jeudi, 09 septembre 2010

La main froide - Fortuné du Boisgobey - 1889

bibliotheca boisgobey la main froide .jpgPaul Cormier et Jean de Mironde veulent profiter à fond de leur vie d’étudiants, passant leur temps de soirée en soirée dans le vieux quartier latin de Paris. Or tout bascule lorsque apparaît dans leurs vies une mystérieuse marquise rencontrée. Et les événments de précipitent : duel à l’issue fatale, procédure judiciaire, un maître-chanteur s’en mêle, et ele tout devient rapidement inextricable pour nos deux jeunes héros, qui ne se doutent guère de l’ampleur des secrets de cette marquise...

Fortuné du Boisgobey était l’un des auteurs français de romans policiers les plus diffusés au 19ème siècle, ses romans étant pour la plupart publiés sous forme de feuilletons. L’auteur est quelque peu oublié de nos jours, ses romans étant souvent bien moins convaincants que les oeuvres de certains de ses contemporains. Il n’empêche qu’ils ne manquent toutefois pas de certaines qualités, rares mais quand même. Evidemment dans La main froide, comme dans d'autres, l’intrigue souffre de coïncidences trop frappantes, les personnages bien naïfs et bêtement attendrissants, un suspense vagueun narrateur qui fait de son possible en expliquant en long et en large chaque détail de son histoire afin que personne ne perde le fil... bref tout d’un syndrome d’ailleurs classique des feuilletons de l’époque. Mais derrière tout cela on s’amuse à suivre les aventures de ces deux jeunes étudiants, leurs sorties aux bals, leurs promenades au jardin du Luxembourg et de nombreuses situations qui peuvent faire sourire.

La main froide de Fortuné du Boisgobey est un roman policier d’une autre époque plutôt plaisant mais qui s’adresse avant tout à un lectorat pas trop exigeant.

Divertissant, amusant mais un peu simple !

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Extrait
:
premier chapitre


I

Le vieux quartier Latin a disparu avec la dernière grisette.

Le temps n’est plus où les étudiants tenaient à honneur de ne jamais quitter la rive gauche. Maintenant, ils passent volontiers les ponts et ils se répandent sur les grands boulevards, comme ils les appellent, pour les distinguer du boulevard Saint-Michel qu’ils nomment familièrement le Boul’Mich’.

Quelques-uns même demeurent de l’autre côté de l’eau et viennent aux cours, en voiture, – quand ils y viennent.

Pourtant, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on trouverait encore, en cherchant bien, des représentants d’un autre âge, des attardés fidèles à la tenue et aux mœurs de leurs devanciers.

Ceux-là arborent des coiffures étranges, fument la pipe en buvant des bocks devant les cafés de la rue Soufflot, font queue au théâtre de Cluny, dansent à la Closerie des Lilas et croient fermement que l’univers finit au petit bras de la Seine.

Ces convaincus sont rares ; si rares que, l’année dernière, on en comptait jusqu’à deux que les nouveaux venus se montraient comme des phénomènes.

Encore se distinguaient-ils des étudiants d’autrefois en ce point qu’ils avaient tous les deux de la fortune et qu’il n’aurait tenu qu’à eux de mener une autre existence.

C’était par vocation qu’ils vivaient de la vie du quartier. L’un des deux était même assez riche et assez bien apparenté pour faire bonne figure ailleurs.

Il s’appelait Jean de Mirande et, à sa majorité, il était entré en possession d’une vingtaine de mille francs de rentes, sans compter la perspective d’hériter plus tard d’un oncle millionnaire et célibataire qui avait été son tuteur.

Il est vrai qu’il ne comptait guère sur cette succession, car le susdit oncle était solide comme le pont du Gard, bâti par les Romains, et de plus, complètement brouillé avec son neveu, depuis que ce neveu s’était avisé de déroger aux traditions de ses nobles aïeux en s’enrôlant dans la bohème scolaire.

Le Pylade de cet Oreste du pays Latin ne descendait pas des Croisés et même il ne sortait pas, comme on dit vulgairement, de la cuisse de Jupiter.

Sa mère, veuve d’un facteur aux Halles, avait amassé une très honnête aisance en vendant des primeurs, à la pointe Saint-Eustache, et servait une pension de six cents francs par mois à son unique rejeton qu’elle ne voyait pas souvent, car elle demeurait rue des Tournelles, au Marais, et Paul ne s’éloignait guère du Panthéon.

Les deux amis ne se ressemblaient pas du tout. Jean était brun, grand, large d’épaules. Il aurait fait un superbe cuirassier et il était fier de sa taille et de sa force.

Paul, blond, mince et délicat, avait un peu l’air d’une demoiselle.

Jean aimait les aventures tapageuses, les assauts de beuverie et les conquêtes à la hussarde. Rageur et querelleur avec cela, il ne parlait que de pourfendre et il pourfendait… quelquefois.

Paul, qui pourtant n’était pas poltron, préférait aux batailles de brasseries les promenades sentimentales sous les arbres de l’avenue de l’Observatoire.

Mais ses goûts paisibles ne l’empêchaient pas d’être de toutes les joyeuses parties arrangées par le turbulent Jean de Mirande.

Ils s’étaient liés en vertu d’une loi naturelle à laquelle nous obéissons tous–l’instinct qui nous pousse à fusionner les races–et aussi parce que Jean avait, un soir, énergiquement et victorieusement défendu Paul Cormier, assailli par une bande de messieurs à accroche-cœurs, venus de la rive droite pour envahir le bal Bullier.

Et, dernier contraste entre ces inséparables, Jean, dont les ancêtres auraient pu monter dans les carrosses du Roi, Jean donnait dans les idées nouvelles. Il allait jusqu’au nihilisme, inclusivement–tandis que Paul, fils de commerçants, prétendait regretter l’ancien régime.

Paul aurait donné dix ans de sa vie pour être aimé d’une duchesse. Jean, lui, s’accommodait fort bien des petites ouvrières en rupture d’atelier et des chanteuses de cafés-concerts, dits Beuglants, qui constituent le fond du monde galant d’outre-Seine.

Eu quoi, il n’avait pas tout à fait tort, car il régnait sans partage sur le cœur de ces donzelles faciles, et Paul n’avait pas encore subjugué la moindre grande dame.

Paul aurait voulu que son ami le présentât dans les salons du noble faubourg où Jean de Mirande aurait pu être reçu, à cause de son nom et qu’il fuyait comme la peste. Mais quand Paul exprimait ce désir ambitieux, Jean lui riait au nez et l’emmenait dîner chez Foyot.

Foyot est le café Anglais du quartier.

Ces messieurs y mangeaient habituellement, sans dédaigner cependant de dîner quelquefois dans les bouillons d’alentour, à seule fin de rester populaires parmi les étudiants moins opulents qu’eux.

Le dimanche, pendant la belle saison, Oreste et Pylade se montraient au Luxembourg, à l’heure de la musique et, ces jours-là, ils faisaient des concessions à la mode, en s’habillant d’une façon moins excentrique.

L’an passé, donc, par une claire journée dominicale du mois de mai, ils se promenaient, bras dessus bras dessous, sur la terrasse qui domine le grand bassin central, du côté de la rue de Fleurus.

C’est là que s’assemblent, pour jouir du concert gratuit, les habitantes de ces régions reculées : honnêtes bourgeoises assises en rond sur des chaises de louage et flanquées de demoiselles à marier ; bonnes d’enfants entourées de marmots et de militaires non gradés ; habituées de la Closerie des Lilas, circulant par groupes de deux ou trois et blaguant les mères de famille.

Le ciel était splendide. Les marronniers en fleurs embaumaient l’air tiède. Le printemps faisait sa rentrée, après six mois de relâche, pour cause de brouillard et de frimas. Les arbres et les femmes avaient des toilettes neuves.

Paul Cormier, lui aussi, s’était fait beau. Il portait une redingote noire, coupée par un bon tailleur, un joli pantalon de fantaisie et des bottines pointues, ni plus ni moins qu’un gommeux remontant les Champs-Élysées, à l’heure où les équipages reviennent du Bois.

Et cette tenue élégante lui allait à merveille.

Jean de Mirande avait endossé, pour la circonstance, une espèce de justaucorps en velours violet, boutonné jusqu’au menton ; il avait chaussé des bottes molles montant jusqu’au genou sur une culotte gris-perle extra collante et, pour compléter ce mirifique costume, il s’était coiffé, comme un Calabrais d’opéra-comique, d’un feutre pointu, orné d’un large ruban vert.

Et, ainsi accoutré, il ne paraissait pas trop ridicule. Sa haute mine sauvait tout et nul n’était tenté de se moquer de lui en face.

Les hommes attendaient, pour hausser les épaules, qu’il leur tournât le dos. Les jeunes filles de bonne maison le suivaient des yeux à la dérobée, et les mamans pensaient : « Voilà un beau gars ! »

Lui, marchait la tête haute et la moustache au vent, remorquant son camarade qui s’arrêtait souvent pour regarder les femmes et qui ne passait point inaperçu, quoiqu’il n’eût ni l’imposante prestance ni les airs vainqueurs du beau Mirande, Roi des Écoles et bourreau des crânes.

En arrivant sur la terrasse, Paul Cormier avait avisé, assise contre le piédestal d’une statue, une personne charmante.

Elle était sans cavalier, mais sans doute elle ne comptait pas rester seule jusqu’à la fin du concert, car elle gardait deux chaises, près de celle qu’elle occupait.

Paul qui ne manquait jamais la musique le dimanche, et qui, tous les jours, traversait le jardin plutôt deux fois qu’une, Paul ne l’y avait jamais rencontrée. Donc, elle venait de la rive droite. Sa toilette le disait assez, une toilette élégante et de bon goût, comme on en voit peu dans les environs de Saint-Sulpice.

Du reste, elle ne semblait pas s’apercevoir qu’elle attirait l’attention de ce joli blond qui lui décochait une œillade brûlante chaque fois qu’il passait devant elle.

Et Paul se demandait déjà s’il avait enfin rencontré ce qu’il cherchait.

Était-ce le début d’une aventure ? Il l’espérait presque et il s’y serait volontiers embarqué, sans savoir où elle le conduirait.

S’il avait pu prévoir comment elle devait finir, il aurait certainement hésité.

La dame lisait un livre à couverture jaune, sans doute un roman nouveau, et ce roman devait être fort intéressant, car elle ne levait pas les yeux.

Paul Cormier, qui la lorgnait inutilement, commençait à se lasser de ce manège improductif, lorsque Mirande, s’arrêtant tout à coup, lui dit :

– Ah ! ça, qu’est-ce que tu as donc à te retourner à chaque instant ? J’en ai assez de te traîner comme un cheval rétif qu’on mène par la figure et qui tire au renard.

– Une femme adorable, mon cher ! murmura Cormier, en serrant le bras de son ami.

– Où donc ?… cette liseuse, là-bas, au pied d’une statue ?… Elle n’est pas mal, mais ce n’est pas la peine de risquer d’attraper un torticolis pour la contempler… aborde-la carrément.

– Tu ne vois donc pas que c’est une femme du monde ?… une vraie.

– Décidément, tu es encore plus jobard que je ne pensais.

– C’est toi qui a la manie de prendre toutes les femmes pour des drôlesses. Celle-là est seule en ce moment, mais elle attend quelqu’un… son mari très probablement.

– Allons donc ! elle attend quelqu’un, oui… seulement elle ne sait pas qui… toi, si le cœur t’en dit… ou moi, si je voulais, mais, moi, je ne veux pas. Elle me déplaît, ta princesse, avec son air en-dessous. Et puis, ce soir, j’offre à dîner à deux ou trois jolies filles qui s’amusent bon jeu, bon argent, au lieu de faire les pimbêches : Maria, l’élève de la Maternité et Georgette, une petite actrice des Nouveautés, gaie comme un pinson. Lâche ta femme honnête. Je t’invite. Nous aurons en plus Véra, la Russe… externe à la Pitié.

– Une nihiliste !… merci !… ton apprentie accoucheuse et ta figurante ne me tentent pas non plus. Du reste, tu sais bien qu’aujourd’hui, dimanche, je dîne chez ma mère.

– Blagueur, va !… dis donc plutôt que tu as envie de suivre ta marquise de carton. Faut-il que tu sois naïf !… ça, une grande dame ?… une horizontale, tout au plus… et de petite marque, mon pauvre Paul. Je m’y connais.

– Tu crois t’y connaître et tu n’y entends rien.

– Ah ! c’est comme ça !… tu prétends m’en remontrer !… eh ! bien, je vais te donner une leçon. Tu vas voir comment on s’y prend pour faire connaissance avec une princesse qui vient chercher fortune à la musique du Luxembourg.

Et, dégageant son bras, Mirande alla droit à la liseuse.

Paul essaya de le retenir. Il n’y réussit pas et il resta, planté sur ses jambes, au milieu de la terrasse, et fort embarrassé de sa contenance, pendant qu’à dix pas de lui, le beau Mirande s’asseyait sans façon sur une des chaises restées libres à côté de la dame.

Cette fois, elle leva la tête et elle se montra dans toute sa radieuse beauté.

C’était une blonde aux yeux noirs, une blonde qui avait le teint mat et chaud d’une Espagnole de Séville avec la physionomie intelligente et vive d’une Parisienne de Paris.

Pas du tout intimidée, d’ailleurs.

– Pardon, madame, commença Mirande en retroussant sa moustache, vous devez vous ennuyer toute seule et je me suis dit…

Il n’acheva pas sa phrase. La dame le regardait fixement et ses yeux n’exprimaient que le dédain, mais un dédain si calme et si fier qu’il s’arrêta net.

Les grosses galanteries qu’il allait débiter lui restèrent dans le gosier. Et alors se joua une scène muette qui ravit d’aise l’ami Paul.

Déconcerté par ce regard froid et par ce silence hautain, Mirande ôta son chapeau qu’il avait, d’un geste conquérant, enfoncé sur sa tête avant de s’emparer de la chaise vacante, alors qu’il croyait à une victoire facile.

Se découvrir poliment, ce n’était pas assez pour réparer sa première inconvenance et la dame continuait à le dévisager, sans lui adresser la parole.

Il se décida à se lever et il cherchait un mot pour se tirer le moins mal possible de la sotte situation où il s’était mis, lorsqu’il vit debout, devant lui, un monsieur, vêtu de noir, qui s’était approché sans qu’il l’entendît venir.

– Enfin ! s’écria-t-il, tout heureux de consoler son amour-propre en cherchant noise à quelqu’un ; enfin je trouve à qui parler !

Jean de Mirande s’était bien aperçu que la blonde inconnue le trouvait ridicule ; et il était d’autant plus vexé que Paul Cormier assistait de loin à sa défaite. Paul Cormier qu’il comptait éblouir en faisant, au pied levé, la conquête d’une femme jeune, jolie et parfaitement distinguée, quoi qu’il en eût dit, avant de l’aborder.

Et pour se relever aux yeux de son ami de cet échec humiliant, il n’avait rien imaginé de mieux que d’apostropher un monsieur, père, frère ou mari, très probablement, de cette grande mondaine, fourvoyée au Luxembourg.

Ce personnage qui venait de surgir tout à coup, comme un diable jaillit d’une boîte à surprise, montrait un visage complètement rasé, sauf une paire de favoris, coupés au niveau de l’oreille et portait à la boutonnière de sa longue redingote un mince ruban rouge.

Il avait tout à fait l’air d’un officier en demi-solde, un de ces types de grognards licenciés comme on en voyait du temps de la Restauration et comme on en voit encore dans les dessins de Charlet.

Grands traits qui semblaient avoir été taillés à coups de hache, regard dur, physionomie chagrine.

Au lieu d’interpeller Mirande qui s’y attendait et se préparait à répliquer vertement, l’homme vêtu de noir vint, sans dire un mot, se placer entre l’étudiant et la liseuse qui ne lisait plus.

Mirande crut que ce protecteur muet allait s’asseoir, afin d’établir par cette prise de possession son droit de défendre la belle inconnue, mais le protecteur resta debout, fronçant le sourcil, pinçant les lèvres et opposant sa large poitrine à toute tentative d’occupation.

– Monsieur, dit Jean, un peu déconcerté par ce sang-froid je viens d’aborder cavalièrement madame qui, je le suppose, vous tient de près. Si vous n’êtes pas content, je suis à vos ordres et je vous laisse le choix des armes. Vous pouvez m’envoyer vos témoins demain matin… Jean de Mirande, boulevard Saint-Germain, 119. Je les attendrai jusqu’à midi.

– Je n’ai que faire de votre adresse, répondit sèchement le monsieur. Passez votre chemin.

– Alors, vous ne voulez pas vous aligner ? Très bien !… je me suis trompé. Je vous prenais pour un ancien militaire à cause de ce bout de ruban.

Je m’aperçois que j’ai affaire à un bourgeois, décoré par l’intermédiaire de l’agence Limouzin. Puisque vous ne vous battez pas, je n’ai plus rien à vous dire. Gardez bien madame votre épouse et au plaisir de ne jamais vous revoir.

Après avoir lâché cette dernière impertinence, Mirande pirouetta sur ses talons avec la désinvolture d’un marquis d’autrefois et s’en alla rejoindre Paul Cormier.

Il était resté à distance, cet excellent Paul, et assez embarrassé de sa situation.

De la place où il semblait avoir pris racine au milieu de la terrasse, il n’entendait pas les paroles agressives que lançait Jean, mais il suivait de l’œil ses mouvements. Il comprenait très bien que son incorrigible ami cherchait querelle au défenseur de la dame blonde, et il ne fut pas peu surpris de le voir battre en retraite.

– Eh bien ! lui demanda-t-il, sans pouvoir s’empêcher de sourire, as-tu réussi ?

– Mon cher, répliqua sèchement Mirande, je suis tombé sur une rouée qui me l’a faite à la pose. Pour lui montrer que je n’étais pas sa dupe, j’ai proposé la botte à cet escogriffe qui lui sert de garde du corps. Il a cané.

– Il a cependant l’air d’un ancien officier.

– Lui ! jamais de la vie !… Le ruban qu’il porte doit être celui d’un ordre des îles Mariannes. J’aurais dû le gifler… Il est encore temps et je vais…

– Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là.

– Il faut que je corrige ce drôle… la blonde verra que je ne me laisse pas berner.

– Cette blonde ne s’occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture ; elle y est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s’en va se mêler aux badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n’est qu’un domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise.

– Tu as raison, au fait… on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore bec à bec avec lui, l’envie me prendrait de lui tomber dessus et je n’y résisterais pas.

Paul s’empressa d’entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa faire, mais avant d’arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage.

Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des escholiers du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux côtés de la terrasse.

Il y avait Maria, l’élève sage-femme, coiffée d’un immense chapeau de paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l’externe nihiliste, coiffée d’un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la rive droite ; plus élégamment habillées, celles-là, mais pas moins tapageuses.

Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par l’étudiante russe.

Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on n’est pas si collet-monté qu’aux Tuileries et les habitués y ont leurs coudées franches.

Ce fut une fête en plein air que cette rencontre entre ces émancipées et les deux étudiants les plus chic du pays Latin. Il y eut des cris de joie et des accolades à grands bras. Maria proposa de se prendre tous par la main et de danser en chantant la ronde du pont d’Avignon.

Peut s’en fallut qu’on ne s’y mît. Mais Paul Cormier modéra ces ardeurs, en disant gaiement :

– Veuillez remarquer, Mesdames, que je suis aujourd’hui en tenue d’homme sérieux. Respectez ma redingote noire et mon chapeau haut de forme.

– T’as raison, mon p’tit, s’écria mademoiselle Zoé, figurante au théâtre Beaumarchais, si tu gigottais ici devant les femmes comme il faut du quartier, ça te ferait du tort pour te marier. Pas de bêtises, Po-Paul !… épouse la fille d’un épicier cossu et quand tu auras le sac, n’oublie pas tes petites camarades.

Paul ne songeait guère à se marier, mais la dame au livre n’était pas loin. En se retournant, il s’était aperçu qu’elle le regardait et il ne se souciait pas de danser une farandole, sous les yeux de cette blonde qu’il persistait à trouver charmante et distinguée, on dépit des sarcasmes du beau Mirande, vexé d’avoir été éconduit.

– Ils sont trop verts ! pensait Paul Cormier. Si elle avait daigné lui répondre quand il l’a abordée, il déclarerait qu’elle est adorable. Et il ne m’est pas démontré qu’elle recevrait aussi dédaigneusement un hommage plus discret.

Le refus de Paul fut appuyé par mademoiselle Véra. Cette jeune personne qui portait les cheveux courts comme un garçon, et une mante de serge blanche taillée comme les touloupes des paysans Russes, n’était pas précisément jolie avec son teint chlorotique et son nez à la Roxelane, mais elle avait des yeux verts d’un éclat singulier et d’une mobilité troublante.

Elle déclara que, libre-penseuse et citoyenne de la future République universelle, elle rougirait de se donner en spectacle aux vils bourgeois qui attristaient de leur présence le jardin du Luxembourg.

– Tu aimerais mieux pétroler le Palais… moi aussi, dit le seigneur de Mirande.

Heureusement, son oncle n’était pas là pour l’entendre.

– Eh bien ! reprit-il gaiement, chère Véra, qui vivra verra.

– Oh ! un calembour ! ricana une des cabotines ; voilà Mirande qui joue les Christian, à la ville.

– Mes enfants, il ne s’agit pas de tout ça, dit Maria. On s’embête ici, au milieu de tous ces types.

Tu paies à dîner, pas vrai, mon vieux Jean ?

– À dîner, à souper… tout ce que vous voudrez, mes petites reines.

– Alors, il est temps d’aller prendre l’absinthe au Boul’Mich.

– Allons-y ! conclut Mirande. En es-tu, Paul ?

– Non. Je dîne chez ma mère, je te l’ai déjà dit.

– Tiens, s’écria Zoé, j’ai vu jouer une pièce qui s’appelle comme ça.

– En route ! reprit Maria, en s’emparant du bras de Jean.

Ses aimables compagnes entourèrent le couple et le groupe tumultueux roula comme une avalanche vers le grand escalier de la terrasse.

Trop heureux d’être délivré de leur bruyante société, Paul Cormier les laissa partir sans regret.

Ils l’avaient entraîné assez loin de la dame blonde. Il lui tardait de la revoir et d’essayer d’attirer son attention, car il ne désespérait pas de lui plaire, en s’y prenant autrement que ne l’avait fait Mirande.

Il tenait d’autant plus à tenter l’aventure que pareille occasion ne s’offrirait peut-être plus jamais de réaliser le rêve de toute sa vie.

Ce rêve ambitieux, c’était de se faire aimer d’une femme du vrai monde et celle-là en était certainement, quoi qu’en pût dire ce Jean qui ne croyait à rien.

Il s’agissait maintenant de manœuvrer adroitement et Paul avait à choisir entre deux partis : ou aborder à son tour la liseuse, sous prétexte de lui présenter les excuses de son ami, en lui disant que cet ami était gris ; ou bien se contenter de la saluer respectueusement, afin de marquer par cette politesse discrète que, lui, Paul Cormier, désapprouvait la conduite de son camarade au chapeau pointu et se tenait prêt à réparer les torts de ce garçon mal élevé, pour peu qu’elle voulût l’y encourager d’un coup d’œil.

Paul penchait pour cette dernière façon de procéder qui convenait mieux à son tempérament et il en était déjà à se composer une attitude pour ne pas manquer son effet, quand il s’aperçut que la place était vide.

La dame avait levé le siège, pendant qu’il se défendait contre les instances des invitées de Mirande et il eut beau chercher de tous les côtés, il ne retrouva ni elle ni son chevalier noir.

– Allons ! murmura-t-il tristement, j’arrive trop tard. Et il ne me reste même pas la ressource de la suivre pour voir où elle demeure. Elle a dû remonter dans son équipage qui l’attendait à une des portes du jardin. L’ange blond s’est envolé et je ne le reverrai plus… Bah ! qui sait ?… en venant tous les jours sur cette terrasse, je l’y rencontrerai peut-être… et, j’aurai soin d’y venir sans ce grand fou de Mirande.

Médiocrement consolé par ce très vague espoir, Paul s’achemina vers la grille qui fait face aux galeries de l’Odéon.

Il était résigné à s’en aller rue des Tournelles chez sa mère qui l’attendait pour dîner. Il y a, tout près de cette sortie du Luxembourg, une station de fiacres et il comptait en prendre un.

Le concert tirait à sa fin ; les amateurs de musique en plein vent commençaient à se disperser et le gros de la foule s’écoulait du côté de la rue de Vaugirard.

Paul suivit le torrent.

Après avoir passé devant la fontaine de Médicis, il franchit la grille et avant de remonter à droite, du côté où stationnent les voitures de place, il s’arrêta un instant sur le trottoir pour allumer un cigare.

Quand ce fut fait, en regardant machinalement devant lui, il avisa, au coin de la rue Corneille, un coupé de maître, attelé de deux beaux chevaux bais-bruns.

Un cocher majestueux, haut perché sur son siège avait les guides en main et le fouet appuyé sur la cuisse droite. Un valet de pied en livrée sombre se tenait debout près de la portière.

Paul, qui avait la prétention d’être connaisseur en équipages, se mit à admirer celui-là.

Les glaces étaient levées, quoiqu’il fît très chaud, mais il crut voir à travers la vitre un visage féminin qui disparut aussitôt.

C’en était assez pour exciter la curiosité d’un flâneur, mais Paul se dit qu’il ferait une sottise en allant regarder de plus près une princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois.

À la troisième, il constata que le coupé n’était plus là.

Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l’Odéon.

Paul continua son chemin sans se presser.

Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête de la file et il allait y monter, lorsqu’une femme y entra du côté opposé et y prit place tranquillement.

Il n’avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame et il recula pour se mettre en quête d’une autre voiture, mais l’inconnue lui dit :

– Venez, monsieur !

Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire, et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était douce, la tournure distinguée, la toilette élégante.

C’était décidément la journée aux aventures.

– Au rond-point des Champs-Élysées ! reprit la dame.

Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les portières des fiacres.

Il aurait dû la planter là, mais c’était si drôle qu’il se décida tout de suite à répéter au cocher l’ordre qu’elle venait de donner et à prendre place à côté d’elle dans la voiture.

Le romanesque Paul aimait l’imprévu : il était servi à souhait.

Mais il n’augurait pas très bien de cette nouvelle aventure.

Il savait que les grandes mondaines n’ont pas coutume de se jeter ainsi à la tête d’un monsieur qu’elles n’ont jamais vu et il pensait que cette personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n’être qu’une farceuse en quête d’une liaison passagère… et productive.

Elle avait cependant si bon air qu’il voulait savoir à quoi s’en tenir sur ses intentions.

Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d’aller dîner au Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne l’empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s’il s’apercevait qu’elle ne valait pas la peine d’être conquise.

Elle ne le fit pas languir.

Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand elle releva sa voilette.

Cette inconnue c’était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la terrasse du jardin.

Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s’amuser de son étonnement et de son trouble.

– Quoi ! Madame, dit-il assez gauchement, c’est vous qui, tout à l’heure…

– Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c’est moi qui étais assise, là-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s’est permis de m’adresser la parole.

– Je vous prie de croire, Madame, que j’ai fait ce que j’ai pu pour l’empêcher de commettre cette inconvenance.

– Je le sais, Monsieur ; j’ai très bien vu que vous avez essayé de le retenir et j’ai deviné que vous le désapprouviez.

– Oh ! absolument !

– Je n’en doute pas. C’est ce qui m’a fait désirer de vous connaître.

L’explication ne laissait pas que d’être flatteuse pour Paul Cormier ; mais elle n’excusait pas l’allure, pour le moins excentrique, de cette dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu’elle venait de voir pour la première fois, n’imaginait rien de mieux que d’envahir un fiacre où il montait et de lui commander de l’accompagner à l’autre bout de Paris.

Il n’aurait plus manqué que de baisser les stores.

Elle ne s’en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire qu’il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas à se le persuader, tant l’air de cette blonde énigmatique était en désaccord avec sa conduite.

Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu’elle avait pris un je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards, et au risque d’être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler autrement qu’il ne l’aurait fait dans un salon.

– Quel dommage, reprit-elle, qu’un homme si bien né soit si mal élevé !

– Comment savez-vous qu’il est bien né ? demanda Paul.

– Il ne s’est assis près de moi qu’un instant et il a trouvé le temps de dire son nom… je crois même qu’il y a ajouté son adresse.

– Et son nom vous était connu ? demanda Paul, très étonné.

– Oh ! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et une des plus illustres du Languedoc.

Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que sa notoriété ne s’était jamais étendue au-delà du quartier des Halles, mais il ne laissa pas voir à la dame qu’elle venait de l’humilier, sans le vouloir.

Il se contenta de répondre :

– Jean eût été bien fier, s’il avait su que, pour vous, il n’était pas le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit ?

– Je n’avais garde… pour plusieurs raisons… la première, c’est qu’il aurait fallu me nommer… Or, si j’ai entendu parler de lui, il n’a jamais entendu parler de moi… Mon nom ne lui aurait rien appris… et d’ailleurs, menant la vie qu’il mène, il doit se soucier fort peu de me connaître.

– Il mène la même vie que tous les étudiants… la même que moi.

– Permettez-moi, Monsieur, de n’en rien croire. Je vous regardais quand vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l’ont emmené… et j’ai vu que vous avez refusé de les suivre.

– J’ai refusé, parce que je ne pensais qu’à vous.

– Vraiment ?… alors, vous n’en avez que plus de mérite à ne pas vous être conduit avec moi comme l’a fait M. de Mirande… mais, quel plaisir peut-il prendre à s’entourer de ces créatures ?

L’une d’elles est sa maîtresse, n’est-ce pas ?

– Je devrais vous répondre que je n’en sais rien, mais je veux bien vous dire la vérité… Jean n’a rien de commun avec le lierre… il ne s’attache pas.

– Il n’y a que demi-mal.

– Alors, vous l’approuvez de n’aimer sérieusement aucune femme ?

– Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame ; je l’approuve de ne pas aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d’apprendre un jour qu’il a trouvé enfin une femme digne de lui… et qu’il l’aime.

– C’est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l’a pas encore touché et elle pourra se faire attendre.

Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous intéresse ?

Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit :

– Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m’avez encore parlé que de lui.

– N’êtes-vous pas son meilleur ami ?

– Je le crois, mais avouez que je pousserais l’amitié jusqu’à l’abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je serais heureux de vous plaire et que je m’étonne d’être appelé à l’honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande.

Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l’éconduire… et je pourrais ajouter : pour qui me prenez-vous ?

La dame rougit et ce fut d’un ton peiné qu’elle répondit :

– Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J’avais cru, en m’adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger sur M. de Mirande… et je n’ai pas craint de tenter une démarche… que j’espère ne pas avoir à regretter.

– Oh ! protesta Paul Cormier, je n’abuserai pas de la situation.

Elle n’a cependant rien de flatteur ni d’agréable pour moi, convenez-en. Me voilà réduit au rôle de confident… et encore !… jusqu’à présent vous ne m’avez pas confié grand’chose…

J’espérais mieux et quand vous avez bien voulu m’inviter à monter dans cette voiture, si j’avais pu prévoir qu’il ne serait question que de Mirande et de sa famille…

– Ne vous repentez pas d’avoir fait une bonne action, interrompit la blonde inconnue.

– Une bonne action, dites-vous ?… voilà un bien gros mot !… je n’aperçois pas encore quel service j’ai pu vous rendre.

– Un grand service… vous le reconnaîtrez plus tard et… pourquoi ne l’avouerais-je pas ?… je compte vous en demander d’autres…

– Je vous reverrai donc !

– Oui… si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je suis…

– Voilà une condition un peu dure !

– Et de ne rien dire à votre ami.

– Il ne m’en coûtera guère d’être discret, mais… quelle sera ma récompense, si je me soumets à l’autre condition ?

– Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu’un jour vous saurez tout.

– Soit ! j’accepte ; mais comment vous reverrai-je ? Vous ne m’avez pas dit votre nom… je suppose que vous ne voulez pas me le dire… et vous ne savez pas le mien.

– Il ne tient qu’à vous de me l’apprendre. Je m’en souviendrai, je vous le jure.

Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul Cormier, sans le convaincre tout à fait.

Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé qu’elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était, comme a écrit La Bruyère, si jeune, si belle et si sérieuse, qu’il se laissait aller à la croire.

Il allait peut-être s’ouvrir pour lui ce grand monde qu’il rêvait et Paul n’était pas homme à refuser d’y entrer, même par une porte secrète.

L’inconnue en était certainement et elle lui offrait d’emblée une sorte de traité d’alliance.

Après l’amitié, l’amour viendrait peut-être et cette chance valait bien qu’il acceptât le compromis qu’elle lui proposait.

Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l’armorial du Languedoc où figurait si brillamment l’aristocratique famille de Mirande.

Il s’y décida cependant.

C’était le seul moyen de la revoir, puisqu’elle ne voulait pas lui dire le sien.

– Je m’appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable.

Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta :

– Je n’ai plus que ma mère qui n’habite pas avec moi. Je finis ma dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9.

Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la pareille.

– Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous contenterez de me voir.

– Pas chez vous, je suppose ?

– Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde.

Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer.

Et vous ne croyez pas, je l’espère, que j’attends de vous d’autres services que ceux qu’un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection.

Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde.

Son consentement ne tenait plus qu’à un fil et s’il hésitait encore, c’est qu’un point à éclaircir lui tenait au cœur.

– Eh ! bien ? demanda la dame ; est-ce convenu ?

– Oui… si…

– Quoi ! il y a un : si !

– Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire…

– C’est donc bien terrible ?

– Non… c’est enfantin… Donnez-moi votre parole d’honneur que vous n’aimez pas Jean de Mirande… que vous ne l’aimez pas… d’amour.

– Je vous la donne. Je n’ai pas d’amour pour lui et je n’en aurai jamais.

– Jamais, c’est beaucoup dire.

– Je ne puis pas l’aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi.

– C’est bien… je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout ce que vous voudrez.

– Merci, Monsieur !… à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi comme je compte sur vous… et avant de nous séparer…

– Déjà !…

– Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de descendre un peu avant d’y arriver.

– Vous craignez qu’on ne nous voie ensemble ?

– Probablement.

– Votre mari, n’est-ce pas ?

– Prenez garde !… voilà que vous manquez à nos conventions !

– C’est juste. Je retire ma question… et je ne recommencerai plus. Mais j’ai une grâce à vous demander… Je vais vous quitter et je ne sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à vous.

– Non certes.

– Eh ! bien, quand j’y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame X… ? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom… celui que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable ?

– C’est enfantin, comme vous disiez tout à l’heure, répondit en riant la belle inconnue ; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction. Quand vous penserez à moi… eh ! bien… pensez à Jacqueline.

– Jacqueline ! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant.

Je répéterai souvent : Jacqueline !… cela m’aidera à prendre patience jusqu’au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi.

– Ne craignez pas que j’oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment est venu de nous quitter. Il ne me reste qu’à vous dire…

– Adieu ?

– Non. Au revoir ! faites arrêter le cocher, je vous prie.

Paul tourna le bouton d’avertissement et demanda :

– Vous gardez la voiture, Madame ?

– Oui… je la quitterai un peu plus loin.

Paul comprit qu’elle attendait qu’il partît pour donner l’adresse de la maison où elle allait.

Il ouvrit la portière et il descendit.

Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l’aurait baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède.

Il n’eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu’il fit le geste de la prendre, elle se retira vivement.

Cette première déception n’était pas pour le mettre de bonne humeur.

Il s’était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il venait d’accepter les conditions bizarres qu’elle lui imposait.

Il n’eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des Champs-Élysées qu’il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline.

Ce fut un revirement complet.

Dans la voiture, il la trouvait adorable ; il croyait à ses serments et aux histoires pleines de réticences qu’elle lui racontait.

Depuis qu’il avait touché terre, elle lui faisait l’effet d’une intrigante et il ne se pardonnait pas de s’être laissé prendre à ses mensonges.

– Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais… les yeux d’une jolie fille m’empêcheront toujours d’y voir clair. En voilà une qui s’en va m’attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à monter en fiacre avec elle. Maria, l’apprentie accoucheuse, n’oserait pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de l’occasion, je la prends pour une femme du monde et j’écoute pieusement les balivernes qu’elle me débite sur mon ami Jean… Ah ! ce qu’il me blaguerait, s’il me voyait lâché sur l’asphalte, pendant qu’elle se fait conduire chez un amant qui l’attend du côté du rond-point ! Elle m’a joué là un bon tour, mais je la repincerai…

Tout en s’objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture.

Il en était descendu à la hauteur du Cirque d’Été et il s’était avancé jusqu’au coin de l’avenue Matignon. Il la vit s’arrêter un peu plus loin, du côté de la rue Montaigne.

La dame en sortit, paya le cocher et s’engagea, sans se retourner, mais sans trop se presser, dans l’avenue d’Antin.

– Parbleu ! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier.

Elle m’a fait jurer de ne pas l’interroger, mais elle ne m’a pas défendu de la suivre. Si elle s’en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait. Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu’à la porte de la maison où elle entrera.

Et encore ! non… je me sens très capable d’y entrer avec elle… il en arrivera ce qu’il pourra.

Paul passait d’un excès à l’autre. Après avoir été trop timide, il devenait trop hardi.

Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large trottoir de l’avenue d’Antin et comme il était passé maître dans l’art du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher jusqu’à attirer son attention.

Il manœuvra si bien qu’au moment où, après avoir tourné court, elle franchit le seuil d’une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous la voûte, sans qu’elle sentît qu’il était presque sur ses talons.

La maison avait l’air d’être un hôtel particulier et la blonde y avait ses entrées, – soit qu’elle l’habitât, soit qu’elle y fût déjà venue souvent–car elle poussa tout droit jusqu’à une tapisserie mobile qui barrait le vestibule et qu’elle écarta avec sa main, cette main qu’elle avait refusée à Paul en le congédiant.

Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les visiteurs et pour crier leurs noms.

Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter :

– Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges !

Paul avait réussi au-delà de ce qu’il espérait. Il était entré dans la place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même d’apprendre son véritable nom qu’elle tenait tant à lui cacher. Mais ces succès inattendus le gênaient énormément.

Il avait deviné sans peine que le valet de pied l’avait pris pour le mari de la femme qu’il avait l’air d’escorter. Il prévoyait donc que cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l’avaient entendue et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges.

Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n’était plus temps.

Paul était tombé au beau milieu d’une de ces réunions mondaines que les Anglais appellent : five o’clock tea, et ce thé de cinq heures se tenait dans la cour de l’hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte d’un velum en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du soleil printanier.

Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu.

Évidemment, un orage allait tomber sur l’intrus qui se permettait de s’introduire ainsi dans un cercle d’intimes où personne ne le connaissait.

À la grande stupéfaction de Paul, cet orage n’éclata pas.

Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants.

La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d’œil, chargé de reproches, mais non pas de menaces.

Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut qu’elle s’abstint de la rectifier.

Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une explication qui n’aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé de raconter comment il se trouvait là, après une course en fiacre ? Il était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer de la situation qu’elle paraissait disposée à accepter.

Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n’avait pas du tout, comme on dit au théâtre, le physique de l’emploi.

Mais les figures n’exprimaient pas d’autre sentiment que la curiosité–une curiosité décente qui n’avait rien de blessant pour celui qui en était l’objet.

On l’observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a souvent entendu parler et qu’on n’a jamais vu.

La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit gracieusement :

– Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier, je pense ?

À cette question qu’il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il serait resté bouche bée ; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d’y répondre.

– Ce matin, par l’orient-express, dit-elle, en regardant fixement son prétendu mari.

– C’est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d’être venus, reprit la maîtresse de la maison : car il doit être horriblement fatigué après un si long voyage.

Paul se contenta de sourire. C’était le meilleur moyen de ne pas se compromettre ; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d’affaire avec des sourires et il n’imaginait pas comment finirait la scène.

Elle commençait du reste à l’amuser et il reprenait peu à peu son aplomb, fort dérangé au début.

– Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une fort belle personne, un peu mûre, mais d’aspect agréable ; permettez-moi de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l’occasion de revoir, puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris.

Cette fois Paul se contenta de s’incliner et les présentations commencèrent.

Ce n’étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait trouvé dans son élément.

La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes. Elle aussi s’était remise d’un trouble passager et elle manœuvrait maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile pour elle, depuis l’erreur du valet de pied.

– Vous offrirai-je une tasse de thé ?

Et comme l’étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter :

– Vous n’êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la liberté complète est à l’ordre du jour. On n’est même pas tenu de s’occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes… et vous allez nous permettre d’accaparer cette chère Marcelle pour causer chiffons pendant qu’avec ces messieurs vous parlerez politique, si le cœur vous en dit.

Parler politique, Paul Cormier n’y tenait pas, mais il était enchanté de profiter de la permission de s’éloigner du groupe féminin, en attendant qu’il se présentât une occasion de disparaître à l’anglaise, car pour le moment il ne songeait qu’à couper court à un imbroglio des plus scabreux.

Il laissa donc ces dames s’emparer de la marquise et la faire asseoir avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris.

Quoiqu’en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient certainement à lui plaire.

Paul n’avait pas le droit d’être jaloux, mais il lui passa par l’esprit que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces beaux gentilshommes avaient l’air de se dire : « Le mari est revenu. La marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané. C’est le vrai moment de lui faire la cour. »

Ce n’était de la part de Paul qu’une simple conjecture, mais il y voyait déjà un peu plus clair dans la situation où l’avait jeté un engrenage de petits événements, plus bizarres les uns que les autres.

Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s’appelait, de son vrai prénom, Marcelle, qu’elle était la femme légitime d’un marquis, que ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l’étranger, était attendu et qu’on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise vivait à Paris.

Il fallait qu’il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris pour lui.

Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu’il ne reviendrait jamais, car s’il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée, sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d’un autre.

Jusqu’où comptait-elle pousser cette substitution improvisée ? Paul ne s’en doutait pas, mais quoi qu’il advînt, elle serait désormais obligée de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission, mais elle l’y avait admis, puisqu’elle n’avait pas réclamé. Au contraire, elle l’avait plutôt encouragé, par un regard qui lui enjoignait d’être discret, et par son silence.

Il espérait bien ne pas s’arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom de l’énigmatique blonde du Luxembourg ; il ne tarderait guère à savoir où elle demeurait et quand il en serait là, le reste irait tout seul.

Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s’intéressait à Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci comme les autres.

Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l’homme décoré et boutonné qui n’avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du Luxembourg. Il avait oublié de s’en informer pendant le voyage en fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui ne pouvait guère tarder.

Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un peu à l’écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois invités s’approchaient dans l’intention évidente d’entamer avec lui une conversation qu’il redoutait un peu.

– Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison, avouez que vous grillez d’envie de tailler une banque de baccarat.

M. de Servon, qu’elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui aurait pu représenter, au naturel, ce grand flandrin de vicomte, dont il est question dans une des comédies de Molière.

Vicomte, il l’était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour sans pain, vicieux comme pas un et ne s’en cachant pas.

– J’avoue, baronne, j’avoue ! répondit-il gaiement.

– En plein jour !… à la face du soleil !… vous n’avez pas honte ? lui demanda en riant la dame.

Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un renseignement que Paul Cormier attrapait au vol.

– Mais non… nous jouerions à l’ombre, puisqu’il y a un velum. Et je parierais volontiers que vous l’avez fait tendre pour me permettre d’abattre neuf, sans me gâter le teint.

– Vous avez donc le démon du jeu dans le corps ?

– Moi !… mais je le déteste, le jeu !… seulement je déteste encore plus l’oisiveté. Vous savez qu’elle est la mère de tous les vices, cette coquine d’oisiveté.

– J’ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre banque ! Vous voyez que la table est mise là-bas… et vous aurez en M. de Ganges un adversaire digne de vous.

– Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer… je ne roule pas sur les millions, moi.

– Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait Paul Cormier ; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au jeu !… c’est une autre affaire.

– Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines de louis, dit la baronne en s’adressant au faux marquis. Marcelle ne vous en voudra pas de nous la laisser.

Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de Paul, qui se demanda immédiatement :

– Pourquoi désire-t-elle que je joue ?

L’idée lui vint aussitôt que c’était pour lui procurer un moyen d’échapper en partie aux embarras de la situation. S’il était resté avec les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander : cartes, ou pour annoncer son point.

Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d’étudiant, il avait gagné ou perdu au rams, au piquet et à l’écarté, beaucoup de consommations dans les cafés du Boul’Mich. Il lui était même arrivé de jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d’y laisser des pièces blanches. Mais il n’avait jamais risqué de perdre plus qu’il ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie, quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes, arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du bal Bullier.

Et il n’était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la première des supériorités au jeu : celle des capitaux.

Paul n’était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il n’avait pas eu le temps de l’écorner beaucoup.

Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu’un maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.

Le vicomte n’en ferait qu’une bouchée de ces vingt-cinq louis sur lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu’au mois prochain.

Et elle s’annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les premiers mots du dialogue qui venait de s’engager entre la baronne et le vicomte, les invités du sexe masculin s’étaient mis à tourner autour de l’aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d’un flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes.

Un de ces messieurs profita de l’occasion pour complimenter le faux marquis de Ganges en lui disant :

– Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. À l’âge où d’autres ne songent qu’à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d’œil et une entente des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient. Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l’avaient manquée, et pour l’obtenir, vous n’avez eu qu’à vous montrer.

– Quelle concession ? se demandait Paul. Du diable ! si je me doutais qu’on m’avait concédé quelque chose dans les États du Sultan !

Et comme il n’avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un gros spéculateur, reprit en souriant :

– Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands travaux. Le jeu c’est encore une affaire… n’est-ce pas, cher vicomte ?

– Plus souvent mauvaise que bonne… pour moi, du moins, grommela M. de Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder… or, à sept heures et demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous mettra poliment à la porte. Donc, si vous m’en croyez, messieurs, nous profiterons sans plus tarder de l’aimable attention qu’a eue Mme Dozulé de nous faire dresser une table là-bas.

– Bon ! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient progressivement et involontairement ; nous sommes ici chez la Baronne Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu’elle est veuve.

– Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis ? lui demanda l’entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner.

Le baccarat lui tenait lieu d’apéritif.

– Du tout !… du tout !… s’empressa de répondre Paul, qui n’était pas même décidé à ponter.

– Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis quinze jours et j’ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs ?

Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l’étudiant fit comme les autres.

L’autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé. Rien n’y manquait : ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où les pontes voudraient jouer sur parole.

En un clin d’œil, les places furent prises autour de la table, et le vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d’abord que les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs, attendu qu’il s’agissait d’une toute petite partie.

Paul, qui n’en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du cercle féminin jusqu’au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il comptait que pour jouer son rôle jusqu’au bout, elle n’oserait pas s’en aller sans son mari, qu’ils sortiraient ensemble et qu’une fois dehors, elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu’il ne comprenait pas.

Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu’il lui tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir.

Il ne tarda guère, d’ailleurs, à oublier qu’elle était là.

M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune.

– Quand je les aurai perdus, je m’en irai, pensait-il. J’en serai quitte pour demander à maman une avance sur le mois prochain ; et comme ça je ne m’emballerai pas.

Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole.

Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait traversé l’esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là comme par hasard ; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient tout à coup devenus suspects.

Il était un peu tard pour s’en aviser et si ses soupçons étaient fondés, la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l’avait racolé au Luxembourg que pour l’amener dans un tripot.

Il lui répugnait trop de croire cela et d’ailleurs, il avait fait d’avance le sacrifice de la somme qu’il possédait.

Il ne tenait qu’à la faire durer le plus longtemps possible.

C’est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du vicomte, il attaqua d’un louis une banque de dix mille francs.

Le vicomte aurait dû s’en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et comme Paul retirait un louis à chaque coup :

– À ce jeu-là, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de ses entreprises en Turquie.

Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore.

Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline emmarquisée, dont le petit nom, qu’il savait être faux, ne lui sortait pas de la tête ? Paul était tenté de le croire.

Il se disait pourtant qu’une petite veine, au début d’une partie, n’est souvent que l’avant-coureur d’un désastre.

Il voulut en avoir le cœur net, au risque d’arriver trop tôt à la fin de son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin d’œil, après un triomphant abatage.

Sa masse grossissait, mais elle n’était pas encore bien menaçante pour le banquier, lequel gagnait d’ailleurs à tous les coups sur l’autre tableau.

Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était préoccupé, non pas d’avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs, mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n’est exempt l’avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie allait mal tourner.

Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il s’arrêterait.

Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait déjà le billet de mille.

Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n’avait pas encore perdu un seul coup…

Il n’était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de Ganges.

Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit.

Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s’était vue nulle part. Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le banquier abattait huit, le marquis abattait neuf ; quand le marquis avait le point de un, le banquier avait baccarat.

Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire qu’il les changeait en les relevant sur le tapis.

On l’aurait soupçonné lui qui tout à l’heure avait un instant soupçonné la baronne et ses invités.

Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois, il restait tout juste de quoi tenir le coup.

– Combien faites-vous, marquis ? demanda familièrement Servon, qui avait payé assez cher le droit de ne plus dire : « Monsieur le marquis. »

Paul mourait d’envie de répondre : « Dix louis » et d’empocher les autres. Cinq mille francs ! il ne les avait jamais eus à la fois. C’était de quoi faire les frais de la campagne amoureuse qu’il allait ouvrir ; c’était aussi de quoi se consoler d’un échec, si la marquise lui échappait.

– Pas plus que la banque, reprit le vicomte.

– Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir.

Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu’il en donnait. Paul s’y tint. Il avait sept et le banquier n’avait que six.

Ce fut le coup de grâce. La banque sautait.

Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui répondaient des jetons qu’il avait émis, il invita les pontes à se partager ses dépouilles.

Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis qu’il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée.

– Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe.

Ce compliment était à l’adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas tout d’abord l’allusion au célèbre dicton : « Heureux au jeu, malheureux en femmes. » Ce gain lui montait à la tête et c’est tout au plus s’il se souvenait que Jacqueline était là, derrière lui.

– Moi, c’est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon ; je suis malheureux partout.

C’était presque dire qu’il avait fait sans succès la cour à la marquise de Ganges.

Il ajouta presque aussitôt :

– Vous me devez une revanche, monsieur le marquis… et je me sens capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me tenir quitte ou double… quatre cents louis, sur parole ?… un seul coup, à rouge ou noir ?

Paul aurait volontiers refusé. Il n’osa pas. S’il perdait, après tout, il ne perdrait que son bénéfice et d’ailleurs, il entendait derrière lui des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la baronne Dozulé se levaient pour partir.

Il aimait mieux s’en aller les mains vides que de manquer le départ de Jacqueline qu’il comptait reconduire chez elle.

C’était son droit de mari et il ne supposait pas qu’en public elle refuserait sa compagnie ; d’autant qu’elle devait souhaiter, autant que lui, une explication en tête à tête.

– Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je tiens ces quatre cents louis… et je dis : Rouge !

M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis :

– Le roi de cœur ! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis. Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous.

Paul était si troublé qu’il ne prit pas garde à ce « chez vous » qui, dans la pensée du vicomte ne signifiait pas : chez M. Cormier, étudiant, rue Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari de madame de Ganges.

Et, alors même qu’il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n’aurait pas pu signaler l’erreur à M. de Servon.

Du reste, il n’eut pas le temps d’y réfléchir, car la baronne Dozulé, qui s’était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à coup et dit, en riant, à ces messieurs :

– Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant qu’il vous plaira, de faire des parolis et des bancos ; permettez seulement à mes amies et à moi d’aller dîner. Il est l’heure.

– Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s’écria le financier qui ne demandait qu’à lever la séance, afin d’emporter son bénéfice.

– Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les mêmes principes que moi… elle pousse même le scrupule plus loin que moi, car elle n’a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu’elle s’en allait. Elle craignait de lui couper sa veine.

– Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges.

C’était vrai ; la marquise n’était plus là. Cormier n’eut qu’à se retourner pour constater son absence.

– Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m’a chargée de vous dire qu’elle rentrait directement chez elle… et qu’elle vous attendrait.

Paul eut sur les lèvres une question : « Où ça ? » Il se retint à temps, mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit s’il s’était laissé aller à demander sa propre adresse, – l’adresse de sa femme, ce qui revenait au même.

Il avait évité cette faute, mais il n’en restait pas moins dans un prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il ne pensait plus qu’à se dérober le plus tôt possible aux interrogations qu’il redoutait.

Que serait-il devenu si son débiteur s’était avisé de lui demander où il demeurait ? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de suite qu’il n’était pas le marquis de Ganges et qu’il connaissait à peine la marquise.

Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être indifférente.

Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu’elle leur accordait de reconstituer une partie de baccarat.

Il partit d’autant plus volontiers qu’il lui était venu une idée. Il se disait que madame de Ganges ne pouvait pas l’abandonner dans l’impasse où elle l’avait mis. Au moins fallait-il qu’elle le vît pour lui tracer une ligne de conduite.

Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu’elle était allée l’attendre quelque part, non loin de l’hôtel de la baronne, avec l’intention de l’arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où s’était-elle embusquée ? Au rond-point, peut-être, à l’endroit où elle avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du Luxembourg. La place est banale, mais à l’heure du dîner, les Champs-Élysées sont presque déserts.

Paul y courut, à ce rond-point, et il n’y trouva point la marquise. Quand et comment la reverrait-il ? En ce moment, pour le savoir, il aurait donné de bon cœur tout l’argent qu’il venait de gagner au jeu.

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Présente édition : Editions AlterEdit, 1 février 2007, 343 pages


Voir également :

- Le crime de l'omnibus - Fortuné du Boisgobey (1881), présentation et extrait
- La voilette bleue - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et texte intégral
- Le pouce crochu - Fortuné du Boisgobey (1885), présentation et extrait

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