mardi, 13 juillet 2010

Un doux parfum de mort (Un dulce odor de muerte) - Guillermo Arriagas - 1994

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"Pris au piège, comme il l’était, d’un amour invisible, il ne pouvait plus revenir en arrière et nier sa romance sans passer pour un lâche et pour un homme qui n’avait rien dans le ventre. Il était désormais condamné à vivre comme réel ce passé imaginaire."


Ramon Castaños est un brave garçon vivant tranquillement dans le petit village de Lome Grande au Mexique. Tout le monde l’aime bien, surtout qu’il tient la gargote locale. Hélas toutefois il souffre d’un grave problème : il est timide. Et cela est d’autant plus grave qu’à Lome Grande un homme est tenu d’afficher sans cesse sa virilité, alors que lui n’arrive guère à exprimer quoi que ce soit.
Et il finira par le payer cher le jour où il retrouve une morte près de chez lui une fille de seize, nue et poignardée dans le dos. Personne ne sait trop bien qui est la victime, une certaine Adela dont les parents ne sont installés que depuis peu dans le village. Mais une rumeur court de suite : c’était la fiancée de Ramon.
L’intéressé n’a pas le courage de démentir, alors que la fille lui était totalement inconnue. Un coupable est tout désigné, même s’il est innocent, incapable d’avoir commis ce crime : de cela les gens s’en fichent pas mal. Il leur faut une vengeance… et le vengeur en question est vite trouvé : le fiancé épleuré qu’est Ramon.

L’écrivain mexicain Guillermo Arriaga s’est surtout rendu célèbre à travers le monde par ses scénarios pour le cinéma, tous très riches et originaux, dont les plus célèbres sont Amours Chiennes (2000), 21 grammes (2003) et Babel (2006), trois films réalisés par Alejandro González Iñárritu.
Paru en 1994 le roman Un doux parfum de mort est un excellent roman noir, emprunt de satire et de mélodrame, qui emmène le lecteur à l’encontre de la vie d’un paisible village perdu dans la campagne mexicaine ,le lendemain d’un crime atroce. Un jeune homme timide y est poussé par la pression sociale à commettre l’irréparable. Les rumeurs vont bons train, chacun y mettant un peu du sien aussi invraisemblable que cela peut paraître. Et l’intrigue est rondement menée sur un rythme effréné : de courts chapitres, plusieurs points de vue, de nombreuses révélations distillés peu à peu… On comprend parfaitement l’évolution du personnage principal, et l’on se passionne facilement pour toute cette affaire. Un fort humour noir imprègne également cette histoire, qui finalement aurait pu être une comédie, si le talent de l’écrivain n’en avait fait une puissante tragédie.

Un doux parfum de mort de Guillermo Arriagas est un roman noir poignant, qui de plus se lit d’une seule traite.

Un roman à découvrir !


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Extrait :

ADELA

Ramón Castaños époussetait le comptoir quand il perçut au loin un cri aigu. Il tendit l'oreille et ne discerna que la rumeur de la matinée. Il pensa qu'il s'agissait d'une de ces nombreuses gelinottes qui peuplaient le bois. Il poursuivit sa besogne. Il s'ap¬prêtait à nettoyer une étagère lorsque le cri jaillit de nouveau, cette fois proche et clair. Suivi d'un autre et d'un troisième. Ramón délaissa l'étagère et, d'un bond, sauta par-dessus le comptoir. Il sortit pour voir ce qu'il se passait. On était dimanche, de bon matin : personne, alors que les cris se répétaient, de plus en plus frénétiques. Il remonta la rue et distingua à quelque distance trois enfants qui couraient en braillant :

- Y'a une morte ! Y'a une morte !

Ramón s'avança vers eux, en arrêta un tandis que les deux autres s'égayaient dans le village.

- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

- On l'a tuée ! On l'a tuée ! brama le gamin.

- Qui ? Où ça ?

Sans répondre le garçon repartit dans la direction d'où il était venu. Ramon le suivit. Ils s'élancèrent le long du sentier qui conduisait à la rivière jusqu'à ce qu'ils débouchent dans un champ de sorgho.

- Là ! s'exclama l'enfant en sursautant, et il pointa l'index vers la lisière du champ.

Le cadavre gisait dans les sillons. A pas lents Ramon s'approcha, le coeur battant. La femme était nue, allongée sur le dos, baignant dans une flaque de sang. Il la regarda et ne put la quitter des yeux. A seize ans il avait souvent rêvé de contempler une femme nue, mais il n'avait jamais imaginé que ce serait dans ces conditions. Avec plus d'étonnement que de luxure ses yeux parcoururent la peau douce et inerte : c'était un corps jeune. Les bras étirés vers l'arrière et une jambe légèrement repliée, la femme paraissait dans l'attente d'une étreinte finale. L'image le troubla. Il déglutit et respira profondément. Il perçut l'arôme douceâtre d'un parfum floral bon marché. Il eut envie de tendre la main à la femme, de la relever et de lui dire d'arrêter de faire semblant d'être morte. Mais elle restait nue et immobile. Ramon ôta sa chemise - sa chemise du dimanche - et en couvrit le corps du mieux qu'il put. En s'approchant du visage, il la reconnut : c'était Adela, et on l'avait poignardée dans le dos.

Guidé par d'autres enfants, un attroupement de curieux arriva. Ils débouchèrent du sentier en vociférant et faillirent trébucher sur le cadavre. Le spectacle de la mort leur cloua le bec. Ils firent cercle en silence. Certains scrutèrent la morte à la dérobée. Ramon se rendit compte que le corps montrait encore sa nudité. Il coupa de ses mains des tiges de sorgho et couvrit les parties qui restaient exposées. Les gens l'observèrent étonnés, comme des intrus s'immisçant dans un rite privé.

Un homme gros et grisonnant se fraya un passage. C'était Justino Téllez, le délégué communal de Loma Grande. Il s'arrêta un instant sans oser franchir le cercle qui entourait Ramon et la morte. Il aurait préféré rester en marge, comme un simple participant de la petite foule. Mais il représentait l'autorité et devait donc intervenir. Il cracha par terre, fit trois pas en avant et échangea quelques mots avec Ramon que personne n'entendit. Il s'accroupit près du corps et souleva la chemise pour voir le visage.

Le délégué examina le cadavre pendant un long moment. Après quoi il le couvrit de nouveau et se redressa avec difficulté. Il fit claquer sa langue, sortit un mouchoir de la poche de son pantalon et épongea la sueur qui dégoulinait sur sa figure.

- Allez chercher une charrette, ordonna-t-il, il faut la ramener au village.

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Présente édition : Editions Points, 3 janvier 2008, 202 pages


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