lundi, 09 mars 2009

Dévoration - Louis Mandler - 2009

bibliotheca devoration

Une société pourrie et corrompue par l'argent est revisitée ici par un narrateur à la recherche d'humanité. Pris d'angoisse il revoit dans ce long monologue les lieux connus dans sa vie, les êtres qui les ont peuplés pour y reconnaître la monstruosité du monde, un monstre de la vie ordinaire porté par ces sombres âmes perdues dans cette société barbare victime d'un terrorisme qui l'est tout autant. Car en voulant l'éradiquer, le narrateur n'en devient lui-même que plus monstrueux.

A ce terrible constat de société s'ajoute le style recherché et inventif de l'écrivain français Louis Mandler qui depuis son précédent roman  L'humanité sans Sépulture en 2008, également publié aux éditions Sulliver, trouve ici une véritable maîtrise et fait ressentir au plus fort la douleur et le désespoir du narrateur. Ce monologue apparaît tantôt comme un long appel à l'aide tantôt comme un cri désespéré qui trouble et dérange du début à la fin. Par contre, ce qui fait la qualité de ce texte, son écriture et son style, rendent ce texte à la fois assez difficile d'accès au public le plus large.

Dévoration de Louis Mandler est un texte fort et original, mais parfois aussi assez difficile.

A lire !

Extraits :

Frapper au cœur. Il est impossible qu’il ne se passe rien, que les êtres humains du monde entier continuent à souffrir, à mourir sans avoir – véritablement – vécu. Mon désir d’enfant n’a pas été dissout par la « maturité » de l’administré, du salarié, du paternel gestionnaire de famille, du mutilé que sont visiblement devenus, tordus atrocement, les enfants ayant atteint l’âge adulte. Je me souviens des montagnes où je marchais seul à mi-pente, entre des mamelons crevés de projectiles enterrés et couverts de verdure, les écueils nus dressant leurs hautes fissures comme des menaces au-dessus des rocs fendus, éclatés, dépareillés, énormes ; de l’autre côté d’une vallée rocailleuse, un repli profond à l’herbe rase, lumineuse, au fond duquel un ruisseau glougloutait dans son lit courbe de cailloux, provenant de sommets gris hérissés d’aiguilles vierges. Une cabane était greffée à la paroi lisse et blanche d’une falaise. Des vivres et de l’eau accumulés pour un hiver qu’aucune fonte ne dévasterait, je vivrais seul dans un silence fendu par les craquements des avalanches, surprenant sans lever les yeux les larges spectres blancs des éclairs dont les décharges aveuglent et détruisent comme une amie étrangère à toute vie sociale, crépitant de lames et de pitons, vous embrasse, sauvagement émue. Le vallon de la Saume apparaît, large, rassurant, strié d’éboulis fulgurants drainés la nuit par les tempêtes accrochées aux cimes qui enveloppent le col des Esbéliousses, arène d’éclairs où personne ne songerait à passer une nuit d’orage. Sur la pente de la Pierre éclatée, je vivrais comme un ours sans besoin, solitaire, en tête à tête permanent avec le ciel, le regard jamais borné, chaque aurore m’éveillant sur les crêtes immuables du Cimet et du Trou de l’aigle, participant par ma seule présence au déchaînement de la foudre dans le cirque de la Grande Cayolle.

C’était l’abandon, le renoncement à l’humanité, la paix. Oh ! Mourir ! Revienne la solidification rédemptrice de la haine ! Je hais les farces égoïstes qui avancent comme une machine broie les corps disposés à l’avance sur la chaussée, condamnés parce qu’ils sont jeunes, déchiquetés parce qu’ils sont faibles, parce que c’est drôle ; je hais les bizutages, je hais les hommes qui rient des pleurs d’enfants ; je haïrai toujours les forts, pour l’incurable bêtise de leur froide intelligence, pour l’incontinence de leurs décisions, la maigreur de leurs yeux, leur appétit de chiens ayant dévoré leur maître et obéissant à leurs intestins, leurs actions sans poitrail, sans respiration et sans cœur ; je les hais d’une telle mesure que la coupe se vide et se remplit à volonté, avec une effrayante maîtrise de l’irréfréné, une capacité de donner forme à cette sorte de concentré pulsionnel de poix chargée, de magma étiré comme une poche de placenta que je destinerai à recouvrir une assemblée, un palais, une armée, la planète entière.

Tous les hommes si dépendants, vulnérables dans l’affirmation même de leur autorité, humains si touchants, les inconscientes expositions de leurs failles, de leurs douleurs cachées, de leur cœur brisé, oui, ces mots-là, lorsqu’ils parlent de lutte, lorsqu’ils affirment leur courage, lorsqu’ils vous haïssent, vous injurient, vous méprisent, la tendresse qu’ils inspirent, leur pauvre humanité, tant de fractures mal remises, raboutées, cals de travers, leurs difformités qui sautent aux yeux et eux qui ne voient rien, qui s’affichent et parlent de plus belle, leur triste vérité, la mienne, pourquoi est-on si peu à voir, à dire, à vivre ? Leur incapacité à entendre ces mots-là, ils s’effondreraient aussitôt, vaine tendresse, est-ce l’humanité toute entière qu’il faut exterminer ?

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Voir également :
- L'humanité sans sépulture - Louis Mandler (2008), présentation et extrait

15:35 Écrit par Marc dans Mandler, Louis | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : litterature francaise, essais, romans de societe, louis mandler | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Commentaires

Merci de présenter de ce livre avec un extrait qui en donne bien la teneur. C'est une belle écriture, qui frappe ("leur pauvre humanité, tant de fractures mal remises, raboutées, cals de travers"). Une écriture torturée et thérapeutique, on dirait. Qui ne laisse pas indifférent en tout cas.

Écrit par : pagesapages | jeudi, 12 mars 2009

Cette écriture-là laisse des traces et des cris dans l'âme.

Écrit par : zabou | samedi, 14 mars 2009

Les commentaires sont fermés.