dimanche, 22 août 2010

Madame Chrysanthème - Pierre Loti - 1887

bibliotheca madame chrysantheme pierre loti.jpgLe 9 juillet 1885, dès son arrivée à Nagasaki, Loti épouse par contrat d'un mois renouvelable, une jeune ). Le 12 août, âgé de 35 ans, il quitte Nagasaki. Ce mariage auquel les parents ont donné leur consentement a été arrangé par un agent et enregistré par la police locale. Il ne dure que le temps du séjour et la jeune fille pourra par la suite se marier avec un Japonais. Cette pratique peut paraître curieuse mais elle est alors courante au Japon, même si elle s’avère coûteuse pour l'étranger. Le mariage est arrangé par un agent, enregistré par la police locale, et ne durera que le temps du séjour. C’est une pratique étrange, mais bien commune au Japon d’alors.
Pierre Loti va alors vivre avec sa jeune épouse dans une petite maison japonaise, en plein pays des fleurs et des lanternes, fréquentant les maisons de thé et les fêtes des temples,en compagnie de « frère Yves » et des mousmés qui, à l'exemple de Mme Chrysanthème, ont fondé avec des Européens des ménages éphémères. Mais Pierre Loti s’y ennuie et découvre vite que l’amour de Madame Chrysanthème ne repose que sur un contrat. Comment aurait-il pu en être autrement ? ...

Pierre Loti, par ses nombreux textes a fait découvrir le monde à ses lecteurs comme nul autre avant lui. Ici,, avec Madame Chrysanthème, il s’attaque au Japon, et à ses moeurs si étrangères pour les Européens de l’époque. Entre faux carnet de voyage et faux roman de moeurs, ce texte de Pierre Loti est un peu tout à la fois. aucune aventure réelle à suivre, sinon celle d’un mariage insensé  et condamné d’avance à l’autre bout du monde. Mais encore, comme l’auteur le signale lui-même, le roman parle avant tout de lui, du Japon et de l’effet qu’a porduit ce pays sur lui. Il s'agit donc avant tout d'impressions peintes : des tableaux décrits, une galerie de portraits, des scènes de vie à Diou-djen-dji. Et la ville est bien l'un des personnages principaux de ce récit : le Nagasaki d'avant la Seconde Guerre mondiale, aujourd’hui complètement disparu , et que le témoignage de Loti restitue en partie (pour rappel la ville de Nagasaki a été complètement détruite en 1945 par une bombe atomique américaine). Un certain nombre de personnages y sont bien décrits tel Okané-San et sa famile : son cousin pauvre le Djin 415, le plus rapide des hommes-coureurs traînant des petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent, la mère d’Okané-San, Madame Renoncule, son petit frère Bambou, et aussi toutes ses soeurs. Il y a M. Kangourou, l'entremetteur de mariage, M. Sucre et Madame Prune, leurs propriétaires, Oyouki, leur fille de 15 ans, Madame Très-Propre, la vendeuse de lanternes, Madame l'Heure, la marchande de gaufres, Matsou-San et Donata-San, les chefs bonzes du temple de la Tortue Sauteuse, le photographe de renom, les tatoueurs... Il y décrit aussi ces rites et lieux bien particuliers décrits avec grand soin et de nombreux détails : es maisons, les jardins, les montagnes, le cimetière, la baie, les salons de thés, les temples… ; les petites mousmés (les jeunes femmes japonaises) et leurs costumes ; les rituels du repas et du bain ; les bruits que font les insectes, le roulement des panneaux de bois et la petite pipe que les femmes tapotent tous les soirs pour la vider.
Mais le pays ne lui plaît guère, en commençant par ce mariage. Etrangement les Chrysanthèmes symbolisent pourtant le coeur humain, la précarité de la beauté et l’amour fidèle. Le reste de la société, il la voit de haut, sans jamais réussir à s’y mêler. Il observe tout, tente de tout expliquer, mais le regard qu’il en laisse reste hautain et n’ voit que des étrangetésc et bizarreries par rapport à ce qu’il connaît en Occident.

Il n’empêche que Madame Chrysanthème, tel un carnet de voyage d’un autre temps fait à l’autre bout du monde, ne peut qu’intéresser tous les passionnées du Japon, de voayages et littérature.

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Extrait : avant-propos et premier chapitre


Avant-propos

En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous un ciel plein d'étoiles.

Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions atterrir ; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.

— Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie...

— Ah ! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.

— Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de chat.

— Je la choisirai jolie.

— Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.

— Tu auras ta chambre chez nous.

— Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au milieu des jardins verts.

— Je veux que tout soit fleuri alentour ; nous habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu...

Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais manifesté l'intention de prononcer des vœux temporaires chez des moines de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.

Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.

— Et puis surtout, vivre un peu à terre, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la Chine et de la mort).

Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre ciel avaient rapidement changé : la Croix du Sud disparue avec les autres étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous vivifiait délicieusement, nous rappelait nos nuits de quart d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes...

Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières, à quelle distance effroyable !...

I

Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue, il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.

Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile pesant sur les eaux : c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.

Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous éloigner de lui.

La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.


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Présente édition : Editions Flammarion, 7 janvier 1993, 285 pages

Voir également :
- Aziyadé - Pierre Loti (1879), présentation
- Suleïma - Pierre Loti (1882), présentation
- Madame Chrysanthème - Pierre Loti (1887), présentation
- Au Maroc - Pierre Loti (1890), présentation
- Un pèlerin d'Angkor - Pierre Loti (1912), présentation et texte intégral

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