vendredi, 05 mars 2010

Les Misérables - Victor Hugo - 1862

bibliotheca les miserables

"Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles."

Fantine est une jeune mère célibataire, sans ressources et abandonnée par son amant alors qu'elle était enceinte de Cosette. Mais il est bien difficile de subvenir à ses besoins, et à ceux d'une jeune enfant, et cela d'autant plus pour une femme, en cette France du XIXe siècle, marquée par des injustices sociales immenses. N'ayant pas d'autre choix, la jeune mère décide de confier Cosette aux Thénardiers, un couple d'aubergistes peu scrupuleux, qui tenteront par tous les moyens de profiter da la jeune fille.
Pendant ce temps-là, Jean Valjean, un ancien forçat ayant recouvert sa liberté suite à une évasion tente de se réintégrer dans la société. Le crime qui lui a valu le bagne était d'avoir volé un pain. La justice s'est depuis acharné sur ce pauvre malheureux. Le policier Javert est d'ailleurs toujours à sa poursuite et s'est fait un point d'honneur de ramener au bagne celui qu'il considère comme un dangereux criminel. Sous la fausse identité de Madelin, la vie commence pourtant à sourire à Valjean. Il se lance dans le secteur de l'industrie et y fait fortune. Il devient même le maire de sa petite ville. C'est à ce moment qu'il rencontre Fantine, et qu'il décide de l'aider afin de se racheter de ses crimes. Mais Javert veille et ne tarde pas de le reconnaître. Pour Jean Valjean la fuite commence de plus belle, mais lassé par tout cela il n'a plus qu'un seul objectif : sauver et s'occuper de Cosette, malgré les obstacles...

Ce vaste roman qu'est Les Misérables est l'un des romans les plus populaires de la littérature française, un roman fleuve que Victor Hugo mettra quinze ans à écrire avant de le faire publier en mars 1862. Victor Hugo accordera lui-même à ce roman une importance majeure dans son œuvre, écrivant à son éditeur : Ma conviction est que ce livre sera un des principaux sommets, sinon le principal, de mon œuvre". Le roman a connu un succès incroyable en son époque et n'a cessé depuis de marquer les esprits. Son succès est tel que l'on ne compte plus aujourd'hui les multiples adaptations que ce soit au cinéma, à la télévision, en bande-dessinée et même en music-hall.
Victor Hugo s'attache ici à décrire la vie de quelques miséreux, des laissés pour compte de cette France du XIXe siècle et victimes de cette société injuste et inégale qui n'a que faire de ceux qu'elle laisse de côté, et se concentrant plus particulièrement au personnage de Jean Valjean, un ancien bagnard poursuivi pour un crime risible et qui se verra peu à peu détruire par le système judiciaire injuste et inhumain. Ce personnage n'est pas sans rappeler celui du condamné dans Le Dernier jour d'un condamné (1829), ou celui de Claude Gueux (1834). Ces deux romans résument d'ailleurs parfaitement les idées principales utilisées dans la vaste œuvre que sont Les Misérables.
De nombreuses choses ont déjà été dites à propos de ce livre, internet regorge d'analyses parfois très poussives à son sujet. De plus le roman connaît une telle célébrité que de nombreuses personnes en connaissent déjà de multiples développements sans jamais l'avoir lu. Et pourtant lire ce vaste texte de près de 2000 pages vaut amplement la peine, et malgré le temps qui passe, le roman garde toute son importance à la période actuelle qui voit sans cesse le social reculer et la vie devenir de plus en plus précaire. Cette œuvre magistrale est tout simplement unique, pleine de misère mais aussi d'espoir et d'amour. les personnages bien nombreux et toujours bien détaillées sont riches et attachants, l'histoire pleine de rebondissements, le suspense parfait. Certains passages peuvent toutefois paraître bien longs, Victor Hugo n'hésitants pas à fournir parfois de très longues descriptions sur certains thèmes de son époque. L'écriture est tout simplement magnifique, et entraîne par sa poésie le lecteur sans jamais le lasser.

Les Misérables de Victor Hugo, l'un des plus grands classiques de la litté&rature française, est un pour chef-d’œuvre, toujours d'actualité et accessible au public le plus large.

A redécouvrir !

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Extrait : Fantine: Livre Deuxième chapitre 1

I

Le soir d'un jour de marché


"Dans les premiers jours du mois d’octobre 1815, une heure environ avant le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d’inquiétude. Il était difficile de rencontrer un passant d’un aspect plus misérable. C’était un homme de moyenne taille, trapu et robuste, dans la force de l’âge. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage brûlé par le soleil et le hâle et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au col par une petite ancre d’argent, laissait voir sa poitrine velue ; il avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu usé et râpé, blanc à un genou, troué à l’autre, une vieille blouse grise en haillons, rapiécée à l’un des coudes d’un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.

La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.

Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés ; car ils commençaient à pousser un peu, et semblaient n’avoir pas été coupés depuis quelque temps.

Personne ne le connaissait. Ce n’était évidemment qu’un passant. D’où venait-il ? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui sept mois auparavant avait vu passer l’empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l’ancien bourg qui est au bas de la ville l’avaient vu s’arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l’extrémité de la promenade. Il fallait qu’il eût bien soif, car des enfants qui le suivaient le virent encore s’arrêter et boire, deux cents pas plus loin, à la fontaine de la place du Marché.

Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d’heure après. Un gendarme était assis près de la porte, sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L’homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme.
Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.

Il y avait alors à Digne une belle auberge à l’enseigne de la Croix-de-Colbas. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre, qui tenait à Grenoble l’auberge des Trois-Dauphins et qui avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l’empereur, beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. On contait que le général Bertrand, déguisé en charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et qu’il y avait distribué des croix d’honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l’empereur, entré dans Grenoble, avait refusé de s’installer à l’hôtel de la préfecture ; il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais, et il était allé aux Trois-Dauphins. Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. On disait de lui dans la ville : C’est le cousin de celui de Grenoble.

L’homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays. Il entra dans la cuisine, laquelle s’ouvrait de plain-pied sur la rue. Tous les fourneaux étaient allumés ; un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. L’hôte, qui était en même temps le chef, allait de l’âtre aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu’on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu ; sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d’Alloz.

L’hôte, entendant la porte s’ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans lever les yeux de ses fourneaux :

- Que veut monsieur ?

- Manger et coucher, dit l’homme.

- Rien de plus facile, reprit l’hôte. En ce moment il tourna la tête, embrassa d’un coup d’œil tout l’ensemble du voyageur, et ajouta : En payant.

L’homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit :

- J’ai de l’argent.

- En ce cas on est à vous, dit l’hôte.

L’homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s’asseoir sur une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées d’octobre y sont froides.

Cependant, tout en allant et venant, l’homme considérait le voyageur.

- Dîne-t-on bientôt ? dit l’homme.

- Tout à l’heure, dit l’hôte.

Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira le coin d’un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L’aubergiste dit un mot à l’oreille du marmiton, et l’enfant partit en courant dans la direction de la mairie.

Le voyageur n’avait rien vu de tout cela.

Il demanda encore une fois :

- Dîne-t-on bientôt ?

- Tout à l’heure, dit l’hôte.

L’enfant revint. Il rapportait le papier. L’hôte le déplia avec empressement, comme quelqu’un qui attend une réponse. Il parut lire attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin, il fit un pas vers le voyageur, qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines.

- Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.

L’homme se dressa à demi sur son séant.

- Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulez-vous que je paye d’avance ? J’ai de l’argent, vous dis-je.

- Ce n’est pas cela.

- Quoi donc ?

- Vous avez de l’argent…

- Oui, dit l’homme.

- Et moi, dit l’hôte, je n’ai pas de chambre.

L’homme reprit tranquillement :

- Mettez-moi à l’écurie.

- Je ne puis.

- Pourquoi ?

- Les chevaux prennent toute la place.

- Eh bien, repartit l’homme, un coin dans le grenier. Une botte de paille. Nous verrons cela après dîner.

- Je ne puis vous donner à dîner.

Cette déclaration, faite d’un ton mesuré, mais ferme, parut grave à l’étranger. Il se leva.

- Ah bah ! mais je meurs de faim, moi. J’ai marché dès le soleil levé. J’ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.

- Je n’ai rien, dit l’hôte.

L’homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux.

- Rien ! et tout cela ?

- Tout cela m’est retenu.

- Par qui ?

- Par ces messieurs les rouliers.

- Combien sont-ils ?

- Douze.

- Il y a là à manger pour vingt.

- Ils ont tout retenu et tout payé d’avance.

L’homme se rassit et dit sans hausser la voix :

- Je suis à l’auberge, j’ai faim, et je reste.

L’hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d’un accent qui le fit tressaillir :

- Allez-vous en.

Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement, et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer :

- Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque chose, j’ai envoyé à la mairie, et voici ce qu’on m’a répondu. Savez-vous lire ?

En parlant ainsi il tendait à l’étranger, tout déplié, le papier qui venait de voyager de l’auberge à la mairie et de la mairie à l’auberge. L’homme y jeta un regard. L’aubergiste reprit après un silence :

- J’ai l’habitude d’être poli avec tout le monde. Allez-vous-en.

L’homme baissa la tête, ramassa le sac qu’il avait déposé à terre, et s’en alla.

Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard, rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se retourna pas une seule fois. S’il s’était retourné, il aurait vu l’aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa porte, entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance et d’effroi du groupe, il aurait deviné qu’avant peu son arrivée serait l’événement de toute la ville.

Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.

Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l’aventure par des rues qu’il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s’il ne découvrirait pas quelque gîte.

La belle hôtellerie s’était fermée pour lui ; il cherchait quelque cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.

Précisément une lumière s’allumait au bout de la rue ; une branche de pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. Il y alla.

C’était en effet un cabaret ; le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.

Le voyageur s’arrêta un moment, et regarda par la vitre l’intérieur de la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L’hôte se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère.

On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d’auberge, par deux portes. L’une donne sur la rue, l’autre s’ouvre sur une petite cour pleine de fumier.

Le voyageur n’osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans la cour, s’arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la porte.

- Qui va là ? dit le maître.

- Quelqu’un qui voudrait souper et coucher.

- C’est bon. Ici on soupe et on couche.

Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe l’éclairait d’un côté, le feu de l’autre. On l’examina quelque temps pendant qu’il défaisait son sac.

L’hôte lui dit :

- Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer, camarade.

Il alla s’asseoir près de l’âtre. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue ; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce qu’on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l’habitude de la souffrance.

C’était d’ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette physionomie était étrangement composée ; elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. L’œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille.

Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant d’entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval à l’écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine cheminant entre Bras d'Asse et… (j’ai oublié le nom, je crois que c’est Escoublon). Or, en le rencontrant, l’homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait demandé de le prendre en croupe ; à quoi le poissonnier n’avait répondu qu’en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. L’homme était retombé dans ses réflexions.

Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur l’épaule de l’homme, et lui dit :

- Tu vas t’en aller d’ici.

L’étranger se retourna et répondit avec douceur.

- Ah ! vous savez ?…

- Oui.

- On m’a renvoyé de l’autre auberge.

- Et l’on te chasse de celle-ci.

- Où voulez-vous que j’aille ?

- Ailleurs.

L’homme prit son bâton et son sac, et s’en alla.

Comme il sortait, quelques enfants, qui l’avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l’attendre, lui jetèrent des pierres. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton ; les enfants se dispersèrent comme une volée d’oiseaux.

Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche. Il sonna.

Un guichet s’ouvrit.

- Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette, voudriez-vous bien m’ouvrir et me loger pour cette nuit ?

Une voix répondit :

- Une prison n’est pas une auberge. Faites-vous arrêter, on vous ouvrira.

Le guichet se referma.

Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et ces haies, il vit une petite maison d’un seul étage dont la fenêtre était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. C’était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit drapé d’indienne imprimée et un berceau dans un coin, quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche, le broc d’étain luisant comme l’argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme d’une quarantaine d’années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l’enfant riait, la mère souriait.

L’étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu’il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.
Il frappa au carreau un petit coup très faible.

On n’entendit pas.

Il frappa un second coup.

Il entendit la femme qui disait :

- Mon homme, il me semble qu’on frappe.

- Non, répondit le mari.

Il frappa un troisième coup.

Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu’il ouvrit.

C’était un homme de haute taille, demi-paysan, demi artisan. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu’à son épaule gauche, et dans lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à poudre, toutes sortes d’objets que la ceinture retenait comme dans une poche. Il renversait la tête en arrière ; sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d’épais sourcils, d’énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du visage en museau, et sur tout cela cet air d’être chez soi qui est une chose inexprimable.

- Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites, pourriez-vous ? En payant.

- Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis.

L’homme répondit :

- J’arrive de Puy-Moisson. J’ai marché toute la journée. J’ai fait douze lieues. Pourriez-vous ?

En payant.

- Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu’un de bien qui payerait. Mais pourquoi n’allez-vous pas à l’auberge ?

- Il n’y a pas de place.

- Bah ! pas possible. Ce n’est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous allé chez Labarre ?

- Oui.

Le voyageur répondit avec embarras :

- Je ne sais pas, il ne m’a pas reçu.

- Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut ?

L’embarras de l’étranger croissait. Il balbutia :

- Il ne m’a pas reçu non plus.

Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s’écria avec une sorte de frémissement :

- Est-ce que vous seriez l’homme ?

Il jeta un nouveau coup d’œil sur l’étranger, fit trois pas en arrière, posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur.

Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l’homme ?… la femme s’était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras, et s’était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l’étranger avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas : Tso-maraude.

Tout cela se fit en moins de temps qu’il ne faut pour se le figurer. Après avoir examiné quelques instants l’homme comme on examine une vipère, le maître du logis revint à la porte et dit :

- Va-t’en.

- Par grâce, reprit l’homme, un verre d’eau.

- Un coup de fusil ! dit le paysan.

Puis il referma la porte violemment, et l’homme l’entendit tirer deux gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit de barre de fer qu’on posait parvint au dehors.
La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la lueur du jour expirant, l’étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. Il s’approcha de la hutte ; elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que c’était en effet le logis d’un cantonnier ; il souffrait du froid et de la faim ; il s’était résigné à la faim, mais c’était du moins là un abri contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c’était d’ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des courroies. En ce moment, un grondement farouche se fit entendre. Il leva les yeux. La tête d’un dogue énorme se dessinait dans l’ombre à l’ouverture de la hutte.

C’était la niche d’un chien.

Il était lui-même vigoureux et redoutable ; il s’arma de son bâton, il se fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans élargir les déchirures de ses haillons.
Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le dogue en respect, d’avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d’escrime appellent la rose couverte.

Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu’il se retrouva dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit sur une pierre, et il paraît qu’un passant l’entendit s’écrier:

- Je ne suis pas même un chien !

Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville, espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s’y abriter.

Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha autour de lui. Il était dans un champ ; il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues.

L’horizon était tout noir ; ce n’était pas seulement le sombre de la nuit ; c’étaient des nuages très bas qui semblaient s’appuyer sur la colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme la lune allait se lever et qu’il flottait encore au zénith un reste de clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d’où tombait sur la terre une lueur.

La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet particulièrement sinistre, et la colline, d’un pauvre et chétif contour, se dessinait vague et blafarde sur l’horizon ténébreux. Tout cet ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni sur la colline qu’un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur.

Cet homme était évidemment très loin d’avoir de ces délicates habitudes d’intelligence et d’esprit qui font qu’on est sensible aux aspects mystérieux des choses ; cependant il y avait dans le ciel, dans cette colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si profondément désolé qu’après un moment d’immobilité et de rêverie, il rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble hostile.

Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu’on a démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville.

Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les rues, il recommença sa promenade à l’aventure.

Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la place de la Cathédrale, il montra le poing à l’église.

Il y a au coin de cette place une imprimerie. C’est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l’empereur et de la garde impériale à l’armée, apportées de l’île d’Elbe et dictées par Napoléon lui-même.

Épuisé de fatigue et n’espérant plus rien, il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie.

Une vieille femme sortait de l’église en ce moment. Elle vit cet homme étendu dans l’ombre.

- Que faites-vous là, mon ami ? dit-elle.

Il répondit durement et avec colère :

- Vous le voyez, bonne femme, je me couche.

La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise de R.

- Sur ce banc ? reprit-elle.

- J’ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l’homme ; j’ai aujourd’hui un matelas de pierre.

- Vous avez été soldat ?

- Oui, bonne femme. Soldat.

- Pourquoi n’allez-vous pas à l’auberge ?

- Parce que je n’ai pas d’argent.

- Hélas, dit madame de R., je n’ai dans ma bourse que quatre sous.

- Donnez toujours.

L’homme prit les quatre sous. Madame de R. continua :

- Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité.

- J’ai frappé à toutes les portes.

- Eh bien ?

- Partout on m’a chassé.

La « bonne femme » toucha le bras de l’homme et lui montra de l’autre côté de la place une petite maison basse à côté de l’évêché.

- Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes ?

- Oui.

- Avez-vous frappé à celle-là ?

- Non.

- Frappez-y."

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Voir également :
- Bug-Jargal - Victor Hugo (1826), présentation
- Le dernier jour d’un condamné - Victor Hugo (1829), présentation et extrait
- Lucrèce Borgia - Victor Hugo (1833), présentation
- Claude Gueux - Victor Hugo (1834), présentation et texte intégral

Présente édition : Editions Livres de Poche, 02 décembre 1998, tome 1 : 992 pages et tome 2 : 1056 pages

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