mercredi, 09 juin 2010

L'employé - Jacques Sternberg - 1958

bibliotheca employe

"Dans la salle de bain, le plafond était bas, plombé, menaçant. L'océan arrivait jusqu'au grand mur (...). J'entrai dans l'eau après avoir consulté une carte des environs, qui m'indiqua que je devais me trouver un peu à gauche des Philippines. Je me laissai descendre au fond de cet abîme. Lorsque je m'arrêtai, après cinq heures de plongée, j'étais dans un pré. (...) Avais-je rejoint, par le fond des mers, l'Europe ? On peut le supposer, car une borne Michelin m'indiquait que je me trouvais à deux kilomètres d'Auxerre. ne connaissant pas du tout la région, je me perdis en trente secondes. Une première fois, j'eus la chance de me retrouver par hasard au coin d'une rue."

L’écrivain belge Jacques Sternberg (1923 - 2006) est souvent considéré comme l’un des grands noms de la science-fiction et du fantastique, son œuvre foisonnante et unique l’indiquant largement par ses nombreux titres remarquables.
Paru en 1958, le roman L’employé, quelque peu oublié aujourd’hui, se démarque encore de cette œuvre déjà tellement riche. Autour d’un narrateur (l’auteur lui-même) Jacques Sternberg nous décrit un quotidien tout à fait surnaturel en faisant totalement exploser toute la réalité autour. Et tout y passe, ce qui existe à peine et ce qui est totalement impossible. Plus rien n’est vrai, plus rien ne marche. L’espace se distord, le temps se dilate pour se contracter de suite après, tout bouge, flotte, se mêle dans un vertige  qui garde pour seule (in)certitude : « je change donc je suis ». Le lecteur se perd complètement dans cette irréalité, ne pouvant que subir cette fascinante explosion de tous les principes. Dans le final, terriblement prenant, on comprend finalement que de l’explosion de l’homme, il s’agît finalement plus d’une implosion personnelle de quelqu’un qui voit tout s’écrouler autour de lui, et cela durant cette énorme et longue minuter qui sépare 10h05 de 10h06.
Le texte par son style fantastique et inventif comme pas d’autre ne cesse de fasciner d’un bout à l’autre, et cela de manière de plus en plus croissante. Rare de voir de livre aussi prenant. Mais attention : si l’écriture ici émerveille à toute phrase, pas tout lecteur ne sera pris par cette chute vertigineuse tant elle est inhabituelle et difficile à cerner.

L’employé de l’écrivain belge Jacques Sternberg est un roman hors normes, tout à fait unique et qui impressionne d’un bout à l’autre. Dommage qu’il ait été quelque peu oublié aujourd’hui par le monde de l’édition (plus de réédition depuis 1989).

A (re-) découvrir de toute urgence !!!

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Extrait
:
quelques courts passages


- Votre nom, me dit-il, ne ressemble pas à votre photo.
- Ils n'ont pas été pris le même jour.
- En effet, le nom est beaucoup moins net. Il prête à équivoque, j'estime.
(p.62)

D'invisibles vitres se brisent, des tentacules striés de nerfs humains tentent d'échapper à des dangers imaginaires, des contours se distendent comme des élastiques. Partout des formes montrent les griffes, des fuites s'offrent des sols blêmes qui basculent, puis disparaissent, pendant que des hasards s'opposent aux sons, entamant des procédures subtiles avant de se dévorer à belles dents. Des théorèmes sans chiffres et sans preuves s'effondrent dans leur gratuité, des incidents perdus creusent la nuit comme des taupes et, tandis qu'une échéance se redresse du fond de sa déchéance, une coïncidence manque son coup, puis vacille pour aller s'enliser dans un vacarme privé de cause.
(p.135)

Je m'y fis ouvrir un compte fictif de 4.000.453 Frs. Je me signe un chèque couvrant cette somme. Mais on ne me remet que 53 Frs : entraîné au fond de quelque cataclysme abstrait, le chiffre 4 vient en effet de disparaître de la civilisation. Comme on pouvait le prévoir, cet incident en entraîne d'autres. Les mathématiques, privées du 4, se sont écroulées dans l'orthographe. L'univers n'est plus qu'une infernale explosion d’événements sournois et de réactions d'une incompréhensible violence.
(p.81)

A certains endroits, le parquet rejoignait presque le plafond, il fallait ramper tout en prenant garde aux passages où il n'y avait plus de sol.
(p.49)

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Présente édition : Editions Labor / Espace Nord, 10 novembre 1989, 166 pages

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