mercredi, 08 septembre 2010

Entremonde (Half World) - Hiromi Goto - 2009

bibliotheca hiromi goto entremonde.jpgMélanie Tamaki est une jeune adolescente de quatorze ans très ordinaire, complexée, ronde et en échec scolaire. impopulaire elle vit de façon solitaire et n’a guère d’amis. Son père a disparu depuis bien longtemps et sa mère, n’arrivant pas à faire face financièrement, a sombré dans l’alcool. Cette solitude pousse Mélanie à trouver refuge dans son imagination débordante. 
Mais un beau jour, de retour de l’école, Mélanie s’aperçoit que la maison est vide. Elle craint le pire pour sa mère et se rend vite à l’évidence qu’elle est partie... disparue.
Le coup de fil d’un certain M. Gluant lui annonce que sa mère a été enlevée. Et pour la sauver elle doit retourner dans l’Entremonde, un monde situé entre celui des Morts et des Vivants.
Mélanie n’a pas le choix, elle obéit et va peu à peu découvrir un lourd secret pesant sur ces origines et sa famille. Elle n’est pas qui elle croit être et peu à peu va se révéler à elle sa destinée : briser le cycle éternel qui paralyse le monde des vivants, celui des morts et l’Entremonde.

Ecrivain canadien d’origine japonaise, Hiromi Goto en est à son deuxième roman de jeunesse avec Entremonde, paru en version originale en 2009. Entre roman d’apprentissage et conte merveilleux, l’auteur invite le lecteur à la suite des aventures d’une jeune fille dans un monde à la fois magique et cruel qu’est cet Entremonde. Cela fait penser à certains romans de l’écrivain anglais Neil Gaiman, dont le célèbre et très réussi Neverwhere.
Le roman se lit facilement, est très divertissant et le personnage de Mélanie, même si très classique, est plutôt attachant. Les aventures sont nombreuses et l’auteur ne laisse guère le temps de se lasser. Le lecteur s’amusera beaucoup à découvrir cet autre univers, si proche du notre et pourtant si différent et si merveilleux.
Toutefois, le roman paraît un peu court, on aurait aimé que certains aspects de cet Entremonde soient plus développés. Cela aurait pu être facilement plus détaillé. 

Une lecture idéale pour un public adolescent, voire pré-adolescent.

Agréable et très divertissant !
 

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Extrait :

Prologue

Il y a très, très, très longtemps, avant que les mortels n’inscrivent leurs religions de mortels sur des tables de pierre et des parchemins, il fut une époque où coexistaient les Trois Royaumes : le Royaume de la Chair, le Royaume de l’Esprit et l’Entremonde.

Pendant une période infinie, la plénitude et l’équilibre régnèrent. La Vie, l’Après-vie et l’Entrevie étaient des réalités aussi naturelles que la veille, le sommeil et le rêve. Toutes les choses vivantes ne mouraient que pour se réveiller dans le royaume onirique d’Entremonde. Les mortels reprenaient conscience au moment du plus grand traumatisme qu’ils avaient éprouvé lors de leur passage dans le Royaume de la Chair. En Entremonde, ils revivaient des Entrevies, jusqu’à ce qu’ils aient épuisé le fardeau de leurs maux de mortels, en affrontant l’adversité. Les mauvaises actions, les doutes, les peurs, la terreur, la douleur, la haine, la souffrance, tous les maux de leur condition devaient être intégrés et résolus avant que ces créatures puissent se libérer de leurs fers et s’élever vers la lumière et l’Esprit. Une fois qu’elles avaient atteint le Royaume de l’Esprit, toute préoccupation physique disparaissait. Les Esprits existaient librement, délivrés de l’entrave de la mortalité ainsi que de la souffrance et du trouble de la Chair, dans un état de pureté et de sainteté. Jusqu’à ce que leur lumière finisse par décliner, et qu’ils soient rappelés une fois encore dans la Chair. Car s’il perd tout lien avec la Vie, l’Esprit aussi est appelé à s’éteindre.

Ainsi, les cycles étaient en équilibre.

Il ne reste aucun indice de ce qui a pu conduire à la détérioration des Royaumes. Nul ne sait s’il s’agissait de l’oeuvre d’Esprits isolés et moralisateurs, ou d’un captif de l’Entremonde que sa folie avait précipité dans la souffrance perpétuelle, sans plus aucun espoir de trouver la lumière. Ou peut-être était-ce la faute d’un mortel qui rêvait de devenir Esprit sans jamais quitter la Chair. Mais les Trois Royaumes, jadis en équilibre et entrelacés, furent taillés en pièces et murés dans l’isolement. Les mortels, piégés dans cet état perpétuel, ne mouraient que pour renaître dans la Chair.

Condamnés à ce cycle immuable, ils furent bientôt frappés de morosité et de désespoir. La violence, les guerres et la destruction de l’environnement allèrent en s’accélérant. Au moment de leur mort, les Entresprits des mortels ne pouvaient passer en Entremonde. Ainsi, ils renaissaient sans cesse dans la Chair, sans pouvoir jamais transcender leur souffrance. Sans Entremonde où résoudre leurs maux ni Esprit où s’élever, les mortels s’enfonçaient de plus en plus profond dans la douleur. Les atrocités se multiplièrent, et l’espoir commença à décliner.

L’Entremonde, emprisonné dans un supplice psychique infini sans aucune chance de rédemption, sombra dans la spirale de la démence.

Il n’y avait en Entremonde ni vie ni mort. Nul ne venait au monde et nul ne mourait. Jamais appelées à se fixer dans la perpétuité, les puissances de transformation de l’Entremonde mutèrent dans des proportions cauchemardesques.

Les Esprits, coupés de la mortalité et de la Chair, perdirent bientôt toute mémoire, toute connaissance des autres Royaumes. Ils devinrent plus froids et plus distants, et finirent par oublier qu’ils faisaient partie d’un tout qui les dépassait.

Leurs lumières commencent à s’éteindre, lentement, l’une après l’autre… il ne leur en reste même pas suffisamment pour s’en soucier.

Les Trois Royaumes courent un grand péril. Les Royaumes sont très proches de la dissolution. On dit que lorsque l’impossible se produira, lorsqu’un nouveau-né vivant verra le jour en Entremonde, alors seulement le sort des Royaumes se trouvera changé. Dans un Royaume sans naissance et sans mort, où nul n’est réellement vivant, les la Chair, sans pouvoir jamais transcender leur souffrance. Sans Entremonde où résoudre leurs maux ni Esprit où s’élever, les mortels s’enfonçaient de plus en plus profond dans la douleur. Les atrocités se multiplièrent, et l’espoir commença à décliner.

L’Entremonde, emprisonné dans un supplice psychique infini sans aucune chance de rédemption, sombra dans la spirale de la démence.

Il n’y avait en Entremonde ni vie ni mort. Nul ne venait au monde et nul ne mourait. Jamais appelées à se fixer dans la perpétuité, les puissances de transformation de l’Entremonde mutèrent dans des proportions cauchemardesques.

Les Esprits, coupés de la mortalité et de la Chair, perdirent bientôt toute mémoire, toute connaissance des autres Royaumes. Ils devinrent plus froids et plus distants, et finirent par oublier qu’ils faisaient partie d’un tout qui les dépassait. Leurs lumières commencent à s’éteindre, lentement, l’une après l’autre… il ne leur en reste même pas suffisamment pour s’en soucier.

Les Trois Royaumes courent un grand péril. Les Royaumes sont très proches de la dissolution.

On dit que lorsque l’impossible se produira, lorsqu’un nouveau-né vivant verra le jour en Entremonde, alors seulement le sort des Royaumes se trouvera changé. Dans un Royaume sans naissance et sans mort, où nul n’est réellement vivant, les

Chapitre 1

La femme soutenait désespérément son ventre arrondi de son bras, pour amortir les secousses de sa course désespérée le long du fragile pont noir. Son compagnon la suivait légèrement en retrait, la main tendue vers elle, au cas où elle trébucherait. On sentait dans le souffle saccadé de la femme la terreur, la douleur et l’épuisement. L’air glacial anesthésiait leurs sens à tous deux. Ils couraient, sans jamais baisser les yeux vers le gouffre béant sous leurs pieds. Si profond qu’ils n’atteindraient jamais le sol, s’ils devaient tomber. Quelques volutes de nuages dessinaient une belle traîne, en contrebas. La surface évanescente franchissait le fossé séparant les Royaumes, et les deux fugitifs voyaient la falaise supposée abriter le Portail menant à l’autre côté. Si proche. À un monde de là. Ils couraient, essoufflés et suffoquant, le flanc poignardé par la douleur, cernés par ce vide qui les appelait à lui. Sous chacun de leurs pas désespérés, le pont nu, sans rambarde, ondulait et tremblait, oscillait et palpitait.

Et à un pas près, à un trébuchement, l’effroyable plongeon.

«Plus vite», supplia l’homme en jetant un regard par-dessus son épaule. Leurs poursuivants gagnaient du terrain, comme une masse sournoise qui gloussait, sautillait et grinçait.

«Attention! lança une voix gluante. De ne pas glisser et tombeeeeeer !»

La femme laissa échapper un son rauque et accéléra tant bien que mal.

«Oh, attendez, se mit à supplier la voix poisseuse, comme un petit frère à la traîne derrière les grands. Attendez-mooooooiiiiiii !»

Ils atteignirent la saillie rocheuse, le pan massif de pierre grise. Hors d’haleine, sanglotant de soulagement à ce contact plein et minéral sous leurs pieds, ils ne remarquèrent pas le petit craquement des brindilles sèches, sous leur poids.

«Que doit-on faire, maintenant ?» haleta la femme.

Les paumes à plat sur la paroi de pierre, elle tâtonna désespérément tout en jetant des regards effrayés dans son dos. Leurs ennemis étaient presque sur eux.

L’homme secoua seulement la tête, incapable de prononcer un mot.

La femme enceinte se mit à frapper le mur de pierre. «Ouvre-toi ! hurla-t-elle. Ouvre-toi !»

Au coeur de la masse de granit, un lent grincement résonna. Dans un grand rugissement, une géante minérale s’extirpa de la montagne qui l’emprisonnait, et le bord de la falaise trembla ; des cailloux dégringolèrent quand la Gardienne se détacha d’un pas raide de la paroi. Du haut de ses quatre mètres, elle mesura l’immense faille de ses yeux de pierre grise, de la même couleur que le reste de son corps.

«Pour passer, vous devez payer le tribut», gronda sa voix profonde.

La femme et l’homme levèrent la tête vers cette face de pierre immémoriale, craquelée et desséchée. Elle ne baissa pas les yeux vers eux, mais continua à contempler l’autre rive du gouffre.

«Votre temps décroît.»

Nulle expression dans sa voix monocorde, neutre. La femme s’effondra aux pieds de la Gardienne géante.

«Je vous en prie. Je vous en conjure. Laissez-nous passer !»

La Gardienne demeura silencieuse. Une substance blanche, poisseuse et élastique vint se coller en claquant au visage de pierre, laissant pendre un long fil intact relié à son point d’origine.

La femme et l’homme se retournèrent.

«Ehhhht. Aiiiiii hahheiiiii», baragouina l’homme glu en franchissant les quelques pas qui le séparaient encore d’eux, sa langue distendue rétrécissant à mesure qu’il s’approchait. Il s’immobilisa et l’extrémité de sa langue se détacha du visage de pierre dans un popþ! baveux, puis rentra dans sa bouche comme un élastique. Il recracha méticuleusement de petits éclats de roche.

Grand, maigre, exhalant des relents âcres de moisi, leur ennemi les dévisageait avec un immense sourire, le visage pâle et la bouche pendante. Ses minuscules pupilles en têtes d’épingles ressemblaient à des perles noires perdues dans le blanc de ses yeux, et sa chevelure neigeuse et emmêlée empestait le vinaigre. Il portait un imperméable trop grand, duquel émergeaient des jambes rachitiques et de grosses bottes en caoutchouc qui lui battaient les mollets. Il ouvrit son manteau et en secoua les revers, laissant échapper un nuage humide et acide.

L’homme et la femme portèrent la main à la bouche et se mirent à tousser. La créature puante agita une de ses bottes, et des émanations putrides s’élevèrent dans l’air.

«Bon sang, que je déteste courir dans ces machins-là, pesta-t-il. J’ai tellement chaud que je fonds !»

L’intérieur de sa bouche, mou et visqueux, menaça de déborder de ses lèvres fines. Il aspira la masse blanche et poisseuse dans un bruit de succion répugnant.

En voyant le reste de ses acolytes baveux et bégayants surgir du sentier pour venir s’agglutiner sur le rebord recouvert de brindilles, l’homme et la femme ne purent réprimer un frisson. Une enfant à tête de poisson, trop près du vide, fit tournoyer ses bras maigres en moulinets frénétiques tandis que le vertige l’attirait en arrière. «Ouah, ouah, ouah !» gémit-elle.

L’homme puant en imperméable pouffa, puis resserra ses lèvres flasques comme pour un baiser. Il souffla. Son haleine fétide frappa l’enfant en pleine poitrine et elle plongea en arrière, au ralenti, dans l’abysse sans fond. Ses hurlements résonnèrent dans le vide pendant une éternité.

Le groupe improbable de créatures disparates se mit à mugir et à s’esclaffer, à sautiller sur des jambes de kangourous, à agiter des queues de reptiles et à taper dans d’étranges mains difformes.

«Je vous en prie, supplia la femme en s’adressant à leur chef. Laissez-nous passer dans le Royaume de la Chair. Nous ne détraquerons rien en Entremonde, une fois partis.»

L’homme en imperméable posa son coude droit dans sa paume gauche et fit tambouriner ses doigts sur sa joue collante d’un air pensif.

«Peut-êêêêêêtre biiiiiien que oui, chantonna-t-il d’une voix enfantine en balançant son poids sur une hanche. Peut-être bien que non !»

Il balança sur l’autre hanche. Puis se lança dans une petite danse, d’une hanche sur l’autre, pour scander ses réponses. «Peut-être bien que oui, peut-être bien que non! Peut-être bien que oui, peut-être bien que non ! Oui ! Non ! Peut-être ! Oui, non, peut-être! Oui ! Non ! PEUT-ÊTRE !» brailla-t-il.

Le jeune couple se recroquevilla à ses pieds.

La Gardienne fixait toujours le grand gouffre de son regard implacable.

L’homme puant poussa un soupir, comme s’il était gêné.

«Bon, voilà ce que je vous propose, suggéra-t-il d’un ton aimable et posé. J’aime jouer. D’ailleurs, qui n’aime pas jouer ?

- Nous, on aime jouer, on aime tous jouer, acquiescèrent ses compagnons avec un entrain servile.

- La ferme ! explosa leur chef, et les créatures reculèrent, pour certaines dangereusement près du bord. Je disais donc, poursuivit-il en couvant le jeune couple d’un regard plein de compassion, que ce jeu-ci s’est conclu par ma victoire. Un point pour moi, zéro pour vous. Mais si je vous ramène de force, on en reviendra au vieux cycle. Et j’en ai tellement assez, de la routine.»

Il bâilla de manière spectaculaire. La température de son corps avait baissé, et l’intérieur de sa bouche ne pendait plus comme du fromage fondu. 

«Je sais !» s’exclama-t-il dans un braillement d’enfant surexcité. Le jeune couple eut un tressaillement.

«Je sais ! Je sais ! Demandez-moi à quoi je pense ! ordonna-t-il.

- À quoi? demanda le jeune couple, obéissant.

- À quoi, s’il vous plaît! vociféra l’homme puant.

- À quoi, s’il vous plaît, répéta la femme enceinte d’un air las.

- Toi !» Du doigt, il désigna la femme.

«Je t’autoriserai à passer. Mais tu devras abandonner ton petit chéri d’amour.»

L’homme puant adressa un regard apitoyé au jeune homme. «Aaaah, chantonna-t-il, voir ainsi séparer des amants si tendres et si mignons.» Il essuya une larme imaginaire au coin de son oeil. « Je le garderai en otage. Je te donne quatorze années de félicité matérielle et de Vie pour profiter de ton petit morveux né de l’amour dans le Royaume de la Chair. Mais quand je te dirai de rentrer, tu ramèneras l’enfant avec toi pour une charmante réunion de famille. Si tu ne reviens pas, j’écorcherai chaque jour ton amant, et je le forcerai à manger sa propre peau, pour l’éternité.»

Il tendit le cou vers le sol, plus bas, et vint appuyer son nez poisseux contre le visage horrifié de la femme. «Tu es d’accord ?»

La femme enroula les deux bras autour de son ventre arrondi. Elle se tourna vers le visage blême de son amour.

«Vas-y, dit le jeune homme d’une voix éraillée. On n’a pas d’autre choix. Si tu restes, on n’aura plus rien du tout, on retombera dans le cycle. Mais ça – l’air émerveillé, il posa la main sur la bosse dessinée par le bébé à naître – voici quelque chose de nouveau. Vas-y ! Quatorze ans, c’est déjà ça, même si ça n’aboutit à rien.»

Il enfouit le visage dans la chevelure de son aimée comme s’il l’embrassait pour la dernière fois. «Tu n’as pas à revenir», murmura-t-il.

En entendant ces mots, la femme recula vivement, les yeux remplis de larmes.

«Oui ! s’exclama l’homme puant en tapant dans ses mains poisseuses. Ils emprunteront la Porte Numéro Quatre !»

Ses compagnons applaudirent en poussant des hurlements de rire.

«Le tribut», gronda la Gardienne.

L’homme et la jeune femme se contemplèrent l’un l’autre, l’air affolé, tout en fouillant leurs poches en quête de pièces, de nourriture, de n’importe quoi.

L’homme en imperméable se couvrit la bouche de la main et se mit à ricaner sottement.

«Nous n’avons rien, supplia le jeune couple.

- Le tribut est le plus petit doigt de votre main, annonça la Gardienne.

- De mieux en mieux! gloussa la créature nauséabonde.

Génial, j’adore cette partie-là, pas vous ? demanda-t-il à ses compagnons, qui se remirent à applaudir avec enthousiasme. Chuuuuuut! Je n’entends rien!»

Le jeune homme et la jeune femme contemplèrent leurs mains pâles. Ils cherchèrent un morceau de roche à bord tranchant, avec lequel sectionner la chair. Ils s’immobilisèrent. Finirent par comprendre que ces petites brindilles sèches sous leurs pieds étaient les os de tous ceux qui avaient tenté de franchir la muraille, bien longtemps auparavant.

«Le doigt doit être tranché avec les dents», psalmodia la Gardienne.

La jeune femme leva une main tremblante. Elle enroula ses doigts autour de son pouce, ne laissant que son auriculaire tendu. « Coupe-le ! ordonna-t-elle en serrant les dents. Fais-le ! »

Son amour ouvrit la bouche et posa doucement le bord de ses dents contre la fine couche de chair. Les larmes lui roulaient sur les joues lorsqu’il commença à appuyer.

Il recula soudain. «Je ne peux pas, sanglota-t-il en se recouvrant le visage des mains. Je ne peux pas le faire.

- Il ne peut pas le faire !» répéta l’homme en imperméable avec jubilation.

Le jeune homme baissa les mains et tendit son petit doigt vers son amour.

« Prends le mien. »

Le visage livide de la jeune femme s’illumina d’amour et de chagrin. Ses yeux sombres s’étrécirent.

Elle attrapa la main de l’homme et lui mordit le doigt, d’un seul coup net, dans un craquement mouillé. Du sang foncé lui emplit la bouche et le jeune homme étouffa un cri, avant de basculer en arrière, évanoui.

« Elle l’a fait, balbutia l’homme puant, hébété.

- Ooooohhhhh », soupirèrent ses compagnons.

Les yeux de la jeune femme scintillaient de culpabilité et d’amour. Elle recracha le doigt de son aimé dans la paume de sa main. Elle l’inclina, et le doigt tomba au sol.

L’immense façade de pierre grinça et grogna, et une porte s’ouvrit lentement en crissant.

L’homme en imperméable ne fit pas mine de l’arrêter. « Sô-lut ! lui lança-t-il d’un air réjoui. Quatorze années, chérie. Sois très courageuse! On pensera bien à toi. Et ne t’inquiète pas pour ton petit coeur. On ne le lâchera pas dans le vide, en repassant le pont. Jamais on ne ferait une chose pareille ! Amuse-toi biiiiiieeeeeeeen ! »

La femme s’avança et franchit le Portail.

Elle ne se retourna pas.

La porte se referma en crissant comme une meule de pierre.

 

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Présente édition : traduit par Marie de Prémonville, Editions Baam !, 5 juin 2010, 315 pages

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