mardi, 23 février 2010

Le tueur venu du Centaure - Jacques Barbéri - 2010

bibliotheca le tueur venu du centaure

Un ex-flic s'exprimant en latin confie à la détective privée Karen Novalsky une mission particulière : retrouver sa moitié schizophrène disparue sans laisser de trace. Par besoin d'argent la privée va accepter cette drôle de mission, et une fois dessaoulée, Karen va enquêter avec comme seul indice une photo de la moitié disparue avec un nom inscrit à l'arrière. En contactant ses anciens amis de la police, elle est vite mise sur une autre piste, celle du cadavre d'un homme, haut responsable des forces de l'ordre. Mais, de plus, elle découvre qu'elle n'est guère seule sur cette piste...
Mais là n'est pas tout. Sur Europe une révolte des modz est en train de se préparer. L'astronaute Abraham Flighenstein est de retour de la nébuleuse de la Tarentule après un voyage de plus de mille ans. Un ingénieur de la Compagnie de Navigation est retrouvé mort, un jeu recréant un monde virtuel fait de plus en plus débat ... et pleins d'autres choses qui à priori n'ont aucun rapport mais semblent cacher une origine commune aux conséquences plus vastes et bien plus terribles pour l’Univers. Car si une Danseuse a pris la peine de quitter la fin des temps pour venir mettre de l'ordre du côté de Narcose, c'est que toute la Structure dans son ensemble est en danger...

Le tueur venu du Centaure est le troisième volume du tryptique de Narcose de Jacques Barbéri, après Narcose (1989) et La Mémoire du crime (1992), tous trois publiés en 2010 aux éditions La Volte, un éditeur décidément spécialisé dans une littérature hors normes. Il ne s'agît guère de suites, mais il peut s'avérer parfois difficile de se plonger dans le troisième sans connaître les deux précédents, tant l'univers créé par l'écrivain français Jacques Barbéri est riche et surprenant.
Et cela à plus d'un titre. Déjà par le mélange des genres entre une science-fiction déjantée et le roman noir, pur noir, genres dans lesquels Barbéri détourne avec joie tous les codes. Puis par les multiples inventions omniprésentes qui créent un univers complètement fantaisite et dingue, envoûtant même et toujours rigoureux dans sa folie; un univers que l'on découvre au fur et à mesure décrit par de nombreux points de vue différents d'une vaste galerie de personnages tout à fait atypiques. Et enfin par l'écriture très originale et vivante de l'auteur qui emporte le lecteur dans cette succession de bizarreries.
Mais chez Barbéri toutes ces bizarreries donnent un sens et se construisent de façon rigoureuse. Rien n'est simple, les histoires s'emmêlent. Parfois on ne comprend plus grand chose, on se perd, avant que tout s'éclaircisse à nouveau. Car chez Barbéri la réalité n'est pas ce que l'on croit être : déjà il est question de réalités virtuelles, voire parallèles, ensuite chaque niveau de réalité est encore altéré par les différentes perceptions des différents personnages pas toujours très clairs dans leur tête. Et le tout donne une mise en abîme d'une rare efficacité dans laquelle le lecteur se perdra à cœur joie. Hélas le lecteur peu persévérant pourra s'y perdre définitivement et ne réussira guère à accrocher à cet étonnant roman.

Lire Le tueur venu du Centaure s'apparente plus à une aventure littéraire et mentale dans un univers déconcertant où se côtoient tous les rêves et cauchemars les fantaisistes de la société.

Le tueur venu du Centaure est un roman de science-fiction exceptionnel, original à plus d'un titre, qui ne plaira certes pas à tout le monde mais en étonnera plus d'un.

A découvrir !

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Extrait : premières pages

Variations

Ils observaient l’océan du temps, les vagues, les tourbillons ,les tempêtes et les tornades. Ils laissaient faire, souvent, mais parfois, juste pour éviter que le chaos ne prenne trop ses aises, lorsque des pans de la Structure s’agglutinaient dangereusement en un frottement de branes et de cordes, d’étincelles quantiques qui risquaient de mettre le feu aux poudres de la Structure, ils décidaient d’intervenir et envoyaient une Danseuse.



Une femme, le lieutenant Katleen Slobovtna, 1,72 m, 53 kilos, 90-60-90, cheveux platine, yeux verts, nez fin, légèrement retroussé, lèvres pulpeuses, se glisse dans une coque à viande et coiffe un dériveur synaptique.

Un homme, Solar Benett, travaillant comme ingénieur à la Compagnie Autonome de Navigation InterStellaire et dont le charisme n’arrive pas à la cheville de celui du lieutenant Slobovtna lui prodigue quelques conseils.

— À Casablanca, tout bouge, sans cesse. C’est un effet de la double mémoire. Vous comprenez ?

Katleen l’écoute à peine. Comme toutes les héroïnes, elle sait qu’elle a en permanence une chance sur deux de mourir, même au cœur d’une explosion nucléaire. C’est pour cela que les héros préfèrent affronter des dangers impressionnants plutôt que de traverser la rue ou faire un barbecue. Les risques sont les mêmes. Une chance sur deux. Mais cela veut également dire que les héros sont mortels, et ça, Katleen a l’air de l’oublier.

Il y a également dans la pièce le lieutenant David Mills de la brigade des corps et l’ingénieur Helen Mortensen de la brigade technique. Signes particuliers : un supionar enlacé autour du cou pour le premier et une profusion d’incrustations peaucières de type semi-vivant pour la seconde.

Un écran mouchoir punaisé au mur affiche l’activité́ cérébrale du lieutenant Slobovtna, qui ferme les yeux et plonge.

— Pas bon, ça, murmure Solar Benett, en entortillant nerveusement sa queue de babouin. Risque de feed-back.

Effectivement, rien de pire ne pourrait arriver mais il est probablement trop tôt pour en dire plus car l’instant présent est ailleurs. Sur Europe, plus précisément...



L’air est vert, épais, presque gluant. Des marais s’étendent à perte de vue. Délimités en bassins par des plantations d’arbres-bouteille dont les racines plongent dans la vase. Sous une eau opalescente aux iridescences dorées ondule un inextricable tapis d’algues perlières aux reflets bleutés. L’architecture parfaite des bassins de culture est brisée çà et là par les villes flottantes des modz, et les guérites des gardiens.

Zoom sur une guérite qui plante ses pattes graciles dans la vase bleu et or de quatre bassins contigus, à l’intersection de deux haies d’arbres-bouteille...

— La terraformation, c’est de la merde, lance un jeune stagiaire du nom de Marek Khalan à son milicien instructeur. On transforme une planète morte en planète invivable.

L’autre le regarde en plissant un œil, signifiant grosso modo « Qu’est-ce que tu me chantes là petit con ? »

— Qu’est-ce que tu me chantes là, petit con ? (Bingo.) C’est parce que cette planète est invivable que t’as — peut-être — une chance de ramasser du fric.

— Je disais ça juste pour parler...

— Ouais... Eh bien choisis un autre sujet de conversation. Le boulot, c’est sacré. On en chie un peu, mais on est les rois. On fait ce qu’on veut, tu piges ? Si un modz t’emmerde, tu lui casses la gueule. Et si tu as envie de tirer un coup, tu appelles une femelle et elle te suce.
Le stagiaire fait des yeux ronds.

— Enfin, si t’es pédé, tu peux toujours appeler un mâle !

Les yeux du stagiaire s’agrandissent encore plus.

— Mais... Le milicien éclate de rire.

— Je plaisante... je plaisante... Je vois bien que t’as pas l’allure d’une tarlouze, même si tu as tendance à réfléchir un peu trop.

Le stagiaire secoue la tête.

— Vous cherchez à m’épater, c’est ça ?

Le milicien s’approche de la rambarde. Il pose une main gantée sur la glissière en bois, qui fait entendre un bruit spongieux. Le taux d’humidité́ doit avoisiner les 99 % et la moindre plaie met des mois à cicatriser. D’où les combinaisons intégrales obligatoires. La Teratek n’a pas envie de gaspiller de l’argent pour soigner ses employés. Toute blessure est synonyme de licenciement. C’est inscrit en grosses lettres dans le contrat d’embauche.

Les modz, eux, n’ont pas de contrats. Ce sont des sous-hommes, des transgènes, et ils peuvent crever.

La journée de ramassage est terminée. Une interminable file d’individus, mâles et femelles confondus, s’extirpe des marais de plantations pour rejoindre la zone de marécages sauvages où ils ont établi leur ville. Enfin, si on peut appeler « ville » un tas de cahutes flottantes en algues tressées.

Ramon Cortez ne les a jamais comptées, sinon le chiffre lui aurait donné le vertige et il aurait compris que les modz se révolteraient tôt ou tard, une histoire qu’il nous faudra probablement raconter lorsque le coup de force du révérend Flighenstein se sera paré des couleurs du mythe. Pour l’instant, Ramon Cortez, milicien en faction à la guérite 154, pose une main sur la rambarde en bois gonflée d’eau, serrant fermement l’autre sur la crosse de son borden physiotraceur.

Il regarde les modz passer en dessous de lui.

— Eh ! toi ! Une femelle aux écailles dorsales qui tirent vers le jaune et à la soie ventrale
rougeâtre lève la tête vers lui d’un air interrogatif.

— Oui, toi, monte ! La femelle se tourne vers le mâle qui la suit, comme pour demander son
assentiment.

— C’est moi qui commande ici. Personne d’autre n’a d’avis à donner. Monte tout de suite ! C’est un ordre... Ramon Cortez rentre dans la guérite.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? demande le stagiaire Khalan, passablement inquiet.

— Tu veux être épaté́ ? Eh bien tu vas en avoir pour ton argent.
La modz s’avance timidement dans la guérite. Cortez la bouscule.

— Tu as volé une perle ! s’indigne-t-il après avoir fouillé la modz. (Il fait rouler une petite bille bleue dans la paume de sa main.) Tu sais ce que ça signifie.

Les écailles frontales de la modz cliquettent.

— Je n’ai rien volé. C’est toi qui as fait semblant de la sortir de ma bourse à cueillette.

Cortez se tourne vers le jeune stagiaire.

— Tu entends ce qu’elle ose dire ? C’est moi qui ai volé cette perle !

— Je n’ai pas dit ça, je... La gifle claque violemment le visage de la modz, faisant gicler quelques gouttes de sang sur la combinaison du jeune stagiaire.

— Bordel ! Ramon Cortez saisit le poignet de la modz et le lui tord légèrement.

— Tentative de vol plus rébellion, t’es pas tirée d’affaire. Un an de cage minimum. Alors si tu veux que je passe l’éponge, tu sais ce qu’il te reste à faire...

Ramon Cortez débraguette sa combinaison en latex.

— Vous êtes pas obligé de m’épater, chef !

— Ta gueule. C’est plus une question d’épate. C’est ta première leçon de survie. La modz fait un mouvement subreptice. Ramon Cortez l’enregistre à peine et sent juste une petite brûlure. Il porte la main à sa joue et la ramène avec un peu de sang au bout des doigts.

— La salope, elle m’a griffé ! Il est à la fois en rage et anéanti.

— Putain de bordel de merde, elle m’a niqué la joue. Il jette son arme au stagiaire qui la saisit de justesse au vol puis secoue violemment la modz par les épaules.

— Tu veux me faire virer... C’est ça, hein ? Salope...

Il la gifle une seconde fois, plus violemment que la première. La modz est sonnée et ne réagit pas lorsqu’il l’allonge sur la banquette de repos. Il lui arrache sa bourse de cueillette et fait rapidement glisser son short en cuir.

Khalan essaie vaguement de dire quelque chose, mais aucun son ne sort de sa gorge aux muscles tétanisés.

Ramon Cortez pénètre violemment la modz. La jeune femme reprend conscience en hurlant.

— Bordel de merde..., réussit à hoqueter le stagiaire.

— Ah tu as voulu me faire virer ! grogne Cortez en percutant de toutes ses forces le bassin de la modz.

Il lui bloque la bouche d’une main et écarte ses fesses de l’autre.

Le stagiaire voit du coin de l’œil un mâle enjamber la balustrade et il affermit sa prise sur le borden.

Cortez arc-boute sa poitrine pour décharger son foutre dans le ventre de la modz et aperçoit la silhouette écailleuse qui fonce sur lui. Le stagiaire suit la trajectoire du modz, le borden pointé sur son crâne.

Cortez se retire de la modz à bout de souffle, ridicule pantin à la verge enduite d’une pâte rosée, mélange de sperme et de sang.

La modz hoquette, la bouche ouverte à la recherche d’air. Mais tous ses organes se sont desséchés sous la douleur et la honte et elle ne parvient à libérer qu’un fragile gémissement fibreux.

Le modz bondit...

— Mais tire, bordel, tire ! hurle Cortez.

Khalan a toujours la tête du modz en ligne de mire, mais son doigt est comme soudé à la gâchette. À la fois fasciné et horrifié. Statue de pierre étrangère au monde des vivants. Il ne peut croire ce qu’il vient de voir. Ou plutôt ne le veut pas. Un humain ne peut pas être aussi hideux. Oui, hideux, il ne trouve aucun autre terme pour qualifier son instructeur.

Le modz atterrit sur Cortez et emprisonne aussitôt sa gorge entre ses mains palmées. Cortez déploie tout ce qui lui reste d’énergie pour se libérer de l’étreinte du modz, mais seule sa verge en bénéficie, en une ultime et ridicule érection. Son visage passe du rouge au bleu, puis devient terreux. Celui de Khalan a pris la couleur de la craie.

Le modz lâche le corps de Cortez et se tourne vers lui. Son regard noir s’encadre dans le viseur et ses pupilles lancent un cri silencieux :

Comme partout dans le monde où sévit la guerre, la colonisation, l’esclavage, l’homme ne se lasse pas de prouver qu’il est la pire saloperie de la création !

Et le jeune stagiaire appuie sur la gâchette.


Dans un autre présent — vues de la fin des temps, quelques dizaines, centaines ou milliers d’années ne sont que poussières perdues dans le labyrinthe infini de la Structure —, l’ingénieur Garine supervise l’implantation de la Porte au cœur du mythopoïos. Pour ceux qui ne suivraient pas l’actualité́ et ne connaîtraient rien du scandale lié à la compagnie Isis et ne sauraient donc pas que le mythopoïs est un univers virtuel engendré par un ordinateur végétal, laissons parler le professeur Anton Ravon. « Aux labos de la Plaie tripartite, nous avons mis au point un ordinateur moléculaire naturel dont la “graine” est un hybride, une symbiose entre une variété́ de jacinthe d’eau et une algue rouge, qui se développe en filet de pêcheur. Il y a donc prolifération, création d’un réseau d’interconnexions aléatoires. Une petite partie du réseau, que l’on pourrait vulgairement appeler la tête est utilisée pour la programmation. Pour simplifier : une première couche de molécules transforme les signaux électriques ou lumineux en messagers. Ces messagers sont sélectivement reconnus par la deuxième couche, les enzymes, et transformés. Les enzymes de la troisième couche identifient les messagers transformés, et produisent un signal en sortie. Le “corps” de l’ordinateur s’étend sur plusieurs hectares. Il réagit donc aux stimuli extérieurs. Ce qui devrait rendre toute programmation impossible. Mais l’ordinateur est vivant et, probablement via un tropisme symbiotique, coopérant. »

La Porte, quant à elle, est constituée d’un encadrement métallique de deux mètres cinquante de haut sur un mètre cinquante de large et d’un rideau opalescent qui laisse deviner la silhouette du paysage derrière, en l’occurrence la jungle inextricable du mythopoïos.

Ce pourrait être une porte typique d’une région pauvre et chaude où l’aération et le coût de fabrication priment sur l’intimité́.

Mais elle porte un P majuscule. Et c’est capital. Ou mieux, c’est tout un monde...

L’ingénieur Garine tapote le montant comme pour en vérifier la solidité́. Ses canines de machairodus lui donnent en permanence l’air d’être sur la défensive.

L’ingénieur Malcolm Raguz lui lance un sourire de sa gueule d’hyène.

— Même un gamin serait capable d’en installer une. Rassurez-vous, nous n’aurons aucun souci avec la Porte centaurienne.

— Je n’en doute pas. Mais je m’inquiète toujours sur les conditions de sécurité́ de notre système. Nous allons ouvrir une porte sur l’immensité́ de l’espace...

— Vous avez peur d’être cambriolé ? ironise Raguz.

— Non, je redoute simplement l’insouciance des crétins de votre espèce.

— Je ne faisais que plaisanter...

— Eh bien ce n’est pas le moment.

— Un problème, ingénieur ?

Silhouette en complet brouillé, fantôme en habit de feuillage, fée aux ailes de nuage, horla évanescent, ectoplasme déliquescent, Anima est tout cela, mais surtout une I.A. chargée de cultiver des champs d’algorithmes aseptisés, là où poussent d’ordinaire de folles herbes grouillant d’insectes et de lézards. Le mythopoïos était vivant. Anima l’a rendu intelligent.

— Juste un doute sur l’imperméabilité́ des lieux.

Anima prend l’apparence d’un vieux professeur de maths. Tignasse blanche, épaisse moustache, front large et dégarni, petits yeux noirs pétillant d’intelligence et de malice.

— Imaginons qu’un extraterrestre animé de mauvaises intentions franchisse à l’instant cette Porte. Que fait-il ?

— Il nous tue, suggère Raguz. Garine le foudroie du regard.

— Imaginons également que nous ne sommes pas là, précise Anima sans ciller.

Eh bien, cet extraterrestre se retrouve prisonnier du mythopoïos et n’a pas d’autre choix que de rebrousser chemin.

— Et s’il décide de rester ?

— Il nous faudra alors le contraindre à partir.

— Et s’il est plus fort que nous ?

— Eh bien, soit nous condamnons définitivement le mythopoïos, soit, si le danger qu’il représente est vraiment extrême, nous détruisons l’ordinateur moléculaire et cet univers disparaît, entraînant tout ce qu’il contient dans la non-existence. Mais à mon humble avis, aucun extraterrestre ne franchira cette Porte. La probabilité́ pour que...

— Inutile de me faire un cours, je connais les chiffres. Mais le général Borges est paranoïaque et...

— Sinon il ne serait pas général, le coupe Raguz. Garine le foudroie à nouveau du regard.

— On vous paie pour raconter des conneries ou vous faites ça par plaisir ?

Bon, je répète, le général Borges est parano et, au moindre bug, la Compagnie en prend pour son grade et les têtes vont sauter les unes après les autres. Vous connaissez la théorie des dominos, ingénieur Raguz ?



La Porte numéro deux se dresse sur une lande désolée de la planète Alfamadore dans la constellation du Centaure. Les techniciens de la compagnie attendent qu’une petite lumière verte clignote sur le montant de la Porte du mythopoïos pour signaler que l’ensemble est activé.



La porte d’Alfamadore a l’air correctement installée. Les robots ont bien fait leur boulot. La mission s’est donc déroulée comme prévu.
À un détail près : la main qui tapote le montant métallique du portique de téléportation en attendant son activation n’a pas grand-chose d’humain. Aucun humain n’est d’ailleurs censé́ être dans les parages. Mais que l’ingénieur Garine se rassure, elle n’a rien d’extraterrestre non plus.

Elle ressemble plutôt à celle d’un prince ou d’un ministre de l’ordre de la Mouche.
Et les six mille six cent soixante-six légions de six mille six cent soixante-six soldats qui tapissent la lande à l’infini, n’ont pas grand-chose de terrien ou d’Alfamadorien non plus : gueules horribles aux groins flasques, aux dents branlantes, à la peau cloquée et à la chair purulente, guerriers armés de lances, d’arcs, de sabres et d’épées, caparaçonnés de fragments de coquilles et d’os, de cartilages et de tendons arrachés à leurs ennemis et incrustés en parure dans leur propre chair.

Une armée infernale qui a traversé l’espace dans des malles en cuir, sur des dragons des glaces. Animaux à sang froid qui adorent le vide, et dont les écailles se rabattent en armure et se couvrent de givre.

L’apnée les ravit. Et la guerre aussi.



Mais revenons sur Terre. Et plus précisément à Narcose... Harry Botkine pense à Katleen. Mona, sa sœur de viande, partage son souvenir. Elle refait surface dès que l’émotion est au rendez-vous. Il n’est plus Harry. Elle n’est plus Mona. Ils sont une entité́ double. Le mythopoïos a modifié leur physiologie.

Il caresse la « silhouette » du faucon qui bouge sur son avant-bras. Les cellules grouillent, s’extirpent de la chair de Botkine, se dilatent. Le faucon s’envole, vient se poser sur son épaule.

Ils se souviennent. La perspective des ours. Le baiser au goût de mandarine. Les mots de Katleen : « Nous allons être de curieux détectives, chargés de drôles d’enquêtes. »

Elle n’a pas eu le temps de démissionner. Il se souvient de la Lune. Libre. À l’extérieur des Dômes. Harry est nu. Il chevauche Mona qui plane, ailes déployées au-dessus d’une étendue désertique où bondit un troupeau de gigaragnes, toutes pattes écartées. Les abdomens grelottent comme d’énormes outres poilues. Des bonds de plusieurs dizaines de mètres. Les pattes se recroquevillent en touchant le sol, toutes articulations fléchies, puis se déplient et l’animal bondit vers les hauteurs en laissant une empreinte circulaire dans le sable ocre. Parfois la pointe d’un abdomen frôle le ventre de Mona, parfois Harry caresse le sommet d’une tête. Aucune poussière, aucun son, lumière blanche sur ciel noir. Le troupeau s’immobilise au sommet d’une crête. En contrebas, d’énormes larves grises gigotent au fond du cratère. Les chélicères se frottent les unes contre les autres, évoquant le rituel d’un chat se léchant les babines. Les glandes séricigènes s’activent, les filières crachent leurs câbles aussi fins que résistants. Les extrémités des fils de soie se collent à la roche, s’enroulent astucieusement autour de pitons et d’escarpements rocheux et les gigaragnes se jettent dans le vide. Les fils se tendent, puis se contractent en souplesse, remontant l’animal de quelques mètres, telles des championnes de saut à l’élastique. Une fois les énormes corps poilus stabilisés, les filières crachent à nouveau, descendant rapidement les bêtes jusqu’au sol. Les gigaragnes se ruent alors sur les larves et plantent leurs chélicères dans la chair molle et juteuse. Des gerbes de viscosités jaunâtres jaillissent dans la faible gravité lunaire. Puis les monstres emmaillotent leurs proies...

L’horreur dans toute sa splendeur.

Le faucon se pose près du troupeau. Harry descend. Le faucon s’envole vers les hauteurs du cratère et revient se poser, redimensionné, sur l’épaule d’Harry. Ce dernier s’approche d’une gigaragne et lui murmure à l’oreille. C’est une image, bien sûr. Mais la gigaragne comprend. Il est possible de fuir cette prison lunaire où les hommes les ont parquées et engraissées à coups de scalpel et de manipulations génétiques pour qu’elles produisent le plus de soie possible. Elles en ont la force et les moyens. Elles peuvent se révolter. Partir, tisser un pont entre les étoiles... Et si des colons doivent en payer le prix, tant pis pour eux. L’homme n’est pas le centre de l’univers. L’homme est un nœud de violence. À lui d’en subir les conséquences. Le mythopoïos a changé Harry. Il est toujours aussi respectueux de la vie, peut-être même plus qu’avant, mais il sait maintenant que l’existence est multiple, complexe, démultipliée, que l’homme n’est ni plus ni moins important que le reste. Que les premiers acides aminés qui ont fait crac-crac sont les ancêtres communs d’un tas de morceaux de viande avec des pattes, des nageoires ou des tentacules, et parfois des bras mais ça ne change pas grand-chose...
Katleen n’a pas eu le temps de démissionner. Et Helen...

Ils avaient rompu depuis trois ans. Ils s’étaient revus lors d’une soirée où il avait revêtu pour la dernière fois les habits de lumière de Jérémy Cornélicus. Pour son ultime concert. Mona était aux anges et il lui dit qu’ils remettraient peut-être ça un jour. Mais il y avait dans l’immédiat d’autres choses à découvrir. Les drogues méta, la création biochimique, tout ça lui paraissait brusquement étriqué. Il(s) étai(en)t aux portes d’une nouvelle physiologie, d’une nouvelle conscience, d’un autre monde qu’il sentait palpiter au-delà̀ des étoiles, du temps et de l’espace.
Un concert mémorable. Il avait mixé Shandragore West... La musique du vide... La musique de la lumière... Flash to Paradise ! Il avait propulsé Helen au septième ciel sans même avoir eu besoin de la toucher...

Katleen était une déesse antique, sans parures, appendices ou plastipression. Helen était multisexe, femâle ou surmâle, parfois plusquefemelle, le corps truffé d’incrustations semi-vivantes, les cavernes peuplées de symbiotes.

Si différentes et pourtant, quelque part, du côté́ de la mort, si proches...



Et si cet incommensurable chaos, cette amphigourique décrépitude des lois de la thermodynamique, ce délabrement généralisé́ des faisceaux flotraisibles, cette ignoble dégénérescence des volvox multidimensionnels avait pour origine une minable expérience sur des neurones de sangsue ?

Lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent boutonneux qui se pâmait devant les couvertures de Science & Vie, Anton Ravon se passait en boucle Les Nuits de Dracula de Jess Franco en faisant systématiquement un arrêt sur image lorsque les trois femmes vampires suçaient le sang d’un nourrisson. Cette scène exerçait sur lui un fort pouvoir hypnotique, comme si elle recelait un message subliminal. Il décrypta ce message en un instant d’illumination quelques années plus tard, le jour où il bouclait une thèse sur les ordinateurs biologiques. On venait de créer dans le labo voisin une nouvelle espèce de sangsue transgénique, capable de s’étirer à l’infini jusqu’à l’épaisseur d’une dizaine de cellules. Elles étaient destinées à rendre certains services en médecine. En allant fureter le long d’une artère encrassée et grignoter un vilain thrombus, par exemple. Mais la « vision » d’Anton Ravon leur offrait un tout autre avenir... Des milliards de sangsues de plusieurs kilomètres de long entortillées, se suçotant les unes les autres autour d’un bloc de viande synthétique sur lequel s’affaireraient les bêtes les plus enfouies, les plus proches du bloc nourricier codé par des marqueurs cellulaires. Une prolifération infinie de sangsues interconnectées. Une puissance de calcul exceptionnelle. Leucocytes en folie. Les plaquettes dansent des claquettes.

On ne lui laissa jamais mener cette expérience à terme. Elle fut jugée un peu trop « gore » par un chef de département particulièrement coincé du cul. Anton Ravon se vengea quelques années plus tard en transformant le gazon du parc de la Plaie tripartite en ordinateur végétal. Et soulevant cette question en forme de koan zen : « Qui est le véritable créateur du mythopoïos ? »



Une question que s’est posée Jack en y pénétrant à la suite de la Dame Blanche. Jack est un Passeur. La légende le présente comme un démon inferieur de la sphère du feu. Un misérable petit feu follet. Et ce Jack existe. Mais il ne s’agit que d’un pâle imitateur. Le vrai Jack, celui qui sévit dans une dizaine d’univers intermédiaires et une infinité́ d’universicules, est beaucoup plus inquiétant. As de la sublimation, il se transforme instantanément en gaz ou en liquide et pénètre à l’intérieur des corps par les voies respiratoires ou digestives. Il peut ainsi se cacher, mais aussi voyager d’un univers à l’autre en infiltrant un seigneur des Portes. Seuls les dieux parviennent à recracher ce poison infernal, et comme le dit un proverbe ganymédien « les dieux ne sont pas légion », excepté Belzébuth bien sûr. Il faut dire que l’empereur de l’ordre de la Mouche est un dieu particulier. Incapable de créer ne serait-ce qu’un universicule, juste bon à gonfler un volvox mais maître dans l’art de dupliquer les êtres vivants. Il s’est ainsi constitué une gigantesque armée qui lui obéit comme un seul homme. « Mon nom est légion car je suis nombreux », se plaît-il à dire. Une citation que saint Marc a minablement détournée. Mais croyez bien qu’il ne l’a pas emportée au paradis. Jack est tout à la fois le messager, le confident, le conseiller et l’esclave de Belzébuth. Jack est une sorte de bouffon, entièrement dévoué́ à la cause de son maître, empereur de l’ordre de la Mouche et chef des légions infernales. Mais ils ne sont rien l’un sans l’autre. Ces derniers temps, Jéhovah et sa coalition de dieux dégénérés qui se la coulent douce dans leurs univers en phase de calcification leur ont donné du fil à retordre. Mais le vent est en train de tourner.

En attendant, Jack fuse comme une bombe à la poursuite d’un astronef. La tache rouge d’un corps chaud et vivant se détache sur la masse grise de l’appareil. Jack traverse la coque puis s’infiltre immédiatement dans le corps tiède et tremblant de l’astronaute. Il glisse dans les veines, le long des fibres nerveuses, envahit la moelle épinière puis vient se nicher avec délectation dans les replis cérébraux. Et se dit aussitôt que la chance est avec lui. Il est tombé sur une star. Et pas que. Il a aussi une sacrée famille.

Belzébuth va enfin pouvoir se venger.



Le chaos prenait ses aises, des pans de Structure s’agglutinaient dangereusement en un frottement de branes et de cordes, d’étincelles quantiques qui risquaient de mettre le feu aux poudres de la Structure.

La Danseuse déploya son sabre miroir et plongea dans le torrent des siècles.

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Présente édition : Editions La Volte, 11 février 2010, 224 page

Voir également :
- Le Landau du Rat : Anthologie de nouvelles de science-fiction - Jacques Barbéri (2011), présentation

17:55 Écrit par Marc dans Barbéri, Jacques | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : jacques barberi, litterature francaise, narcose, science-fiction | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Commentaires

un livre surprenant mais sans plus..........

Écrit par : marylene | mardi, 23 février 2010

dingue... ce roman est toalement fou, incroyable!

Écrit par : Sylviane P. | mercredi, 24 février 2010

Les commentaires sont fermés.