jeudi, 26 août 2010

Hors jeu - Bertrand Guillot - 2007

bibliotheca hors jeu.jpgJean-Victor Assalti avait tout pour connaître le succès. Des bonnes études dans une haute école, un bon job dans une boîte de communication et marketing aux côté du grand publiciste qu’était Sharkey. Mais hélas son ascension dans la sphère des Donimants, comme il aime à les appeler, se voit stoppée en plein vol. La cause : deux avions s’effondrant dans les tours du World Trade Center provoquant une crise mondiale dont Jean-Victor va être victime en perdant son emploi. Et voilà que ce jeune loup se retrouve au chômage à galérer d’un entretien d’embauche à l’autre.
Le temps passe et rien ne change. Et peu à peu Jean-Victor passe de la sphère des Dominants à celle des Dominés. Puis un jour il s’inscrit à un nouveau jeu télé, La Cible, dernier espoir pour lui de refaire un coup d’éclat. Après une première phase de sélection, il a deux mois pour se préparer à l'enregistrement qui doit marquer sa victoire : alimentation, préparation mentale et physique, révisions soigneusement programmée, infiltration dans la production... il n'a rien laissé au hasard. Sauf que les choses ne vont pas se dérouler comme prévu.
Et entre tout cela, les entretiens d’embauche, les soirées, difficile pour Jean-Victor de s’en sortir…

Pour ce premier roman, Hors jeu, l’écrivain français Bertrand Guillot, au passé semblable à celui de son héros, réussit un véritable coup de force en nous livrant un texte à la fois drôle et méchant, sur à la fois l’univers particulier des golden boys et celui des jeux télé, deux univers pour lesquels il n’existe pas d’autre choix que de gagner ou de perdre. Ou alors être dominant et dominé ! Et pour le Jean-Victor Assalti, le héros gâté et suffisant de ce roman, il devient de moins en moins facile d’évoluer entre ces deux alternatives, pour en arriver jusqu’à douter de ce principe même. Le lecteur s’attachera très vite à cet héros, à la fois sympathique et détestable, brillant et puéril, hilarant et pathétique. Le style très oral, fluide et rythmé entraîne le lecteur d’un bout à l’autre de ce texte bourré d’un humour irrésistible. Au-delà de l’évolution de ce personnage et de sa classe sociale, Bertrand Guillot nous fait également découvrir les coulisses d’un jeu télévisé (jeu ayant été à l’antenne au début des années 2000), en nous dévoilant toutes les arcanes : du casting et différentes sélections jusqu’à l’enregistrement en passant par la rédaction des questions.

Bref,
Hors jeu de Bertrand Guillot est un excellent roman que j’ai beaucoup aimé. Un premier roman qui annonce une carrière prometteuse à son jeune auteur.

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Extrait : les trois premiers chapitres

1

« Alors comme ça c’est vous, Jean-Victor Assalti ! »

C’était il y a un an, déjà, aux Phénix d’or. J’ai entendu cette phrase toute la soirée. En général, les gens ajoutaient : « Monsieur Charquet m’a beaucoup parlé de vous. »

« Monsieur Charquet », c’était mon patron, l’un des directeurs associés d’Eurocom. Charquet, me direz-vous, c’est un peu trop franchouillard pour faire carrière dans l’image. Je vous comprends. Vous pensez Toscani, Beigbeder, Séguéla… Des noms originaux, un peu étrangers – créatifs, en somme. Mais Denis Charquet avait tourné la chose à son avantage. À l’agence, tout le monde l’appelait Sharkey. Le requin. Ça lui allait parfaitement.

Pour ma part, j’ai toujours considéré mon nom comme un atout. Assalti : la consonance italienne pour la créativité, et ce subliminal « à l’assaut » qui plaît à tous les requins de la terre. Cela dit, c’est surtout mon prénom que l’on retient. Et mes initiales. « J.V. », ça fait petit jeune qui en veut, non? Et j’en voulais.

On a fait un beau duo, Sharkey et moi, pendant un an.

Il tenait la vedette, j’étais la star montante en coulisses – lui dents blanches, moi gencives. Un parfait couple de publicitaires. Sauf que, depuis qu’elle est partout, la pub est morte. Dans les années 80, oui, c’était un passe-temps de Dominants, une machine à fric facile. Aujourd’hui elle n’est plus qu’un outil, bras armé ripoliné du marketing et de la finance.

Notre spécialité, avec Sharkey, tenait en deux mots : Media Intelligence. Le principe était simple : la pub est partout, le journalisme est mort mais pas les journalistes ; pourquoi ne pas les changer en publicitaires ? La manipulation était si simple. Les spots télé n’étaient plus que des prétextes pour que coule l’encre des plumitifs, tout heureux de faire vivre à leurs lecteurs le fabuleux spectacle du monde moderne : celui du marketing se regardant triompher. De grands tuyaux de promo étaient ainsi balancés vers les agences, maquillés en faits bruts, et la machine tournait. « Dites que vous avez investi un million, vous en gagnez déjà deux », disait Sharkey.

Les clients adhéraient. Ils payaient. Et derrière, j’assurais : briefer nos créatifs, forcer leur inspiration dans les délais, traduire la créa en langage client, pondre des concepts, peaufiner les argumentaires, truquer les chiffres, amadouer les rédac’chefs et orchestrer l’ensemble.

Quelques petites nuits blanches et Sharkey venait conclure l’affaire, contrat en poche. Alors je rentrais chez moi épuisé et je faisais l’amour avec Laetitia sur un matelas de primes juste avant qu’elle ne parte au boulot.

Vous allez croire que c’était une situation frustrante. À vrai dire, elle l’était. Mais je n’avais surtout pas à me plaindre. J’avais ce que je voulais : ma carte de visite rutilait, j’étais chez les Dominants, on avait nos bouteilles dans les boîtes de nuit, on draguait des présentatrices télé, on tutoyait des stars, on était des rois. Cela valait bien quelques sacrifices. Sharkey me rappelait souvent qu’il avait beaucoup roulé sa bosse avant de rouler en Jaguar, qu’il avait dû donner des coups pour se hisser au conseil des associés.

C’était ça qui m’attendait. C’était ça que j’attendais.

«Tu verras, disait-il, tout ira vite pour toi.Tu es doué – plus que moi, peut-être. Au prochain client, je te mettrai en solo. Pour l’instant tu piges, tu te blindes, tu te prépares. Attention au décollage ! »

Il était optimiste, Sharkey. Il avait tort. Eurocom était un nom ronflant, l’agence était prestigieuse mais le carnet de commandes somnolait. L’édifice était fragile. Très fragile, même. Pas assez solide, en tout cas, pour résister à l’onde de choc de deux avions s’écrasant sur des tours à moins de six mille kilomètres d’ici.

Le jour où Ben Laden a détruit le World Trade Center, nous avions tous les yeux rivés sur les écrans pour prendre la mesure de l’événement, effrayés par la violence de l’attaque et fascinés par l’audace de l’entreprise, comme un méchant de James Bond qui aurait réussi son plan diabolique. Après France-Brésil en 1998, c’était notre deuxième Événement historique.

Le lendemain matin, on a eu du mal à se remettre au boulot, on se disait que c’était quand même un peu futile de se secouer les méninges sur des spots de pub quand le monde libre était en danger. Ce qu’on ne mesurait pas encore, c’est que nos clients se diraient la même chose.

Moins d’un an plus tard je perdais mon poste dans un marché effondré. Jean-Victor Assalti, nouvelle victime collatérale de Ben Laden.

Le jour du départ, le pot fut somptueux. Pas d’argent dans les caisses, disaient-ils, mais champagne pour tout le monde. Eh quoi ! On était les meilleurs, ou non ?

Au moment de prendre l’ascenseur social vers le rez-de-chaussée, Sharkey m’a assuré que je retrouverais vite un job à ma hauteur.

Sur le moment je n’avais pas relevé la prophétie. Je m’en suis souvenu il y a deux mois, quand j’ai appris qu’il s’était fait virer à son tour.

Mais ça ne me console même pas.

Ça fait juste un concurrent de plus.

2

– Jean-Victor… Quel nom, déjà ? Vous avez rendez-vous ?

Depuis quelques mois, on m’accueille avec moins d’égards. Docile, je décline mon identité.

– Un instant, s’il vous plaît, je vais la prévenir.

Puis ce sont toujours les mêmes attentes. Assis dans le hall sur un fauteuil design, je souris à l’hôtesse, je dis bonjour aux coursiers et au P-DG qui passent sans me voir, je regarde les magazines et les books qui traînent sur la table, puis enfin madame Machin arrive.

– Désolée, je suis débordée en ce moment, j’ai perdu votre CV. Mais ce n’est pas grave, hein, vous allez me raconter tout ça. J’éteins mon téléphone, voilà je suis à vous. Donc, vous êtes… ?

Depuis le temps, mon discours est bien rôdé : Jean-Victor Assalti, un jeune ambitieux qui sait mettre de l’eau dans son vin mais qui aime les grands crus. Après l’École, je me suis naturellement tourné vers l’influence et la communication, et…

– Naturellement, dites-vous ?

– Oui. J’ai toujours aimé manier les images, les mots, les idées… J’ai commencé à parler très tôt, et je savais lire à quatre ans.

– Bien ! Et depuis ?

Un doigt de provocation, quelques arguments concrets élégamment mis en valeur : les recettes de la séduction sont immuables. Avec juste ce qu’il faut de non-dit pour donner envie d’aller plus loin, comme un décolleté plongeant sur mon parcours prometteur. Après tout, je suis encore junior : c’est mon potentiel qui doit séduire les recruteurs.

Mon potentiel. À vingt-cinq ans, j’aurais du mal à vendre autre chose. Mais j’ai bien l’intention de le vendre très cher.

Après l’énoncé de mon pedigree, la recruteuse consciencieuse s’attaque invariablement à une revue en règle de mon CV :

– À l’École, vous étiez dans la promotion de Bidule ?

– C’était comment, votre stage chez Tapie&Marchand?

– Et chez Eurocom… Ah, vous avez travaillé avec Charquet !

– « Anglais courant », vous voulez dire bilingue ?

Jusqu’à la dernière ligne, un grand classique :

– Le Club rugby de l’École, dites donc, c’est le must !

Et je vois que vous jouez au tennis… Vous faites de la compétition ?

– Oui! Je suis clas…

– C’est bien, ça. L’esprit de compétition, c’est important pour notre agence. Convivial mais compétitif : c’est notre marque de fabrique !

Arrivé là, je sais ce qui m’attend : elle va embrayer sur une présentation de la boîte. Je vous le fais en accéléré : une agence jeune et créative, en pleine croissance grâce à de beaux clients avec lesquels nous avons noué des relations très fortes, des clients qui nous sont fidèles, d’ailleurs, car en plus d’être sympas nos collaborateurs sont hy-per exigeants sur la qualité des prestations, ce qui nous rend top performants.

C’est drôle comme toutes ces présentations se ressemblent.

Mais j’y ai droit à chaque fois, même s’il est clair qu’on ne s’entendra pas, ils me balancent leur petite pub, ils ont ça dans le sang. Comme une forme de politesse – imaginez un peu l’entretien dans une banque ou une usine : « Bon écoutez, on ne va pas vous faire perdre votre temps, hein, de toute façon c’est cuit pour vous, alors autant en rester là, allez, au revoir, Maryvonne vous faites entrer le candidat suivant s’il vous plaît ? »

Donc, l’agence, conviviale mais compétitive, et le candidat, à l’aise. Les présentations sont faites, la conversation attend une relance. Comme si nous venions de terminer notre premier verre, hésitant encore à en commander un autre ou à demander l’addition.

Dès lors, plusieurs options se présentent.

La première, c’est celle du coup de foudre : une nouvelle tournée («Muriel, vous nous montez un autre café, merci? ») et le jeu de séduction continue. Madame Machin devient soudain Corinne et flirte avec le tutoiement, le temps passe vite et les messages passent bien, tandis qu’autour de nous assistants et graphistes éteignent leurs ordinateurs et terminent leur journée. Nous pourrions conclure là, maintenant, sur le bureau, mais il y a des process, il faut rester pro. Alors Corinne me dit : «Vous me plaisez, Jean-Victor, il faut ab-so-lument que je parle de vous à notre DRH.» Puis elle me dit que bien sûr elle va me rappeler.

C’est fou le nombre de gens qui doivent vous rappeler quand vous êtes au chômage.

La deuxième option est plus fréquente : un refill, pour voir. Nous respectons les codes, évoquant les dernières campagnes de pub comme on parlerait de cinéma. Mais après quelques minutes le jeu atteint ses limites, les sujets s’épuisent… C’est le moment que choisit la recruteuse pour piocher dans son stock de questions à la con : Comment vous voyez-vous dans cinq ans ? Qu’est-ce qui vous a marqué dans l’actualité ? Vous avez des frères et soeurs ?

Complaisant j’enjolive, oui j’ai une petite soeur qui fait de brillantes études de lettres – c’est bien, ça, l’aîné de la famille, responsable, ça rassure. On pense qu’on ne peut pas tomber plus bas, mais c’est alors que survient en général le must, l’incontournable, le triple banco.

Quelles sont vos principales qualités ?

Le classique des classiques, le passage obligé des entretiens de sélection. Et pourtant, allez savoir pourquoi, à chaque fois je tombe dans le piège. Le bug [1].

Si je me souviens bien, ce soir-là, j’avais tout juste réussi à trouver deux qualités crédibles. Fiable et efficace, je crois. Rien que du sexy.

C’était un vendredi soir. Dans les bureaux paysagers d’une petite agence où mon CV s’était fourvoyé, j’avais attendu près d’une demi-heure que la responsable du recrutement me reçoive. De la décoration murale au gobelet en plastique dans lequel le café refroidissait, tout sentait la PME où ma carrière ne pourrait que s’enliser. Au moins, chez Eurocom, on savait être prétentieux. La discussion a traîné encore jusqu’à la tombée de la nuit.Vers la fin, bien sûr, nous avons abordé mes prétentions salariales, puis elle m’a demandé si j’avais d’autres pistes ailleurs. J’ai menti honnêtement en évoquant des contacts plutôt avancés chez TAM&R.

J’ai toujours un contact avancé avec TAM&R.

Sur le palier, elle m’a dit « À très bientôt », avec de vraies traces d’enthousiasme dans la voix. J’ai serré sa main en pensant que j’avais oublié d’acheter une bouteille pour la pendaison de crémaillère de Manu.

 

J’ai décidé de marcher un peu. Sur le boulevard, une affiche géante annonçait l’avant-première du dernier Woody Allen. J’ai sorti mon portable pour regarder l’heure : 19h30. Alors j’ai desserré mon noeud de cravate, j’ai dit merde à tout et je suis entré dans le ciné.

Même les chômeurs ont droit au week-end.

[1] Tenez, puisque vous êtes là, faisons le test. Refermez le livre, vous avez vingt secondes pour me citer vos trois principales qualités. Deux défauts majeurs, aussi.

Alors ?

… Bien, je m’en doutais.Vous riez moins. Il est important que nous nous comprenions.

3

Manu et Natacha avaient déjà mis leurs noms sur la porte. Nouvel appartement, nouvelle étiquette : après le «Nat’&Manu» de leur studio de location, on pouvait désormais lire «N. Logeart, E. De Vriendt ». La prochaine étape serait certainement « Monsieur et Madame ».

Natacha avait toujours eu les plus belles jambes de l’École – et cette arrogance de la minijupe qui vous dit qu’il faudra d’abord gagner le haut. C’est elle qui m’a ouvert. Ses jupes étaient plus longues désormais, mais elle était toujours aussi belle. Il m’a même semblé qu’elle avait quelque chose en plus. Le maquillage, peut-être. Le charme surtout. Je me suis avancé pour l’embrasser, gardant à la main une bouteille de champagne achetée chez le seul épicier équipé d’un frigo.

– Mademoiselle Logeart, bonsoir !

– Monsieur JV ! Merci pour le champ’. (Elle a reculé d’un pas.) Quel honneur, dis-moi : c’est le grand retour du costard ! Il ne fallait pas… Même léger et bien porté, mon costume spécial entretiens a commencé à peser très lourd quand j’ai aperçu dans le salon tous ces salariés heureux en friday wear. Le seul à ne pas bosser, et le seul déguisé. Merde !

– Viens, je vais te faire visiter. Les autres viennent d’arriver, ils sont avec Manu…

Manu, Vincent, Alain et Barnabé. C’est en première année que nous nous étions rencontrés, dans la boue des terrains de rugby. Une affaire de demis : Alain, demi d’ouverture et capitaine, moi demi de mêlée et buteur. Et tous ces demis éclusés lors de troisièmes mi-temps où nous fabriquions des légendes autour de nos sujets favoris : les matches que nous avions gagnés, les filles que nous avions eues, les cours que nous avions séchés. Nous étions craints, respectés, enviés. Et surtout (règle n° 22) nous avions su passer à autre chose.

En guise de visite, nous sommes allés directement dans la chambre. Le lit double était déjà recouvert d’une vingtaine de vestes, au moins. Et sur le bureau, l’écran flashy d’un ordi dernier cri et le grondement d’un stade en folie où Rothen venait de tirer à côté.

–Welcome Stratège ! Tu arrives à temps pour le dernier match de la saison.

Sur l’écran, le PSG souffrait contre Nantes. Les commentaires d’un Thierry Gilardi de synthèse étaient couverts par les encouragements de Manu à ses joueurs.

–Tu devrais passer en 4-3-3, disait Alain. Avec un seul attaquant tu ne gagneras jamais.

– Mais non ! Le problème, c’est mon 7 qui n’avance pas, disait Manu en maltraitant son joystick pour faire bouger des paramètres incompréhensibles. Je vais le changer à la mi-temps.

– Vends-le tant qu’il vaut encore quelque chose sur le marché.

– Évid… Oh putain, ce but ! T’as vu ça, JV? Je vais me qualifier pour la Coupe d’Europe. En deux saisons ! Je parie que tu ne feras pas mieux.

Tandis que ses joueurs regagnaient les vestiaires, il a ouvert un tiroir et brandi la pochette transparente d’un CD piraté : la version crackée de Telefoot Manager qu’il m’avait promise la semaine précédente.

–Tu me le passeras quand tu auras fini ? m’a demandé Vincent.

– Pas de problème. Une saison pour apprendre, une saison pour être champion, et je te le file demain soir !

–T’inquiète, Stratège, tu as tout le temps, je suis à New York jusqu’à mercredi. Passe-le à Alain en attendant…

Lequel ne s’est pas prié pour nous rappeler qu’il était déjà manager de l’équipe de rugby des anciens de l’École, et que Dolores et les fusions-acquisitions l’occupaient largement à côté.

– C’est vrai que la PlayStation est un sport de célibataire, a renchéri Vincent.

Mais Nat’ est revenue, deux manteaux sous le bras, et a menacé de débrancher l’ordi si Manu ne se pliait pas illico à ses devoirs d’hôte.

Dans le salon, une trentaine de personnes s’affairaient sur le tarama et débouchaient des bouteilles en guettant les nouvelles arrivées. On entendait de tous côtés des Tiens ça fait longtemps, des Alors ces vacances ? et des Pas mal cette nouvelle coupe ! J’ai affronté du mieux que j’ai pu les questions rituelles. Les vieilles connaissances me demandaient ce que je devenais, les autres voulaient savoir ce que je faisais… J’ai senti un petit noeud à l’estomac, le genre qui ne survient qu’après 22 heures et ne se dissout que dans le whisky Coke. Et à chaque fois les semi-aveux embarrassés, Oh vous savez je suis entre deux jobs, etc. Ce soir-là, je me suis promis que la prochaine fois j’inventerais un bobard.

Quand Caro est arrivée, j’étais scotché avec Alain et les collègues de Nat’ qui parlaient marketing et croissance à deux chiffres. Bien sûr elle n’était pas seule. Dans son sillage, un apollon, une blonde un peu fade – et cette petite rousse frisée qui est entrée dans le salon buste en avant et sourire aux lèvres, déjà chez elle. Alain ne m’a même pas laissé le temps de poser ma question.

– Non, connais pas. Je sais que Caro avait un enterrement de vie de jeune fille en début de soirée, la rousse devait en être…

Ce qui est sûr, c’est que la fille était bien vivante. Je l’ai regardée enlever sa veste et rajuster sa bretelle qui lui tombait sur le bras. Ses épaules nues étaient irrésistibles.

Je me suis avancé.

– Caro ! La soirée n’attendait que toi.

Nous avons échangé les bises réglementaires et les présentations sommaires. La rousse s’appelait Bettina. J’ai admiré sans retenue ses jolies fesses en jean qui se dirigeaient avec légèreté vers le bar.

Maintenant que ma soirée avait un but, je pouvais voguer sereinement de groupe en groupe, attendant mon heure. Retrouvant mes réflexes pour esquiver en finesse les discussions sérieuses, je me suis retrouvé dans la cuisine, enchaînant bières et blagues avec Vincent et des inconnus rencontrés près du frigo. Barnabé nous a rejoints au moment où on parlait Las Vegas et casino. Il voulait parier une bouteille qu’il ne repartirait pas bredouille. Tout le monde a topé sauf moi – je le connais trop bien, l’Élégant.

En aparté, il m’a demandé si je connaissais la copine rousse de Caro. N’essaie même pas, j’ai répondu. Puis on a entendu les bouchons de champagne sauter : il était vraiment temps de retourner dans le salon.

Les assiettes et gobelets en plastique étaient empilés sur les tables, les chaises repliées dans un coin. Quelques invités avaient commencé à danser. Installées sur des coussins de fortune, Caro et ses deux copines fumaient en bavardant. Apollon avait disparu.

– Nous cherchions des hommes !

– Ecce homo, j’ai dit en écartant les bras en signe d’évidence.

– Ah non, Caro, on avait dit pas d’homo, a dit Bettina en riant.

– C’est le problème de toutes ces filles de la pub, a gloussé l’autre. Elles ne croisent plus que les homos tendance.

Elle avait dit ça en baissant les yeux, juste pour suivre ses copines. Elle aurait pu raconter la blague du siècle, elle n’aurait fait rire personne. Caro s’est chargée de la relance.

– Rassurez-vous les filles. Vous avez devant vous Jean-Victor Assalti, le plus beau palmarès hétérosexuel de l’École.

Caroline. Si vous avez en tête un vague fantasme de l’executive woman à qui tout réussit, ne cherchez pas plus loin : c’est elle. Élancée, solaire, fêtarde, taille et fringues de mannequin, deux ans de progression chez TAM&R. Toujours un mot gentil pour tout le monde mais rarement deux de suite avec le même homme. Elle papillonne, elle choisit, somptueuse incarnation de la réussite. Mais entre elle et moi, il y a bien plus : son sourire, son empathie, sa patience. Et le souvenir de cette soirée, en deuxième année.

C’était juste avant Laetitia. Avec un tact merveilleux, elle m’avait fait sentir que j’étais l’homme-qui-aurait-pu, si le moment s’y était prêté, si la Lune avait été en Jupiter, si Paris avait été en bouteille… Bref, que c’était non mais que c’était dommage, just the wrong moment. Elle n’a même pas eu besoin de dire « on reste amis ? », ç’eût été vulgaire.

Depuis ce jour, nous sommes fidèles, à notre manière : on se confie, on se cherche, on se défie.

–…Ma jupe blanche fendue aux hanches, par exemple.

C’est JV qui me l’a fait acheter ! Il avait parié que si je la mettais pour les Phénix d’or, il venait à la soirée en charentaises.

– Et il l’a fait ?

– Oh oui !

Bettina a éclaté de rire. L’autre est restée sur son pouf, sans bouger, pendant que je racontais comment j’avais convaincu une dizaine de collègues d’Eurocom de venir en chaussons blancs marqués d’un slogan : «Pour la créativité, reposez-vous sur nous. » Un an, déjà. 

– Et votre dernier pari ? a demandé la blonde.

Le dernier pari était loin – je n’étais pas trop d’humeur, ces derniers temps. Mais en voyant l’oeil vert et pétillant de Bettina, j’ai senti l’inspiration revenir.

– Le dernier, je ne peux pas le raconter. Le prochain, en revanche… Vous voyez le grand brun, là-bas, pantalon crème et gilet ?

Du doigt je montrais Barnabé, qui se déhanchait sur la piste auprès de deux cousines de Natacha. Regard en coin à Caro : elle semblait prête.

– Un défi très simple. Le sieur Barnabé ici présent nous a dit tout à l’heure qu’il entendait rester chaste ce soir, qu’il était un peu lassé des filles et préférait parler foot avec nous. Scandaleux, non?

– Oui! ont crié Bettina et Caroline en stéréo. Et alors ?

– Alors, Caroline va danser avec lui, elle va lui parler foot et lui rouler le palot du siècle au moment où il lui parlera de l’OM. Puis lui ordonnera de crier Vive le PSG ! s’il veut aller plus loin. Banco ?

– Banco !

En un clin d’oeil et trois enjambées, Caro était déjà sur la piste. Je n’avais pas prévu que Bettina se lancerait sur ses talons. Je n’ai pas bougé – un instant d’hésitation et trop tard ! je me retrouvais sur la touche, assis dans un coin comme un con avec une nana de deuxième division. Quand j’ai croisé le regard de la blonde, j’y ai lu de la gratitude. Je me suis souvenu qu’elle s’appelait Virginie et j’ai pensé que c’était le prénom le plus moche du monde.

J’espérais au moins qu’elle resterait silencieuse.

– Il est impressionnant, cet appartement, non?

Je suis resté sec et j’ai fini mon verre. Quand j’ai vu Bettina avec Apollon sur la piste, j’ai considéré la blonde aux cheveux noués, elle n’était pas plus belle qu’avant mais je m’en foutais, tout ce que je voulais c’était voir si le Stratège était encore à la hauteur pour mettre n’importe qui dans son lit. Dans les baffles, Manu avait poussé les beats.

– Champagne?

Elle a secoué la tête. J’ai insisté.

–Vodka orange, alors.

J’ai versé la vodka d’abord pour que la première gorgée ne soit pas trop forte, puis le jus d’orange, et un glaçon pour le service. Je l’ai servie avec cérémonie, en trinquant à la russe avec mon gobelet. Elle est entrée dans le jeu et a bu une franche gorgée. J’ai vu ses épaules se soulever légèrement lorsque sa langue a croisé la vodka, mais elle a tenu le choc. Je n’ai rien dit. Je sentais les automatismes revenir, je devinais ses pensées, pressentais ses mouvements.

Elle a bu une autre gorgée.

–Tu connais Caro depuis longtemps ?

C’était parti. J’ai trouvé la bonne distance, entre épate, anecdotes et fausses confidences. Pour me rapprocher, j’ai commencé à commenter les couples en formation sur la piste.

–Tu vois le type en bleu, là-bas,Vincent, près du décolleté rouge ? Il s’est donné dix minutes pour la séduire avant de passer à autre chose.

– Et il va réussir ?

– Oui. Dans trois minutes, je dirais.

Elle est vite rentrée dans le jeu.

– La fille à la jupe en lin, près de la fenêtre… Je ne la connais pas, mais je peux te dire qu’elle a décidé de ne pas rentrer seule.

Il me suffisait de résister à la tentation de l’estocade vulgaire, du genre « et toi ? », et la route du succès m’était ouverte. Aucune raison de me presser. Virginie commençait presque à me plaire : elle n’avait toujours pas demandé ce que je faisais dans la vie. Finaude, elle a choisi un autre angle :

– Qu’est-ce que tu veux faire ?

Mignon. J’ai répondu sans réfléchir.

– Je ne sais pas. Suivre mon destin, sans doute. Dès qu’il y a un chemin devant moi, je fonce pour finir premier.

Restait à retrouver le chemin, j’ai pensé. Avant qu’elle ne gratte plus loin, j’ai retourné la question.

– Oh! Juste être heureuse, a-t-elle répondu en rougissant après avoir fini son verre. Et rendre quelqu’un heureux.

À cet instant j’ai pensé que j’aurais des scrupules à la baiser pour la larguer aussitôt. On a continué un peu, mes questions devenaient plus indiscrètes et elle répondait, toujours sérieuse, parfois aventureuse. On aurait dit une collégienne planquée pour lire les pages «Sexo» du Glamour de sa grande soeur. C’est quand je lui ai demandé quelle serait la première étape de son grand projet qu’elle m’a soufflé :

– Là, maintenant.

Avais-je bien entendu ? Elle venait de se resservir une vodka et je m’étais concentré sur son geste, un peu brusque. Je n’ai même pas eu le temps de lui demander de répéter.

– Caresse-moi, là, maintenant.Tu t’arranges comme tu veux pour rester discret, mais j’ai envie d’être caressée. Sous ma jupe.

– …

– Si tu ne le fais pas, je vais aux toilettes. Mais je te préviens : quand je me masturbe, après je pleure.

J’ai passé ma main sur sa joue, pour sentir sa peau et pour lui montrer, sur la piste, Caroline chuchotant à l’oreille de Barnabé. «Pari gagné », j’ai dit, et mes doigts ont commencé à remonter le long de ses cuisses encore un peu honteuses de cet aveu si cru. J’ai pris les devants. «On va danser. »

La musique était plus lente, j’ai positionné mes mains pour mimer un slow – une main sur son épaule et l’autre autour de la taille. J’ai repris mes mouvements de caresses, cette fois le jeu de la discrétion rendait la chose excitante, elle-même se mettait sur la pointe des pieds pour me faciliter la tâche. Il nous restait suffisamment de détachement pour rire de notre gaucherie, assez d’envie pour passer à autre chose. Quand la musique s’est arrêtée, j’ai enchaîné, sans y penser : « On va chez moi. »

Elle n’a rien dit, elle a pris son manteau et m’a suivi.

Nous n’avons salué personne en partant.

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Présente édition : Editions J’ai Lu, 24 août 2010, 283 pages

 

Commentaires

Je n'ai jamais entendu parler de ce roman mais ton billet est très tentant. Deux univers très durs en effet.

Écrit par : zarline | vendredi, 27 août 2010

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