qui s’appellerait, je dis ça par hasard, la reine Niobé ?
 
— Qu’est-ce que tu racontes, espèce de bouffon…»
 
Jules hausse les épaules et sort de la salle de classe, direction la permanence. Dans le couloir, Anat est un peu étonnée. « Tu l’as calmé direct, il n’a même pas brandi ses poings… » Stef est surpris, lui aussi. Il se pendrait plutôt que de l’admettre et répond, d’un air sûr : « Parce qu’il cache quelque chose, pardi !
 
— Ou parce qu’il n’avait pas envie de traîner. On est à la veille d’un long week-end, on n’a pas cours lundi…
 
— Tu es naïve ou quoi, Anat ? Jules prépare un mauvais coup… »
 
Stef pense évidemment aux Conjurés, mais ne peut pas en parler ouvertement. L’adolescente soupire. « Je comprends que tu sois suspicieux, mais de là à virer parano… Tu devrais te détendre… Je te trouve un peu nerveux ces temps-ci.
 
— Tu veux dire que je ne me laisse plus marcher sur les pieds ? Que Stefanos le timide est sorti de sa coquille, enfin ? Qu’il répond à Jules d’aller…
 
— Du calme, du calme… On est attendus en permanence, on ferait bien de se dépêcher si on ne veut pas ramasser une heure de plus avant le week-end. »
 
Anat double Stef, qui n’avait pourtant pas terminé sa diatribe. Il note au passage qu’elle a changé, mais est bien incapable de dire en quoi.
 
Il sait qu’il a évolué, lui aussi, et il en a assez qu’on lui en fasse la remarque. Sa mère Irini ne cesse de le regarder en secouant la tête, ce bon vieux chien de Pirame détourne les yeux, Zeus le chef tout-puissant de l’Olympe ne s’est plus manifesté depuis la fin du périple avec Thésée…
 
Autre chose bizarre, Sofia – qui est elle aussi apparentée au monde des dieux – est absente depuis plusieurs jours. Il paraît qu’elle est souffrante ; elle qui a une santé de fer et qui rentrait d’un week-end en Croatie… Auparavant, Stef ne l’appréciait guère : elle est pourtant mignonne (son petit nez en trompette augmente son charme), amusante et joyeuse, possédant systématiquement les derniers gadgets à la mode (comme cet écran digital où elle fait défiler ses photos de vacances sur la Côte d’Azur). Elle frime, mais avec générosité. Très populaire, elle permet à ses amis de consulter leurs e-mails sur son téléphone et organise des fêtes dans son magnifique appart’ du XVIe arrondissement…
 
L’été dernier, on a pu la découvrir dans un magazine de mode pour adolescentes : elle joue les mannequins juniors pour se faire un peu d’argent de poche et rêve de devenir actrice. Anat lui lance, depuis le seuil de la salle de perm’ et coupant court à ses réflexions : « En tout cas, tu as bluffé Dudu, avec tes oiseaux !
 
Faudra que tu m’expliques, un jour… »
 
***
 
L’heure de colle s’étire sans fin. Stef relève une mèche de cheveux qui tombe devant ses yeux noisette, essaie de se concentrer sur ses questionnaires de français, en vain. Sans cesse, il est attiré par tous les bruits de la salle, pourtant discrets : ils le rendent nerveux, au point qu’il a du mal à respirer. La toux du surveillant l’a agacé comme rarement. Anat, qui a fait tomber son stylo parce qu’elle jouait distraitement avec, a récolté un regard noir. Le portable d’une élève, pourtant sur vibreur, l’a fait soupirer. Quand un camion poubelle s’est fait entendre dans la rue, Stefanos s’est bouché les oreilles.
 
« Fais pas ta chochotte, Alias ! a tonné le pion, un post-ado de la fac qui arrondit ses fins de mois en terrorisant les collégiens de Saint-Antoine. Tu me termines ce résumé de L’Avare, je le veux sur mon bureau avant que ça sonne ou je te coince à l’étude jusqu’à la fin de l’année tous les vendredis ! »
 
Stefanos ne bronche pas. Il saisit son Bic et se met à écrire ce qui lui vient en tête, c’est-à-dire des phrases sans beaucoup de sens ; tâchant par là d’évacuer cette sourde et inexplicable angoisse. Il ne remarque pas le regard aigu qu’Anat pose sur lui.
 
L’Avare, il n’en a rien à cirer. Il admet que la littérature classique est importante dans le patrimoine culturel. Seulement, il préférerait qu’on lui donne à lire autre chose que Molière, Proust, Victor Hugo, Chateaubriand… Des livres qui parlent aux générations des années 2000, par exemple.
 
Les autres collégiens se fichent parfois de lui. Même au café Latéral, situé juste en face de Saint-Antoine, il arrive à Stef de sortir un bouquin de son sac. Polars, BD, romans… tout l’intéresse. Il s’est récemment rendu compte, en étant envoyé dans la mythologie, que les livres étaient de vraies mines d’or. Ils contiennent la mémoire du monde, ni plus ni moins ! Bon, c’est vrai qu’Internet est pratique pour récolter des infos… Mais rien ne vaut un bon bouquin, qui ne risque pas d’être effacé à cause d’une mauvaise manipulation ou d’un bug électronique, et qui est généralement plus documenté et sérieux. Au bout de quelques minutes, il s’aperçoit qu’il est en train de griffonner un dessin représentant l’Olympe… Il a entrevu, au cours de sa dernière aventure, le mont où vivent les dieux : un véritable Éden. Irini lui a longuement raconté à quoi ressemblait cet endroit où elle a habité…
 
La jeune femme y avait cru. Hermès était venu la chercher, alors qu’elle emmenait tranquillement ses chèvres dans le pré en rêvassant à la 5e Avenue et aux balades en bateau-mouche sur la Seine. Il lui avait promis un lieu magique, et un prince charmant… Oh, c’est sûr, son promis Aristée l’avait été, charmant. Rapidement, Irini avait constaté que son futur et tendre avait des obsessions précises : le passé, et ses abeilles.
 
Pourtant, il se disait amoureux d’elle de longue date et prétendait être descendu sur Terre pour l’observer (ce qui l’avait flattée). Et Aristée n’était pas une divinité si glorieuse que Zeus et Hermès (dieux des Messages mais aussi des Voleurs : elle aurait dû se méfier !) avaient voulu l’en convaincre. Aristée était un gentil dieu… mais hyper complexé. Déjà, il était le fils d’Apollon, maître du Soleil et des Arts, incarnation même de la Beauté. C’est du lourd, comme héritage ! On peut comprendre son exil… Notamment après qu’il avait aussi déçu Irini, qui était retournée en Grèce, chez ses parents.
 
Avec un petit bonus dans le ventre. D’où, c’est ce que Stef pense, le départ pour la France. Irini avait profité d’un héritage inattendu pour répondre à l’annonce de Stavros – lequel cherchait une gouvernante pour son appartement parisien –, faire ses valises, acheter une micromaison à Boulogne et accoucher. Enfin, c’était sa version. Irini avait aussi prétendu, guère crédible, qu’Aristée était un éleveur d’abeilles provençal ou polonais…
 
***
 
Du côté de Sofia
 
Sofia tripote avec nervosité son collier. Il s’agit d’un pendentif sur lequel est accroché un coquillage nacré, rapporté d’une croisière au large des côtes croates. Un week-end prolongé, comme il y en a une kyrielle au mois de mai.
 
Chaque fois, Takis Stavros emmène avec lui sa fille (la mère de Sofia, depuis toujours, est un sujet tabou) et quelques relations d’affaires. « Il y a un temps pour le business et un pour les loisirs ! dit-il souvent. Mais les deux ne sont pas incompatibles, et autant sceller un deal à l’arrière d’un yacht luxueux devant un verre de grand cru, lorsque le soleil se couche. » Stavros en ferait des alexandrins, lui qui n’est pas poète pour deux sous.
 
Les vacances ou les longs week-ends, pour Sofia, c’est cela : quelques semaines par an, aux côtés de deux ou trois familles aisées. Les pères jouent au golf, discutent contrats, rivalisent d’ostentation et d’humour douteux ; tandis que mères et marmaille, partie intégrante de ce tableau idyllique, tâchent de s’entendre au mieux pour ne rien gâcher. Sofia a attrapé deux ou trois coups de soleil – en plus de son indignation vis-à-vis de ce « temps avec papa » qui n’en est pas un, et n’a pas hésité à se faire porter pâle pour sécher les cours.
 
La jeune fille est tourmentée. Seule explication, ces nombreux changements récents dans sa vie. Elle a découvert qu’elle peut déplacer les objets par la simple force de sa pensée. Il y a des règles qu’elle doit respecter lorsqu’elle utilise son pouvoir – par exemple, comme Stef, elle ne peut y avoir recours que trois fois en l’espace de vingt-quatre heures. Et cela l’affaiblit grandement ! Elle s’en retrouve presque en état de catatonie.
 
Et sa marraine, la déesse Érêné qui la guide depuis le début, l’a-t-elle abandonnée ? Érêné est, avec ses soeurs Eunomia et Diké, maîtresse du temps. On les appelle les Heures. Chacune est censée présider une période de l’année qui équivaut à quatre mois terrestres. Mais, ce que l’on ne sait pas, c’est qu’Érêné possède un pouvoir bien plus étendu que les deux autres.
 
Comme elle clôt l’année, elle maîtrise l’ensemble du temps qui s’est écoulé. Et c’est de là que Sofia détient son pouvoir. Sa marraine lui a appris à apprivoiser l’espace en se servant du temps.
 
La jeune ado tourne en rond dans la chambre de son grand appartement. La galerie d’entrée lui fait presque peur, depuis qu’elle est enfant, peuplée de statues de marbre immobiles. Le tapis au sol étouffe les pas, sans pour autant atténuer les cris qui paraissent jaillir des gueules des sculptures qui le bordent. À gauche du couloir, une cuisine dînatoire magnifique. À droite, un salon avec vidéoprojecteur et une salle à manger. Au bout du couloir d’entrée, une bibliothèque aux murs couverts de rayonnages, de laquelle part un escalier qui mène à l’étage supérieur. Qui est tout aussi impressionnant : le bureau de Stavros, les chambres de Sofia et de son père (toutes deux dotées de salles de bains), et la suite invités (où « traînent » négligemment des toiles de maîtres…). Takis Stravos est un riche marchand qui exporte de l’huile d’olive, des raisins de Corinthe, de l’ouzo et autres denrées… Il possède également une petite agence de location de villas dans les Cyclades, îles touristiques de la mer Égée.
 
Sofia ouvre les fenêtres, hume l’air de Paris.
 
La pollution la fait tousser. Immédiatement, elle pense à Stef, qu’elle sait asthmatique. Comment aurait-elle pu imaginer que ce morveux, flanqué d’un chien sans race, deviendrait aussi important dans sa vie ? Sofia déteste l’admettre, mais elle a découvert en Stef un garçon au coeur d’or, astucieux et courageux. Elle qui le pensait timoré et recroquevillé sur lui-même !
 
La jeune fille retire son collier, qu’elle pose à côté de sa coiffeuse. Elle lève les yeux vers la pendule murale hors de prix chinée par une ancienne petite amie de son père. Les aiguilles se mettent à tourner follement, le coeur de la jeune fille fait un bond. Tout se passe comme la première fois qu’Érêné l’a visitée ! Enfin un peu d’action…
 
« Chérie ! » murmure une voix que Sofia connaît bien. Elle s’assied sur le pouf en face du grand miroir, sur lequel se dessine une silhouette.
 
Sofia se penche. « Marraine ! Tu m’as manqué !
 
— Je n’ai pas eu l’occasion de t’exprimer à quel point j’étais satisfaite de ta mission. Tu excelles dans l’art de la télékinésie et tu as su exactement de quelle façon agir pour aider les héroïnes que Zeus et moi t’avons confiées.
 
— Pas difficile ! rougit sa filleule. Depuis le temps que tu me prépares… Je connais si bien la mythologie ! Cela a été un vrai avantage dans les situations que j’ai traversées…
 
— Méfie-toi de cet avantage. Il peut ne pas durer. Il y a tellement d’inattendu, dans le cours de l’Histoire, en ce moment… Regarde ton ami Stefanos !
 
— Où en est-il ?
 
— Tu ne tarderas pas à le croiser. Zeus va l’envoyer chez Jason.
 
— Jason ? ! Mais… j’ai déjà aidé Médée, son grand amour ! Elle avait épousé le père de Thésée et voulait empoisonner son fils pour l’empêcher d’hériter de la couronne…
 
— Ne crains pas la monotonie. Tes aventures seront différentes, tu n’as eu d’aperçu que sur la seconde partie de la vie de la magicienne Médée. Je ne peux t’en dire plus. Endors-toi tranquillement… demain est un jour inédit. »
 
Le miroir redevient lisse. Sofia peigne ses longs cheveux, ôte son peignoir et se glisse entre ses draps blancs. Le sourire aux lèvres.
 
***
 
Île de Zante, mer Ionienne
 
La soirée est douce, en ce mois de mai presque estival. Il règne sur l’île d’Hyria, rebaptisée Zante, une langueur enjouée. Les insulaires profitent des dernières semaines de calme avant l’invasion des touristes. Dans les rues de Zakynthos, reconstruites depuis le grand tremblement de terre de 1953, de jeunes couples se promènent, main dans la main.

Quelques lumières au loin indiquent le passage de ferries et de paquebots de croisière.

Au nord-ouest de Zante, dans la baie de Navagio ou baie du Naufrage, trois mômes se disent qu’ils auraient mieux fait de ne pas relever ce pari stupide. Ce sont trois ados français venus en classe de mer dans l’île du Levant avec leur professeur de biologie, un passionné de tortues Karéta Karéta (une espèce en voie d’extinction, qui vient encore pondre sur les plages du sud de Zante malgré le bruit des boîtes de nuit et les pieux assassins des parasols).

Les trois garçons, âgés de quatorze et quinze ans, ont parié qu’ils fausseraient compagnie à leur enseignant (pas difficile, quand ledit enseignant ressemble au Professeur Tournesol !) et qu’ils se planqueraient dans le Panagiotis, un navire de contrebande échoué sur le sable de la baie en 1983. De jour, l’endroit est déjà assez impressionnant : d’abord, la plage n’est accessible que par la mer car elle est bordée de falaises vertigineuses. Ensuite, si les vagues ne sont pas trop vives, le spectre de cette carcasse de bateau à demi calcinée n’est pas rassurant…

Les trois garçons ont ri en espionnant leur groupe repartir dans un caïque. Ils savent que le prof ne fera pas l’appel, et que s’il y a un moment où il s’aperçoit de leur disparition, ce sera à l’heure du coucher mais pas avant. Et encore. Dans ce cas, leurs camarades se chargeront d’expliquer où ils sont. Mais l’idée est de passer toute la nuit aux abords du Panagiotis et de rejoindre la classe, qui revient pique-niquer le lendemain dans la baie, comme si de rien n’était. Le pari est aussi une aventure. Il ne s’agit pas d’un simple faussement de compagnie à Tournesol, d’un banal défi à l’ordre, mais de surmonter une angoisse qui plane sur toute la classe depuis quelques jours. Les habitants de Zante prétendent que leur île est hantée, que de mystérieuses forces venues de temps immémoriaux s’engouffrent dans leurs demeures et soufflent sur leurs plages, qu’elles s’enracinent dans les Grottes Bleues au nord et dans la baie de Navagio. Comme Tournesol avait annoncé que lui et les élèves viendraient deux jours consécutifs dans la baie, les trois intrépides n’ont pas hésité. Ils ne sont pas remontés dans le caïque, ont dansé sur le sable, ivres de liberté ; ils ont dévoré les paquets de biscuits et une partie de l’eau en bouteille qu’ils avaient pris soin de garder sur eux.

À présent que la nuit vient, ils font moins les malins. La falaise et ses arbres projettent des ombres de plus en plus longues autour d’eux. Le silence environnant, à peine rompu par le ressac, est oppressant. Au creux des vagues, plus agitées ce soir que l’après-midi, des mouvements étranges naissent et disparaissent. L’un des élèves a même cru distinguer un tentacule vert, mais n’en a rien dit aux autres de peur d’accroître leur malaise ou d’être raillé. Le Panagiotis n’est plus une cachette mais une épave fantomatique. Les trois garçons se sont réfugiés contre sa coque, tremblotants. Ils savent qu’une poignée d’heures seulement les sépare des retrouvailles avec leur classe et Tournesol, et ils ont hâte.

Une silhouette grise à capuche, guidée par une paire d’yeux phosphorescents à paillettes dorées, s’approche des trois imprudents.

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Présente édition : Editions Baam !, 6 octobre 2010, 413 pages

Voir également :
 - Les Conjurés de Niobé, tome 1 : L'ombre de Thésée - Jessica L. Nelson (2010), présentation et extrait

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