jeudi, 16 septembre 2010

La Cité des crânes – Thomas Day - 2005

bibliotheca thomas day la cité des cranes.jpgThomas Daezzler est un type un peu comme tout le monde, sauf qu’il est aussi un agent dormant de la « République invisible », une organisation secrète qui se pose en pacificateur du monde. Il mène une vie bien tranquille à Paris avant de tout plaquer pour partir en Thaïlande. Là il commence une nouvelle vie, rencontre des filles, trouve un job de videur dans un bar à putes… bref, tout va pour le mieux, il fait son petit trou, oublie son passé et songe à une vie nouvelle. Cela jusqu’à ce qu’un agent local de la « République invisible » le contacte pour lui confier la plus étrange des missions : une quête qui le conduira au cœur de la jungle laotienne, sur les traces de la Shadow Company, jusqu'à la mystérieuse et terrible Cité des Crânes...

Thomas Day, au fil de ses livres n’a cessé d’explorer de nombreux aspects de l’imaginaire. Ici, dans La Cité des crânes son dixième roman, en lisant le résumé du texte, on pourrait s’attendre à un roman d’espionnage, voire d’action. Mais le résultat en est bien loin. Il s’agît bien plus d’un voyage halluciné dans le sud-est asiatique, une contrée pleine de magie mais aussi d’horreur et de dangers, et qui subit encore les retombées de l’effroyable guerre du Vietnam. Concernant l’intrigue en elle-même il est bien difficile de discerner le vrai du faux, le personnage de Thomas Daezzler évoluant tel celui de William Burroughs dans son Festin Nu, quelque part entre réalité et hallucination. La référence au Festin nu est évidente durant tout le roman, notamment par cette République Invisible, dont on ne saura jamais de quoi il s’agît exactement. Et de très nombreuses autres références sont cités et intrigués au roman : La Plage de Alex Garland, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, et bien d’autres. Thomas Day s’inspire beaucoup de ces œuvres qui sont d’ailleurs clairement cités dans le texte, mais au-delà de cela elles apparaissent aussi comme étant le source des troubles du héros de ce roman : lui-même n’a-t-il pas perdu la tête en les découvrant, et son aventure en Thaïlande n’est-elle pas le fruit de ce que ce que toutes ces œuvres lui ont insufflés. Et évidemment, comme dans Au cœur des ténèbres de Conrad, Thomas Daezzler ne trouvera au bout de son voyage que l’horreur la plus pure, à la fois séduisante et repoussante et dont il ne pourra que difficilement s’échapper.
Le résultat en est un roman très prenant, envoûtant même. On sent à chaque page la moiteur de la jungle laotienne, on est pris par les différentes aventures et rencontres de l’héros, le style très direct de la narration, les multiples références culturelles donnés ci et là. Difficile de lâcher avant la fin, même si celle-ci laisse quelque peu le lecteur sur sa fin.

La Cité des crânes de Thomas Day est un roman fort et surprenant qui invite le lecteur à un voyage envoûtant au fin fond du sud-est asiatique.

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Extrait : premières pages

Mae Sot.
Mercredi 12 janvier 2005.

Ça y est, maintenant que je suis sûr que je ne remettrai jamais les pieds dans le Nord-Est du Laos, maintenant que le Tijuana Bar n’est plus qu’une parenthèse professionnelle supplémentaire dans ma vie déjà riche en parenthèses professionnelles diverses, je peux trier mes notes, remplir les zones obscures de mes « rapports confidentiels » et ainsi révéler ce que je me suis permis de cacher à Graham Ashenden — un des nombreux agents de la tentaculaire et invisible république qui m’emploie parfois. Je peux tout mettre dans l’ordre, tout taper dans l’internet-café qui se trouve sur Thanon Intharakhiri et envoyer cette compilation à quelqu’un, un éditeur parisien peut-être. J’en connais un qui, avant d’être éditeur, a été l’enfant de douze ans que j’ai balafré involontairement avec un bout de bois taillé en couteau de Rahan — quelques points de suture autour d’un oeil bleu intense, miraculeusement épargné. Ce jour-là, j’avais douze ans moi aussi. À cette époque, Rahan passait à la télévision sous forme de dessin animé, le mercredi ou le samedi après-midi, je ne sais plus.


Il me suffit d’évoquer toute cette histoire et aussitôt l’odeur de l’Asie — excréments trop liquides, pourriture végétale, poussière rouge chauffée à blanc et fumées culinaires — envahit mes narines.

Comment ne pas penser à Alex Garland et à sa Plage, best-seller en librairies avant de devenir un film de Danny Boyle ? À bien y réfléchir, je crois que Garland a vécu une aventure similaire à le mienne ; chez lui c’est devenu La Plage ; chez moi ce sera La Cité des crânes. Ça ou rien. Ce qui m’importe aujourd’hui c’est d’écrire cette histoire, pas de la voir publier. J’ai besoin de plonger dans la banalité de ma sexualité, de me souvenir des diverses drogues que j’ai prises et qui m’ont altéré, j’ai besoin de parler des rivières et des fleuves que j’ai traversés, de ma peur des serpents, de la beauté du tigre, de l’odeur du sang. J’ai besoin de ressasser tout ça, d’en faire une pelote de fils.

Qu’est-ce qu’une histoire ?

Immortelle question… À la réponse d’autant plus insaisissable que même en étant d’une franchise absolue, on rature bien des contingences, escamotant toutes les petites choses qui se répètent… on ne peut pas narrer par le détail tout ce qu’on a mangé, tout ce qu’on a vu et entendu, toutes les fois où on est allé pisser, où on a baisé, chié, où on s’est douché… les détails s’effacent, l’histoire se renforce, devient un squelette aux os parfois fracassés, menaçants tant leurs biseaux semblent acérés…

Qu’est-ce qu’une histoire ?

Une aventure humaine, pour commencer ?

Une aventure inhumaine ? Comme quand, dans La Plage, Richard pince le nez de Christo et lui pose la main sur la bouche pour abréger ses souffrances.

Ce n’est certainement pas à moi qu’il faut poser la question.

Qu’est ce qui me permet de croire que l’histoire qui va suivre, baptisée La Cité des Crânes, possède le moindre intérêt ?

Ce n’est pas à moi d’en juger. Tout ce que je sais, c’est que cette histoire comporte son lot de magie, de mystères, de dangers, de coïncidences impossibles, d’amour charnel et de rapports sexuels sans amour. Tout ce que je sais c’est que j’ai besoin de la raconter, de me raconter…

// Je suis descendu aux enfers (j’avais sans doute le mal du pays). Et j’en suis revenu.

Pour le moment, je n’ai que des textes écrits sur des blocs… des fragments, des parcelles, des brouillons. Il me faut faire un tri draconien, sans pour autant abolir la structure éclatée, car c’est sous le masque de cette architecture particulière que se trouve non pas la vérité, mais la façon dont j’interprète l’ensemble des événements qui m’ont amené à séjourner à Tham Hua. 

Une réalité subjective.

Des étincelles de mémoire, si vives qu’elles en de-viennent brasier.

Tam Hua ?

De longues heures à se perdre et à se trouver… et puis la certitude, la fuite, le refus de rester dans un monde abandonné par la raison et les notions de bien et de mal. Tham Hua… la Cité des Crânes, comme je l’appelle.

Ma Plage.

Au tout début de cette histoire (ce qu’on appellera ici, pour simplifier, le chapitre 1, un jeune homme de trente et un ans quitte la France pour Bangkok (il est obligé de quitter la France, mais rien ne l’obligeait à choisir Bangkok). C’est plutôt un brave type : fasciné par le bouddhisme, croyant posséder quelque conviction. Il va trouver l’amour, du moins quelque chose qui ressemble à l’idée qu’il se fait de l’amour. Et, parce qu’il va accepter de jouer à un jeu dangereux, pénétrer dans un lieu interdit, fréquenter l’envers du décor, il va abréger les souffrances de quelqu’un : un homme devenu un ami.

Quand le récit prend fin, il ne manque alors que les grandes tentures rouges chères à David Lynch…

Voilà un point de vue sur l’« histoire » qui entoure, tout en l’englobant, mon séjour à Tham Hua. Mais on pourrait sans mal formuler un autre point de vue sur ces mêmes événements, ce même ramassis de textes parcellaires qui n’est pas encore un livre, qui ne le sera peut-être jamais :

« Dans ces pages, un sale type de trente et un ans va quitter la France pour Bangkok. Il se prénomme Thomas. Il a un secret vieux de treize ou quatorze ans. En outre, il a toujours été fasciné par le sexe (ce qui n’a pas grand-chose à voir avec son secret) et la violence (voilà un des éléments-clés du secret). Il juge la France de l’après 21 avril 2002 trop liberticide et va trouver dans le sud-est asiatique exactement ce qu’il avait cherché toute sa vie : une belle fille à baiser matin, midi et soir // de l’interdit // du danger // un type à tuer (pour savoir ce que ça fait de voler la vie de quelqu’un, de mettre fin à une existence, si possible dans une grande gerbe de sang ; pour savoir ce qu’est réellement le pouvoir). »

Brave type // sale type.

Thomas Thomas.

¿ Moi ?

Caché… sans doute quelque part entre les deux faces de ma même pièce… dans le métal, sous l’effigie. Derrière les grandes tentures rouges.

Le temps est notre principal ennemi… on a toujours de mauvais yeux quand on regarde ses actes à travers le prisme déformant du souvenir.

Le temps de narration pose problème (c’est une vue de l’esprit ; il changera à de maintes reprises au cours du récit).

Le présent ment toujours, le passé ment parfois, le futur n’a encore jamais menti. Voilà une grille pour comprendre mon récit ; voilà les règles qui régissent ce qu’on appelle la mémoire, le temps pour seul ennemi.

J’écoute le bruit des insectes ; ils surpeuplent la nuit, dehors.

Il y a un peu plus de cinq mois maintenant que j’ai échappé à la Force Hideuse, non sans l’avoir au préalable regardée droit dans les yeux.

Je regarde les papillons de nuit qui se pressent contre les moustiquaires des fenêtres. Et les geckos qui gambadent au plafond, le long des lignes de crasse où se joignent murs et cloisons.

Ce soir, dans cette chambre qui sera bientôt fraîche, j’aurai mon joint d’herbe thaïlandaise — ici on ne mélange pas la marijuana, trop pauvre en THC, avec le tabac — et Malia, tout contre moi. On fumera (sûrement), on baisera (sans doute) et on s’endormira l’un contre l’autre. Comme d’habitude.

J’espère… c’est un sentiment auquel je n’étais plus trop habitué ces treize ou quatorze dernières années… J’espère que la faculté d’oublier la Cité des Crânes me sera donnée par le temps qui passe ou ce récit sur le point de prendre forme.

La plupart du temps il me suffit de livrer une histoire par écrit pour m’en désintéresser presque totalement. Maintenant, avec le recul, je sais que mes « rapports confidentiels » étaient bons, que j’étais un solide agent de la République Invisible, car peu concerné par la violence du Monde, le cynisme des politiques, leurs secrets, leurs perversions.

Toujours aller de l’avant. Ne pas se sentir concerné. C’est une des clés possibles du bonheur (ou de l’efficacité) ; traverser ce monde comme un fantôme, réduire au strict minimum ses actes et ses jugements. Vivre dans le renoncement. Glisser sur le réel comme d’autres surfent sur une pente enneigée.

Être un spectre. Supprimer au maximum les points d’adhérence.

C’est une qualité (une capacité ?) que j’ai perdue, soit à Tham Hua, quelque part entre les pyramides de crânes humains, soit au contact de Malia.

Là-bas dans le Nord-Est du Laos, dans une région si enclavée que seul un blanc par décennie s’y aventure, j’ai entendu la Voix et laissé dans la latérite et la boue une bonne partie de moi-même — la meilleure ou la pire, je ne sais toujours pas.

J’espère oublier cette voix, ce lieu et ses pyramides de crânes — humains et animaux mélangés.

C’est important ; car l’amour — si amour il y a — ne vaut rien sans la liberté de l’esprit.


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Présente edition : Editions Le Bélial, 1 septembre 2005, 258 pages


Voir également : 
La maison aux fenêtres de papier - Thomas Day (2009), présentation
L’automate de Nuremberg - Thomas Day (2008), présentation

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