dimanche, 13 septembre 2009

La neige en deuil - Henri Troyat - 1952

bibliotheca la neige en deuil

Isaïe, âgé de cinquante ans vit reclus dans la maison familiale où seule la présence de quelques brebis et de son frère Marcellin, trop souvent absent hélas, le relie encore au monde des vivants. Depuis que le mauvais sort s'est abattu sur lui par trois graves accidents, cet ancien guide de haute montagne, l'un des meilleurs de la région, est devenu quelque peu simplet. Et son frère Marcellin commence à en avoir marre de cette situation. Il veut vendre la maison familiale pour s'installer ailleurs, mais son frère refuse. Et c'est à ce moment que la nouvelle tombe : un avion en provenance des Indes se serait écrasé dans la montagne. Et à son bord il y aurait des lingots d'or. En tout cas c'est ce qui se raconte dans le village. Une expédition se monte d'ailleurs rapidement pour rejoindre l'épave d'avion. Mais la radio annonce vite l'échec de l'expdition, le guide s'étant tué dans l'ascension des sommets enneigés. C'est là que Marcellin décide de partir avec son frère et s'il le peut bienvider les poches de tous ces voyageurs sûrement morts depuis longtemps. Isaïe, qui souvent a dû mal à refuser quoique ce soit à son frère, accepte de servir de guide. Mais c'est bien autre chose que l'or que vont trouver les hommes là-haut : quelque chose de fatal pour eux.

La neige en deuil est un magnifique roman de l'écrivain franco-russe Henri Troyat qui invite son lecteur à la suite de ces deux frères qui vont se trouver et se déchirer lors d'une expédition en pleine montagne. Sous la forme d'un roman d'avnetures ce récit fait toutefois la part belle à la description et à l'évolution des personnalités de ses deux héros. Le lecteur est vite ému par le personnage Isaïe et accroche à l'aventure, retrouver l'épave d'avion, qui va débuter pour lui, et se choque des ambitions de Marcellin, même si Toyat nous fait bien comprendre qu'il n'y a ni bon ni méchant ici en faisant se confronter la dangereuse ambition de l'un au tout aussi dangereux laisser-aller de l'autre. Un certain suspense tient le lecteur en haleine jusqu'au bout, qui de plus voit s'augmenter après la découverte qu'ils font auprès de l'épave d'avion.

La neige en deuil d'Henri Troyat est un magnifique petit roman qui plaira au plus grand nombre.

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Extrait : Première page du livre en noir :

Chapitre 1

Un long bêlement monta de la combe, cachée par un barrage de buissons gelés. Les moutons avaient senti l'homme, à distance, Isaïe Vaudagne se mit à rire, tout seul, et pressa le pas, la tête tendue dans le vent, une coulée de froid sur chaque joue. Ses pieds s'imprimaient dans la neige mince qui couvrait le sol. Il avait hâte de revoir ses bêtes, peu nombreuses, mais solides sur pattes et de bonne toison. Lâchées au printemps sur les pentes de la montagne, elles avaient vécu toute la chaude saison en liberté. Depuis avril, une fois par mois, il grimpait là-haut, en quatre heures de marche raide, pour les observer, les compter et se faire reconnaître d'elles. En son absence, elles changeaient de place, guidées par la saveur de l'herbe et de l'exposition des terrains. Mais toujours il les retrouvaient sans peine, groupées autour de la brebis maîtresse, avec leurs derniers-nés qui s'effarouchaient à l'approche de l'homme.

Maintenant, novembre venu, il s'agissait de les ramener à l'écurie, où elles resteraient parquées pour la durée de l'hiver. Isaïe glissa deux gros doigts sous sa langue et siffla, haut et clair, pour s'annoncer. Une impatience amoureuse précipitait les battements de son coeur. Il allait à un rendez-vous. Ouvrant les fourrés de givre, il se dressa de toute sa taille au bord du flanquement. Grand et maigre, osseux, les hanches plates, le torse large, il semblait jailli de la terre dans une convulsion de pierres et de racines. Ses jambes longues étaient enfournées dans des pantalons de Bonneval, qui se gonflaient en poches sous les genoux. Une veste en tissu brun, bourru, pendait sur ses épaules. Il portait haut sa tête sèche, aux traits nets, à la peau fendillée comme un morceau de cuir. Sous les sourcils rongés par le soleil, ses yeux bleus et ronds brillaient d'une joie enfantine. Quand il souriait, il n'avait plus d'âge. Il grommela :

- Vous voilà ! Vous voilà, coureuses !

Rien à dire, la brebis maîtresse avait raisonnablement choisi son domaine. Dans ce creux abrité, la jeune neige n'avait pas tenu. Eparpillés sur un lit de cailloux et de mousse, les moutons, une quinzaine en tout, paissaient, candides et sereins. L'un, gonflé de nourriture, s'était agenouillé sur ses deux pattes de devant dans une pose de prière. Deux autres ruminaient, front contre front avec béatitude. Un agneau, frisé ras, rua dans le vide, fit un temps de galop, et se colla contre le flanc de sa mère. Isaïe, gravement, dénombrait sa richesse :

- Quatorze brebis, le bélier communal et trois agneaux, dont un qui a dû naître la semaine dernière. Il avait parlé à haute voix. Son corps s'inclina en avant. En trois bonds souples, il atteignit le fond de la ravine. Engoncés dans une grosse écume de laine sale, les moutons regardaient venir à eux le maître de la vallée. Un sentiment d'orgueil emplit la poitrine d'Isaïe. Il plongea la main dans sa musette pleine de sel. Mounette, la plus vieille brebis, le salua d'un bêlement affectueux.

- Tu es heureuse de me voir, murmura Isaïe. Tu te disais : s'il ne vient pas à temps, celui-là... Mounette lui léchait les doigts d'une langue chaude, râpeuse. D'autres s'approchaient, attirées à leur tour par la promesse du sel. Bientôt, il fut entouré d'un petit nuage de bourre, qui lui venait à mi-cuisse. Un fin grésil chargeait, par endroits, la toise des bêtes. Des brins d'herbe, des épines gelées, des insectes morts étaient prisonniers de leur laine. Isaïe respira gaiement la senteur âcre de son troupeau. Un agneau tétait sa mère sans qu'elle y prît garde. Puis, il lâcha la mamelle. Un fil de lait descendait de sa lèvre. Le dernier-né se tenait à l'écart, mal planté sur ses pattes grêles, les oreilles basses, le museau mouillé d'émotion.

- Toi, je te porterai, dit Isaïe. Tu n'auras pas la force de suivre...

Il se fraya un passage jusqu'à l'agnelet solitaire :

- Viens ici, viens donc !...

L'agnelet fit trois sauts de côté, courut en rond, secoua la tête. Un genou à terre, Isaïe tendait vers lui sa large main ouverte :

- Viens, bêta. C'est de l'amitié.

L'autre, méfiant, hésitait encore. Alors, Isaïe feignit de se détourner. Aussitôt l'agnelet s'approcha de lui et flaira timidement ses chaussures. D'un geste prompt, Isaïe le saisit à plein corps et le pressa contre sa poitrine. Une petite masse nerveuse et chaude palpitait entre ses bras, se débattait, se déhanchait, bêlait à fendre l'âme. Isaïe riait et caressait de la main gauche le ventre de soie, le cou fragile et vibrant, où passait la voix de la peur. Puis, de la main droite, il attira le sac qui pendait sur son épaule et l'ouvrit pour y déposer son fardeau. Tenu dans la prison de toile, l'agnelet protestait encore à brefs coups de sabot. Une brebis se détacha du groupe.

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18:57 Écrit par Marc dans Troyat, Henri | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : henri troyat, romans d aventures, litterature francaise | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

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