mercredi, 03 février 2010

Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars (Forliset og andre skrøner) - Jørn Riel - 1996

bibliotheca le naufrage de la vesle mari

Le gouvernement danois l’a décidé : toutes les stations qu’elle entretient dans le nord-est groenlandais doivent être fermés et leurs occupants rapatriés dans leur pays natal.
Mais pour ces quelques habitants, tous des solitaires habitués au grand froid dans cette terre aussi glaciale que déserte, cette nouvelle est synonyme de catastrophe. Leur terre natale, surchauffée et surpeuplée, ils ne la connaissent qu’à peine, oubliée depuis longtemps. Et pour des gens de cette trempe toutes les idées, mêmes les plus farfelues, sont bonnes pour trouver une échappatoire. On pense même à l’indépendance du nord-est groenlandais. Hélas les grandes idées font vite place à de bien plus petites.
Et tous vont connaître un sort différent. Pour Museau, qui préfère se laver en pleine nature que se montrer tout nu à ses camarades, c'est le gel éternel. Doc et le télégraphiste Mortensen manquent de se perdre à tout jamais en cherchant à franchir l'Islandis à vélo à voile. Lasseville, le jeune chasseur un peu simplet, envoyé par Bjorken dans le désert blanc pour attendre une hypothétique mission française, flirte avec la folie. Et le bateau d'Olsen, la « Vesle Mari », fait irrémédiablement naufrage… sauf que le capitaine avait juste avant souscrit à une assurance avantageuse, pour mieux rebondir.
Finalement, que l’on se rassure, tous vont réussir à se recaser, mais sûrement pas au Danemark…
 
L’écrivain danois Jorn Riel, malgré une longue et belle carrière dans son pays, n’est que peu connu dans le public francophone. C’est évidemment un tort, une terrible lacune dans le paysage littéraire et culturel français, tant ses textes sont savoureux.
Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars met un terme à une série de dix volumes écrits par l’écrivain Jorn Riel entre 1974 et 1996 et fait ainsi suite directement à La Circulaire et autres racontars (Cirkulæret og andre skrøner, 1994). Si des liens existent entre les différents volumes, il s’agît toujours de mêmes personnages, tout volume peut toutefois être lu indépendamment, grâce à ses constructions qui ressemblent plus à des successions de nouvelles, les racontars, qu’à des romans linéaires. Et lorsqu’on se demande ce qu’est exactement un racontar (skrøner en danois), Jorn Riel explique : Ce sont des histoires vraies qui pourraient passer pour des mensonges, à moins que ce ne soit l’inverse.
Pour ce dernier volume, Jorn Riel, met un terme définitif à ces racontars par la circulaire gouvernementale mettant un terme aux stations du nord-est groenlandais. Mais évidemment ses héros ne peuvent retourner au Danemark. Ce pays n’est pas fait pour des chasseurs arctiques de leur trempe. Ainsi l’auteur nous convie à des dernières aventures, toutes aussi burlesques, drôles que poétiques et tragiques et qui nous mènent une dernière fois dans le grand nord sur les traces de ses habitants
Ce dernier tome se veut toutefois plus nostalgique et plus émouvant que les précédents. Quelque part c’est la fin d’un monde, d’une société bien particulière que nous conte ici l’auteur danois.
Sans avoir lu l’entièreté de ces racontars arctiques, on s’attache de suite aux multiples personnages présents, et on rit beaucoup, énormément même. Jorn Riel s’avère vite être un conteur tout simplement extraordinaire.

Il est à noter que l’auteur a vécu 16 ans au Groenland, où son enfance a été marquée par les longs récits des pionniers de l’Arctique, tels que Knud Rasmussen et Peter Freuchen. L’auteur a ensuite parcouru le monde pour s’installer en Malaisie histoire de décongeler se plaît-il à dire.
La maison d’édition Gaïa, spécialiste de la publication de romans nordiques en français, avait été fondée dans les années 1990 par Suzanne Juul et Bernard Saint Bonnet, justement dans le but de faire partager au public francophone ces incroyables histoires de ce facétieux Danois qu’est Jorn Riel.
 
Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars de Jorn Riel est un texte magnifique, drôle et tragique à la fois.
 
Un pur bonheur de lecture !

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Extrait :

Le goût était singulier, mais s'adoucit un peu quand Doc, magnanime, saupoudra les portions de cannelle.



« J'en ai mangé des choses dans ma vie de marin, dit Mortensen, mais jamais rien qui s'approchait de ça. » Il mâcha longuement et assidûment un morceau de phoque. « Cette chose porte un nom ? »



« Soupe au lait et à la viande, répondit Doc. De la soupe épaissie avec des feuilles d'angélique hachées, de l'oseille et un peu de levure sèche, pour la vitamine B. »

Mortensen posa l'assiette sur le traîneau et rota discrètement. Il se laissa aller contre le montant du traîneau et porta sa pipe à la bouche, puis il plissa les yeux et regarda au loin. Doc rinça assiettes et casserole avec de la neige et rangea le nécessaire à tambouille dans une des sacoches latérales du vélo. Son regard glissa langoureusement sur les instruments de musique, solidement attachés au cadre, mais il résista à la tentation. Ce soir-là se devait d'être silencieux, dédié à la réflexion. Avec un léger soupir, il étala une peau de renne sur le sol et s'assit en tailleur près de Mortensen.



« Quand j'étais gosse, dit Mortensen doucement, j'étais fou de bonbons. J'avais jamais ma dose de ces cochonneries, je piquais des ronds dans le porte-monnaie de mon père ou dans la commode, pour satisfaire ce besoin. J'étais évidemment le gros de la classe, mais personne ne se moquait vraiment, vu que je pouvais tabasser même les plus grands. J'étais insatiable, Doc, j'avalais tout ce que je pouvais trouver de sucré. » Il tendit la main devant lui. « Mais ça, Doc, c'est une sucrerie pour l'âme. On s'en lasse jamais, on peut y goûter encore et encore. »



Doc regarda alors ce que Mortensen contemplait : cette longue sucrerie de neige bleu acier qui descendait le long de la montagne, les crevasses noires et leurs petits ponts de neige. En dessous, le magnifique paysage montagneux avec ses parois brunes tachetées de neige, et ses pieds enfoncés dans le fjord vert bronze, presque noir. Tout en bas, au loin, Doc apercevait le toit de la toute petite station de Cap Rumpel, et son antenne radio scalpée, qui ne semblait pas plus grande qu'une déjection de renard dressée et gelée.



« C'est si beau, murmura-t-il, qu'on pourrait presque en faire un petit poème. »

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Présente édition : traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet, Editions Gaïa, 31 octobre 2009, 254 pages

Voir également :
- Un gros bobard et autres racontars (En lodret løgn og andre skrøner) - Jorn Riel (1986), présentation

Commentaires

Groenland J'ai depuis longtemps été attiré par ce pays. Ces "racontars" me plairont sûrement.

Merci

Écrit par : Sylviane P. | mercredi, 03 février 2010

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