mercredi, 29 avril 2009

Et pour le pire, Fragments de vies - Franck Bellucci - 2009

bibliotheca Et pour le pire

Pour le meilleur... et pour le pire... surtout, le pire qui arrive toujours à un moment ou un autre de la vie. Dans ces quatorze nouvelles, ou fragments de vies, l'écrivain français Franck Bellucci nous fait entrevoir ce pire tel qu'il se produit si souvent, de la façon la plus banale dans la plupart des cas, et qui toujours fait tout basculer de façon irrémédiable. Dans la première nouvelle Choc frontal, c'est un accident de voiture qui intervient, la mort qui s'ensuit et l'autre qui ne peut accepter la réalité. Et cette première histoire donne parfaitement le ton au reste du recueil. Si dans la première nouvelle la rupture vient par la disparition d'un être cher, dans d'autres elle dû à une maladie, un divorce, une infidélité, un héritage, la folie,... tout est possible. Les quatorze nouvelles ne sont toutefois pas toujours aussi graves, certaines étonnent même par leur légèreté. Dans sa narration l'auteur se concentre avant tout sur le côté émotionnel de toute histoire, et certaines sont de ce point de vue réellement poignantes.

Si pas toutes les histoires ne se valent Et pour le pire... est un très bon recueil, intéressant à plus d'un titre et qui plaira à bon nombre de lecteurs.

Extrait : Un père qui pleure

Je n’ai jamais réussi à t’en vouloir. On n’en veut pas à un père qui pleure. Tu semblais tellement désemparé, tellement malheureux d’avoir à m’annoncer cette triste nouvelle. Tu partais. Parce qu’il le fallait ; tu ne pouvais pas faire autrement, tu ne pouvais plus faire semblant. Tu avais longtemps réfléchi pour essayer de trouver une autre solution. Tu avais passé des nuits blanches à chercher comment faire, comment m’éviter cette douleur, ce traumatisme. Car tu savais que cela en serait un. Il ne pouvait en être autrement. Un père qui part est toujours une blessure, et ton départ l’a été. Alors, comment me faire comprendre ? Comment me dire ?

Un soir, tu es venu, tu m’as rejoint dans ma chambre au fond du couloir. Il était déjà tard, je ne dormais pas encore. Tu n’as pas eu à me réveiller. Tu t’es assis sur le bord de mon lit et ta grande, ta large main m’a caressé le visage. J’aurais voulu être bien, profiter de ce moment avec toi, de cette complicité, de ce silence partagé, de ta chaleur, mais je voyais que tu étais désemparé, et tellement malheureux ; je devinais que ton geste n’était que le préambule à des mots qui allaient venir et qui allaient détruire cette fragile harmonie. Des mots qui feraient mal, qui feraient aussi que plus rien ne serait comme avant. Pour être sincère, je redoutais cet instant mais je savais au fond de moi qu’il arriverait. J’en avais l’étrange certitude. Il ne pouvait qu’arriver. Forcément. Depuis des mois déjà, je l’attendais, avec crainte, dans l’obscurité de ma chambre, dans l’épaisseur de mes idées noires. J’attendais et je comptais les jours. Car, du haut de mes dix ans, je sentais bien que ton regard n’était plus le même. Je surprenais souvent la tristesse sur ton visage comme je voyais le chagrin sur celui de maman. Mes parents unis dans la mélancolie. Les silences entre vous se faisaient de plus en plus longs, de plus en plus lourds. Vous ne vous donniez plus la main. Vous ne marchiez plus côte à côte. Malgré mes efforts, mes ruses d’enfant, vous vous évitiez et vous ne vous frôliez plus, parfois, que par inadvertance. Je m’attendais donc à ce que tu viennes, un jour, un soir, dans ma chambre, à ce que tu m’expliques que tu avais quelque chose à me dire et je savais exactement ce qu’était ce quelque chose. Oui, je savais précisément ce que tu me dirais.

Tu m’as parlé mais je me souviens surtout de tes larmes. Je ne t’avais jamais vu pleurer, toi, mon père, mon héros infaillible, ma référence. Je ne pensais pas que tu pourrais pleurer. Et à mon chevet, ce soir-là, tu pleurais. Alors, je t’ai pris dans mes bras d’enfant pour te consoler, pour te faire croire que ce n’était pas grave, pour te murmurer que je comprenais, que de toutes façons, même parti, tu resterais mon papa. Qu’entre nous, ce serait toujours pareil. À mon tour, je t’ai caressé le visage ; j’ai passé ma petite main dans tes cheveux noirs et épais.

Ainsi, il était arrivé ce moment que j’avais redouté. Tu t’en allais. Tu partirais, le lendemain. Il ne fallait plus attendre as-tu indiqué. Tout était prêt. Tu prendrais tes affaires, tes vêtements, tes livres, tes disques préférés, tout ce qui te ressemblait, tout ce qui marquait ta présence, tout ce qui disait celui que tu étais, tout ce que j’avais toujours vu autour de moi et qui me rassurait et tu irais vivre dans un autre appartement, avec une autre femme que tu avais rencontrée, que tu aimais disais-tu, parce que parfois l’amour pour celle qui est la mère de son fils s’éteint, sans raison, c’est comme ça, et un sentiment semblable, aussi beau, aussi fort, plus fort encore, un sentiment irrésistible, contre lequel on ne peut lutter, naît pour une nouvelle personne. C’est ce que tu m’expliquais entre deux sanglots maladroitement contenus. Tu irais de l’autre côté de la ville mais, bien sûr, tu continuerais à venir, à me voir, à m’aimer, et moi aussi je viendrais chez toi, chez vous, chez nous, dans cet autre appartement où une grande et belle chambre me serait réservée. Une chambre que je serais autorisé à décorer à mon goût, exactement comme je le voudrais. Je crois que ce sont ces mots-là que tu m’as dits. De maman, tu ne m’as pas parlé. Et tandis que tu prononçais ces phrases dont je pensais que tu avais dû les préparer, les apprendre, les répéter, peut-être même les écrire toi qui aimais tant écrire sur de petits carnets mystérieux, je l’imaginais, seule, toute seule, dans le salon, en bas, en train de pleurer, elle aussi. Tu m’as embrassé comme on embrasse quelqu’un qu’on a peur de ne pas revoir. Intensément. Tu m’as serré fort, si fort que tu m’as fait mal, et puis tu es sorti de ma chambre. Tu m’as paru différent, presque déjà vieux. Un autre.

C’est ainsi que tu es parti mais avec moi j’ai conservé ta chaleur, ton odeur, l’empreinte de ta grande et large main et surtout le goût de tes larmes. Des larmes de mon père, j’en ai fait mon plus beau trésor, mon secret. Comme un ultime cadeau en souvenir du temps d’avant.

Lorsque je me suis réveillé, tu n’étais déjà plus là. Je me suis retrouvé seul avec elle pour qui ton amour s’était éteint. Elle avait les yeux un peu gonflés, elle semblait fatiguée, ses mains tremblaient parfois, mais elle me souriait, elle me disait des mots tendres, réconfortants, elle me faisait des promesses, elle me proposait mille choses à entreprendre. Elle conjuguait les verbes au futur pour que je ne perde pas espoir. Elle n’arrêtait pas de parler cherchant à combler à sa manière ton absence. Elle m’embrassait également, aussi fort que tu l’avais fait, à me faire mal, à m’étouffer. Elle était belle, ma mère, et je l’ai consolée. En fait, j’ai passé le reste de ma vie à la consoler.

Tu vois, malgré tout ce que tu penses, malgré ce que tu as toujours pensé, je ne t’en veux pas. Peut-être même t’ai-je compris, admirant ton courage, car il en faut du courage pour revendiquer son envie d’être heureux, pour refuser l’ennui et les rancoeurs, pour jouer le rôle, le mauvais rôle, de celui qui part, qui abandonne un petit garçon, qui laisse seule une femme blessée. Pour aller dans un autre appartement de l’autre côté de la ville avec une autre femme. Non, je ne t’en veux pas parce qu’on n’en veut pas à un homme qui pleure, qui pleure d’avoir à dire ce qu’il a à dire, qui pleure d’avoir à partir.

Et parfois même, l’homme que je suis devenu, l’époux, le père, le héros infaillible sur lequel se posent les yeux de ses fils, se demande s’il ne devrait pas pleurer, à son tour, un soir, dans une chambre d’enfant.

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Voir également :
- Ce Silence-là - Franck Bellucci (2008), présentation et extrait
- L'Invitée - Franck Bellucci (2008), présentation

14:11 Écrit par Marc dans Bellucci, Franck | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelles, romans psychologiques, litterature francaise, franck bellucci | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 27 avril 2009

Sur la lecture - Marcel Proust - 1906

bibliotheca sur la lecture

"Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré."

Rien de tel que la lecture, et en lecteur passionné l'écrivain français du début de XXème siècle Marcel Proust, bien plus célèbre pour son oeuvre magistrale A la recherche du temps perdu, se donne ici sur sa passion dans ce qui était à l'origine qu'une préface d'une traduction du roman Sésame et les lys (Sesame and Lilies) de l'écrivain anglais John Ruskin. Aujourd'hui cette préface est édité seule, le roman de Rushkin étant tombé totalement dans l'oubli depuis.
Dans une première partie Proust se remémore tous ces moments de sa jeunesse consacrés à la lecture, ces moments d'évasions uniques hélas trop souvent interrompus par des camarades de jeu ou alors par des membres de sa famille, dont notamment ce fatidique appel au déjeuner de son père : "Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.”  Et s'y ajoutent de nombreux souvenirs et impressions qui raviront tous les amateurs de Proust.
"… la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un différent à celui des mots que vous lisez."
La seconde partie se concentre plus sur les écrits de John Ruskins, le but initial de ce texte, et sur la lecture en général. Proust y décrit la lecture comme une épreuve spirituelle, profonde et belle, qui ne soit d'être une conclusion mais plutôt une initiation.
"Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu’en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d’atteindre. Mais par une loi singulière et d’ailleurs providentielle de l’optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-mêmes), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c’est au moment où ils nous ont dit tout ce qu’ils pouvaient nous dire qu’ils font naître en nous le sentiment qu’ils ne nous ont encore rien dit."
En d'autres termes, les livres ne peuvent nous donner la sagesse, mais peuvent l'induire en nous ou nous réveiller à elle. “La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire: elle ne la constitue pas.” Et de ca fait, pour Proust, la lecture semble si importante lors de son enfance au point d'y consacrer une importante partie du texte, l'enfant étant par excellence cet être curieux et encore superficiel qui recherche le savoir et la sagesse de partout.

Avec seulement une cinquantaine de pages ce texte est devenu une véritable hymne à la lecture, et on y retrouve le style, ainsi que de nombreux thèmes, d'A la recherche du temps perdu.

Sur la lecture est un texte quasi indispensable pour tous les amateurs de Proust et, surtout, de la lecture.

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Texte intégral :

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin; le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis qu’au-dessus de notre tête le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter tout de suite après, finir le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux, tellement plus précieux – à notre jugement actuel – que ce que nous lisions alors avec tant d’amour que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir réflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.

Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances; qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti « faire une promenade », je me glissais dans la salle à manger où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je n’aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas comme les paroles des hommes en substituer un différent à celui des mots que vous lisez. Je m’installais sur une chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l’oncle matinal et jardinier dirait : « Il ne fait pas de mal! On supporte très bien un peu de feu; je vous assure qu’à six heures il faisait joliment froid dans le potager. Et dire que c’est dans huit jours Pâques! » Avant le déjeuner qui, hélas!, mettrait fin à la lecture, on avait encore deux grandes heures. De temps en temps on entendait le bruit de la pompe d’où l’eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout près, dans l’unique allée du jardinet qui bordait de briques et de faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées, des pensées cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme reflétés des vitraux de l’église qu’on voyait parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. Malheureusement la cuisinière venait longtemps d’avance mettre le couvert; si encore elle l’avait mis sans parler! Mais elle croyait devoir dire : « Vous n’êtes pas bien comme cela; si je vous approchais une table? » Et rien que pour répondre : « Non, merci bien », il fallait arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient lus; il fallait l’arrêter, la faire sortir, et, pour dire convenablement : « Non, merci bien », lui donner une apparence de vie ordinaire, une intonation de réponse, qu’elle avait perdues. L’heure passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la promenade, avaient « pris par Méséglise », ou ceux qui n’étaient pas sortis ce matin-là, « ayant à écrire ». Ils disaient bien : « Je ne veux pas te déranger », mais commençaient aussitôt à s’approcher du feu, à consulter l’heure, à déclarer que le déjeuner « ne serait pas mal accueilli ». Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leurs places. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. » Tout était prêt, le couvert était entièrement mis sur la table, où manquait seulement ce qu’on n’apportait qu’à la fin du repas, l’appareil en verre où l’oncle horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon; et où c’était si agréable de voir monter dans la cloche de verre l’ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s’arrêtant exactement au rose qu’il fallait avec l’expérience d’un coloriste et la divination d’un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma grand’tante ne faisait que goûter aux plats, pour donner son avis avec une douceur qui supportait, mais n’admettait pas la contradiction. Pour un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle s’en remettait toujours, avec un humilité de femme, à l’avis de plus compétents. Elle pensait que c’était là le domaine flottant du caprice où le goût d’un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur les choses dont les règles et les principes lui avaient été enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de jouer les sonates de Beethoven, et de recevoir avec amabilité, elle était certaine d’avoir une idée juste de la perfection et de discerner si les autres s’en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, d’ailleurs, la perfection était presque la même : c’était une sorte de simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait avec horreur qu’on mît des épices dans les plats qui n’en exigent pas absolument, qu’on jouât avec affectation et abus de pédales, qu’en « recevant » on sortit d’un naturel parfait et parlât de soi avec exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien élevée. « Elle peut avoir beaucoup plus de doigté que moi, mais elle manque de goût en jouant avec tant d’emphase cet andante si simple. » « Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais c’est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance. » « Ce peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le bifteck aux pommes. » Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, difficile par sa simplicité même, sorte de « Sonate pathétique » de la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu’est dans la vie sociale la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire preuve, ou manquer, de tact et d’éducation. Mon grand-père avait tant d’amour-propre qu’il aurait voulu que tous les plats fussent réussis, et s’y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils étaient manqués. Il voulait bien admettre qu’ils le fussent parfois, très rarement d’ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. Les critiques toujours motivées de ma grand’tante, impliquant au contraire que la cuisinière n’avait pas su faire tel plat, ne pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma grand’tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas son avis, ce qui, d’ailleurs, nous faisait connaître immédiatement qu’il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de donner son avis, s’impatientait de son silence, la pressait de questions, s’emportait, mais on sentait qu’on l’aurait conduite au martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon grand-père : que l’entremets n’était pas trop sucré.

Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la journée était un peu chaude, on montait « se retirer dans sa chambre », ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l’unique étage si bas que des fenêtres enjambées on n’aurait eu qu’un saut d’enfant à faire pour se trouver dans la rue. J’allais fermer ma fenêtre, sans avoir pu esquiver le salut de l’armurier d’en face, qui, sous prétexte de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa cigarette devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui parfois s’arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été si constamment appliquées par Maple, et les décorateurs anglais, édictent qu’une chambre n’est belle qu’à la condition de contenir seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente : au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de chefs-d’œuvre. À la juger d’après les principes de cette esthétique, ma chambre n’était nullement belle, car elle était pleine de choses qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose. Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtepointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreiller en baptiste sous laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs, et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma mère, qui craignait de me la voir « répandre »), sortes d’instruments du culte, presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’orange placée près d’eux dans une ampoule de verre, et que je n’aurais pas cru plus permis de profaner, ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines, puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché; cette cloche de verre sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que, quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours, quand on avait « fini la chambre », achevait d’évoquer l’idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération en apparence si simple d’ouvrir ou de fermer ma croisée, je n’en venais jamais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui n’avaient été évidemment mises là pour l’utilité de personne pas plus que pour la mienne, peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire qu’ont souvent dans les clairières les arbres et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d’une vie silencieuse et diverse, d’un mystère où ma personne se trouvait à la fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de chapelle où le soleil – quand il traversait les petits carreaux rouges que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres – piquait sur les murs, après avoir rosi l’aubépine des rideaux, des lueurs aussi étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus grande nef à vitraux.; où le bruit des cloches arrivait si retentissant à cause de la grande proximité de notre maison et de l’église, à laquelle d’ailleurs aux grandes fêtes les reposoirs nous liaient par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu’elles étaient sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d’où je saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante qui revenait de vêpres ou l’enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à la photographie par Brown du Printemps de Botticelli ou moulage de La Femme inconnue du musée de Lille, qui, aux murs et sur la cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William Morris à l’inutile beauté, je dois avouer qu’ils étaient remplacés dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné d’apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, toujours terrible et beau, à la porte d’un buffet de gare, où il servait de réclame à une spécialité de biscuit. Je soupçonne aujourd’hui mon grand-père de l’avoir autrefois reçu, comme prime, de la munificence d’un fabricant, avant de l’installer à jamais dans ma chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me paraissait historique et mystérieuse, et je ne m’imaginais pas qu’il pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l’ai vu, et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune m’advenait, je crois qu’il aurait bien plus de choses à me dire que Le Printemps de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur demeure avec la reproduction des chefs-d’œuvres qu’ils admirent et décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût faire de leur chambre l’image même de leur goût et la remplir seulement de choses qu’il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le langage de vies profondément différentes de la mienne, d’un goût opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où mon imagination s’exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne me sens heureux qu’en mettant le pied – avenue de la Gare, sur le Port, ou place de l’Église – dans un de ces hôtels de province aux longs corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de l’arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit ne sert qu’à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, mais n’efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l’apporter à l’imagination qui s’en enchante, qui le fait poser comme un modèle pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu’il contient de pensées et de souvenirs; où le soir, quand on ouvre la porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée éparse, de la prendre hardiment par la main quand la porte refermée on entre plus avant, jusqu’à la table ou jusqu’à la fenêtre; de s’asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé exécuté par le tapissier du chef-lieu selon ce qu’il croyait le goût de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu’aux bords de l’âme des autres et qui garde jusque dans la forme des chenêts et le dessin des rideaux l’empreinte de leur rêve, en marchand pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le sentiment de l’enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou; de la pousser dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que, tout près, l’église sonne pour toute la ville les heures d’insomnie des mourants et des amoureux.

Je n’étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu’il fallait aller au parc, à un kilomètre du village (1). Mais, après le jeu obligé, j’abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l’herbe où le livre avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la rivière cessait d’être une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et bordées d’allées où souriaient des statues, et par moment sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du mot – une rivière qui devait avoir un nom – et ne tardait pas à s’épandre (la même vraiment qu’entre les statues et sous les cygnes) entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les boutons d’or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et qui, tenant d’un côté au village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen âge, joignaient de l’autre, par des chemins montants d’églantiers et d’aubépines, la « nature » qui s’étendait à l’infini, des villages qui avaient d’autres noms, l’inconnu. Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe, jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux faisaient monter l’eau en tournant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au delà, les champs de bluets et de coquelicots. Dans cette charmille le silence était profond, le risque d’être découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris éloignés qui d’en bas m’appelaient en vain, quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s’en retournaient, n’ayant pas trouvé; alors plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui passait; mais surpris par sa douceur et troublé par le silence plus profond qui le suivait, je n’étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n’étaient pas les cloches tonnantes qu’on entendait en rentrant dans le village – quand on approchait de l’église qui de près avait repris sa taille haute et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d’ardoise ponctué de corbeaux – faire voler le son en éclats sur la place, « pour les biens de la terre ». Elles n’arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me déranger.

Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais cela seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert, et l'insomnie qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste, baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames des châteaux qui, les jours de fête, faisant, quand elles traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, venaient à la messe « dans leurs attelages », non sans acheter au retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en forme de tours, protégés du soleil par un store, - « manqués », « saint-honorés » et « gênoises », - dont l'odeur oisive et sucrée est restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaieté des dimanches.

Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux « lointains » de ceux qui pensent « à autre chose ». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel « Épilogue », avait, eu soin de les « espacer » avec une indifférence incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait été narrée. Puis subitement : « Vingt ans après ces événements on pouvait rencontrer dans les rues de Fougères (2) un vieillard encore droit, etc. » Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel par une personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, et si c'était impossible avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne soient pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous avaient inspiré et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal de Modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.


... Avant d'essayer de montrer, au seuil des « Trésors des Rois », pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles : que ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur sortilège. Voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés, à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à présenter.

On sait que les « Trésors des Rois » est une conférence sur la Lecture que Ruskin donna à Manchester (Rusholme, Town Hall) le 6 décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à l'Institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, « Des Jardins des Reines », sur le rôle de la femme, pour aider à fonder des écoles à Ancoats. « Pendant toute cette année 1864, dit M. Collingwood dans son admirable ouvrage « Life and Work of Ruskin », il demeura at home, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de « Sésame et les Lys »,devinrent son ouvrage le plus populaire, nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London Bibliothèque... »

Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que « la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs ». Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche du philosophe français, mais, en réalité, il n’a fait, dans toute sa conférence, que l’envelopper dans un or apollinien où fondent des brumes anglaises, et qui ressemble à celui dont la gloire illumine les paysages de son peintre préféré. « A supposer, dit-il, que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d’entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous voudrions… Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d’entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée - rois et hommes d'Etat attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l'obtenir - nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire (3). » « Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage, etc., » et réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes ; que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est pas leur plus on moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même. Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a pas cherché à aller au cœur même de l'idée de lecture. Il n'a voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle prépondérant qu'il semble lui assigner.

Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander en quoi elles consistent. Ce livre que vous m'avez vu tout à l'heure lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre au fond du fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de perceptions, va vous dire quel il était le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par volume, qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais désiré avoir son avis. « Le rire n'est point cruel de sa nature; il distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs de l'éternité (4). » Cette phrase me donnait une véritable ivresse. Je croyais apercevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au lieu de dire cela furtivement après l'ennuyeuse description d'un château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque fois que je venais de fermer le livre, dans l'exaltation de la lecture finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à décrire une table couverte « d'une telle couche de poussière qu'un doigt aurait pu y tracer des caractères », chose trop insignifiante à mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention ; et j'en étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin sa pensée tout entière.

Et c'est là en effet un des grands et merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l'auteur ils pourraient s'appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c'est au moment où il nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire, qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent pénétrer. « Menez-nous », voudrions-nous pouvoir dire à M. Maeterlinck, à Mme de Noailles, « dans le jardin de Zélande où croissent les fleurs démodées, sur la route parfumée « de trèfle et d'armoise », et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que ceux-là. » Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les peintres sont aussi des poètes) nous montre dans son Printemps, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté, qui en leur donnant l'occasion d’y venir ont fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Maeterlinck, à Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donnée au génie, et que nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette chose en quelque sorte sans épaisseur, - mirage arrêté sur une toile, - qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers. Alors il nous dit : « Regarde, regarde, parfumés de trèfle et d'armoise, serrant leurs vifs ruisseaux étroits, les pays de l'Aisne et de l'Oise. Regarde la maison de Zélande rose et luisante comme un coquillage, regarde ! Apprends à voir! » Et à ce moment il disparaît. Tel est le prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas.

Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative et être chargée par des incitations répétées de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques.

On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé (sic) dans une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté, si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'à ce qu’il ait peu à peu rééduqué ses divers vouloirs organiques. Or, il existe certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte de paresse (5) ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais, sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, avait, pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, oublié jusqu’à son nom, ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de créer. Or cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or nous avons vu que c'était précisément là la définition de la lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est donc la lecture : ce qu'il fallait démontrer, comme disent les géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage comme, dans les affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui, être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du paradis.

Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un peu exceptionnels, et nous le verrons, moins dangereux, la vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de chercher la vérité en lui-même, de se dire qu'elle est située hors de lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent de Hollande, et que si pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent, tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht, qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et du ciel bleu ; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste, avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni les hasards de la négociation. Mais, qu'importe ? Tous ces membres de la vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui vous ont fait don... de la vérité. Et, quant aux quelques recherches, aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables de l'acte d'entrée en possession de la vérité -, de la vérité que pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper nous prendrons en note - nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre des peines qu'ils pourront nous donner : le calme et la fraîcheur du vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de soleil pâle suffit à éblouir, entre la double rangée d'arbres dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés aux maisons à pignons des deux rives (6).

Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres de recommandations, que vous remet en mains propres celui qui la détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car, bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement parler, la vérité elle-même que son indice on sa preuve, laissant par conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou dans Boccace (7), en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile. Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort ; il s'encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable, un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette « maladie littéraire ». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au vulgaire? A vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez un grand homme un de nos défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en mesure, si on contestait la légitimité d'un terme (8) qu’il avait employé, d'en établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer, comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un grand.) Maeterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure grandement sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs, menaçant beaucoup plus, quand ils existent, la sensibilité que l’intelligence, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité, à la portion vivante qu'elle contient.

Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont nullement inspirée. Je me rappelle une page du Monde comme Représentation et comme Volonté où il y a peut-être vingt citations à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les citations) : « Voltaire, dans Candide, fait la guerre à l'optimisme d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans Caïn. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque : « Lugere genitum, tanta qui intravit mala, etc. » C'est à cela qu'il faut attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse (à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. Une maxime d'Héraclite était conçue de même: « Vitae nomen quidem est vita, opus autem mors. » Quant aux beaux vers de Théognis ils sont célèbres : « Optima sors homini non esse, etc. » Sophocle, dans l'Œdipe à Colone (1224), en donne l'abrégé suivant : « Natum non esse sortes vincit alias omnes, etc. » Euripide dit : « Omnis hominum vita est plena dolore (Hippolyte, 189), et Homère l'avait déjà dit : « Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, quotquot super terram spirant, etc. » D'ailleurs Pline l'a dit aussi « Nullum melius esse tempestiva morte. » Shakespeare met ces paroles dans la bouche du vieux roi Henri IV : « O, if this were seen - The happiest youth, - Would shut the book, and sit him down and die. » Byron enfin : « Tis someting better not to be. » Balthazar Gracian nous dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le Criticon, etc. (9) ». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette petite démonstration à l'aide des Aphorismes sur la Sagesse dans la Vie, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité, de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde : « Compiler n'est pas mon fait. »

Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus est une chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. Comme nous ne sommes tous tant que nous sommes que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, gratitude, dévouement, et où nous mêlons tant de mensonges, sont stériles et fatigantes. De plus, dès les premières relations de sympathie, d'admiration, de reconnaissance, les premières paroles que nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser dans les amitiés suivantes, sans compter que pendant ce temps-là les paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié : Qu'ont-ils pensé de nous ? - N'avons-nous pas manqué de tact? - Avons-nous plu? - et la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie, nous n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s'il n’était ni génial ni célèbre. L'atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage même du livre est pur, si le livre mérite ce nom, rendu transparent par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas elle-même jusqu'à y laisser voir son image fidèle; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire aux traits de chacun tour à tour sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand plaisir pour l'esprit de distinguer au fond du langage ces peintures profondes et d'aimer d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un Gautier, simple, bon, garçon plein de goût (cela nous amuse de penser qu'on a pu le considérer comme l’image de la perfection dans l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance spirituelle, et dans son Voyage en Espagne, où chaque phrase, sans qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien loin d’un art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir s'astreindre de ne pas laisser passer une seule forme sans la décrire entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand il compare la campagne avec ses cultures variées « à ces cartes de tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets » et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine d'aller à Chartres visiter la cathédrale (10).

Mais quelle bonne humeur, quel goût, comme nous le suivons volontiers dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la tempête à bord de son beau vaisseau « étincelant comme de l'or », nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de ce marin aimable et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est devenu (11). Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant de faim et de sommeil, et nous nous affligeons quand il récapitule avec une tristesse de feuilletoniste les hommes de sa génération morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que si ses phrases dessinent sa physionomie, c’est sans qu'il s'en doute; c’est que les mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son essence, mais par notre désir de nous peindre; il représente ce désir et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, n’en ont donné qu’un fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment, même par cet échec si instructif. De sorte que quand les livres ne sont pas les miroirs d'une individualité puissante, ils sont les miroirs de défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin et sur un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de court et de niais dans une certaine « distinction »; au fond du second, ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.

Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la lecture et le savoir donnent les « belles manières » de l'esprit. La puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne pouvons la développer qu'en nous-même, dans les profondeurs de notre vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits qu'est la lecture, que se fait l'éducation des « façons » de l'esprit. Les lettrés sont, malgré tout, comme les gens de qualité de l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse consistent, dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de franc-maçonnerie d'usages et dans un héritage de traditions (12).

Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence des grands écrivains va aux livres des anciens (13). Ceux mêmes qui parurent à leurs contemporains les plus « romantiques » ne lisaient guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins livresque des écrivains, dont l’œuvre toute de modernité et de vie semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite. On pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait s'étendre à tous les arts. Les publics vont entendre la musique de M. Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny (14). Les publics vont aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée contemporaine, que les écrivains et les artistes originaux rendent accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit.

Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens (15). C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps en passant sur elles a pu seul embellir encore la couleur.

Une tragédie de Racine, un volume des mémoires de Saint-Simon, ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui en fait briller la douceur et saillir la force native nous émeut comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au XVIIe siècle - et en elle des coutumes et un tour de pensées disparus - que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées, embellies par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à l'audace (16) et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l’œuvre de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes révolues, elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le passé qui les façonna : telles que les vieilles enceintes des villes, les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles qu'auprès du cloître, dans le petit cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases, - et je pense à des livres très antiques qui furent d'abord récités, - dans l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui, comme dans un hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les « deux points » qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques dont il est parsemé (17), j'ai entendu le silence du fidèle, qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets suivants (18) comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s'étant scindée pour l'enclore, avait gardé sa forme ; et plus d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis dix-sept siècles.

Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel, un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre saint Théodore foulant aux pieds le crocodile, - belles étrangères venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait, continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe siècle qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit l'empire, un peu du XIIe siècle, du XIIe siècle depuis si longtemps enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose. Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons, circulent, se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable du Passé : - du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.


Notes

(1) Ce que nous appelions je ne sais pourquoi un village est un chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3000 habitants.

(2) J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif – de ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d'éphémère à la fois et de passif, qui au moment même où il retrace nos actions les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé sans nous laisser comme le « parfait » la consolation de l'activité - est resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec calme ; il me suffit d'ouvrir un volume des Lundis de Sainte-Beuve et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de Mme d'Albany) : « Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait perdu, etc. » pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde mélancolie. - Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.

(3) Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois, 6.

(4) En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous cette forme, dans le Capitaine Fracasse. Au lieu de « ainsi qu'il appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois », il y a simplement « suivant Homerus ». Mais comme les expressions « il appert d'Homerus », « il appert de l'Odyssée », qui se trouvent ailleurs dans le même ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai dire, de respect religieux. Ailleurs encore, dans le Capitaine Fracasse, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase du Capitaine Fracasse aux iris et aux pervenches penchés au bord de la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus délicieuse encore si j’avais pu trouver en une seule phrase de Gautier tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans parvenir, hélas ! à me donner aucun plaisir.

(5) Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit : « Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes, avec son talent, aurait produit bien davantage... et des oeuvres plus durables. » Notez que l'impuissant prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit :

      « Je perds mon temps s'il faut les croire,
      Eux seuls du siècle sont l'honneur », etc.

Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. « Aucun homme de son temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi remarquables talents, en ait tiré si peu ; le grand défaut de son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à profit, si bien qu'ayant toujours flottants dans l'esprit de gigantesques projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se libérer. »

(6) Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce couvent près d’Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve : « Il (Sainte-Beuve) s'avisa un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la petite église d'Utrecht. C'était un peu tard… mais Utrecht était bien loin de Paris et je ne sais pas si Volupté aurait suffi à lui ouvrir à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même après les deux premiers volumes de son Port-Royal, le pieux savant qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains cartons ... Ouvrez la deuxième édition de Port-Royal et vous verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten » (Léon Séché, Sainte-Beuve, tome I, pages 229 et suivantes). Quant aux détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais: c'est bien telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden et des religieuses d'un ordre venu, je crois, de Flandres, qui portent encore la même coiffe non que dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en Hollande.

(7) Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, voilà où le péché intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y insister autrement ici.

(8) Paul Stapfer: Souvenirs sur Victor Hugo, parus dans la Revue de Paris.

(9) Schopenhauer, Le Monde comme Représentation et comme Volonté (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).

(10) « Je regrette d’avoir passé par Chartres sans avoir pu voir la cathédrale. » (Voyage en Espagne, p.2.)

(11) Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le grand-père du brillant capitaine de cavalerie.

(12) La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes usages, et elle n’« explique » pas. Un livre d'Anatole France sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en font l'incomparable noblesse.

(13) C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les Lundis de Sainte-Beuve et la Vie littéraire d'Anatole France. Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de son temps. Et qu'on ne dise pas qu'il était aveuglé par des haines personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les procédés délicats de l'homme ! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la clairvoyance, à la prescience. « Tout le monde est fort, dit-il dans Chateaubriand et son groupe littéraire, à prononcer sur Racine et Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le possèdent. »

(14) Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs commentateurs que les « romantiques ». Seuls, en effet, les romantiques savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils ont été écrits, romantiquement, parce que pour bien lire un poète ou un prosateur il faut être soi-même poète ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins « romantiques ». Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique qui nous les ont découvertss, c'est Victor Hugo :

      « Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
      Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys. »

C'est M. Anatole France :

      « L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
      En habits de marquis, en robes de comtesses », etc.

Le dernier numéro de la Renaissance latine (15 mai 1905) me permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la statuaire grecque.

(15) Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite; ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une attitude d'esprit si générale.

(16) Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de trouver à ces vers d'Andromaque :

      « Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait ? A quel titre ?
      « Qui te l'a dit ? »

vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est volontairement rompu. « A quel titre? » se rapporte non pas à « Qu'a-t-il fait ? » qui le précède immédiatement, mais à « Pourquoi l'assassiner ? » Et « Qui te l'a dit ? » se rapporte aussi à « assassiner ». (On peut, se rappelant un autre vers d'Andromaque : « Qui vous l'a dit, seigneur, qu'il me méprise? », dire que : « Qui te l'a dit? » est pour « Qui te l'a dit de l'assassiner? »). Zigzags de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice, plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la prosodie, dire carrément : « Pourquoi l'assassiner ? A quel titre ? Qu'a-t-il fait ? » Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives de douceur. « Je t'aimais inconstant, qu'eussé-je fait fidèle ! » Et quel plaisir donne la belle rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs :

      « Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée »
      « Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder ».

Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la musique de Gluck se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la voix de son génie, quand elle retombe sur une intonation involontaire où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la placé même l'impression de ce monument bas, tout en longueur de façade, avec ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de « palais d'exposition », qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et complexe individualité.

(17) Et Marie dit : « Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit en Dieu, mon Sauveur, etc...- Zacharie son père fut rempli du saint Esprit et il prophétisa en ces mots : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël de ce qu'il a racheté, etc... » « Il la reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit : « Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s'en aller en paix... »

(18) A vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela ressort suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan et notamment de Saint-Paul, p. 257 et suiv., les Apôtres, pp. 99 et 100 ; Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.

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dimanche, 26 avril 2009

Amin's Blues - Max Obione - 2007

bibliotheca amin s blues

"Il regardait fixement les crachats sanguinolents qui flottaient au fond du seau. Il aurait voulu rire - sinon sourire - du mauvais tour qu'il venait de leur jouer, mais la coupure de sa lèvre inférieure l'en dissuada.
- On avait dit à la fin du troisième, Courtaud, bon dieu de merde ! Tu comprends donc pas !
Bien sûr qu'il comprenait. Chow passa l'éponge sur le crâne rasé et la face du boxeur. L'eau puante dégoulina le long du buste massif d'Amin."


Quelque part au fin fond de la Louisiane, Amin Lodge, dit le Courtaud, est un boxeur sur la fin qui ne survit plus qu'en faisant des matchs truqués dans des bleds glauques de la région. Il est en quelque sorte un punching-ball qui, à tous ses combats, doit se coucher au plus vite. Mais un soir il se révolte, refuse de se coucher et bat son adversaire. mais il ne fait pas que le battre, il le tue carrément sur le ring. De plus il s'enfuit avec la caisse ainsi qu'avec la copine du patron. Mais la cavale d'Amin va vite se transformer en une véritable descente aux enfers. Car en plus de sa fuite Amin s'est mis l'idée fixe en tête d'assassiner Lonnie Treasure, le vieux chanteur de blues dont la musique l'accompagne depuis la naissance.
C'est lors d'une tentative d'assassinat ratée que la journaliste Nad Burnsteen du Blues Monthly Star se met sur la piste de l'ancien boxeur en cavale. Sûre de son sujet, elle est prête à tout venir à bout de son enquête.

Amin's Blues de l'écrivain français Max Obione est un excellent roman, pur roman noir, qui en impressionnera plus d'un. Sur un rythme effréné de blues le lecteur suit la descente aux enfers d'un ancien boxeur poursuivi par tout type d'escrocs, de mafieux... et d'une jeune journaliste y flairant un gros coup médiatique. L'ambiance est noire et lourde, très glauque, à peine une note d'espoir ici ou là, que du noir. Et au fur et à mesure que l'on avance, au plus on s'enfonce dans une spirale de violence et de folie; Jusqu'à la conclusion qui n'en est pas vraiment une, comme si une telle follie ne pouvait trouver d'explication. Le montage de l'histoire se fait par l'assemblage de divers documents: des archives de disque dur d'ordinateur, articles de journal, textes de chansons,... pour accumuler les styles et les points de vue. Amin's Blues, porté par une écriture puissante, impressionne d'un bout à l'autre, le lecteur accroche jusqu'à la dernière page.

Amin's Blues est un roman poignant, un polar qui ne laissera personne indifférent.

A découvrir !

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Voir également :
- Gaufre royale - Max Obione (2009), présentation

- Scarelife - Max Obione (2010), présentation
- Le Mystère Krakoen - Collectif Krakoen (2010), présentation
Boulette - Max Obione (2011), présentation

- L'ironie du short - Max obione (2011), présentation

samedi, 25 avril 2009

SAS, tome 177 : Pirates ! - Gérard de Villiers - 2009

bibliotheca SAS pirates

"Malko sentit qu'on lui arrachait son pistolet ; la pointe du poignard appuyait toujours sur sa gorge. Le chef sortit un stylo à bille et une feuille de papier de sa poche, puis lança à Malko :
- Vous écrivez : «les billets étaient faux. Nous voulons trois millions de dollars d'ici trois jours. Sinon, l'otage sera exécuté.»
L'otage c'était lui."


Un cargo chargé d'armes, le MV Faina en route pour livrer des armes au Kenya, est attaqué par des pirates somaliens au beau milieu de l'océan indien. Les coups de pirateries sont fréquents dans la région, mais ici la cargaison transportée est bien plus importante que d'habitude. D'ailleurs les pirates en semblet pas avoir choisi ce bateau par hasard. En effet, ils l'attendaient. Alors que la bateau arraisonné prend la route d'Habyo en Somalie, le commandant réussit à photographier l'un des pirates et à faire parvenir la photo instances de sécurité, dont la CIA. Celle-ci reconnaît le pirate photographié et reconnaît surtout en lui un 'Shebab', un taliban somalien. es talibans se seraient-ils associés aux pirates ? Et dans quel but ? Est-ce juste une question de financement, ou alors, se prépare-t-il un coup bien plus important ?
L'agent Malko Linge, qui a déjà travaillé pour la CIA en Somalie, file au Kenya, base arrière des pirates. Mais son enquête sera encore plus difficile que prévue. Après avoir été kidnappé par des complices des pirates, il découvre que la seule source capable de le renseigner se trouve à Mogadiscio, certainement l'endroit le plus dangereux du monde.

Comme toujours en plein dans l'actualité, la sortie au 1er avril 2009 de ce numéro 177 de la série culte SAS tient pratiquement du coup de génie commercial tant le problème de la piraterie somalienne est devenu d'actualité depuis lors. En effet, jamais auparavant il n'a été autant question de piraterie, tant les bateaux détournés ont été nombreux en ce mois d'avril. Gérard de Villiers part d'un fait réel pour construire son histoire : le MV Faina, un vraquier ukrainien naviguant sous pavillon panaméen, a été capturé le 25 septembre 2008 alors qu'il se dirigeait vers le port de Mombasa au Kenya chargé d'armes soviétiques, dont une trentaine de chars d'assaut. Et évidemment il y fait intervenir Malko Linge, à qui tout va finir par réussir en faisant au passage quelques conquêtes féminines. Les rebondissements sont nombreux, l'histoire tient plus ou moins la route, mais cela reste avant tout un roman de gare à la qualité plutôt faible. L'intérêt essentiel vient du fait de découvrir l'actualité de la Somalie, un pays de non droit en proie à la violence la plus totale.

SAS, tome 177 : Pirates ! s'adresse avant tout aux amateurs des aventures de Malko Linge, mais de par son actualité, ce roman pourrait trouver un public un peu plus large.

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Voir également :
SAS, tome 83 : Coup d'état au Yémen - Gérard de Villiers (1985), présentation
SAS, tome 84 : Le plan Nasser - Gérard de Villiers (1986), présentation
SAS, tome 85 : Embrouilles à Panama – Gérard de Villiers (1987), présentation
SAS, tome 107 : Alerte Plutonium - Gérard de Villiers (1992), présentation
- SAS, tome 132 : L'espion du Vatican (1998), présentation et extrait
SAS, tome 176 : Le printemps de Tbilissi - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 177 : Pirates ! - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 178 : La Bataille des S-300 [1] - Gérard de Villiers (2009), présentation
SAS, tome 179 : La Bataille des S-300 [2] - Gérard de Villiers (2009), présentation

SAS, tome 180 : Le piège de Bangkok - Gérard de Villiers (2009), présentation

SAS, tome 181 : La Liste Hariri - Gérard de Villiers (2010), présentation

SAS, tome 182 : La filière suisse - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tomes 183 et 184 : Renegade - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tome 185 : Féroce Guinée - Gérard de Villiers (2010), présentation
SAS, tome 186 : Le Maître des Hirondelles - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 187 : Bienvenue à Nouakchott - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 188 : Rouge Dragon [1] - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 189 : Rouge Dragon [2] - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 190 : Ciudad Juarez - Gérard de Villiers (2011), présentation
SAS, tome 191 : Les fous de Benghazi - Gérard de Villiers (2012), présentation
SAS, tome 192 : Igla S - Gérard de Villiers (2012), présentation 
SAS, tome 193 : Le chemin de Damas [1] - Gérard de Villiers (2012), présentation 
SAS, tome 194 : Le chemin de Damas [2] - Gérard de Villiers (2012), présentation
- SAS, tome 195 : Panique à Bamako - Gérard de Villiers (2012), présentation
SAS, tome 196 : Le beau Danube rouge - Gérard de Villiers (2013), présentation et extrait
SAS, tome 197 : Les fantômes de Lockerbie (2013), présentation et extrait
SAS, tome 1 , version BD : Pacte avec le Diable (2006), présentation et extraits
SAS, tome 2, version BD : Le sabre de Bin-Laden (2006), présentation et extrait

mercredi, 22 avril 2009

La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1876

bibliotheca la douce

L'argent ne permet pas de tout acheter. C'est l'affreux constat que fait un homme aisé en épousant une jeune fille pauvre en pensant lui épargner la misère. De là il gagne totale autorité sur elle. Mais hélas, alors que lui commence à développer des sentiments envers  son épouse, celle-ci ne fait que se réfugier dans le silence le plus total. Sauvée de la misère financière elle est plongée dans un désespoir sans fin. A un moment elle envisage même de tuer son époux, mais y renonce. Elle se résigne à son sort jusqu'au jour, où n'en pouvant plus, elle se précipite par la fenêtre, une icône à la main.

La Douce (en russe (Krotkaja, Krotokaïa ou Кроткая), ainsi parfois traduit sous le titre La femme douce, est un court roman de l'écrivain russe  Fédor Dostoïevski décrivant un mariage contre nature entre deux êtres qui de par leur situation de base ne peuvent s'aimer. Raconté du point de vue de l'époux le récit prend tour à tour la forme d'un monologue, d'un aveu ou d'une confession. Et ce récit raconté face au cadavre de la femme par cet époux qui tente de se justifier comme il peut prend toute sa dimension tragique dès les premières lignes. Le lecteur sait dès le départ que cela se terminera mal, et rien ne viendra empêcher cette lente et fatale déchéance sentimentale.

La Douce est une magnifique petite tragédie, assez peu connue, du célèbre écrivain russe Fédor Dostoïevski, et qui mérite amplement d'être découverte.

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Texte intégral :

Krotkaïa - La Douce

Récit fantastique
[1]

Traduction du russe par Ely Halpérine-Kaminsky


.... Et maintenant quelques mots sur ce récit.

Je l’ai qualifié de fantastique mais je le considère comme réel, au plus haut degré. La forme seule est en effet fantastique et il me semble nécessaire d’expliquer d’abord pourquoi.

Ce n’est point un conte ; ce ne sont point non plus de simples notes. Imaginez un mari en présence du cadavre de sa femme étendu sur une table. C’est quelques heures après le suicide de cette femme, qui s’est jetée par la fenêtre. Le mari est dans un trouble extrême et n’a pu encore rassembler ses pensées. Il marche à travers l’appartement et s’efforce d’élucider cet événement, « de concentrer ses pensées sur un point unique ». De plus c’est un hypocondriaque incurable, de ceux qui pensent à haute voix. Aussi se parle-t-il, se raconte-t-il à lui-même l’affaire et tâche-t-il de se l’expliquer. Malgré le semblant d’esprit de suite de ses paroles, il se contredit souvent, dans la logique et dans les sentiments. Et il se justifie, et il accuse sa femme ; il se perd dans des explications accessoires où l’on sent les rudesses de la pensée et du cœur, en même temps qu’un sentiment profond. Peu à peu le fait s’éclaircit effectivement pour lui et il réussit « à concentrer ses pensées sur un point unique ». La série des souvenirs qu’il provoque finit par l’amener inéluctablement a la vérité : cette vérité élève son esprit et son cœur. À la fin le ton même du récit s’éloigne du désordre du commencement. La vérité apparaît au malheureux claire et précise, du moins à ses yeux.

Voilà le thème. La durée de ce récit intermittent et embrouillé est, on le comprend, de plusieurs heures : il s’adresse tantôt à lui-même, tantôt à quelque auditeur invisible, ou à un juge. C’est ainsi d’ailleurs que les choses se passent réellement. Si un sténographe avait pu entendre cet homme et noter tout ce qu’il aurait dit, le récit serait peut-être plus inégal, moins travaillé que chez moi, mais, à ce qu’il me semble, l’ordre psychologique pourrait rester le même. C’est donc la supposition de notes sténographiques, mises ensuite par moi en ordre, que je considère dans ce conte comme fantastique. Dans une certaine mesure cette manière de procéder n’est point nouvelle en art : Victor Hugo, par exemple, dans son chef-d’œuvre Le dernier jour d’un condamné, a employé une méthode presque identique : quoiqu’il n’ait pas introduit un sténographe, il a admis une impossibilité plus grande encore en supposant au condamné à mort le loisir d’écrire les impressions de son dernier jour, et même celles de sa dernière heure, et plus encore celles de sa dernière minute. Mais si Victor Hugo n’avait pas préétabli cette supposition fantaisiste, cette œuvre qui est la plus réaliste, la plus vraie de toutes celles qu’il a données, n’existerait pas.


I

..... Maintenant qu’elle est ici, cela va encore : je m’approche et je la regarde à chaque instant ; mais demain ? on me la prendra, que ferai-je alors tout seul ? Elle est à présent dans cette chambre, étendue sur ces deux tables ; demain la bière sera prête, une bière blanche... ; blanche.... en gros de Naples..... du reste il ne s’agit pas de cela... Je marche, je marche toujours.... je veux comprendre. Voilà déjà six heures que je le veux et je ne puis parvenir à concentrer mes pensées sur un seul point. Mais c’est que je marche toujours, je marche, je marche..... Voilà comment c’est arrivé, procédons par ordre : Messieurs, je ne suis pas un romancier, vous le voyez, mais qu’est-ce que cela fait ? je vais tout raconter, comme je le comprends. Oh oui ! je comprends tout, trop bien, et c’est là mon malheur ?

Voilà..... si vous voulez savoir, c’est-à-dire si je commence par le commencement, elle venait tout simplement engager chez moi des effets pour publier dans le Golos [2] un avis par lequel elle faisait savoir qu’une gouvernante cherchant une place consentirait à s’expatrier, ou à donner des leçons à domicile etc., etc. C’était tout-à-fait au commencement, je ne la remarquai pas, elle venait comme les autres et tout allait pour elle comme pour les autres. Puis je commençai à la distinguer. Elle était mince, blonde, d’une taille au-dessus de la moyenne. Avec moi elle paraissait, gênée, comme honteuse ; je pense qu’elle devait être ainsi avec toutes les personnes qu’elle ne connaissait pas ; elle ne s’occupait certainement pas de moi ; elle devait voir en moi non point l’homme, mais l’usurier. Aussitôt l’argent reçu, elle s’en allait. Et toujours silencieuse. Les autres discutent, supplient, marchandent pour recevoir plus ; elle, non,.....ce qu’on lui donnait.....Il me semble que je m’embrouille... Ah oui ; ce sont ses gages qui éveillèrent mon attention tout d’abord : des boucles d’oreille en argent doré, un méchant petit médaillon : tout cela ne valait pas vingt kopecks. Elle le savait bien, mais on voyait à son air combien ces objets lui étaient précieux, et en effet c’était tout l’héritage paternel et maternel, je l’ai su après. Une seule fois je me suis permis de sourire en voyant ce qu’elle apportait.

C’est-à-dire.....voyez-vous, je ne fais jamais cela, j’ai avec mon public des manières de gentilhomme : peu de paroles, poli, sévère « sévère, sévère et encore sévère ». Mais une fois elle avait osé apporter le reste (c’est littéralement comme je vous le dis) le reste d’une camisole en peau de lièvre — je ne pus me contenir et je me laissai aller à lâcher une plaisanterie... Mon petit père, quelle rougeur ! ses yeux sont bleus, grands, pensifs, quel feu ils jetèrent ! Et pas un mot : elle prit sa guenille et sortit. C’est alors surtout que je la remarquai et je me mis à rêver un peu de ce côté..... c’est-à-dire précisément, d’une manière particulière..... Oui, je me rappelle encore une impression....., c’est-à-dire, si vous voulez, l’impression principale, la synthèse de tout : elle était terriblement jeune, si jeune, qu’on ne lui aurait pas donné plus de quatorze ans. Cependant elle avait alors seize ans moins trois mois. Au reste ce n’est pas cela que je voulais dire, ce n’est pas là qu’est la synthèse.

Elle revint le lendemain.

J’ai su depuis qu’elle était allée porter cette camisole chez Dobronravoff et chez Mozer, mais ils n’acceptent que de l’or, ils n’ont pas même voulu lui répondre. Moi, une fois, je lui ai pris un camée qui ne valait presque rien et, en y réfléchissant ensuite, j’ai été étonné d’avoir fait cela : je ne prends aussi que des objets d’or et d’argent et, à elle, j’ai pris un camée ? Pourquoi ? Ce fut ma seconde pensée ayant trait à elle, je me le rappelle.

La fois suivante, c’est-à-dire en revenant de chez Mozer, elle m’apporta un porte-cigare d’ambre, un bibelot comme-ci comme-ça, pour un amateur, mais qui pour moi ne valait rien, car chez nous il n’y a que l’or. Comme elle venait après l’échauffourée de la veille, je la reçus sévèrement.

Ma sévérité consiste à accueillir froidement les gens. Pourtant en lui remettant deux roubles, je ne me retins pas de lui dire d’un ton irrité : « c’est seulement pour vous ; Mozer ne vous prendra pas ces choses-là. » Et, je soulignais surtout les mots pour vous, précisément dans un certain sens. J’étais méchant. En entendant ce pour vous, elle rougit de nouveau, mais elle ne dit rien, elle ne jeta pas l’argent, elle l’emporta. — C’est que la misère ! Et comme elle rougit ! Je compris que je l’avais blessée. Et quant elle sortit, je me demandai tout-à-coup : « ce triomphe sur elle, vaut-il bien deux roubles ? » Hé, hé, hé ! Je me le rappelle, c’est justement cette question que je me posai : « Cela vaut-il deux roubles ? cela les vaut-il ? » Et tout en riant, je résolus la question dans le sens affirmatif. J’étais très gai alors. Mais je n’agissais pas à ce moment par suite d’un sentiment mauvais ; je le faisais exprès, avec intention ; je voulais l’éprouver, car quelques nouvelles pensées à son sujet surgirent inopinément dans mon cerveau. Ce fut la troisième fois qu’il me vint à propos d’elle des pensées particulières.

... Eh bien, c’est à partir de cet instant-là que ça a commencé. J’ai pris aussitôt des renseignements sur sa vie, sur sa situation et j’attendis impatiemment sa visite.

J’avais le pressentiment qu’elle reviendrait bientôt. En effet elle reparut et je lui parlai alors avec politesse et amabilité. J’ai été bien élevé et j’ai des formes..... Hum..... J’ai compris à cette époque qu’elle était bonne et douce. Les bons et les doux ne résistent pas longtemps, et, quoiqu’ils n’ouvrent pas volontiers leur cœur devant vous, il leur est impossible d’éviter une conversation. Ils sont sobres de réponses, mais ils répondent quand même, et plus vous allez, plus vous obtenez, si vous ne vous fatiguez pas. Mais on comprend que cette fois-là elle ne m’a rien donné à entendre. C’est après que j’ai su l’histoire du Golos et tout le reste. À cette époque elle s’annonçait de toutes ses forces dans les journaux : d’abord, cela va sans dire, c’était avec faste : « une gouvernante.... partirait aussi en province ; envoyer les conditions sous enveloppe » puis : « consentirait à tout ; donnerait des leçons, ou serait demoiselle de compagnie ; gérerait un intérieur, soignerait une malade, ferait des travaux de couture etc., etc. » Enfin tout ce qui est usité en pareil cas. Elle ne demandait pas tout cela à la fois, mais chaque nouvel avis accentuait la note et, à la fin, désespérée, elle ne sollicitait plus que du « travail pour du pain. » Non, elle ne trouva pas de place.

Je me décide alors à l’éprouver une dernière fois : je prends tout-à-coup le Golos du jour et je lui montre une annonce : « Une jeune personne, orpheline de père et de mère, cherche une place de gouvernante auprès de petits enfants, de préférence chez un veuf âgé. Peut aider dans le ménage ».

— Vous voyez, c’est une annonce de ce matin, et, ce soir, la personne trouvera certainement une place. Voilà comment il faut faire des annonces.

Elle rougit de nouveau, de nouveau ses yeux jetèrent des flammes ; elle tourna le dos et partit.

Cela me plut beaucoup. Du reste j’étais déjà sûr d’elle et je n’avais rien à craindre ; personne ne prendrait ses porte-cigares ; les porte-cigares d’ailleurs lui manquaient aussi. Elle reparut le troisième jour toute pâle et bouleversée. — Je compris qu’il était arrivé quelque chose chez elle, et en effet. Je vous dirai tout à l’heure ce qui était arrivé ; maintenant je vais seulement rapporter comment je me suis soudainement montré chic et comment j’ai gagné du prestige. C’est une idée qui me vint à l’improviste... Voici l’affaire.

Elle apporta une image de la Vierge (elle se décida à l’apporter)... Ah... écoutez ! écoutez. Cela commence, car jusqu’à présent je ne faisais que m’embrouiller... C’est que je veux tout me rappeler, chaque menu détail, chaque petit trait.....

Je veux toujours concentrer mes pensées et je ne puis y parvenir.....ah, voilà les petits détails, les petits traits.....

L’image de la Vierge..... La Vierge avec l’enfant Jésus ; une image de famille, vieille, la garniture en argent doré — « cela vaut.....six roubles cela vaut. » Je vois que l’image lui est très chère : elle engage tout, le cadre, la garniture. Je lui dis : Il vaut mieux laisser seulement la garniture ; l’image, vous pouvez la remporter ; ça ira bien sans cela.

— Est-ce que c’est défendu ?

— Non, ce n’est pas défendu, mais peut-être vous même.....

— Eh bien, dégarnissez.

— Savez-vous, je ne la dégarnirai pas ; je la mettrai par là avec les miennes — dis-je après réflexion — sous cette lampe d’image [3] (j’avais toujours cette lampe allumée, depuis l’installation de mon bureau d’engagements), et, puis prenez tout simplement dix roubles.

— Je n’ai pas besoin de dix roubles ; donnez m’en cinq ; je dégagerai sûrement.

— Vous ne voulez pas dix roubles. L’image vaut cela, ajoutai-je en remarquant de nouveau l’étincellement de ses yeux. Elle ne répondit pas. Je lui donnai cinq roubles.

— Il ne faut mépriser personne..... J’ai été moi-même dans une situation critique et pire encore, et si vous me voyez à présent une telle occupation... C’est qu’après tout ce que j’ai eu à souffrir.....

— Vous vous vengez de la société ! hein ? interrompit-elle tout-à-coup avec un sourire très ironique mais naïf aussi (c’était banal, car comme elle ne me portait aucun intérêt particulier, le mot n’avait guère le caractère d’une offense) Ah ! Ah ! ai-je pensé, voilà comme elle est, c’est une femme à caractère, une émancipée.

— Voyez-vous, continuai-je, moitié plaisant moitié sérieux : « Moi je suis une fraction de cette fraction de l’être qui veut faire le mal et qui fait le bien ».

Elle me regarda aussitôt, avec une attention où subsistait de la curiosité enfantine :

— Attendez ; quelle est cette pensée-là ? Où l’avez-vous prise ? j’ai entendu cela quelque part....

— Ne vous cassez pas la tête. C’est ainsi que Méphistophélès se présente à Faust. Avez-vous lu Faust ?

— Pas... attentivement.

— C’est-à-dire que vous ne l’avez pas lu. Il faut le lire. Je vois encore à vos lèvres un pli ironique. Ne me supposez pas, je vous en prie, assez peu de goût pour vouloir blanchir mon rôle d’usurier en me donnant pour un Méphistophélès. Un usurier est un usurier. C’est connu.

— Vous êtes étrange..... je ne voulais pas dire.....

Elle était sur le point de me dire qu’elle ne s’attendait pas à trouver en moi un lettré, elle ne le dit pas, et je compris qu’elle le pensait. Je l’avais vivement intriguée.

— Voyez-vous, remarquai-je, il n’est point de métier où l’on ne puisse faire le bien. Certes, je ne parle pas de moi. Moi, je ne fais, je suppose, que le mal, mais.....

— Certainement on peut faire le bien dans tous les états, répliqua-t-elle avec vivacité en cherchant à me pénétrer du regard. Oui, dans tous les états, lit-elle.

Oh, je me rappelle, je me rappelle tout ! Et, je veux le dire, elle avait cette jeunesse, cette jeunesse charmante qui, lorsqu’elle exprime une idée intelligente, profonde, laisse transparaître sur le visage un éclair de conviction naïve et sincère, et semble dire : voyez comme je comprends et pénètre en ce moment [4]. Et on ne peut pas dire que ce soit là de la fatuité, comme la nôtre, c’est le cas qu’elle fait elle-même de l’idée conçue, l’estime qu’elle a pour cette idée, la sincérité de la conviction, et elle pense que vous devez estimer cette idée au même degré. Oh la sincérité ! C’est par là qu’on subjugue. Et que c’était exquis chez elle !

Je me souviens, je n’ai rien oublié. Quand elle sortit, j’étais décidé. Le même jour j’ai pris mes derniers renseignements et j’ai connu en détail tout le reste de sa vie. Le passé, je le savais par Loukerïa, domestique de sa famille, que j’avais mise dans mes intérêts peu auparavant. Le fond de sa vie était si lamentable que je ne comprends pas comment, dans une pareille situation, elle avait pu garder la force de rire, la faculté de curiosité qu’elle a montrée en parlant de Méphistophélès. Mais, la jeunesse ! — C’est cela précisément que je pensais alors avec orgueil et joie, car je voyais de la noblesse d’âme dans ce fait que, bien qu’elle fût sur le bord d’un abîme, la grande pensée de Gœthe n’en étincelait pas moins à ses yeux. La jeunesse, même mal à propos, est toujours généreuse. Ce n’est que d’elle que je parle. Le point important est que déjà je la regardais comme mienne, que je ne doutais pas de ma puissance, et savez-vous que cela donne une volupté surhumaine de ne pas douter ?

Mais où vais-je ? Si je continue, je n’arriverai jamais à concentrer mes réflexions..... vite, vite, mon Dieu ! je m’égare, ce n’est pas cela !

II

Son histoire que j’ai pu connaître, je la résumerai en quelques mots. Son père et sa mère étaient morts depuis longtemps, trois ans avant qu’elle se mît à vivre chez ses tantes, femmes désordonnées, pour ne pas dire plus. L’une, veuve, chargée d’une nombreuse famille (six enfants plus jeunes les uns que les autres), l’autre vieille fille mauvaise. Toutes les deux mauvaises.


Son père, employé de l’état, simple commis, n’était que noble personnel [5] ; cela m’allait bien. Moi j’appartenais à une classe supérieure.

Ex-capitaine en second, d’un régiment à bel uniforme, noble héréditaire, indépendant, etc. Quant à ma maison de prêt sur gages, les tantes ne pouvaient la regarder que d’un bon œil. Trois ans de servitude chez ses tantes ! Et cependant elle trouva le moyen de passer ses examens, elle sut s’échapper de cet impitoyable besogne quotidienne pour passer des examens. Cela prouve qu’elle avait des aspirations nobles, élevées. Et moi, pourquoi voulais-je me marier ? D’ailleurs, il n’est pas question de moi...ce n’est pas de cela qu’il s’agit... Elle donnait des leçons aux enfants de la tante, raccommodait le linge, et même, malgré sa poitrine délicate, lavait les planchers. On la battait, on lui reprochait sa nourriture et, à la fin, les vieilles tentèrent de la vendre. Pouah ! Je passe sur les détails dégoûtants. Elle m’a tout raconté en détail depuis. Tout cela fut épié par un gros épicier du voisinage. Ce n’était pas un simple épicier, il possédait deux magasins. Ce négociant avait déjà fait fondre deux femmes : il en cherchait une troisième. Il crut avoir trouvé : « Douce, habituée à la misère, voilà une mère pour mes enfants », se dit-il.

Effectivement il avait des enfants. Il la rechercha en mariage et fit des ouvertures aux tantes... Et puis il avait cinquante ans. Elle fut terrifiée. C’est sur ces entrefaites qu’elle se mit à venir chez moi, afin de trouver l’argent nécessaire à des insertions dans le Golos. Elle demanda à ses tantes un peu de temps pour réfléchir. On lui en accorda, très peu. Mais on l’obsédait, on lui répétait ce refrain ; « Nous n’avons pas de quoi vivre nous-mêmes, ce n’est pas pour garder une bouche de plus à nourrir. » Je connaissais déjà toutes ces circonstances, mais ce n’est que ce matin là que je me suis décidé. Le soir, l’épicier apporte pour cinquante kopecks [6] de bonbons ; elle est avec lui. Moi, j’appelle Loukérïa de sa cuisine, et je lui demande de lui dire tout bas que je l’attends à la porte, que j’ai quelque chose de pressant à lui communiquer. J’étais très content de moi. En général, ce jour-là, j’étais terriblement content de moi.

À la porte cochère, devant Loukérïa, je lui déclarai, à elle déjà étonnée de mon appel, que j’avais l’honneur, et le bonheur... Ensuite, afin de lui expliquer ma manière d’agir, et pour éviter qu’elle s’étonnât de ces pourparlers devant une porte : « Vous avez affaire à un homme de bonne foi, qui sait où vous en êtes. » Et je ne mentais pas, j’étais de bonne foi. Mais laissons cela. Non seulement ma requête était exprimée en termes convenables, telle que devait l’adresser un homme bien élevé, mais elle était originale aussi, chose essentielle. Hé bien, est-ce donc une faute de le confesser ? Je veux me faire justice et je me la fais ; je dois plaider le pour et le contre, et je le plaide. Je me le suis rappelé après avec délices , quoique ce soit bête : Je lui avouais alors, sans honte, que j’avais peu de talents et une intelligence ordinaire, que je n’étais pas trop bon, que j’étais un égoïste bon marché, (je me rappelle ce mot, je l’avais préparé en route et j’en étais fort satisfait) et qu’il y avait peut-être en moi beaucoup de côtés désagréables, sous tous les rapports. Tout cela était débité avec une sorte d’orgueil. On sait comment on dit ces choses-là. Certes, je n’aurais pas eu le mauvais goût de commencer, après celle de mes défauts, la nomenclature de mes qualités, par exemple en disant : Si je n’ai pas ceci ou cela, j’ai au moins, ceci et cela. Je voyais qu’elle avait bien peur, mais je ne la ménageais pas ; tout au contraire, comme elle tremblait, j’appuyais davantage. Je lui dis carrément qu’elle ne mourrait pas de faim, mais qu’il ne fallait pas compter sur des toilettes, des soirées au théâtre ou au bal, sinon plus tard, peut-être, quand j’aurais atteint mon but. Ce ton sévère m’entraînait moi-même. J’ajoutai, comme incidemment, que si j’avais adopté ce métier de prêteur sur gages, c’était dans certaines circonstances, en vue d’un but particulier. J’avais le droit de parler ainsi : les circonstances et le but existaient réellement.

Attendez, messieurs ; j’ai été toute ma vie le premier à exécrer ce métier de prêteur sur gages, mais bien qu’il soit ridicule de se parler à soi-même mystérieusement, il est bien vrai que je me vengeais de la société. C’était vrai ! vrai ! vrai ! De sorte que, le matin où elle me raillait en supposant que je me vengeais de la société, c’était injuste de sa part. C’est que, voyez-vous, si je lui avais nettement répondu : « Hé bien, oui, je me venge de la société », elle aurait ri de moi, comme un autre matin, et ç’aurait été en effet fort risible. Mais, de la sorte, au moyen d’allusions vagues, en lançant une phrase mystérieuse, il se trouva possible de surexciter son imagination. D’ailleurs je ne craignais plus rien alors. Je savais bien que le gros épicier lui semblerait en tous cas plus méprisable que moi, et que, là, sous la porte cochère, j’avais l’air d’un sauveur ; j’en avais conscience. Ah, les bassesses, voilà ce dont on a aisément la conception !... Après tout, était-ce donc vraiment une bassesse ? Comment juger un homme en pareil cas ? Ne l’aimais-je pas déjà, alors ?

Attendez. Il va sans dire que je ne lui ai pas soufflé mot de mes bienfaits, au contraire ; oh ! au contraire : « C’est moi qui suis votre obligé et non vous mon obligée. » J’ai dit cela tout haut, sans pouvoir m’en empêcher. Et c’était peut-être bête, car je la vis froncer le sourcil. Mais en somme j’avais gagné la partie : Attendez encore... puisque je dois remuer toute cette boue, il me faut rappeler une dernière saleté, je me tenais droit, à cette porte, et il me montait au cerveau des fumées : « Tu es grand, élancé, bien élevé, et, enfin, sans fanfaronnade, d’une assez jolie figure ». Voilà ce qui me passait par la tête... Il va sans dire que, surplace, à la porte même, elle me répondit oui. Mais... mais je dois ajouter qu’elle réfléchit assez longtemps, avant de répondre oui. Elle était si pensive, si pensive, que j’eus le temps de lui dire : « hé bien ! » Et je ne pus même me passer de le lui dire avec un certain chic : « hé bien donc » avec un donc.

— Attendez, fit-elle, je réfléchirai.

Son visage mignon était si sérieux, si sérieux qu’on y lisait son âme. Et moi je me sentais offensé : « Est-ce possible, pensais-je, qu’elle hésite entre moi et l’épicier. » Ah, alors je ne comprenais pas encore ! je ne comprenais rien, rien du tout ! jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien compris ! Je me rappelle que, comme je m’en allais, Loukerïa, courut « après moi et me jeta rapidement : « Que Dieu vous le rende, Monsieur, vous prenez notre chère demoiselle, Mais ne le lui dites pas, elle est fière. »

Fière, soit, j’aime bien les petites fières, les fières sont surtout prisables quand on est certain de les avoir conquises, hé ? Oh bassesse, maladresse de l’homme ! Que j’étais satisfait de moi ! Imaginez-vous que, tandis qu’elle restait pensive sous la porte avant de me dire le oui, imaginez-vous que je lisais avec étonnement sur ses traits cette pensée : « Si j’ai le malheur à attendre des deux côtés, pourquoi ne choisirais-je pas de préférence le gros épicier afin que, dans ses ivresses, il me roue de coups jusqu’à me tuer.

Et, qu’en croyez-vous, ne pouvait-elle pas avoir une telle pensée ?

Oui, et maintenant je ne comprends rien du tout ! Je viens de dire qu’elle pouvait avoir cette pensée : Quel sera le pire des deux malheurs ? Qu’y a-t-il de plus mauvais à prendre, le marchand ou l’usurier de Goethe ? Voilà la question !... Quelle question ? Et tu ne comprends pas même cela, malheureux ! Voilà la réponse sur la table. Mais encore une fois, pour ce qui est de moi, je m’en moque... qu’importe, moi ?... Et au fait, suis-je pour quelque chose là-dedans, oui ou non ? Je ne puis répondre. Il vaut mieux aller me coucher, j’ai mal à la tête.


III

Je n’ai pas dormi. Comment aurais-je pu dormir ? le sang battait dans mes tempes avec furie. Je veux me replonger dans ces fanges. Quelle boue !..... De quelle boue aussi je l’ai tirée.... Elle aurait dû le sentir, juger mon acte à sa juste valeur !.....Plusieurs considérations m’ont amené à ce mariage : je songeais par exemple que j’avais quarante et un an et qu’elle en avait seize. Le sentiment de cette inégalité me charmait. C’était doux, très doux.

J’aurais voulu, toutefois, faire un mariage à l’anglaise, devant deux témoins seulement, dont Loukerïa, et monter ensuite en wagon, pour aller à Moscou peut-être, où j’avais justement affaire, et où je serais resté deux semaines. Elle s’y est opposée, elle ne l’a pas voulu et j’ai été obligé d’aller saluer ses tantes comme les parents qui me la donnaient. J’ai même fait à chacune de ces espèces un présent de cent roubles et j’en ai promis d’autres, sans lui en parler, afin de ne pas l’humilier par la bassesse de ces détails. Les tantes se sont faites tout sucre. On a discuté la dot : elle n’avait rien, presque littéralement rien, et elle ne voulut rien emporter. J’ai réussi à lui faire comprendre qu’il était impossible qu’il n’y eût aucune dot, et cette dot, c’est moi qui l’ai constituée, car qui l’aurait pu faire ? mais il ne s’agit pas de moi.....Je suis arrivé à lui faire accepter plusieurs de mes idées, afin qu’elle fût au courant, au moins. Je me suis même trop hâté, je crois. L’important est que, dès le début, malgré sa réserve, elle s’empressait autour de moi avec affection, venait chaque fois tendrement à ma rencontre et me racontait, toute transportée, en bredouillant (avec le délicieux balbutiement de l’innocence), son enfance, sa jeunesse, la maison paternelle, des anecdotes sur son père et sa mère. Je jetais de l’eau froide sur toute cette ivresse. C’était mon idée. Je répondais à ses transports par un silence, bienveillant, certes.....mais elle sentit vite la distance qui nous séparait et l’énigme qui était en moi. Et moi je faisais tout pour lui faire croire que j’étais une énigme ! c’est pour me poser en énigme que j’ai commis toutes ces sottises ! d’abord la sévérité : c’est avec mon air sévère que je l’ai amenée dans ma maison. Pendant le trajet, dans mon contentement, j’ai établi tout un système. Et ce système m’est venu tout seul à la pensée. Et je ne pouvais pas faire autrement, cette manière d’agir m’était imposée par une force irrésistible. Pourquoi me calomnierais-je, après tout ? C’était un système rationnel. Non, écoutez, si vous voulez juger un homme, faites-le en connaissance de cause.....Écoutez ;

Comment faut-il commencer ? car c’est très difficile. Entreprendre de se justifier, là naît la difficulté. Voyez-vous, la jeunesse méprise l’argent, par exemple, je prônai l’argent, je préconisai l’argent ; je le préconisai tant, tant, qu’elle finit par se taire. Elle ouvrait les yeux grand, écoutait, regardait et se taisait. La jeunesse est généreuse, n’est-ce pas ? du moins la bonne jeunesse est généreuse, et emportée, et sans grande tolérance ; si quelque chose ne lui va pas, aussitôt elle méprise. Moi, je voulais de la grandeur, je voulais qu’on inoculât au cœur même de la grandeur, qu’on l’inoculât aux mouvements même du cœur, n’est-ce pas ? je choisis un exemple banal : Comment pouvais-je concilier le prêt sur gages avec un semblable caractère ? Il va sans dire que je n’ai pas procédé par allusion directe, sans quoi j’aurais eu l’air de vouloir me justifier de mon usure. J’opérais par l’orgueil. Je laissais presque parler mon silence. Et je sais faire parler mon silence ; toute ma vie, je l’ai fait. J’ai vécu des drames dans mon silence. Ah, comme j’ai été malheureux. Tout le monde m’a jeté par dessus bord, jeté et oublié, et personne, personne ne s’en est douté ! Et voilà que tout-à-coup les seize ans de cette jeune femme surent recueillir, de la bouche de lâches, des détails sur moi, et elle s’imagina qu’elle connaissait tout. Et le secret, pourtant, était caché au fond de la conscience de l’homme ! Moi, je ne disais rien, surtout avec elle, je n’ai rien dit, rien jusqu’à hier..... Pourquoi n’ai-je rien dit ? Par orgueil. Je voulais qu’elle devinât, sans mon aide, et non d’après les racontars de quelques drôles ; je voulais qu’elle devinât elle-même cet homme et qu’elle le comprît ! En l’amenant dans ma maison, je voulais arriver à son entière estime, je voulais la voir s’incliner devant moi et prier sur mes souffrances..... je valais cela. Ah j’avais toujours mon orgueil ; toujours il me fallait tout où rien, et c’est parce que je ne suis pas un admetteur de demi-bonheurs, c’est parce que je voulais tout, que j’ai été forcé d’agir ainsi. Je me disais ; « mais devine donc et estime-moi ! » Car vous admettez que si je lui avais fourni des explications, si je les lui avais soufflées, si j’avais pris des détours, si je lui avais réclamé son estime, ç’aurait été comme lui demander l’aumône..... Du reste..... du reste, pourquoi revenir sur ces choses-là !

Stupide, stupide, cent fois stupide ! je lui exposai nettement, durement (oh oui, durement), en deux phrases, que la générosité de la jeunesse est une belle chose, mais qu’elle ne vaut pas un demi-kopeck. Et pourquoi ne vaut-elle rien, cette générosité de la jeunesse ? Parce qu’elle ne lui coûte pas cher, parce qu’elle la possède avant d’avoir vécu. Tous ces sentiments-là sont, pour ainsi dire, le propre des premières impressions de l’existence. Voyez-vous donc à la tâche. La générosité bon marché est facile. Donner sa vie, même, coûte si peu, il n’y a dans vos sacrifices que du sang qui bout et du débordement de forces. Vous n’avez soif que de la beauté de l’acte, dites-vous ? oh que non pas ! Choisissez donc un dévouement difficile, long, obscur, sans éclat, calomnié, où soit beaucoup de sacrifice et pas une gloire, oh ! vous qui rayonnez en vous-même, vous qu’on traite d’infâme, tandis que vous êtes le meilleur homme de la terre, hé bien, tentez cet héroïsme : Vous reculerez ! Et moi je suis resté sous le poids de cet héroïsme toute ma vie.....Elle batailla d’abord, avec acharnement ; puis elle en arriva par degrés au silence, au silence complet. Ses yeux seuls écoutaient, de plus en plus attentifs et grands, grands de terreur. Et... et, de plus, je vis poindre un sourire défiant, fermé, mauvais. C’est avec ce sourire-là que je l’ai amenée dans ma maison. Il est vrai qu’elle n’avait plus d’autre refuge.


IV

Qui a commencé le premier ?

Personne. Ça a commencé tout seul, dès le début. J’ai dit que je l’avais sévèrement accueillie chez moi ; cependant les premiers jours, je me suis adouci. Durant nos fiançailles je l’ai avertie qu’elle aurait à recevoir les objets mis en gages et à faire les prêts. Elle n’a élevé aucune objection (remarquez-le) ; même, elle s’est mise au travail avec ardeur.....

L’appartement et le mobilier n’ont pas été changés. Deux pièces, une grande salle divisée en deux par le comptoir, et une chambre, pour nous, qui servait de chambre à coucher. Le meuble était modeste, plus modeste encore que chez les tantes. Ma vitrine à images saintes avec sa lampe, se trouvait dans la salle où était le bureau ; dans l’autre pièce, ma bibliothèque, quelques livres, et aussi le secrétaire. Les clefs sur moi. Lit, chaises, tables. Je donnai encore à entendre à ma fiancée que les dépenses de la maison, c’est-à-dire la nourriture pour moi, pour elle et pour Loukérïa (j’avais pris cette dernière avec nous) ne devait pas dépasser un rouble par jour [7]. « Il me faut amasser trente mille roubles en trois ans, autrement ce ne serait pas gagner de l’argent. » Elle ne fit point résistance et j’augmentai de moi-même de trente kopecks nos frais de table. De même pour le théâtre. J’avais dit à ma fiancée que nous n’irions pas au théâtre et cependant je décidai ensuite que nous le ferions une fois par mois, et que nous nous payerions des places convenables, des fauteuils. Nous y sommes allés ensemble trois fois ; nous avons vu La Chasse au bonheur et la Périchole, il me semble... mais qu’importe, qu’importe..... Nous y allions sans nous parler, et sans parler nous revenions : Pourquoi, pourquoi ne nous être jamais rien dit ?

Dans les premiers temps il n’y a pas eu de discussion, et pourtant c’était déjà le silence.

Je me rappelle..... Elle me regardait à la dérobée, et moi, m’en apercevant, je redoublais de mutisme. C’est de moi, il est vrai, que venait le silence, et non d’elle.....Une ou deux fois elle fit la tentative de me serrer dans ses bras. Mais comme ces transports étaient maladifs, hystériques, et que je n’appréciais que des joies vraies, où il y eût de l’estime réciproque, j’accueillis froidement ces démonstrations. Et j’avais raison : le lendemain de chacun de ces élans, il y avait des brouilles, non pas précisément des brouilles, mais des accès de silence et, de sa part, des airs de plus en plus provocants.

« L’insoumission, la révolte », voilà ce qu’on voyait en elle. Seulement elle était impuissante. Oui, ce doux visage devenait de plus en plus provocant. Je commençais à lui paraître répugnant. Oh, j’ai étudié cela. Quant à être hors d’elle, certes elle l’était souvent.....Comment, par exemple, se fait-il qu’au sortir d’un taudis où elle lavait les planchers, elle se soit si vite dégoûtée d’un autre intérieur pauvre ?

Chez nous, voyez-vous, ce n’était pas de la pauvreté, c’était de l’économie, et quand il le fallait, j’admettais même du luxe, par exemple pour le linge, pour la tenue. J’avais toujours pensé qu’un mari soigné devait charmer une femme. Du reste elle n’avait rien contre la pauvreté, c’était contre l’avarice. « Nous avions certes chacun notre but et un caractère fort. » Elle refusa tout à coup, d’elle-même, de retourner au théâtre et le pli ironique de sa bouche se creusa davantage... Et, moi, mon silence augmentait, augmentait.....

Ne dois-je point me justifier ? Le point grave était l’affaire du prêt sur gages, n’est-ce pas ? Permettez, je savais qu’une femme, à seize ans, ne peut pas se résigner à une entière soumission envers un homme. La femme n’a pas d’originalité, c’est un axiome ; encore aujourd’hui c’est resté un axiome pour moi. Il n’importe qu’elle soit couchée là, dans cette chambre, une vérité est une vérité, et Stuart Mill lui-même n’y ferait rien. Et la femme qui aime, oh la femme qui aime ! même les vices, même les crimes d’un être aimé, elle les déifie. Cet être aimé ne saurait trouver pour ses propres fautes autant d’excuses qu’elle en trouvera. C’est généreux, mais ce n’est pas original. C’est ce manque d’originalité qui a perdu les femmes. Et qu’est-ce que ça prouve, je le répète, qu’elle soit là sur la table ? Est-ce donc original d’y être ? Oh ! oh !

Écoutez, j’étais alors presque convaincu de son amour, elle m’entourait, elle se jetait à mon cou, n’est-ce point parce qu’elle aimait ou voulait aimer ? Oui, c’est bien cela, elle désirait ardemment aimer, elle cherchait l’amour et, le mauvais de mon cas, c’était que je n’avais pas commis de crime qu’elle eût à glorifier. Vous dites : « usurier » et tous disent, usurier, et puis, après ? il y avait des raisons pour que l’un des plus généreux des hommes devînt usurier. Voyez-vous, messieurs, il y a des idées..... C’est-à-dire, voyez-vous, que si l’on exprime une certaine idée par des paroles, ce sera alors terriblement bête. J’aurais honte.....et pourquoi ? Pour rien. Parce que nous sommes tous de la drogue et que nous sommes incapables de supporter la vérité. Ou bien je ne sais plus..... je disais tout à l’heure « le plus généreux des hommes » ; il y a là de quoi rire, et pourtant c’est vrai, c’était vrai, c’est la vérité vraie. Oui, j’avais le droit alors de vouloir assurer mon avenir et de créer cette maison : « Vous m’avez repoussé, vous, les hommes ; vous m’avez chassé par vos silences méprisants ; à mes aspirations passionnées vous avez répondu par une offense mortelle pesant sur ma vie entière : j’avais donc le droit de construire un mur entre vous et moi, de rassembler ces trente raille roubles et de finir ma vie dans un coin, en Crimée, au bord de la Mer Noire, sur une montagne, au milieu des vignes, dans mes propriétés acquises au prix de ces trente mille roubles, et surtout loin de vous tous, sans amertume contre vous, avec un idéal dans l’âme, avec une femme aimante près du cœur, avec une famille, si Dieu l’avait permis, et en faisant du bien à mon prochain ». J’ai bien fait de garder tout cela pour moi, car qu’y aurait-il eu de plus stupide que de le lui raconter tout haut ? Et voilà la cause de mon orgueilleux silence, voilà pourquoi nous restions en face l’un de l’autre sans ouvrir la bouche. Qu’aurait-elle pu comprendre ? seize ans, la première jeunesse..... que pouvait-elle entendre à mes justifications, à mes souffrances ? Chez elle, de la droiture, l’ignorance de la vie, de jeunes convictions gratuites, l’aveuglement à courte vue d’un « cœur d’or »..... Le pire de tout, c’était la maison de prêt sur gages, voilà. (Y faisais-je donc tant de mal, dans cette maison et ne voyait-elle pas que je me contentais de gains modérés) ? Ah ! La vérité est terrible sur la terre ! ce charme, cette douceur céleste qu’elle avait, c’était une tyrannie, une tyrannie insupportable pour mon âme, une torture ! je me calomnierais, si j’omettais cela, ne l’aimais-je pas ? Pensez-vous que je ne l’aimais pas ? Qui peut dire que je ne l’aimais pas ? Ç’a été voyez-vous une ironie, une ironie perfide de la destinée et de la nature ! Nous sommes des maudits ; la vie humaine est universellement maudite ! La mienne plus que tout autre ! Moi, je comprends maintenant mon erreur !..... Il y avait des obscurités.....Non, tout était clair, mon projet était clair comme le ciel : « Me renfermer dans un silence sévère, orgueilleux, me refuser toute consolation morale. Souffrir en silence ». Et j’ai exécuté mon plan ; je ne me suis point menti à moi-même ! « Elle verra elle-même après, pensais-je, qu’il y avait ici de la générosité. Elle n’a pas su s’en apercevoir maintenant, mais quand elle le découvrira plus tard, si jamais elle le découvre, elle l’appréciera dix fois plus, et, tombant à genoux, elle joindra les mains ». Voilà quelle était mon idée. Mais justement j’ai oublié ou omis quelque chose. Je n’ai pu arriver à rien..... mais assez, assez..... À qui maintenant demander pardon ? c’est fini, fini.... Courage, homme ! garde ton orgueil : ce n’est pas toi qui es le coupable !

Et bien je vais dire la vérité, je ne craindrai pas de la contempler face à face : c’est elle qui a eu tort, c’est elle qui a eu tort !.....


V

Donc, les premières disputes vinrent de ce qu’elle voulut avoir, sans contrôle, le maniement de l’argent, et coter les objets apportés en gage à un trop haut prix. Elle daigna deux fois me quereller à ce sujet. Moi je ne voulus pas céder. C’est ici qu’apparut la veuve du capitaine.

Une antique veuve d’officier se présenta munie d’un médaillon qu’elle tenait de son mari. Un souvenir, vous comprenez. Je donnai trente roubles. La vieille se mit à geindre et à supplier qu’on lui gardât son gage. — Cela va sans dire que nous le gardions. Puis, cinq jours après, elle revient et demande à échanger le médaillon contre un bracelet valant à peine huit roubles. Je refuse, cela va sans dire. Il est probable qu’à ce moment elle vit quelque chose dans les yeux de ma femme, car elle vint en mon absence et l’échange se fit.

Je le sus le jour même : je parlai avec fermeté et j’employai le raisonnement. Elle était assise sur le lit, pendant mes représentations, elle regardait le plancher et y battait la mesure du bout du pied, geste qui lui était habituel ; son mauvais sourire errait sur ses lèvres. Je déclarai alors froidement, sans élever la voix, que l’argent était à moi, que j’avais le droit de voir la vie à ma façon. Je rappelai que le jour où je l’avais introduite dans mon existence, je ne lui avais rien caché.

Elle sauta brusquement sur ses pieds, toute tremblante et, imaginez-vous, dans sa fureur contre moi, elle se mit à trépigner. Une bête féroce. Un accès. Une bête féroce prise d’accès. L’étonnement me figea sur place. Je ne m’attendais pas à une telle incartade. Je ne perdis pas la tête et, derechef, d’une voix calme, je l’avertis que je lui retirais le droit de se mêler de ma maison. Elle me rit au nez, et quitta l’appartement. Elle n’avait pas le droit de sortir de chez moi, et d’aller sans moi nulle part. C’était un point convenu entre nous dès nos fiançailles. Je fermai mon bureau et m’en fus chez les tantes. J’avais rompu toutes relations avec elles depuis mon mariage ; nous n’allions pas chez elles, elles ne venaient pas chez moi. Il se trouva qu’elle était venue avant moi chez les tantes. Elles m’écoutèrent curieusement, se mirent à rire et me dirent : « C’est bien fait ». Je m’attendais à leurs railleries. J’achetai aussitôt pour cent roubles, vingt-cinq comptant, les bons offices de la plus jeune des tantes. Deux jours après, cette femme arrive chez moi et me dit : « Un officier, nommé Efimovitch, votre ancien camarade de régiment, est mêlé à tout ceci. » Je fus très étonné. Cet Efimovitch était l’homme qui m’avait fait le plus de mal dans l’armée. Un mois auparavant, sans aucune honte, il était venu deux fois à la maison, sous prétexte d’engager. Je me rappelai que, lors de ces visites, il s’était mis à rire avec elle. Je m’étais alors montré et, en raison de nos anciennes relations, je lui avais interdit de remettre les pieds chez moi. Je n’y avais rien vu de plus, je n’y avais vu que l’impudence de l’homme. Et la tante m’informe qu’ils ont déjà pris rendez-vous et que c’est une de ses amies, Julia Samsonovna, veuve d’un colonel, qui s’entremet. « C’est chez elle que va votre femme ».

J’abrège l’histoire. Cette affaire m’a coûté trois cents roubles. En quarante-huit heures nous conclûmes un marché par lequel il était entendu qu’on me cacherait dans une chambre voisine, derrière une porte, et que, le jour du premier rendez-vous, j’assisterais à l’entretien de ma femme et d’Efimovitch. La veille de ce jour-là, il y eût entre nous une scène courte, mais très significative pour moi. Elle rentra le soir, s’assit sur le lit, et me regarda ironiquement en battant la mesure avec son pied sur le tapis. L’idée me vint subitement que, dans ces derniers quinze jours, elle était entièrement hors de son caractère, on peut même dire que son caractère semblait retourné comme un gant : j’avais devant moi un être emporté, agressif, je ne veux pas dire éhonté, mais déséquilibré et assoiffé de désordre. Sa douceur naturelle la retenait pourtant encore. Quand une semblable nature arrive à la révolte, même si elle dépasse toute mesure, on sent bien l’effort chez elle, l’on sent qu’elle a de la peine à avoir raison de son honnêteté, de sa pudeur. Et c’est pour cela que de telles natures vont plus loin qu’il n’est permis, et qu’on n’en peut croire ses yeux en les voyant agir. Un être dépravé par habitude ira toujours plus doucement. Il fera pis, mais, grâce à la tenue et au respect des convenances, il aura la prétention de vous en imposer.

— Est-il vrai qu’on vous ait chassé du régiment, parce que vous avez eu peur de vous battre, me demanda-t-elle à brûle-pourpoint ? Et ses yeux étincelèrent.

— C’est vrai ; par décision de la réunion des officiers on m’a demandé ma démission que, d’ailleurs, j’étais déjà résolu à donner :

— On vous a chassé comme un lâche ?

— Oui, ils m’ont jugé lâche. Mais ce n’est pas par lâcheté que j’ai refusé de me battre ; c’est parce que je ne voulais pas obéir à des injonctions tyranniques et demander satisfaction quand je ne me sentais pas offensé. Sachez, ne pus-je m’empêcher d’ajouter, sachez que l’action de s’insurger contre une telle tyrannie, et en subir toutes les conséquences, demande plus de courage que n’importe quel duel.

Je n’ai pu retenir cette phrase, par où je me justifiais. Elle n’attendait que cela, elle n’espérait que cette nouvelle humiliation. Elle se mit à ricaner méchamment.

— Est-il vrai que pendant trois ans vous ayez battu les rues de Saint Pétersbourg en mendiant des kopecks, et que vous couchiez sous des billards ?

— J’ai couché aussi dans les maisons de refuge du Cennaïa [8]. Oui, c’est vrai. Il y a eu beaucoup d’ignominie dans ma vie après ma sortie du régiment, mais point de chutes honteuses. J’étais le premier à haïr mon genre d’existence. Ce n’était qu’une défaillance de ma volonté, de mon esprit, provoquée par ma situation désespérée. C’est le passé.....

— Maintenant, vous êtes un personnage, un financier ! Toujours l’allusion aux prêts sur gages. Mais j’ai pu me contenir. Je voyais qu’elle avait soif de m’humilier encore et je ne lui en ai plus fourni le prétexte. Bien à propos un client sonna et je passai dans le bureau. Une heure après, elle s’habilla tout à coup pour sortir, et, s’arrêtant devant moi, elle me dit :

— Vous ne m’aviez rien dit de tout cela avant notre mariage ? Je ne répondis pas et elle s’en alla.

Le lendemain, donc, j’étais dans cette chambre et j’écoutais derrière une porte l’arrêt de ma destinée. J’avais un revolver dans ma poche. Toute habillée, elle était assise devant une table et Efimovitch se tenait près d’elle et faisait des manières. Eh bien, il arriva, (c’est à mon honneur que je parle) il arriva ce que j’avais prévu, pressenti, sans avoir bien conscience que je le prévoyais. Je ne sais pas si je me fais comprendre.

Voilà ce qui arriva. Pendant une heure entière j’écoutai, et une heure entière j’assistai à la lutte de la plus noble des femmes avec un être léger, vicieux, stupide, à l’âme rampante. Et d’où vient, pensai-je, surpris, que cette naïve, douce et silencieuse créature sache ainsi combattre ? Le plus spirituel des auteurs de comédies de mœurs mondaines ne saurait écrire une pareille scène de raillerie innocente et de vice saintement bafoué par la vertu. Et quel éclat dans ses petites saillies, quelle finesse dans ses reparties vives, quelle vérité dans ses censures ! et en même temps quelle candeur virginale ! Ses déclarations d’amour, ses grands gestes, ses protestations la faisaient rire. Arrivé avec des intentions brutales, et n’attendant pas une semblable résistance, l’officier était écrasé. J’aurais pu croire que cette conduite masquait une simple coquetterie, la coquetterie d’une créature dépravée, mais spirituelle ; qui désirait seulement se faire valoir ; mais non ; la vérité resplendissait comme le soleil ; nul doute possible. Ce n’est que par haine fausse et violente pour moi que cette inexpérimentée avait pu se décider à accepter ce rendez-vous et, près du dénouement, ses yeux se dessillèrent. Elle n’était que troublée et cherchait seulement un moyen de m’offenser, mais, bien qu’engagée dans cette ordure, elle n’en put supporter le dérèglement. Est-ce cet être pur et sans tache en puissance d’idéal, que pouvait corrompre un Efimovitch, ou quelqu’autre de ces gandins du grand monde ? Il n’est arrivé qu’à faire rire de lui. La vérité a jailli de son âme et la colère lui a fait monter aux lèvres le sarcasme. Ce pitre, tout à fait ahuri à la fin, se tenait assis, l’air sombre, parlait par monosyllabes et je commençais à craindre qu’il ne l’outrageât point par basse vengeance. Et, disons-le encore à mon honneur, j’assistais à cette scène presque sans surprise, comme si je l’avais connue d’avance ; j’y allais comme à un spectacle ; j’y allais sans ajouter foi aux accusations, quoique j’eusse, il est vrai, un revolver. Et pouvais-je la supposer autre qu’elle même ? Pourquoi donc l’aimais-je ? Pourquoi en faisais-je cas ? Pourquoi l’avais-je épousée ? Ah certes, à ce moment, j’ai acquis la preuve bien certaine qu’elle me haïssait, mais aussi la conviction de son innocence. J’interrompis soudain la scène en ouvrant la porte. Efimovitch sursauta, je la pris par la main et je l’invitai à sortir avec moi. Efimovitch recouvra sa présence d’esprit et se mit à rire à gorge déployée :

— Ah, contre les droits sacrés de l’époux, lit-il, je ne puis rien, emmenez-là, emmenez-là ! Et souvenez-vous, me cria-t-il, que, bien qu’un galant homme ne doive point se battre avec vous, par considération pour Madame, je me tiendrai à votre disposition.....si toutefois vous vous y risquiez.....

— Vous entendez ? dis-je en la retenant un instant sur le seuil.

Puis, pas un mot jusqu’à la maison. Je la tenais par la main ; elle ne résistait pas, au contraire, elle paraissait stupéfiée, mais cela ne dura que jusqu’à notre arrivée au logis. Là elle s’assit sur une chaise et me regarda fixement. Elle était excessivement pâle. Cependant ses lèvres reprirent leur pli sarcastique, ses yeux leur assurance, leur froid et suprême défi. Elle s’attendait sérieusement à être tuée à coups de revolver. Silencieusement, je le sortis de ma poche et je le posai sur la table. Ses yeux allèrent du revolver à moi. (Notez que ce revolver lui était déjà connu, je le gardais tout chargé depuis l’ouverture de ma maison. À cette époque je m’étais décidé à n’avoir ni chien ni grand valet comme Mozer. Chez moi, c’est la cuisinière qui ouvre aux clients. Ceux qui exercent notre métier ne peuvent cependant se passer de défense ; j’avais donc toujours mon revolver chargé. Le premier jour de son installation chez moi, elle parut s’intéresser beaucoup à cette arme, elle me demanda de lui en expliquer le mécanisme et le maniement, je le fis, et, une fois, je dus la dissuader de tirer dans une cible. (Notez cela.) Sans m’occuper de ses attitudes fauves, je me couchai à demi habillé. J’étais très fatigué, il était près de onze heures du soir. Pendant une heure environ, elle resta à sa place, puis elle souffla la bougie et s’étendit sans se dévêtir sur le divan. C’était la première fois que nous ne couchions pas ensemble ; remarquez cela aussi.....


VI

Un terrible souvenir à présent.....

Je me réveillai le matin, entre sept et huit heures, je pense. Il faisait déjà presque jour dans la chambre. Je m’éveillai parfaitement tout de suite, je repris la conscience de moi-même et j’ouvris aussitôt les yeux. Elle était près de la table et tenait dans ses mains le revolver. Elle ne voyait pas que je regardais ; elle ne savait pas que j’étais éveillé et que je regardais. Tout à coup je la vois s’approcher de moi, l’arme à la main. Je ferme vivement les yeux et je feins de dormir profondément.

Elle vient près du lit et s’arrête devant moi. J’entendais tout. Bien que le silence fût absolu, j’entendais ce silence. À ce moment se produit une légère convulsion dans mon œil, et soudain, malgré moi, irrésistiblement, mes yeux s’ouvrirent... Elle me regarda fixement ; le canon était déjà près de ma tempe, nos regards se rencontrèrent..... ce ne fut qu’un éclair. Je me contraignis à refermer mes paupières et, rassemblant toutes les forces de ma volonté, je pris la résolution formelle de ne plus bouger, et de ne plus ouvrir les yeux, quoiqu’il arrivât.

Il peut se faire qu’un homme profondément endormi ouvre les yeux, qu’il soulève même un instant la tête et paraisse regarder dans la chambre, puis, un moment après, sans avoir repris : connaissance, il remet sa tête sur l’oreiller et s’endort inconscient. Quand j’avais rencontré son regard et senti l’arme près de ma tempe, j’avais reclos les paupières sans faire aucun autre mouvement, comme si j’étais dans un profond sommeil ; elle pouvait à la rigueur supposer que je dormais réellement, que je n’avais rien vu. D’autant plus qu’il était parfaitement improbable que, si j’avais vu et compris, je fermasse les yeux dans un tel moment.

Oui c’était improbable. Mais elle pouvait aussi deviner la vérité..... Cette idée illumina mon entendement à l’improviste, dans la seconde même. Oh quel tourbillon de pensées, de sensations envahit, en moins d’un moment, mon esprit. Et vive l’électricité de la pensée humaine ! Dans le cas, sentais-je, où elle aurait deviné la vérité, si elle sait que je ne dors pas, ma sérénité devant la mort lui impose, et sa main peut défaillir ; en présence d’une impression nouvelle et extraordinaire, elle peut s’arrêter dans l’exécution de son dessein. On sait que les gens placés dans un endroit élevé sont attirés vers l’abîme par une force irrésistible. Je pense que beaucoup de suicides et d’accidents ont été perpétrés par le seul fait que l’arme était déjà dans la main. C’est un abîme aussi, c’est une pente de quarante cinq degrés sur laquelle il est impossible de ne pas glisser. Quelque chose vous pousse à toucher la gâchette. Mais la croyance où elle pouvait être que j’avais tout vu, que je savais tout, qu’en silence j’attendais d’elle la mort, cette croyance était de nature à la retenir sur la pente.

Le silence se prolongeait. Je sentis près de mes cheveux l’attouchement froid du fer. Vous me demanderiez si j’espérais fermement y échapper, je vous répondrais, comme devant Dieu, que je n’avais plus aucune espérance. Peut-être une chance sur cent. Pourquoi alors attendais-je la mort ! Et moi je demanderai : que m’importait la vie, puisqu’un être qui m’était cher avait levé le fer sur moi. Je sentais de plus, de toutes les forces de mon être, qu’à cette minute, il s’agissait entre nous d’une lutte, d’un duel à mort, duel accepté par ce lâche de la veille, par ce même lâche que jadis l’on avait chassé d’un régiment ! Je sentais cela, et elle le savait si elle avait deviné que je ne dormais pas.

Peut-être tout cela n’est-il pas exact ; peut-être ne l’ai-je pas pensé alors, mais tout cela a dû être alors, sans que j’y pense, car, depuis, je n’ai fait qu’y penser toutes les heures de ma vie.

Vous me demanderez pourquoi je ne lui ai pas épargné un assassinat !

Ah ! mille fois, depuis, je me suis posé cette question, chaque fois qu’avec un froid dans le dos je me rappelais cet instant. C’est que mon âme nageait alors dans une morne désespérance. Je mourais moi-même, j’étais sur le bord de la tombe, comment aurais-je pu songer à en sauver une autre ? Et comment affirmer que j’aurais eu la volonté de sauver quelqu’un ? Qui sait ce que j’étais capable de concevoir en une pareille passe.

Cependant mon sang bouillait, le temps s’écoulait, le silence était funèbre. Elle ne quittait pas mon chevet, puis,.... à un moment donné.....je tressaillis d’espérance ! j’ouvris les yeux : elle avait quitté la chambre. Je me levai ; j’avais vaincu... elle était vaincue pour toujours ! J’allai au samowar [9] ; il était toujours dans la première pièce et c’était elle qui versait le thé ; je me mis à table et je pris en silence le verre qu’elle me tendit. Je laissai s’écouler cinq minutes avant de la regarder. Elle était affreusement pâle, plus pâle que la veille et elle me regardait. Et soudain..... et soudain..... voyant que je la regardais ainsi.... un sourire pâle glissa sur ses lèvres pâles, une question craintive dans ses yeux..... Elle doute encore, me dis-je, elle se demande : Sait-il, ou ne sait-il pas : a-t-il vu, ou n’a-t-il pas vu ! Je détournai les yeux d’un air indifférent. Après le thé, je sortis, j’allai au marché et j’achetai un lit en fer et un paravent. De retour chez moi, je fis mettre le lit, caché par le paravent, dans la chambre à coucher. Le lit était pour elle, mais je ne lui en parlai pas. Ce lit, sans autre langage, lui fit comprendre que j’avais tout vu, que je savais tout, que je n’avais pas de doute. Pendant la nuit, je laissai le revolver sur la table, comme de coutume. Le soir elle se coucha sans mot dire dans le nouveau lit. Notre mariage était dissous : (vaincue et non pardonnée.) Pendant la nuit, elle eut le délire. Le matin, une fièvre chaude se déclara. Elle resta alitée six semaines.


VII

Loukérïa vient de me déclarer qu’elle ne reste plus à mon service et qu’elle me quittera aussitôt après l’enterrement de sa maîtresse. J’ai voulu prier une heure, j’ai dû y renoncer au bout de cinq minutes : c’est que je pense à autre chose, je suis en proie à des idées maladives ; j’ai la tête malade. Alors, pourquoi prier ? ce serait péché ! Il est étrange aussi que je ne puisse pas dormir ; au milieu des plus grands chagrins, après les premières grandes secousses, on peut toujours dormir. Les condamnés à mort dorment, dit-on, très profondément, pendant leur dernière nuit. C’est nécessaire, d’ailleurs, c’est naturel ; sans cela les forces leur feraient défaut... Je me suis couché sur ce divan, mais je n’ai pu dormir.

Pendant les six semaines qu’a duré sa maladie, nous l’avons soignée, Loukérïa, une garde expérimentée de l’hôpital, dont je n’ai eu qu’à me louer, et moi. Je n’ai pas ménagé l’argent, je voulais même beaucoup dépenser pour elle ; j’ai payé à Schreder, le docteur que j’ai appelé, dix roubles par visite. Quand elle reprit connaissance, je commençai à moins me faire voir d’elle. Mais, du reste, pourquoi entré-je dans ces détails ? Quand elle fut tout à fait sur pied, elle s’installa paisiblement à l’écart, dans la chambre, à une table que je lui avais achetée..... Oui, c’est vrai, tous les deux nous gardions un silence absolu... Cependant nous nous mîmes à dire quelques mots, à propos, de choses insignifiantes. Moi, certes, j’avais soin de ne pas m’étendre, et je voyais que de son côté elle ne demandait qu’à ne dire que le strict nécessaire. Cela me semblait très naturel. « Elle est trop troublée, trop abattue, pensais-je, et il faut lui laisser le temps d’oublier, de se faire à sa situation. » De la sorte, nous nous taisions, mais à chaque instant je préparais mon attitude à venir. Je croyais qu’elle en faisait autant et c’était terriblement intéressant pour moi de deviner : à quoi pense-t-elle au moment présent ?

Je dois le répéter : personne ne sait ce que j’ai souffert et pleuré pendant sa maladie. Mais j’ai pleuré pour moi seul et, ces sanglots, je les ai cachés dans mon cœur, même devant Loukérïa. Je ne pouvais m’imaginer, je ne pouvais supposer qu’elle dût mourir sans avoir rien appris. Et quand le danger eut disparu, quand elle eut recouvré la santé, je me rappelle que je me suis tout à fait et très vite tranquillisé. Bien plus je résolus alors de remettre l’organisation de notre avenir à l’époque la plus éloignée possible et de laisser provisoirement tout en l’état. Oui, il m’arriva quelque chose d’étrange, de particulier (je ne puis le définir autrement) : j’avais vaincu, et la seule conscience de ce fait me suffisait parfaitement. C’est ainsi que se passa tout l’hiver. Oh ! pendant tout cet hiver, j’étais satisfait comme je ne l’avais jamais été !

Voyez-vous, une terrible circonstance a influé sur ma vie, jusqu’au moment de mon horrible aventure avec ma femme : ce qui m’oppressait chaque jour, chaque heure, c’était la perte de ma réputation, ma sortie du régiment. C’était la tyrannique injustice qui m’avait atteint. Il est vrai que mes camarades ne m’aimaient pas à cause de mon caractère taciturne et peut-être ridicule ; il arrive toujours que tout ce qui est en nous de noblesse, de secrète élévation, est trouvé ridicule par la foule des camarades. Personne ne m’a jamais aimé, même à l’école. Partout et toujours on m’a détesté. Loukérïa aussi ne pouvait me sentir. Au régiment, toutefois, un hasard avait été la seule cause de l’aversion que j’inspirais ; cette aversion avait tous les caractères d’une chose de hasard. Je le dis pour montrer que rien n’est plus offensant ; de moins supportable que d’être perdu par un hasard, par un fait qui aurait pu ne pas se produire, par le résultat d’un malheureux concours de circonstances qui auraient pu passer comme les nuages ; pour un être intelligent, c’est dégradant. Voilà ce qui m’était arrivé :

Au théâtre, pendant un entr’acte, j’étais sorti de ma place pour aller au buffet. Un certain officier de hussards, nommé A...ff, entra tout à coup et à haute voix, devant tous les officiers présents, se mit à raconter que le capitaine Bezoumtseff, de mon régiment, avait fait du scandale dans le corridor, et « qu’il paraissait être, saoul ». Là conversation ne continua pas sur ce sujet, malheureusement, car il n’était pas vrai que le capitaine Bezoumtseff fût ivre ; et le prétendu scandale n’en était pas un. Les officiers parlèrent d’autre chose et tout en resta là, mais, le lendemain, l’histoire courut le régiment et on dit que je m’étais trouvé seul de mon régiment au buffet quand A...ff avait parlé inconsidérément du capitaine Bezoumtseff, et que j’avais négligé d’arrêter A...ff par une observation. À quel propos l’aurais-je fait ? S’il y avait quelque chose de personnel entre Bezoumtseff et lui, c’était affaire à eux deux et je n’avais pas à m’en mêler. Cependant les officiers opinèrent que cette affaire n’était pas privée, qu’elle intéressait l’honneur du corps, et que, comme j’étais seul du régiment à ce buffet, j’avais montré aux officiers des autres régiments et au public alors présent qu’il pouvait y avoir dans notre régiment certains officiers peu chatouilleux à l’endroit de leur honneur et de celui du corps. Moi, je ne pouvais pas admettre cette interprétation. On me fit savoir qu’il m’était encore possible de tout réparer, si je consentais, quoi qu’il fût bien tard, à demander à A... ff des explications formelles. Je refusai et, comme j’étais très monté, je refusai avec hauteur. Je donnai aussitôt ma démission et voilà toute l’histoire. Je me retirai, fièrement, et cependant au fond j’étais très abattu. Je perdis toute force de volonté, toute intelligence. Justement à cette époque mon beau-frère perdit à Moscou tout son avoir et le mien avec. C’était peu de chose, mais cette perte me jeta sans un kopeck sur le pavé. J’aurais pu prendre un emploi civil, mais je ne le voulus pas. Après avoir porté un uniforme étincelant, je ne pouvais pas me montrer quelque part comme employé de chemin de fer. Alors honte pour honte, opprobre pour opprobre, je préférai tomber tout à fait bas ; le plus bas me sembla le meilleur, et je choisis le plus bas. Et puis trois ans de souvenirs sombres et même la maison de refuge. Il y a dix-huit mois mourut à Moscou une riche vieille, qui était ma marraine, et qui me coucha, entre autres, dans son testament, sans que je m’y attendisse, pour la somme de trois mille roubles. Je fis mes réflexions et sur l’heure mon avenir fut décidé. J’optai pour la caisse de prêts sur gages, sans faire amende honorable à l’humanité : de l’argent à gagner, puis un coin à acheter, puis — une nouvelle vie loin du passé, voilà quel était mon plan. Cependant ce passé sombre, ma réputation, mon honneur perdus pour toujours, m’ont écrasé à toute heure, à tout instant. Sur ces entrefaites je me mariai. Fut-ce par hasard ou non, je ne sais. En l’amenant dans ma maison, je croyais y amener un ami : j’avais bien besoin d’un ami. Je pensais toutefois qu’il fallait former peu à peu cet ami, le parachever, l’enlever de haute lutte même. Et comment aurais-je pu rien expliquer à cette jeune femme de seize ans, prévenue contre moi ? Comment aurais-je pu, par exemple, sans la fortuite aventure du revolver, lui prouver que je ne suis pas un lâche et lui démontrer l’injustice de l’accusation de lâcheté du régiment ? L’aventure du revolver est venue à propos. En restant impassible sous la menace du revolver, j’ai vengé tout le noir passé. Et quoique personne ne l’ait su, elle, elle l’a su, et c’en était assez pour moi, car elle était tout pour moi, toute mon espérance dans le rêve de mon avenir ! C’était le seul être que j’eusse formé pour moi et je n’avais rien à faire d’un autre côté, — et voilà que si elle avait tout appris, au moins il lui était prouvé aussi que c’était injustement qu’elle s’était ralliée à mes ennemis. Cette pensée me transportait. Je ne pouvais plus être un lâche, à ses yeux, mais seulement un homme étrange, et cette opinion chez elle, alors même, après tout ce qui s’était passé, ne me déplaisait point : étrangeté n’est pas vice, quelquefois, au contraire, elle séduit les caractères féminins. En un mot je remettais le dénouement à plus tard. Ce qui était arrivé suffisait pour assurer ma tranquillité et contenait assez de visions et de matériaux pour mes rêves. Voilà où se révèlent tous les inconvénients de ma faculté de rêve : pour moi les matériaux étaient en suffisante quantité, et pour elle, pensais-je, elle attendra.

Ainsi se passa tout l’hiver dans l’attente de quelque chose. J’aimais à la regarder furtivement quand elle était assise à sa table. Elle s’occupait de racommodages et, le soir, elle passait souvent son temps à lire des ouvrages qu’elle prenait dans ma bibliothèque. Le choix des livres qu’elle faisait dans ma bibliothèque témoignait aussi en ma faveur. Elle ne sortait presque jamais. Le soir, après dîner, je la menais tous les jours se promener et nous faisions un tour, nous gardions pendant ces promenades le plus absolu silence, comme toujours. J’essayais cependant de n’avoir pas l’air de ne rien dire et d’être comme en bonne intelligence, mais, comme je l’ai dit, nous n’avions pas pour cela de longues conversations. Chez moi, c’était volontaire, car je pensais qu’il fallait lui laisser le temps. Chose certainement étrange : presque pendant tout l’hiver je n’ai pas fait cette observation que, tandis que moi je me plaisais à la regarder à la dérobée, elle, je ne l’avais pas surprise une seule fois me regardant ! Je croyais à de la timidité de sa part. De plus elle semblait si douce dans cette timidité, si faible après sa maladie.....

Non, pensais-je, il vaut mieux attendre, et..... « et un beau jour elle reviendra à toi d’elle-même. »

Cette pensée me plongeait dans des ravissements ineffables. J’ajouterai une chose : quelquefois, comme à plaisir, je me montais l’imagination et artificiellement j’amenais mon esprit et mon âme au point de me persuader que je la détestais en quelque sorte. Il en fut ainsi quelque temps, mais ma haine ne put jamais mûrir, ni subsister en moi, et je sentais moi-même que cette haine n’était qu’une manière de feinte. Et même alors, quoique la rupture de notre union eût été parfaite par suite de l’acquisition du lit et du paravent, jamais, jamais je ne pus voir en elle une criminelle. Ce n’est pas que je jugeasse légèrement son crime, mais je voulais pardonner, dès le premier jour, même avant d’acheter ce lit. Le fait est extraordinaire chez moi, car je suis sévère sur la morale. Au contraire elle était, à mes yeux, si vaincue, si humiliée, si écrasée, que parfois j’avais grand pitié d’elle, quoique, après tout, l’idée de son humiliation me satisfît beaucoup. C’est l’idée de notre inégalité qui me souriait.

Il m’arriva cet hiver là de faire quelques bonnes actions avec intention. J’abandonnai deux créances et je prêtai sans gage à une pauvre femme. Et je n’en parlai pas à ma femme, je ne l’avais pas fait pour qu’elle le sût. Mais la bonne femme vint me remercier et se mit presque à mes genoux. C’est ainsi que le fait fut connu et il me sembla que ma femme l’apprit avec plaisir.

Cependant le printemps avançait, nous étions au milieu d’avril ; on avait enlevé les doubles fenêtres et le soleil mettait des nappes lumineuses dans le silence de nos chambres. Mais j’avais un bandeau sur les yeux, un bandeau qui m’aveuglait. Le fatal, le terrible bandeau ! Comment se lit-il qu’il tomba tout-à-coup et que je vis tout clairement et compris tout ? Fût-ce un hasard, ou bien le temps était-il venu ? Fut-ce un rayon de soleil de ce printemps qui éveilla en mon âme endormie la conjecture ? Un frisson passa un jour dans mes veines inertes, elles commencèrent à vibrer, à revivre pour secouer mon engourdissement et susciter mon diabolique orgueil. Je sursautai soudain sur place. Cela se fit tout à coup, d’ailleurs, à l’improviste. C’était un soir après dîner, vers cinq heures...


VIII

Avant tout, deux mots : Un mois auparavant, je fus frappé de son air étrange et pensif. Ce n’était que du silence, mais un silence pensif. Cette remarque fut soudaine aussi chez moi. Elle travaillait alors, courbée sur sa couture et ne voyait pas que je la regardais. Et je fus frappé alors de sa maigreur, de sa minceur, de la pâleur de son visage, de la blancheur de ses lèvres. Tout cela, son air pensif, me fit beaucoup d’effet. J’avais déjà remarqué chez elle une petite toux sèche, la nuit surtout. Je me levai sur le champ et j’allai chercher Schreder sans lui rien dire.

Shreder vint le lendemain. Elle fut fort surprise et se mit à regarder alternativement Shreder et moi.

— Mais, je ne suis pas malade, dit-elle avec un vague sourire.

Shreder ne parut pas prêter à cela grande attention (ces médecins ont quelquefois une légèreté pleine de morgue) ; il se borna à me dire, arrivé dans la pièce voisine, que c’était un reste de sa maladie et qu’il ne serait pas mauvais d’aller cet été à la mer, ou, si nous ne le pouvions pas, à la campagne. Enfin il ne dit rien, sinon qu’il y avait un peu de faiblesse ou quelque chose comme ça. Quand Shreder fut parti, elle me dit d’un air très sérieux :

— Mais, je me sens tout à fait, tout à fait bien portante.

Cependant, en disant cela ; elle rougit, comme si elle était honteuse. De la honte, oui. Oh ! maintenant, je comprends ; elle avait honte de voir en moi un mari, qui se souciait encore d’elle, comme un vrai mari. Mais je ne compris pas alors et j’attribuai cette rougeur à sa timidité. Le bandeau !

Or donc, un mois : après, vers cinq heures, dans une journée ensoleillée du mois d’avril, j’étais assis près de la caisse, et je finissais mes comptés. Tout à coup, je l’entends dans la chambre voisine, où elle était assise à sa table de travail, se mettre doucement à chanter.

Une pareille nouveauté me fit la plus vive impression et, aujourd’hui encore, je ne me rends pas bien compte du fait. Jusqu’à ce moment, je ne l’avais jamais entendue chanter. Si, peut-être, cependant, les premiers jours de son installation chez moi, quand nous étions encore d’humeur à nous amuser à tirer à la cible avec le revolver. Sa voix était à cette époque assez forte et sonore, un peu fausse, et cependant agréable et disant la santé. Et maintenant elle chantait d’une voix si faible..... Ce n’est pas que la chanson fût trop triste, c’était une romance quelconque, mais il y avait dans sa voix quelque chose de brisé, de cassé ; on eût dit qu’elle ne pouvait surmonter ce qui l’empêchait de sortir, on eût dit que c’était la chanson qui était malade. Elle chantait à mi-voix et tout à coup le son s’interrompit en s’élevant. Cette petite voix si pauvre s’arrêta comme une plainte. Elle toussotta et de nouveau, doucement, doucement, ténu, ténu, elle se reprit à chanter.....

Mes émotions prêtent à rire, on ne comprend pas les raisons de mon émotion ? Je ne la plaignais pas, c’était quelque chose de tout différent. D’abord, au moins au premier moment, je fus pris d’un étonnement étrange, effrayant, maladif et presque vindicatifs Elle chante, et devant moi encore ! A-t-elle oublié ? Qu’est-ce donc ? » Je restai tout bouleversé, puis je me levai, je pris mon chapeau et je sortis sans songer à ce que je faisais, probablement parce que Loukérïa m’avait apporté mon pardessus.

— Elle chante ! dis-je involontairement à Loukérïa. Cette fille ne comprit pas et me regarda d’un air ahuri. J’étais effectivement incompréhensible.

— Est-ce que c’est la première fois qu’elle chante ?

— Non, elle chante quelquefois quand vous n’êtes pas là, répondit Loukérïa.

Je me rappelle tout. Je m’avançai sur le palier, puis dans la rue, où je me mis à marcher sans savoir où j’allais. Je m’arrêtai au bout de la rue et je regardai devant moi. Des gens passaient, me bousculaient : je ne sentais rien. J’appelai une voiture et je me fis mener jusqu’au pont de la Police, sans savoir pourquoi. Puis je quittai la voiture brusquement en donnant vingt kopecks au cocher.

— Voilà pour ton dérangement, lui dis-je en riant d’un rire stupide. Mais je sentis en mon âme un transport soudain. Je retournai à la maison en hâtant le pas. Le son de la pauvre petite voix cassée me résonnait dans le cœur. La respiration me manquait. Le bandeau tombait, tombait de mes yeux. Si elle chantait ainsi en ma présence, c’est qu’elle avait oublié mon existence. Voilà ce qui était clair et terrible. C’est mon cœur qui sentait cela. Mais ce transport éclairait mon âme et surmontait ma terreur.

Ô ironie du sort ! Il n’y avait et ne pouvait y avoir en moi, durant cet hiver, quelque autre chose que ce transport, mais, moi-même, où étais-je tout cet hiver ? Étais-je auprès de mon âme ?

Je montai vivement l’escalier et je ne sais pas si je ne suis pas entré avec timidité. Je me rappelle seulement qu’il me sembla que le plancher oscillait et que je marchais sur la surface de l’eau d’une rivière. Je pénétrai dans la chambre. Elle était toujours assise à sa place, cousant la tête baissée, mais elle ne chantait plus. Elle me jeta un regard rapide et inattentif. Ce n’était pas un regard, mais un mouvement machinal et indifférent, comme on en a toujours à l’entrée d’une personne quelconque dans une pièce.

J’allai à elle tout droit et je me jetai sur une chaise comme un fou, tout à fait près d’elle. Je lui pris la main et je me rappelle lui avoir dit quelque chose... c’est-à-dire avoir voulu lui dire quelque chose, car je ne pouvais articuler nettement. Ma voix me trahissait, s’arrêtait dans mon gosier. Je ne savais que dire, la respiration me manquait.

— Causons... tu sais..... dis quelque chose, bégayai-je tout à coup stupidement. Peu m’importait l’intelligence en ce moment. Elle tressaillit de nouveau et recula tout effarée en me regardant en face. Mais soudain un étonnement sévère se marqua dans ses yeux. Oui, de l’étonnement, de la sévérité et de grands yeux. Cette sévérité, cet étonnement sévère m’attirèrent : « Alors c’est de l’amour, de l’amour encore » ? disait cet étonnement sans paroles.

Je lisais clairement en elle. Tout était bouleversé en moi. Je m’affaissai à ses pieds. Oui, je suis tombé à ses pieds. Elle se leva vivement, je la retins par les deux mains avec une force surhumaine.

Et je comprenais parfaitement ma situation désespérée, oh, je la comprenais ! Croiriez-vous cependant que tout bouillonnait en moi avec une telle force que je crus mourir ? J’embrassais ses pieds dans un accès d’ivresse bienheureuse, ou dans un bonheur sans fin, sans bornes, mais conscient de ma situation désespérée. Je pleurais, je disais des mots sans suite, je ne pouvais pas parler. La frayeur et l’étonnement furent remplacés, sur ses traits, par une pensée soucieuse, pleine d’interrogations et son regard était étrange, sauvage même, comme si elle se hâtait de comprendre quelque chose. Puis elle sourit. Elle marquait beaucoup de honte de me voir embrasser ses pieds, elle les retira. Je baisai aussitôt la terre à la place qu’ils quittaient. Elle le vit et commença à rire de honte (Vous savez, quand on rit de honte ?) Survint une crise d’hystérie ; je m’en aperçus à ses mains qui se mirent à trembler convulsivement. Je n’y fis pas attention et je continuai à balbutier que je l’aimais, que je ne me relèverais pas : « Donne que je baise ta robe, je resterais toute ma vie à genoux devant toi..... »

Je ne sais plus... je ne me rappelle pas, elle se mit à trembler, à sangloter. Un terrible accès d’hystérie se déclara. Je lui avais fait peur.

Je la portai sur son lit. Quand l’accès fut passé, je m’assis sur son lit. Elle, l’air très abattu, me prit les mains et me pria de me calmer : « Allons, ne vous tourmentez pas, calmez-vous ». Elle se reprit à pleurer. Je ne la quittai pas de toute la soirée. Je lui disais que je la mènerais aux bains de mer de Boulogne, tout de suite, dans quinze jours, que sa voix était brisée, que je l’avais bien entendu tout à l’heure, que je fermerais ma maison, que je la vendrais à Dobrourawoff, que nous commencerions une vie nouvelle, et à Boulogne, à Boulogne !

Elle écoutait, toujours craintive. Elle était de plus en plus effarée. Le principal pour moi n’était pas dans tout cela ; ce qu’il me fallait surtout, c’était rester à toute force à ses pieds, et baiser, baiser encore le sol où elle avait marché, me prosterner devant elle ! « Et je ne demanderai rien, rien de plus, répétais-je à chaque minute. Ne me réponds rien ! ne fais pas attention à moi. Permets-moi seulement de rester dans un coin à te regarder, à te regarder seulement. Fais de moi une chose à toi, ton chien..... »

Elle pleurait.......

— Moi qui espérais que vous me laisseriez vivre, comme cela ! fit-elle tout à coup malgré, elle, si malgré elle que peut-être elle ne s’aperçut pas qu’elle l’avait dit. Et pourtant c’était un mot capital, fatal, compréhensible au plus haut degré pour moi, dans cette soirée ! Ce fut comme un coup de couteau dans mon cœur ! Ce mot m’expliquait tout, et cependant elle était près de moi et j’espérais de toutes mes forces, j’étais très heureux. Oh je la fatiguai beaucoup, cette soirée-là, je m’en aperçus, mais j’espérais pouvoir tout changer à l’instant. Enfin, à la tombée de la nuit, elle s’affaiblit tout à fait et je lui persuadai de s’endormir, ce qu’elle fit aussitôt profondément.

Je m’attendais à du délire ; il y en eut en effet, mais peu. Toute la nuit je me levai, presque à chaque minute, et je m’approchai doucement d’elle pour la contempler. Je me tordais les mains en voyant cet être maladif sur ce pauvre lit de fer qui m’avait coûté trois roubles. Je me mettais à genoux sans oser baiser les pieds de l’endormie, contre sa volonté ; je commençais une prière, puis je me levais aussitôt. Loukérïa m’observait et sortait constamment de sa cuisine : j’allai la trouver et je lui dis d’aller se coucher, que le lendemain nous commencerions une nouvelle existence.

Et je le croyais aveuglément, follement, excessivement ! Oh ! cet enthousiasme, cet enthousiasme qui m’emplissait ! J’attendais seulement le lendemain. L’important était que je ne prévoyais aucun malheur malgré tous ces symptômes. Malgré le bandeau tombé, je n’avais pas de la situation une conscience entière, et longtemps, longtemps encore cette conscience me fit défaut ; jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à aujourd’hui même ! ! Et comment ma présence d’esprit pouvait-elle me revenir tout entière à ce moment-là : elle vivait encore à ce moment-là, elle était ici, devant moi, vivante, et moi devant elle. « Demain, pensais-je, elle s’éveillera, je lui dirai tout et elle comprendra tout. » Voilà mes réflexions d’alors, simples, claires, qui causaient mon enthousiasme !

La grosse affaire c’était le voyage à Boulogne. Je ne sais pas pourquoi, mais je croyais que Boulogne était tout, que Boulogne donnerait quelque chose de définitif. « À Boulogne, à Boulogne ! »..... J’attendais fébrilement le matin.


IX

Et il y a seulement quelques jours que c’est arrivé : cinq jours, seulement cinq jours. Mardi dernier ! Non, non, si elle avait attendu encore un peu de temps, un rien de temps..... j’aurais dissipé toute obscurité ! Ne s’était-elle pas tranquillisée déjà ? Le lendemain même elle me regardait avec un sourire, malgré ma confusion..... L’important, c’est que pendant tout ce temps, pendant ces cinq jours, il y avait chez elle un certain embarras, une certaine honte. Elle avait peur aussi, elle avait très peur. J’admets le fait et je ne me contredirai pas comme un fou, cette peur existait et comment n’aurait-elle pas existé ? Il y avait déjà si longtemps que nous étions éloignés l’un de l’autre, si séparés l’un de l’autre et, tout à coup, tout cela… Mais je ne prenais pas garde à sa frayeur, une espérance nouvelle luisait à mes yeux !..... Il est vrai, indubitablement vrai, que j’ai commis une faute. Il est même probable que j’en ai commis plusieurs. Quand nous nous sommes réveillés, dès le matin (c’était mercredi) j’ai commis une faute : je l’ai considérée tout de suite comme mon amie. C’était aller trop vite, beaucoup trop vite, mais j’avais besoin de me confesser, un besoin impérieux, il me fallait même plus qu’une confession ! J’allai si loin que je lui avouai des choses que je m’étais caché à moi-même toute ma vie. Je lui avouai aussi sans détour que tout cet hiver je n’avais pas douté de son amour pour moi. Je lui expliquai que l’établissement de ma maison de prêt n’avait été qu’une défaillance de ma volonté et de mon esprit, une œuvre à la fois de mortification et de vaine gloire. Je lui confessai que la scène du buffet du théâtre n’avait été qu’une lâcheté de mon caractère, de mon esprit défiant : c’était le décor de ce buffet qui m’avait impressionné. Voilà ce que je m’étais dit : « Comment en sortirai-je ? Ma sortie ne sera-t-elle pas ridicule ? » J’avais eu peur non pas d’un duel, mais du ridicule..... Ensuite je n’avais plus voulu en démordre. J’avais tourmenté tout le monde, depuis lors, à cause de cela, je ne l’avais épousée que pour la torturer.

En général je parlais presque constamment, comme dans le délire. Elle, elle me prenait les mains et me priait de m’arrêter : « Vous exagérez, disait-elle ; vous vous faites du mal. » Et ses larmes se reprenaient à couler presque par torrents ! Elle me priait toujours de ne pas continuer, de ne pas rappeler ces souvenirs.

Je ne faisais pas attention à ces prières, ou du moins pas assez attention : le printemps ! Boulogne ! Là le soleil, là notre nouveau soleil, c’est cela que je répétais sans cesse ! Je fermai ma maison, je passai mes affaires à Debrourawoff, j’allai même subitement jusqu’à lui proposer de tout donner aux pauvres, hormis les trois mille roubles héritées de ma marraine, avec lesquelles nous serions allés à Boulogne. Et puis, en revenant, nous aurions commencé une nouvelle vie de travail. Cela me parut entendu, car elle ne me répondit rien... elle sourit seulement. Je crois qu’elle avait souri par délicatesse, pour ne pas me chagriner. Je voyais, en effet, que je lui étais à charge ; ne croyez pas que j’étais assez sot, assez égoïste pour ne pas m’en apercevoir. Je voyais tout, jusqu’aux plus petits faits, je voyais, je savais mieux que personne ; tout mon désespoir s’étendait devant moi !

Je lui racontais constamment des détails sur elle et sur moi et aussi sur Loukérïa. Je lui racontais que j’avais pleuré... Oh ! je changeais de conversation, je tâchais aussi de ne pas trop comprendre certaines choses. Elle, elle s’animait quelquefois, une ou deux fois elle s’est animée, je me le rappelle ! Pourquoi prétendre que je ne regardais, que je ne voyais rien ? Si seulement cela n’était pas arrivé, tout se serait arrangé. Mais, elle-même, ne me racontait-elle pas, il y a trois jours, quand nous avons parlé de ses lectures, de ce qu’elle avait lu pendant l’hiver, ne riait-elle pas en me racontant la scène de Gil Blas et de l’archevêque de Grenade ? Et quel rire d’enfant, charmant, comme jadis lorsqu’elle était encore ma fiancée ! (Un moment encore, un moment !) Comme je me réjouissais ! Il m’étonnait beaucoup, d’ailleurs, l’incident à propos de l’archevêque : elle avait donc gardé pendant l’hiver assez de présence d’esprit et de bonne humeur pour rire à la lecture de ce chef-d’œuvre. Elle commençait à se tranquilliser complètement, à croire sérieusement que je la laisserais vivre comme cela : « Moi qui espérais que vous me laisseriez vivre comme cela » voilà ce qu’elle m’avait dit le mardi ! Oh quelle pensée d’enfant de dix ans ! Et elle croyait qu’en effet je la laisserais vivre comme cela : elle à sa table, moi à mon bureau, et ainsi de suite jusqu’à soixante ans. Et voilà tout à coup que je viens en mari, et il faut de l’amour au mari ! Malentendu ! Aveuglement !

J’avais le tort aussi de trop m’extasier en la regardant. J’aurais dû me contenir, car mes transports lui faisaient peur. Je me contenais, d’ailleurs, je ne lui baisais plus les pieds. Je n’ai pas une seule fois eu l’air de... enfin de lui faire voir que j’étais son mari. Cela ne me serait pas même venu à l’idée, je priais seulement ! Je ne pouvais pas ne rien dire absolument, me taire ! Je lui ai ouvert soudain tout mon cœur, en lui disant que sa conversation me ravissait, qu’elle était incomparablement plus instruite et plus développée que moi. Elle rougit beaucoup et, toute confuse, elle prétendit encore que j’exagérais. Alors, par bêtise, sans pouvoir me contenir, je lui dépeignis mon ravissement quand, derrière la porte, j’avais assisté à la lutte de son innocence aux prises avec ce drôle, combien son esprit, l’éclat de ses saillies, et tout à la fois sa naïveté enfantine m’avaient enchanté. Elle tressaillit, de la tête aux pieds et balbutia encore que j’exagérais. Mais soudainement son visage s’assombrit, elle cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer, à chaudes larmes...

Alors je ne pus moi-même me contenir : je tombai une fois de plus à ses pieds, je baisai encore ses pieds et tout finit par une crise d’hystérie, comme le mardi précédent. C’était bien pire et, le lendemain...

Le lendemain ! Fou que je suis ! ce lendemain, c’est aujourd’hui, tout à l’heure !

Écoutez et suivez-moi bien : Quand nous nous sommes réunis pour prendre le thé (après l’accès que je viens de dire), sa tranquillité m’a frappé. Elle était tranquille ! Et moi, toute la nuit, j’avais frissonné de terreur en songeant aux rêves de la veille. Voilà, que tout à coup elle s’approche de moi, se place devant moi, joint les mains (c’était tout à l’heure !) et parle. Elle dit qu’elle est une criminelle, qu’elle le sait, que l’idée de son crime l’a torturée, tout l’hiver et la torture encore..... qu’elle apprécie ma générosité..... « Je serai pour vous une femme fidèle et je vous estimerai ». Ici je me dressai, et, comme un fou, je la pris dans mes bras ! Je l’embrassai, je couvris son visage et ses lèvres de baisers, comme un homme qui vient de retrouver sa femme après une longue absence. Et pourquoi l’ai-je quittée tout à l’heure ? Pendant deux heures ? C’était pour nos passeports..... Oh mon Dieu ! Si j’étais rentré cinq minutes plus tôt seulement, rien que cinq minutes..... Et cette foule à la porte cochère, tous ces yeux fixés sur moi..... Oh mon Dieu !.....

Loukérïa (oh ! maintenant je ne la laisserai pas partir, Loukérïa, pour rien au monde ; elle a été là tout l’hiver, elle pourra me raconter.....). Loukérïa dit que, quand j’ai eu quitté la maison et seulement une vingtaine de minutes avant mon retour, elle est entrée chez sa maîtresse pour lui demander quelque chose, je crois. Elle a remarqué que son image de la Vierge (l’image en question) avait été déplacée et posée, sur la table, comme si sa maîtresse venait de faire, sa prière.

— Qu’avez-vous ? maîtresse.

— Rien, Loukérïa ; va-t-en..... Attends, Loukérïa.

Elle s’approcha d’elle et l’embrassa.

— Êtes-vous heureuse, maîtresse ?

— Oui, Loukérïa.

— Le maître aurait dû venir depuis longtemps vous demander pardon, maîtresse ; Vous êtes réconciliés : que Dieu soit loué.

— C’est bien, Loukérïa. — Va, Loukérïa.

Et elle sourit d’un air étrange. Si étrange que Loukérïa revint dix minutes après pour voir ce qu’elle faisait :

« Elle se tenait contre le mur, près de la fenêtre, la tête appuyée sur sa main collée au mur. Elle restait comme cela pensive. Elle était si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue m’approcher et la regarder de l’autre pièce. Je la vois faire comme si elle souriait. Elle restait debout, en ayant l’air de réfléchir, et elle souriait. Je lui jette un dernier coup d’œil et je m’en vais sans faire de bruit, en pensant à ça. Mais voilà que j’entends tout à coup ouvrir la fenêtre. J’accours aussitôt et je lui dis : Il fait frais, maîtresse, vous allez prendre froid. Mais voilà que je l’aperçois debout sur la fenêtre, debout de toute sa longueur sur la fenêtre ouverte. Elle me tournait le dos et tenait à la main l’image de la Vierge. Le cœur me tourne et je crie : Maîtresse ! maîtresse ! Elle entend, elle fait le geste de retourner vers la chambre, mais elle ne se retourne pas, elle fait un pas en avant, serre l’image contre sa poitrine et se jette ! »

Je me rappelle seulement qu’elle était encore toute chaude quand je suis arrivé à la porte cochère. Et tout le monde me regardait. Tous parlaient avant mon arrivée ; on se tut en me voyant et on se rangea pour me laisser passer et.....elle était étendue à terre avec son image. Je me rappelle comme une ombre à travers laquelle je me suis avancé, et j’ai regardé longtemps. Et tout le monde m’entourait et me parlait sans que j’entendisse. Loukérïa était là, mais je ne la voyais pas ; Elle m’a dit m’avoir parlé. Je vois seulement encore la figure d’un bourgeois qui me répétait sans cesse : « Il lui est sorti de la bouche une boule de sang, Monsieur, une boule de sang ! » et il me montrait le sang sur le pavé, à la place. Il me semble avoir touché le sang avec le doigt. Cela fit une tache sur mon doigt, que je regardai. Cela, je me le rappelle. Et le bourgeois me disait toujours : « Une boule de sang, Monsieur, une boule de sang..... »

— Quoi, une boule de sang ! criai-je, dit-on, de toutes mes forces et je me jetai sur lui les mains levées.........

Oh sauvage ! sauvage !.... Malentendu ! invraisemblance ! impossibilité !


X

N’est-il pas vrai ? N’est-ce point invraisemblable ? — Ne peut-on dire que c’est impossible ? Pourquoi, pour quelle raison cette femme est-elle morte ?

Croyez-moi, je comprends, mais cependant le pourquoi de sa mort est tout de même une question. Elle a eu peur de : mon amour. Elle s’est sérieusement demandé : Faut-il accepter cette vie, ou non ? Elle n’a pu se décider, elle a mieux aimé mourir. Je sais, je sais qu’il n’y a pas tant à chercher : elle m’avait trop promis, elle a eu peur de ne pas pouvoir tenir. Il y a eu plusieurs circonstances tout à fait terribles.

Pourquoi est-elle morte ? voilà la question toujours, la question qui me brise le cerveau. Je l’aurais laissée vivre comme cela, comme elle disait, si elle avait voulu vivre comme cela. Elle ne l’a pas cru, voilà le fait..... Non, non, je me trompe, ce n’est pas cela. C’est probablement parce que, moi, il fallait m’aimer, honnêtement, avec son âme, et non comme elle aurait pu aimer l’épicier. Et comme elle était trop chaste, trop pure pour consentir à ne me donner qu’un amour digne de l’épicier, elle n’a pas voulu me tromper. Elle n’a pas voulu me tromper en me donnant pour un amour, une moitié d’amour, un quart d’amour. Trop grande honnêteté ! Et moi qui voulais lui inculquer de la grandeur d’âme, vous vous souvenez ? singulière pensée.

C’est très étrange. M’estimait-elle ? Je ne sais pas. Me méprisait-elle ou non ? Je ne crois pas qu’elle me méprisât. Il est très extraordinaire qu’il ne me soit pas venu à l’idée une seule fois, pendant tout l’hiver, qu’elle pouvait me mépriser. J’ai cru le contraire très fermement jusqu’au jour où elle m’a regardé avec un étonnement sévère. Oui, sévère. C’est alors que j’ai compris à l’instant qu’elle me méprisait. Je l’ai compris irrémédiablement et pour jamais. Ah ! elle pouvait bien me mépriser toute sa vie, pourvu qu’elle eût consenti à vivre ! Tout à l’heure encore, elle marchait, elle parlait ! Je ne puis comprendre comment elle a pu se jeter par la fenêtre ! Et comment même supposer cela cinq minutes avant ? J’ai appelé Loukérïa. Je ne me séparerai jamais de Loukérïa maintenant.

Ah nous aurions pu nous entendre encore ! Nous nous étions seulement beaucoup deshabitués l’un de l’autre pendant cet hiver... N’aurions-nous pas pu nous accoutumer de nouveau l’un à l’autre ? Pourquoi n’aurions-nous pas pu nous reprendre d’affection l’un pour l’autre et commencer une vie nouvelle ? Moi je suis généreux, elle l’est aussi : voilà un terrain de conciliation, quelques mots de plus, deux jours de plus et elle aurait tout compris.

Ce qui est malheureux, c’est que c’est un hasard, un simple, un grossier, un inerte hasard ! Voilà le malheur ! Cinq minutes trop tard... Si j’étais revenu cinq minutes plus tôt, cette impression momentanée se serait dissipée comme un nuage et n’aurait jamais repris son cerveau. Elle aurait fini par tout comprendre. Et maintenant de nouveau des pièces vides, de nouveau la solitude... Le balancier continue à battre ; ce n’est pas son affaire, à lui, il n’a point de regrets. Il n’a personne au monde..... voilà le malheur.

Je me promène, je me promène toujours. Je sais, je sais, ne me le soufflez pas : mon regret du hasard, des cinq minutes de retard, vous semble ridicule ? Mais l’évidence est là. Considérez une chose : Elle ne m’a pas seulement laissé écrit le mot : « n’accusez personne de ma mort » qui est usité en pareil cas. Ne pouvait-elle songer qu’on soupçonnerait peut-être Loukérïa ? Car enfin : « vous étiez seule avec elle, c’est donc vous qui l’avez poussée » voilà l’accusation possible. Au moins pouvait-on inquiéter Loukérïa injustement si quatre personnes ne s’étaient pas trouvées dans la cour pour la voir, son image à la main, au moment où elle se jetait. Mais c’est aussi un hasard qu’il se soit trouvé du monde pour la voir ! Non, tout ceci est venu d’un moment d’aberration ; une surprise, une tentation subite ! Et qu’est-ce que ça prouve qu’elle priât devant l’image ? Cela ne prouve point que ce fût en prévision de la mort. La durée de cet instant a peut-être seulement été de dix minutes. Elle n’a peut-être pris sa résolution qu’au moment où elle s’appuyait au mur, la tête dans sa main, en souriant. Une idée lui a passé par la tête, y a tourbillonné ; elle n’a pu y résister.

Il y a eu un malentendu évident, si vous voulez. Avec moi, on peut encore vivre.....Et si c’était réellement de l’anémie, simplement de l’anémie ? quelque épuisement d’énergie vitale ? Cet hiver l’avait trop épuisée ; voilà la cause...

Un retard ! ! !

Quelle maigreur dans cette bière ! Comme son nez semble pincé ! Les cils sont en forme de flèches. Et elle est tombée de manière à n’avoir rien de cassé, rien d’écrasé. Rien que cette « boule de sang ». Une cuillerée à dessert. La commotion intérieure. Étrange pensée : si on pouvait ne pas l’enterrer ? Car si on l’emporte, si..... Oh non, il est impossible qu’on l’emporte ! Ah, je sais bien qu’on doit l’emporter ; je ne suis pas fou et je ne délire pas. Au contraire, jamais ma pensée n’a été plus lucide. Mais comment alors ! comme autrefois ! personne ici, seul avec mes gages. Le délire, le délire, voilà le délire ! Je l’ai torturée jusqu’à la fin, voilà pourquoi elle est morte !

Que m’importent vos lois ? Que me font vos mœurs, vos usages, vos habitudes, votre gouvernement, votre religion ? Que votre magistrature me juge. Qu’on me traîne devant vos tribunaux, devant vos tribunaux publics et je dirai que je nie tout. Le juge criera : « silence, officier ». Et moi je lui crierai : « Quelle force as-tu pour que je t’obéisse ? Pourquoi votre sombre milieu a-t-il étouffé tout ce qui m’était cher ? À quoi me servent toutes vos lois maintenant ? Je les foule aux pieds ! Tout m’est égal ! »

Aveugle, aveugle ! Elle est morte, elle ne m’entend pas ! Tu ne sais pas dans quel paradis je t’aurais menée. J’avais les cieux dans mon âme, je les aurais répandus autour de toi ! tu ne m’aurais pas aimé ? hé bien qu’est-ce que ça fait ? nous aurions continué comme cela. Tu m’aurais parlé comme à un ami, cela aurait suffi pour nous rendre heureux, nous aurions ri ensemble joyeusement en nous regardant dans les yeux ; c’est comme cela que nous aurions vécu. Et si tu en avais aimé un autre, hé bien soit, soit ! Tu aurais été le voir, tu aurais ri avec lui et, moi, de l’autre côté de la rue, je t’aurais regardée.....Oh tout, tout, mais ouvre seulement les yeux ! Une fois, un instant ! un instant ! Tu me regarderais et, comme tout à l’heure, tu me jurerais d’être toujours ma femme fidèle ! D’un seul regard, cette fois, je te ferais tout fait comprendre.

Immobilité ! Ô nature inerte ! Les hommes sont seuls sur la terre, voilà le mal ! « Y a-t-il aux champs un homme vivant ? » s’écrie le chevalier russe [10]. Moi je crie aussi sans être le chevalier, et aucune voix ne me répond. On dit que le soleil vivifie l’univers. Le soleil se lève, regardez-le : n’est-ce point un mort ? Il n’y a que des morts. Tout est la mort. Les hommes sont seuls, environnés de silence. Voilà la terre ! « Hommes, aimez-vous les uns les autres. » Qui a dit cela ? Quel est ce commandement ? Le balancier continue à battre, insensible..... quel dégoût ! Deux heures du matin. Ses petites bottines l’attendent au pied de son petit lit... Quand on l’emportera demain, sérieusement, que deviendrai-je ?

Notes

1. Krotkaïa, la douce, la benine. Cette œuvre a été publiée dans Le Journal d’un écrivain dont Th. Dostoïewski était l’unique rédacteur. En quelques lignes qui précèdent la partie de l’avant-propos que nous traduisons, Dostoïewski s’excuse auprès de ses lecteurs de remplir un numéro entier avec ce récit au lieu et place de la matière ordinaire de sa revue. Il ajoute que l’idée de Krotkaïa l’a singulièrement hanté et qu’il a passé tout le mois à l’écrire.
2. Le Golos (la Voix) journal qui paraissait à Saint-Pétersbourg.
3. Il s’agit ici d’un usage russe qui consiste à laisser une lampe allumée au-dessus d’images pieuses.
4. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer, en traduisant ce passage d’une œuvre d’ailleurs si remarquable à d’autres égards, combien ses considérations de psychologie générale parfois mises par l’auteur dans la bouche du mari semblent déplacées, et peu vraisemblables en présence du cadavre de la femme.
5. Litchni dvorïanine, noblesse personnelle adhérente à la fonction et non transmissible.
6. Environ un franc vingt-cinq.
7. Deux francs cinquante.
8. Sorte de place, à Saint-Pétersbourg, sur laquelle se trouve l’entrée de maisons d’hospitalité de nuit.
9. Grosse théière en métal.
10. Citation des anciens livres de la Légende slave.

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Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - (1848), présentation et extrait

14:50 Écrit par Marc dans Dostoïevski, Fédor | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : romans psychologiques, litterature russe, fedor dostoievski, tragedies | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 21 avril 2009

Le Fantôme de l'Opéra - Gaston Leroux - 1910

bibliotheca le fantome de l opera

L'opéra hanté ? Un fantôme y sévirait ? Est-ce bien possible? En tout cas de bien étranges phénomènes se produisent à l'Opéra. Un lustre s'effondre pendant une représentation, un machiniste est retrouvé pendu. Mais le personnage dont certains affirment avoir vu la tête squelettique, voire en feu, ne semble être qu'un humain ; en effet les directeurs de l'Opéra se voient réclamer 20 000 francs par mois de la part d'un certain « F. de O. » ou plutôt « Fantôme de l'Opéra » qui exige aussi que la loge numéro 5 lui soit réservée. Mais, plus étrange encore, une jeune chanteuse orpheline nommée Christine Daaé, recueillie par la femme de son professeur de chant, entend son nom pendant la nuit et elle dirait même avoir vu et rencontré le fameux Fantôme de l'Opéra...

Inspiré de faits réels qui se sont produits à l'Opéra Garnier, Gaston Leroux en imagine le responsable sous les traits d'un mystérieux personnage se faisant passer pour un fantôme et qui étend son royaume dans les bas-fonds et souterrains de l'immense opéra parisien. Le roman est vite devenu un succès immense qui inspirera de nombreuses autres œuvres littéraires, musicales et cinématographiques, ainsi qu'une multitude d'adaptations. Et cela au point de totalement masquer l'œuvre originale qui est, aujourd'hui, quelque peu tombée dans l'oubli. Le roman, formidable mélange de fantastique, de merveilleux et de mystère, a quelque peu vieilli de nos jours, et cela surtout dû au style d'écriture souvent un peu lourd et vieillot. Ce roman a d'ailleurs bien plus vieilli que de nombreux autres textes de Gaston Leroux, dont beaucoup n'ont guère perdu de leur force et de leur humour aujourd'hui. Et c'est bien dommage car l'histoire, tant elle est riche en éléments de tous genres, ne manque guère d'intérêt. Mais, hélas, un problème se pose également d'un point de vue de la narration, il est en effet difficile de suivre ce narrateur-enquêteur, ce qui rend l'immersion dans l'histoire quelque peu plus longue et difficile. Par contre l'exploration des souterrains de l'opéra reste toujours aussi passionnante, et le lecteur est impressionné par les nombreuses trouvailles et inventions qui jalonnent tout le récit.

Le Fantôme de l'Opéra est certainement l'histoire la plus célèbre de Gaston Leroux même si le roman est un peu oublié de nos jours. Ce grand classique reste cependant à redécouvrir, malgré certaines rides prises au fil des ans. 

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Extrait : L'avant-propos et les trois premiers chapitres


Avant-propos

Où l’auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur comment il fut conduit à acquérir la certitude que le fantôme de l’Opéra a réellement existé

Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.

Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu’il se donnât toutes les apparences d’un vrai fantôme, c’est-à-dire d’une ombre.

J’avais été frappé dès l’abord que je commençai de compulser les archives de l’Académie nationale de musique par la coïncidence surprenante des phénomènes attribués au fantôme, et du plus mystérieux, du plus fantastique des drames et je devais bientôt être conduit à cette idée que l’on pourrait peut-être rationnellement expliquer celui-ci par celui-là. Les événements ne datent guère que d’une trentaine d’années et il ne serait point difficile de trouver encore aujourd’hui, au foyer même de la danse, des vieillards fort respectables, dont on ne saurait mettre la parole en doute, qui se souviennent comme si la chose datait d’hier, des conditions mystérieuses et tragiques qui accompagnèrent l’enlèvement de Christine Daaé, la disparition du vicomte de Chagny et la mort de son frère aîné le comte Philippe, dont le corps fut trouvé sur la berge du lac qui s’étend dans les dessous de l’Opéra, du côté de la rue Scribe. Mais aucun de ces témoins n’avait cru jusqu’à ce jour devoir mêler à cette affreuse aventure le personnage plutôt légendaire du fantôme de l’Opéra.

La vérité fut lente à pénétrer mon esprit troublé par une enquête qui se heurtait à chaque instant à des événements qu’à première vue on pouvait juger extra-terrestres, et, plus d’une fois, je fus tout près d’abandonner une besogne où je m’exténuais à poursuivre, – sans la saisir jamais, – une vaine image. Enfin, j’eus la preuve que mes pressentiments ne m’avaient point trompé et je fus récompensé de tous mes efforts le jour où j’acquis la certitude que le fantôme de l’Opéra avait été plus qu’une ombre.

Ce jour-là, j’avais passé de longues heures en compagnie des « Mémoires d’un directeur », œuvre légère de ce trop sceptique Moncharmin qui ne comprit rien, pendant son passage à l’Opéra, à la conduite ténébreuse du fantôme, et qui s’en gaussa tant qu’il put, dans le moment même qu’il était la première victime de la curieuse opération financière qui se passait à l’intérieur de « l’enveloppe magique ».

Désespéré, je venais de quitter la bibliothèque quand je rencontrai le charmant administrateur de notre Académie nationale, qui bavardait sur un palier avec un petit vieillard vif et coquet, auquel il me présenta allègrement. M. l’administrateur était au courant de mes recherches et savait avec quelle impatience j’avais en vain tenté de découvrir la retraite du juge d’instruction de la fameuse affaire Chagny, M. Faure. On ne savait ce qu’il était devenu, mort ou vivant ; et voilà que, de retour du Canada, où il venait de passer quinze ans, sa première démarche à Paris avait été pour venir chercher un fauteuil de faveur au secrétariat de l’Opéra. Ce petit vieillard était M. Faure lui-même.

Nous passâmes une bonne partie de la soirée ensemble et il me raconta toute l’affaire Chagny telle qu’il l’avait comprise jadis. Il avait dû conclure, faute de preuves, à la folie du vicomte et à la mort accidentelle du frère aîné, mais il restait persuadé qu’un drame terrible s’était passé entre les deux frères à propos de Christine Daaé. Il ne sut me dire ce qu’était devenue Christine, ni le vicomte. Bien entendu, quand je lui parlai du fantôme, il ne fit qu’en rire. Lui aussi avait été mis au courant des singulières manifestations qui semblaient alors attester l’existence d’un être exceptionnel ayant élu domicile dans un des coins les plus mystérieux de l’Opéra et il avait connu l’histoire de « l’enveloppe », mais il n’avait vu dans tout cela rien qui pût retenir l’attention d’un magistrat chargé d’instruire l’affaire Chagny, et c’est tout juste s’il avait écouté quelques instants la déposition d’un témoin qui s’était spontanément présenté pour affirmer qu’il avait eu l’occasion de rencontrer le fantôme. Ce personnage – le témoin – n’était autre que celui que le Tout-Paris appelait « le Persan » et qui était bien connu de tous les abonnés de l’Opéra. Le juge l’avait pris pour un illuminé.

Vous pensez si je fus prodigieusement intéressé par cette histoire du Persan, Je voulus retrouver, s’il en était temps encore, ce précieux et original témoin. Ma bonne fortune reprenant le dessus, je parvint à le découvrir dans son petit appartement de la rue de Rivoli, qu’il n’avait point quitté depuis l’époque et où il allait mourir cinq mois après ma visite.

Tout d’abord, je me méfiai ; mais quand le Persan m’eut raconté, avec une candeur d’enfant, tout ce qu’il savait personnellement du fantôme et qu’il m’eut remis en toute propriété les preuves de son existence et surtout l’étrange correspondance de Christine Daaé, correspondance qui éclairait d’un jour si éblouissant son effrayant destin, il ne me fut plus possible de douter ! Non ! non ! Le fantôme n’était pas un mythe !

Je sais bien que l’on m’a répondu que toute cette correspondance n’était peut-être point authentique et qu’elle pouvait avoir été fabriquée de toutes pièces par un homme, dont l’imagination avait été certainement nourrie des contes les plus séduisants, mais il m’a été possible, heureusement, de trouver de l’écriture de Christine en dehors du fameux paquet de lettres et, par conséquent, de me livrer à une étude comparative qui a levé toutes mes hésitations.

Je me suis également documenté sur le Persan et ainsi j’ai apprécié en lui un honnête homme incapable d’inventer une machination qui eût pu égarer la justice.

C’est l’avis du reste des plus grandes personnalités qui ont été mêlées de près ou de loin à l’affaire Chagny, qui ont été les amis de la famille et auxquelles j’ai exposé tous mes documents et devant lesquelles j’ai déroulé toutes mes déductions. J’ai reçu de ce côté les plus nobles encouragements et je me permettrai de reproduire à ce sujet quelques lignes qui m’ont été adressées par le général D…

Monsieur,

Je ne saurais trop vous inciter à publier les résultats de votre enquête. Je me rappelle parfaitement que quelques semaines avant la disparition de la grande cantatrice Christine Daaé et le drame qui a mis en deuil tout le faubourg Saint-Germain, on parlait beaucoup, au foyer de la danse, du fantôme, et je crois bien que l’on n’a cessé de s’en entretenir qu’à la suite de cette affaire qui occupait tous les esprits ; mais s’il est possible, comme je le pense après vous avoir entendu, d’expliquer le drame par le fantôme, je vous en prie, monsieur, reparlez-nous du fantôme. Si mystérieux que celui-ci puisse tout d’abord apparaître, il sera toujours plus explicable que cette sombre histoire où des gens malintentionnés ont voulu voir se déchirer jusqu’à la mort deux frères qui s’adorèrent toute leur vie…

Croyez bien, etc.

Enfin, mon dossier en main, j’avais parcouru à nouveau le vaste domaine du fantôme, le formidable monument dont il avait fait son empire, et tout ce que mes yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait découvert corroborait admirablement les documents du Persan, quand une trouvaille merveilleuse vint couronner d’une façon définitive mes travaux.

On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l’Opéra, pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre ; or, j’ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l’Opéra ! J’ai fait toucher cette preuve, de la main, à l’administrateur lui-même, et maintenant, il m’est indifférent que les journaux racontent qu’on a trouvé là une victime de la Commune.

Les malheureux qui ont été massacrés, lors de la Commune, dans les caves de l’Opéra, ne sont point enterrés de ce côté ; je dirai où l’on peut retrouver leurs squelettes, bien loin de cette crypte immense où l’on avait accumulé, pendant le siège, toutes sortes de provisions de bouche. J’ai été mis sur cette trace en recherchant justement les restes du fantôme de l’Opéra, que je n’aurais pas retrouvés sans ce hasard inouï de l’ensevelissement des voix vivantes !

Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu’il convient d’en faire ; maintenant, il m’importe de terminer ce très nécessaire avant-propos en remerciant les trop modestes comparses qui, tel M. le commissaire de police Mifroid (jadis appelé aux premières constatations lors de la disparition de Christine Daaé), tels encore M. l’ancien secrétaire Rémy, M. l’ancien administrateur Mercier, M. l’ancien chef de chant Gabriel, et plus particulièrement Mme la baronne de Castelot-Barbezac, qui fut autrefois « la petite Meg » (et qui n’en rougit pas), la plus charmante étoile de notre admirable corps de ballet, la fille aînée de l’honorable Mme Giry – ancienne ouvreuse décédée de la loge du Fantôme – me furent du plus utile secours et grâce auxquels je vais pouvoir, avec le lecteur, revivre, dans leurs plus petits détails, ces heures de pur amour et d’effroi. [1]


1. Je serais un ingrat si je ne remerciais également sur le seuil de cette effroyable et véridique histoire, la direction actuelle de l’Opéra, qui s’est prêtée si aimablement à toutes mes investigations, et en particulier M. Messager; aussi le très sympathique administrateur M. Gabion et le très aimable architecte attaché à la bonne conservation du monument, qui n’a point hésité à me prêter les ouvrages de Charles Garnier, bien qu’il fût à peu près sûr que je ne les lui rendrais point. Enfin, il me reste à reconnaître publiquement la générosité de mon ami et ancien collaborateur M. J.-L. Croze, qui m’a permis de puiser dans son admirable bibliothèque théâtrale et de lui emprunter des éditions uniques auxquelles il tenait beaucoup. – G. L.


Chapitre I

Est-ce le fantôme ?

Ce soir-là, qui était celui où MM. Debienne et Poligny, les directeurs démissionnaires de l’Opéra, donnaient leur dernière soirée de gala, à l’occasion de leur départ, la loge de la Sorelli, un des premiers sujets de la danse, était subitement envahie par une demi-douzaine de ces demoiselles du corps de ballet qui remontaient de scène après avoir « dansé » Polyeucte. Elles s’y précipitèrent dans une grande confusion, les unes faisant entendre des rires excessifs et peu naturels, et les autres des cris de terreur.

La Sorelli, qui désirait être seule un instant pour « repasser » le compliment qu’elle devait prononcer tout à l’heure au foyer devant MM. Debienne et Poligny, avait vu avec méchante humeur toute cette foule étourdie se ruer derrière elle. Elle se retourna vers ses camarades et s’inquiéta d’un aussi tumultueux émoi. Ce fut la petite Jammes, –le nez cher à Grévin, des yeux de myosotis, des joues de roses, une gorge de lis, – qui en donna la raison en trois mots, d’une voix tremblante qu’étouffait l’angoisse :

« C’est le fantôme ! »

Et elle ferma la porte à clef. La loge de la Sorelli était d’une élégance officielle et banale. Une psyché, un divan, une toilette et des armoires en formaient le mobilier nécessaire. Quelques gravures sur les murs, souvenirs de la mère, qui avait connu les beaux jours de l’ancien Opéra de la rue Le Peletier. Des portraits de Vestris, de Gardel, de Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux gamines du corps de ballet, qui étaient logées dans des chambres communes, où elles passaient leur temps à chanter, à se disputer, à battre les coiffeurs et les habilleuses et à se payer des petits verres de cassis ou de bière ou même de rhum jusqu’au coup de cloche de l’avertisseur.

La Sorelli était très superstitieuse. En entendant la petite Jammes parler du fantôme, elle frissonna et dit :

« Petite bête ! »

Et comme elle était la première à croire aux fantômes en général et à celui de l’Opéra en particulier, elle voulut tout de suite être renseignée.

« Vous l’avez vu ? interrogea-t-elle.

– Comme je vous vois ! » répliqua en gémissant la petite Jammes, qui, ne tenant plus sur ses jambes, se laissa tomber sur une chaise.

Et aussitôt la petite Giry, – des yeux pruneaux, des cheveux d’encre, un teint de bistre, sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits os, – ajouta :

« Si c’est lui, il est bien laid !

– Oh ! oui », fit le chœur des danseuses.

Et elles parlèrent toutes ensemble. Le fantôme leur était apparu sous les espèces d’un monsieur en habit noir qui s’était dressé tout à coup devant elles, dans le couloir, sans qu’on pût savoir d’où il venait. Son apparition avait été si subite qu’on eût pu croire qu’il sortait de la muraille.

« Bah ! fit l’une d’elles qui avait à peu près conservé son sang-froid, vous voyez le fantôme partout. »

Et c’est vrai que, depuis quelques mois, il n’était question à l’Opéra que de ce fantôme en habit noir qui se promenait comme une ombre du haut en bas du bâtiment, qui n’adressait la parole à personne, à qui personne n’osait parler et qui s’évanouissait, du reste, aussitôt qu’on l’avait vu, sans qu’on pût savoir par où ni comment. Il ne faisait pas de bruit en marchant, ainsi qu’il sied à un vrai fantôme. On avait commencé par en rire et par se moquer de ce revenant habillé comme un homme du monde ou comme un croque-mort, mais la légende du fantôme avait bientôt pris des proportions colossales dans le corps de ballet. Toutes prétendaient avoir rencontré plus ou moins cet être extra-naturel et avoir été victimes de ses maléfices. Et celles qui en riaient le plus fort n’étaient point les plus rassurées. Quand il ne se laissait point voir, il signalait sa présence ou son passage par des événements drolatiques ou funestes dont la superstition quasi générale le rendait responsable. Avait-on à déplorer un accident, une camarade avait-elle fait une niche à l’une de ces demoiselles du corps de ballet, une houppette à poudre de riz était-elle perdue ? Tout était de la faute du fantôme, du fantôme de l’Opéra !

Au fond, qui l’avait vu ? On peut rencontrer tant d’habits noirs à l’Opéra qui ne sont pas des fantômes. Mais celui-là avait une spécialité que n’ont point tous les habits noirs. Il habillait un squelette.

Du moins, ces demoiselles le disaient.

Et il avait, naturellement, une tête de mort.

Tout cela était-il sérieux ? La vérité est que l’imagination du squelette était née de la description qu’avait faite du fantôme, Joseph Buquet, chef machiniste, qui, lui, l’avait réellement vu. Il s’était heurté, – on ne saurait dire « nez à nez », car le fantôme n’en avait pas, – avec le mystérieux personnage dans le petit escalier qui, près de la rampe, descend directement aux « dessous ». Il avait eu le temps de l’apercevoir une seconde, – car le fantôme s’était enfui, – et avait conservé un souvenir ineffaçable de cette vision.

Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantôme à qui voulait l’entendre :

« Il est d’une prodigieuse maigreur et son habit noir flotte sur une charpente squelettique. Ses yeux sont si profonds qu’on ne distingue pas bien les prunelles immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands trous noirs comme aux crânes des morts. Sa peau, qui est tendue sur l’ossature comme une peau de tambour, n’est point blanche, mais vilainement jaune ; son nez est si peu de chose qu’il est invisible de profil, et l‘absence de ce nez est une chose horrible à voir. Trois ou quatre longues mèches brunes sur le front et derrière les oreilles font office de chevelure. »

En vain Joseph Buquet avait-il poursuivi cette étrange apparition. Elle avait disparu comme par magie et il n’avait pu retrouver sa trace.

Ce chef machiniste était un homme sérieux, rangé, d’une imagination lente, et il était sobre. Sa parole fut écoutée avec stupeur et intérêt, et aussitôt il se trouva des gens pour raconter qu’eux aussi avaient rencontré un habit noir avec une tête de mort.

Les personnes sensées qui eurent vent de cette histoire affirmèrent d’abord que Joseph Buquet avait été victime d’une plaisanterie d’un de ses subordonnés. Et puis, il se produisit coup sur coup des incidents si curieux et si inexplicables que les plus malins commencèrent à se tourmenter.

Un lieutenant de pompiers, c’est brave ! Ça ne craint rien, ça ne craint surtout pas le feu !

Eh bien, le lieutenant de pompiers en question[1], qui s’en était allé faire un tour de surveillance dans les dessous et qui s’était aventuré, paraît-il, un peu plus loin que de coutume, était soudain réapparu sur le plateau, pâle, effaré, tremblant, les yeux hors des orbites, et s’était quasi évanoui dans les bras de la noble mère de la petite Jammes. Et pourquoi ? Parce qu’il avait vu s’avancer vers lui, à hauteur de tête, mais sans corps, une tête de feu ! Et je le répète, un lieutenant de pompiers, ça ne craint pas le feu.

Ce lieutenant de pompiers s’appelait Papin.

Le corps de ballet fut consterné. D’abord cette tête de feu ne répondait nullement à la description qu’avait donnée du fantôme Joseph Buquet. On questionna bien le pompier, on interrogea à nouveau le chef machiniste, à la suite de quoi ces demoiselles furent persuadées que le fantôme avait plusieurs têtes dont il changeait comme il voulait. Naturellement, elles imaginèrent aussitôt qu’elles couraient les plus grands dangers. Du moment qu’un lieutenant de pompiers n’hésitait pas à s’évanouir, coryphées et rats pouvaient invoquer bien des excuses à la terreur qui les faisait se sauver de toutes leurs petites pattes quand elles passaient devant quelque trou obscur d’un corridor mal éclairé.

Si bien que, pour protéger dans la mesure du possible le monument voué à d’aussi horribles maléfices, la Sorelli elle-même, entourée de toutes les danseuses et suivie même de toute la marmaille des petites classes en maillot, avait, – au lendemain de l’histoire du lieutenant de pompiers, – sur la table qui se trouve dans le vestibule du concierge, du côté de la cour de l’administration, déposé un fer à cheval que quiconque pénétrant dans l’Opéra, à un autre titre que celui de spectateur, devait toucher avant de mettre le pied sur la première marche de l’escalier. Et cela sous peine de devenir la proie de la puissance occulte qui s’était emparée du bâtiment, des caves au grenier !

Ce fer à cheval comme toute cette histoire, du reste, – hélas ! – je ne l’ai point inventé, et l’on peut encore aujourd’hui le voir sur la table du vestibule, devant la loge du concierge, quand on entre dans l’Opéra par la cour de l’administration.

Voilà qui donne assez rapidement un aperçu de l’état d’âme de ces demoiselles, le soir où nous pénétrons avec elles dans la loge de la Sorelli.

« C’est le fantôme ! » s’était donc écriée la petite Jammes.

Et l’inquiétude des danseuses n’avait fait que grandir. Maintenant, un angoissant silence régnait dans la loge. On n’entendait plus que le bruit des respirations haletantes. Enfin, Jammes s’étant jetée avec les marques d’un sincère effroi jusque dans le coin le plus reculé de la muraille, murmura ce seul mot :

« Écoutez ! »

Il semblait, en effet, à tout le monde qu’un frôlement se faisait entendre derrière la porte. Aucun bruit de pas. On eût dit d’une soie légère qui glissait sur le panneau. Puis, plus rien. La Sorelli tenta de se montrer moins pusillanime que ses compagnes. Elle s’avança vers la porte, et demanda d’une voix blanche :

« Qui est là ? »

Mais personne ne lui répondit.

Alors, sentant sur elle tous les yeux qui épiaient ses moindres gestes, elle se força à être brave et dit très fort : « Il y a quelqu’un derrière la porte ?

– Oh ! oui ! Oui ! certainement, il y a quelqu’un derrière la porte ! » répéta ce petit pruneau sec de Meg Giry, qui retint héroïquement la Sorelli par sa jupe de gaze… « Surtout, n’ouvrez pas ! Mon Dieu, n’ouvrez pas ! »

Mais la Sorelli, armée d’un stylet qui ne la quittait jamais, osa tourner la clef dans la serrure, et ouvrir la porte, pendant que les danseuses reculaient jusque dans le cabinet de toilette et que Meg Giry soupirait :

« Maman ! maman ! »

La Sorelli regardait dans le couloir courageusement. Il était désert ; un papillon de feu, dans sa prison de verre, jetait une lueur rouge et louche au sein des ténèbres ambiantes, sans parvenir à les dissiper. Et la danseuse referma vivement la porte avec un gros soupir.

« Non, dit-elle, il n’y a personne !

– Et pourtant, nous l’avons bien vu ! affirma encore Jammes en reprenant à petits pas craintifs sa place auprès de la Sorelli. Il doit être quelque part, par là, à rôder. Moi, je ne retourne point m’habiller. Nous devrions descendre toutes au foyer, ensemble, tout de suite, pour le “compliment”, et nous remonterions ensemble. »

Là-dessus, l’enfant toucha pieusement le petit doigt de corail qui était destiné à la conjurer du mauvais sort. Et la Sorelli dessina, à la dérobée, du bout de l’ongle rose de son pouce droit, une croix de Saint-André sur la bague en bois qui cerclait l’annulaire de sa main gauche.

« La Sorelli, a écrit un chroniqueur célèbre, est une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu’une branche de saule ; on dit communément d’elle que c’est “une belle créature”. Ses cheveux blonds et purs comme l’or couronnent un front mat au-dessous duquel s’enchâssent deux yeux d’émeraude. Sa tête se balance mollement comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Quand elle danse, elle a un certain mouvement de hanches indescriptible, qui donne à tout son corps un frissonnement d’ineffable langueur. Quand elle lève les bras et se penche pour commencer une pirouette, accusant ainsi tout le dessin du corsage, et que l’inclination du corps fait saillir la hanche de cette délicieuse femme, il paraît que c’est un tableau à se brûler la cervelle. »

En fait de cervelle, il paraît avéré qu’elle n’en eut guère. On ne le lui reprochait point.

Elle dit encore aux petites danseuses :

« Mes enfants, il faut vous “remettre” !… Le fantôme ? Personne ne l’a peut-être jamais vu !…

– Si ! si ! Nous l’avons vu !… nous l’avons vu tout à l’heure ! reprirent les petites. Il avait la tête de mort et son habit, comme le soir où il est apparu à Joseph Buquet !

– Et Gabriel aussi l’a vu ! fit Jammes… pas plus tard qu’hier ! hier dans l’après-midi… en plein jour…

– Gabriel, le maître de chant ?

– Mais oui… Comment ! vous ne savez pas ça ?

– Et il avait son habit, en plein jour ?

– Qui ça ? Gabriel ?

– Mais non ! Le fantôme ?

– Bien sûr, qu’il avait son habit ! affirma Jammes. C’est Gabriel lui-même qui me l’a dit… C’est même à ça qu’il l’a reconnu. Et voici comment ça s’est passé. Gabriel se trouvait dans le bureau du régisseur. Tout à coup, la porte s’est ouverte. C’était le Persan qui entrait. Vous savez si le Persan a le “mauvais œil”.

– Oh ! oui ! » répondirent en chœur les petites danseuses qui, aussitôt qu’elles eurent évoqué l’image du Persan, firent les cornes au Destin avec leur index et leur auriculaire allongés, cependant que le médium et l’annulaire étaient repliés sur la paume et retenus par le pouce.

« … Et si Gabriel est superstitieux ! continua Jammes, cependant il est toujours poli et quand il voit le Persan, il se contente de mettre tranquillement sa main dans sa poche et de toucher ses clefs… Eh bien, aussitôt que la porte s’est ouverte devant le Persan, Gabriel ne fit qu’un bond du fauteuil où il était assis jusqu’à la serrure de l’armoire, pour toucher du fer ! Dans ce mouvement, il déchira à un clou tout un pan de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla donner du front contre une patère et se fit une bosse énorme ; puis, en reculant brusquement, il s’écorcha le bras au paravent, près du piano ; il voulut s’appuyer au piano, mais si malheureusement que le couvercle lui retomba sur les mains et lui écrasa les doigts ; il bondit comme un fou hors du bureau et enfin prit si mal son temps en descendant l’escalier qu’il dégringola sur les reins toutes les marches du premier étage. Je passais justement à ce moment-là avec maman. Nous nous sommes précipitées pour le relever. Il était tout meurtri et avait du sang plein la figure, que ça nous en faisait peur. Mais tout de suite il s’est mis à nous sourire et à s’écrier : “Merci, mon Dieu ! d’en être quitte pour si peu !” Alors, nous l’avons interrogé et il nous a raconté toute sa peur. Elle lui était venue de ce qu’il avait aperçu, derrière le Persan, le fantôme ! le fantôme avec la tête de mort, comme l’a décrit Joseph Buquet. »

Un murmure effaré salua la fin de cette histoire au bout de laquelle Jammes arriva tout essoufflée, tant elle l’avait narrée vite, vite, comme si elle était poursuivie par le fantôme. Et puis, il y eut encore un silence qu’interrompit, à mi-voix, la petite Giry, pendant que, très émue, la Sorelli se polissait les ongles.

« Joseph Buquet ferait mieux de se taire, énonça le pruneau.

– Pourquoi donc qu’il se tairait ? lui demanda-t-on.

– C’est l’avis de m’man… », répliqua Meg, tout à fait à voix basse, cette fois-ci, et en regardant autour d’elle comme si elle avait peur d’être entendue d’autres oreilles que de celles qui se trouvaient là.

« Et pourquoi que c’est l’avis de ta mère ?

– Chut ! M’man dit que le fantôme n’aime pas qu’on l’ennuie !

– Et pourquoi qu’elle dit ça, ta mère ?

– Parce que… Parce que… rien… »

Cette réticence savante eut le don d’exaspérer la curiosité de ces demoiselles, qui se pressèrent autour de la petite Giry et la supplièrent de s’expliquer. Elles étaient là, coude à coude, penchées dans un même mouvement de prière et d’effroi. Elles se communiquaient leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaçait.

« J’ai juré de ne rien dire ! » fit encore Meg, dans un souffle.

Mais elles ne lui laissèrent point de repos et elles promirent si bien le secret que Meg, qui brûlait du désir de raconter ce qu’elle savait, commença, les yeux fixés sur la porte :

« Voilà… c’est à cause de la loge…

– Quelle loge ?

– La loge du fantôme !

– Le fantôme a une loge ? »

À cette idée que le fantôme avait sa loge, les danseuses ne purent contenir la joie funeste de leur stupéfaction. Elles poussèrent de petits soupirs. Elles dirent :

« Oh ! mon Dieu ! raconte… raconte…

– Plus bas ! commanda Meg. C’est la première loge, numéro 5, vous savez bien, la première loge à côté de l’avant-scène de gauche.

– Pas possible !

– C’est comme je vous le dis… C’est m’man qui en est l’ouvreuse… Mais vous me jurez bien de ne rien raconter ?

– Mais oui, va !…

– Eh bien, c’est la loge du fantôme… Personne n’y est venu depuis plus d’un mois, excepté le fantôme, bien entendu, et on a donné l’ordre à l’administration de ne plus jamais la louer…

– Et c’est vrai que le fantôme y vient ?

– Mais oui…

– Il y vient donc quelqu’un ?

– Mais non !… Le fantôme y vient et il n’y a personne. »

Les petites danseuses se regardèrent. Si le fantôme venait dans la loge, on devait le voir, puisqu’il avait un habit noir et une tête de mort. C’est ce qu’elles firent comprendre à Meg, mais celle-ci leur répliqua :

« Justement ! On ne voit pas le fantôme ! Et il n’a ni habit ni tête !… Tout ce qu’on a raconté sur sa tête de mort et sur sa tête de feu, c’est des blagues ! Il n’a rien du tout… On l’entend seulement quand il est dans la loge. M’man ne l’a jamais vu, mais elle l’a entendu. M’man le sait bien, puisque c’est celle qui lui donne le programme ! »

La Sorelli crut devoir intervenir :

« Petite Giry, tu te moques de nous. » Alors, la petite Giry se prit à pleurer.

« J’aurais mieux fait de me taire… si m’man savait jamais ça !… mais pour sûr que Joseph Buquet a tort de s’occuper de choses qui ne le regardent pas… ça lui portera malheur… m’man le disait encore hier soir… »

À ce moment, on entendit des pas puissants et pressés dans le couloir et une voix essoufflée qui criait :

« Cécile ! Cécile ! es-tu là ?

– C’est la voix de maman ! fit Jammes. Qu’y a-t-il ? »

Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taillée comme un grenadier poméranien, s’engouffra dans la loge et se laissa tomber en gémissant dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, éclairant lugubrement sa face de brique cuite.

« Quel malheur ! fit-elle… Quel malheur !

– Quoi ? Quoi ?

– Joseph Buquet…

– Eh bien, Joseph Buquet…

– Joseph Buquet est mort ! »

La loge s’emplit d’exclamations, de protestations étonnées, de demandes d’explications effarées…

« Oui… on vient de le trouver pendu dans le troisième dessous !… Mais le plus terrible, continua, haletante, la pauvre honorable dame, le plus terrible est que les machinistes qui ont trouvé son corps, prétendent que l’on entendait autour du cadavre comme un bruit qui ressemblait au chant des morts !

– C’est le fantôme ! » laissa échapper, comme malgré elle, la petite Ciry, mais elle se reprit immédiatement, ses poings à la bouche : « Non !… non !… je n’ai rien dit !… je n’ai rien dit !… »

Autour d’elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient à voix basse :

« Pour sûr ! C’est le fantôme !… »

La Sorelli était pâle…

« Jamais je ne pourrai dire mon compliment », fit-elle.

La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur qui traînait sur une table : il devait y avoir du fantôme là-dessous…

La vérité est qu’on n’a jamais bien su comment était mort Joseph Buquet. L’enquête, sommaire, ne donna aucun résultat, en dehors du suicide naturel. Dans les Mémoires d’un Directeur, M. Moncharmin, qui était l’un des deux directeurs, succédant à MM. Debienne et Poligny, rapporte ainsi l’incident du pendu :

« Un fâcheux incident vint troubler la petite fête que MM. Debienne et Poligny se donnaient pour célébrer leur départ. J’étais dans le bureau de la direction quand je vis entrer tout à coup Mercier – l’administrateur. – Il était affolé en m’apprenant qu’on venait de découvrir, pendu dans le troisième dessous de la scène, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore, le corps d’un machiniste. Je m’écriai : “Allons le décrocher !” Le temps que je mis à dégringoler l’escalier et à descendre l’échelle du portant, le pendu n’avait déjà plus sa corde ! »

Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est pendu au bout d’une corde, on va le décrocher, la corde a disparu. Oh ! M. Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le : C’était l’heure de la danse, et coryphées et rats avaient bien vite pris leurs précautions contre le mauvais œil. Un point, c’est tout. Vous voyez d’ici le corps de ballet descendant l’échelle du portant et se partageant la corde de pendu en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Ce n’est pas sérieux. Quand je songe, au contraire, à l’endroit exact où le corps a été retrouvé – dans le troisième dessous de la scène – j’imagine qu’il pouvait y avoir quelque part un intérêt à ce que cette corde disparût après qu’elle eut fait sa besogne et nous verrons plus tard si j’ai tort d’avoir cette imagination-là.

La sinistre nouvelle s’était vite répandue du haut en bas de l’Opéra, où Joseph Buquet était très aimé. Les loges se vidèrent, et les petites danseuses, groupées autour de la Sorelli comme des moutons peureux autour du pâtre, prirent le chemin du foyer, à travers les corridors et les escaliers mal éclairés, trottinant de toute la hâte de leurs petites pattes roses.


Note

1. Je tiens l’anecdote, très authentique également, de M. Pedro Gailhard lui-même, ancien directeur de l’Opéra.


Chapitre II

La Marguerite nouvelle


Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny qui montait. Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

« J’allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de façon fort galante. Ah ! Sorelli, quelle belle soirée ! Et Christine Daaé : quel triomphe !

– Pas possible ! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme un clou ! Mais laissez-nous passer, mon cher comte, fit la gamine avec une révérence mutine, nous allons aux nouvelles d’un pauvre homme que l’on a trouvé pendu. »

À ce moment passait, affairé, l’administrateur, qui s’arrêta brusquement en entendant le propos.

« Comment ! Vous savez déjà cela, mesdemoiselles ? fit-il d’un ton assez rude… Eh bien, n’en parlez point… et surtout que MM. Debienne et Poligny n’en soient pas informés ! ça leur ferait trop de peine pour leur dernier jour. »

Tout le monde s’en fut vers le foyer de la danse, qui était déjà envahi.

Le comte de Chagny avait raison ; jamais gala ne fut comparable à celui-là ; les privilégiés qui y assistèrent en parlent encore à leurs enfants et petits-enfants avec un souvenir ému. Songez donc que Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Delibes, montèrent à tour de rôle au pupitre du chef d’orchestre et dirigèrent eux-mêmes l’exécution de leurs œuvres. Ils eurent, entre autres interprètes, Faure et la Krauss, et c’est ce soir-là que se révéla au Tout-Paris stupéfait et enivré cette Christine Daaé dont je veux, dans cet ouvrage, faire connaître le mystérieux destin.

Gounod avait fait exécuter La marche funèbre d’une Marionnette ; Reyer, sa belle ouverture de Sigurd ; Saint-Saëns, La Danse macabre et une Rêverie orientale ; Massenet, une Marche hongroise inédite ; Guiraud, son Carnaval ; Delibes, La Valse lente de Sylvia et les pizzicati de Coppélia, Mlles Krauss et Denise Bloch avaient chanté : la première, le boléro des Vêpres siciliennes ; la seconde, le brindisi de Lucrèce Borgia.

Mais tout le triomphe avait été pour Christine Daaé, qui s’était fait entendre d’abord dans quelques passages de Roméo et Juliette. C’était la première fois que la jeune artiste chantait cette œuvre de Gounod, qui, du reste, n’avait pas encore été transportée à l’Opéra et que l’Opéra-Comique venait de reprendre longtemps après qu’elle eut été créée à l’ancien Théâtre-Lyrique par Mme Carvalho. Ah ! il faut plaindre ceux qui n’ont point entendu Christine Daaé dans ce rôle de Juliette, qui n’ont point connu sa grâce naïve, qui n’ont point tressailli aux accents de sa voix séraphique, qui n’ont point senti s’envoler leur âme avec son âme au-dessus des tombeaux des amants de Vérone :

« Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! pardonnez-nous !»

Eh bien, tout cela n’était encore rien à côté des accents surhumains qu’elle fit entendre dans l’acte de la prison et le trio final de Faust, qu’elle chanta en remplacement de la Carlotta, indisposée. On n’avait jamais entendu, jamais vu ça !

Ça, c’était « la Marguerite nouvelle » que révélait la Daaé, une Marguerite d’une splendeur, d’un rayonnement encore insoupçonnés.

La salle tout entière avait salué des mille clameurs de son inénarrable émoi, Christine qui sanglotait et qui défaillait dans les bras de ses camarades. On dut la transporter dans sa loge. Elle semblait avoir rendu l’âme. Le grand critique P. de St-V. fixa le souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique qu’il intitula justement La Marguerite nouvelle. Comme un grand artiste qu’il était, il découvrait simplement que cette belle et douce enfant avait apporté ce soir-là, sur les planches de l’Opéra, un peu plus que son art, c’est-à-dire son cœur. Aucun des amis de l’Opéra n’ignorait que le cœur de Christine était resté pur comme à quinze ans, et P. de St-V., déclarait « que pour comprendre ce qui venait d’arriver à Daaé, il était dans la nécessité d’imaginer qu’elle venait d’aimer pour la première fois ! Je suis peut-être indiscret, ajoutait-il, mais l’amour seul est capable d’accomplir un pareil miracle, une aussi foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y a deux ans, Christine Daaé dans son concours du Conservatoire, et elle nous avait donné un espoir charmant. D’où vient le sublime d’aujourd’hui ? S’il ne descend point du ciel sur les ailes de l’amour, il me faudra penser qu’il monte de l’enfer et que Christine, comme le maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le Diable ! Qui n’a pas entendu Christine chanter le trio final de Faust ne connaît pas Faust : l’exaltation de la voix et l’ivresse sacrée d’une âme pure ne sauraient aller au-delà ! »

Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur dissimuler si longtemps un pareil trésor ? Christine Daaé avait été jusqu’alors un Siebel convenable auprès de cette Marguerite un peu trop splendidement matérielle qu’était la Carlotta. Et il avait fallu l’absence incompréhensible et inexplicable de la Carlotta, à cette soirée de gala, pour qu’au pied levé la petite Daaé pût donner toute sa mesure dans une partie du programme réservée à la diva espagnole ! Enfin, comment, privés de Carlotta, MM. Debienne et Poligny s’étaient-ils adressés à la Daaé ? Ils connaissaient donc son génie caché ? Et s’ils le connaissaient, pourquoi le cachaient-ils ? Et elle, pourquoi le cachait-elle ? Chose bizarre, on ne lui connaissait point de professeur actuel. Elle avait déclaré à plusieurs reprises que, désormais, elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien inexplicable.

Le comte de Chagny avait assisté, debout dans sa loge, à ce délire et s’y était mêlé par ses bravos éclatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement quarante et un ans. C’était un grand seigneur et un bel homme. D’une taille au-dessus de la moyenne, d’un visage agréable, malgré le front dur et des yeux un peu froids, il était d’une politesse raffinée avec les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient pas toujours ses succès dans le monde. Il avait un cœur excellent et une honnête conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il était devenu le chef d’une des plus illustres et des plus antiques familles de France, dont les quartiers de noblesse remontaient à Louis le Hutin. La fortune des Chagny était considérable, et quand le vieux comte, qui était veuf, mourut, ce ne fut point une mince besogne pour Philippe, que celle qu’il dut accepter de gérer un aussi lourd patrimoine. Ses deux sœurs et son frère Raoul ne voulurent point entendre parler de partage, et ils restèrent dans l’indivision, s’en remettant de tout à Philippe, comme si le droit d’aînesse n’avait point cessé d’exister. Quand les deux sœurs se marièrent, – le même jour, – elles reprirent leurs parts des mains de leur frère, non point comme une chose leur appartenant, mais comme une dot dont elles lui exprimèrent leur reconnaissance.

La comtesse de Chagny – née de Moerogis de la Martynière – était morte en donnant le jour à Raoul, né vingt ans après son frère aîné. Quand le vieux comte était mort, Raoul avait douze ans. Philippe s’occupa activement de l’éducation de l’enfant. Il fut admirablement secondé dans cette tâche par ses sœurs d’abord et puis par une vieille tante, veuve du marin, qui habitait Brest, et qui donna au jeune Raoul le goût des choses de la mer. Le jeune homme entra au Borda, en sortit dans les premiers numéros et accomplit tranquillement son tour du monde. Grâce à de puissants appuis, il venait d’être désigné pour faire partie de l’expédition officielle du Requin, qui avait mission de rechercher dans les glaces du pôle les survivants de l’expédition du d’Artois, dont on n’avait pas de nouvelles depuis trois ans. En attendant, il jouissait d’un long congé qui ne devait prendre fin que dans six mois, et les douairières du noble faubourg, en voyant cet enfant joli, qui paraissait si fragile, le plaignaient déjà des rudes travaux qui l’attendaient.

La timidité de ce marin, je serais presque tenté de dire, son innocence, était remarquable. Il semblait être sorti la veille de la main des femmes. De fait, choyé par ses deux sœurs et par sa vieille tante, il avait gardé de cette éducation purement féminine des manières presque candides, empreintes d’un charme que rien, jusqu’alors, n’avait pu ternir. À cette époque, il avait un peu plus de vingt et un ans et en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de fille.

Philippe gâtait beaucoup Raoul. D’abord, il en était très fier et prévoyait avec joie une carrière glorieuse pour son cadet dans cette marine où l’un de leurs ancêtres, le fameux Chagny de La Roche, avait tenu rang d’amiral. Il profitait du congé du jeune homme pour lui montrer Paris, que celui-ci ignorait à peu près dans ce qu’il peut offrir de joie luxueuse et de plaisir artistique.

Le comte estimait qu’à l’âge de Raoul trop de sagesse n’est plus tout à fait sage. C’était un caractère fort bien équilibré, que celui de Philippe, pondéré dans ses travaux comme dans ses plaisirs, toujours d’une tenue parfaite, incapable de montrer à son frère un méchant exemple. Il l’emmena partout avec lui. Il lui fit même connaître le foyer de la danse. Je sais bien que l’on racontait que le comte était du « dernier bien » avec la Sorelli. Mais quoi ! pouvait-on faire un crime à ce gentilhomme, resté célibataire, et qui, par conséquent, avait bien des loisirs devant lui, surtout depuis que ses sœurs étaient établies, de venir passer une heure ou deux, après son dîner, dans la compagnie d’une danseuse qui, évidemment, n’était point très, très spirituelle, mais qui avait les plus jolis yeux du monde ? Et puis, il y a des endroits où un vrai Parisien, quand il tient le rang du comte de Chagny, doit se montrer, et, à cette époque, le foyer de la danse de l’Opéra était un de ces endroits-là.

Enfin, peut-être Philippe n’eût-il pas conduit son frère dans les coulisses de l’Académie nationale de musique, si celui-ci n’avait été le premier, à plusieurs reprises, à le lui demander avec une douce obstination dont le comte devait se souvenir plus tard.

Philippe, après avoir applaudi ce soir-là la Daaé, s’était tourné du côté de Raoul, et l’avait vu si pâle qu’il en avait été effrayé.

« Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve mal ? »

En effet, sur la scène, on devait soutenir Christine Daaé.

« C’est toi qui vas défaillir… fit le comte en se penchant vers Raoul. Qu’as-tu donc ? »

Mais Raoul était déjà debout.

« Allons, dit-il, la voix frémissante.

– Où veux-tu aller, Raoul ? interrogea le comte, étonné de l’émotion dans laquelle il trouvait son cadet.

– Mais allons voir ! C’est la première fois qu’elle chante comme ça ! »

Le comte fixa curieusement son frère et un léger sourire vint s’inscrire au coin de sa lèvre amusée.

« Bah !… » Et il ajouta tout de suite : « Allons ! Allons ! » Il avait l’air enchanté.

Ils furent bientôt à l’entrée des abonnés, qui était fort encombrée. En attendant qu’il pût pénétrer sur la scène, Raoul déchirait ses gants d’un geste inconscient. Philippe, qui était bon, ne se moqua point de son impatience. Mais il était renseigné. Il savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait et aussi pourquoi il semblait prendre un si vif plaisir à ramener tous les sujets de conversation sur l’Opéra.

Ils pénétrèrent sur le plateau.

Une foule d’habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se dirigeaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se mêlaient les allocutions véhémentes des chefs de service. Les figurants du dernier tableau qui s’en vont, les « marcheuses » qui vous bousculent, un portant qui passe, une toile de fond qui descend du cintre, un praticable qu’on assujettit à grands coups de marteau, l’éternel « place au théâtre » qui retentit à vos oreilles comme la menace de quelque catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d’un renfoncement solide pour vos reins, tel est l’événement habituel des entractes qui ne manque jamais de troubler un novice comme le jeune homme à la petite moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille qui traversait, aussi vite que l’encombrement le lui permettait, cette scène sur laquelle Christine Daaé venait de triompher et sous laquelle Joseph Buquet venait de mourir.

Ce soir-là, la confusion n’avait jamais été plus complète, mais Raoul n’avait jamais été moins timide. Il écartait d’une épaule solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne s’occupant point de ce qui se disait autour de lui, n’essayant point de comprendre les propos effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il sentait bien que son pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus, Il avait bien essayé de le défendre depuis le jour où Christine, qu’il avait connue toute petite, lui était réapparue, Il avait ressenti en face d’elle une émotion très douce qu’il avait voulu chasser, à la réflexion, car il s’était juré, tant il avait le respect de lui-même et de sa foi, de n’aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait, une seconde, naturellement, songer à épouser une chanteuse ; mais voilà qu’à l’émotion très douce avait succédé une sensation atroce. Sensation ? Sentiment ? Il y avait là-dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme si on la lui avait ouverte pour lui prendre le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide réel qui ne pourrait jamais plus être rempli que par le cœur de l’autre ! Ce sont là des événements d’une psychologie particulière qui, paraît-il, ne peuvent être compris que de ceux qui ont été frappés, par l’amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage courant, « coup de foudre ».

Le comte Philippe avait peine à le suivre. Il continuait de sourire.

Au fond de la scène, passé la double porte qui s’ouvre sur les degrés qui conduisent au foyer et sur ceux qui mènent aux loges de gauche du rez-de-chaussée, Raoul dut s’arrêter devant la petite troupe de rats qui, descendus à l’instant de leur grenier, encombraient le passage dans lequel il voulait s’engager. Plus d’un mot plaisant lui fut décoché par de petites lèvres fardées auxquelles il ne répondit point ; enfin, il put passer et s’enfonça dans l’ombre d’un corridor tout bruyant des exclamations que faisaient entendre d’enthousiastes admirateurs. Un nom couvrait toutes les rumeurs : Daaé ! Daaé ! Le comte, derrière Raoul, se disait : « Le coquin connaît le chemin ! », et il se demandait comment il l’avait appris. Jamais il n’avait conduit lui-même Raoul chez Christine. Il faut croire que celui-ci y était allé tout seul pendant que le comte restait à l’ordinaire à bavarder au foyer avec la Sorelli, qui le priait souvent de demeurer près d’elle jusqu’au moment où elle entrait en scène, et qui avait parfois cette manie tyrannique de lui donner à garder les petites guêtres avec lesquelles elle descendait de sa loge et dont elle garantissait le lustre de ses souliers de satin et la netteté de son maillot chair. La Sorelli avait une excuse : elle avait perdu sa mère.

Le comte, remettant à quelques minutes la visite qu’il devait faire à la Sorelli, suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daaé, et constatait que ce corridor n’avait jamais été aussi fréquenté que ce soir, où tout le théâtre semblait bouleversé du succès de l’artiste et aussi de son évanouissement. Car la belle enfant n’avait pas encore repris connaissance, et on était allé chercher le docteur du théâtre, qui arriva sur ces entrefaites, bousculant les groupes et suivi de près par Raoul, qui lui marchait sur les talons.

Ainsi, le médecin et l’amoureux se trouvèrent dans le même moment aux côtés de Christine, qui reçut les premiers soins de l’un et ouvrit les yeux dans les bras de l’autre. Le comte était resté, avec beaucoup d’autres, sur le seuil de la porte devant laquelle on s’étouffait.

« Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient “dégager” un peu la loge ? demanda Raoul avec une incroyable audace. On ne peut plus respirer ici.

– Mais vous avez parfaitement raison », acquiesça le docteur, et il mit tout le monde à la porte, à l’exception de Raoul et de la femme de chambre.

Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincère ahurissement. Elle ne l’avait jamais vu.

Elle n’osa pas toutefois le questionner.

Et le docteur s’imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c’était évidemment parce qu’il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta dans cette loge à contempler la Daaé renaissant à la vie, pendant que les deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-mêmes, qui étaient venus pour exprimer leur admiration à leur pensionnaire, étaient refoulés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny, rejeté comme les autres dans le corridor, riait aux éclats.

« Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin ! »

Et il ajoutait, in petto : « Fiez-vous donc à ces jouvenceaux qui prennent des airs de petites filles ! »

Il était radieux. Il conclut : « C’est un Chagny ! » et il se dirigea vers la loge de la Sorelli ; mais celle-ci descendait au foyer avec son petit troupeau tremblant de peur, et le comte la rencontra en chemin, comme il a été dit.

Dans la loge, Christine Daaé avait poussé un profond soupir auquel avait répondu un gémissement. Elle tourna la tête et vit Raoul et tressaillit. Elle regarda le docteur auquel elle sourit, puis sa femme de chambre, puis encore Raoul.

« Monsieur ! demanda-t-elle à ce dernier, d’une voix qui n’était encore qu’un souffle… qui êtes-vous ?

– Mademoiselle, répondit le jeune homme qui mit un genou en terre et déposa un ardent baiser sur la main de la diva, mademoiselle, je suis le petit enfant qui est allé ramasser votre écharpe dans la mer. »

Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois se mirent à rire. Raoul se releva très rouge.

« Mademoiselle, puisqu’il vous plaît de ne point me reconnaître, je voudrais vous dire quelque chose en particulier, quelque chose de très important.

– Quand j’irai mieux, monsieur, voulez-vous ?… – et sa voix tremblait. – Vous êtes très gentil…

– Mais il faut vous en aller… ajouta le docteur avec son plus aimable sourire. Laissez-moi soigner mademoiselle.

– Je ne suis pas malade », fit tout à coup Christine avec une énergie aussi étrange qu’inattendue.

Et elle se leva en se passant d’un geste rapide une main sur les paupières.

« Je vous remercie, docteur !… J’ai besoin de rester seule… Allez-vous-en tous ! je vous en prie… laissez-moi… Je suis très nerveuse ce soir… »

Le médecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant l’agitation de la jeune femme, il estima que le meilleur remède à un pareil état consistait à ne point la contrarier. Et il s’en alla avec Raoul, qui se trouva dans le couloir, très désemparé. Le docteur lui dit :

« Je ne la reconnais plus ce soir… elle, ordinairement si douce… »

Et il le quitta.

Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte maintenant. On devait procéder à la cérémonie d’adieux, au foyer de la danse. Raoul pensa que la Daaé s’y rendrait peut-être et il attendit dans la solitude et le silence. Il se dissimula même dans l’ombre propice d’un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur à la place du cœur. Et c’était de cela qu’il voulait parler à la Daaé, sans retard. Soudain la loge s’ouvrit et il vit la soubrette qui s’en allait toute seule, emportant des paquets. Il l’arrêta au passage et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui répondit en riant que celle-ci allait tout à fait bien, mais qu’il ne fallait point la déranger parce qu’elle désirait rester seule. Et elle se sauva. Une idée traversa la cervelle embrasée de Raoul : Évidemment la Daaé voulait rester seule pour lui !… Ne lui avait-il point dit qu’il désirait l’entretenir particulièrement et n’était-ce point là la raison pour laquelle elle avait fait le vide autour d’elle ? Respirant à peine, il se rapprocha de sa loge et l’oreille penchée contre la porte pour entendre ce qu’on allait lui répondre, et il se disposa à frapper. Mais sa main retomba. Il venait de percevoir, dans la loge, une voix d’homme, qui disait sur une intonation singulièrement autoritaire : « Christine, il faut m’aimer ! »

Et la voix de Christine, douloureuse, que l’on devinait accompagnée de larmes, une voix tremblante, répondait :

« Comment pouvez-vous me dire cela ? Moi qui ne chante que pour vous ! »

Raoul s’appuya au panneau, tant il souffrait. Son cœur, qu’il croyait parti pour toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait des coups retentissants. Tout le couloir en résonnait et les oreilles de Raoul en étaient comme assourdies. Sûrement, si son cœur continuait à faire autant de tapage, on allait l’entendre, on allait ouvrir la porte et le jeune homme serait honteusement chassé. Quelle position pour un Chagny ! Écouter derrière une porte ! Il prit son cœur à deux mains pour le faire taire. Mais un cœur, ce n’est point la gueule d’un chien et même quand on tient la gueule d’un chien à deux mains, – un chien qui aboie insupportablement, – on l’entend gronder toujours.

La voix d’homme reprit :

« Vous devez être bien fatiguée ?

– Oh ! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.

– Ton âme est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d’homme et je te remercie. Il n’y a point d’empereur qui ait reçu un pareil cadeau ! Les anges ont pleuré ce soir. »

Après ces mots : les anges ont pleuré ce soir, le vicomte n’entendit plus rien.

Cependant, il ne s’en alla point, mais, comme il craignait d’être surpris, il se rejeta dans son coin d’ombre, décidé à attendre là que l’homme quittât la loge. À la même heure il venait d’apprendre l’amour et la haine. Il savait qu’il aimait. Il voulait connaître qui il haïssait. À sa grande stupéfaction la porte s’ouvrit, et Christine Daaé, enveloppée de fourrures et la figure cachée sous une dentelle, sortit seule. Elle referma la porte, mais Raoul observa qu’elle ne refermait point à clef. Elle passa. Il ne la suivit même point des yeux, car ses yeux étaient sur la porte qui ne se rouvrait pas. Alors, le couloir étant à nouveau désert, il le traversa. Il ouvrit la porte de la loge et la referma aussitôt derrière lui. Il se trouvait dans la plus opaque obscurité. On avait éteint le gaz.

« Il y a quelqu’un ici ! fit Raoul d’une voix vibrante. Pourquoi se cache-t-il ? »

Et ce disant, il s’appuyait toujours du dos à la porte close.

La nuit et le silence. Raoul n’entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne se rendait certainement point compte que l’indiscrétion de sa conduite dépassait tout ce que l’on pouvait imaginer.

« Vous ne sortirez d’ici que lorsque je le permettrai ! s’écria le jeune homme. Si vous ne me répondez pas, vous êtes un lâche ! Mais je saurai bien vous démasquer ! »

Et il fit craquer son allumette. La flamme éclaira la loge. Il n’y avait personne dans la loge ! Raoul, après avoir pris soin de fermer la porte à clef, alluma les globes, les lampes. Il pénétra dans le cabinet de toilette, ouvrit les armoires, chercha, tâta de ses mains moites les murs. Rien !

« Ah ! ça, dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou ? »

Il resta ainsi dix minutes, à écouter le sifflement du gaz dans la paix de cette loge abandonnée ; amoureux, il ne songea même point à dérober un ruban qui lui eût apporté le parfum de celle qu’il aimait. Il sortit, ne sachant plus ce qu’il faisait ni où il allait. À un moment de son incohérente déambulation, un air glacé vint le frapper au visage. Il se trouvait au bas d’un étroit escalier que descendait, derrière lui, un cortège d’ouvriers penchés sur une espèce de brancard que recouvrait un linge blanc.

« La sortie, s’il vous plaît ? fit-il à l’un de ces hommes.

– Vous voyez bien ! en face de vous, lui fut-il répondu. La porte est ouverte. Mais laissez-nous passer. »

Il demanda machinalement en montrant le brancard : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » L’ouvrier répondit :

« Ça, c’est Joseph Buquet que l’on a trouvé pendu dans le troisième dessous, entre un portant et un décor du Roi de Lahore. »

Il s’effaça devant le cortège, salua et sortit.


Chapitre III

Où pour la première fois, MM. Debienne et Poligny donnent, en secret, aux nouveaux directeurs de l’Opéra, MM. Armand Monchardin et Firmin Richard, la véritable et mystérieuse raison de leur départ de l’Académie nationale de musique

Pendant ce temps avait lieu la cérémonie des adieux.

J’ai dit que cette fête magnifique avait été donnée, à l’occasion de leur départ de l’Opéra, par MM. Debienne et Poligny qui avaient voulu mourir comme nous disons aujourd’hui : en beauté.

Ils avaient été aidés dans la réalisation de ce programme idéal et funèbre, par tout ce qui comptait alors à Paris dans la société et dans les arts.

Tout ce monde s’était donné rendez-vous au foyer de la danse, où la Sorelli attendait, une coupe de champagne à la main et un petit discours préparé au bout de la langue, les directeurs démissionnaires. Derrière elle, ses jeunes et vieilles camarades du corps de ballet se pressaient, les unes s’entretenant à voix basse des événements du jour, les autres adressant discrètement des signes d’intelligence à leurs amis, dont la foule bavarde entourait déjà le buffet, qui avait été dressé sur le plancher en pente, entre la danse guerrière et la danse champêtre de M. Boulenger.

Quelques danseuses avaient déjà revêtu leurs toilettes de ville ; la plupart avaient encore leur jupe de gaze légère ; mais toutes avaient cru devoir prendre des figures de circonstance. Seule, la petite Jammes dont les quinze printemps semblaient déjà avoir oublié dans leur insouciance – heureux âge – le fantôme et la mort de Joseph Buquet, n’arrêtait point de caqueter, babiller, sautiller, faire des niches, si bien que, MM. Debienne et Poligny apparaissant sur les marches du foyer de la danse, elle fut rappelée sévèrement à l’ordre par la Sorelli, impatiente.

Tout le monde remarqua que MM. les directeurs démissionnaires avaient l’air gai, ce qui, en province, n’eût paru naturel à personne, mais ce qui, à Paris, fut trouvé de fort bon goût. Celui-là ne sera jamais Parisien qui n’aura point appris à mettre un masque de joie sur ses douleurs et le « loup » de la tristesse, de l’ennui ou de l’indifférence sur son intime allégresse. Vous savez qu’un de vos amis est dans la peine, n’essayez point de le consoler ; il vous dira qu’il l’est déjà ; mais s’il lui est arrivé quelque événement heureux, gardez-vous de l’en féliciter ; il trouve sa bonne fortune si naturelle qu’il s’étonnera qu’on lui en parle. À Paris, on est toujours au bal masqué et ce n’est point au foyer de la danse que des personnages aussi « avertis » que MM. Debienne et Poligny eussent commis la faute de montrer leur chagrin qui était réel. Et ils souriaient déjà trop à la Sorelli, qui commençait à débiter son compliment quand une réclamation de cette petite folle de Jammes vint briser le sourire de MM. les directeurs d’une façon si brutale que la figure de désolation et d’effroi qui était dessous, apparut aux yeux de tous :

« Le fantôme de l’Opéra ! »

Jammes avait jeté cette phrase sur un ton d’indicible terreur et son doigt désignait dans la foule des habits noirs un visage si blême, si lugubre et si laid, avec les trous noirs des arcades sourcilières si profonds, que cette tête de mort ainsi désignée remporta immédiatement un succès fou.

« Le fantôme de l’Opéra ! Le fantôme de l’Opéra ! »

Et l’on riait, et l’on se bousculait, et l’on voulait offrir à boire au fantôme de l’Opéra ; mais il avait disparu ! Il s’était glissé dans la foule et on le rechercha en vain, cependant que deux vieux messieurs essayaient de calmer la petite Jammes et que la petite Giry poussait des cris de paon.

La Sorelli était furieuse : elle n’avait pas pu achever son discours ; MM. Debienne et Poligny l’avaient embrassée, remerciée et s’étaient sauvés aussi rapides que le fantôme lui-même. Nul ne s’en étonna, car on savait qu’ils devaient subir la même cérémonie à l’étage supérieur, au foyer du chant, et qu’enfin leurs amis intimes seraient reçus une dernière fois par eux dans le grand vestibule du cabinet directorial, où un véritable souper les attendait.

Et c’est là que nous les retrouverons avec les nouveaux directeurs MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard. Les premiers connaissaient à peine les seconds, mais ils se répandirent en grandes protestations d’amitié et ceux-ci leur répondirent par mille compliments ; de telle sorte que ceux des invités qui avaient redouté une soirée un peu maussade montrèrent immédiatement des mines réjouies. Le souper fut presque gai et l’occasion s’étant présentée de plusieurs toasts, M. le commissaire du gouvernement y fut si particulièrement habile, mêlant la gloire du passé aux succès de l’avenir, que la plus grande cordialité régna bientôt parmi les convives. La transmission des pouvoirs directoriaux s’était faite la veille, le plus simplement possible, et les questions qui restaient à régler entre l’ancienne et la nouvelle direction y avaient été résolues sous la présidence du commissaire du gouvernement dans un si grand désir d’entente de part et d’autre, qu’en vérité on ne pouvait s’étonner, dans cette soirée mémorable, de trouver quatre visages de directeurs aussi souriants.

MM. Debienne et Poligny avaient déjà remis à MM. Armand Moncharmin et Firmin Richard les deux clefs minuscules, les passe-partout qui ouvraient toutes les portes de l’Académie nationale de musique, – plusieurs milliers. – Et prestement ces petites clefs, objet de la curiosité générale, passaient de main en main quand l’attention de quelques-uns fut détournée par la découverte qu’ils venaient de faire, au bout de la table, de cette étrange et blême et fantastique figure aux yeux caves qui était déjà apparue au foyer de la danse et qui avait été saluée par la petite Jammes de cette apostrophe : « Le fantôme de l’Opéra ! »

Il était là, comme le plus naturel des convives, sauf qu’il ne mangeait ni ne buvait.

Ceux qui avaient commencé à le regarder en souriant, avaient fini par détourner la tête, tant cette vision portait immédiatement l’esprit aux pensers les plus funèbres. Nul ne recommença la plaisanterie du foyer, nul ne s’écria : « Voilà le fantôme de l’Opéra ! »

Il n’avait pas prononcé un mot, et ses voisins eux-mêmes n’eussent pu dire à quel moment précis il était venu s’asseoir là, mais chacun pensa que si les morts revenaient parfois s’asseoir à la table des vivants, ils ne pouvaient montrer de plus macabre visage. Les amis de MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin crurent que ce convive décharné était un intime de MM. Debienne et Poligny, tandis que les amis de MM. Debienne et Poligny pensèrent que ce cadavre appartenait à la clientèle de MM. Richard et Moncharmin. De telle sorte qu’aucune demande d’explication, aucune réflexion déplaisante, aucune facétie de mauvais goût ne risqua de froisser cet hôte d’outre-tombe. Quelques convives qui étaient au courant de la légende du fantôme et qui connaissaient la description qu’en avait faite le chef machiniste, – ils ignoraient la mort de Joseph Buquet, – trouvaient in petto que l’homme du bout de la table aurait très bien pu passer pour la réalisation vivante du personnage créé, selon eux, par l’indécrottable superstition du personnel de l’Opéra ; et cependant, selon la légende, le fantôme n’avait pas de nez et ce personnage en avait un, mais M. Moncharmin affirme dans ses « mémoires » que le nez du convive était transparent. « Son nez, dit-il, était long, fin, et transparent » – et j’ajouterai que cela pouvait être un faux nez. M. Moncharmin a pu prendre pour de la transparence ce qui n’était que luisant. Tout le monde sait que la science fait d’admirables faux nez pour ceux qui en ont été privés par la nature ou par quelque opération. En réalité, le fantôme est-il venu s’asseoir, cette nuit-là, au banquet des directeurs sans y avoir été invité ? Et pouvons-nous être sûrs que cette figure était celle du fantôme de l’Opéra lui-même ? Qui oserait le dire ? Si je parle de cet incident ici, ce n’est point que je veuille une seconde faire croire ou tenter de faire croire au lecteur que le fantôme ait été capable d’une aussi superbe audace, mais parce qu’en somme la chose est très possible.

Et en voici, semble-t-il, une raison suffisante. M. Armand Moncharmin, toujours dans ses « mémoires », dit textuellement : – Chapitre XI : « Quand je songe à cette première soirée, je ne puis séparer la confidence qui nous fut faite, dans leur cabinet, par MM. Debienne et Poligny de la présence à notre souper de ce fantomatique personnage que nul de nous ne connaissait. »

Voici exactement ce qui se passa :

MM. Debienne et Poligny, placés au milieu de la table, n’avaient pas encore aperçu l’homme à la tête de mort, quand celui-ci se mit tout à coup à parler.

« Les rats ont raison, dit-il. La mort de ce pauvre Buquet n’est peut-être point si naturelle qu’on le croit. »

Debienne et Poligny sursautèrent. « Buquet est mort ? s’écrièrent-ils.

– Oui, répliqua tranquillement l’homme ou l’ombre d’homme… Il a été trouvé pendu, ce soir, dans le troisième dessous, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore. »

Les deux directeurs, ou plutôt ex-directeurs, se levèrent aussitôt, en fixant étrangement leur interlocuteur. Ils étaient agités plus que de raison, c’est-à-dire plus qu’on a raison de l’être par l’annonce de la pendaison d’un chef machiniste. Ils se regardèrent tous deux. Ils étaient devenus plus pâles que la nappe. Enfin, Debienne fit signe à MM. Richard et Moncharmin : Poligny prononça quelques paroles d’excuse à l’adresse des convives, et tous quatre passèrent dans le bureau directorial. Je laisse la parole à M. Moncharmin.

« MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agités, raconte-t-il dans ses mémoires, et il nous parut qu’ils avaient quelque chose à nous dire qui les embarrassait fort.

D’abord, ils nous demandèrent si nous connaissions l’individu, assis au bout de la table, qui leur avait appris la mort de Joseph Buquet, et, sur notre réponse négative, ils se montrèrent encore plus troublés. Ils nous prirent les passe-partout des mains, les considérèrent un instant, hochèrent la tête, puis nous donnèrent le conseil de faire faire de nouvelles serrures, dans le plus grand secret, pour les appartements, cabinets et objets dont nous pouvions désirer la fermeture hermétique. Ils étaient si drôles en disant cela, que nous nous prîmes à rire en leur demandant s’il y avait des voleurs à l’Opéra ? Ils nous répondirent qu’il y avait quelque chose de pire qui était le fantôme. Nous recommençâmes à rire, persuadés qu’ils se livraient à quelque plaisanterie qui devait être comme le couronnement de cette petite fête intime. Et puis, sur leur prière, nous reprîmes notre « sérieux », décidés à entrer, pour leur faire plaisir, dans cette sorte de jeu. Ils nous dirent que jamais ils ne nous auraient parlé du fantôme, s’ils n’avaient reçu l’ordre formel du fantôme lui-même de nous engager à nous montrer aimables avec celui-ci et à lui accorder tout ce qu’il nous demanderait. Cependant, trop heureux de quitter un domaine où régnait en maîtresse cette ombre tyrannique et d’en être débarrassés du coup, ils avaient hésité jusqu’au dernier moment à nous faire part d’une aussi curieuse aventure à laquelle certainement nos esprits sceptiques n’étaient point préparés, quand l’annonce de la mort de Joseph Buquet leur avait brutalement rappelé que, chaque fois qu’ils n’avaient point obéi aux désirs du fantôme, quelque événement fantasque ou funeste avait vite fait de les ramener au sentiment de leur dépendance. »

Pendant ces discours inattendus prononcés sur le ton de la confidence la plus secrète et la plus importante, je regardais Richard. Richard, au temps qu’il était étudiant, avait eu une réputation de farceur, c’est-à-dire qu’il n’ignorait aucune des mille et une manières que l’on a de se moquer les uns des autres, et les concierges du boulevard Saint-Michel en ont su quelque chose. Aussi semblait-il goûter fort le plat qu’on lui servait à son tour. Il n’en perdait pas une bouchée, bien que le condiment fût un peu macabre à cause de la mort de Buquet. Il hochait la tête avec tristesse, et sa mine, au fur et à mesure que les autres parlaient, devenait lamentable comme celle d’un homme qui regrettait amèrement cette affaire de l’Opéra maintenant qu’il apprenait qu’il y avait un fantôme dedans. Je ne pouvais faire mieux que de copier servilement cette attitude désespérée. Cependant, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes, à la fin, nous empêcher de « pouffer » à la barbe de MM. Debienne et Poligny qui, nous voyant passer sans transition de l’état d’esprit le plus sombre à la gaieté la plus insolente, firent comme s’ils croyaient que nous étions devenus fous.

La farce se prolongeant un peu trop, Richard demanda, moitié figue moitié raisin : « Mais enfin qu’est-ce qu’il veut ce fantôme-là ? »

M. Poligny se dirigea vers son bureau et en revint avec une copie du cahier des charges.

Le cahier des charges commence par ces mots : « La direction de l’Opéra sera tenue de donner aux représentations de l’Académie nationale de musique la splendeur qui convient à la première scène lyrique française », et se termine par l’article 98 ainsi conçu :

« Le présent privilège pourra être retiré :

1° Si le directeur contrevient aux dispositions stipulées dans le cahier des charges. »

Suivent ces dispositions.

Cette copie, dit M. Moncharmin, était à l’encre noire et entièrement conforme à celle que nous possédions.

Cependant nous vîmes que le cahier des charges que nous soumettait M. Poligny comportait in fine un alinéa, écrit à l’encre rouge, – écriture bizarre et tourmentée, comme si elle eût été tracée à coups de bout d’allumettes, écriture d’enfant qui n’aurait pas cessé de faire des bâtons et qui ne saurait pas encore relier ses lettres. Et cet alinéa qui allongeait si étrangement l’article 98, – disait textuellement :

5 ° Si le directeur retarde de plus de quinze jours la mensualité qu’il doit au fantôme de l’Opéra, mensualité fixée jusqu’à nouvel ordre à 20 000 francs – 240 000 francs par an.

M. de Poligny, d’un doigt hésitant, nous montrait cette clause suprême, à laquelle nous ne nous attendions certainement pas.

« C’est tout ? Il ne veut pas autre chose ? demanda Richard avec le plus grand sang-froid.

– Si », répliqua Poligny.

Et il feuilleta encore le cahier des charges et lut :

« ART. 63. – La grande avant-scène de droite des premières n° 1, sera réservée à toutes les représentations pour le chef de l’État.

La baignoire n° 20, le lundi, et la première loge n° 30, les mercredis et vendredis, seront mises à la disposition du ministre.

La deuxième loge n° 27 sera réservée chaque jour pour l’usage des préfets de la Seine et de police. »

Et encore, en fin de cet article, M. Poligny nous montra une ligne à l’encre rouge qui y avait été ajoutée.

La première loge n° 5 sera mise à toutes les représentations à la disposition du fantôme de l’Opéra.

Sur ce dernier coup, nous ne pûmes que nous lever et serrer chaleureusement les mains de nos deux prédécesseurs en les félicitant d’avoir imaginé cette charmante plaisanterie, qui prouvait que la vieille gaieté française ne perdait jamais ses droits. Richard crut même devoir ajouter qu’il comprenait maintenant pourquoi MM. Debienne et Poligny quittaient la direction de l’Académie nationale de musique. Les affaires n’étaient plus possibles avec un fantôme aussi exigeant.

« Évidemment, répliqua sans sourciller M. Poligny : 240 000 francs ne se trouvent pas sous le fer d’un cheval. Et avez-vous compté ce que peut nous coûter la non-location de la première loge n° 5 réservée au fantôme à toutes les représentations ? Sans compter que nous avons été obligés d’en rembourser l’abonnement, c’est effrayant ! Vraiment, nous ne travaillons pas pour entretenir des fantômes !… Nous préférons nous en aller !

– Oui, répéta M. Debienne, nous préférons nous en aller ! Allons-nous-en ! »

Et il se leva. Richard dit :

« Mais enfin, il me semble que vous êtes bien bons avec ce fantôme. Si j’avais un fantôme aussi gênant que ça, je n’hésiterais pas à le faire arrêter…

– Mais où ? Mais comment ? s’écrièrent-ils en chœur ; nous ne l’avons jamais vu !

– Mais quand il vient dans sa loge ?

– Nous ne l’avons jamais vu dans sa loge.

– Alors, louez-la.

– Louer la loge du fantôme de l’Opéra ! Eh bien, messieurs, essayez ! »

Sur quoi, nous sortîmes tous quatre du cabinet directorial. Richard et moi nous n’avions jamais « tant ri ».

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Voir également :
- Le mystère de la chambre jaune - Gaston Leroux (1908), présentation
- Le parfum de la dame en noir - Gaston Leroux (1908), présentation
- La poupée sanglante - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- La Machine à assassiner - Gaston Leroux (1923), présentation et extrait
- Le fauteuil hanté – Gaston Leroux (1909), présentation et extrait

15:48 Écrit par Marc dans Leroux, Gaston | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fantastique, romans policiers, gaston leroux, litterature francaise, romans de mystere | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 19 avril 2009

Les portes du sommeil - Fabrice Bourland - 2008

bibliotheca les portes du sommeil

Paris, 1934. Deux ans se sont écoulés depuis leur premier exploit relaté dans Le fantôme de Baker Street (2008), pour Adrew Singleton et James Trelawney une nouvelle aventure surréaliste se présente pour eux à Paris. C'est d'abord Singleton qui se rend à Paris pour enquêter sur le suicide, selon lui suspect, du poète Gérard de Nerval, avant de se faire contacter par le commissaire Fourier de la Sûreté Nationale. Un spécialiste du sommeil et un poète surréaliste ont été retrouvés morts de peur dans leur lit. Plus étrange: un énigmatique « personnage en noir » a visité chacune des victimes quelques jours avant leur disparition. En même temps Andrew Singleton fait de nombreux rêves où une belle inconnue semble directement s'adresser à lui. De nombreux mystères qui conduiront les deux détectives londoniens des milieux surréalistes parisiens à un mystérieux château au bord du Danube, quelque part au-delà des portes du sommeil...

Second tome des aventures policières des détectives Andrew Singleton et James Trelawney, Les portes du sommeil réutilise parfaitement la même recette qui a si bien fonctionné dans Le fantôme de Baker Street (2008). Et le mélange de policier, fantastique et historique fonctionne très bien. Hélas la surprise du premier tome est passée et le tout ne présente hélas que bien moins d'intérêt. Le tout est assez formel et il n'en reste que la plaisir de découvrir les milieux surréalistes parisiens, ainsi que la ville de Vienne en pleine montée du nazisme.

Un bon divertissement !

Extrait : premier chapitre

I

FATA MORGANA !

Dans la plus grande partie de l’Europe, l’année avait été exceptionnellement chaude, et, même à Londres, à Montague Street, la température était restée élevée jusqu’au commencement de l’automne. Je me rappelle que c’est en bras de chemise et le front perlant de sueur, dans les derniers jours de septembre, que mon compère James Trelawney et moi-même, Andrew Fowler Singleton, avions mis un terme aux coupables activités du « gang des voleurs de cloches ».

Rocambolesque affaire, à dire le vrai, qui nous avait mobilisés durant de longues semaines à travers toute la Grande-Bretagne, de Swansea à Ipswich, d’Édimbourg à la pointe de la Cornouailles.

Aussi, en ce matin du mardi 16 octobre 1934, aucune affaire ne semblant pointer le bout de son nez du côté de la métropole anglaise, m’étais-je décidé à prendre la direction de Paris ; je souhaitais consacrer quelques jours à la résolution d’une énigme d’un genre particulier que j’avais depuis trop longtemps différée à mon goût.

Pendant que je lestais mon sac de voyage de quelques effets, la silhouette sportive de James, qui venait de s’arracher de son lit, apparut dans l’embrasure du salon. Je m’étais à maintes reprises ouvert à lui de ce projet, mais il s’était chaque fois contenté de m’opposer une moue dubitative. En ce moment, il délibérait avec lui-même sur l’objet de ma précipitation.

- Toujours ta lubie au sujet de la mort de Gérard de Nerval ? fit-il en écrasant une mèche blonde récalcitrante sur le sommet de son crâne. Bon sang, ton bonhomme s’est suicidé il y a trois quarts de siècle, Andrew ! Qu’espères-tu découvrir, à la fin ?

- J’ai trouvé des informations déconcertantes dans ce livre, répondis-je en essayant de faire entrer dans mon bagage, à côté des six volumes de ses oeuvres complètes parus chez Honoré Champion, une biographie du poète1 acquise quelques jours auparavant dans une librairie française de Kensington. Il y a décidément trop de versions différentes concernant la découverte de son corps, en ce matin du 26 janvier 1855, rue de la Vieille-Lanterne. Et puis, pour un simple cas de suicide par « suspension », je trouve que le nombre de contrôles médicaux effectués à la morgue dans les jours qui ont suivi est très élevé.
.
- Tu m’as dit toi-même que ses amis étaient des écrivains célèbres. Cela n’a rien d’étonnant qu’ils aient relaté les circonstances de son suicide en y mêlant chacun leur grain de sel. Et puis, quand bien même ton Nerval ne se serait pas suicidé, ça signifie qu’il aurait été tué pour quelques sous par une des nombreuses crapules du quartier. Franchement, est-ce que ça fait une différence ? Comptes-tu retrouver le descendant de l’assassin pour lui extorquer des aveux ?

- Je ne prétends pas refaire l’histoire, je veux juste répondre à certaines questions qui ne laissent pas d’être obsédantes pour moi. Alors, James, vas-tu me dire si tu viens, oui ou non ?

- Tout ça n’est que du temps perdu, bâilla mon acolyte à s’en démettre la mâchoire. Mon programme à moi est tout tracé : natation, cricket et cinéma. C’est tellement bon de n’avoir rien à faire ! Après, eh bien, je me sustenterai avec ce fabuleux ris de veau que l’on sert chez McInnes, accompagné d’une pale ale au miel, puis j’irai m’étourdir de flonflons au bras d’une jolie fille.

D’ici sept ou huit jours, si tu persistes à vouloir gaspiller tes énergies outre-Manche, et si aucune gente dame ne s’est résolue à franchir le seuil de cet appartement pour réclamer mon aide, alors peut-être viendrai-je te rejoindre.

- Bah ! Tu auras rappliqué d’ici à la fin de la semaine, je suis prêt à en faire le pari.

- Soit, je gage une caisse de vin blanc de Vouvray. Mais je t’en conjure, Andrew : si jamais un mystère se présente, ne le laisse pas filer sous prétexte de rester dans tes livres. Tu m’avertiras, hein ?

- Je te le promets, répondis-je en enfilant mon veston. Mais tu en seras quitte pour deux caisses. Je te câblerai l’adresse de mon hôtel dès que j’arriverai.

Après quoi, nous nous donnâmes l’accolade en riant comme des adolescents, et je quittai la maison de Miss Sigwarth, notre attentionnée logeuse. Depuis deux ans que nous occupions le premier étage, et bien que nos moyens de subsistance se fussent assez améliorés pour nous permettre de prendre un appartement plus spacieux, nous ne nous étions pas résolus à quitter la vieille dame.

N’apercevant aucun taxi dans Montague Street, je me rendis à pied jusqu’à la borne de Great Russell Street, à une centaine de yards de là, où je trouvai un cab qui me déposa en un rien de temps devant la gare Victoria.

Au guichet de la Southern Railway, j’acquittai les vingt livres sterling réclamées par le préposé - une coquette somme, mais on ne prend pas l’un des plus luxueux trains du monde tous les jours - et, au premier coup de onze heures, fidèle à sa réputation d’exactitude, la locomotive du Golden Arrow se mettait en branle.

À midi et demi, j’étais rendu à Douvres. Ah, miracle de l’industrie humaine ! Si le choix m’eût été offert, j’eusse troqué sans barguigner cette existence facile dans ce siècle étriqué contre une vie d’apprenti chevalier au temps des York ou des Lancastre, de trappeur dans les prairies du Far West, d’explorateur des mers du Sud ou de Jeune-France sous la monarchie de Juillet, mais j’admets que passer en une poignée d’heures seulement de l’agitation de Soho à la fièvre du Quartier latin était un privilège dont je savais gré au monde moderne.

Ce n’était pas la première fois que je faisais le trajet Londres-Paris depuis que James et moi avions établi nos quartiers dans la capitale britannique. Grâce aux succès de nos premières enquêtes, notre réputation ayant débordé sur le continent, nous avions par trois fois prêté mainforte à la police parisienne : d’abord, lors de l’énigme du « Violon fantôme », à la fin du mois d’août 1932 ; ensuite, à l’occasion de l’invraisemblable affaire de la « Malédiction des Fresnoy », comme l’avait baptisée la presse à gros tirage, qui avait tenu en haleine l’opinion durant de longues semaines ; enfin, l’enquête de « l’Égorgeur à la montre cassée », restée dans toutes les mémoires du côté des studios L’Éclipse à Billancourt. Mais que ce fût durant l’un ou l’autre de ces séjours, à aucun moment je n’avais eu le loisir de flâner dans les rues de Paris, cette ville qui, d’aussi loin que je me souvienne, a toujours été pour moi l’objet de rêveries sans fin.

J’avais seize ans lorsque je lus pour la première fois Gérard de Nerval, et, adolescent sensible et tourmenté, j’avais d’emblée reconnu dans l’écrivain comme un double, un frère. C’était au pensionnat de Dartmouth, en Nouvelle-Écosse – la province où je suis né –, durant un cours de français. Il s’agissait des poèmes intitulés El Desdichado et Fantaisie. Les textes étaient accompagnés d’une courte notice biographique qui relatait succinctement les séjours de l’auteur en asile psychiatrique et, surtout, sa douloureuse fin. Durant la nuit du 25 au 26 janvier 1855, âgé de quarante-sept ans, Nerval était allé se pendre à une grille de la rue de la Vieille-Lanterne, dans un des quartiers les plus sordides de la ville. Certains avaient voulu y voir un crime, mais l’hypothèse avait vite été écartée, l’enquête de police ayant conclu au suicide.

Depuis l’époque de l’internat, j’étais souvent revenu à l’oeuvre de Nerval, toujours avec la même ferveur. Je m’étais renseigné sur sa vie, j’avais lu la plupart des notices qui étaient parues à son sujet – que, du reste, après mon choix de quitter la maison paternelle, j’avais eu grand mal à me procurer en Amérique ou en Angleterre –, et je m’étais toujours promis de lever un jour le voile sur ce lancinant mystère : comment était-il mort ? S’était-il pendu une nuit de désespoir ou bien avait-il lâchement été assassiné ?

À une heure moins le quart, j’embarquai sur le Canterbury, un imposant steamer affrété par la Southern Railway et la Compagnie du Nord pour permettre à leurs passagers de traverser la Manche en un temps record. Dans moins de cinq heures, après avoir avalé les kilomètres à bord de la Flèche d’or, l’alter ego français du Golden Arrow, je foulerais les pavés de la Ville lumière !

En attendant, mon intention était de profiter pleinement du moment de la traversée.

Allongé sur un transat, le corps tourné vers l’orient, le visage caressé par les embruns et les doux rayons du soleil, je relisais quelques pages de Sylvie. Les côtes anglaises avaient déjà disparu à l’horizon, celles de France commençaient à peine à se dessiner, depuis Calais jusqu’à plusieurs milles marins au-delà du phare du cap Gris-Nez, quand soudain, déjouant in extremis ma glissade inéluctable sur la pente du sommeil, j’écarquillai les yeux devant un spectacle étourdissant. À une assez grande hauteur sur l’horizon, à droite de la ligne des côtes du Boulonnais, et donc précisément au-dessus des eaux scintillantes de la Manche, s’élevait un immense paysage de rêve, sur une distance d’un mile environ, dans lequel on pouvait reconnaître le simulacre d’une sorte de longue vallée, dans les tons vert-orangé, chargée de vignes et abondamment boisée. De loin en loin, sur des coteaux encaissés, je distinguai, trouant les frondaisons des conifères et des châtaigniers, les toits et les clochers de quelques cités de légende.

Au milieu de ce panorama surgi de nulle part serpentait un fleuve aux reflets bleutés, large comme la Tamise, sur les eaux vives duquel faisait route ce qui m’avait tout l’air de ressembler à des navires à aubes. Près des rives se dressaient de solennels pitons rocheux, enveloppés de brume, et l’on pouvait apercevoir à leur sommet les ombres de châteaux moyenâgeux, ou de petits fortins aux pierres abandonnées. Un de ces châteaux surtout, surplombant le fleuve en face d’un îlot, attirait de manière impérieuse mon attention : un nid d’aigle constitué d’une haute tour carrée et d’une autre plus basse, au toit pointu.

Quel était ce spectacle ? Avais-je sans m’en rendre compte plongé dans l’extase du sommeil ?

Ou, au contraire, tout à fait conscient de ce qui m’entourait, étais-je le spectateur d’un de ces mirages grandioses qui sont parfois dépeints dans les récits d’expéditions lointaines ?

- Fata Morgana ! prononça une douce voix féminine près de moi.

- Fata Morgana !…, répétai-je ébahi en me tournant vers celle qui avait parlé.

Sur le transat placé à ma droite – dont j’aurais pourtant juré qu’il se trouvait vacant quelques instants auparavant – était allongée une jeune femme d’une grâce aussi miraculeuse que la vision dont je venais d’être le témoin. Âgée d’une vingtaine d’années, suavement vêtue d’une longue tunique de soie blanche, les pieds nus, une ample et souple chevelure blonde lui couvrant les épaules et le décolleté, elle continuait d’étudier au loin le phénomène dont j’avais pour ma part presque oublié l’existence, tant il m’était difficile de détourner le regard de ce profil digne des statuaires de l’Antiquité.

- Croyez-vous aux mirages ? fit-elle en penchant vers moi un visage d’une candeur sublime et des yeux noirs qui brillaient comme deux gemmes brutes.

- C’est-à-dire…

Je ressentais au plus profond de moi l’indéfinissable impression de vivre quelque chose d’unique, de presque surnaturel. Ce spectacle irréel dans le ciel, cette mystérieuse inconnue près de moi, cette enivrante chaleur qui coulait dans mes veines, ce lointain bourdonnement dans mes oreilles…

- … c’est-à-dire, nous voyons la même chose, repris-je. C’est donc que ce mirage existe, c’est un fait dont on ne peut douter.

À ce moment, je me trouvais à nouveau libre de détacher mon regard du visage de la jeune femme, comme si elle avait soudain relâché l’étau de son enchantement. Mais, là-bas, de l’autre côté du ciel, la vallée suspendue s’était déjà en partie désagrégée et prenait peu à peu la forme d’un convoi de nuées aux contours irisés. Encore quelques instants et l’azur n’en conserverait plus la moindre trace.

Nous observâmes dans un silence respectueux cette lente opération alchimique jusqu’à son entier accomplissement. Puis, craignant par-dessus tout que la vision féminine à mon côté disparût aussi vite que la vision céleste, je tentai de la retenir en orientant la discussion vers un sujet plus terre à terre.

- Mon nom est Singleton, mademoiselle, Andrew Fowler Singleton. C’est un…

- Vous ne m’avez pas compris, monsieur Singleton. Je vous demandais si vous croyiez à la Fata Morgana. À la possibilité que ce que nous avons vu ait une quelconque signification.

- Tout ce que je sais, c’est qu’il s’agit d’un phénomène atmosphérique, répliquai-je, à la fois amusé et surpris de son entêtement. La tradition le rattache à la fée Morgane, d’où son nom de Fata Morgana. De l’Etna, où elle avait pris demeure, la fée produisait des mirages qui subjuguaient les peuples de la mer de Naples et les habitants de Reggio di Calabria, sur le détroit de Messine. Ceux-ci étaient avides d’y déchiffrer des présages. Mais je n’en avais jamais vu jusqu’alors et, de plus, j’ignorais qu’une telle chimère pût se produire dans les eaux septentrionales de la Manche.

- Moi, je dis que les gens dont vous parlez ont mille fois raison. Je suis certaine qu’il y a un sens caché dans tout cela.

- Et quel est-il ?

- Vous arrive-t-il de faire des rêves, monsieur Singleton ?

- Oui, très souvent.

- À la bonne heure ! Il y a, paraît-il, des individus qui ne rêvent jamais.

- C’est qu’ils ne s’en souviennent pas, car tout le monde rêve, la chose est imparable.

- Je ne parle pas de ces rêves. Je veux dire : vous arrive-t-il de faire de vrais rêves, de ceux dont l’odeur vous imprègne encore au moment du réveil, qui ne vous quittent pas de la journée et qui, quelquefois, se continuent plusieurs nuits durant ? De ces songes qui vous transforment, vous modèlent, vous font être meilleurs ?

- Ah ! Si vous parlez de pareils rêves, alors non, je dois convenir que je n’en ai jamais connu un seul.

- Vous en connaîtrez, monsieur, vous en connaîtrez. Acceptez néanmoins que je vous donne un conseil. Quand il s’en présentera un, n’oubliez pas de le jeter sur le papier. Pour lui donner une chance d’influer sur votre vie de veille.

- C’est promis. Mais, à propos de ce mirage que nous avons vu tous deux, pardonnez-moi d’insister : quel est ce sens caché dont vous parliez tout à l’heure ?

- Oh, ça, je ne puis le révéler ! Tout ce qu’il m’est permis de dire, c’est qu’il s’agit d’un message.

- Un message ? Mais envoyé par qui ?

- Les esprits élémentaires ! Les sylphes, les gnomes, les ondins, les salamandres…

Sa réponse me plongea dans une profonde perplexité. Que voulait-elle dire ? Se moquait-elle de moi ?

La sirène du steamer me rappela soudain à la réalité. Par magnétisme, mon regard était revenu se fixer dans cette région du ciel où, il n’y avait pas si longtemps encore, j’avais cru voir se dessiner un majestueux paysage. À sa place, maintenant, voltigeait un groupe de cormorans.

Je me tournai alors vers ma compagne de traversée, mais le fauteuil de toile ocre et bleu était vide.

Où était-elle passée ? Je parcourus en tous sens le pont, mais, ni d’un bord ni de l’autre, je n’aperçus sa crinière dorée.

À Calais, dans la gare maritime, et, plus tard, dans les voitures Pullman de la Flèche d’or, je la cherchai encore un moment parmi les passagers. En vain. Elle s’était pour ainsi dire volatilisée, et il était probable que je ne la reverrais jamais.

Alors que le convoi filait à plus de soixante-dix miles à l’heure à travers la campagne française, je me projetai à nouveau le film de cette étrange rencontre. Puis, lorsque la locomotive s’immobilisa sur le quai n° 1 de la gare du Nord, le souvenir de cette scène était devenu si incertain que je me demandai si je n’avais pas imaginé tout cela. Et si, décidément, la jeune femme elle-même n’était pas un mirage.

Fata Morgana !

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Voir également :
- Le fantôme de Baker Street - Fabrice Bourland (2008), présentation et extrait