samedi, 05 septembre 2009

La solitude du vainqueur (O Vencedor está Só) - Paulo Coelho - 2008

bibliotheca la solitude du vainqueur

Le Festival de Cannes bat son plein, la Croisette fourmille de vedettes, des starlettes en mal gloire, des producteurs très puissants, des acteurs de renom et une multitude de touristes.
Igor est un homme d'affaires russe, ancien combattant de la guerre d'Afghanistan, qui est venu à Cannes dans un but bien précis. Il veut retrouver sa femme Ewa qui l'a quitté il y a près de deux ans et qui est aujourd'hui avec Hamid Hussein, un grand couturier bien en vue de ce petit monde cannois. Et Igor veut se venger, mais aussi prouver à Ewa qu'il est prêt à tout pour elle. Pour cela il décide de tuer des personnes au hasard. Mais Igor n'est pas le seul à vouloir par n'importe quels moyens se faire remarquer dans la jungle cannoise. les destins de nombreuses autres personnes vont s'y croiser, dont entre autres Gabriela, une jeune actrice naïve mais ambitieuse, Jasmine, un mannequin rwandais exilé aux Pays-Bas et Javits, un producteur influent et véreux. L'irruption violente et sanguinaire d'Igor va bouleverser à jamais ce beau petit monde.

La solitude du vainqueur de l'écrivain brésilien Paulo Coelho, auteur du très célèbre L'alchimiste (O Alquimista, 1988), s'attaque dans ce roman au monde du strass et des paillettes : le Festival de Cannes. De 03h17 à 1h55, c'est presque  24H00 de la vie cannoise qui est racontée. Mais pour Coelho ce monde-là, si glorieusement dépeint par les médias, est loin de s'apparenter à un paradis. Le roman décrit une Croisette bien sombre où les puissants écrasent les plus faibles et où tout un chacun s'accroche à l'ambition démesurée de réussir dans ce business médiatique, et cela à n'importe quel prix. Et Coelho s'attaque à tout et à tout le monde en épinglant les multiples torts et travers d'une société aux contraintes si vaines et superficielles et où chacun devient l'esclave du pouvoir sans plus jamais pouvoir s'en détacher. Le titre du roman résume à lui seule toute la tragédie de la situation : celui qui enfin réussit, n'a plus que sa solitude pour l'accompagner. Après lecture, jamais plus ne verra-t-on ce monde de la même façon.
Si l'histoire fait penser à un roman policier, comme d'ailleurs la forme utilisée par l'écrivain, il n'en est toutefois rien. L'intérêt du roman vient uniquement du contexte décrit, bien sombre et parfois même trop sombre. A force de tout noircir le lecteur risque de peu à peu s'y ennuyer. Et comme souvent dans l'oeuvre de Coelho, il est parfois difficile de le suivre dans ses développements qui parfois paraissent bien simplistes. mais Coelho en a l'habitude, chacun de ses romans connaît ses amateurs et détracteurs.

La solitude du vainqueur est roman très sombre sur un univers pourtant si étincelant.

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Extrait : premières pages

3 H 17

Le pistolet Beretta Px4 compact est un peu plus gros qu’un téléphone mobile. Il pèse environ 700 grammes et peut tirer dix coups. Peu volumineux, léger et ne laissant aucune marque visible dans la poche qui le porte, ce petit calibre a un énorme avantage : au lieu de traverser le corps de la victime, la balle frappe les os et fait éclater tout ce qui se trouve sur sa trajectoire.

Évidemment, les chances de survivre à un coup de ce calibre sont élevées aussi ; dans des milliers de cas, aucune artère vitale n’est sectionnée, et la victime a le temps de réagir et de désarmer son agresseur. Mais, si le tireur a un peu d’expérience dans ce domaine, il peut choisir entre une mort rapide – en visant la zone entre les yeux, le cœur – ou quelque chose de plus lent, plaçant le canon de l’arme à un angle déterminé près des côtes, et pressant la détente. La personne atteinte met un certain temps à se rendre compte qu’elle est mortellement blessée – elle essaie de contre-attaquer, de fuir, d’appeler au secours. C’est là le grand avantage : la victime a tout le temps de voir celui qui est en train de la tuer, tandis qu’elle perd peu à peu ses forces, au point de tomber à terre, sans perdre beaucoup de sang, sans bien comprendre ce qui lui arrive.

Pour les connaisseurs, c’est loin d’être l’arme idéale. « Elle convient bien mieux aux femmes qu’aux espions », dit un fonctionnaire des services secrets britanniques à James Bond dans le premier film de la série, tandis qu’il lui confisque le vieux pistolet et lui remet un nouveau modèle. Mais cela n’est valable que pour les professionnels, bien sûr, car, pour ce qu’il veut en faire, il n’y a rien de mieux.

Il a acheté son Beretta au marché noir, il sera donc impossible d’identifier l’arme. Il y a cinq balles dans le chargeur, bien qu’il n’ait l’intention d’en utiliser qu’une, sur la pointe de laquelle il a fait un « X » à l’aide d’une lime à ongles. Ainsi, quand la balle sera tirée et atteindra un objet solide, elle se séparera en quatre fragments.

Mais il ne se servira du Beretta qu’en dernier recours. Il a d’autres méthodes pour effacer un monde, détruire un univers, et elle va certainement comprendre le message dès que l’on trouvera la première victime. Elle saura qu’il a fait cela au nom de l’amour, qu’il n’a aucun ressentiment et qu’il acceptera qu’elle revienne sans poser de questions sur ce qui s’est passé ces deux dernières années.

Il espère que ces six mois de préparation méticuleuse donneront un résultat, mais il n’en aura la certitude qu’à partir du lendemain matin. Son plan est le suivant : laisser les Furies, antiques figures de la mythologie grecque, descendre avec leurs ailes noires sur ce paysage blanc et bleu envahi par les diamants, le Botox, les voitures ultrarapides, absolument inutiles parce qu’elles ne contiennent pas plus de deux passagers. Rêves de pouvoir, de succès, de renommée et d’argent – tout cela peut être interrompu d’une heure à l’autre par les petits instruments qu’il a apportés avec lui.

Il aurait pu remonter à sa chambre, parce que la scène qu’il attendait a eu lieu à 23 h 11, bien qu’il se fût préparé à attendre plus longtemps. L’homme est entré accompagné de la belle femme, tous les deux en tenue de rigueur, pour une de ces fêtes de gala organisées toutes les nuits après les dîners importants, plus recherchées que la sortie de n’importe quel film présenté au Festival.

Igor a ignoré la femme. Il s’est servi d’une de ses mains pour couvrir son visage d’un journal français (un magazine russe aurait suscité des soupçons), pour qu’elle ne puisse pas le voir. C’était une précaution inutile : comme toutes celles qui se sentent reines du monde, elle ne regardait jamais autour d’elle. Elles sont là pour briller, elles évitent de faire attention à ce que portent les gens – le nombre de diamants et l’exclusivité des vêtements des autres risqueraient de leur causer une dépression, de la mauvaise humeur, un sentiment d’infériorité, même si leurs vêtements et accessoires ont coûté une fortune.

L’homme qui l’accompagne, bien habillé et cheveux argentés, est allé au bar et a commandé du champagne, apéritif nécessaire avant une nuit qui promet d’être riche en contacts, avec de la bonne musique, et une vue imprenable sur la plage et sur les yachts ancrés dans le port.

Il a vu qu’il traitait la serveuse avec respect. Il a dit « merci » quand il a reçu les coupes. Il a laissé un bon pourboire. Tous trois se connaissaient. Igor a senti une joie immense quand l’adrénaline a commencé à se mêler à son sang ; le lendemain il allait faire en sorte qu’elle sache qu’il était là. À un moment donné, ils se rencontreraient.

Et Dieu seul savait ce qu’il résulterait de cette rencontre. Igor, un chrétien orthodoxe, avait fait une promesse et un serment dans une église de Moscou, devant les reliques de sainte Madeleine (qui se trouvaient dans la capitale russe pour une semaine, pour que les fidèles pussent les adorer). Il passa cinq heures ou presque dans la queue et quand il arriva tout près il était convaincu que tout cela n’était qu’une invention des prêtres. Mais il ne voulait pas courir le risque de manquer à sa parole.

Il demanda à sainte Madeleine de le protéger, qu’il puisse atteindre son but sans que trop de sacrifice fût nécessaire. Et il promit une icône en or, qui serait commandée à un peintre renommé dans un monastère de Novossibirsk, quand tout serait terminé et qu’il pourrait de nouveau poser le pied dans son pays natal.

À 3 heures du matin, le bar de l’hôtel Martinez sent la cigarette et la sueur. Bien que Jimmy ait déjà fini de jouer du piano (Jimmy porte une chaussure de couleur différente à chaque pied) et que la serveuse soit extrêmement fatiguée, les personnes qui sont encore là se refusent à partir. Pour elles, il est indispensable de rester dans ce hall, au moins encore une heure, toute la nuit s’il le faut, jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose !

Après tout, le festival de Cannes a commencé depuis quatre jours, et il ne s’est encore rien passé. Aux différentes tables, tous veulent la même chose : rencontrer le Pouvoir. Les jolies femmes attendent qu’un producteur tombe amoureux d’elles et leur offre un rôle important dans leur prochain film. Il y a là quelques acteurs qui bavardent entre eux, riant et faisant comme si tout cela ne les concernait pas, tout en gardant un œil sur la porte.

Quelqu’un va arriver.

Quelqu’un doit arriver. Les jeunes réalisateurs, qui ont des tas d’idées, des vidéos faites à l’université dans leur CV, qui ont lu toutes les thèses au sujet de la photographie et du scénario, attendent leur chance. Quelqu’un qui, revenant d’une fête, chercherait une table vide, demanderait un café, allumerait une cigarette, se sentirait épuisé d’aller toujours aux mêmes endroits et serait ouvert à une nouvelle aventure.

Quelle naïveté !

Si cela arrivait, la dernière chose dont cette personne aimerait entendre parler, c’est d’un nouveau « projet que personne n’a encore fait » ; mais le désespoir peut tromper le désespéré. Les puissants qui entrent de temps à autre se contentent de jeter un coup d’œil, puis ils montent dans leurs chambres. Ils ne sont pas inquiets. Ils savent qu’ils n’ont rien à craindre.

La Superclasse ne pardonne pas les trahisons, et tous connaissent leurs limites – ils ne sont pas arrivés là où ils sont en marchant sur la tête des autres, même si c’est ce que dit la légende. Et puis, d’ailleurs, si l’on devait faire une découverte imprévue et importante – que ce soit dans le monde du cinéma, de la musique ou de la mode –, elle serait le fruit des recherches, et ce ne serait pas dans les bars d’hôtel.

La Superclasse fait maintenant l’amour avec la fille qui a réussi à s’introduire dans la fête et accepte tout. Elle se démaquille, regarde ses rides, pensant que l’heure d’une nouvelle chirurgie esthétique est venue. Elle cherche dans les informations en ligne ce qui est sorti au sujet de la récente annonce qu’elle a faite au cours de la journée. Elle prend l’inévitable pilule pour dormir, et la tisane qui promet l’amaigrissement sans effort. Elle remplit le menu avec les articles désirés pour le petit déjeuner dans la chambre et le pose sur le bouton de la porte, à côté du carton « Ne pas déranger ». La Superclasse ferme les yeux et pense : « J’espère que le sommeil viendra vite, demain j’ai un rendez-vous avant 10 heures. » Mais, au bar du Martinez, tous savent que les puissants sont là. Et s’ils sont là, ils ont une chance.

Il ne leur passe pas par la tête que le Pouvoir ne parle qu’au Pouvoir. Qu’ils ont besoin de se rencontrer de temps en temps, boire et manger ensemble, donner des fêtes prestigieuses, laisser croire que le monde du luxe et du glamour est accessible à tous ceux qui ont le courage de s’en tenir à une idée. Empêcher les guerres quand elles ne sont pas lucratives et stimuler l’agressivité entre pays ou compagnies quand ils sentent que cela peut rapporter davantage de pouvoir et d’argent. Feindre d’être heureux, même s’ils sont maintenant otages de leur propre réussite. Continuer à lutter pour accroître leur richesse et leur influence, bien qu’elle soit déjà énorme ; parce que la Superclasse est présomptueuse, ils sont tous en concurrence pour voir qui est au sommet du sommet.

Dans le monde idéal, le Pouvoir parlerait aux acteurs, réalisateurs, stylistes et écrivains, qui ont en ce moment les yeux rouges de fatigue, se demandant comment ils vont regagner les chambres qu’ils ont louées dans des villes éloignées, pour reprendre demain le marathon des demandes, des possibilités de rencontres, de la disponibilité.

Dans le monde réel, le Pouvoir est à cette heure enfermé dans sa chambre, consultant son courrier électronique, se plaignant que les fêtes se ressemblent toujours, que le bijou de l’amie était plus gros que le sien, que le yacht du concurrent a une décoration unique – comment est-ce possible ?

Igor n’a personne à qui parler, et cela ne l’intéresse pas non plus. C’est la solitude du vainqueur.

Igor, patron et président prospère d’une compagnie de téléphonie en Russie. Il a réservé la plus belle suite du Martinez (qui oblige tout le monde à payer au moins douze jours d’hébergement, quelle que soit la durée du séjour) un an à l’avance, il est arrivé cet après-midi en jet privé, il a pris un bain et il est descendu dans l’espoir d’assister à une seule et simple scène.

Pendant quelque temps, il a été dérangé par des actrices, des acteurs, des réalisateurs, mais il avait pour tous une réponse formidable :

« Don’t speak English, sorry. Polish. »

Ou bien :

« Don’t speak French, sorry. Mexican. »

Quelqu’un a bredouillé quelques mots en espagnol, mais Igor a trouvé un nouveau recours. Noter des chiffres sur un cahier, pour n’avoir l’air ni d’un journaliste (qui attire la curiosité de tous), ni d’un homme lié à l’industrie du cinéma.

À côté de lui, un magazine économique en russe (après tout, la plupart ne savaient pas distinguer le russe du polonais ou de l’espagnol) avec la photo d’un cadre inintéressant en couverture.

Les habitués du bar se disent qu’ils comprennent bien le genre humain, ils laissent Igor en paix, pensant qu’il est sans doute l’un de ces millionnaires qui ne vont à Cannes que pour se trouver une petite amie. Après que la cinquième personne s’est assise à sa table et a demandé une eau minérale en prétextant qu’« il n’y a pas d’autre chaise vide », le bruit court, tous ici savent déjà que l’homme solitaire n’appartient pas à l’industrie du cinéma ou de la mode, et il est abandonné comme un « parfum ».

« Parfum » est le terme argotique dont se servent les actrices (ou « starlettes », comme on les appelle pendant le Festival) : il est facile de changer de marque, et ils peuvent souvent se révéler de vrais trésors. Les « parfums » seront abordés les deux derniers jours du Festival si elles ne trouvent absolument rien d’intéressant dans l’industrie du film. Cet homme bizarre, apparemment riche, peut donc attendre.

Toutes savent qu’il vaut mieux partir d’ici avec un petit ami (qui peut se convertir en producteur de cinéma) que de se rendre à l’événement suivant en répétant toujours le même rituel – boire, sourire (surtout sourire), feindre de ne regarder personne, tandis que les battements de leur cœur s’accélèrent, les minutes sur la montre passent vite, les soirées de gala ne sont pas encore terminées, elles n’ont pas été invitées, mais eux l’ont été.

Elles savent ce que les « parfums » vont dire, car c’est toujours la même chose, mais elles font semblant de croire :

a) « Je peux changer votre vie. »

b) « Bien des femmes aimeraient être à votre place. »

c) « Pour le moment, vous êtes encore jeune, mais pensez à ce que vous serez dans quelques années. Il est temps de faire un investissement à plus long terme. »

d) « Je suis marié, mais mon épouse… » (ici la phrase peut avoir différentes fins : « est malade », « a juré de se suicider si je la quittais », et cetera).

e) « Vous êtes une princesse et vous méritez d’être traitée comme telle. Sans même le savoir, je vous attendais. Je ne crois pas aux coïncidences, et je pense que nous devons donner une chance à cette relation. »

La conversation ne varie pas. Ce qui varie, c’est le désir d’obtenir le maximum de cadeaux (de préférence des bijoux, que l’on peut revendre), se faire inviter à des fêtes sur des yachts, prendre le plus possible de cartes de visite, écouter de nouveau la même conversation, trouver un moyen d’être invitée à des courses de formule 1, où viennent le même type de gens et où la grande opportunité les attend peut-être.

« Parfum » est aussi la façon dont les jeunes acteurs font allusion aux vieilles millionnaires, avec chirurgie plastique et Botox, plus intelligentes que les hommes. Elles ne perdent jamais de temps : elles arrivent aussi dans les derniers jours, sachant que tout leur pouvoir de séduction est dans leur argent.

Les « parfums » masculins se trompent : ils pensent que les longues jambes et les visages juvéniles se sont laissé séduire et qu’ils peuvent maintenant les manipuler à volonté. Les « parfums » féminins font confiance au pouvoir de leurs brillants, et c’est tout.

Igor ne connaît aucun de ces détails : c’est la première fois qu’il vient ici. Et il vient d’avoir la preuve, à sa surprise, que personne ne paraît s’intéresser beaucoup aux films – excepté dans ce bar. Il a feuilleté quelques magazines, ouvert l’enveloppe dans laquelle sa compagnie avait mis les invitations pour les fêtes les plus importantes, et absolument aucune ne mentionnait une avant-première. Avant de débarquer en France, il a voulu savoir quels films étaient en compétition – il a eu une immense difficulté pour obtenir cette information.

Et puis un ami a déclaré :

« Oublie les films. Cannes est un festival de mode. »

La Mode, qu’en pensent les gens ? Croient-ils que la mode est ce qui change avec la saison de l’année ? Sont-ils venus de tous les coins du monde pour montrer leurs robes, leurs bijoux, leur collection de chaussures ? Ils ne savent pas ce que cela signifie. « Mode » est seulement une façon de dire : j’appartiens à votre monde. Je porte l’uniforme de votre armée, ne tirez pas dans cette direction.

Depuis que des groupes d’hommes et de femmes ont commencé à vivre ensemble dans les cavernes, la mode est le seul moyen de dire quelque chose que tous comprennent, même sans se connaître : nous nous habillons de la même manière, je suis de votre tribu, nous sommes unis contre les plus faibles et c’est ainsi que nous survivons.

Mais ici se trouvent des gens qui croient que la « mode » est tout. Deux fois par an, ils dépensent une fortune pour changer un petit détail et rester dans la tribu très fermée des riches. S’ils faisaient maintenant une visite dans la Silicon Valley, où les milliardaires des industries de l’informatique portent des montres en plastique et des pantalons râpés, ils comprendraient que le monde n’est plus le même, tous semblent appartenir à la même classe sociale, personne n’accorde la moindre attention à la grosseur du diamant, à
la marque de la cravate, au modèle du portefeuille en cuir.

D’ailleurs cravates et portefeuilles en cuir sont introuvables dans cette région du monde, mais près de là se trouve Hollywood, une machine relativement plus puissante – bien que décadente – grâce à laquelle les ingénus admirent encore les robes de haute couture, les colliers d’émeraude, les énormes limousines. Et comme c’est cela qui est encore présenté dans les magazines, qui a intérêt à détruire une industrie qui brasse des milliards de dollars en publicité, ventes d’objets inutiles, changement de tendances sans nécessité, création de crèmes qui sont toujours les mêmes mais avec des étiquettes différentes ?

Ridicules. Igor ne parvient pas à cacher sa haine pour ceux dont les décisions touchent la vie de millions d’hommes et de femmes travailleurs, honnêtes, qui assurent leur quotidien avec dignité parce qu’ils ont la santé, un lieu où habiter, et l’amour de leur famille.

Pervers. Quand tout paraît en ordre, quand les familles se réunissent autour de la table pour dîner, le fantôme de la Superclasse vient leur vendre des rêves impossibles : luxe, beauté, pouvoir. Et la famille se désagrège.

Le père passe des nuits blanches à faire des heures supplémentaires pour pouvoir acheter le nouveau modèle de tennis pour le fils, ou bien il sera jugé à l’école comme un marginal. L’épouse pleure en silence parce que ses amies portent des vêtements de marque, et elle n’a pas d’argent. Les adolescents, au lieu de connaître les vraies valeurs de la foi et de l’espoir, rêvent de devenir artistes. Les filles de province perdent leur identité et commencent à envisager l’hypothèse de partir pour la grande ville et d’accepter n’importe quoi, absolument n’importe quoi, du moment qu’elles pourront posséder tel ou tel bijou. Un monde qui devrait marcher vers la justice se met à tourner autour de l’objet matériel, qui en six mois ne sert plus à rien et doit être renouvelé. Ainsi seulement, le cirque peut continuer à maintenir au sommet du monde ces créatures méprisables qui maintenant se trouvent à Cannes.

Certes, Igor ne se laisse pas influencer par ce pouvoir destructeur.

Il continue à faire un travail des plus enviables au monde. Il continue à gagner beaucoup plus d’argent par jour qu’il n’en pourrait dépenser en un an, même s’il décidait de se permettre tous les plaisirs possibles – légaux ou illégaux. Il n’a aucune difficulté à séduire une femme, avant même qu’elle sache s’il est ou non un homme riche – il en a fait l’expérience très souvent, et cela a toujours marché. Il vient d’avoir quarante ans, est en pleine forme, a fait son check-up annuel et l’on ne lui a découvert aucun problème de santé. Il n’a pas de dettes.

Il n’a pas besoin de porter une marque de vêtements déterminée, de fréquenter tel restaurant, de passer les vacances sur la plage où « tout le monde va », d’acheter un modèle de montre seulement parce que tel sportif à succès l’a recommandé. Il peut signer des contrats importants avec un stylo à trois sous, porter des vestes confortables et élégantes, faites à la main dans une petite boutique proche de son bureau, sans aucune étiquette visible. Il peut faire ce qu’il désire, sans avoir besoin de prouver à quiconque qu’il est riche, qu’il a un travail intéressant et qu’il est enthousiasmé par ce qu’il fait.

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Voir également :
- L'Alchimiste (O Alquimista) - Paulo Coelho (1988), présentation et extrait
- La Cinquième montagne (O Monte Cinco) - Paulo Coelho (1996), présentation
- Le Démon et mademoiselle Prym (O Demônio e a Srta. Prym) - Paulo Coelho (2000), présentation et extrait
- Onze minutes (Onze minutos) - Paulo Coelho (2003), présentation et extrait
- Le Zahir (O Zahir) - Paulo Coelho (2005), présentation

16:47 Écrit par Marc dans Coelho, Paulo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : festival de cannes, paulo coelho, litterature bresilienne, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

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