mardi, 24 août 2010

Le livre de Dave (The Book of Dave) - Will Self - 2006

bibliotheca will self le livre de dave.jpgQuelque part dans le futur, à des siècles de notre époque. L’Angleterre a été engloutie sous les eaux. Seules quelques terres émergent encore, des îles sur lesquelles des hommes survivent dans une société presque médiévale. Sur l’île de Ham une nouvelle religion est apparue, et dont le saint livre est L’Evangile selon Dave, un texte gravé sur des plaques métalliques datant d’une époque révolue et retrouvé enterré en terre. Et la communauté suit dévotement les préceptes de ce texte. Toutefois ceux-ci sont bien bizarres : hommes et femmes vivent séparés, les enfants passent du père à la mère lors des « gardalternées », des cérémonies intervenant en milieu de semaine généralement où les gamins changent de mains. Le temps s'écoule en « courses », tandis que le Dieu Dave observe l'Humanité « dans le rétroviseur ». Et ces dogmes doivent être respectés, sinon les « radarotomatiques » infligent des « torturamendes ». Et lorsque deux personnes se rencontrent ils ne se disent que : « Cépourou man ? ».

Le problème de cette Bible de Dave est qu’elle est loin d’être un texte sacré, mais les élucubrations d’un chauffeur de taxi ayant vécu dans le Londres de ce début de XXIème siècle. Dave Rudman écrit ce journal alors que toute sa vie semble basculer : des problèmes relationnels avec sa femme, on lui enlève son fils, et des clients qui ne cessent de l’agacer. Son journal, qui renferme toute son amertume envers la société, il va le graver sur des plaques métalliques et l'enterrer. Et même s’il regrettera par après ses propos, incapable de déterrer ce texte, son journal de haine va définir, des siècles plus tard les bases d’une nouvelle société et l’espoir d’un monde meilleur.

Drôle de texte que cet étonnant roman de l’écrivain britannique Will Self, mélange de genres entre de la science-fiction, une satire de société ou un conte moderne, nous racontant entre un passé récent et un futur post-apocalyptique, une formidable satire de notre société avec toutes ses dérives. Se basant sur le principe que le futur s’écrit aujourd’hui, Will Self imagine dans
Le livre de Dave comment un journal intime, sans queue ni tête, va comme par miracle influencer une société future, incapable de le comprendre réellement, et qui pourtant va réussir à y comprendre quelque chose. Le récit est mené brillamment par l’auteur entre les deux époques : d’un côté la déchéance d’un chauffeur de taxi londonien, de l’autre un monde en construction avec la création absurde d’une religion qui l’est tout autant. Toutes les religions ne valent guère mieux que celle-ci, et rarement aura-ton imaginé idée plus cruelle et plus drôle pour s’attaquer à elles.
L’idée de base est intéressante, et bien développée tout au long de ce vaste roman. Mais ce qui frappe avant tout est la langue utilisée par Self, le slang londonien pour Dave Rudman, et un dialecte populaire hilarant pour la communauté du futur. Très riche et réussie en sa version originale, la traduction française tient également la route. Mais évidemment, l’entrée dans cette œuvre peut s’avérer quelque peu difficile, un temps d’adaptation sera nécessaire pour bien s’immerger dans le texte. Un lexique en fin de volume vient cependant donner un petit coup de main pour comprendre cette langue du futur. On y retrouve au hasard :
AàZ = plan ; Chauffeur = prêtre ; Evian = eau ; MadeinChina = Création ; Piaule à connard = palais ; Prolo = esclave etc.

Le Livre de Dave
est un livre tout simplement exceptionnel, à la fois drôle et original, et écrit dans une langue très riche et inventive. Le lecteur est vite happé par cette incroyable histoire, qu’il n’oubliera pas de sitôt.

A découvrir !

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com


Extrait
:


Le groupe du HacK

JU1 523 A.-D.*

Carl Dévúsh, douze ans, des mollets de coq, les cheveux blonds décolorés, le teint hâlé par l’antibrouillard, faisait voler de ses pieds nus des tourbillons de sable jaune clair alors qu’il détalait sur le chemin du fief. Bien qu’il fût encore tôt dans le premier tarif, l’antibrouillard avait déjà percé le nuage et tari la rosée de l’île. À mesure qu’il prenait de la hauteur, Carl, en regardant par dessus son épaule, voyait d’abord l’entaille de Manna Bä, puis les pentes étouffées sous les arbustes du Gayt qui s’élevaient au-delà d’elle. La brume de mer s’était retirée non loin du littoral, où elle demeurait en suspens, amas gris-blanc se fondant au pare-brise bleu au-dessus. Et si jeu me trouvè là-ho, pensa Carl, là-ho kom’ l’OEil volant ? Il se plaça dans cette perspective aérienne et vit Ham, flottant comme un tourniquet, projetant des pattes anguleuses de pierre grise loin dans les eaux tranquilles de son lagon bleu outremer. Ces eaux intensifiaient les innombrables verts de l’île-tourniquet : sa moisson dorée, son pointecopine aux fleurs pourpres, bleues et mauves, ses tertres jaunâtres d’épineuses et ses déploiements duveteux d’herbafeux. Toute la coquille chatoyante était rehaussée par une palissade d’herbacloques, dont les ombelles bordaient comme de la dentelle le littoral tout entier.

L’île réelle était tout aussi vivifiée qu’une vision joujouesque, l’ondulation de terre tournée vers le sud-ouest animée d’un bourdonnement audible. Des abeilles, droguées par la chaleur, étaient couchées dans les fleurs, des fourmis étaient allongées sur des lits de feuilles décomposées, des rats volants émettaient un petit glouglou de liquide qu’on verse – avant de remettre le bouchon. Au sud, quelques mouettes montaient en flèche au-dessus de la verdure plus dense de la Ferbiddun Zön.

Les petits gamins qui avaient quitté le fief avec Carl avaient couru par devant, escaladant la pente en direction de la Layn, l’avenue plantée d’arbres qui formait l’épine dorsale de Ham. Ces feuillafronces rabougris bordaient la terre cultivée d’une sombre écume miroitante. Carl voyait des jambes brunes, des T-shirts ocre et des tignasses bouclées apparaître en éclairs parmi les troncs épais tandis que les jeunes Hamsters se dispersaient dans les bois. Des cris de joie aigus parvenaient à ses oreilles, et il regrettait de ne pouvoir les accompagner dans le Norfend, caracolant à travers les sous-bois, pataugeant dans les petites cuvettes boueuses pour débusquer les motos, puis les mener vers leurs mares.

Remontant du fief en ligne derrière Carl, venaient les garçons plus âgés – ceux qui avaient entre dix et quatorze ans – dont c’était la besogne de surveiller le bain des motos, avant d’assigner aux bêtes leur labeur quotidien. En dépit de tout, Carl demeurait le patron incontesté de ce groupe, et, comme il s’écartait du chemin le long d’une des bandelettes de terre séparant les sillons, les huit autres en faisaient autant, de sorte que tout le groupe marchait de front, suivant les bandes de blé en remontant la pente.

Carl se rappelait comment ce sol avait été lors du bourgeonnement, chaque sillon remblayé d’un mélange de crottes de moto, d’algues marines, de fiente d’oiseaux et de chaume. Les motos avaient prestement déposé leurs propres crottes toutes fraîches, mais, pour ce qui était des autres ingrédients, les jeunes filles plus âgées et les opaires avaient dû les extraire des étables, les racler sur les rochers et les récolter sur le rivage. Après quoi, les mamans traînaient péniblement lit après lit cette mixture depuis le fief, avant de la répandre et de l’enfoncer dans la terre avec leurs pioches. Il n’y avait pas de roues à Ham – excepté des symboles qui les représentaient – et donc ni voitures ni fourgonnettes, de sorte que les Hamsteriennes traçaient les longs sillons elles-mêmes – une équipe de six attelée à l’unique charrue de l’île, et son lourd soc en ferraillerie. À présent le blé mûrissant lui montait jusqu’aux genoux, et cette année la moisson paraissait s’annoncer bonne – non que Carl doive nécessairement être là pour voir les mamans la moudre sous l’antibrouillard de l’automne, leurs seins nus flairant la pierre chaude de leurs meules pendant qu’en nage, elles se courbaient à la tâche.

– Ouvaton, chef, dit Billi Brudi, attirant l’attention de Carl tandis qu’ils atteignaient la bandelette bordant le sillon suivant et sautaient ensemble par-dessus.

– À Niou London.

– Ouvaton, chef, intervint à son tour Sam Brudi – et son frère Billi carillonna :

– À Niou London.

Alors Gari Edduns proféra la salutation, et Peet Bulluk entonna le répons – et ainsi de suite le long du rang. À eux neuf, les garçons représentaient les six familles de Ham: les Brudi, les Funch, les Edduns, les Bulluk, les Ridmun, et les Dévúsh. De bons, de solides noms inglais – tous issus du Livre, tous établis sur Ham depuis un temps immémorial, aussi enracinés que l’écorcelisse et le feuillafronce.

Au sommet de la pente, la terre formait une corniche tranchante, qui descendait abruptement en étroites terrasses jusqu’aux eaux de Hel Bä. En haut d’un tertre sur l’autre bord de l’eau se dressait l’une des cinq tours rondes que les Hamsters appelaient les piaules des géants, dont les murs crevassés laissaient filtrer l’antibrouillard. Les compagnons de Carl, ayant atteint le bord du terrain communal, suivirent le fossé remontant jusqu’à la Layn, puis longèrent celle-ci sur trois cents pas en direction du sud, là où un bouquet de pins gardait les mares des motos. Carl se sépara du groupe et emprunta l’une des terrasses qui serpentaient autour de la baie jusqu’au pied de la tour. Ici, dans les décombres de beuton, quelques pommiers nabots avaient pris racine. Il trouva une dalle plate et s’assit.

De petites branches le heurtaient à travers son grossier T-shirt. Des papillons marron et blanc virevoltaient au-dessus d’un bouquet d’herbafeux. Des abeilles descendaient en gribouillis du massif d’épineuses qui barrait l’accès à la Ferbiddun Zön. Carl pistait les haltes à cul poisseux tandis qu’ils descendaient d’un pas chancelant au bord de l’eau, où des primegicles, des violaces et des tas d’autres fleurs poussaient entre les grosses tiges chevelues des herbacloques. À un jet de pierre dans la baie, le récif sous-marin d’algues et de Daveries faisait des remous et des tourbillons dans la houle paresseuse. Carl apercevait les coquilles rouge vif des crabes qui se rassemblaient sur le récif et, dans les hauts-fonds vaseux du lagon, de petits bancs de sprats rouillés qui dansaient.

Carl appuya sa tête contre une barre de vieille ferraillerie et contempla les dentelles délicates de lichen qui recouvraient le beuton à ses pieds – du mort vivant de plus mort que lui-même. Un sourd bourdonnement cliquetant le réveilla, et, scrutant l’un des pommiers, il vit que son tronc était assiégé par un essaim dense de mouches dorées qui déployaient et agitaient leurs ailes au maximum pour se gorger des rayons mégawatts de l’antibrouillard.

Quitter tout cela – comment serait-ce possible – cette maman-vie qui le câlinait tant?

Carl s’était rendu peut-être deux ou trois fois à cet endroit en compagnie de Salli Brudi – et cela était interdit. Ils auraient reçu une gifle de leurs papas et une rouste encore plus violente du Chauffeur s’ils avaient été découverts. La dernière fois, elle avait ôté brusquement son couvretruc pour l’enrouler comme un turban autour de sa jolie tête rousse. Comme elle se penchait en avant, le col de son T-shirt bâilla, révélant ses petits tétons; Carl comprenait cependant qu’il n’y avait là-dedans aucune vanité chellienne – Salli était trop jeune. Elle tenait dans sa main une Daverie: celle-ci était de la taille d’un doigt de bébé, une lamelle plate, de couleur noire, entaillée d’une légère marque.

– kèske tu pense, Carl, lui demanda-t-elle, vrè ou joujouesque?

Carl lui prit la Daverie; son pouce en parcourut le bord, jadis dentelé mais rendu à présent lisse par son errance millénaire dans le lagon depuis le MadeinChina. Il regarda attentivement la marque en quête des formes des phoniques.

– Vis’ici, Sal, dit-il, lui faisant signe de se rapprocher, y a un éd, visetuici, et ces lignes doiv’ête… Jeu sèpa… des sons ou kèk’chose… p’tête.

– Joujouesque, alors? Elle était déçue.

– Joujouesque, padedoute.

Il la jeta sans hésiter loin d’eux, et elle vrombit en l’air quelques instants comme un sycamort avant de tomber dans l’herbe. Carl se remit en route – à quoi bon des rêves aussi bêtes ? Glissequeue et frottecul, kalinou hochebidon. Sal Brudi tu s’ra mise en cloque bien assez tôt par un d’ces affreu vieu chieurs… Non, il ferait mieux d’oublier, de l’oublier – et de rejoindre les mares. Quoi qu’il puisse arriver durant les jours prochains, il avait, à ce tarif, une besogne à accomplir, une besogne importante.

Quand Carl arriva, les autres gars circulaient entre les sept mares coniques, se déplaçant rapidement parmi les motos pour les embrasser et les câliner. Peet guidait Boysi par ses fanons en haut des marches escarpées de la mare la plus élevée.

– T’èmra ça kan tu s’ra dedan, Boysi, disait-il. T’sè koui, T’sè koui.

Boysi tourna son gros museau rose, et ses petits yeux bleus, enfoncés dans leurs plis de chair, scintillèrent de reconnaissance. Cawl! Cawl! beugla le moto, Cawl, vautre-toi ‘vec moa, vautre-toi ‘vec moa!

Carl partit d’un grand éclat de rire – il était impossible de rester triste longtemps quand on baignait les motos. La mère de Boysi, Gorj, était déjà à moitié submergée dans la mare d’à côté, s’ébrouant et formant de ses lèvres un tuyau pour asperger d’eau vert algue ses compagnons de mare. Des mains d’humains et des mains de motos jaillissaient au-dessus du parapet en terre, projetant comme des folles des arcs lave-glaces.

– Jeu peupa, cria Carl, jeu doi trouver Runti, C son tour, C son gran jour.

– Pour l’abattaze, pour l’abattaze ! Hack arrive, Hack arrive ! psalmodia la bête tandis qu’il gravissait les deux dernières marches d’accès à la mare, puis plongeait dedans entraînant Peet avec lui. Les autres motos reprirent ce cri:

– Pour l’abattaze, pour l’abattaze, Hack arrive, Hack arrive !

Alors que Carl doutait qu’aucun d’eux comprît vraiment ce qu’était l’abattage, les motos savaient qu’il était lié aux visiteurs attendus.

Même les plus petites mobylettes, telles que Chukki et Bunni, étaient conscientes de ce que les visiteurs apportaient avec eux. Après l’arrivée du groupe du Hack, au moins la moitié des garçons qui guidaient les motos seraient victimes de la fièvre du pédalo, de sorte que les bêtes seraient libres de croiser comme elles le désiraient, de circuler le long du sous-bois jusqu’aux prés-kariés, et même à l’intérieur des zones, où elles déroberaient les oeufs de mouette et se goinfreraient de champis. Les motos étaient des créatures sentimentales mais, si désolées qu’elles pussent être pour leurs guides, être débarrassées d’eux était une fête. On pouvait quotidiennement compter sur eux pour faire ce qu’on leur disait : Dniché c’te colonie d’rats, fouillé l’1térieur de c’te boi, Dbarrassé vou de c’te nonherbe. Cependant, quand on les laissait faire à leur guise, ils ne tardaient pas à simuler le jeu de la bête à deux dos, ce qui pouvait fort bien mener à la motorage. Alors ils étaient pris de folie, piétinant les parois de leurs propres mares, ou faisaient même irruption dans les piaules des Hamsters. Tous les ans, un ou deux des mâles les plus fringants devaient être châtrés.

Pour commander ce livre :

AMAZON.fr - FNAC.com - ABEBOOKS.fr - PRICEMINISTER.com


Présente édition : traduit par Robert Davreu, Editions de l’Olivier, 19 août 2010, 539 pages

 

Commentaires

Voilà une des nouveautés de cette rentrée qui me tente beaucoup et qui me donnera l'occasion de découvrir cet auteur légèrement atypique.

Écrit par : SBM | mardi, 24 août 2010

Ce livre en vaut vraiment la peine !

Écrit par : Marc | mardi, 24 août 2010

J'aime beaucoup l'idée de départ même si je ne suis d'habitude pas très SF. Le mélange des genres a également très sympa. Bref je note et j'essaierai de ne pas l'oublier dans le tourbillon de la rentrée.

Écrit par : zarline | mardi, 24 août 2010

Si l'idée de base est très SF (société post-apocalyptique etc.), le roman n'emprunte pas à ce genre tous ses codes. La SF, ici plus qu'ailleurs, ne sert qu'à mieux exprimer les idées de l'auteur. Il ne faut donc pas que ce côté SF empêche quelqu'un de découvrir ce livre.

Écrit par : Marc | mardi, 24 août 2010

Les commentaires sont fermés.