lundi, 06 septembre 2010

La tache (The Human Stain) - Philip Roth - 2000

bibliotheca la tache.jpgLe romancier Nathan Zuckerman s’établit dans la région des Bershires au nord de New York. Il s’y lie d’amitié avec Coleman Silk, un professeur de lettres classiques et l'ex-doyen d'une petite université du Massachusetts, Athena College. Ce professeur a tout eu d’une carrière brillante, sauf que celle-ci a volé en éclats peu de temps avant sa retraite à la suite d’un incident qui lui a valu une accusation de racisme. Lors d’un cours Coleman Silk s'était en effet irrité de l'absence permanente de deux étudiants en demandant s'ils s'agissaient de « zombies », en anglais de « spooks », ce qui signifie spectres mais peut être également utilisé comme une injure raciste. Or les deux étudiants absents étaient noirs, ce que Silk ignorait. Ses collègues qui l’appréciaient, ne voulaient se compromettre dans une affaire raciste, et les autres, fatigués du caractère rude et exigeant du professeur, en ont vite fait une affaire d’importance. Coleman Silk se retrouve ainsi tout seul, isolé. Habité par une rage insondable face à cette injustice, il démissionne ; ce qui est évidemment interprété comme un aveu de sa culpabilité. Lui le lettré qui connaît si bien la colère d'Achille, la fureur de Philoctète ou les fulminations de Médée, il sait que son indignation peut le conduire à la folie. Sa vitalité le pousse dans une autre voie.

Coleman Silk devient plus que jamais un objet de scandale lorsque les gens qui l'ont rejeté ou abandonné apprennent que cet homme de soixante-dix ans s'est lancé dans une liaison incandescente avec Fiona Farley, une femme de ménage de trente-quatre ans travaillant à Athena College. Elle est divorcée d'un fermier dont le psychisme a été totalement démoli par la guerre du Vietnam.
Mais Coleman Silk est innocent de tout, d’ailleurs il ne peut être considéré comme raciste envers les Noirs, appartenant lui-même à cette communauté. Sauf que cela tout le monde l’ignore, Silk ayant un physique caucasien et ayant toujours prétendu être un bon juif américain. Et même cette affaire ne réussira à le convaincre de dire la vérité sur ses origines.

La Tache de l’écrivain américain Philip Roth, publié en 2000 aux Etats-Unis, est l’avant-dernier roman du cycle autour du personnage de Nathan Zuckerman (ici dans un rôle assez secondaire), mais aussi le texte de l’auteur le plus célèbre et le plus apprécié par la critique.
Poignant, profond et fort, ce roman invite le lecteur à la découverte de l’Amérique des années Clinton, celle des scandales raciaux et sexuels (l’affaire Monica Lewinski, à travers l’histoire d’un professeur émérite dont la carrière sera justement éclaboussée par ces deux types de scandales. Et c’est tous les malaises de la société qui refont surface : son puritanisme, sa violence, son racisme et la violence de son antiracisme, son machisme ainsi que sa réponse féministe. L’auteur s’est inventé dans le personnage de Zuckerman un double pour mieux raconter cette histoire qui passe sans cesse d’une narration objective à une bien plus subjective. Et le style est tout simplement magnifique, le lecteur est porté d’un bout à l’autre s’intéressant aux développements de tous les personnages, tous très touffus, et découvre avec surprise le passé de Coleman Silk, caché au départ de la nouvelle. Et à ce moment c’est un peu tout qui s’écroule, les fondements de cette Amérique ne tenant plus à rien, tant qu’un personnage comme Silk puisse exister.
Du grand Philip Roth, un roman fort et puissant offrant un portrait inouï de la société& américaine… bref un roman à lire absolument !

 Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com



Extrait :

De notoriété publique

À l'été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l'université d'Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d'années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m'a confié qu'à l'âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l'université qui n'en avait que trente-quatre. Deux fois par semaine, elle faisait aussi le ménage à notre poste rurale, baraque de planches grises qu'on aurait bien vu abriter une famille de fermiers de l'Oklahoma contre les vents du Dust Bowl dans les années trente, et qui, en face de la station-service, à l'écart de tout, solitaire, fait flotter son drapeau américain à la jonction des deux routes délimitant le centre de cette petite ville à flanc de montagne.
La première fois que Coleman avait vu cette femme, elle lessivait le parterre de la poste : il était arrivé tard, quelques minutes avant la fermeture, pour prendre son courrier. C'était une grande femme maigre et anguleuse, des cheveux blonds grisonnants tirés en queue-de-cheval, un visage à l'architecture sévère comme on en prête volontiers aux pionnières des rudes commencements de la Nouvelle-Angleterre, austères villageoises dures à la peine qui, sous la férule du pasteur, se laissaient docilement incarcérer dans la moralité régnante. Elle s'appelait Faunia Farley, et plaquait sur sa garce de vie l'un de ces masques osseux et inexpressifs qui ne cachent rien et révèlent une solitude immense. Faunia habitait une chambre dans une laiterie du coin, où elle aidait à la traite des vaches pour payer son loyer. Elle avait quitté l'école en cinquième.
L'été où Coleman me mit dans la confidence fut celui où, hasard opportun, on éventa le secret de Bill Clinton jusque dans ses moindres détails mortifiants, plus vrais que nature, l'effet-vérité et la mortification dus l'un comme l'autre à l'âpre précision des faits. Une saison pareille, on n'en avait pas eu depuis la découverte fortuite des photos de Miss Amérique dans un vieux numéro de Penthouse : ces clichés du plus bel effet, qui la montraient nue à quatre pattes et sur le dos, avaient contraint la jeune femme honteuse et confuse à abdiquer pour devenir par la suite une pop star au succès colossal. En Nouvelle-Angleterre, l'été 1998 s'est distingué par une tiédeur, un ensoleillement délicieux, et au base-ball par un combat de titans entre un dieu du home-run blanc et un dieu du home-run café-au-lait. Mais en Amérique en général, ce fut l'été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute ; un président des États-Unis, quadragénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de vingt et un ans folle de lui, batifolant dans le bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l'Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l'indignation hypocrite. Au Congrès, dans la presse, à la radio et à la télé, les enfoirés à la vertu majuscule donnaient à qui mieux mieux des leçons de morale, dans leur soif d'accuser, de censurer et de punir, tous possédés par cette frénésie calculée que Hawthorne (dans les années 1860, j'aurais été pour ainsi dire son voisin) avait déjà stigmatisée à l'aube de notre pays comme le « génie de la persécution » ; tous mouraient d'envie d'accomplir les rites de purification astringents qui permettraient d'exciser l'érection de la branche exécutive — après quoi le sénateur Lieberman pourrait enfin regarder la télévision en toute quiétude et sans embarras avec sa petite-fille de dix ans. Non, si vous n'avez pas connu 1998, vous ne savez pas ce que c'est que l'indignation vertueuse. L'éditorialiste William F. Buckley, conservateur, a écrit dans ses colonnes : « Du temps d'Abélard, on savait empêcher le coupable de recommencer », insinuant par là que pour prévenir les répréhensibles agissements du président (ce qu'il appelait ailleurs son « incontinence charnelle ») la destitution, punition anodine, n'était pas le meilleur remède : il aurait mieux valu appliquer le châtiment infligé au XIIe siècle par le couteau des sbires du chanoine Fulbert au chanoine Abélard, son collègue coupable de lui avoir ravi sa nièce, la vierge Héloïse, et de l'avoir épousée. La nostalgie nourrie par Buckley pour la castration, juste rétribution de l'incontinence, ne s'assortissait pas, telle la fatwa lancée par l'ayatollah Khomeiny contre Salman Rushdie, d'une gratification financière propre à susciter les bonnes volontés. Elle était néanmoins dictée, cette nostalgie, par un esprit tout aussi impitoyable, et des idéaux non moins fanatiques.

En Amérique, cet été-là a vu le retour de la nausée ; ce furent des plaisanteries incessantes, des spéculations, des théories, une outrance incessantes ; l'obligation morale d'expliquer les réalités de la vie d'adulte aux enfants fut abrogée au profit d'une politique de maintien de toutes les illusions sur la vie adulte ; la petitesse des gens fut accablante au-delà de tout ; un démon venait de rompre ses chaînes, et, dans les deux camps, les gens se demandaient : « Mais quelle folie nous saisit ? » ; le matin, au réveil, les femmes comme les hommes découvraient que pendant la nuit, le sommeil les ayant affranchis de l'envie et du dégoût, ils avaient rêvé de l'effronterie de Bill Clinton. J'avais rêvé moi-même d'une banderole géante, tendue d'un bout à l'autre de la Maison-Blanche comme un de ces emballages dadaïstes à la Christo, et qui proclamait « ICI DEMEURE UN ÊTRE HUMAIN ». Ce fut l'été où, pour la millionième fois, la pagaille, le chaos, le vandalisme moral prirent le pas sur l'idéologie d'untel et la moralité de tel autre. Cet été-là, chacun ne pensait plus qu'au sexe du président : la vie, dans toute son impureté impudente, confondait une fois de plus l'Amérique.


Pour commander ce livre :

AMAZON.fr  -  FNAC.com  -  ABEBOOKS.fr  -  PRICEMINISTER.com


 
Présente édition : Editions Folio/Gallimard, 28 mai 2004, 496 pages


Voir également :
- La bête qui meurt (The Dying Animal) - Philip Roth (2001), présentation 

14:58 Écrit par Marc dans Critiques littéraires, Roth, Philip | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philip roth, la tache, litterature americaine, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Les commentaires sont fermés.