vendredi, 30 janvier 2009

Le Croque-mort – Petrus Borel - 1840

petrus borel

Petrus Borel, de son vrai nom Joseph-Pierre Borel d’Hauterive, pourtant grand écrivain français du XIXème, est aujourd’hui quasiment inconnu et ses livres ne se trouvent guère plus en librairie. Certains le connaissent encore sous son pseudonyme de Le lycanthrope. Pourtant cet auteur, romantique frénétique, a laissé toute une série de textes derrière lui dont Champavert, contes immoraux (1833) ou L’Obélisque de Louqsor (1833), ainsi qu’une plus célèbre traduction du Robinson Crusoé de Daniel Defoe (traduction sortie en 1836).

Ici, dans Le Croque-mort, Petrus Borel s’attaque dans cette courte chronique à ce corps de métier si particulier qui finalement va toujours bien quand le monde va mal. Et comme l’on peut se douter Le Croque-mort est un morceau unique d’humour noir et sarcastique.

Un très beau texte!

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Texte intégral :

C’est ainsi qu’on descend gaîment
Le fleuve de la vie !

Si c’était au jardin des Plantes ou sous les voûtes de la Sorbonne que j’eusse à parler de notre héros, je le scinderais dans tous les sens, je le ramifierais à l’infini, j’en formerais mille combinaisons des plus ingénieuses ; mais ici où nous ne recevons point d’appointements royaux pour troubler la limpidité de notre sujet, je dirai simplement qu’il n’y a que trois espèces de croque-morts réellement distinctes, à savoir : le croque-mort de la mairie, le croque-mort suppléant et le croque-mort de raccroc.

Le croque-mort de la mairie (on en compte quarante-huit de cette première espèce, c’est-à-dire quatre par arrondissement), bien que rangé sous l’étendard de l’autorité municipale, est entretenu par la ferme des Pompes et Services funèbres, ou si vous l’aimez mieux, et pour me servir d’un quolibet populaire, il adore le gouvernement aux frais de la princesse. Ses honoraires sont environ de mille francs par an. - Mille francs, me dira-t-on, c’est bien peu ! c’est bientôt bu ! - Cela, hélas ! n’est que trop vrai, mais le champ le plus ingrat, quand on sait y pratiquer habilement des rigoles, devient bien vite une terre féconde ; et le croque-mort a tant d’adresse pour appeler sur son front la douce rosée du pot-de-vin et du pour-boire, que d’une pierre-ponce il ferait une éponge, que du tonneau de Diogène il tirerait du Malvoisie.

Quant au croque-mort suppléant (douze ou quinze individus composent cette deuxième espèce), il ne relève que de l’entreprise des Pompes, et ne diffère sérieusement de son camarade de la mairie que par quelques traits. Esclave également de ses devoirs comme buveur, il se place sur le même rang pour l’absorption des liquides. Un esprit chagrin se hasarde-t-il à le moraliser sur l’excès de ses consommations, avec l’air malin et l’oeil entr’ouvert d’un silène, bégayant plus encore des jambes que des lèvres, il répond jovialement : - Puisque nous sommes aux Pompes, comment voulez-vous que nous ne pompions pas. - L’emploi de celui-ci est assez mince et sa position fort précaire ; cependant n’allez pas croire que cet aimable fonctionnaire passe toujours aussi rapidement que la beauté ou la rose. Beaucoup blanchissent sous le harnois. L’un d’entre eux compte à cette heure vingt-sept ans de service ; et nous calculions l’autre jour que quarante-neuf mille hommes environ lui avaient déjà passé par les mains !

Aussitôt que la lumière vient éclairer nos coteaux, le croque-mort salue gaiement l’aurore, crie trois fois gloire à Bacchus, et après de nombreuses salves d’eau-de-vie et maintes libations le long de sa route, pénètre bientôt dans le sein de quelque famille dans l’affliction, où avec la componction d’un bourrelier qui taille des croupières sur un âne, il mesure non pas l’étendue de la perte que la patrie vient de faire, mais la longueur et l’épaisseur du défunt. - Une jeune fille, belle et rêveuse, ornée des plus doux charmes, Ophelia, si vous voulez, morte en cueillant des fleurs, n’est pour lui, tout bien compté, qu’un cinq pieds sur quinze pouces. Dans la courtisane adipeuse, engraissée dans la fainéantise, dans l’homme sur le retour, dont le ventre a fait boule de neige ; dans le financier bourré comme ses sacs, il ne voit, pour tout potage, qu’un mètre cube, huit pans. - Huit pans ! c’est-à-dire que pour loger les gens obèses, on ajoute par surcroît quatre lés de sapin ; et qu’au lieu de leur faire un habit de quatre planches comme à M. de la Palisse, on leur en fait un octogone.

Le croque-mort croit peu au chagrin et moins encore au deuil, mais il flatte l’un et l’autre ; il se méfie volontiers des regrets, mais il les courtise. Il sait trop combien il est lucratif de sacrifier aux faux dieux pour ne pas souscrire à la mélancolie des héritiers. - Un peu d’égard double sa gratification. - Mon Dieu ! il a tant de complaisance dans l’âme que pour peu que vous le voulussiez, il verserait des larmes ; que pour dix sous de plus il aurait de la douleur ! - Comme une maîtresse dont la fête approche, comme un portier au mois de décembre, il est d’un gracieux charmant, d’une amabilité ravissante ! - Il faut le voir comme il tire la sonnette avec modestie, - comme il parle à demi-voix, - comme il fait mine de supposer une grande désolation, - comme il traverse l’appartement avec mystère, c’est à peine si l’on entend ses souliers massifs ; - comme il s’efforce par euphémisme de dissimuler sous le petit pan de son habit l’énorme bière qu’il apporte ! - Puis, lorsqu’il a glissé mollement le trépassé dans le fourreau, il faut le voir, si le sujet est jeune, s’asseoir, le placer amoureusement sur ses genoux ; s’il est âgé, demander à le poser sur l’ottomane, - « sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop sonore. » Et tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré pour ainsi dire, et des clous de coton, passez-moi l’hyperbole, fixer doucement le couvercle sans qu’un seul coup résonne et aille retentir dans le cœur des parents qui est censé en train de saigner dans une pièce voisine.

Bacchus est un dieu plein de tyrannie ! il confisque à son profit l’âme et l’esprit de ceux qui se font ses serviteurs ; de sorte que leur pauvre bête, selon l’expression charmante de M. Xavier de Maistre, privée de ses guides, livrée à elle-même, va comme elle peut et souvent de travers. Aussi le croque-mort plongé sans cesse dans les digestions les plus profondes, est-il loin d’avoir toujours les jambes et la mémoire présentes. Comme l’astrologue de la fable, il ne voit pas toujours les puits qui naissent sous ses pas ; il est sujet à bien des coq-à-l’âne. - Vous êtes à fumer gaiement avec des amis, et vous attendez quelques rafraîchissements. - Pan, pan ! on cogne à votre porte. - Qui est là ? - C’est moi, monsieur, qui vous apporte la bière. - Est-elle blanche ? - Oui monsieur. - Bien : déposez-la dans l’antichambre, et revenez chercher les bouteilles demain. - L’homme obéit et se retire. Mais quelle est votre surprise, quand, accourant sur ses pas, vous vous trouvez nez à nez avec une horrible boîte !

Ceci rappelle un peu l’anecdote de cet Anglais qui, confondant homonymes et synonymes, et voulant se rafraîchir, criait dans un café : - Célibataire, apportez-moi une bouteille de cercueil.

De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il portera la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, celle de Kléber au Petit-Poucet. - Un pan de son habit se prendra sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il voudra s’éloigner, le mort le tirera par sa basque. - Quelquefois l’intimité lui échappera comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps et s’en ira rouler de marche en marche par l’escalier jusqu’à la porte de la cave. - Au cimetière, il sera dans une telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train emportera la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil ; - telle on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son époux ! - et il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel.

Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que Dieu, dans sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé dans la fange et dans la boue de ce monde, n’ont pas comme nous autres adultes le brillant avantage de s’en aller en corbillard. C’est simplement sous le couvert d’un modeste palanquin, qu’ils traversent à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il est assez rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croque-morts qui les portent, et ils peuvent se livrer sans réserve à toute l’effervescence de leur soif. A chaque bouchon, à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la route est si longue, l’ouvrage est si fastidieuse ! et les poses deviennent si fréquentes que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au milieu de leur course ; ou bien une autre fois l’on rencontrera des amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le sein de l’amitié ! - et le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra pour jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse encore vide ! - Sèche tes pleurs, pauvre femme, va, l’objet chéri de ta douleur n’est pas perdu, mère adorée ! il est chez le marchand de vin du coin, dans l’arrière-boutique !!!

Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme un mercier de campagne qui vent des sabots, des cantiques spirituels et de l’avoine, le croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et cela par délassement, car ne le perdons pas de vue un seul instant, sa seule profession officielle est de boire. Souvent donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une boutique de plaisance, où à ses heures perdues, il vient s’abandonner aux plaisirs du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger contre l’argent de ses pratiques des chaussons aux pommes ou de Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus de la treille. Souvent aussi Madame cultive en son particulier quelque art d’agrément, et selon que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les petits oiseaux. - J’ai dit madame, parce que le croque-mort ressent de très-bonne heure le besoin d’avoir une duègne au logis pour le déshabiller et le mettre au lit quand il rentre.

Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante chansonnette de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui soit toujours très-facile de s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas ! la nef de ses amours échoua plus d’une fois sur la rive de Cythère ! Ce qui après tout n’est peut-être que justice, car, imprégné sans cesse de miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment contre lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle.

Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et alinéables, il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. S’il meurt intestat, son épouse afferme ou donne sa place vide à qui bon lui semble. Quelquefois alors, préférant le tribut en nature à la redevance en espèces, elle jette un regard favorable sur l’objet de ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à la fois et la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond dans l’alcôve adultère et dans la charge.

Peut-être, ô mon Dieu ! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, n’ai-je pas assez déguisé ses faiblesses ! mais il est si bon, mais il est d’une nature si humaine, que comme Jean-Jacques, malgré ses défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on ne saurait se défendre de l’aimer. Eh ! mon Dieu ! le soleil lui-même n’est-il pas sujet aux éclipses et n’a-t-il pas des taches ! Lequel d’entre nous n’a pas ses heures de tendresse et d’égarement ? De plus grands personnages ont été subjugués par la bouteille ! Le sultan Mahmoud qui vient de descendre ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas gouverné longtemps et glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de liqueurs fortes ! - Bassompierre buvait jusque dans ses bottes ! - Et Lucius Piso qui conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et l’autre si sujets au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat.

Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, et point du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace ! Vous comptiez sur des larmes, et partout sur vos pas vous ne rencontrez que de l’ivresse ! cela vous étonne, et cependant, si l’on y songe un peu, cela est tout simple. La contemplation du néant des grandeurs et des choses humaines portent immanquablement à l’insouciance et à la frivolité. - Quand on commerce chaque jour de la mort et de son appareil, on prend bien vite les hommes et la terre en pitié. - On sent que la vie est courte, on veut la remplir. - Avant d’être mangé, on veut se repaître. - Avant d’être bu, on veut boire. - Et l’on devient nécessairement anacréontique et libertin. - Bayard n’eut pas été quinze jours aux Pompes sans devenir un freluquet ; et si Napoléon lui-même avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le sceptre du monde, mais la batte d‘Arlequin. - Toute plaisanterie, toute antithèse à part, si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine et ses petits mirlitons, fleurit vraiment encore dans quelque coin du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, c’est aux Pompes funèbres assurément. - C’est là que les tréteaux de Tabarin sont encore en fourrière. - Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots. - Ainsi messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an XII, les morts ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu et l’honneur ! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant crânement la vie ! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous ou à peu près d’adorables vaudevillistes ! Ayant ainsi tout à la fois le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des catacombes. - Et quand le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer !

A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de l’administration, il existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce secret refuge, que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils se plaisent à composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers un feu roulant de lazzi et de pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux. - Depuis dix ans Bobèche n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui ne soient partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard et de Sedaine. - C’est là la source unique où la scène aujourd’hui s’abreuve et s’alimente. - C’est là, dirait Odry, l’embouchure de la scène. - Flonflons et fredaines, tout se fait là !

Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y a-t-il plus un chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux cimetières. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Montalivet, que vous ne pourriez vous faire inhumer. - Tous, fossoyeurs, cochers, croque-morts, tous, depuis le dernier palfrenier jusqu’au chef des équipages, depuis le concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande tenue sont réunis sous le lustre avec les romains du parterre. - Et Dieu sait l’enthousiasme qui les possède et les palmes immortelles qu’ils assurent à leurs patrons !!!

Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque ! que sais-je ? Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et Pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu’elles boivent au même pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves ?

Un de mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y a quelque temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier ne manquait de lui dire : (j’espère que ceci est clair et positif). « Monsieur, vous qui êtes du théâtre et qui connaissez ces messieurs, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied. » Ne prêtant que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et d’ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. Enfin, un jour que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition : (« C’est que, voyez-vous, monsieur, quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n’a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour vous, ça vous passe devant le nez !... ») - impatienté d’une pareille obsession, « Qu’êtes-vous donc ? » lui dit-il brusquement, « vous êtes donc croque-mort ? » - En effet, c’était bien là le métier du bonhomme ; mon ami avait frappé juste, mais que l’autre était cruellement offensé ! « Moi, croque-mort, » répétait-il ? « non, monsieur, je ne suis pas croque-mort. Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là ! Je suis, monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale. » - Ceci nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche cadette, et surtout d’appeler gendarmes les gardes municipaux.

Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs ; et dès le lendemain il eut la satisfaction d’apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer ex-abrupto croque-mort en pied et en titre.

Le bonhomme avait raison de s’insurger ; croque-mort, n’est vraiment plus qu’un nom de guerre ; et si jamais vous aviez quelque chose à démêler avec les Pompes, gardez-vous bien d‘employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire d’honneur sur les bras.

Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet étrange surnom, ce sobriquet. « C’est, » me dit-il avec un sourire de satisfaction (le croque-mort est très-facétieux de sa nature), « parce que la populace prétend que nous faisons des repas de corps. »

Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a pour l’administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes-saisons. Les mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on meurt, mais bien celles où l’on ne meurt pas, ou du moins où l’on ne meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort donne ; cependant pas à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorable ; il y avait trop d’ouvrage pour la bien faire : chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir ; on enterrait à la hâte et sans luxe ; l’entreprise manquait de tentures et de chars ; on empilait les morts sur des haquets, on les emportait à pleins tombereaux comme des gravois. - Mais la grippe d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or !... Aussi le croque-mort n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement.

Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service ordinaire, deviennent bien vite insuffisants ; il faut alors avoir recours à des hommes et à des bêtes de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc apparaissent sur l’horizon.

Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiers d’alentour et les décrotteurs qui se trouvent sous la main. Mais quelquefois la pénurie est si grande (Dieu vous garde en cette occurrence de passer dans le faubourg !), qu’on vous arrête au passage. « Voulez-vous gagner trente sous ? » vous dit-on, et sans en attendre davantage on vous entraîne, et bon gré mal gré, l’on vous force, comme on force dans un incendie à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque cortége alors forme une délicieuse mascarade ! C’est à pouffer de rire ! c’est à éclater dans sa peau ! On prend dans les magasins les premiers haillons venus. Un pantalon qui lui entrera jusqu’aux épaules et une houppelande gigantesque tomberont en partage à un petit homme raccorni, tandis qu’un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez pour sa cravate. - On raconte que M. Bulwer, fut ainsi raccroché un jour (s’imaginant obéir à la loi du pays, l’honorable touriste se laissa faire), et que miss Trollope l’ayant par hasard aperçu derrière un corbillard, dans un accoutrement des plus grotesques, le trouva si bouffon, si comical, si whimsical, qu’elle se pâma d’aise, l’aimable aventurière, et tomba de sa Hauteur à la renverse. - Avec chaque attelage supplémentaire, le loueur de chevaux fournit aussi un homme d’écurie ; celui-ci on l’affuble en cocher, et je vous prie de croire que ce n’est pas le moins récréatif ! Vous imaginez-vous l’allure dégagée de ces bas-normands fourrés dans de hautes bottes à manchettes, dans d’énormes casaques à la française, et vous figurez-vous leur gros museau de polichinel coiffé d’un chapeau aquilin, à l’angle duquel pendent tristement en manière de crêpe les derniers vestiges d’une loque.

Les cochers de corbillard titulaires sont en général d’une essence plus éthérée que les croque-morts, quoique pour la boisson ils soient leurs pairs et qu’ils aient comme eux leur double odeur ; non pas cette fois, le cadavre et l’alcool, mais le vin et la litière. - L’histoire de ces bonnes gens, c’est l’histoire de bien d’autres, c’est l’histoire du cheval de fiacre. - Ce sont d’anciens serviteurs de grandes maisons, de maisons royales même, qui après avoir été ravagés par l’âge et le malheur, après avoir perdu cheveux et chevance, de condition en condition arrivent enfin à cette dernière. Leur Westminster à eux, c’est Bicêtre ! c’est Bicêtre le gracieux Panthéon où, quand ils sont tout à fait hors d’usage, la patrie reconnaissante les envoie se coucher ! Mais ce cas rare, frappés d’un coup de sang ou d’un coup de vin, ces braves s’éteignent plus communément sous les drapeaux.

Le cocher de tenture qui, tout bien considéré, n’est qu’une variété assez insignifiante du croque-mort proprement dit, a pour mission spéciale de prêter la main aux tapissiers, et de transporter les objets qui servent à décorer la porte de la maison mortuaire. C’est du reste un fort mauvais farceur que rien ne recommande, et qui pratique une supercherie dont vous me voyez encore tout scandalisé. Quand sa besogne est achevée, il monte chez le trépassé, et d’un air sentimental, tout en glissant adroitement la demande de son pour-boire, il prie la famille de lui donner n’importe quoi, pour aller chercher l’eau bénite nécessaire ; mais au lieu d’aller à la paroisse, l’effronté s’en va tout simplement se rafraîchir chez un marchand de vin, où tandis qu’il s’ingurgite un demi-setier, il remplit le vase à la fontaine. « Eau filtrée ou eau bénite, se dit-il, qu’est-ce que cela fiche !... les morts ne se plaignent point ! » - Cela est très-vrai, mon garçon, mais ils n’en sont pas moins floués.

Ce personnage qui marche en arbalète devant le char, et qui porte une écharpe en ceinture, un chapeau à corne, le frac noir, les petits ou les gros souliers (autrefois les bottes en cœur), le fin ou le gros pantalon (parfois le parapluie), c’est le commissaire des morts, ou plutôt M. l’Ordonnateur !!! Comme il s’imagine représenter M. le maire, qui n’a pas le temps de venir, et doubler M. l’ordonnateur général, le drôle n’est pas sans quelque penchant à la suffisance et ne serait pas éloigné de prendre sa canne ornée d’une urne cinéraire, pour un sceptre, et de se prendre lui-même pour une majesté. Quelques-uns cependant ont des mœurs plus terrestres, et sans grand souci pour leur blason, trinquent avec les officiers de l’église ou les cochers, et lichent très-volontiers le canon sur le comptoir. - Pour faire un ordonnateur ou commissaire des morts, la préfecture, car c’est elle qui les fournit, prend d’ordinaire son candidat parmi les journalistes incorruptibles, ou les préfets tombés en deliquium

Quand survient un mort de première classe, ou du moins de bonne qualité, messieurs les hauts employés des bureaux quittent brusquement la plume pour l’épée, l’habit râpé du commis pour le pourpoint et le mantelet, le chapeau rond pour les panaches, et se transforment tout à coup en ce noble et imposant personnage, dont voici un crayon délicieux et fidèle de notre cher Henri Monnier.

Ainsi travesti, ce majestueux mercenaire prend le titre fastueux de maître des cérémonies. En effet, c’est lui qui dirige le cérémonial voulu, l’ordre et la marche ; qui indique aux gens du convoi la manière de s’en servir.

C’est une espèce de garçon d’honneur donnant le branle et menant la mariée.

Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de jambes jouent chez lui un très-grand rôle et sont dans son affaire de première importance.

Un maître des cérémonies complet coûte dix francs ; mais on peut en avoir un sans mollet pour huit. - Un cagneux ne vaut que sept ; et pour trois livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes torses.

Mais, hélas ! l’entreprise des Pompes a fait aussi sa révolution, et chaque jour, ainsi, des détériorations physiques et morales y sont apportées. La décence et le luxe y remplacent de plus en plus et d’une façon désespérante l’antique et primitive simplicité. On y pousse aujourd’hui la folie jusqu’à tresser la crinière et la queue des chevaux comme la blonde chevelure de nos maîtresses, jusqu’à parer leur front d’une cocarde, jusqu’à vernir leurs sabots. En un mot, les morts trouvent maintenant aux Pompes, à toute heure, un excellent confortable ; les vivants les attentions les plus délicates et jusqu’à des habits de deuil tout faits et à louer ; il y a même pour les envois en province des berlines ravissantes, éblouissantes, où le trépassé pourrait au besoin se mirer. La case dans laquelle le défunt se loge est si heureusement dissimulée que j’ai vu plus d’une fois à Longchamps figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Carabas dans ses terres, soit pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous pour apprendre les belles manières, mais mort à la peine, il emporte d’ordinaire avec lui une grande provision de poudre et d’arquebuses, et tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. Chaque pièce qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs de la berline, et c’est une chose assez plaisante, au retour du voyage, que de voir déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en compagnie de saucissons passés en fraude, une myriade d’écureuils, de bécassines, ou de lapins. Mais, comme il en coûte 10 francs par poste pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens d’ordre et d’économie les mettent tout bonnement au roulage. - Un jour que je me trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j’entendis tout à coup s’arrêter un camion à la porte. On sonne, j’ouvre, et l’on me remet un papier. « Qu’est-ce ? » s’écrie notre célèbre représentant. Je dépliai alors le billet et je lus : « La Bastide et Simon frères, commissionnaires-chargeurs à Marseille. - A la garde de Dieu et sous la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l’honneur de vous faire passer la dépouille mortelle de M. le comte de ***, à raison de 5 francs les cent kilogrammes, prix convenu. » - « Ah ! je sais, » fit alors mon noble ami, c’est feu mon respectable père qu’on me renvoie. » Puis, se tournant de mon côté, « Tu es bien heureux, mon cher, d’être orphelin, » me dit-il avec un sourire aimable, « ces gueux de parents, ça vous ruine ! ça n’en finit pas !... » - Au Père La Chaise, sur la simple présentation d’une lettre de voiture, ou l’estampille de la douane, le conservateur reçoit les morts à bras ouverts ; mais si par hasard leurs papiers ne sont pas en règle, s’ils ont perdu leur passe-port, on les traite de vagabonds et de républicains, et ils courent grand risque de coucher au corps-de-garde.

18, rue Saint-Marc-Feydeau, il existe aussi depuis quelques années, sous le titre de Compagnie des Sépultures, une magnifique succursale de la grande entreprise du faubourg Saint-Denis. Cet établissement est vraiment si rempli de commodités, que nous ne saurions le passer sous silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une perte, allez là : moyennant une faible reconnaissance, on s’y charge de tout régler et de tout ordonner, depuis A jusqu’à Z, avec l’église comme avec les Pompes, y compris les distributions de vos aumônes ; si bien qu’une fois votre commande faite, vous n’avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que s’il n’existait pas, et vous pouvez partir tranquillement pour les courses de Chantilly ou pour le couronnement de la reine d’Angleterre ou de la rosière de Bercy. - Joint à cet établissement, ajoutez, s’il vous plaît, qu’il y a, pour le plus grand agrément du visiteur, une exposition perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, de tombeaux grands comme la main, d’urnes imperceptibles, de cercueils portatifs, le tout à prix fixe et dans le dernier goût. C’est à vous de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Voudriez-vous par hasard faire embaumer l’objet de vos regrets éternels ? On vous présentera une jeune fille, un canard et un poulet injectés depuis trois ans par M. Gannal, encore aussi frais et aussi appétissants que s’ils sortaient de chez le marchand de comestibles.

Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des cimetières, nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans (le nombre en est dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des moribonds, des valétudinaires et des morts, aussitôt que vous êtes enrhumé, ou que vous avez rendu l’âme, se précipitent à votre porte, où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants combats et périssent. - Quelquefois ces industriels, poussent l’adresse et la sollicitude jusqu’à graisser la patte du portier pour qu’il les vienne avertir dès que le malade aura tourné l’oeil et favorise leur introduction, à l’exclusion de tout autre. - « Madame, un monsieur tout en noir et qui paraît prendre une part bien vive à votre deuil, demande à être conduit auprès de vous. » - L’inconnu entre d’un air pénétré et le mouchoir à la main. - La dame s’incline et fait signe à l’homme attendri de s’asseoir. - « Vous avez fait une grande perte, madame. » - Oui, monsieur, bien grande. - Bien douloureuse. - Oui, bien douloureuse, et dont je ne saurai jamais me consoler. - Madame, que souvent le destin est cruel ! - Vous êtes bien bon, monsieur, de m’apporter quelques douces paroles ; mais je crois n’avoir pas l’honneur de vous connaître, que me voulez-vous ? - Je sais, madame, qu’il n’est rien qu’une mère ne fasse pour la mémoire d’une fille chérie… Hélas ! que ce monde est plein de tristesse !... Je suis courtier, madame, près la compagnie des sépultures (ou courtier particulier de M. de La Fosse, fabricant de sarcophages), et je venais voir, madame, si par hasard vous n’auriez pas besoin d’un tombeau ; nous en avons de neufs et d’occasion, et dans le dernier genre…. » A ces mots notre homme essuie une bordée terrible ; mais il est à l’épreuve du feu. - « Comment, monsieur, vous n’avez donc ni cœur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme dans sa solitude et son désespoir. C’est une abomination ! c’est une honte, le métier que vous faites !... » Et là-dessus on le jette à la porte, mais il revient le lendemain ; car rien ne saura l’arrêter jusqu’à ce qu’il vous ait extorqué quelques ordres. - Il n’y aurait qu’un moyen de se défaire d’un pareil misérable, ce serait de le tuer ; mais la loi jusqu’à ce jour n’y autorise que faiblement.

C’est au faubourg du Roule, chez un illustre ébéniste, nommé on ne peut plus heureusement M. Homo, que se fabriquent les cercueils de chêne et de palissandre, les cercueils marquetés, guillochés, damasquinés, à compartiments, à secrets ou à musique ; mais la grande manufacture des bières à l’usage de la canaille, c’est-à-dire des bières de bois blanc est établie au village de la Gare. L’ouvrier qui en a l’entreprise est tenu dans l’obligation d’en avoir toujours au moins six mille de faites, et dans chaque mairie, une bonne collection. Ce tailleur suprême, qui enfonce Zang, Staub et Dussautoy, fait à ce métier sa fortune, tout comme MM. les vaudevillistes des Pompes de leur côté font la leur. C’est une chose bien curieuse que l’énorme quantité de vivants qui vivent à Paris de la mort ! Sans la population souterraine un tiers de la garde nationale serait sans ouvrage et sans pain ! - Au carrosse de luxe, il faut un attelage de luxe. Il faut des fleurs à la beauté, il faut des perles au poignard. Aussi n’est-ce point notre héros, ce mince et chétif personnage qui jouit de la douce faveur d’ensevelir les heureux du jour et de les mettre dans leurs cercueils Boule ou Charles Ier. Non, mon cher marquis, il y a un gros garçon tout exprès pour cela : fleuri, potelé, presqu’un amour. Ce beau mignon, vous l’avez vu sans doute, il est très-reconnaissable ; il porte toujours sur l’épaule un sac énorme en guise de carquois ; car il faut vous dire que pour épargner aux cadavres superfins toute émotion et tout cachot désagréable, bien que leurs cercueils soient matelassés et garnis d’oreillers comme un boudoir, on les enterre à bouche que veux-tu ? dans le son.

Tout le monde connaît la triste et philosophique et populaire composition de Vigneron, cet honnête et modeste peintre ; je veux dire le convoi du pauvre. Dans le char de l’indigence un homme obscur gagne silencieusement son dernier asile. Sans cortège et sans apparat il passe comme il a vécu. Trahi par la fortune, abandonné des siens, un seul ami lui reste et le suit ; et cet ami, c’est son chien ! un pauvre barbet, portant la tête basse et enfouie sous les soies longues et crottées de sa toison inculte. - Ce tableau simple et déchirant, Vigneron l’a fait !... A Biard il en reste un autre moins sombre et que son pinceau railleur reproduirait merveilleusement ! - Celui-là, je l’ai vu, de mes propres yeux vu ! - C’était un homme, ô sublime philosophie ! qui seul derrière un corbillard suivait les restes de sa défunte adorée, et fumait tranquillement sa pipe.

Il va sans dire que ce sont les croque-morts de la métropole que nous avons pris pour type et archétype. Ceux des provinces varient à l’infini, mais au demeurant, ils ne sont toujours pas des provinciaux. J’en ai rencontré dans quelques villes qui ressemblent assez par le costume à des marchands arméniens d’Archangel, et d’autres qui m’ont paru un assez heureux mélange du charbonnier et du rabbin. - L’usage des chars, qui fait dire au peuple de Paris : « En tout cas, nous sommes sûrs de ne pas nous en aller à pied » ; ou « viendra un jour où, ventrebleu ! à notre tour aussi nous éclabousserons !... » n’est pas généralement adopté et ne le sera pas de sitôt sans doute. Beaucoup de villes regardent encore ce mode de transport funèbre comme un véritable sacrilége, et il n’y a pas fort longtemps même qu’à Moulins la populace a jeté dans l’Allier, un malencontreux corbillard qui avait osé se montrer par la ville.

La gaieté qui règne chez nos aimables vaudevillistes du faubourg, tout héliogabalique, toute sardanapalesque, tout exorbitante qu’elle a pu vous sembler, est bien déchue cependant de son antique splendeur. Hélas ! ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il fallait voir avec quelle magnificence inouïe se célébrait autrefois le jour des Morts. Le jour des Morts, c’est la fête des Pompes, c’est le carnaval du croque-mort ! Qu’il semblait court ce lendemain de la Toussaint, mais qu’il était brillant !... Dès le matin toute la corporation se réunissait en habit neuf, et tandis que MM. les fermiers dans le deuil le plus galant, avec leur crispin jeté négligemment sur l’épaule, répandaient leurs libéralités, les verres et les brocs circulant, on vidait sur le pouce une feuillette. Puis un héraut ayant sonné le boute-selle, on se précipitait dans les équipages, on partait ventre à terre, au triple galop, et l’on gagnait bientôt le Feu d’Enfer, guinguette en grande renommée dans le bon temps. Là dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une table immense se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de larmes d’argent et d’ossements brodés en sautoir), et chacun aussitôt prenait place. - On servait la soupe dans un cénotaphe, - la salade dans un sarcophage, - les anchois dans des cercueils ! - On se couchait sur des tombes, - on s’asseyait sur des cippes ; - les coupes étaient des urnes, - on buvait des bières de toutes sortes ; - on mangeait des crèpes, et sous le nom de gelatines moulées sur nature, d’embryons à la béchamelle, de capilotades d’orphelins, de civets de vieillards, de suprêmes de cuirassiers, on avalait les mets les plus délicats et les plus somptueux. - Tout était à profusion et en diffusion ! - Tout était servi par montagne ! - Au prix de cela les noces de Gamache ne furent que du carême, et la kermesse de Rubens n’est qu’une scène désolée. - Les esprits s’animant et s’exaltant de plus en plus, et du choc jaillissant mille étincelles, les plaisanteries débordaient enfin de toutes parts, - les bons mots pleuvaient à verse, - les vaudevilles s’enfantaient par ventrée. - On chantait, on criait, on portait des santés aux défunts, des toasts à la Mort, et bientôt se déchaînait l’orgie la plus ébouriffante, l’orgie la plus échevelée. Tout était culbuté ! tout était saccagé ! tout était ravagé ! tout était pêle-mêle ! On eût dit une fosse commune réveillée en sursaut par les trompettes du Jugement dernier. - Puis lorsque ce premier tumulte était un peu calmé, on allumait le punch, et à sa lueur infernale, quelques croque-morts ayant tendu des cordes à boyau sur des cercueils vides, ayant fait des archets avec des chevelures, et avec des tibias des flûtes tibicines, un effroyable orchestre s’improvisait, et la multitude se disciplinant, une immense ronde s’organisait et tournait sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, comme une ronde de damnés.

Le punch et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, on regagnait promptement la ville, et l’on venait souper en masse au Café Anglais. - C’était alors un bien étrange spectacle que cette longue enfilade de carrosses de deuil et de corbillards, stationnant sur le boulevard de la fashion à la porte d’un cabaret de bon ton, d’une popine, d’un calix thermarum, comme eût dit Juvénal ; et dans l’intérieur, ce n’était pas, je vous prie, un spectacle moins bizarre, que cette bande joyeuse de farceurs en costume funèbre attablés avec des lions et des filles, sablant le madère et le sherry, et chantant le God save the king sur l’air de la mère Godichon !

Mais, hélas ! que les temps sont changés ! Aujourd’hui cette brillante fête, à peu près abolie, ne se signale plus au croque-mort consterné que par une misérable gratification de trois livres, et pas sterling. - Trois francs ! trois misérables francs ! avec cela que voulez-vous qu’on fasse ? On ne peut ni acheter un clyso-pompe, ni coucher en ville, ni suborner la reine de Prusse, et encore moins souscrire aux Français peints par eux-mêmes ou aux Anglais. - Cependant gardez-vous de croire que toute tradition de ces réjouissances soit à jamais perdue, et qu’elles n’aient laissé dans les mœurs aucune trace. Un riche et copieux banquet mêlé de farces et d’intermèdes, a été donné il n’y pas fort longtemps même par le menuisier qui façonne les boîtes de luxe, dont je vous parlais tout à l’heure ; et il se passe rarement plus d’une année sans que les Pompes ne soient le théâtre de quelque nouvelle et délicieuse bouffonnerie.

PETRUS BOREL.

P.S. - Si pour quelques légères railleries échappées à ma plume indiscrète, on allait se fâcher sérieusement contre notre héros et lui faire un crime irrémissible de la fragilité des mœurs un peu régence, je serais vraiment bien désolé. Mon Dieu ! je l’ai dit, c’est la profession qui veut ça. Sauf Tobie et Joseph d’Arimathie, depuis la création du monde, tous les ensevelisseurs ont toujours été des drôles ! il ne faut pas leur en vouloir ; et d’ailleurs, auprès des libitinaires antiques, des nécrophores et des sandapilarii, nos croque-morts sont des vestales, qui méritent le prix Monthyon.

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14:14 Écrit par Marc dans Borel, Petrus | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelles, litterature francaise, romans humoristiques, romans de societe, petrus borel | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 29 janvier 2009

Perdido Street Station – China Miéville – 2000

bibliotheca perdido street station

La cite-état Nouvelle-Crobuzon, métropole gigantesque et insensée où se côtoient différentes races humanoïdes, est en pleine ébullition. Des monstres ont été libérés sur la ville et la milice est impuissante. A l’origine le savant fou et génial, Isaac Grimnebulin, dont les recherches visent à refaire voler Yagharek, un garuda, sorte d’homme-oiseau du désert, qui a perdu ses ailes. Mais durant ses travaux sur le vol Grimnebulin va créer des monstres volants, des gorgones, qui vont s’enfuir de l’atelier de leur créateur pour se disperser en ville. Ces gorgones, en plus, se mettent rapidement à pondre et à se reproduire. Le gouvernement est vite dépassé par les événements et en appelle à la Fileuse, une araignée géante vivant sur plusieurs plans de réalité, pour l'aider à endiguer le péril. Mais en vain, la Fileuse semble représenter une menace supplémentaire. Les politiciens, en proie à la corruption, ainsi que des mafieux veulent régler leurs comptes avec Grimnebulin, auteur du chaos de leur ville, mais aussi le seul à pouvoir trouver une solution réelle au problème.

Perdido Street Station de l’écrivain britannique China Miéville est certainement est un roman unique en son genre, mélange entre science-fiction, fantasy urbaine et bien d’autres choses, qui frappe par l’univers de la ville de Nouvelle-Corbuzon, dans lequel tout se déroule. Et l’auteur nous décrit cette ville avec un réalisme et un souci du détail rarement égalé : son atmosphère noire et pesante, sa misère, sa pègre, sa politique, ses révoltes et problèmes sociaux… tout y passe. Et il faut dire que c’est réellement impressionnant. L’intrigue, sans être originale, est développée d’une façon quand même très particulière et basée sur des personnages tout aussi originaux. Hélas un univers aussi dense que celui de Nouvelle-Corbuzon nécessite de nombreuses descriptions, qui d’ailleurs n’en finissent pas.  Le premier tome de l’édition française ne repose d’ailleurs que sur des descriptions pas toujours très utiles et souvent ennuyeuses.  Beaucoup d’éléments de SF ou de fantastique ne sont guère crédibles et de nombreuses sous-intrigues ne mènent à strictement rien. De plus le tout est porté par un style d’écriture, certes beau, complexe et recherché, est surtout bien lourd et parfois pénible. Difficile d’entrer dans l’histoire et difficile d’y rester par la suite.
Si je n’ai guère apprécié ce roman, beaucoup ne semblent pas partager cet avis dans la mesure où Perdido Street Station est lauréat à la fois du prix Arthur C. Clarke, du British Science Fiction Award et du Grand Prix de l'Imaginaire (meilleur roman et meilleure traduction) en 2004.

A noter que le roman dans son édition originale n’existe qu’en un seul tome, l’édition française l’ayant divisé en deux vraisemblablement pour de pures raisons financières, les deux parties n’ayant aucune autonomie l’une par rapport à l’autre.

Perdido Street Station
est un roman certes intéressant mais peu réussi.

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Extrait : Prologue et premier chapitre

Prologue

Du veldt de la broussaille des champs des fermes puis ces premières masures se dressant sur la terre… La nuit a été longue. À la faveur de l’obscurité, les maisons délabrées incrustées dans les berges ont poussé tout autour comme des champignons.
 
Nous tanguons. Roulons de droite et de gauche sur un profond courant.

Derrière moi, l’homme inquiet tire sur son gouvernail et le chaland redresse le cap. La lueur vacillante de la lanterne oscille. C’est moi que cet homme craint. Je suis penché au-devant de l’onde mouvante, obscure, à la proue du petit esquif.

Des bruits ténus enflent par-dessus le ronron huileux du moteur et la caresse du flot – bruissements de maisons : les poutres chuchotent, le vent frotte le chaume, les murs se tassent, les planchers jouent pour s’adjuger l’espace. Les dizaines d’habitations sont devenues centaines, puis milliers ; éparpillées à partir de la rive, elles émettent leurs lueurs à travers toute la plaine.

Elles m’entourent, grossissent. Gagnent en hauteur, en embonpoint, en coffre. Se coiffent de toits d’ardoise, s’arment de murs de brique.

La rivière tourne et vire pour affronter la ville. Qui soudain se dévoile, menaçante, massive, taillée à l’emporte-pièce dans le paysage. Son halo se répand vers le cirque pierreux des collines tel le sang d’un hématome. Ses tours sales sont illuminées. Je suis ramené à ma petitesse. Contraint de m’incliner devant cette présence extraordinaire, née du limon au confluent des deux rivières. Elle n’est qu’une immense pollution, que puanteur, qu’un éternel coup de klaxon. Même à cette heure, même au coeur de la nuit, ses cheminées trapues vomissent leur crasse dans le ciel. Ce n’est point le courant qui nous pousse, mais la cité elle-même, dont le poids nous aspire. De faibles cris épars, des beuglements animaux : le fracas et les coups de boutoir obscènes des usines où copulent d’énormes machines. Les voies ferrées sillonnent ce corps urbain telles des veines apparentes. Brique rouge et murs sombres ; églises trapues d’aspect troglodyte ; stores en lambeaux qui volettent ; labyrinthes pavés de la vieille ville ; culs-de-sac ; sépulcres séculiers des caniveaux criblant la terre : c’est là tout un nouveau paysage de friches, de pierre écroulée, de bibliothèques regorgeant de volumes oubliés, de vieux hôpitaux, d’immeubles de bureaux, de navires et de serres métalliques soulevant le fret au-dessus des eaux.

Comment avons-nous pu être aveugles à ce qui approchait ? Par quel étrange tour de la topographie ce monstre tentaculaire peut-il se dissimuler ainsi, prêt à fondre sur le voyageur ?

Il est trop tard pour m’enfuir.

L’homme murmure quelques mots, m’explique où nous sommes. Je ne me retourne point.

Ce dédale tourmenté qui nous cerne a pour nom Porte de la Corneille. Les immeubles vermoulus y reposent les uns contre les autres, exsangues. La rivière étale sa gelée glauque jusqu’aux berges de brique, parois urbaines surgies des profondeurs afin de tenir l’eau à distance. L’odeur est méphitique.

(Quel effet cela ferait-il vu d’en haut ? Lors, plus rien n’échappe au regard : pour qui vient sur le vent, tout doit prendre l’allure d’une traînée d’ordure, une charogne grouillant d’asticots étalée sur des lieues à la ronde. Je pourrais chevaucher les courants ascendants que dégagent ces cheminées – je ne devrais point me dire cela mais ne puis plus revenir en arrière –, voguer loin au-dessus de ces tours altières, pour chier sur ceux qui sont sur terre, caracoler au-dessus de ce chaos, atterrir où l’envie m’en prend… – non, je ne dois point, cesse, pas maintenant, pas cela, cesse.)

Il y a là des maisons qui bavent des glaires pâles : un barbouillage organique macule les soubassements et sourd par les fenêtres du haut. D’autres étages sont fondus dans cette mucosité blanche, froide, qui englue aussi les interstices entre les murs et les impasses. Ses ondulations défigurent le paysage telle une coulée de cire répandue sur les toits. Quelque autre intelligence a fait siennes ces rues.

Des câbles sont tendus de part et d’autre de la berge, fixés aux avant-toits par des agrégats laiteux de mucus ; ils bourdonnent comme des cordes de basse. Quelque chose détale au-dessus de ma tête. Le batelier lâche un crachat méprisant dans l’eau.

Sa salive se disperse. L’amas de ciment-bave reflue au-dessus de nous. Émergence de rues étroites.

Un train siffle au-devant, qui franchit la rivière sur des voies aériennes. Je tourne la tête, suis le convoi d’ouest en est ; ses traînées de petites lumières filent dans le lointain, aussitôt avalées par la contrée nocturne, ce mastodonte qui mange ses habitants. Nous allons bientôt longer des usines. Les grues se dressent dans le noir, semblables à des oiseaux malingres ; elles s’activent çà et là afin de maintenir les équipes de nuit à la tâche. Les chaînes charrient des poids morts, tressautant soudain tels des membres inutiles quand s’enclenchent les engrenages et tournent les roues.

Des ombres grasses et prédatrices rôdent dans le ciel.

Il y règne un grondement, une réverbération – à croire que la ville possède un noyau creux. Le chaland noir poursuit son chemin, traverse une foule de ses semblables chargés de coke, de bois, de fer, d’acier, de verre. L’eau, à cet endroit, reflète les étoiles en un arc-en-ciel nauséabond, mélange d’impuretés, d’effluents et de bouillon chymique, qui la rendent tout à la fois stagnante et instable.

(Ah, prendre mon essor ne plus humer la saleté l’ordure la fiente ne point entrer ici à travers ces latrines – mais cesse, cesse, tu ne peux continuer ainsi, cesse.)

Le moteur ralentit. Je me retourne pour contempler l’homme, qui évite mon regard et barre en feignant de ne point me voir. Il nous fait pénétrer derrière un hangar si engorgé que son contenu se répand au-dehors, au-delà des arcs-boutants, en un dédale d’énormes caisses ; puis il se fraie un chemin entre d’autres péniches. Des toits émergent bientôt de la rivière. Une rangée de maisons englouties, bâties du mauvais côté du lit, acculées contre la rive à l’intérieur des eaux. Leur brique noire, bitumineuse, suinte. Cela bouillonne en dessous de nous. La rivière est secouée de courants intérieurs. Grenouilles et poissons morts, ayant renoncé à lutter pour trouver de l’air dans ce brouet putride, décrivent des cercles effrénés dans les remous, piégés entre la plage avant et la berge en béton. L’écart s’amenuise. Mon timonier saute à terre et serre les amarres. Son soulagement manifeste m’est pénible. Il marmonne de sa grosse voix, l’air triomphant, puis, s’écartant, m’ouvre le passage ; j’atterris au ralenti, m’avance comme sur des braises parmi les détritus et le verre brisé.

Il se déclare satisfait des pierres que je lui ai données. Je suis à Crassecoude, m’explique-t-il, et je m’oblige à détourner les yeux tandis qu’il m’indique le chemin. Pour qu’il ignore que je suis égaré, novice en ces rues et que, pris d’une nausée claustrophobe et prémonitoire, je redoute ces édifices sombres, menaçants, d’où je ne pourrai m’envoler. Un peu plus bas vers le sud, deux piliers majestueux s’élèvent au-dessus des eaux : les portes ouvrant sur la vieille ville, autrefois grandioses, désormais psoriatiques et croulantes. Le temps et l’acide ont gommé les récits gravés qui ceignaient leurs colonnes, seul demeure un mortier fileté en spirale. Derrière, un pont bas (le Gué de l’Eubage, m’annonce-t-il). J’ignore les explications pressées de l’homme et m’éloigne, à travers ce secteur blanchi à la chaux, pour franchir une seconde porte béante, promesse d’obscurité véritable et de fuite loin de la puanteur de l’eau. Le batelier s’est réduit à un filet de voix. Je n’éprouve qu’un piètre plaisir à savoir que je ne le reverrai plus.

Il ne fait point froid. À l’est, une des lueurs de la ville présage d’autres promesses.

Je vais suivre les voies de chemin de fer. Je hanterai l’ombre des trains tandis qu’ils passeront au-dessus des maisons, des tours, des casernes, des bureaux, des geôles de la ville ; je marcherai dans leur sillage sur ces arches qui les arriment à la terre. Je dois trouver le moyen d’entrer.

Ma cape, un drap lourd, insolite et cuisant sur ma peau, me ralentit, et ma besace me pèse. Ce sont elles qui me protègent ici, elles et l’illusion que j’ai chérie, fondement de ma peine et de mon infamie, du supplice qui m’a mené ici – dans ce kyste qui n’a de ville que le nom, cette cité poussiéreuse toute d’os et de brique, cette conspiration d’industrie et de violence trempées dans l’Histoire et les arcanes du pouvoir, cette contrée funeste dont j’ignore tout :

Nouvelle-Crobuzon.

Première partie

COMMISSIONS

1

Une fenêtre s’ouvrit à la volée loin au-dessus du marché. Un panier en jaillit et décrivit un arc de cercle vers le bas à l’insu de la foule. Il s’arrêta à mi-course dans un soubresaut avant de tourner sur lui-même, pour reprendre sa dégringolade moins vite, par à-coups. Dansant de façon précaire au fil de sa descente, son treillis s’accrocha et ripa contre la peau rêche de l’immeuble. Le panier repartit à l’aveuglette vers le mur, escorté d’une traînée de peinture et de poussière de ciment.

Le soleil dardait de la grisaille à travers une couverture nuageuse irrégulière. En dessous du panier, étals et voitures de primeurs s’étalaient telle une mare d’huile chatoyante. La cité empestait. Mais c’était jour de marché au Trou d’Aspic : dans ces rues, à cette heure, l’âcre nappe d’odeurs d’excrément et de pourriture qui flottait en permanence au-dessus de Nouvelle-Crobuzon s’agrémentait de paprika et de tomate fraîche, d’huile chaude, de poisson et de cannelle, de boucane, de banane et d’oignon.

Les étals de provisions de bouche s’étiraient sur la longueur bruyante de la rue Shadrach. Livres, manuscrits et reproductions jonchaient la Voie Bordereaux, une avenue de banians intermittents et de béton en cours de désagrégation plus à l’est. Une marée de poteries de tous ordres noyait l’ensemble jusqu’à Chahuttes au sud ; les pièces de moteur remontaient en direction de l’ouest ; les jouets s’étiraient le long d’une rue perpendiculaire, les vêtements entre les deux suivantes. Une kyrielle d’autres produits emplissait toutes les ruelles. Ces alignements de marchandises convergeaient de guingois, tels les rayons d’une roue cassée, en direction du Trou d’Aspic.

Au sein du Trou proprement dit, aucune distinction n’avait plus cours. Dans l’ombre de vieux murs et de tours dangereuses se trouvaient une pile d’engrenages, une table branlante supportant de la vaisselle cassée et de grossiers bibelots en argile, une caisse de vieux livres scolaires tombant en poussière. Vieilleries, sexe, poudre anti-puces. Entre les éventaires fourmillaient des artefacts chuintants. Des mendiants se chicanaient dans les entrailles d’immeubles abandonnés. Les membres de races exotiques achetaient des objets singuliers. Le bazar d’Aspic : un fatras tonitruant de marchandises, de crasse et d’usuriers. Le mercantile y était de règle : aux risques et périls de l’acheteur.

Le marchand des quatre-saisons placé sous le panier leva les yeux vers une clarté terne et une pluie de particules de brique. S’étant essuyé les yeux, il tira sur la ficelle jusqu’à ce qu’elle mollisse puis cueillit le panier effiloché au-dessus de sa tête. À l’intérieur se trouvait un shekel en cuivre, accompagné d’un billet aux italiques soignés et fleuris. L’homme se gratta le nez en parcourant le papier. Il fourragea dans la pile de produits frais posés devant lui, déposa dans le réceptacle, tout en vérifiant sur la liste, oeufs, fruits et tubercules. S’étant interrompu pour relire l’une des lignes, il afficha un sourire lascif et coupa dans une tranche de porc. Lorsqu’il en eut terminé, il rangea le shekel dans sa poche et y chercha de la monnaie, hésitant au moment de calculer ses coûts de livraison – pour finalement déposer quatre fifrelins aux côtés de la nourriture.

Il s’essuya les mains sur son pantalon, réfléchit un instant puis, à l’aide d’un morceau de charbon, inscrivit à son tour quelque chose sur la liste avant de la jeter à la suite des pièces.

Il tira trois fois sur la ficelle ; le panier entama un périple saccadé dans les airs. Poussé par le bruit, il s’éleva au-dessus des toits les plus bas, faisant sursauter les choucas qui nichaient dans un étage déserté et inscrivant sur le mur une nouvelle traînée parmi celles, innombrables, qui le zébraient déjà. Il disparut par la fenêtre d’où il était sorti.

Isaac Dan der Grimnebulin venait juste de prendre conscience qu’il était en plein rêve. Il s’était retrouvé, à sa grande consternation, employé de nouveau à l’université, en train de parader devant un immense tableau noir couvert de vagues représentations de forces, de leviers, de pressions. Introduction aux Sciences Naturelles. Isaac contemplait sa classe avec angoisse quand ce salaud onctueux de Vermishank était passé jeter un oeil.

- Je ne peux pas assurer mon cours ce matin, avait soufflé Isaac, assez fort pour se faire entendre. Le marché fait trop de bruit.

Il désignait la fenêtre.

- Ne vous inquiétez pas, avait assuré un Vermishank apaisant, répugnant. C’est l’heure du petit déjeuner. Cela vous chassera vos mauvaises idées de la tête.

Sur cette absurdité, Isaac avait renoncé au sommeil avec un soulagement immense. Les obscénités tapageuses du bazar et l’odeur de cuisine pénétrèrent avec lui cette journée.

Il resta au lit, exagérément, sans ouvrir les paupières. Il entendit Lin traverser la pièce et sentit les lattes du plancher fléchir légèrement. La mansarde était emplie d’une fumée âcre. Isaac saliva.

Lin frappa par deux fois dans ses mains. Elle devinait toujours quand il s’éveillait. Sans doute parce qu’il refermait la bouche, se dit-il – sur quoi il ricana, les yeux toujours fermés.

- Chut ! geignit-il. Encore au lit ! Pauvre petit Isaac toujours aussi ratatiné !

Et de se rouler en boule comme un enfant.

Lin frappa derechef dans ses mains, juste une fois, ironique, puis s’éloigna.

Il poussa un grognement, roula sur lui-même.

- Harpie ! gémit-il à son adresse. Mégère ! Teigne ! D’accord, d’accord, tu as gagné, espèce de… de… euh… de virago ! De peste !

Il se frotta le crâne et s’assit avec un grand sourire penaud. Lin lui décocha un geste obscène sans se retourner.

Nue devant les fourneaux, dansant en arrière à chaque goutte d’huile chaude qui sautait de la poêle, elle lui tournait le dos. Les couvertures glissèrent du monticule qui constituait l’estomac d’Isaac. Ventru, énorme, rebondi : son propriétaire avait tout du dirigeable. Poils et cheveux gris jaillissaient en abondance de sa personne.

Lin, quant à elle, était dépourvue de pilosité. Sous sa peau rousse, ses muscles serrés se découpaient nettement. On aurait dit un atlas anatomique. Isaac l’étudia, pris d’un désir jubilatoire.

Son cul le démangeait. Il se gratta sous la couverture, fouissant avec aussi peu de vergogne qu’un chien. Quelque chose éclata sous son ongle. Il remonta la main pour l’examiner. Un ver minuscule, à demi écrasé, se tortillait, impuissant, au bout de son doigt. C’était une réflique, un petit parasite khépri inoffensif. Elle a dû être assez déconcertée par mes sucs, pensa Isaac avant de s’en débarrasser d’une chiquenaude.

- Lin, annonça-t-il, c’est l’heure du bain. Réflique !

Lin en trépigna d’irritation.

Nouvelle-Crobuzon était un vrai nid de nuisibles, une ville morbidifiante. Parasites, épidémies et rumeurs y grouillaient de façon incontrôlable. S’ils voulaient échapper aux démangeaisons et aux purulences, les Khépri devaient procéder chaque mois, par prophylaxie, à une immersion chymique.

Lin fit glisser le contenu de la poêle sur une assiette, qu’elle déposa en face de son propre petit déjeuner. Elle s’assit et indiqua à Isaac de la rejoindre. Il se leva du lit pour traverser la pièce d’un pas mal assuré. Il s’assit sur la petite chaise en prenant garde aux échardes.

Isaac et Lin se tenaient de chaque côté de la table en bois nu. Voyant soudain la scène avec le regard d’un témoin extérieur, Isaac prit conscience du tableau qu’ils formaient. Voilà qui ferait une belle et étrange gravure. Ces combles aménagés, ces particules de poussière qui dansaient dans la lueur prodiguée par la petite lucarne, ces livres, ces papiers et ces toiles proprement empilés à côté de ces meubles en bois bon marché. Un homme corpulent, nu, détumescent, au teint mat, le couteau et la fourchette en main, figé dans un immobilisme peu naturel en face d’une Khépri au corps élancé qui demeurait dans l’ombre mais dont la tête chitineuse apparaissait en silhouette.

Ignorant le contenu de leurs assiettes, ils se dévisagèrent un instant. Lin lui signa :

Bonjour, amant.

Puis elle entama son repas sans détacher son regard.

C’était lorsqu’elle mangeait que son aspect était le plus insolite, et leurs repas pris en commun représentaient à la fois une gageure et une affirmation. À sa vue, Isaac ressentit le même trille familier d’émotions : du dégoût – immédiatement balayé ; de la fierté d’avoir vaincu sa répulsion ; un désir coupable.

La lumière brillait dans les yeux composés de Lin. Ses pattes céphaliques frémissaient. Elle saisit une tomate et ses mandibules s’en emparèrent. Elle baissa les mains tandis que ses maxilles internes saisissaient l’aliment maintenu en place par sa mâchoire inférieure.

Isaac regarda l’énorme scarabée iridescent qu’était la tête de sa maîtresse dévorer son petit déjeuner.

Elle avalait, sa gorge se gonflant et se rétractant là où son abdomen insectoïde se fondait harmonieusement dans son cou humain… Non, elle n’aurait pas admis cette description. Les Humains ont le corps, les jambes et les mains des Khépri ; et la tête chauve des gibbons, lui avait-elle affirmé jadis.

Il sourit, soulevant un morceau du porc frit posé devant lui et l’enveloppant de sa langue avant d’essuyer ses doigts graisseux sur la table. Elle ondula des pattes céphaliques à son intention et signa :

Mon monstre.
 
Je suis un pervers, songea Isaac, et elle aussi.

Leurs conversations matinales étaient généralement à sens unique : Lin pouvait signer des mains tout en mangeant, tandis que lorsque Isaac s’essayait à communiquer, ça ne donnait que borborygmes incompréhensibles et chutes de nourriture sur la table. Ils préféraient donc lire : Lin tel ou tel bulletin artistique, Isaac ce qui lui tombait sous le coude. Il tendit la main, saisissant des livres et des papiers entre deux bouchées, et se retrouva en train de parcourir la liste de commissions de Lin. L’inscription demandant une poignée d’émincé de porc avait été entourée ; sous la calligraphie ravissante de sa maîtresse se trouvait un commentaire rédigé dans une écriture beaucoup plus grossière : Tu as de la compagnie ? Un cochon pareil, ça se déguste !

Isaac agita le papier devant elle.

- Qu’est-ce qu’il te veut, ce connard ? éructa-t-il, envoyant valdinguer ce qu’il mâchait.

Son indignation était amusée, mais sincère.

Lin lut le message et haussa les épaules.

Il sait que je ne mange pas viande. Que j’ai un invité ce matin. Jeu de mots sur « porc ».

- Oui, merci, créature de mes nuits, ça, j’ai compris. Comment sait-il que tu es végétarienne ? Vous vous adonnez souvent à ce fin badinage, tous les deux ?

Lin le contempla un instant sans réagir.

Je n’achète jamais de viande. Elle secoua la tête devant la stupidité de ses questions. Ne t’inquiète pas : je badine seulement sur le papier toujours. Il ignore que je suis une punaise.

Cet usage délibéré de l’insulte insupporta Isaac.

- Je n’insinuais rien, bordel !

La main de Lin s’agita, équivalent d’un sourcil froncé. Isaac mugit d’irritation.

- Bordel de Dieu, Lin, n’attribue pas toutes mes paroles à la crainte qu’on nous découvre !

Isaac et Lin étaient amants depuis près de deux ans. Ils avaient toujours tâché d’ériger la légèreté en règle dans leur relation, mais plus ils passaient de temps ensemble, plus leurs stratégies d’évitement se révélaient intenables. Des questions encore informulées exigeaient leur attention. La moindre chose, remarque innocente ou regard interrogateur en provenance d’un tiers, contact trop prolongé en public… phrase d’épicier… la moindre chose concourait à leur rappeler, dans certains contextes, qu’ils vivaient dans le secret. Tout en était faussé.

Ils ne s’étaient jamais déclaré nous sommes ensemble, si bien qu’ils n’avaient jamais eu à se dire qu’ils ne révéleraient pas leur liaison au monde extérieur. Mais, depuis des mois et des mois, celle-ci était manifestement de notoriété publique.

Lin avait commencé à laisser entendre, par le biais d’observations sarcastiques et acides, que le refus d’Isaac de s’avouer son amant était une preuve, au mieux de couardise, au pis de racisme. Un tel manque de sensibilité le dérangeait. Après tout, lui-même avait clairement expliqué la nature de leur relation à ses amis proches, comme Lin l’avait fait de son côté. Or c’était de loin – de très loin – plus facile dans son cas à elle.

Lin était une artiste. Ses proches étaient les libertins, les mécènes et les pique-assiettes, les bohèmes et les parasites, les poètes, les pamphlétaires, et les branchés amateurs de drogues. Ces gens se délectaient du scandale et de l’outre. Dans les salons de thé et les bars des Champs-de-Salacus, les frasques de Liz – largement sous-entendues, jamais niées, jamais explicitées – faisaient l’objet de discussions et d’insinuations louches. Sa vie amoureuse représentait une transgression avant-gardiste, un événement artistique, comme la musique concrète la saison précédente, ou « L’art morve ! » l’année d’avant.

Eh oui, Isaac pouvait jouer ce jeu-là. Il était connu dans cet univers, chose qui remontait bien avant sa relation avec Lin. Tout de même. Il était le savant-proscrit, ce penseur mal considéré qui avait quitté un poste d’enseignant lucratif pour se consacrer à des expériences trop scabreuses et trop brillantes pour les esprits étroits qui dirigeaient l’université. Que lui importaient les conventions ? Il coucherait avec n’importe qui ou n’importe quoi, à sa guise, merde !

Tel était le portrait qu’il aimait présenter de lui-même aux Champs, où sa relation avec Lin était un secret de Polichinelle, où il se plaisait à vivre à visage plus ou moins découvert, où il avait coutume de lui passer le bras autour de la taille dans les bars pour lui murmurer des mots tendres tandis qu’elle aspirait son café sur une éponge. Telle était l’histoire qu’il racontait, qui était au moins vraie pour moitié.

Il avait bien quitté l’université dix ans auparavant. Mais seulement après avoir compris, à son grand dam, qu’il était un professeur exécrable.

Il avait contemplé les visages perplexes, écouté les grattements de plume frénétiques de ses étudiants, et pris conscience qu’avec son esprit voué à foncer, trébucher et se précipiter à tombeau ouvert dans la plus grande anarchie le long des couloirs de la théorie, il pouvait certes s’instruire, par à-coups, au petit bonheur la chance, mais pas transmettre cette compréhension qu’il goûtait tant. Il avait baissé la tête de honte et s’était enfui.

Formant en cela une deuxième entorse au mythe, son chef de département, le sémillant et répugnant Vermishank, n’était pas un épigone besogneux mais un biothaumaturge exceptionnel, qui avait mis son veto aux recherches d’Isaac moins à cause de leur manque d’orthodoxie que parce qu’elles ne menaient à rien. Isaac savait se montrer brillant, mais faisait preuve d’indiscipline. Vermishank avait joué avec lui comme avec une souris, l’incitant à supplier qu’on lui donne du travail en tant que chercheur indépendant, contre un salaire de misère, mais tout en lui consentant un accès limité aux laboratoires de l’université.

Et c’était cela, son travail, qui rendait Isaac circonspect avec Lin

Ces derniers temps, ses relations avec la fac avaient viré au précaire. Dix années de chapardages l’avaient équipé d’un excellent laboratoire privé ; son revenu provenait en grande partie de contrats douteux avec les citoyens les moins recommandables de Nouvelle-Crobuzon, dont les besoins scientifiques se renouvelaient avec une constance qui ne laissait pas de l’étonner.

Mais la recherche d’Isaac – inchangée dans ses objectifs au fil de toutes ces années – ne pouvait progresser dans le vide. Il devait publier. Débattre. Argumenter, assister à des symposiums – sous l’étiquette du fils rebelle, anticonformiste. Le statut de renégat présentait des avantages considérables.

Or, quand le monde académique se montrait vieux jeu, il ne faisait pas semblant. Les étudiants xénians n’étaient admis comme candidats au diplôme à Nouvelle-Crobuzon que depuis vingt ans. Pratiquer ouvertement les amours mixtes aurait été basculer presque aussitôt du statut reluisant de mauvais garçon, vers lequel il avait tendu avec assiduité, à celui de paria. Ce qu’il redoutait, ce n’était pas que les rédacteurs en chef des revues universitaires, patrons de symposiums et autres éditeurs ne découvrent la nature de ses relations avec Lin. C’était qu’on ne le voie pas s’efforcer de dissimuler ses amours. Tant qu’il faisait mine de vivre sous le manteau, ces gens ne le déclareraient pas infréquentable.

Toutes choses qui restaient sur l’estomac de Lin.

Tu nous caches afin de pouvoir publier des articles pour des gens que tu méprises, lui avait-elle signé une fois après une de leurs séances de jambes en l’air.

Lors de ses instants d’amertume, Isaac se demandait comment elle-même aurait réagi si le monde artistique avait menacé de l’ostraciser.

Ce matin-là, les deux amants parvinrent à tuer dans l’oeuf la dispute naissante à coups de plaisanteries, d’excuses, de compliments et de luxure. Tout en se débattant pour enfiler sa chemise, Isaac sourit à Lin, dont les appendices céphaliques ondulèrent avec volupté.

- Que vas-tu faire aujourd’hui ? s’enquit-il.

Je vais à Bercaille. J’ai besoin de baies-couleurs. Et ensuite, à une expo à La Criée… Ce soir, je travaille, ajouta-t-elle, mi-ironique, mi-menaçante.

- Alors j’imagine que je ne vais pas te voir avant un petit moment ?

Isaac sourit jusqu’aux dents. Lin secoua la tête. Il dénombra les jours sur ses doigts.

- Eh bien… Que dirais-tu de dîner ensemble au Coq et la pendule ? Hum… Fuidi, disons ? À vingt heures ?

Lin réfléchissait. Elle avait pris ses mains dans les siennes.

Superbe, signa-t-elle avec une timidité feinte. Elle laissait planer le doute à dessein quant à l’objet de ce qualificatif – le dîner ou Isaac ?

Ils empilèrent ustensiles et assiettes sales dans le seau d’eau froide posé dans un coin de la pièce. Tandis qu’en préalable à son départ, Lin rassemblait ses notes et ses esquisses, Isaac l’attira avec douceur contre lui, puis sur le lit. Il embrassa sa chaude peau cuivrée. Elle se retourna dans ses bras. Elle se redressa sur un coude, et, sous les yeux d’Isaac, le rubis sombre de sa chitine s’ouvrit lentement tandis que s’écartaient ses appendices céphaliques. Les deux moitiés de sa tête-carapace, aussi écartées qu’il était possible, frémissaient de façon manifeste. Sous l’ombre qu’elles projetaient, elle déploya ses belles ailes inutiles de scarabée.

Vers lesquelles, entièrement vulnérable, elle attira avec douceur les mains d’Isaac, en une invitation à caresser ses fragiles appendices, manifestation de confiance et d’amour sans pareille chez les Khépri.

L’air entre eux se chargea de tension. La verge d’Isaac se raidit.

Il souligna de ses doigts l’arborescence des veines des ailes de Lin. La lumière qui les traversait se réfractait en ombres nacrées au fil de leurs douces vibrations.

Il lui remonta la jupe de son autre main, fit glisser ses doigts jusqu’en haut de sa hanche. Elle écarta les jambes autour de ses doigts pour ensuite les enfermer, les prendre au piège. Il lui souffla des invites salaces et tendres.

Le soleil tourna au-dessus d’eux, projetant dans la pièce l’ombre mouvante, embarrassée, de la fenêtre et des nuages. Les deux amants ne remarquèrent pas la progression du jour.

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13:29 Écrit par Marc dans Miéville, China | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : fantasy, science-fiction, litterature britannique, china mieville, nouvelle-corbuzon | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 27 janvier 2009

L'étrange histoire de Benjamin Button (The Curious Case of Benjamin Button) - Francis Scott Fitzgerald - 1921

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En 1860 naît Benjamin Button, fils du bourgeois Roger Button. Tout s'est déroulé pour le mieux, et pourtant... lorsque l'heureux père arrive à la maternité il se rend compte que le nouveau-né est au fait un vieillard de 70 ans. Et pas d'erreur possible, il s'agît bien du fils Button. Une telle histoire est bien évidemment que difficilement tolérable pour les Button qui vont faire leur possible pour élever ce vieillard comme un petit garçon. Hélas les jouets n'intéressent guère Benjamin et s'amuser avec ses petits collègues de la maternelle est bien trop fatigant pour lui. Mais Roger Button ne veut rien entendre. Heureusement pour Benjamin son extraordinaire naissance est suivie par un phénomène tout aussi étrange: Benjamin commence à rajeunir, à rebours des autres et de la nature.  Il va voir ses parents se voûter, s'éteindre, sa jeune femme s'empâter et décliner tandis qu'il va retrouver peu à peu santé, vigueur, s'illustrer brillamment à la guerre, courir les fêtes et les mondanités pour au bout du voyage se retrouver bébé et finalement disparaître.

L'étrange histoire de Benjamin Button est nouvelle de l'écrivain américain Francis Scott Fitzgerald, publié originalement dans Colliers Magazin, avant de faire partie du recueil de nouvelles Tales of the Jazz Age, paru en 1922. La nouvelle raconte l'histoire de Benjamin Button, né vieillard et qui ne cesse de rajeunir à l'encontre de tous. Mais vivre sa vie à l'envers peut avoir des avantages et aussi des inconvénients. La nouvelle est certes fantastique sans que l'élément surnaturel ne soit à un quelconque moment expliqué ou même rendu crédible (comment un vieillard de 1m 75 peut-il sortir du ventre de sa mère, comment se fait-il qu'il est capable de parler à sa naissance, ...), le but n'étant évidemment pas là mais plutôt dans la métaphore de ce qui peut être le fait d'avoir une vie pas comme les autres. F. Scott Fitzgerald s'attaque beaucoup à l'entourage de Benjamin Button, d'abord le père, puis le fils, qui le méprisent et se voilent complètement la face par rapport à sa nature réelle, et, de par sa nature particulière, alors que sa naissance se fait dans le scandale et la honte, sa fin se fera dans l'indifférence.

La nouvelle sera adapté au cinéma en 2008 par le réalisateur David Fincher avec l'acteur Brad Pitt dans le rôle principal.

L'étrange histoire de Benjamin Button est une très belle et émouvante nouvelle de l'écrivain Francis Scott Fitzgerald.

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dimanche, 25 janvier 2009

Elise ou la vraie vie - Claire Etcherelli - 1967

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Surtout ne pas penser. Comme on dit "Surtout ne pas bouger" à un blessé aux membres brisés. Ne pas penser. Repousser les images, toujours les mêmes, celles d'hier, du temps qui ne reviendra plus. Ne pas penser. Ne pas reprendre les dernières phrases de la conversation, les mots que la séparation a rendus définitifs, se dire qu'il fait doux pour la saison, que les gens rentrent bien tard; s'éparpiller dans les détails, se pencher, s'intéresser au spectacle de la rue. Dehors, les passants marchent, se croisent , rentrent, partent. Il y a des ouvriers qui portent leur petit sac de casse croute vide roulé dans la main. Les bars doivent être pleins, c'est l'heure ou l'on s'y bouscule. Ce soir, il y aura des femmes qui seront heureuses sur une terre à la dérive, une île flottante, une chambre où l'on est deux. Quitter la vitre, descendre? Dans la rue, il y aurait surement une aventure pour moi. Les trottoirs sont pleins d'hommes avec leurs yeux chercheurs. Je n'aime pas les aventures. Je veux partir sur un bateau qui ne fera jamais escale. Embarquer, débarquer, cela n'est pas pour moi. Cette image d'un bateau, je l'ai prise à mon frère, Lucien. " Je te promets un vaisseau qui tracera au milieu de la mer une route où pas un autre n'osera le suivre." Il l'avait écrit pour Anna...

En France, entre 1954 et 1959. Elise, une jeune bordelaise, part sur invitation de son frère à Paris afin d'y mener la vraie vie. Elle y est emmenée à l'usine de montage de voitures où travaille son frère Lucien où elle est embauchée pour découvrir un nouveau monde, celui du travail à la chaîne et de son rythme inhumain qui transforme les ouvriers en machines. Elise aura du mal à se faire à cette nouvelle vie, est-ce donc là la "vraie" vie dont elle a rêvée? Et puis elle y rencontre Arezki, un ouvrier algérien dont elle tombe amoureuse. Mais, dans les années 1950 en France au moment de la Guerre d'Algérie, est-il possible d'aimer un arabe alors que les rafles et arrestations se succèdent tous les soirs ?

Elise ou la vraie vie
de l'écrivaine française Claire Etcherelli, dont c'est le premier roman, paraît en 1967, année où elle reçoit également le prix Femina avant d'être porté à l'écran en 1970 par Michel Drach. Le roman, fortement autobiographique, a donc été un vif succès populaire à l'époque qui, hélas, s'est fortement estompé depuis. Le roman vaut avant tout par la justesse de ses descriptions socioculturelles d'une époque difficile pour la France, en pleine guerre d'Algérie et face à la première vague d'immigrés et des problèmes auxquels ceux-ci sont confrontés dans la société française, un fond social qui n'existe plus aujourd'hui ou qui s'est en tout cas fortement modifié. Et l'intérêt du roman se trouve avant tout dans toute cette époque, peu reluisante dans l'histoire de France, qui y est décrite, une France sombre et triste, prise au piège dans des conflits coloniaux, polluée par ses usines et et enlaidie par ses immenses bidonvilles qui entourent les grandes villes comme Paris. On ressent toutefois aussi un auteur qui veut trop en faire, par rapport au racisme et aux valeurs sociales, et qui fait perdre un peu de crédibilité au roman qui apparaît de pus en plus éloigné de la réalité.

Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli, malgré qu'il ait un peu vieilli, reste un très beau et poignant roman sur la société française des années 1950.

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11:20 Écrit par Marc dans Etcherelli, Claire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature francaise, romans de societe, claire etcherelli | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 24 janvier 2009

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle - Etienne Liebig - 2006

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Le narrateur, dragueur invétéré et prédateur sexuel sans scrupules, n'a pour unique but dans la vie d'allonger à l'infini la liste de ses conquêtes féminines. Il pousse le vice au point de faire des conquêtes thématiques tel que c'est le cas ici où sur un cours trajet du pèlerinage de Compostelle, en partant de Vézelay en Bourgogne, il espère se faire le plus de catholiques possibles, mais aussi de tout type: les cathos de gauche, les cathos bourgeois (de droite donc), les intégristes et ce vaste fourre-tout des cathos gentils où l'on retrouve notamment les cathos de hasard. Un vaste programme donc pour le narrateur, qui appuyé sur son bâton de pèlerin, devra mettre en œuvre mille et une ruses afin d'arriver à son but.
Mais les voies vers le Seigneur sont parfois plus complexes qu'il n'y paraît, et le narrateur risque de s'y perdre et de se faire prendre irrémédiablement à son propre jeu.

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle de l'écrivain français Etienne Liebig, roman érotique et pornographique, est avant tout un roman caricatural plein d'humour et finalement doté de bien plus de sensibilité, et même de morale, qu'il n'y paraître au début. Dès les premières pages l'humour prend le dessus, on rit à toute page, le texte est jouissif, splendidement athée et très provocateur. Les aventures de ce pèlerin prédateur, prêt à n'importe quel mensonge ou subterfuge, même les plus gros et invraisemblables, sont irrésistibles de par leur humour et leur inventivité. Les scènes érotiques, malgré les règles du genre auquel ce roman appartient, ne sont finalement que secondaires, même si bien réussies, tout le poids étant mis sur la caricature. Au bout d'un moment le narrateur semble aller trop loin, et c'est pour l'auteur l'occasion de récupérer l'histoire pour porter critique, non lus à ces pauvres cathos, mais au narrateur lui-même, cet être sans cœur qui se fera prendre lui-même au dangereux jeu de l'amour. Le style d'écriture est vif et entraînant. L'auteur brille par son humour (lire notamment les appendices où l'on retrouve un beau glossaire sexuel de termes religieux), mais aussi par sa critique. De nombreux détails, religieux et autres, démontrent de plus une belle documentation. Ce roman érotique presque perfait souffre toutefois d'un certain essoufflement en seconde partie, certaines scènes étant un peu répétitives.

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle est un roman hilarant et furieusement libertaire.

Un roman à découvrir!

Que les bien-pensants s'en tiennent toutefois éloignés, certains éléments du récit pourraient les choquer !

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Extrait :

Il est midi, le car pour La Charité-sur-Loire part dans vingt minutes, je n'ai que le temps de redescen­dre vers le centre-ville. Je l'ai joué fine, je pense, et je ris sous cape en accélérant l'allure. Tôt ou tard, les femmes finiront par sortir de sous les pèlerines, si j'ose dire, et si ce n'est la blonde, ce sera la brune qui me tombera dans les bras. Sans compter l'épouse du principal, Béatrice, qui m'a l'air toute disposée à me délivrer les derniers sacrements.

Je parie que dans trois jours, quand je les retrou­verai, la chaleur, la fatigue et les dissensions internes auront eu raison du groupe. On ne traite pas le sexe faible ainsi, à lui faire marcher dix heures de rang en parlant de bondieuseries. Tôt ou tard, elles redevien­dront des êtres humains.

Le car est là, qui m'attend. Je m'installe confor­tablement et jette un dernier coup d'œil à la colline sacrée. La première partie de mon plan n'a pas trop mal marché mais je suis un peu déçu de ne pas avoir eu plus de choix. Il est vrai que ce n'est pas la saison idéale, les véritables pèlerins s'arrangeant pour arriver à Compostelle pour la fête de saint Jacques, le 25 juillet. Ils démarrent donc à partir de mai.

Tant pis. Ces trois-là feront l'affaire, bien obligé. Elles ne sont pas très jolies, mais j'ai senti en elles un vrai potentiel. Ceci étant, cathos intégristes ou cathos de gauche ? Je dirais plutôt de gauche, encore que je conçoive assez mal un proctologue de gauche. Mais enfin, la gauche chez les cathos n'est pas la même gauche qu'à l'Assemblée nationale : elle n'est ni traversée par les courants, ni minée par les ambitions, c'est une gauche engagée et généreuse façon Emmanuel Mounier revisité par Télérama. Et dire que tout ce petit monde est en train de se carapater sous la bruine pendant que je me prélasse en autocar !

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mercredi, 21 janvier 2009

Petit Bodiel et autres contes de la savane - Amadou Hampâté Bâ - 1977

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Il était une fois..., il y a très longtemps... quelque part au fin fond de l'Afrique, au pays des baobabs géants aux branches cuivrées, vivait une famille de lièvres, les Bodiel, dans laquelle grandit Petit Bodiel, un petit lièvre paresseux et gourmand qui qui ne pense qu'à dormir  et à regarder les femelles lièvres de baigner. Pourtant ce n'est pas d'ambition ou d'intelligence qu'il manque: en effet afin de devenir le roi de la savane, il demande à Dieu de lui accorder la ruse et ses pouvoirs miraculeux...

Petit Bodiel et autres contes de la savane est un très beau recueil de contes et de nouvelles de l'écrivain, poète et conteur malien Amadou Hampâté Bâ, plus connu pour son combat au sein de l'UNESCO dès 1960 en faveur du sauvetage des traditions orales africaines, au sujet desquelles il lança cette célèbre phrase : En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Le style est celui, inimitable et typique, des contes de l'Afrique centrale qui fait ici découvrir une multitude de contes et de légendes, qui ravira petits et grands, et représentent un véritable trésor verbal, pour Amadou Hampâté Bâ, une part de la mémoire de son pays. Le recueil commence par le conte peul Petit Bodiel, texte datant de 1977, aussi le plus long, et parfait représentant des textes qui vont suivre.

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Extrait : premier chapitre

Chapitre premier

Petit Bodiel (Conte peul)

Il y a très longtemps, dans le Sano, pays des baobabs géants aux troncs et branches cuivrés, vivait une famille de lièvres appelée Famille Bodiel1.

Papa et Maman Bodiel étaient de braves travailleurs. Ils peinaient sans relâche et sans murmure du matin au soir. Chaque fin de journée les voyait revenir chargés de vivres variés : pain de singe2, fruits de rônier, jujubes jaunes, fruits bien mûrs de la savane, autant de bonnes choses pour la subsistance de la famille.
Quant à Petit Bodiel, il était, hélas ! le modèle des mauvais petits. Jamais il ne voulut rien faire, sinon l'imbécile, dormir et redormir. Il ne sortait de sa couche qu'au moment où le soleil montait au zénith et lui plongeait dans le ventre les flèches aiguës de ses rayons ardents. Et quand il se levait ainsi malgré lui, c'était pour aller, en guise de bonjour, demander à sa mère de quoi garnir son estomac solide et malencontreusement toujours vide.

Petit Bodiel n'était pas aussi sot qu'il était paresseux. C'est pourquoi cette andouillette s'arrangeait chaque fois pour ne pas se rendre chez sa mère quand son père y était. Papa Bodiel, en effet, n'était ni commode ni complaisant. Il avait pour son fils, toujours occupé à des riens, plus de clystères de coups de pied3 que d'affectueuses tapes paternelles.

Petit Bodiel n'était pas simplement un « cul de plomb », quelqu'un qui ne fait jamais rien. En plus il était dégoûtant, et faisait constamment pipi dans sa couche. Mais, comme toutes les mamans de la terre, Maman Bodiel écoutait la voix profonde de ses entrailles et fermait les yeux sur les défauts de son fils gourmand et goinfre.

Elle cherchait entre terre et ciel des excuses pour sa ventrée vaurienne. Elle l'excusait de pisser dans sa couche et de ne jamais rien faire, sinon, de temps en temps, aller se tapir dans les touffes de vétiver4, cachette d'où il pouvait contempler les jouvencelles qui, toutes nues, s'abandonnaient aux joies de la baignade.

Tous les êtres ont un sort commun, celui de finir par mourir, et souvent sans y être préparés. Ce qui doit arriver à tout être allait arriver à Papa Bodiel. Règle sans exception !

Une nuit, très fatigué, il se coucha. Son âme, qui s'était échappée de son corps durant son sommeil pour converser avec la Nuit, fut enlevée par cette belle et mystérieuse femme, drapée d'un manteau noir serti d'étoiles.

Au matin l'aurore jaillit des ombres. Mais le visage de Papa Bodiel resta sombre. Ce père, grand travailleur, était mort. Paix à son âme laborieuse et honnête ! Il laissait une veuve sans ressources qui vaillent et un fils qui n'était savant qu'en anatomies de belles filles...

La Tradition est parfois injuste5. Elle s'en prend à la maman d'un vaurien, et non au vaurien lui-même. C'est ainsi que la maman de Petit Bodiel devint la risée de son village.

Dendi Bani Kono le Tantale, cousin germain de Bani Kono la Cigogne, revêtit ses beaux boubous blanc et noir. En quelques grandes enjambées facilitées par ses longues échasses, il se rendit chez Maman Bodiel. « Je viens, lui dit-il, te conseiller de sévir contre ton fils. Il y va de ta réputation. S'il ne se corrige pas, tu auras, par sa faute, des surprises désagréables avec tes voisins. Sache, ma chère amie, qu'un parent qui laisse son enfant dans le dos devenir une hache6 risque tôt ou tard de voir celle-ci lui tomber sur les talons et lui couper les tendons... »

Maman Bodiel n'apprécia nullement la mise en garde de Tantale. La mère n'est-elle pas toujours la première à découvrir les défauts de son enfant, et la dernière à les publier... ? « De quoi se mêle Tantale..., susurra le coeur de Maman Bodiel à son oreille maternelle. Il faut que Tante Araignée de la Mélancolie7 l'ait piqué cette nuit, pour qu'il s'agite si violemment à propos d'un cas qui ne regarde que ton fils et toi... »

Cependant, la voix de la raison pure intervint et murmura doucement à l'intelligence objective de Maman Bodiel :

« Par le Roi du Ciel, par la Reine des Terres, par le Prince des Océans ! Maman Bodiel, fais taire tes sentiments maternels et prête oreille aux conseils désintéressés d'un ami avisé et direct ! Quand bien même remplirais-tu les plus grands silos et greniers pour ton enfant vaurien, s'il ne change pas son état d'âme il n'en vaudra pas davantage. »

Maman Bodiel réfléchit longuement. Elle se dit :

« Une voix étrangère pourrait me tromper, mais celle qui vient de mon tréfonds ne saurait le faire. Je dois, je veux, il faut que je fasse taire mon coeur de mère et ferme mes oreilles maternelles ! »

Joignant pensée, parole et action, Maman Bodiel se précipita dans la chambrée de son fils. Elle se saisit du dormeur invétéré par l'une de ses pattes postérieures. Elle le traîna jusqu'au pied du baobab sacré, à la manière dont les fils d'Adam traînent les cadavres d'animaux en état de putréfaction avancée8.

Là, Maman Bodiel s'assit sur son arrière-train. Elle demanda impérativement à son fils d'en faire tout autant. Alors, face à face, les yeux maternels plongeant dans les yeux filiaux, Maman Bodiel dit :

« Petit Bodiel ! Tu n'es plus un bébé. Dans trois lunes, tu vas atteindre ta majorité. Tu seras désormais responsable de toi vis-à-vis de toi-même et vis-à-vis des autres.

« Quand Guéno l'Eternel9 te jeta dans l'océan de mon ventre par l'entremise du lance-pierre de ton père, je tressaillis de joie. Quand, sans danger, les os de mon bassin s'écartèrent pour te mettre au monde, j'exultai de plaisir. En te voyant grandir, mes espoirs s'élevèrent plus haut que le chaume des bambous géants.

« Je pensais que tu serais un roi de la brousse, que tu disputerais le commandement de la savane au couple habillé de couleur fauve... Je pensais que la touffe de ta queue aurait raison de la crinière du despote à la grosse tête, Grand Frère Lion Korodiara, qui ravage les troupeaux de zèbres, casse le cou des antilopes et s'abreuve du sang de la girafe dont il confond le long col avec son aiguière10.

« Mais non ! Voilà que tu ne fais et sembles ne vouloir faire toute ta vie que bâiller, dormir, te réveiller, manger, digérer, pisser et péter ! Tu sues et produis de tels bruits, avec une telle incontinence, que Donzelle Nyâlal l'Aigrette, bien que fille de “soyons charitables11”, m'a lancé l'autre jour cette apostrophe : “Eh, Maman Bodiel ! Ton fils n'a-t-il d'autre orifice que son anus ?” Après m'avoir ainsi insultée à travers toi, elle s'en est allée, laissant flotter au vent les plus minces de ses duvets pour mieux se moquer de moi.

« Ton père est mort. Ce qu'il avait de plus gros sur le coeur, c'était d'avoir mis au monde un vaurien qui ne vaut et ne va rien valoir.

« Ngirja le petit Phacochère est de ton âge, mais il sait déjà se servir de son groin et déterre à longueur de journée de quoi se nourrir.

« Diaraden le petit Lionceau est de ta classe. Il fait de véritables prouesses. Sa mère en est heureuse et son âme est en liesse.

« Dawangel-baadi, le petit singe Cynocéphale12, aboie à se faire passer pour un chien de roi. Il sait cueillir des fruits mûrs.

« Quant à toi, rien de rien ! Si tu ne changes pas – et je désespère que tu puisses changer un jour – je te maudirai face au soleil levant et face au soleil couchant ! Je te renierai un jour de pleine lune13 !

« Tu n'as été pour moi qu'une source d'inquiétudes quotidiennes. Cela ne saurait durer davantage ! J'ai décidé de me séparer de toi, comme on se sépare d'un tesson de canari brisé14. Tu iras vivre où tu voudras et comme tu voudras, mais tu n'empuantiras plus ma demeure !... »

Petit Bodiel, contrit on ne peut plus, demanda à sa mère un délai de quelques lunes pour se corriger.

« Et comment vas-tu faire pour te corriger ? Je voudrais bien le savoir pour en avoir le coeur net.

— Maman ! Je ne t'ai jamais dit que je me suis ménagé l'utile amitié de Yendou, le vieux fourmilier Oryctérope. Je lui ai régulièrement procuré des fourmis. C'est le seul travail que j'accomplis de mes mains. Je m'en vais demander à ce sorcier, mon vieil ami, de m'aider à me corriger. »

Petit Bodiel ramassa beaucoup de fourmis. Il alla les donner au Vieil Oryctérope et lui conta ce dont il était menacé par sa mère.

Quand l'Oryctérope eut fini d'avaler les fourmis, il dit :

« Cette pitance délicieuse vaut bien un talisman porte-bonheur ! Je m'en vais, mon petit ami, te tirer l'épine du pied. Je vais te munir d'un gris-gris merveilleux. Sèche tes larmes ! Fais-moi confiance ! D'ici à quelques semaines, ta mère sera satisfaite de toi.

« Guéno t'a donné une taille minuscule. Il faut, pour compenser, qu'il te rende plus malin. Je n'irai pas jusqu'à te donner le conseil d'être malhonnête, mais puisque tu es faible, tu dois être astucieux...

« Jusqu'ici, Petit Bodiel, à part le ramasseur de fourmis que tu as été pour moi, tu ne fus guère héros qu'à regarder croupes fermes et seins arrondis des baigneuses. Il faut de la femme, certes, mais non au point que ton sexe prenne constamment la place de ton cerveau ! Sinon, le feu de l'amour débridé dévorera le chaume de ta respectabilité, et tu risques d'être soit humilié, soit malheureux.

« Andi Yari le Sage15 a dit : “Pour l'homme, la femme est un puits sans fond... Pour la femme, l'homme est un fût qui se perd dans la nue... Jamais ils ne peuvent parvenir à la limite l'un de l'autre. Ils sont telles deux énigmes qui se regardent, se parlent et se complètent, sans cesser de se contester. Ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre, mais ne peuvent vivre ensemble sans heurts ni éclats. Avec la femme rien ne marche, mais sans la femme, tout serait foutu !”

« Mais finissons-en avec cette question des hommes et des femmes, et examinons comment chasser de ton corps la paresse qui y a élu domicile. »

Yendou le Vieil Oryctérope était un éminent géomancien. Peut-on être grand magicien et ne pas savoir manipuler les 96 esprits qui habitent les 16 demeures où sont scellés les secrets d'hier, d'aujourd'hui et de demain ? C'est impensable.

Pour le vieux fourmilier, il s'agissait de savoir si les affaires de Petit Bodiel allaient prospérer et si tout se terminerait bien. Il dressa un thème selon la géomancie enseignée par le maître Tchien-Mansa, puis il interpréta les points qui occupaient les maisons une, deux et sept. Tout y était masculin, donc positif et favorable.

Yendou confectionna alors un merveilleux gris-gris. Il l'offrit à Petit Bodiel en présence de l'effraie, cousine du hibou, qui servit de témoin sacramentel.

« Prends ceci, dit-il à Petit Bodiel, et porte-le suspendu à ton cou. Chaque fois que tu éprouveras le besoin de réfléchir, de secourir ou d'être secouru, serre-le entre tes incisives et formule tes voeux. Ils seront exaucés en un battement de paupières. »

Armé de son gris-gris-fait-tout, Petit Bodiel s'en retourna auprès de sa mère.

Il entra dans sa chambrée personnelle. Il prit son gris-gris entre ses incisives, le serra et dit : « Ô Allawalam bâ lôbbo, Bon papa Bon Dieu16 ! Fais que je ne pisse plus dans ma couche ! Rends mon anus aphone et que l'on n'entende plus sa voix enrouée qui pue et me fait honte !

« Fais que je devienne un vaillant Petit Bodiel et que je fasse le bonheur de ma mère, au point que feu mon père s'en trémoussera de plaisir dans sa tombe et qu'il y rira de joie à en emplir sa bouche de la poussière de sa sépulture ! Amen ! »

Et Petit Bodiel passa la première nuit de sa vie durant laquelle il ne ronfla ni ne pissa... Miracle ! Sa mère eut beau tendre l'oreille, elle ne perçut rien d'insolite, rien de nauséabond. Pas de rot, pas de pet, pas de hoquet... pas de grincement de dents s'entrechoquant... pas de respiration stridente ni cornante... Aucune des flatuosités qui chahutaient toutes les nuits dans le ventre et l'appareil respiratoire de Petit Bodiel ne s'y bringuebala cette nuit-là. Ce fut la nuit où les organes de Petit Bodiel, peut-être fatigués, semblèrent hiberner pour la première fois...

Petit Bodiel aurait-il vraiment changé ?

Il faut avoir un esprit rétrograde et inconvenant pour douter des pouvoirs d'un gris-gris confectionné selon le modèle sacré dont le prototype est gardé par Allawalam dans la salle spéciale des « Caissettes à Transformation17 ». N'est-ce pas dans cette salle que s'opère le miracle du fil enroulé en hélice18 ? Celui qui réussirait à jeter un regard par le hublot discret que seuls les appelés peuvent découvrir verrait 56 graines de fonio se changer en 32 germens de riz19... Miracle de la vie et de la métamorphose des êtres !

Petit Bodiel, à la plus grande joie de sa maman, n'attendit pas que les flèches ardentes du soleil viennent le réveiller. Dès que le muezzin de la gent ailée, Alfa le Coq, eut farfouillé dans ses vêtements composés d'un camail, de deux couvertures claires, de remiges et de lancettes20, et signalé, par des cris soulignés d'applaudissements d'ailes, l'apparition de l'aurore, Petit Bodiel s'était levé promptement. Il était déjà bien debout sur ses quatre pattes. Sa mère le trouva en train de faire du feu pour le petit déjeuner !

Il ne fallait pas plus de preuves, pour convaincre celle qui ne demandait qu'à l'être, que le changement survenu en son fils était radical.

De joie, Maman Bodiel se précipita sur son fils et, malgré son poids, le souleva comme un fétu de paille. Elle le porta dans son dos, tout comme lorsqu'il était bébé Bodiel. Mais lorsqu'elle sentit, quelques instants après, les joints de sa colonne vertébrale se desserrer, vite elle déposa son fardeau à terre en le couvrant de baisers.

Maman Bodiel était heureuse, à la manière de toute maman découvrant son fils dans les meilleures conditions d'âme et d'esprit.

Quand le soleil eut atteint le sommet des crânes, Petit Bodiel se dit : « C'est l'heure où tous les diables et génies regagnent leur cité à l'ombre des arbres. Je vais en profiter pour les surprendre et accomplir ce que mon vieil ami Yendou l'Oryctérope m'a recommandé. »

Petit Bodiel se rendit à proximité de l'ombre du Grand Tamarinier bossu. C'était un arbre plus vieux que Nabi Moussa (le Prophète Moïse)21 de 33 ans, 33 mois, 33 jours et 33 clignements d'oeil. Là, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il dit :

« Papa Bon Dieu Allawalam ! Déchire le voile d'entre moi et le monde des génies et des diables22 ! Que mes yeux les perçoivent ! Que mes oreilles les entendent ! Mais que les diables restent sourds et qu'ils demeurent aveugles ! Que moi je garde mon secret, tout en pénétrant le leur ! »

A l'instant même, le voile qui masquait les diables à la vue des non-diables tomba. Petit Bodiel vit Tchangol Tchardi, une rivière en argent fondu, sourdre du tronc du tamarinier et aller se perdre dans les entrailles de la terre. Il vit Lamdjinni23, le Roi des diables et des génies, se baigner dans cette rivière. Il avait un corps humain surmonté d'une tête de chat huppé. Sa tête était munie de deux cornes, et son torse doté d'une poitrine de femme. Son postérieur était muni d'une queue de lion. Il était nu, sans sexe. Sa peau était couleur d'indigo.

De sa bouche et des dix doigts de ses mains sortaient des flammes qui éclairaient comme le soleil en plein midi d'été. Chacun des mouvements de son corps était détonateur d'un cataclysme : tantôt c'était du tonnerre, tantôt un tremblement de terre, tantôt une éruption volcanique, une inondation ou des tourbillons de vent. Autant de phénomènes propres à désoler la terre, à y semer la famine, la maladie et la mort.

Sur les conseils de Yendou le Vieil Oryctérope, Petit Bodiel devait s'arranger pour surprendre Lamdjinni, Roi et « Maître du couteau24 » des diables, en train de se baigner dans la rivière d'argent. Si cette chance lui était donnée, il devait en profiter pour tremper son gris-gris dans le fleuve avant que le Roi eût fini de se laver. Ce qu'il fit...

Ainsi trempé, aucun sortilège sur terre ne pourrait plus anéantir la puissance du gris-gris. Petit Bodiel savait dès lors qu'il pourrait, sans danger, demander n'importe quoi à n'importe qui, y compris Allawalam lui-même...

Dans la cité des diables – car c'était ni plus ni moins ce que Petit Bodiel avait découvert –, il vit des génies de toutes espèces et de toutes formes. Certains avaient l'aspect de paisibles vieillards à visage humain ; mais il en était d'autres dont le corps était celui d'un âne surmonté d'une tête de lion, ou d'un bélier avec une tête d'autruche, ou encore d'une poule avec une tête de grenouille... En un mot, c'était le royaume de l'hybridité extravagante, résultat d'accouplements qui se faisaient au petit bonheur et à qui mieux mieux entre animaux, oiseaux, poissons et hommes...

Une telle promiscuité ne pouvait pas ne pas provoquer le courroux d'Allawalam, qui a créé les règnes afin que les mâles de chaque espèce aillent avec les femelles de même nature, et non pour que des humains aillent avec des animaux, ou des génies avec des grenouilles !

Après sa visite de la cité des diables, Petit Bodiel se dit : « Il faut que mon cerveau travaille pour rattraper le temps considérable que j'ai perdu, à faire et à refaire ce dont je vous épargne le rappel, par égard pour vos oreilles et vos narines ! »

Son gris-gris entre les dents, Petit Bodiel commanda à son cerveau, à son coeur et à ses entrailles de travailler. Ils travaillèrent tous, dur et bien.

Le résultat fut qu'ils suggérèrent à Petit Bodiel d'aller voir Allawalam lui-même pour lui demander des aptitudes à la ruse, afin de pouvoir faire comme au royaume des fils d'Adam, où les plus rusés deviennent rois, exploitent les autres et les asservissent.

Petit Bodiel vint mettre sa mère au courant de son projet.

Maman Bodiel en fut émue jusque dans sa moelle épinière. Elle fut prise d'un frisson dû à la peur et à l'étonnement, mais aussi et surtout à l'orgueil maternel réveillé par l'idée du grand exploit qu'allait accomplir son fils – tant il est vrai que toute maman dont le fils s'apprête à réaliser des prodiges et à devenir le grand coq du village s'enorgueillirait sans même le vouloir...

Aussi Maman Bodiel, bien que son petit lui eût expressément recommandé de tenir son voyage secret, ne sut-elle tenir ses lèvres closes... Elle se rendit chez Nagara-Ara la Vieille Anesse, et lui dit entre deux sourires :

« Ô ma chère amie ! Peux-tu m'avancer quelques mesures de mil ?

— Pour quoi faire, Maman Bodiel ? demanda Nagara-Ara la Vieille Anesse.

— Un mien parent très proche va entreprendre un long voyage. Il lui faudrait une bonne quantité de couscous pour la route.

— Qui est-ce ? Et où va-t-il ? demanda Nagara-Ara, devenue subitement curieuse et fouinarde.

— Je ne puis te le dire, ce n'est point mon secret...

— Tu crois que je suis une bavarde ? Apprends, mon amie, que je suis une Yanaandé, une tombe, quant aux confidences que l'on me fait. Je sais que celui qui divulgue facilement les secrets qu'on lui confie risque de voir la malédiction lui dilater les artères et une tumeur maligne lui obstruer la circulation du sang. C'est la mort... »

Maman Bodiel fit semblant d'être rassurée. Elle dit à Nagara-Ara :

« De peur que les vents n'emportent et ne sèment partout ce que je m'en vais te confier, prête-moi l'oreille de ton coeur. »

Nagara-Ara tendit sa grande oreille gauche. Maman Bodiel dit alors, à voix très basse :

« Mon fils va se rendre chez Papa Bon Dieu Allawallam ! »

A peine Maman Bodiel eut-elle quitté Nagara-Ara que celle-ci s'en fut trouver Gôlowo-pôli le Perroquet, crieur public des oiseaux. Elle l'informa, comme nouvelle du jour, du prochain voyage de Petit Bodiel chez Allawalam ; mais elle lui recommanda de garder pour lui ce secret, car c'était un « secret de tombe sacrée », un secret que l'on ne doit jamais violer.

Perroquet monta très haut dans les branches. Il oublia que la nouvelle du voyage de Petit Bodiel lui était donnée à titre strictement confidentiel et personnel, donc à ne pas propager. Au lieu de l'avaler, il la garda dans sa bouche.

Gôlowo-pôli le Perroquet était le nouvelliste de la jungle. Il voulut informer son public des événements portés à la connaissance de son intelligence. Habituellement, les nouvelles lui pénétraient par les oreilles et allaient s'emmagasiner dans une cavité de son coeur, d'où, comme dans la digestion de certains mammifères ruminants, elles remontaient ensuite pour se répandre au-dehors en passant par sa bouche.

Malencontreusement, cette fois-ci la nouvelle du voyage de Petit Bodiel emplissait encore la bouche de Perroquet, par où elle était entrée en tant que secret de tombe sacrée. Quand les nouvelles à publier voulurent sortir par cette issue, elles bousculèrent celle qui obstruait leur passage. Ainsi la nouvelle du voyage de Petit Bodiel, que Perroquet devait garder au fin fond de son coeur, tomba-t-elle au-dehors comme tomberait un oeuf pondu entre terre et ciel par une femelle surprise et étourdie par la douleur !

La nouvelle se répandit partout, si bien qu'avant midi il n'y avait plus, dans le bosquet, un seul être vivant qui ne connût le projet téméraire de Petit Bodiel. Certains ne se gênaient pas pour ricaner. « Evidemment, disaient-ils, quand celui qui jamais ne sort, sort, ce ne peut être que pour rendre visite à Allawalam lui-même, ou à Inna-Bone, Mère de la calamité ! Petit Bodiel croit-il que la demeure d'Allawalam est à dix coudées, neuf phalanges, deux phalangines et une phalangette de chez sa maman ? Sa surprise risque d'être vertigineuse !... »

Par cette rumeur, Maman Bodiel découvrit avec une surprise désagréable que Nagara-Ara avait parlé. Elle se rendit chez l'indiscrète Vieille Anesse et lui adressa de véhéments reproches. Pour toute réponse, Nagara-Ara se mit à braire bruyamment et à ruer de toute la force de ses pattes postérieures. Maman Bodiel fut obligée de se garer pour éviter les coups distribués en l'air et dans sa direction. Alors elle entendit la ganache, mâchoires ouvertes, lèvres retroussées, dents à nu, oreilles collées, lui dire : « Si ton secret pouvait rester enfermé dans un coeur, pourquoi l'as-tu sorti du tien ? Ô Maman Bodiel, apprends que les confidences ont le naturel d'une épouse volage ! Elles sont constamment en abandon de domicile conjugal, parce qu'elles n'aiment pas la monotonie, fût-elle luxueuse et agréable. »

De retour chez elle, Maman Bodiel ne savait plus comment regarder son fils. Les rôles étaient renversés...

Mais, « oeil soigné pour oeil soigné », Petit Bodiel, au lieu de se vexer et de gronder sa mère, consola celle qui l'avait tant consolé. Il lui dit d'une voix douce :

« Ton indiscrétion, si c'en était une, va me servir énormément. Elle va constituer une grande propagande en ma faveur. Même si je l'avais demandée, je n'aurais jamais obtenu une telle propagande de la part de nos concitoyens.

« Ici-bas, ma mère, il faut tirer leçon et profit de toutes les situations. C'est le meilleur remède contre dépression et prostration, qu'elles soient dues à une cause morale ou physique. Savoir souffrir guérit sa souffrance, même aiguë.

« Maintenant que l'on connaît mon intention, tous les yeux, y compris ceux des jouvencelles que j'aime et des jouvenceaux qui me haïssent, vont se tourner vers moi comme vers une cible parce que j'ai un objectif élevé. Je serai désormais tel le croissant d'une nouvelle lune, et n'en serai que fort flatté. Mais je voudrais briller davantage encore. Il faut que je réussisse, que le monde parle de moi et en bien, pour effacer tout le mal qu'il a dit de moi depuis tant d'hivernages qui ont lessivé bien des lunes25... »

Son sac de couscous et sa gourde d'eau en calebassier battant en bandoulière sur ses deux flancs, Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents. Il fit travailler son cerveau. Son noble viscère travailla et lui dit :

« Ramasse trois paniers de sauterelles bien grasses, et porte-les à Kîkala Doutai le Vieux Vautour. Il niche dans les branches du caïlcédrat planté au milieu du Lac vert.

— Où est le Lac vert ?

— Va fouiller dans l'éboulis buissonneux, non loin de la Mare aux Caïmans que tu connais. Tu y trouveras Bawel le Cigogneau, que Chat Sauvage a blessé. Celui-ci l'aurait dévoré si Cobra n'était survenu à temps pour piquer et tuer Chat Sauvage.

« Recueille Bawel le Cigogneau, et soigne-le. Quand sa mère Bawal la Cigogne, qui le cherche partout en claquant du bec, sera à portée de ta voix, hèle-la et rends-lui son petit. En récompense de ton sauvetage, Bawal la Cigogne, qui est un grand géographe et une infatigable exploratrice des continents, te conduira au Lac vert. Des terres et des mers, sauf celles qui n'existent pas, Bawal la Cigogne connaît tout, et tout connaît Bawal la Cigogne. »

Bawel le Cigogneau fut retrouvé et soigné par Petit Bodiel. Quand Bawal la Cigogne récupéra son rejeton, c'est de gaieté de coeur qu'elle conduisit Petit Bodiel au Lac vert, en témoignage de sa reconnaissance.

*

Ce lac était une merveille d'Allawalam ! Ses eaux, vertes le matin et blanches à midi, étaient jaune d'or le soir. Au centre du lac se trouvait un îlot aussi circulaire qu'un rond de paille de laitière peule. Il était tapissé d'un sable aussi fin que de la farine tamisée et de couleur brune à reflets dorés.

Au milieu de l'îlot s'élevait un immense caïlcédrat dont la cime semblait gauler les étoiles. Dans le houppier de ce caïlcédrat nichait Kîkala Doutai le Vieux Vautour...

Guiré le Rat palmiste, qui montait la garde, fut le premier à apercevoir Petit Bodiel. Il grimpa vite prévenir Kîkala Doutai de la visite qu'il allait recevoir. Vieux Vautour fit semblant de dormir, et il ne répondit point quand Petit Bodiel lui adressa le salut d'usage que tout nouvel arrivant doit au domicilié.

Petit Bodiel déchargea ses paniers pleins de sauterelles grasses, que Koumba-Kooba le Gnou, premier-né des antilopes du « pays de la droite26 », avait transportés gracieusement pour lui.

Pour remercier Koumba-Kooba du service rendu, Petit Bodiel prit son gris-gris entre ses dents, puis il demanda à Allawalam de grossir la tête du Gnou et d'y faire pousser deux cornes en croissant de lune. Il demanda aussi que son garrot fût rehaussé. Le tout fut accompli à l'instant même ! Grosse tête, cornes recourbées, garrot rehaussé, il n'en fallait pas plus pour donner à Koumba-Kooba une prestance de prince, dont il avait besoin pour être élu Roi des ruminants à poil ras !

Koumba-Kooba le Gnou s'en retourna, laissant Petit Bodiel, à côté de ses paniers pleins de sauterelles, prêt à attendre le bon plaisir de Vieux Vautour à la tête chauve et au col dénudé de toute plume.

Petit Bodiel attendit toute la journée et une partie de la nuit. Il n'avait pas somnolé le jour, il ne sommeilla pas la nuit.

Quelques instants avant que l'aurore n'incendiât l'orient, Vieux Vautour appela tout doucement : « Petit Bodiel ! Petit Bodiel ! », comme s'il semblait avoir peur de réveiller les feuilles assoupies du grand arbre.

Petit Bodiel répondit : « Me voilà, Grand-Père, prêt à exécuter toutes tes volontés, comme un esclave soumis et heureux de sa servitude ! »

A ce moment, Djeri-tchewngou le Serval, cousin de Chat Sauvage, miaula... Kîkala le Vieux Vautour garda un moment le silence. Puis il dit :

« Pauvre chat ! Il est si fier de sa robe de fourrure blanche sertie de noir que, chaque nuit, il va au rendez-vous avec la Lune. Et lorsqu'il lui arrive de se disputer avec cette amante, il se met en travers de sa route et intercepte son éclat. Il suce la lumière de la lune comme le vampire suce le sang d'un animal. La Lune s'attriste, brunit et disparaît derrière un voile sombre que lui prête le firmament27.

« La Terre est plongée dans l'obscurité. Les fils d'Adam prennent grande peur, car ils la considèrent comme un signe de la fin du monde. On dit alors que “le chat s'est saisi de la Lune”. Hommes, femmes et enfants sortent dans les rues, habillés de haillons ou d'une manière baroque : culottes à la place des boubous, hommes habillés en femmes, femmes habillées en hommes, et ainsi de suite... Ils tapent sur tout ce qui peut créer un vacarme d'enfer en activité. Quelques vieilles femmes pilent de l'eau dans un mortier... Tout cela afin de prouver à Allawalam que les hommes sont devenus imbéciles, qu'il devrait avoir pour eux de la compassion et prolonger les jours de leur habitat, la Planète Terre, en obligeant le méchant chat à lâcher prise. »

Mais laissons Djeri-tchewngou le Serval aller à son rendez-vous, et prêtons l'oreille à la conversation de Petit Bodiel avec Kîkala Doutal le Vieux Vautour...

« Que me veux-tu, Petit Bodiel ?

— Le plus grand bien, Grand-Père. La preuve en est que je t'apporte trois paniers de sauterelles bien grasses pour ton déjeuner et ton dîner.

— Comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour capturer tant de sauterelles munies d'ailes solides ?

— J'ai emprunté pour une semaine le grand filet à menus poissons de l'Aigle pêcheur, roi des Lacs noirs. Je l'étendis comme il faut sur le passage d'un grand vol de Tenké, ces criquets-sauterelles qui se font appeler “pèlerins” alors qu'ils ne vont jamais aux lieux saints. Quand leur Reine ordonna à ses colonnes d'aller piller les récoltes, elles foncèrent tête baissée parce qu'elles allaient contre le soleil. Aveuglées par les rayons, elles ne virent pas le filet blanc qui les attendait, ouvert comme une caverne. Les Tenké s'engouffrèrent dans la panse du filet en se cognant les uns contre les autres. Sous le coup de leur entrechoc, ils y restèrent engourdis et pantelants. Mon filet rempli, je n'eus qu'à joindre les bords et charger ma proie que je viens t'offrir comme étrennes de nouvel an.

— Merci, Petit Bodiel, de m'avoir apporté une couvée considérable de ces dévastateurs nuisibles ! Que dois-je faire en échange pour toi ?

— Rien de particulier, Grand-Père, sinon me bénir pour que l'année qui va naître soit pour moi le point de départ d'une ère de prospérité et d'heureux longs voyages.

— A part cela, qu'est-ce qui pourrait te faire plaisir, Petit Bodiel ?

— Je n'ose me prononcer... Je me rends compte, par avance, de l'extravagance de mon désir...

— Courage, Petit Bodiel ! Il faut oser, car l'audace est souvent un gage de succès sur cette terre où la filouterie est chose courante.

— Puisque tu m'encourages, je n'aurai plus d'inquiétudes de conscience. Ta grande délicatesse vient d'alléger mon coeur des douze grains qui lui pesaient dessus. Grand-Père, j'ai décidé de rendre une visite respectueuse à Allawalam. Mais il me faut ton concours. Toi seul pourras me porter sur tes puissantes ailes de la Terre au Ciel où réside Allawalam le Magnanime. »

Kîkala Doutal le Vieux Vautour, qui tenait alors, pressée dans son bec, une sauterelle enceinte dont quelques oeufs sortaient par l'orifice postérieur, ouvrit son bec et laissa tomber sa bouchée. Il regarda Petit Bodiel avec un visage convulsé. Il s'exclama en haaladouté, le plus pur langage des rapaces les plus âpres à poursuivre leur proie :

« Petit, Petit Bodiel ! Qu'as-tu bu de si enivrant pour vouloir aller chez Allawalam ?

— J'ai bu de la vigueur. Elle me fut versée par un esprit serviteur de Yendou le Vieil Oryctérope. Depuis, je me sens aussi fougueux qu'un pur-sang de la race chevaline de couleur bai brun. Il faut que je monte chez Allawalam ! »

La colère enfla Vieux Vautour :

« Tu mériterais, Petit Bodiel, qu'on introduise dans ton orifice occidental28, pour te châtier, un bois cylindrique perforant ! »

Voyant où il voulait en venir, Petit Bodiel serra vite son gris-gris entre les dents et dit tout bas : « Il faut que Kîkala obéisse comme un enfant ! » Et tout haut :

« Mon bon vieux chauve, obéis, sinon ton caïlcédrat deviendra un bûcher et tu y rôtiras. »

Kîkala le Vieux Vautour se sentit comme pris de vertige. Une chaleur étouffante lui monta à la tête. Il s'écria :

« Desserre tes dents, Petit Bodiel ! Rengaine ton gris-gris ! Je suis d'accord, d'accord ! Je vois que ta mère, pour te mettre au monde, a été saillie par un diable au lieu d'un Bodiel mâle de garenne ! »

Une fois délivré des sortilèges du gris-gris, Kîkala promit de transporter Petit Bodiel. Il pencha la tête, une fois à droite une fois à gauche, en regardant de bas en haut. C'était sa façon astronomique de mesurer la distance qui sépare la terre du ciel.

Petit Bodiel, sentant le Vieux Vautour à sa merci, devint plus arrogant. Il lui cria sans ménagement :

« Allons, vieux chauve ! Sors ce que tu as en tête, et surtout garde-toi de dire ce qui serait contraire à mon attente ! »

Méprisant, Kîkala répliqua :

« Je peux te faire avaler la mort d'une gorgée. Je ne le ferai point par respect pour le pacte qui me lie à tous les esprits serviteurs du gris-gris que tu tiens de mon commensal en initiation, notre supérieur Yendou l'Oryctérope.

— Au nom de ce gris-gris, je te conjure, Kîkala Doutai, de me dire le fond de ta pensée.

— Eh bien, Petit Bodiel, je ne puis te véhiculer que jusqu'au premier étage du ciel. Mon atmosphère s'arrête là.

— Mène-moi à cet endroit du ciel, nous serons quittes. »

Vieux Vautour vint s'aplatir aux pieds de Petit Bodiel, tout comme une cane en chaleur qui sollicite les faveurs de son mâle. Il dit :

« Monte, car je ne suis plus qu'une monture docile vouée à tes services.

— Excuse ma rudesse impolie, dit Petit Bodiel, car je suis né malheureux. Mon enfance et ma jeunesse pesèrent d'un poids lourd. La fureur avec laquelle les gens médisaient de moi ont rendu ma mère moribonde. Et moi, le plus malheureux des enfants, je suis un aigri. »

Vieux Vautour pardonna. Et il s'envola dans les airs. Il pénétra dans la plaine dite « Ecorces de nuages ». Il y évolua avec l'aisance et l'adresse d'un voilier bien piloté. Il émergea des filaments de particules d'eau solidifiées entre terre et ciel, sans entrechats ni chavirements.

Il pénétra alors dans la plaine des « Pures Voiles blanchâtres ». Petit Bodiel put contempler une multitude de Mares de lumière, pareilles aux grands carrés blancs dont se drapent les femmes sages et les filles innocentes aux pays pieux du soleil levant.

Kîkala le Vieux Vautour franchit ce lieu avec une grande rapidité. Il ne donna pas à Petit Bodiel le temps de bien étudier la raison de tant de nimbes fluides.

Dans la plaine dite « Plaine de moutons », les flocons de nuages faisaient des rides qui rendaient le vol difficile et cahoteux.
Ainsi nos deux voyageurs, le chevauché et le chevauchant, traversèrent-ils à la suite douze plaines de nuages variés et autant de dépressions célestes.

Brusquement, Kîkala Doutal le Vieux Vautour n'avança plus que péniblement. Il battait de l'aile... il allait tomber... Catastrophe !

Petit Bodiel prit son gris-gris sauveur entre les dents. Il invoqua les forces. Aussitôt un gros « Paquet de fumée » s'éleva on ne sait d'où. Il monta vers les tombants. Il les enveloppa. Mais hélas, si le gros Paquet de fumée fut un filet solide pour retenir Petit Bodiel, ce ne fut qu'un panier percé pour Kîkala le Vieux Vautour ! Le vieil oiseau continua sa chute verticale vers la terre. Seul Allawalam pourrait dire s'il s'y est rompu en pièces détachées ou s'il s'y est posé en pièces soudées et en douceur.

Le tort de Vieux Vautour fut d'avoir dépassé le premier étage céleste. Et pourtant, il ne l'avait fait que de la longueur de la phalangette d'un bébé guenon d'un jour. Cela avait suffi pour qu'il fût éjecté par les forces gardiennes des limites.

Nul ne peut impunément se permettre d'aller d'un ciel à l'autre sans y être appelé et guidé par une force cicérone, une force qui vous dirige.

La fumée monta, monta sans s'arrêter jusqu'à la calotte du deuxième étage céleste. Subitement, elle se mit à se dissoudre. Elle aussi, sans faire attention, avait pénétré dans la sphère du troisième étage de la longueur d'une phalangette du petit doigt d'un bébé guenon d'un jour. Que les êtres peuvent être distraits !...

Ce que voyant, Petit Bodiel se mit à mordre rageusement dans son gris-gris. Aussitôt une grande lumière déchira la nue. Elle se déversa vers Petit Bodiel. Heureusement pour lui, celui-ci n'avait plus une goutte de peur ni d'inquiétude. Il n'en avait ni dans le cerveau ni dans les veines. Aussi sauta-t-il promptement dans le faisceau de lueurs que le flux de lumière venait de former et de disposer si providentiellement à portée de son saut.

Petit Bodiel se trouva à califourchon sur un rayon blanc en forme de comète, muni d'une queue aux couleurs de l'arc-en-ciel. Bien assis dans la lumière ascendante, il se mit à chanter :

L'imprudence de Vieux Vautour
allait me coûter la vie,
elle allait me précipiter dans l'abîme.
C'est Vautour qui y tomba.
Il y tomba seul, la tête en avant.
Son corps transperça les flots des ténèbres.
Est-il parmi les vivants ? Parmi les trépassés ?
Allawalam est le plus savant...
Quant à moi j'ai crié,
la fumée est venue à mon secours.
Je l'ai chevauchée.
Elle fit le cerf-volant.
Mon poids ne brisa pas sa carcasse légère.
Mais la fumée elle aussi dépassa
les limites de sa sphère.
Ce qui arriva au Vautour point ne l'épargna.
Elle fondit comme neige.
Plus que de la neige,
elle fondit comme un mirage.
Mon âme, qui vivait de maux sur la terre,
vivra désormais de lumière dans les cieux !

Au mot « lumière », Petit Bodiel se trouva déposé devant une entrée lumineuse. Sa voûte en archivolte était ornée de sept bandeaux peints en couleurs variées.

La lumière qui avait véhiculé Petit Bodiel s'évanouit devant les lumières multicolores de l'entrée du troisième étage du ciel. Là est le foyer de la Puissance sans bornes d'Allawalam l'Inaccessible...

D'instinct, Petit Bodiel frappa trois coups à ce qui semblait être un battant de porte. Un petit coup pour les minéraux, un coup moyen pour les végétaux et un grand coup pour les animaux.

« Qui va là ? » s'écria une voix.

Sans tonner, elle faisait tout de même si peur que le plus brave en aurait eu froid dans les os. Mais Petit Bodiel n'eut pas peur. Il répondit d'une voix claire et posée :

« Je suis un être minuscule de la petite terre égarée dans l'espace comme une chèvre perdue dans un désert de dunes mouvantes. J'appartiens à la race des terrassiers oreillards, de la tribu des lièvres rongeurs. Comme mon père et ma mère, j'ai pour nom de famille Bodiel. Nous n'avons pas de prénom. Mon sobriquet est Koumba Keleeté, “Koumba le Rusé”.

— Qui cherches-tu ? interrogea la voix.

— Je viens rendre une visite respectueuse à Allawalam. Je viens lui présenter une revendication de bon aloi.

— Quelle est ta doléance ?

— Es-tu Allawalam ?

— Une question n'est pas la réponse à une question, mais une complication du dialogue, dont elle détourne le cours droit en méandre. »

Petit Bodiel répondit :

« Mon père est mort. Ma mère est sans ressources et sans forces. L'âge pèse sur ses membres au point de les faire trembler. La mort a pris ma mère en filature. Elle n'aura de cesse que le jour où elle la fera trépasser. Je viens demander de la ruse à Allawalam, afin de venir en aide à ma mère avant son trépas.

« Maintenant que j'ai répondu à ta question, belle et grave voix, dis-moi si je suis à la bonne adresse, chez Allawalam ? Ma mère m'a dit que c'est lui qui m'a créé et fait de moi un dégoûtant petit pisseur dans sa couche.

« C'est lui qui créa mon bon vieil ami Yendou l'Oryctérope. Il lui donna un groin et de grandes oreilles, mais aussi la science d'excellents gris-gris. Avec sa queue charnue à la base et dont l'extrémité est pointue comme une pique, Yendou le fourmilier déterre les secrets du sein de la terre.

— Oui, petit oreillard de la famille des rongeurs ! Tu es bien à la porte par laquelle coule la Miséricorde d'Allawalam.

— Puis-je formuler d'ici des voeux à son intention ? Les entendra-t-il ?

— Bien sûr, Petit Bodiel ! Formule-les.

— Allawalam, je suis venu avec, caché dans mon coeur, le désir d'être rusé. Ne me laisse pas retourner sur terre sans emplir mon esprit de la ruse fine, extraite des meilleures mines de ton omniscience. Ouvre-moi les portes de la Demeure de la ruse contrôlée. Daigne que j'y entre et m'abreuve à sa source limpide et abondante.

« Allawalam, prête une oreille compatissante et complaisante à ma demande de ruse ! Ma mère fut jusqu'ici malheureuse de me voir naître vaurien. Mon père en est mort de chagrin. C'est dire combien je suis misérable et malheureux.

« Allawalam, donne-moi une ruse sans alliage ! Que je devienne plus rusé que les fils d'Adam et des animaux ! Enfin, que je sois plus rusé que la ruse elle-même !...

— Petit Bodiel, es-tu fils légitime de tes parents également Bodiel ?

— Oui, Allawalam ! Je suis fils légitime. Mon père et ma mère ont été régulièrement unis. C'est notre officiant orang-outang qui a noué leur mariage. Il en fit un gros enlacement bien serré. Au prix des mille indispositions que compte un voyage dans la jungle, le gros homme des bois a expressément affronté les étapes Orient-Occident pour venir bénir les mariés qui devaient me mettre au monde. Il a copieusement craché sur leur crâne et dans les paumes incurvées de leurs mains29.

— A quoi emploieras-tu la ruse que tu demandes ?

— Ma mère veut que je travaille. Or Allawalam m'a oublié, ou tout au moins négligé, quand il distribuait aux animaux de la vigueur de membres. Je fais partie de ceux dont les forces sont inexistantes. J'en suis tari, tout desséché ! Cet état accable ma mère. Elle en pleure le jour et ne s'en console point la nuit. Elle a maudit à la face du soleil le jour de ma conception et à la face de la lune et des étoiles l'heure fatidique de ma mise au monde.

« La richesse et les pouvoirs élèvent les coeurs. Or, la ruse est un piège perfectionné pour les capturer sur la terre que nous habitons.

« Ma mère m'a donné un délai d'une lune, diminuée d'une nuit et de deux journées, pour changer. Si ce délai passe sans que j'aie changé, ma mère ne sera plus ma mère !

« Voix ! A qui que tu appartiennes, dis à Allawalam d'avoir pitié de moi et de me donner un chef-d'oeuvre de ruse, une ruse qui assaisonnera mes mensonges à les rendre plus mélodieux aux oreilles de mes victimes qu'un luth accompagné de la jeune et douce voix d'une jouvencelle experte en harmonie.

« Seule la ruse pourra guérir le mal de paresse dont mes membres sont affectés. Voix charitable, dis à Allawalam que
 le temps presse,
ma mère sera implacable.
Il faut qu'Allawalam
soit magnanime et diligent,
sinon je suis perdu sans recours,
pour le toujours des toujours. »

Une douce brise fredonna un air frais dont les ornements sont inconnus des Terriens, qu'ils soient volants, pédestres ou nageurs. La douceur de cette voix aérienne fit taire la voix caverneuse qui s'entretenait avec Petit Bodiel et le tenait en haleine. La roulade de voix de la brise, qui n'était qu'un tremblement continu, se fit intelligible. Elle dit :

« Petit Bodiel, j'assécherai tes larmes. Je vais te donner sur l'heure et à l'instant une ruse mâle30. Toutes les autres ruses, même celles que Satan a volées au ciel, seront de maigres ruses, des ruses femelles que la tienne saillira à volonté.

— Louange à toi, Allawalam ! Tu viens de sauver mon bonheur ! »

La voix dit :

« Petit Bodiel ! Retourne sur la terre avec, dans ta tête, le plus grand chef-d'oeuvre de ruse neuve, capable de limer toutes les autres ruses. Les ruses des Rois, qui asservissent leurs semblables en leur faisant croire qu'ils les défendront contre la misère et le malheur, ne seront plus que des avortons de ruses, tout juste bonnes pour la cour découverte des affaires. »

En entendant ces paroles censées émaner d'Allawalam lui-même, le coeur de Petit Bodiel se dilata de joie. Et bien qu'il ne fût qu'un mineur que quelques lunes encore séparaient de sa majorité, son cerveau devint plus solide que celui d'un adulte de plusieurs milliers d'années d'expérience en roueries.

Quand Allawalam éleva ainsi Petit Bodiel à la dignité de « Maître des Ruses », celui-ci devint si rusé que les artifices du ciel se cachèrent pour ne pas le rencontrer. Ils redoutaient d'être roulés par le nouveau Grand Maître des Ruses...

Petit Bodiel, ex-cul de plomb, visita tous les coins du troisième étage du ciel, puis il se prépara à redescendre sur la terre. Pour monter, il s'était servi de Kîkala Doutal le Vieux Vautour, du Paquet de fumée et du Rayon de lumière. Mais quel serait son véhicule pour descendre ?

Petit Bodiel ne devait point rester longtemps embarrassé. Son gris-gris ! Oui, bien sûr, son gris-gris ! Il le serra entre ses dents. Le gris-gris déclencha son cerveau. Celui-ci regorgea alors d'intelligence et de ruse pour plusieurs milliers d'années de travail. La mise en marche de son nouvel appareil cérébral nécessita un effort plus considérable que de coutume, mais le cerveau de Petit Bodiel finit par fonctionner à plein rendement.

Contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire lorsqu'on déploie une grande activité, au lieu de suer à grosses gouttes, Petit Bodiel se mit à produire de la suie par tous les pores de sa peau, comme un furoncle dégage du pus. Sous l'accumulation de cette suie, il se sentit lesté petit à petit, et finalement il pesa si lourd qu'il creva le toit du troisième étage du ciel. Son corps roula dans l'espace avec le poids d'un obus lancé à la vitesse d'un bolide.

Petit Bodiel pensa un moment qu'il était tombé dans le traquenard de quelques méchants diables tapis dans les recoins du ciel. Il était en train d'approfondir cette pensée quand il tomba, à la manière d'un météorite pierreux, dans un immense lac peuplé de poissons en forme de demi-lune.

« Où suis-je ? » questionna-t-il, une fois remonté de la profondeur où l'avait précipité son poids. Une voix répondit :

« Nous sommes un peuple aquatique du deuxième ciel. On nous nomme Ndiyam-Leydi : “ Eau-Terre ”. Allawalam nous a dotés d'un moyen secret qui nous permet de vivre une partie de l'année dans l'eau et l'autre partie dans la vase.

« Nous sommes chargés de piloter les nuages qui viennent s'abreuver ici. C'est également nous qui crevons l'estomac des mêmes nuages pour que se répande en pluie, là où il faut, l'eau qu'ils contiennent. Cette pluie nous sert de véhicule pour atterrir en douceur dans les marais où nous nous reproduisons.

« Quand l'eau est asséchée, notre corps – c'est là le grand secret de notre existence – sue une substance visqueuse qui finit par l'envelopper. Ainsi protégés, nous vivons de longues lunes chaudes dans la vase, comme nous avons vécu dans l'eau tempérée. »

Petit Bodiel comprit, sans avoir trop à réfléchir, que si Vautour, Fumée et Feu remontent vers le ciel, en revanche l'Eau, emblème de la Miséricorde, scelle en elle le secret de la vie et est par excellence l'élément descendant. Elle est donc le véhicule Ciel-Terre.

Petit Bodiel se lia d'amitié avec le Roi des poissons Eau-Terre. Il réussit à se faire engager dans leurs légions. En tant qu'ami du Roi, il fut versé dans la première cohorte chargée du pilotage difficile de Waabili, la grande caravane de gros nuages noirs précédés de tonnerre chargé d'éclairs, et qui a pour mission de déverser sur la terre morte de soif la première pluie de l'année.

Le gris-gris de Petit Bodiel lui suggéra de demander le commandement de la section chargée de verser son eau dans le fleuve.

Waabili s'ébranla. Elle éclata en une rafale qui ne dura qu'un petit moment, mais suffisant pour tout mettre en désordre sur la terre. Tous les êtres vivants se garèrent. La colonne d'eau tourbillonna. Elle tomba en grosses gouttes rapides, d'abord espacées comme des combattants allant à l'assaut d'une forteresse, puis fines et serrées comme des grains de sable.

Petit Bodiel arriva à terre avec le « ventre » de son armée vertigineuse – autrement dit son centre31. Il chuta dans la mare Andi-Yari. C'est dans cette mare que les plus industrieuses des bêtes sauvages viennent boire une fois par an pour recharger leur sac à malice.

*

Petit Bodiel était redevenu un habitant de la terre. La terre serait désormais son champ d'action, il y planterait les graines des roueries rénovées qui emplissent son cerveau.

Il chercha quelqu'un auprès de qui s'informer de l'état des choses sur la terre depuis son départ. Il n'aperçut qu'un animal bizarre, inconnu de lui car il venait d'être créé depuis tout juste une lune de temps plus une phalange, une phalangine, une phalangette et deux clins d'oeil. Cet animal n'existait pas auparavant sur la terre – la preuve en est qu'il ne figure dans aucune nomenclature des bêtes des villes ni des champs.

Pour se garantir contre cet être si neuf qu'il n'avait pas encore subi sa première toilette ni craché à terre sa première salive, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il s'écria, à l'intention de l'animal insolite :

« Ehééé !... Toi, là-bas ! Vite, viens ici ! Je suis El Hadj Koumba Keleeté32. Je reviens du troisième ciel. C'est dans ce haut lieu que réside la “Miséricorde cornue33” d'Allawalam. Le génie Aljouma surveille le lieu. Il est doté de cinq têtes, sept bras, neuf oreilles et un pied.

« En vertu des pouvoirs de mon gris-gris, confirmés par les pouvoirs haut-haut d'Allawalam, je te somme, ô animal étranger et tout neuf, de me dire qui tu es et comment on t'appelle, de décliner tes nom, prénom, pseudonyme et sobriquet, et cela sans tarder ni tergiverser !

— Je suis “Kala-Renti-Tout-Mélangé”. J'appartiens à la grande race des Mélangés. J'ai des mamelles, mais je suis pondeur d'oeufs que je couve. J'allaite mes poussins après leur éclosion. J'ai un bec cornu et un pelage épineux. Je vis de fourmis et de termites. On m'a prénommé Kala-Renti. Je n'ai point de nom parce que...

— Assez comme ça ! Je vois qui tu es. Mais dis-moi comment s'appelle ta mère.

— Elle s'appelle Tchedow, Femme légère.

— Et ton père ?

— De grâce, El Hadj Koumba Keleeté, ne me torture pas davantage avec la question de père ! J'ai failli ne pas avoir de mère, et tu veux m'embêter avec le luxe d'un père !

— Je vois, fit Petit Bodiel. Tu es chèvre, poule, canard, porc-épic. Il ne te manque plus que d'être cochon, lion et panthère. Tu es tout sans être rien. D'ailleurs ton nom, “Kala-Renti-Tout-Mélangé”, dit éloquemment quel animal complexe tu es.

« En outre, il y a ce que tu as, mais que tu caches. Ta “porte occidentale” est percée d'un cloaque. C'est un orifice unique, diamétralement opposé à ta “porte orientale”. Si tu ne voulais pas de ces expressions voilées et polies, en termes vulgaires je dirais : ton anus et ta bouche, et en parler polisson je dirais ton suçoir34.

« Moi, Petit Bodiel, je faisais pipi dans ma couche. L'atmosphère de ma chambrée était... tu devines ma pensée. C'est pour te dire que je comprends la gêne dans laquelle tu vis par le fait de la complexité de cette partie de ton corps. Que tes tuyaux urinaires, tes canaux intestinaux, tes voies génitales aboutissent tous à une même rigole d'évacuation... ce ne peut être qu'odoriférant. Alors sauve qui peut !

« Mais venons-en à ma proposition. Tu vas épier les allées et venues de l'éléphant, et aussi de l'hippopotame. Tu viendras toujours me dire où ils sont exactement. En reconnaissance de tes services, je demanderai à Allawalam, dont je suis le Représentant mandaté et même patenté sur la terre, d'envisager une révision des incommodes anomalies congénitales de ton corps. Il faut que tu deviennes un nouvel animal, avec un nom nouveau et un statut clair. »

Pendant que Petit Bodiel faisait ainsi marcher Kala-Renti, le petit singe Mandrill, avec son litham facial35 bleu et rouge, pinçait les cordes de sa guitare. Il jouait, pour la circonstance, un air de moquerie. Il riait à en contracter son ventre et sa figure enlaidie par la forme de sa bouche mal bâclée.

Kala-Renti, élevé par Petit Bodiel au triste grade d'Espion des « deux gros gibiers » qu'étaient l'hippopotame et l'éléphant, partit en mission. Quant à Petit Bodiel, il alla se coucher sur le dos sous un grand balanza dont la frondaison formait un immense parapluie.

En attendant le retour de son émissaire, Petit Bodiel se mit à deviser avec lui-même. Il levait et abaissait tour à tour ses quatre pattes comme s'il prenait le ciel à témoin ou s'applaudissait lui-même.

« Il faut, se disait-il, que je fasse travailler, et à merci, les deux plus “grosses viandes” de mon pays. Je leur apprendrai que la valeur des animaux ne réside pas dans leur envergure physique et moins encore dans leur poids, mais bien dans la force de leur intelligence. C'est cette dernière faculté qui, en eux, se développe et crée. C'est elle la parcelle qu'Allawalam a logée en eux pour leur permettre de se perfectionner et de réaliser leur destinée. »

Pendant ce temps, Kala-Renti avait repéré et l'hippopotame et l'éléphant. Il vint en informer Petit Bodiel. Celui-ci s'en fut trouver l'hippopotame :

« Bonjour, Oncle Hippopotame ! Allawalam, que j'ai rencontré il y a trois jours, m'a chargé d'une commission pour toi. Il te salue “bien bon” et te fait savoir par moi sa satisfaction totale de ta manière de brouter l'herbe et de patauger dans les marais.

— Où as-tu rencontré la voix d'Allawalam, petit menteur aux lèvres en rasoir36, fainéant de sa mère, maudit de son père !... »

Au lieu de se fâcher, Petit Bodiel répondit avec assurance :

« Oui, je suis tout cela, et en plus je suis rongeur et fils de rongeur. Il n'empêche que j'ai rencontré la voix d'Allawalam au troisième ciel. Sache, Oncle Hippopotame, qu'Allawalam n'a que faire ni de notre force, ni de notre naissance. Ce sont là des états éphémères et transitoires qui n'influencent pas ses décisions. Il reçoit qui il veut. Il peut mettre la force de la baleine dans les annelets d'un lombric. Il couronne qui il veut. C'est ainsi qu'il m'a reçu et doté d'une grande force physique et d'une puissance magique qui peut faire bouger les montagnes et fondre le sable. Je n'ai plus peur de me mesurer à aucune grosse viande, même à toi, ô Poutchoundiyam-Cheval d'eau, ni à Oncle Éléphant, animal de bât de la Reine des Génies, ni à la Baleine37, cette tombe mobile d'un Envoyé d'Allawalam.

« Je viens te proposer, pour éprouver ma force, de cultiver avec moi un champ de céréales. Étant donné ta qualité de noctambule, tu travailleras la nuit, du coucher au lever du soleil, et moi je travaillerai le jour, du lever au coucher du même soleil. Nous partagerons la récolte. Si tu acceptes ma proposition, je te soufflerai un secret te concernant, que j'ai surpris au ciel. »

L'hippopotame dit :

« Accepté sans refus ! »

Petit Bodiel reprit :

« Allawalam a envisagé la modification de la sculpture de tes lèvres et de la forme de ta tête, de manière que cette dernière soit aussi jolie que celle du Cheval-Génie pur sang des océans38.

« En ma présence, Allawalam a entrepris la modification de certains nez et têtes mal formés. Il a même fini de remodeler la tête du Poisson-Cheval. A cause de la laideur de sa tête, le pauvre vivait caché dans les algues pour échapper à la moquerie acerbe des autres poissons peu charitables. »

L'hippopotame hennit de joie et dit :

« Je voudrais qu'Allawalam me donne des lèvres moins épaisses, un nez moins épaté et surtout des oreilles mieux proportionnées à ma taille, pour mieux souligner mon envergure. »

Petit Bodiel s'écria :

« Oui, Hippopotame ! Allawalam n'a rien à me refuser. J'intercéderai en ta faveur. Tu seras parmi les premiers servis. En plus de ce que tu as demandé, tu auras – c'est moi qui vais le demander pour toi – une peau aussi lisse que celle de la biche des dunes sablonneuses. Et elle n'en sera pas moins aussi dure que du fer trempé.

« Tu auras également une queue préhensile pour saisir et punir les impertinents konkon, korokoro et poliyo, ces fretins qui se plaisent à te pincer les fesses pour te taquiner. Oh, je sais, les enfants du siècle sont polissons ! »

L'hippopotame hennit encore de plaisir, mais cette fois-ci pour s'enfoncer dans les flots. « Accepté ! Accepté ! disait-il. Je commencerai mon travail demain au coucher du soleil, c'est promis à la manière des fils d'Adam nobles ! »

Petit Bodiel frotta ses pattes antérieures l'une contre l'autre, en signe de satisfaction... Il avait défoncé la pupille de sa cible ! Il avait fait mouche !

Il se dit à lui-même : « Ne perdons pas un clignement de paupières. Nous nous sommes fait la main. Pendant qu'elle est encore chaude, allons vite trouver un partenaire à cette grosse viande aux lèvres aussi charnues qu'une cuisse de mouton de case à sa troisième année d'engraissement. »

Sur l'heure, Petit Bodiel s'en fut trouver Oncle Éléphant. C'était un vieil éléphant, devenu solitaire depuis la mort de sa femelle tuée au cours d'une battue organisée par les belliqueux fils d'Adam, ces grands tueurs !

« Bonjour, Oncle Éléphant !

— Bonjour, Petit Bodiel ! D'où viens-tu comme ça, et où t'en vas-tu ? s'informa machinalement le vieux solitaire.

— Je viens de chez Allawalam. Il m'a chargé de te porter son salut et de témoigner de la grande marque de sa sollicitude pour toi.

— Le salut de qui ?... barrit l'éléphant.

— Le salut d'Allawalam ! insista Petit Bodiel, avec une assurance qui fit perdre à l'éléphant son aplomb.

— Et comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour escalader le ciel ?

— J'ai utilisé les ailes de Vieux Vautour, l'épaisseur d'un Paquet de fumée, et finalement un Rayon de lumière. C'est Rayon de lumière qui m'a déposé au seuil où j'ai perçu de mes oreilles, comme mes yeux te voient en ce moment, la voix qui me parla au nom d'Allawalam. Je crois bien que c'était la voix d'Allawalam. Elle était grave, mélodieuse, en même temps terrifiante à épouvanter et douce à bercer un enfant énervé. Elle avait à la fois du chaud et du frais, mêlés à une mélodie inouïe qui ferait verser des larmes même à Ngoudda, le méchant crocodile à la queue écourtée !

— Pourquoi es-tu allé jusque chez Allawalam ? questionna l'éléphant ahuri.

— Pour lui demander de la force physique et de l'intelligence.

— Et qu'en est-il advenu ?

— Allawalam a été très large pour moi. Il s'est servi d'une trompe spéciale pour souffler dans mes pores des paroles-forces. Et depuis, il ne tient qu'à moi de déraciner les plus gros arbres. D'ailleurs, c'est pour me mettre à l'épreuve que je viens te proposer de cultiver un champ en compétition avec moi. Ainsi tu te rendras compte par toi-même qu'Allawalam ne m'a point leurré.

« Si tu acceptes ma proposition, toi tu travailleras le jour et moi la nuit, parce que ma moelle ne se charge de force que par la lumière de la lune ou des étoiles, et à défaut des deux par l'obscurité de la nuit. Nous partagerons la récolte. En plus, j'invoquerai notre association pour plaider ta cause auprès d'Allawalam. Il m'écoutera. Il n'a plus rien à me refuser.

— Pour obtenir ou sauvegarder quoi ? demanda l'éléphant.

— En effet, je te dois à titre confidentiel une information que j'allais étourdiment oublier : Allawalam a envisagé, lors de l'apparition du dernier halo solaire, de procéder à la réforme de certaines parties corporelles disgracieuses des vertébrés de la terre. Tu es cité nommément pour la diminution du volume et du poids de tes incisives supérieures, la modification des pavillons de tes oreilles, le raffinement de ta peau, et je crois aussi qu'il est question de ta trompe. On la voudrait plus souple, plus préhensile et moins rugueuse.

« Il va sans dire que tout cela ne sera entrepris qu'après les prochaines récoltes de céréales. La saison des pluies se prête mal aux travaux envisagés. Les plaies pourrissent vite quand il pleut. »

L'éléphant, émerveillé et transporté, en vint aux confidences. Il demanda doucement à Petit Bodiel :

« Est-ce qu'Allawalam a envisagé quelques modifications dans le corps de mon cousin l'Éléphant de mer ?

— Oui. Quand j'étais dans les galeries des forges d'Allawalam, j'ai ouï des ouvriers dire qu'il allait falloir allonger un peu plus le cou de ton cousin et ajouter au pavillon de ses oreilles ce qu'on diminuera des tiennes. Mais en revanche – et c'est là où je ferai jouer mes relations en ta faveur – on préconise de diminuer la fourrure du mouton à laine pour t'en couvrir le corps. Ainsi ta peau sera plus douce au toucher et ta future compagne en sera enchantée.

— Ma future compagne ! s'exclama le vieil éléphant.

— Bien sûr ! Allawalam prépare une demoiselle éléphant pour réchauffer tes vieux jours. Et elle exige une peau lisse. »

Comme Petit Bodiel, tout en parlant, n'oubliait jamais de mordre dans son gris-gris, l'éléphant se trouva ensorcelé. Il accepta tout le dire de Petit Bodiel, les yeux grandement ouverts et la trompe en l'air, comme s'il jurait allégeance à son Roi.

Au lever du soleil, Oncle Éléphant se mit au travail en chantant.

Sa trompe était une défricheuse merveilleuse. Il ne ménagea rien de ses forces. Il se mit à arracher rageusement arbres, herbes et herbacées. Il laboura une bien grande surface entre le lever et le coucher du soleil. Il essuya sa sueur et rentra chez lui.

Quand la température des eaux du fleuve baissa, Hippopotame sut que le soleil avait rétracté ses flammes à la manière dont les félins rentrent leurs griffes. Il remonta des profondeurs en déplaçant une lourde charge d'eau qui créa des vagues, lesquelles allèrent se briser contre la berge qu'elles dégradèrent une fois de plus.

Oncle Hippopotame, tout en soufflant l'air de ses poumons, remonta sur la rive après s'être empêtré plusieurs fois dans la vase qui en tapissait le bord. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, étendue à perte de vue, la surface cultivée qu'il crut être le fruit d'une journée de labeur de Petit Bodiel !

« Vraiment ! Il faut qu'Allawalam lui-même ait prêté son bras à Petit Bodiel pour qu'il abatte tant de travail en une journée ! Mais si Petit Bodiel a reçu d'Allawalam une grande force physique, Allawalam ne m'en a pas frustré totalement. Je le prouverai à la tâche. »

Avec acharnement, et mû par le désir d'épater Petit Bodiel, Hippopotame se mit à l'ouvrage. Il arracha, défricha, piocha si bien et si profondément qu'il faillit mettre les entrailles stériles de la terre à fleur de ses lèvres.

Le lendemain, l'éléphant revint. Il constata qu'il avait affaire à un partenaire redoutable. Il se demanda si des esprits nocturnes n'aidaient pas Petit Bodiel – il se ravisa en se rappelant qu'Allawalam avait soufflé de la force dans sa moelle.

En quelques jours, un immense champ de céréales, ou « lougan », était admirablement préparé. L'éléphant était satisfait de sa collaboration avec Petit Bodiel. L'hippopotame ne tarissait pas d'éloges pour son nouvel associé.

Petit Bodiel, lui, ne cessait de se tordre de rire pour avoir ainsi roulé les deux plus grosses viandes de la brousse : le lourd éléphant et le massif hippopotame. Il serra son gris-gris entre les dents : « Allawalam ! Allawalam !... Il faut que ça dure jusqu'au bout, sans faille ni amoindrissement... »

Pour le moment, seul Baba-Honioldou le Limaçon, enroulé dans sa case en spirale, avait une parfaite connaissance de la scène. Il voulut éventer le secret à son voisin Mabéré, le petit oiseau granivore. Mais Mabéré, trop fier de son dos brun et de sa poitrine rouge, au lieu d'écouter les autres, s'étourdissait dans les branches à force de s'écouter chanter ses propres louanges. Il était sourd à toutes paroles et musiques autres que les siennes propres.

Ainsi allèrent les affaires d'Oncle Éléphant, Oncle Hippopotame et Petit Bodiel jusqu'à la récolte.

Les épis de mil et de maïs, les gousses d'arachide et de haricots furent ramassés et rassemblés en tas. Quand la récolte fut totalement réunie, Petit Bodiel se dit : « Ce n'est pas tout d'avoir fait trimer ces deux grosses viandes. Encore faut-il que leur travail ne leur revienne pas et que je me l'approprie. Je prendrai tout ! Je ne leur laisserai que des yeux rouges pour pleurer leur peine perdue ! »

Petit Bodiel mordit dans son gris-gris. Son gris-gris rendit son cerveau docile et fertile. Il lui fit faire du bon travail...

Lesté d'une inspiration exempte de toute morale, Petit Bodiel, d'un pied léger, gagna le bord du fleuve. Il y trouva l'hippopotame, les narines à fleur de l'eau. Il était en train d'engouffrer dans ses poumons une grande provision d'air en vue d'une longue et profonde plongée.

« Bonjour, Oncle Hippopotame ! salua Petit Bodiel. As-tu passé la journée en paix ? demanda-t-il en affectant d'être respectueux.

— En paix, en paix seulement ! répondit l'hippopotame. Et toi, as-tu passé la nuit en paix après les rudes efforts de la journée ?

— Certes oui, Oncle Hippopotame. J'ai passé une excellente nuit. Pour me délasser, ma mère m'a enduit tout le corps d'huile de sésame, et elle m'a massé une bonne partie de la nuit.

— Alors, Petit Bodiel, es-tu content de notre travail en commun ?

— Oui, certainement ! Je le suis on ne peut plus ! A propos de notre récolte, je viens te faire une proposition.

— Quelle est ta proposition, Petit Bodiel ?

— Je voudrais savoir lequel de nous deux est le plus fort. Le travail ne nous a pas suffisamment départagés. Nous avons labouré, semé, sarclé et récolté, sans qu'aucun de nous puisse dire qui a battu l'autre. Ma proposition pourrait te paraître audacieuse, mais tant pis ! Je suis prêt à courir des risques, même plus grands encore, pourvu que je sois irréfutablement fixé.

— Fixé sur quoi ?

— Sur qui est le plus fort de nous deux.

— Et quelle est ta proposition ? Parle sans crainte. Mon oreille est bien disposée pour t'écouter favorablement.

— Voilà. J'ai décidé une joute entre nous deux. Tu resteras au bord du fleuve en tenant le bout d'une corde, et moi j'irai en haute brousse où je tiendrai l'autre bout de la corde. Nous nous tirerons l'un vers l'autre. Le plus fort d'entre nous traînera l'autre, jusque dans l'eau si c'est toi, jusque dans la forêt si c'est moi. Le gagnant gardera toute la récolte. »

Le pari fut conclu. Tous les vertébrés aquatiques furent désignés pour servir de témoins.

Cousin Toncono-Koundal, qui niche dans les roseaux, fut choisi comme arbitre. C'est lui qui devait donner le signal de la compétition. Petit Bodiel, avant de quitter la rive, le regarda du coin de l'oeil et dit à son intention :

« Espèce de bec en pelle aplatie ! Je t'en ferai voir du joli... Je te recommanderai non pas à Allawalam, mais aux nuages de poussière que les jouteurs ne manqueront pas de soulever. Tu en seras si saupoudré que la production annuelle en savon de cette année ne suffirait pas à te nettoyer... »

Petit Bodiel donna à Hippopotame le bout d'un câble fait en fibres de baobab mêlées avec d'autres lianes bien solides. Ce gros cordage avait été tissé par toute une colonie d'orangs-outangs, de gorilles et de chimpanzés. Les noeuds du cordage, au nombre de 333, avaient été travaillés par de vieux singes Macaques, venus expressément du Soleil levant pour ce travail d'art de singe.

En montant au ciel, Petit Bodiel avait pu embrasser d'un coup d'oeil tous les pays du monde dispersés sur la face de la terre. Il savait où recruter les ouvriers qu'il lui fallait. Il avait un moyen merveilleux et mystérieux d'envoyer sa pensée et de se faire comprendre des destinataires choisis.

Le gris-gris donné par Yendou le Vieil Oryctérope, puis la ruse dont Allawalam l'avait doté abondamment avaient fait de lui le plus grand Kouwôwo, ou « faiseur », de son temps.
Il savait quand, comment et où faire ce qu'il décidait de faire. Aucune heure favorable ne survenait avant de s'être annoncée à Petit Bodiel. De même, aucun moment néfaste ne manquait de se signaler à lui afin qu'il le sût et agisse à temps.

En ayant terminé avec l'oncle « à la lèvre en chair de gigot de mouton » – autre sobriquet de l'hippopotame – Petit Bodiel s'en alla en haute brousse, à la rencontre de l'éléphant.

Le « petit oreillard » ne trouva point le « grand oreillard » dans la prairie où, habituellement, il venait prendre ses repas. Petit Bodiel se mit à courir un peu partout, non sans quelque inquiétude. Il mit longtemps à s'apercevoir qu'il avait oublié de recourir à son merveilleux gris-gris. Aussitôt, voilà le bon gris-gris dans la bouche de Petit Bodiel, placé entre ses « broyeuses » tel un cure-dent.

L'effet merveilleux du talisman ne se fit point attendre. Le cerveau de Petit Bodiel travailla. Il se mit en rapport avec la force du gris-gris. L'idée lui fut suggérée de charger Samba-Djoubbel de retrouver le « grand oreillard ».

Samba-Djoubbel est un oiseau menu dont le crâne est garni d'une huppe érectile faite de barbelures en excroissances cutanées. Il fut très facile à Petit Bodiel de le repérer, son plumage jaune et rouge trahissant sa présence au premier coup d'oeil. Il le héla :

« Samba-Djoubbel ! Ohé, volatile habillé comme un prince ! Viens me dire où se trouve le vieil oreillard, père d'incisives pesantes. En récompense, je te recommanderai à Allawalam. Il augmentera ta taille et la beauté de ton vêtement. Il te donnera en outre une compagne affectueuse. Viens vite ! Viens, mon joli, et puisses-tu vivre l'âge d'un crocodile de sable ! »

Samba-Djoubbel, flatté et intéressé, répondit :

« Le vieil oreillard est allé assister une femelle de sa tribu entrée en travail ce matin à l'aube. »

Puis il ajouta :

« Puisque tu es si bien avec Allawalam, il a dû te confier quelques articles du savoir secret... ?

— Certainement, Samba-Djoubbel !

— Eh bien, pour être sûr que tu es véridique, dis-moi, Petit Bodiel, combien dure la gestation de l'Éléphant femelle...

— Vingt et une lunes au minimum et vingt-deux au maximum. »

Convaincu de la science de Petit Bodiel, Samba-Djoubbel se rendit à tire-d'aile auprès du Vieil Éléphant : « Un envoyé spécial d'Allawalam t'attend chez toi », lui dit-il.

Vieil Éléphant se dépêcha vers celui qu'il considérait comme un élu du ciel et qu'il ne fallait ni contrarier ni faire attendre.

« Oncle Éléphant, dit Petit Bodiel, tu allais tarder ! Je suis venu te faire une proposition. » Il répéta alors textuellement ce qu'il avait dit à l'hippopotame.

« Accepté ! » dit l'éléphant.

Sur ce, Petit Bodiel donna l'autre bout du câble que nous connaissons à l'éléphant. Puis il alla se placer à égale distance des deux tireurs, et donna le signal en poussant un grand cri.

L'hippopotame et l'éléphant se mirent à tirer sur le câble qui les unissait, chacun croyant avoir affaire à Petit Bodiel.

Cousin Toncono-Koundal alla se percher sur une branche du grand caïlcédrat pour bien voir qui traînerait son partenaire.

Petit Bodiel, tapi dans un bosquet, criait : « Ariooo ! hoooo ! », et les deux bêtes tiraient à perdre haleine. Le câble était aussi solide que du fil de fer forgé par Dawda (David), le Patron des forges39.

L'hippopotame, calé contre les berges du fleuve, et l'éléphant fixé derrière un monticule de granit tirèrent si fort qu'ils réduisirent en terre rase berges et monticules. A force d'aller et de revenir en se roulant et enroulant tout sur son passage, le câble se fraya une route large de six coudées.

La lutte dura jusqu'au moment où le soleil atteignit le milieu du ciel. Chacun des deux compétiteurs finit par se demander s'il avait vraiment affaire à Petit Bodiel. Pour en avoir le coeur net, ils eurent la même idée : y aller voir !

Ils marchèrent l'un vers l'autre. Finalement, Éléphant et Hippopotame se trouvèrent longue trompe contre lèvres lippues. Ils s'écrièrent :

« Est-ce à toi que j'avais affaire, alors que je croyais m'escrimer contre ce galopin de Petit Bodiel ? »

Les deux grosses bêtes s'expliquèrent leur mésaventure. Ils s'en mordirent la patte de dépit !

« Allons ramasser notre récolte, fruit de notre peine. Nous aurons cela pour nous consoler... »

Hélas ! Ils trouvèrent une fois de plus que le petit industrieux les avait roulés. Il avait emporté toute la récolte dans une cachette sûre que les deux « grosses viandes » ne trouvèrent pas.

Les deux victimes se concertèrent. Elles décidèrent que Petit Bodiel ne brouterait plus l'herbe de la prairie, ni ne boirait au fleuve, sous peine d'être tué sans pitié ! Tous les animaux marchants, rampants, volants et nageants furent avertis de la décision prise par les deux grands maîtres des zones inondées et exondées.

Partout on ne parlait plus que de la ruse malicieuse dont Petit Bodiel avait usé pour faire travailler les deux lourdauds de la jungle. Des becs de toutes formes et dimensions, des gueules et museaux de tous gabarits, sortaient des cris admiratifs pour Petit Bodiel et moqueurs pour les deux masses à peau épaisse – ce qui n'était point fait pour arranger les choses entre Petit Bodiel et ses deux victimes...

Les deux bernés condamnèrent à mort Petit Bodiel. Force fut pour celui-ci de se cacher. Il ne pouvait plus aller dans la prairie sinon la nuit, ni au fleuve sinon aux moments où l'ardeur des rayons solaires faisait bouillir l'eau et obligeait Hippopotame à s'enfoncer dans les grandes profondeurs des poches d'eau.

Cette vie ne pouvait durer. Il fallait bien que Petit Bodiel, d'une manière ou d'une autre, sortît de l'impasse. Que faire ?

Allawalam et le gris-gris de l'Oryctérope n'étaient-ils pas là pour le tirer de tout mauvais pas, même le plus désespéré ?

Petit Bodiel se mit sur son arrière-train. Il serra son gris-gris entre ses dents, puis il invoqua Allawalam 33 fois un lundi soir et 33 fois dans la journée d'un vendredi. Une grande lumière jaillit du troisième étage céleste et illumina son cerveau, qui se mit à travailler avec une intensité accrue. Petit Bodiel eut alors une inspiration géniale...

Il se procura la peau d'un gros chat de brousse mort de la gale, et en enveloppa son corps. L'odeur de la peau pourrie attira une nuée de mouches.

Ainsi puant et couvert de mouches, il se dirigea vers la prairie surveillée par Oncle Éléphant. Il marchait en inclinant son corps d'un côté plus que de l'autre. Il versait des larmes, il gémissait... Tous les cinq pas il appelait sourdement au secours, broutait péniblement quelques petites herbes...

Il n'était là que depuis un court moment quand Oncle Éléphant apparut, les oreilles déployées en éventail, les défenses en l'air. Il lui cria :

« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, Petit Bodiel, que je vois ici. Espèce de lapiné conçu un jour sombre et néfaste par un couple maudit !... La chance de vivre peut-elle t'avoir abandonné au point d'ignorer que l'Hippopotame et moi avons arrêté ta mort irrévocable et sommes à l'affût depuis plusieurs lunes pour te forcer et te broyer sans pitié ?

— Ô Oncle Éléphant..., gémit Petit Bodiel.

— Garde-toi de vouloir deviser ! répondit l'Éléphant. Tu n'en auras d'ailleurs pas le temps, car je vais m'emparer de toi et te serrer entre deux branches. Tu mourras entre terre et ciel sans qu'aucune force puisse venir te délivrer. Plus jamais tu ne mystifieras personne sur cette terre !

— Oncle Éléphant ! Prends garde, en voulant punir un fourbe-fripon, d'assassiner une innocente également victime de celui qui t'a dupé.

— Que veux-tu insinuer ? N'es-tu pas Petit Bodiel ?

— Par Dieu, Oncle Éléphant ! Serre-moi entre tes mâchoires ou l'étau que tu voudras et autant de fois que tu le voudras, fais-moi périr de mille morts violentes si le coeur t'en dit, mais de grâce ne prononce pas en ma présence le nom de Petit Bodiel ! Je lui dois l'état dans lequel je me trouve. C'est lui qui m'a ainsi métamorphosé. C'est lui la cause de mon malheur.

« J'étais une belle gazelle des steppes, allaitant allégrement son faon mignon. Voici quelques semaines, j'ai surpris Petit Bodiel en train de paître dans la prairie, alors que l'accès lui en avait été interdit par toi. Je l'ai interpellé. J'ai voulu l'arrêter pour te l'amener.

« Ce que voyant, Petit Bodiel serra un machin diabolique entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles dressées en pinacles de forteresse. Il s'écria : “O Allawalam ! En vertu de notre convention secrète, ignorée même des esprits gardiens de ton Trône, transforme à l'heure et à l'instant cette gazelle impertinente en un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau, de telle sorte qu'elle attire sur elle le jour une nuée de mouches et la nuit une nuée de moustiques pour lui sucer le sang et l'agacer sans relâche !”

« Immédiatement, j'entendis mes oreilles bourdonner, puis je perdis connaissance. En me réveillant, je me trouvai métamorphosée telle que tu me vois. Je ne suis plus ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Je ne suis qu'un puant sans nom ! »

L'éléphant fut pris de pitié pour la gazelle enchantée. Il éprouva une grande peur à l'idée que Petit Bodiel, par ses sortilèges et avec la connivence du Ciel, pourrait le métamorphoser, lui une chair si massive, en quelque menue tortue de petite mare, s'il essayait de l'attraper.

Oncle Éléphant rabattit les pavillons de ses oreilles. Il ramena sa trompe entre ses membres antérieurs. Il s'écria :

« Pauvre gazelle ! Broute tranquillement, et va en paix ! Et surtout ne donne pas mon adresse à l'enchanteur ! »

Le lendemain, Petit Bodiel se dépouilla de la peau qu'il avait endossée. Il se présenta à visage découvert en chantant ses propres louanges :
 
En même temps que le soleil,
moi, Bodiel Koumba Keleeté, je me lève.
Comme lui je brille,
j'aveugle l'ennemi qui me regarde,
je brise ses os comme une poterie.
Ma gloire est grande !
Je la tiens d'Allawalam.
Je connais un secret qui peut faire bondir
les monts de leur socle
et les cours d'eau de leur lit.
A la porte du Seigneur je me suis présenté.
Je fus son hôte, il me traita bien.
Il fit de ma langue un fer à feu.
Quand je la cogne contre le silex de mes dents,
ma bouche s'enflamme,
je crache du feu qui incendie la plaine
et fait périr mes ennemis de mort violente.
Ils seront rôtis comme agneaux de fête...
Je suis Petit Bodiel, c'est vrai,
mais ma langue pique
comme une couleuvre venimeuse.
Je n'ai pour les oreilles de mes ennemis
que de funestes nouvelles.
S'ils me croisent,
ils seront réduits en poussière
ou transformés en tortues vivant de pourriture.
Je suis Petit Bodiel !
Qui me cherche me trouve !

Quand Oncle Éléphant entendit Petit Bodiel déclamer, il s'arma de tout son courage et s'écria :

« Est-ce bien toi, galopin, qui viens pénétrer dans la prairie qui t'est interdite pour le reste de tes jours ?

— Est-ce à moi, Petit Bodiel, grand favori d'Allawalam, que s'adresse une si irrévérencieuse et mauvaise parole ? Je m'en vais en appeler à la face d'Allawalam. »

Joignant l'action à la parole, Petit Bodiel serra son gris-gris entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train, leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles et s'écria : « Ô Allawalam !... »

L'Éléphant revit en imagination l'aspect hideux de la gazelle métamorphosée par la malédiction de Petit Bodiel. Il se troubla :

« Ô Petit Bodiel ! Tais-toi ! Je sais que l'oreille d'Allawalam est trop proche de ta bouche. Ne lui demande rien ni pour ni contre moi !

— Tu m'as offensé. Il me faut une réparation, repartit Petit Bodiel.

— Eh bien, garde la récolte que tu nous as prise et désormais viens paître à volonté partout où tu voudras.

— J'accepte, car justice est faite. »

Ainsi débarrassé de l'Éléphant, Petit Bodiel n'attendit pas plus longtemps pour entreprendre sa dernière mystification, celle de l'Hippopotame qui monte la garde au bord du fleuve.

Il revêtit la même peau de chat. Et boitant, gémissant, se mouchant, toussotant, il se dirigea cahin-caha vers le fleuve.

Quand il fut sur la berge, il voulut descendre pour boire. L'Hippopotame, qui veillait, ouvrit une gueule qui avait tout l'air d'une caverne hérissée de gros pieux pointus. Il dit, en jetant au loin un jet d'eau qui se brisa avec fracas contre le mur de la berge :

« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, fils maudit de son père, Petit Bodiel de malheur, que je vois ici devant moi ! Espèce de petit chenapan né d'une rouée lapine, laquelle pour t'engendrer fut saillie une nuit néfaste, toute d'obscurité, par un malin lapin rebelle à la bienséance...

— Par l'animal à une corne sur le front, monture des génies vengeurs des frustrés et des victimes, je t'en conjure, Oncle Hippopotame, ne me confonds pas avec la source de mon malheur !

« J'étais une belle gazelle aux gros yeux doux comme une jouvencelle des îles enchantées. Je bramais dans les plaines où poussent les plantes délicieuses à climat sec. Je vivais heureuse sur les dunes qui ondulent dans les sables blancs. Ma voix était si agréable qu'à l'entendre les zébus s'arrêtaient de ruminer, les zèbres cessaient d'allaiter, les geckos tombaient des branches malgré leurs doigts adhésifs, les rapaces diurnes et nocturnes cessaient de poursuivre leur proie.

« Mais hélas, par un jour rouge du lever au coucher du soleil, je surpris pour mon malheur, pour la tristesse de mon père et la peine de ma mère, le calamiteux Petit Bodiel ! Il tentait de s'approcher du fleuve. Mourant de soif, il cherchait à boire. Je commis l'imprudence de lui crier tout haut : “Malheur à toi, canaille de Petit Bodiel !... Je m'emparerai de toi pour te livrer à Oncle Hippopotame qui te cherche. Il enfoncera ton corps pervers dans la vase pourrie des tréfonds du fleuve. D'un coup de son immense pied il damera ton corps comme le gros pilon plat tasse la terre. Ta poussière pétrie ira se confondre avec celle de tes ancêtres qui ont péri dans l'inondation de Toufan le déluge !”

« A peine avais-je proféré ces menaces que Petit Bodiel jeta son diabolique machin entre ses dents et leva son postérieur en l'air. Il lâcha un pet pestilentiel. Puis il s'assit sur son arrière-train, leva ses deux pattes antérieures à la hauteur de ses deux oreilles dressées en pinacles de forteresse et s'écria presque impérativement, en pointant ses doigts vers le ciel : “Allawalam, je suis offensé ! Venge-moi en vertu de la convention secrète qui me lie à toi, ou je dénonce notre contrat et divulgue le secret que tu m'as confié. Allawalam, prête-moi ton oreille afin que je te dise ce que je voudrais que tu fasses, sans diminution ni retardement !”

« Puis Petit Bodiel continua : “Une insolente gazelle des plaines vient de m'offenser grossièrement, sans égards pour mon alliance avec toi. Allawalam, fais d'elle un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau ! Attire sur elle une nuée de mouches pour sucer son sang ! Perturbe sa marche...”

« Dès que Petit Bodiel eut fini cette invocation, celui qu'il appelait Allawalam, trop puissant mais trop complaisant pour lui, lança une lueur qui me jeta dans un profond sommeil. Ma respiration fut suspendue. J'étouffai. Il me semblait avoir été précipitée dans une marmite d'eau bouillante. Je vis comme en un rêve une vieille femme aux mamelles si longues et si maigres qu'elles lui arrivaient sur les genoux. Armée d'une sorte de pelle en bois hérissée d'aiguilles, cette femme se mit à me tourner et me retourner dans l'eau bouillante avec cette pelle chaude et piquante. Je souffris mille morts avant de fondre dans cette eau, qui se solidifia et devint une pâte épaisse et puante.

« Je me réveillai enfin de ce que je croyais n'être qu'un cauchemar provoqué par le diable. Mais je me découvris transformée et toute rabougrie. J'avais cessé d'être une belle gazelle pour devenir mi-chat mi-lièvre, ce que tu vois de tes deux yeux, ô Oncle Hippopotame : ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Mon mignon faon se meurt derrière moi. Il n'a plus sa mère... »

L'hippopotame fut pris de pitié pour la pauvre petite bête qu'il avait devant lui. « Pardonne ma méprise, lui dit-il. Bois tout ton soûl et va-t'en en paix. »

Le faux Petit Bodiel but, se lava et prit congé de l'hippopotame en lui souhaitant ardemment que Dieu ne le mette jamais sur le chemin de Petit Bodiel le calamiteux.

« Que Dieu t'entende ! » s'exclama l'hippopotame, qui se dit à lui-même : « Quant à nous, enfonçons-nous plus profondément, avant que ne vienne sur nous le calamiteux fils de la guigne jaune... »

L'hippopotame s'enfonça en laissant un bout de son nez hors de l'eau. La curiosité lui faisait affronter le péril de Petit Bodiel. Il voulait le voir pour en avoir le coeur net.

A quelques pas de là, Petit Bodiel se débarrassa de la peau qui le recouvrait et lui donnait l'aspect d'un chat galeux. Il se mit à chanter la chanson que nous connaissons déjà.

L'hippopotame, partagé entre la fanfaronnade et une peur mortelle, risqua néanmoins quelques mots :

« N'est-ce pas toi, Petit Bodiel, qui as roulé l'éléphant et moi-même et volé toute notre récolte ?

— Malheur à toi, lèvres lippues, baderne épaisse, lourdaud de sa mère ! répliqua Petit Bodiel. Je te réserve un sort des plus malheureux. » Et, jetant son gris-gris entre ses dents, il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures, mais avant qu'elles n'aient atteint la hauteur de ses oreilles déjà pointées vers le ciel, l'hippopotame s'écria :

« Arrête, Petit Bodiel, arrête ! Je t'en conjure par Allawalam lui-même, ne lui dis rien ! Bois à satiété ! Garde la récolte ! Va-t'en en paix, et laisse-moi en paix ! »
Petit Bodiel but à sa soif, puis remonta la berge. Il se retourna juste au moment où les flots engloutissaient l'hippopotame. Alors il dit en riant :

« Quand on est le moins fort, il faut, pour vivre sur cette terre, être le plus astucieux. Je viens de prouver que je le suis. Donc je vivrai bien !... »

Après s'être ainsi congratulé lui-même, Petit Bodiel partit au galop en chantant :
 
Oiseaux des champs, je suis Petit Bodiel,
vainqueur d'un grand tournoi !
Mon esprit a dominé
ceux des deux plus grosses viandes de la brousse.
Je viens de leur arracher la récolte
d'un immense champ que je n'ai ni semé ni sarclé.
J'ai vidé leur grange.
Les deux gros n'y ont trouvé
qu'une farine de poussière.
Le feu de la colère a brûlé leur coeur.
Ils décrétèrent ma mort
comme s'ils étaient Allawalam lui-même !
Les lueurs de ma ruse les ont aveuglés.
Je ne suis pas mort, mais eux furent roulés.
Devant leur face menaçante
ma ruse ne chancela point,
mes bras ne vacillèrent point,
ma raison ne resta pas en suspens.
J'ai sauté par-dessus la mort
qu'ils avaient lancée contre moi.
Mes menaces les ébranlèrent.
Ils me cédèrent la récolte
contre le salut de leur âme.
Quels imbéciles sont ces deux gros !
Quel esprit rusé ne suis-je pas moi-même !

Petit Bodiel, très content de lui-même et satisfait du grand tour joué aux deux grosses bêtes, alla trouver sa mère. Il lui conta son aventure et s'en vanta démesurément. Sa mère baissa la tête et dit :

« Je suis à la fois heureuse et triste. Heureuse de voir que tu as changé, mais triste de voir que, monté jusqu'au parvis de la demeure d'Allawalam, la ruse fut tout ce que tu trouvas de mieux à demander à Celui qui pouvait te donner la sagesse.

— Je crois avoir été sage en t'écoutant, toi ma mère. Cela me suffisait. Car en vérité, quant à être circonspect avec les autres ou réglé dans mes moeurs, les exemples que j'ai autour de moi ne m'y encouragent pas. Je vais vivre à ma guise. Je m'affranchirai des convenances sociales éphémères.

« Je suis désormais un gros propriétaire de graines. Je vais commencer par donner une grande libation à tous les animaux de la forêt.

— Pourquoi dépenserais-tu une si grande partie de la récolte ?

— Pour me faire un nom et me faire désigner comme Roi. Il faut acheter les gens. Il faut les corrompre ou les compromettre. C'est la vie... N'espérais-tu pas que je disputerais un jour le commandement au Grand Frère Broussard ?

— Mon fils, je n'avais dit cela que comme amuse-bouche. Car le commandement gagné par la ruse se perd par la brutalité.

— Ma mère, tout est ruse sur cette terre. Elle seule compte et opère efficacement par les temps que nous vivons, et cela depuis que l'homme est devenu Roi de la Terre.

« Quelle est, crois-tu ma mère, la source de la grande force du bipède fils d'Adam, force qui lui a permis de dominer, domestiquer et asservir quelques-uns des nôtres ? N'est-ce pas la ruse ? C'est par elle que le boeuf, le mouton, la chèvre, le cheval, l'âne, le chien, le chat, le canard, le pigeon, la pintade, etc., furent réduits à l'esclavage. Ils transportent le fils d'Adam. Celui-ci boit le lait des uns, mange la chair des autres, charge ses faix sur le dos d'autres encore. N'est-ce pas par ruse qu'il creuse un trou dans lequel tombent nos grands carnassiers, qu'il peut ensuite capturer ?

« Je vais, ma mère, me servir de la même ruse pour me faire élire Roi de la Jungle et suzerain du fils d'Adam lui-même.

— J'ai désiré que tu travailles, ô mon fils ! Mais, par le lait que j'ai sucé de ma mère, je n'ai jamais souhaité pour toi une ambition qui te pousserait à vouloir marcher à l'amble à la manière de la girafe ! Il faut que tu saches, mon fils, que tu es né Bodiel. Tu ne seras jamais ni girafe ni autruche.

« La fougue avec laquelle je te vois désirer le commandement te ruinera. Laisse le commandement te forcer ; Allawalam t'aidera alors à bien gérer ton État. Dans le cas contraire, le commandement sera à ton cou comme un lourd carcan de fer hérissé de piquants. Il s'échauffera à chaque lever du soleil pour te brûler et te piquer. »

Mais Petit Bodiel était sûr de sa ruse. Il était convaincu de l'efficacité de son gris-gris, ce qui lui fit dire orgueilleusement à sa mère :

« J'ai fait mes preuves. Mon ascension au ciel et mon action sur Oncle Hippopotame et Oncle Éléphant ne suffisent-elles pas à te convaincre ? Ces deux grosses bêtes seront mes grands appuis. Ils seront les premiers à me choisir. Je serai Roi ! Je n'ai nullement peur d'être confondu par un échec.

« Si l'hippopotame et l'éléphant me désignaient – et ils me désigneront –, qui oserait me refuser leur choix ?

— Tout compte fait, mon fils, conclut Maman Bodiel, ma bénédiction ne sera pas avec toi si tu veux employer toute ta grande récolte pour te faire couronner Roi. Je préférerais te voir l'utiliser à autre chose. »

Petit Bodiel se rebella contre ces sages conseils. Il méprisa sa mère. Il lui « manqua40 ».

Il fit venir Souni la Civette auprès de lui :

« Mon ami Chat Odoriférant, lui dit-il, de tous les mammifères carnivores tu es celui qui porte une des plus belles robes. La tienne est la plus remarquée des belles femmes de toutes les races. Tu es un être choisi par Allawalam. La preuve en est que la “porte occidentale”de tout animal est une véritable fosse d'aisance, tandis qu'Allawalam t'a doté d'un “anal” qui sécrète un parfum naturel. Tu répands partout une suave odeur.

« Je voudrais que tu acceptes de te charger de transmettre mon invitation à tous les fils de la jungle : mammifères, oiseaux et insectes. Je les invite à une libation qui durera les sept premiers jours de la septième lune. Celle-ci apparaîtra dans deux semaines. Il va falloir que tu ailles vite !

— Pourquoi invites-tu tous les nés de la jungle ?

— Je ne veux rien te cacher, mon ami Souni. Je veux les enivrer et profiter de leur ivresse pour me faire désigner Roi par eux.

« Mais il y a deux tribus d'insectes que je n'inviterai pas : les fourmis et les termites. Je ne les aime pas. Je n'ai nullement besoin d'eux, parce qu'ils ne peuvent rien m'apporter. D'ailleurs, pour moi, ce sont des cadavres vivants. Ils sont constamment sous terre comme dans leur tombe.

« Il faut commencer par les abeilles. C'est un peuple organisé. Elles travaillent beaucoup. Elles m'apporteront beaucoup de larmes sucrées des fleurs et de sueur miellée des fruits mûrs, dont j'ai besoin pour préparer l'hydromel spécial que je compte servir aux plus nobles des mammifères tels que lion, panthère, etc. Les autres boiront du kondjam, de la bière de mil.

« Je remplirai leur estomac de ces liquides, qui ont la vertu de renverser la tête après avoir tourmenté le cerveau. Je tournerai leur esprit. Une fois soûls, ils manqueront de discernement et de respect envers les bonnes moeurs et la vérité. Ils me désigneront comme Roi. Je les commanderai ! Je les dresserai ! Allez, mon bon Souni ! »

Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents et dit :

« Il faut, Allawalam, que devant moi le lion superbe courbe la tête, qu'il soit réduit à l'impuissance comme s'il était jeté dans une fosse !... Que l'éléphant continue à me croire capable de le transformer en un cochonnet pestiféré ! Que tous les grands de la jungle soient abrutis au point de me croire capable de faire rétrograder le soleil parvenu à son zénith !

« Qu'une foudre barbare tombe sur ceux qui seront hostiles à mes ordres et n'approuveront pas mes idées. Et que moi je reste ferme !

« Allawalam, tue les vieillards intempestifs ! Paralyse les jeunes fougueux qui parlent à contre-temps !

« Fais, ô Allawalam, que je sois l'idole vivante devant laquelle tous les habitants de la jungle s'agenouillent, yeux clos et tête baissée.

« Pour tout dire, Allawalam, je voudrais que nous soyons deux à nous partager l'éternité et la puissance. Tu seras au ciel et moi sur la terre... Amen ! »

Lori-Kinal, l'oiseau toucan au gros nez, entendit la prière de Petit Bodiel. Il claqua son énorme bec, et s'indigna :

« Non seulement Petit Bodiel désobéit à sa mère, mais il ose se comparer à Allawalam lui-même ! Guinal le Marabout, qui vit de grenouilles, a dit dans son prône : “Les fils qui désobéissent à leur mère et les êtres qui se comparent à Allawalam tombent dans les ténèbres. Ils mourront dans la détresse à cause de leur révolte.” Quand Petit Bodiel obéissait à sa mère, les portes les plus closes lui furent facilement ouvertes. Allawalam le sauva de toute angoisse. Il mit ses soucis en pièces. Il brisa toutes ses difficultés. Petit Bodiel devint feu contre ce qui était fer, et fer contre ce qui était pierre...

« Mais s'il veut devenir Roi, et, plus que Roi, le rival d'Allawalam lui-même au lieu de se faire une gloire de le louer, alors Petit Bodiel se prostitue ! Il s'enfoncera dans l'iniquité. J'ai grand-peur pour lui... »

Petit Bodiel entendit cette longue réflexion de Lori-Kinal.

« F... le camp ! s'écria-t-il. Ôte-toi de mes yeux afin que mes oreilles n'entendent plus ce que ta voix maussade émet. Allawalam a bien fait de t'affliger d'une énorme paire de lèvres pointues qu'il n'oublia pas de surmonter d'une proéminence calleuse pour rendre difficile ta respiration. Je l'en remercie.

« Va-t'en, ou je te ferai piquer par Gueddel-bone, le Petit Lézard venimeux issu d'un oeuf pondu par un coq noir et couvé par un crapaud rouge au fond du puits de la calamité !

« Les perdrix et les cailles des prairies m'ont mis en garde contre les mauvais sentiments que tu nourris pour moi. Ah ! Lori-Kinal ! Je ne sais pas ce qui me retient de demander, en vertu de l'alliance secrète scellée au troisième ciel qui m'unit à Allawalam, que tu sois métamorphosé en bousier ! Ainsi tu ne vivrais plus que des matières évacuées du corps des autres. »

Lori-Kinal répondit :

« Foule aux pieds mes conseils, enfonce dans la boue ceux donnés par ta mère, donne-moi même un coup de pied pour complément de correction, mais rappelle-toi ma mise en garde contre le désir immodéré de vouloir commander les autres par le truchement de la ruse et uniquement par le truchement de la ruse. »

Petit Bodiel allait lancer Gueddel-bone contre Lori-Kinal quand celui-ci s'envola à tire-d'aile, plongeant entre terre et ciel comme une planchette dans les flux et reflux des vagues d'un fleuve agité.

Quant à Souni, par le fait exceptionnel qu'aucune odeur désagréable ne sortait d'aucun endroit de son corps, il lui fut bien aisé d'approcher tous les animaux. Tous aimaient humer sa senteur. Il était leur encensoir vivant et ambulant... En plus, il parlait bien. Il ne trouva donc auprès des habitants de la jungle, des herbivores aux carnassiers, qu'oreilles bien disposées à l'écouter. Il obtint de tous une réponse favorable. Tout le monde serait à la fête de libation que voulait donner Petit Bodiel !

Les coléoptères Gallâ-fendouré promirent de donner de l'air à ceux qui, l'hydromel leur montant à la tête, auraient trop chaud – n'oublions pas que cette tribu d'insectes est celle dont les membres sont munis d'antennes à lamelles pouvant être déployées en éventail...

Petit Bodiel fut informé par Souni des bonnes dispositions de toute la faune à son égard.

Il entraîna Souni jusque chez sa mère. Là, il déclara avec goguenardise à celle à qui il devait le jour :

« Vieille femelle édentée, veuve de feu mon père ! Écoute Souni, mon envoyé spécial auprès des masses de la jungle. Il va te faire le compte rendu de ses entrevues.

— Sache, Maman Bodiel, déclara Souni, très convaincu et cherchant à convaincre, que tous les animaux, même le Rapide de haute brousse, Grand Roi des rapaces qui ne déjeune et ne dîne qu'avec la chair fraîche des petits lièvres Bodjoy, seront de la fête. »

Maman Bodiel se convulsa. Elle se trémoussa d'inquiétude. Elle dit :

« Ô mon fils ! Quand bien même un Bodiel verrait pousser deux cornes à la place de ses deux grandes oreilles, je ne voudrais pas qu'il se mette en travers de la route du Grand Rapace. L'adage dit bien : “Celui qui te tue pour vivre mourrait si tu ne mourais pour le nourrir.” Il est dit aussi : “Ce que voit une personne expérimentée par la vie tout en restant assise au pied d'un caïlcédrat, une jeune personne inexpérimentée mais pleine d'enthousiasme ne saurait le voir, même si elle se trouvait dans le houppier du même caïlcédrat.”

« Ecoute ta maman que je suis, et décommande ta fête. Tout cela sent trop bon au départ pour ne pas sentir mauvais à l'arrivée. Abandonne ton ambition de devenir Roi de la jungle ! Les bipèdes tête noire fils d'Adam ne sont en constantes tribulations que parce que chacune de leurs tribus veut avoir toute la vérité pour elle et commander les autres.

« Demeure le petit malin du bosquet, jouant aux uns et aux autres des tours et des tours...

— Je maintiens ma fête », décida Petit Bodiel.

Puis, se tournant vers Souni, il lui dit :

« Va tout de suite trouver Lambâdi le Roi des Singes, et dis-lui ceci :

« Au nom des pouvoirs qu'il tient d'Allawalam, Petit Bodiel, qui représente Allawalam sur la terre, vous charge d'ordonner à tous les clans des onguiculés, singes de toutes les tribus, de se rendre à la Grotte des Aigrettes. Ils y trouveront les céréales nécessaires à la préparation de l'hydromel et de la bière de mil que Petit Bodiel doit servir à ses invités dans quelques jours.

« Les abeilles de la jungle y apporteront toute la récolte des larmes sucrées des fleurs et de la sueur miellée des fruits mûrs. Ces liquides doux serviront à préparer les boissons des festivités. »

Souni partit au galop. Ce que voyant, Maman Bodiel dit assez haut pour être entendue de son entêté de fils :

« Pourvu que cela soit vrai et dure plus longtemps que les féeries d'un lever de soleil ou d'un coucher de soleil d'été !... »

*

Pendant que Petit Bodiel donnait des ordres en narguant sa mère, Allawalam trouva qu'il avait cessé d'être un enfant obéissant à sa mère et reconnaissant envers son Bienfaiteur – en l'occurrence Allawalam lui-même. Petit Bodiel, tout comme Vieux Vautour et Paquet de fumée, venait de dépasser la limite permise...

Allawalam dit :

« Toute réalité comporte deux aspects qui constituent à eux deux sa totalité, mais l'un est plus fort que l'autre. Nous n'avons donné à Petit Bodiel que le “Dou” de la ruse. Il ignore que nous avons gardé par- devers nous l'autre aspect, le “Da”. Or, c'est avec le “Da” de la ruse que nous exerçons notre châtiment en surprenant nos rebelles et nos ingrats qui font mauvais usage du “Dou”. »

Allawalam donna ordre à son serviteur Kâdime, dont la monture était Yarara le Zéphyr, de descendre sur terre pour confondre Petit Bodiel et le punir de son orgueil.

Kâdime enfourcha Yarara, qui se mit à galoper. Il pénétra le corps des animaux de la jungle par les narines et déclencha en eux un lourd sommeil. Tous dormirent profondément. Tous étaient devenus inconscients, à l'exception de deux tribus : celle des Fourmis et celle des Termites, que Petit Bodiel avait inconsidérément écartées.

Aussi son gris-gris ne put-il exercer sur elles son pouvoir enchanteur. Ces deux tribus constituèrent, en la circonstance, le « Da » de la ruse contre Petit Bodiel...

Kâdime se rendit à Bangal, où réside Lam-Modjou, le Roi des Termites.

« Bonjour, Roi des Termites !

— Bonjour, Étranger mâle ! répondit le Roi.

— Comment vont les vôtres à Bangal et dépendances ?

— Ils vont bien, Dieu merci ! Et les vôtres ?

— Les miens vont bien. Je suis un hôte qu'Allawalam t'envoie sans préavis, pour éprouver ta bonté.

— Ce n'est là qu'une épreuve agréable. Je la subirai avec joie. Mes captifs, mes guerriers, et plus haut qu'eux mon épouse Inna-Modjou Mère des Termites, qui règne sur notre tribu, ainsi que moi-même son premier servant, serons tes domestiques prêts à te servir, et tes hôtes prêts à tout partager avec toi, à l'exception de nos femmes.

— Pourquoi pas vos femmes ?

— Parce que cette coutume n'a pas cours ici chez nous. Elle se pratique sur l'autre flanc de la Montagne rouge. Là-bas, refuser ses faveurs à la femme de son hôte, que l'hôte lui-même met sur votre couche, serait une injure grossière. Il s'ensuivrait une explication qui pourrait être sanglante... »

Kâdime fut présenté à Inna-Modjou, Reine Mère des Termites. Elle le questionna :

« D'où viens-tu ? Comment t'appelles-tu ? Qui t'envoie ?

— Je viens de Kamou, le Ciel, où j'habite au troisième étage. Je m'appelle Kâdime. Je suis un messager d'Allawalam.

— De quoi vis-tu ?

— Je vis de bonnes paroles. »

La Reine se pencha sur l'oreille de son époux, et lui commanda : « Demande à notre hôte s'il connaît les Nyamata Mange-Termites.

— Ô Kâdime ! Connais-tu les Nyamata Mange-Termites ?

— Certainement ! répondit Kâdime. Je vous conseille vivement de vous méfier de leurs hordes. Ce sont vos ennemis héréditaires. Ils ne chercheront par tous les moyens qu'à s'introduire dans vos galeries pour dévorer vos bébés. Je n'en dirai pas autant des Yidi-Modjou, tribu amie de la vôtre. Celle-ci est prête à mourir pour vous défendre contre les Nyamata. »

La Reine, satisfaite de la réponse de Kâdime, donna ordre de le recevoir honorablement et de le bien traiter, avec tous les égards dus aux missionnés d'Allawalam.

« Je vous remercie de votre hospitalité, dit Kâdime, mais je ne suis pas venu pour séjourner. Je suis venu juste pour vous ordonner de la part d'Allawalam d'avoir à transférer dans vos galeries cette nuit même la moitié des céréales que Petit Bodiel a volées à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame. »

Sous le commandement de Lam-Modjou, époux de la Reine Mère, toute l'armée des Termites s'ébranla. Les adultes sexués dotés d'ailes furent placés en avant-garde, les amazones armées de pièces buccales piqueuses au centre ; les ouvriers et manoeuvres de la Cité fermaient la marche.

Kâdime prit congé du Roi des Termites. Il enfourcha sa monture Yarara le Zéphyr jusqu'au pays des Fourmis Korondolli. Il entra dans leur Cité capitale. Il y emprunta des galeries tortueuses sous des dômes de brindilles d'herbes et de plantes frêles.

A un carrefour, il vit une multitude de fourmis venir déposer leurs ailes en guise de deuil. C'étaient de jeunes femelles qui venaient de convoler avec leur époux pour la première fois. Chacune d'elles roulait de droite à gauche son abdomen rond et mobile, et baissait son appareil buccal avant de dire : « Je suis omnivore. J'ai connu mon époux et j'ai conçu de ses oeuvres. Il est tombé au champ d'honneur de l'amour. J'apporte ses ailes et les miennes, car je dois désormais mener une vie souterraine et ne plus connaître aucun mâle. Le reste de ma vie consistera à mettre au monde les petits que j'ai conçus en une fois de mon mari. »

Kâdime assistait de loin à cette cérémonie. Il restait rêveur, quand il entendit une sentinelle crier à un convoi de captifs de guerre qu'une expédition ramenait avec bruit : « Ne passez surtout pas par la galerie qui mène à l'étage d'Inna Korondolli, la Reine Mère des Fourmis ! »

Ce qu'entendant, Kâdime éperonna Yarara, sa cavale éthérique. Elle s'engouffra dans la galerie interdite et le mena chez la Reine Mère.

« Qui es-tu pour forcer ainsi ma porte ? s'écria Inna Korondolli, surprise par la présence d'un visiteur inconnu qu'elle n'attendait pas.

— Je suis Kâdime. J'ai été dépêché auprès de toi par Allawalam.

— Sois le bienvenu, ô Kâdime ! Nous sommes reconnaissantes à Allawalam de nous avoir dotées d'une organisation sociale plus solide et plus judicieuse que celle des grosses viandes. Et que nous veut Allawalam ?

— Allawalam vous ordonne, dès cette nuit, de sortir tout votre peuple. Avant demain à la nuit, il faudrait que la moitié de la récolte que Petit Bodiel a volée à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame soit transférée de la Grotte des Aigrettes dans les greniers souterrains de Hondoldé, votre résidence.

— Entendre l'ordre d'Allawalam, c'est y obéir ! répliqua respectueusement la Reine. Mon peuple ne te dira pas “reviens une autre fois”. L'ordre sera exécuté avant que tu ne partes d'ici. Kâdime, tu passeras la nuit dans mes appartements personnels.

« J'attends le retour des mâles, partis en expédition, pour tenir en ta présence un conseil de travail et dresser un plan d'opération.

« Pendant que nous y sommes, dis-moi, ô Kâdime, ce que tu veux manger cette nuit et demain.

— Merci, Inna Korondolli, Mère des Fourmis !... Mais chez Allawalam, je ne vis pas d'aliments, seulement de bonnes paroles et de pensées pures.

— Qu'à cela ne tienne ! Nous t'en servirons amplement. Nos moeurs alimentaires sont très variées. Tu dîneras et déjeuneras de chants pieux de Guidamala, notre veilleur, qui niche dans les branches de l'arbre planté à l'entrée de notre Cité. »

Les mâles ailés revinrent. La Reine Mère tint son conseil en présence de Kâdime, rassasié des chants pieux de Guidamala.

Afo Korondolli, fils aîné de la Reine, était le chef de l'armée. Sa mère lui fit part de l'ordre d'Allawalam. Afo fit alors venir ses Courriers. Ils étaient au nombre de quarante fois quatre-vingts, plus une fois dix, plus une fois quatre. Il les envoya dire aux rois des 6 666 tribus Korondolli ceci :

« Avant la nuit de demain, il faudrait que la moitié de la récolte déposée par Petit Bodiel dans la Grotte des Aigrettes soit entièrement transférée dans les galeries étagées de la Résidence royale Hondoldé. Allawalam attribue à votre cité cette récolte mal acquise par Petit Bodiel.

« Petit Bodiel n'a eu pour sa mère aucune parole de tendresse ni de consolation. Il sera désormais dans une Jamma, une nuit sans fin, lui et tous ceux qui descendront de lui jusqu'à la fin des fins ! »

Après avoir donné les ordres nécessaires, Afo Korondolli fit visiter à Kâdime la cité Hondoldé. Kâdime fut émerveillé de découvrir, sur cette terre qu'il croyait un séjour d'ignorants en perdition, une organisation sociale qui n'avait rien à envier à celle des pléiades d'esprits célestes !

Les ouvrières de la Cité, telles les jeunes filles devenues dames, s'étaient elles aussi dépouillées de leurs ailes, non en signe de deuil mais afin de mieux travailler. Elles reçurent l'ordre, et en quelques instants elles déplacèrent oeufs, bébés, larves et demoiselles nymphes emmaillotées, pour faire place aux graines.

Tout le monde fut mobilisé, à l'exception de la Reine et des princesses en état de grossesse.

Des chemins menant de la cité Hondoldé à la Grotte des Aigrettes furent aménagés. Tout travail autre que le transport des graines de la récolte volée par Petit Bodiel fut suspendu. Les pucerons, prisonniers de guerre employés à la transformation de la sève, comme ceux qui étaient chargés de la culture dans les zones fraîches et humides de Hondoldé, tous furent dirigés sur la Grotte des Aigrettes.

Les travailleurs étaient plusieurs milliers de fois mille multipliés par mille !

Avant la fin de la nuit, toute la récolte était transférée soit dans les magasins souterrains de Bangal, la Capitale des Termites Modjou, et dans ceux de Hondoldé, chef-lieu des États des Fourmis Korondolli.

Le lendemain matin, après leur long sommeil, les Bâdi, singes de toutes espèces, se rendirent à la Grotte des Aigrettes afin de préparer l'hydromel commandé par Petit Bodiel. Ils n'y trouvèrent qu'une farine de poussière parsemée de traces de pattes de fourmis et de termites.

Ils attendirent le convoi des abeilles, qui devaient apporter des larmes sucrées de fleurs et de la sueur miellée de fruits. En fait d'abeilles, les singes reçurent une poussière aveuglante de grains microscopiques de fleurs mâles que Yarara le Zéphyr, cavale de Kâdime, avait éparpillés au vent en traversant la forêt.

Qu'était-il arrivé aux abeilles pour qu'elles fussent empêchées d'être au rendez-vous ?

Kâdime, au dernier moment, s'était aperçu que les singes Bâdi pouvaient, avec des larmes sucrées de fleurs, de la sueur miellée de fruits mûrs et même des fruits, fabriquer un hydromel spécial et de la bière kondjam. Il prit alors sur lui la décision de détruire les abeilles. Il commanda à sa cavale éthérique Yarara de souffler sur celles-ci un frimas engourdissant. De toutes les ouvertures du corps de Yarara sortit un brouillard épais et froid. Ce brouillard, en tombant sur les abeilles, les glaça.

Kâdime ordonna au Roi des Lézards de sortir ses bataillons et d'aller, entre un jour et une nuit, détruire toutes les abeilles alliées de Petit Bodiel. Armés de leurs langues étirables et fourchues et de leurs longues queues, les colonnes de lézards se portèrent contre les tribus d'abeilles.

Ils éprouvaient une grande peur. Ils s'attendaient en effet à une guerre meurtrière, car ils savaient que les abeilles sont des amazones intrépides et organisées dont le derrière est armé d'une flèche venimeuse et protractile.

Lorsqu'ils découvrirent tout l'univers des abeilles engourdi, ils ne purent en croire leurs paupières mobiles. Il fallut leur intimer trois fois de suite l'ordre d'attaquer pour qu'enfin ils foncent sur les abeilles. Il y eut un corps à corps – mais entendons-nous, non pas le corps à corps de deux guerriers s'affrontant énergiquement, mais celui d'un avalé et d'un avaleur. Ce fut la scène de « tape avec ta queue et avale sans façon ». Ce que les lézards croyaient devoir être la mort était en train de devenir un « morga-moda », un dîner de goinfres !

Les lézards se servirent de leurs queues pour casser, déchirer et réduire en miettes alvéoles de nymphes, cases d'ouvrières et cellules royales. Ils avalèrent sans résistance aucune faux bourdons et ouvrières, larves et nymphes. Ils ne quittèrent les lieux qu'après avoir cassé tous les oeufs en magasin et, pour tout dire, s'être comportés exactement comme se comportent les fils d'Adam en pays conquis.

Telle était la cause qui empêcha les abeilles de venir à leur rendez-vous.

Lam-Bâdi le Roi des Singes était un vieil et gros orang-outang. Il fut très contrarié d'avoir déplacé pour rien toutes les tribus de sa race. Celles-ci n'avaient-elles pas, au prix des nombreuses indispositions que comporte un voyage dans la jungle, tenu à être exactes au rendez-vous donné par Petit Bodiel ?

Démorou le Chimpanzé, vieux de plusieurs décennies, était le « Maître de couteau rituel », donc le Grand Devin des singes Bâdi. Il jugea bon de procéder à une divination en vue de connaître l'origine de cette mésaventure survenue à leur affaire, et déterminer les sacrifices à opérer pour conjurer le mal, si mal il y avait.

Il traça sur la terre des signes bizarres imitant vaguement feuilles, brins de paille, branches, racines et silhouettes d'animaux dans diverses postures. Il se mit à sauter d'une figure à l'autre en combinant entrechats, cloche-pied, sauts périlleux, tout en voltigeant entre les branches du gros arbre sous lequel il s'était installé pour faire son travail divinatoire.

Quand il eut fini ses acrobaties, il se mit à pousser des cris allant de l'aboiement du chien au rugissement du lion. Il conseilla le sauve-qui-peut car, déclara-t-il, « Kamou le Ciel est en colère contre Petit Bodiel et tous les amis de Petit Bodiel ! »

Les singes Bâdi n'attendirent pas une seconde recommandation. Ils se débandèrent comme une armée en déroute. La plante de leurs pieds se mit à user les venelles des bosquets. Ils criaient : « Seuls les insensés resteront attachés à Petit Bodiel, puisque Allawalam est contre lui ! »

Renard-Lapin, appelé Soundou-Bodiel, était posté non loin de la Grotte des Aigrettes. C'était un ami très fidèle de Petit Bodiel. Il conçut une aversion profonde pour les Bâdi qui s'en retournaient chez eux sans en aviser Petit Bodiel, alors que celui-ci les croyait en train de lui préparer son hydromel. Il courut comme un dératé jusqu'au logis de son ami, qu'il trouva aux prises avec sa mère. En le voyant, Petit Bodiel s'écria :

« Enfin, voilà l'ami sûr qui vient me donner de bonnes nouvelles. Elles prouveront à ma mère édentée que ma fête sera un succès total ! »

Soundou-Bodiel remua ses grandes oreilles sur sa petite tête en guise de désapprobation. Il baissa vers la terre son museau pointu en signe de tristesse, puis il souleva sa queue fourrée et dit :

« J'en jure par ma queue levée vers le ciel, j'ai vu de mes yeux et la Grotte des Aigrettes et les tribus de singes qui devaient préparer l'hydromel de la fête...

— Dis vite ce que tu as à dire, l'interrompit Petit Bodiel, mais de grâce, mon ami, garde-toi d'annoncer un malheur à la veille d'une rencontre joyeuse que je donne à tous les habitants de la jungle, moins deux tribus cadavres que je déteste : les fourmis et les termites.

— La vérité est dure, reprit Soundou-Bodiel. Elle est tel l'excrément de la hyène, qui ne blanchit que desséché par le temps. La vérité n'apparaît claire qu'avec le temps.

— Qu'est-ce que cela veut dire, Soundou-Bodiel ?

— Cela veut dire que tout est f... ! Dans la Grotte des Aigrettes, il n'y a que farine de poussière et traces de fourmis et de termites. Les singes ont rejoint leur pays sans crier gare. Je suis venu te le dire afin que tu ne sois pas surpris. »

Petit Bodiel éclata de rire. Il bouscula sa mère qui allait intervenir :

« Tais-toi ! Je ne veux rien entendre de toi. Vous allez voir comment je vais traiter les rebelles à mes ordres. Ils ne me trahiront plus jamais ! »

Petit Bodiel courut dans sa chambrée. Il chercha vainement son gris-gris qui n'était plus là où il était certain de l'avoir déposé. Le gris-gris avait glissé et était tombé par terre. Or c'était la chose qui ne devait jamais arriver. Toucher la poussière était l'interdit cardinal du gris-gris. Les termites Modjou l'avaient rongé. A la place de ce qui avait été un gros gris-gris, il n'y avait plus qu'un tas de miettes. Petit Bodiel se rendit compte du grand malheur qui venait de le frapper de tous les côtés à la fois.

Une voix terrible se fit entendre :

« Petit Bodiel ! Tu seras humilié comme tu as humilié ta mère !

« La jungle ne sera plus emplie que de tes ennemis. Tu seras réduit à entrer dans des terriers pour échapper à la colère de ceux que tu as roulés et de ceux envers qui tu ne pourras pas tenir ta promesse audacieuse. Tu ne te déplaceras plus qu'en courant et en sautant d'un bosquet à un autre. Tu es condamné à te cacher dans la poussière et dans les touffes de vétiver ! »

Maman Bodiel se jeta à terre. Chacune des deux parties charnues de son derrière se mit à trembler. Elle demanda grâce pour son petit. Les mères sont ainsi faites...
Mais hélas, il y a des moments où Allawalam est terrible et implacable. Il punit durement toute hauteur orgueilleuse. La foudre ne brise-t-elle pas la cime des caïlcédrats et des baobabs ? N'émousse-t-elle pas les pics qui menacent le ciel de leurs aiguilles ?

Le jour fixé pour l'invitation arriva. Toutes les ethnies de la jungle se rendirent à la Plaine des fêtes. Elles n'y trouvèrent ni hydromel, ni kondjam, ni nourriture, et moins encore Petit Bodiel lui-même ! Elles décidèrent alors solennellement la mort de Petit Bodiel. Le chien fut chargé de l'exécution de la sentence.

C'est en raison de cette sentence que, depuis lors, Petit Bodiel et ses descendants ne se déplacent qu'en courant et en sautant.

Allawalam donna néanmoins à Petit Bodiel et aux siens de grandes oreilles toujours dressées afin de percevoir de loin les bruits annonciateurs du danger et se garer à temps.

*

La sagesse et l'honnêteté avaient été, pour Petit Bodiel, un chemin escarpé. Il l'avait évité. Il préféra emprunter le chemin facile et descendant de la ruse, qui finalement le mena à un gouffre.

*

UN BON AMI, UNE BONNE MERE, UNE BONNE EPOUSE ET LA SAGESSE SONT DES DONS PROVIDENTIELS QU'ALLAWALAM N'ACCORDE PAS EN GRANDE QUANTITE, PARCE QU'ILS PROCURENT LE REPOS. OR NOTRE TERRE N'EST PAS UN SEJOUR DE TOUT REPOS...

1 Bodiel : «lièvre» en peul, (pluriel : bodjoy).
2 Fruit du baobab.
3 «Série de coups de pied» (argot militaire).
4 Graminacée aux racines aphrodisiaques.
5 La Tradition africaine considère que tout ce que l'homme est, et tout ce qu'il a, il le doit une fois à son père, mais deux fois à sa mère. On juge la mère beaucoup plus responsable que le père des qualités ou des défauts de l'enfant.
6 Expression qui signifie «trop gâter son enfant» (on sait que les mamans africaines portent leur enfant sur leur dos).
7 Nom donné à une araignée dont la piqûre provoque des accès de mélancolie ou d'humeur violente.
8 Manière infamante de traîner quelqu'un en le tirant par une jambe, à la façon dont on tire les cadavres d'animaux.
9 Gueno : Dieu suprême des Peuls, appelé «l'Éternel».
10 Le lion étant considéré comme le roi des animaux, la tradition lui attribue les mêmes ustensiles qu'à un roi : ici la carafe à long col appelée «aiguière», surtout en usage chez les Arabes.
11 Expression qui désigne «le vice qu'on ne saurait nommer». Il s'agit donc ici d'une «fille de mauvaise vie».
12 Petit singe aboyeur.
13 C'est le reniement le plus grave, celui sur lequel on ne revient pas.
14 Canari : marmite de terre cuite.
15 Nom d'un sage mythique peul.
16 Allawalam : «mien Dieu». Baa loobbo : «Bon Papa».
17 Les causes des transformations possibles sont considérées comme gardées dans des caissettes, elles-mêmes conservées dans une salle spéciale du royaume d'Allawalam.
18 Fil ou cordelette chargé de vertus magiques, dont se servent les opérateurs. Certains utilisent du fil noué, d'autres du fil enroulé en hélice, en spirale, etc.
19 Germen : ensemble des organes de reproduction d'un être. Il s'agit ici de germes et de chiffres initiatiques ayant une signification très précise.
20 Parties des plumes du coq.
21 La référence au temps lointain du Prophète Moïse (Moussa) indique une très grande ancienneté.
22 En peul les djinn (mot d'origine arabe) désignent les esprits du monde invisible, qu'on appelle aussi «génies». Ils peuvent être bons ou mauvais.
23 Littéralement «roi (lamido, diminutif lam) des djinn».
24 Le plus élevé des grades initiatiques opératoires.
25 L'hivernage est la saison annuelle des pluies. Une «lune» désigne le mois lunaire (28 à 30 jours).
26 Pays mythique des contes initiatiques.
27 Tout ce passage, et le paragraphe suivant, correspondent au rituel de l'éclipse où l'on dit que «le chat a attrapé la Lune».
28 Les ouvertures du corps sont appelées «portes». La porte orientale est la bouche, la porte occidentale l'anus.
29 La salive, en Afrique traditionnelle comme en Islam, est considérée comme chargée de la puissance spirituelle des paroles prononcées. Elle accompagne donc souvent les gestes de bénédiction ou les rites de guérison.
30 Une qualité mâle est une qualité forte, qui prédomine sur les autres.
31 Chez les Peuls, le centre d'une armée s'appelle reedou, le ventre.
32 Koumba Keleeté : sobriquet peul pour désigner le lièvre. El Hadj est le titre honorifique et pieux donné aux musulmans qui reviennent du Pèlerinage.
33 «Cornue» : indication de force et de noblesse; c'est la Miséricorde par excellence.
34 Terme populaire quelque peu argotique pour désigner la bouche.
35 Voile facial.
36 «Menteur aux lèvres en rasoir» ou «en canif» signifie un fieffé menteur.
37 Littéralement liinga-yuunus («tombe de Jonas»).
38 Dans les contes, l'hippopotame est toujours jaloux du cheval.
39 La Tradition considère le Prophète David (Dawda) comme le patron des forges et des forgerons.
40 Expression africaine courante signifiant : manquer de respect, offenser.

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16:06 Écrit par Marc dans Hampâté Bâ, Amadou | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : mali, afrique, contes, nouvelles, peul, petit bodiel, amadou hampate ba, litterature malienne | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

INDEX - Mali

Hampâté Bâ, Amadou
- Petit Bodiel et autres contes de la savane (1977), présentation et extrait









16:05 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mali, litterature malienne | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 19 janvier 2009

Les flèches de la Reine (Arrows of the Queen) - Mercedes Lackey - 1987

bibliotheca les fleches de la reine

Talia n'a que treize ans lorsqu'elle s'enfuit de la ferme où elle est née pour échapper à un mariage forcé. La vie d'épouse docile n'est pas encore pour elle, en effet elle ne cesse de penser à toutes les légendes entourant les Hérauts de Valdemar et ne souhaite qu'une seule chose: devenir l'un d'eux. Et tel dans un rêve, dès sa fuite, elle rencontre un Compagnon, un cheval blanc de légende qui choisit les Hérauts, et donc la choisit elle. Talia se retrouve alors projetée dans un monde qui est bien différent du sien : la cour de Valdemar et l'école des Hérauts. Elle doit y être plus qu'une simple élève à la découverte de ses talents surnaturels. Car elle est appelée à devenir Le Héraut de la Reine, son amie, sa sœur, sa gardienne, sa conseillère. Hélas la reine, Elspeth de son nom, est une personne insupportable et imbu de sa personne, soumise à des influences néfastes au royaume. Et pour Talia cela lui vaut de mystérieux ennemis, anonymes mais tout-puissants : on la persécute, on tente de lui faire peur et de la rendre folle, on cherche à la tuer. Elle doit se battre, et, vaincre ou mourir.

Les flèches de la Reine, premier roman publié de l'écrivaine américaine Mercedes Lackey, est le premier tome du cycle des Flèches de la Reine suivi des romans L'envol de la flèches (Arrow's Flight, 1987) et La chute de la flèche (Arrow's Fall, 1988), lui-même premier volet d'une saga infinissable constituée de multiples trilogies et ayant tous pour point commun l'univers créé ici autour des Hérauts de Valdemar. Comme le résumé indique clairement il s'agît ici de fantasy, mais aussi et avant tout, d'un roman de pour les plus jeunes, jeunes adolescents de préférence. Comme souvent chez Lackey le héros principal est un jeune adolescent, féminin de préférence qui doit évoluer dans un monde de mâles, et qui est toujours incompris par son entourage avant d'être sauvé par quelqu'un de bien supérieur qui lui reconnaît enfin sa vraie valeur, ici le Compagnon Rolan. Et donc évidemment le tout ne vole pas bien haut : l'univers est certes cohérent mais sans originalité par rapport à tout ce qui existe dèjà dans le domaine de la fantasy, le tout est très manichéen du fait que tout personnage est soit très bon ou alors très méchant, et l'écriture plutôt simple souffre de plus d'une certaine maladresse (parfois sauvée dans la traduction française).

Il n'empêche que le tout rest bien agréable à lire, donne même un peu envie de lire la suite, et s'il n'apporte absolument rien de neuf, il a au moins le mérite de divertir, en tout cas et surtout pour un public adolescent.

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Voir également :
- L'envol de la flèche (Arrow's Flight) - Mercedes Lackey (1987), présentation
- La chute de la flèche (Arrow's Fall) - Mercedes Lackey (1988), présentation

dimanche, 18 janvier 2009

Crépuscule d'acier (Singularity Sky) - Charles Stross - 2003

bibliotheca crepuscule d acier

Au XXIème siècle l'Humanité va subir un choc sans précédent: la découverte du voyage au-delà de la vitesse de la lumière via une technique de sauts quantiques qui permet littéralement de voyager dans le temps et qui a permis de partir à la découverte de l'Univers, l'a surtout amené en face de l'Eschaton, une puissante intelligence artificielle qui surveille la galaxie et n'hésite pas à anéantir ceux qui contreviennent à ses lois. Près de 400 ans plus tard, les colonies humaines sont éparpillées sur 3000 années dans le temps et des milliers de kilomètres dans l’espace. Planète-Rochard est une de ces colonies, évoluant sous le règne de la Nouvelle République, un état multiplanétaire totalitaire et gentiment monarchiste, ultra hiérarchique et farouchement anti-technologique. Et ce monde sera visité par Le Festival, une civilisation nomade dont la nature est quasiment inconnue, et qui se promène de système en système, pour se nourrir d'informations. Et pour cela Le Festival échange les informations avec la population d'une planète en lâchant à sa surface des quantités immenses de téléphones portables qui mettent toute personne les décrochant en contact avec un interlocuteur qui réalisera tous ces voeux (la vie éternelle, de l'or, de la nourriture... n'importe quoi qui puisse être créé par ceux qui maîtrisent parfaitement les nanotechnologies) en échange d'une information aussi quelconque qu'elle puisse être (conte, souvenir, théories scolaires...).
Mais pour un monde aussi arriéré technologiquement que La Nouvelle République, cette intrusion du Festival représente une réelle menace pour sa stabilité et sa survie. Celle-ci tente d'y résister en envoyant une flotte sur Planète-Rochard. Les militaires conçoivent un plan audacieux : jouer sur la relativité et programmer une série de sauts qui feront arriver la flotte en orbite autour de Rochard en même temps que le Festival. Un jeu dangereux qui risque d’attirer l’attention de l’Eschaton qui interdit tout voyage dans le temps. A bord de cette flotte, une observatrice de l’ONU, chargée de vérifier qu’aucun viol de la causalité n’est pratiqué, ainsi qu’un ingénieur terrien loué par son entreprise pour assurer la maintenance spéciale des propulseurs du vaisseau amiral. Lui aussi espion infiltré, mais dont le véritable employeur est bien plus qu’humain, il tombe assez vite amoureux de l’observatrice terrienne, tous deux comprenant rapidement que la flotte se dirige droit vers un désastre, les militaires obtus n’ayant aucune idée de la nature précise du Festival...

L'écrivain britannique Charles Stross montre dans ce premier roman Crépuscule d'acier un immense talent plein d'humour au service d'un genre, le space-opera, qui ne cesse de se réinventer en ces débuts des années 2000. Le roman se base sur un fond technologique d'actualité, l'information et l'informatique, et ne cesse de surprendre par son immense originalité et la vision critique et absurde de l'auteur sur ces développements humains. Pour le lecteur il est certes difficile d'entrer dans l'histoire, le début étant un peu moins réussi, mais une fois le pas franchi le roman devient un réel plaisir. C'est surtout l'humour omniprésent de l'auteur, ainsi que sa vision décalée du genre qui donnent un réel intérêt au roman. Certes quelques longueurs existent également, entre autres sous la forme de fatigantes explications scientifiques, et l'intrigue souffre d'une bien trop grande linéarité.

Crépuscule d'acier est le premier roman de science-fiction et de space-opera d'un auteur qui s'avère être un écrivain très prometteur en proposant une vision unique et totalement décalée au genre. Un roman à découvrir pour tout amateur de SF.

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Voir également :
- Aube d'acier (Iron Sunrise) - Charles Stross (2004), présentation

14:46 Écrit par Marc dans Stross, Charles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : science-fiction, space-opera, litterature britannique, charles stross, eschaton | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 16 janvier 2009

Une passion dans le désert - Honoré de Balzac - 1830

bibliotheca une passion dans le desert

Pendant la campagne d'Égypte, un jeune Français de Provence participant à l'expédition du général Desaix dans la vallée du Nil est fait prisonnier par des ennemis arabes. Ceux-ci l'emmènent en otage dans le désert, mais le prisonnier réussit à leur échapper. Bientôt perdu dans le désert qui s'étend tel un océan de sable à perte de vue, il parvient à une éminence rocheuse où il trouve une source d'eau, de la nourriture en quelques palmiers et végétaux et l'abri d'une grotte. Il se croit seul mais se rend vite compte qu'un fauve immense, une magnifique panthère partage avec lui la grotte. S'attendant à être dévoré d'un moment à l'autre, il se rend vite compte que l'animal n'en a guère l'intention et tolère parfaitement cette compagnie humaine. Au fil des jours le jeune soldat croit même avoir réussi à créer un véritable lien amical avec la panthère qu'il appelle désormais Mignonne, tant ses manières douces et coquettes lui évoquent une femme aimée. Mais cela ne continuera pas éternellement: un geste malheureux, suite à un malentendu, le soldat se croyant attaqué, il tue la panthère à l'aide de son poignard. Sauvé ensuite du désert par ses collègues militaires français, le jeune soldat gardera cependant une éternelle nostalgie de cette étrange rencontre dans le désert. Du moins c'est ce qui se raconte dans les salons parisiens...

Une passion dans le désert est une nouvelle écrite par l'écrivain français Honoré de Balzac et paraît pour la première fois le 24 décembre 1830 dans la Revue de Paris. En 1837 la nouvelle sera intégrée à la troisième livraison des Études philosophiques, t. XVI de la Comédie humaine. La nouvelle, classique dans son approche surprend pourtant du fait de la véritable nature de cette passion citée dans le titre. Il s'agît en effet d'une passion entre un soldat et une panthère, deux êtres qui vont se cotoier et parfaitement se comprendre pendant quelques jours face aux dangers du désert, mais cette passion se base sur un équilibre tendu qui casse au moindre malentendu. Evidemment cette histoire reflète également les rêves et invraissemblances liées aux déserts et aux mirages qu'ils provoquent, cette histoire n'étant pratiquement guère possible, et rajoutent à l'idée fantasque de l'époque sur la campagne de l'Égypte, quand la France partait à la rencontre et à la conquete d'une terre pleine de mystères.

Une passion dans le désert est une magnifique petite nouvelle d'Honoré de Balzac.

Texte intégral :

Ce spectacle est effrayant ! s'écria-t-elle en sortant de la ménagerie de M. Martin.

Elle venait de contempler ce hardi spéculateur travaillant avec son hyène, pour parler en style d'affiche.

- Par quels moyens, dit-elle en continuant, peut-il avoir apprivoisé ses animaux au point d'être assez certain de leur affection pour ... ?

- Ce fait, qui vous semble un problème, répondis-je en l'interrompant, est cependant une chose naturelle.

- Oh ! s'écria-t-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d'incrédulité.

- Vous croyez donc les bêtes entièrement dépourvues de passions ? lui demandai-je ; apprenez que nous pouvons leur donner tous les vices dus à notre état de civilisation.

Elle me regarda d'un air étonné.

- Mais, repris-je, en voyant M. Martin pour la première fois, j'avoue qu'il m'est échappé, comme à vous, une exclamation de surprise. Je me trouvais alors près d'un ancien militaire amputé de la jambe droite, entré avec moi. Cette figure m'avait frappé. C'était une de ces têtes intrépides, marquées du sceau de la guerre et sur lesquelles sont écrites les batailles de Napoléon. Ce vieux soldat avait surtout un air de franchise et de gaieté qui me prévient toujours favorablement. C'était sans doute un de ces troupiers que rien ne surprend, qui trouvent matière à rire dans la dernière grimace d'un camarade, l'ensevelissent ou le dépouillent gaiement, interpellent les boulets avec autorité, dont enfin les délibérations sont courtes, et qui fraterniseraient avec le diable. Après avoir regardé fort attentivement le propriétaire de la ménagerie au moment où il sortait de la loge, mon compagnon plissa ses lèvres de manière à formuler un dédain moqueur par cette espèce de moue significative que se permettent les hommes supérieurs pour se faire distinguer des dupes. Aussi, quand je me récriai sur le courage de M. Martin, sourit-il et me dit-il d'un air capable, en hochant la tête :

» - Connu !

» - Comment, connu ? lui répondis-je. Si vous voulez m'expliquer ce mystère, je vous serai très-obligé.

» Après quelques instants, pendant lesquels nous fîmes connaissance, nous allâmes dîner dans le premier restaurant qui s'offrit à nos regards. Au dessert, une bouteille de vin de Champagne rendit aux souvenirs de ce curieux soldat toute leur clarté. Il me raconta son histoire, et je vis qu'il avait eu raison de s'écrier : Connu !

Rentrée chez elle, elle me fit tant d'agaceries, tant de promesses, que je consentis à lui rédiger la confidence du soldat. Le lendemain, elle reçut donc cet épisode d'une épopée qu'on pourrait intituler les Français en Égypte.

*

Lors de l'expédition entreprise dans la haute Égypte par le général Desaix, un soldat provençal, étant tombé au pouvoir des Maugrabins, fut emmené par ces Arabes dans les déserts situés au delà des cataractes du Nil. Afin de mettre entre eux et l'armée française un espace suffisant pour leur tranquillité, les Maugrabins firent une marche forcée, et ne s'arrêtèrent qu'à la nuit. Ils campèrent autour d'un puits masqué par des palmiers, auprès desquels ils avaient précédemment enterré quelques provisions. Ne supposant pas que l'idée de fuir pût venir à leur prisonnier, ils se contentèrent de lui attacher les mains, et s'endormirent tous, après avoir mangé quelques dattes et donné de l'orge à leurs chevaux. Quand le hardi Provençal vit ses ennemis hors d'état de le surveiller, il se servit de ses dents pour s'emparer d'un cimeterre ; puis, s'aidant de ses genoux pour en fixer la lame, il trancha les cordes qui lui ôtaient l'usage de ses mains et se trouva libre. Aussitôt, il se saisit d'une carabine et d'un poignard, se précautionna d'une provision de dattes sèches, d'un petit sac d'orge, de poudre et de balles ; ceignit un cimeterre, monta sur un cheval et piqua vivement dans la direction où il supposa que devait être l'armée française. Impatient de revoir un bivac, il pressa tellement le coursier, déjà fatigué, que le pauvre animal expira, les flancs déchirés, laissant les Français au milieu du désert.

Après avoir marché pendant quelque temps dans le sable avec tout le courage d'un forçat qui s'évade, le soldat fut obligé de s'arrêter, le jour finissait. Malgré la beauté du ciel pendant les nuits en Orient, il ne se sentit pas la force de continuer son chemin. Il avait heureusement pu gagner une éminence sur le haut de laquelle s'élançaient quelques palmiers, dont le feuillage, aperçu depuis longtemps, avait réveillé dans son coeur les plus douces espérances. Sa lassitude était si grande, qu'il se coucha sur une pierre de granit capricieusement taillée en lit de camp, et s'y endormit sans prendre aucune précaution pour sa défense pendant son sommeil. Il avait fait le sacrifice de sa vie. Sa dernière pensée fut même un regret. Il se repentait déjà d'avoir quitté les Maugrabins, dont la vie errante commençait à lui sourire depuis qu'il était loin d'eux et sans secours. Il fut réveillé par le soleil, dont les impitoyables rayons, tombant d'aplomb sur le granit, y produisaient une chaleur intolérable. Or, le Provençal avait eu la maladresse de se placer en sens inverse de l'ombre projetée par les têtes verdoyantes et majestueuses des palmiers... Il regarda ces arbres solitaires, et tressaillit ! ils lui rappelèrent les fûts élégants et couronnés de longues feuilles qui distinguent les colonnes sarrasines de la cathédrale d'Arles. Mais, quand, après avoir compté les palmiers, il jeta les yeux autour de lui, le plus affreux désespoir fondit sur son âme. Il voyait un océan sans bornes. Les sables noirâtres du désert s'étendaient à perte de vue dans toutes les directions, et ils étincelaient comme une lame d'acier frappée par une vive lumière. Il ne savait pas si c'était une mer de glace ou des lacs unis comme un miroir. Emportée par lames, une vapeur de feu tourbillonnait au-dessus de cette terre mouvante. Le ciel avait un éclat oriental d'une pureté désespérante, car il ne laisse alors rien à désirer à l'imagination. Le ciel et la terre étaient en feu. Le silence effrayait par sa majesté sauvage et terrible. L'infini, l'immensité, pressaient l'âme de toutes parts : pas un nuage au ciel, pas un souffle dans l'air, pas un accident au sein du sable agité par petites vagues menues ; enfin, l'horizon finissait, comme en mer quand il fait beau, par une ligne de lumière aussi déliée que le tranchant d'un sabre. Le Provençal serra le tronc d'un des palmiers, comme si c'eût été le corps d'un ami ; puis, à l'abri de l'ombre grêle et droite que l'arbre dessinait sur le granit, il pleura, s'assit et resta là, contemplant avec une tristesse profonde la scène implacable qui s'offrait à ses regards. Il cria comme pour tenter la solitude. Sa voix, perdue dans les cavités de l'éminence, rendit au loin un son maigre qui ne réveilla point d'écho ; l'écho était dans son coeur. Le Provençal avait vingt-deux ans, il arma sa carabine...

- Il sera toujours bien temps ! se dit-il en posant à terre l'arme libératrice.

Regardant tour à tour l'espace noirâtre et l'espace bleu, le soldat rêvait à la France. Il sentait avec délices les ruisseaux de Paris, il se rappelait les villes par lesquelles il avait passé, les figures de ses camarades, et les plus légères circonstances de sa vie. Enfin, son imagination méridionale lui fit bientôt entrevoir les cailloux de sa chère Provence dans les jeux de la chaleur qui ondoyait au-dessus de la nappe étendue dans le désert. Craignant tous les dangers de ce cruel mirage, il descendit le revers opposé à celui par lequel il était monté, la veille, sur la colline. Sa joie fut grande en découvrant une espèce de grotte, naturellement taillée dans les immenses fragments de granit qui formaient la base de ce monticule. Les débris d'une natte annonçaient que cet asile avait été jadis habité. Puis, à quelques pas, il aperçut des palmiers chargés de dattes. Alors, l'instinct qui nous attache à la vie se réveilla dans son coeur. Il espéra vivre assez pour attendre le passage de quelques Maugrabins, ou peut-être entendrait-il bientôt le bruit des canons ! car, en ce moment, Bonaparte parcourait l'Égypte. Ranimé par cette pensée, le Français abattit quelques régimes de fruits mûrs sous le poids desquels les dattiers semblaient fléchir, et il s'assura, en goûtant cette manne inespérée, que l'habitant de la grotte avait cultivé les palmiers : la chair savoureuse et fraîche de la datte accusait en effet les soins de son prédécesseur. Le Provençal passa subitement d'un sombre désespoir à une joie presque folle. Il remonta sur le haut de la colline, et s'occupa pendant le reste du jour à couper un des palmiers inféconds qui, la veille, lui avaient servi de toit. Un vague souvenir lui fit penser aux animaux du désert, et, prévoyant qu'ils pourraient venir boire à la source perdue dans les sables qui apparaissait au bas des quartiers de roche, il résolut de se garantir de leurs visites en mettant une barrière à la porte de son ermitage. Malgré son ardeur, malgré les forces que lui donna la peur d'être dévoré pendant son sommeil, il lui fut impossible de couper le palmier en plusieurs morceaux dans cette journée ; mais il réussit à l'abattre. Quand, vers le soir, ce roi du désert tomba, le bruit de sa chute retentit au loin, et il y eut une sorte de gémissement poussé par la solitude ; le soldat en frémit comme s'il eût entendu quelque voix lui prédire un malheur. Mais, ainsi qu'un héritier qui ne s'apitoie pas longtemps sur la mort d'un parent, il dépouilla ce bel arbre des larges et hautes feuilles vertes qui en sont le poétique ornement, et s'en servit pour réparer la natte sur laquelle il allait se coucher. Fatigué par la chaleur et le travail, il s'endormit sous les lambris rouges de sa grotte humide. Au milieu de la nuit, son sommeil fut troublé par un bruit extraordinaire. Il se dressa sur son séant, et le silence profond qui régnait lui permit de reconnaître l'accent alternatif d'une respiration dont la sauvage énergie ne pouvait appartenir à une créature humaine. Une profonde peur, encore augmentée par l'obscurité, par le silence et par les fantaisies du réveil, lui glaça le coeur. Il sentit même à peine la douloureuse contraction de sa chevelure quand, à force de dilater les pupilles de ses yeux, il aperçut dans l'ombre deux lueurs faibles et jaunes. D'abord, il attribua ces lumières à quelque reflet de ses prunelles ; mais bientôt, le vif éclat de la nuit l'aidant par degrés à distinguer les objets qui se trouvaient dans la grotte, il aperçut un énorme animal couché à deux pas de lui. Était-ce un lion, un tigre, ou un crocodile ? Le Provençal n'avait pas assez d'instruction pour savoir dans quel sous-genre était classé son ennemi ; mais son effroi fut d'autant plus violent, que son ignorance lui fit supposer tous les malheurs ensemble. Il endura le cruel supplice d'écouter, de saisir les caprices de cette respiration, sans en rien perdre et sans oser se permettre le moindre mouvement. Une odeur aussi forte que l'odeur exhalée par les renards, mais plus pénétrante, plus grave, pour ainsi dire, remplissait la grotte ; et, quand le Provençal l'eut dégustée du nez, sa terreur fut au comble, car il ne pouvait plus révoquer en doute l'existence du terrible compagnon dont l'antre royal lui servait de bivac. Bientôt, les reflets de la lune, qui se précipitait vers l'horizon, éclairant la tanière, firent insensiblement resplendir la peau tachetée d'une panthère. Ce lion d'Égypte dormait, roulé comme un gros chien, paisible possesseur d'une niche somptueuse à la porte d'un hôtel ; ses yeux, ouverts pendant un moment, s'étaient refermés. Il avait la face tournée vers le Français. Mille pensées confuses passèrent dans l'âme du prisonnier de la panthère ; d'abord, il voulut la tuer d'un coup de carabine, mais il s'aperçut qu'il n'y avait pas assez d'espace entre elle et lui pour l'ajuster, le canon aurait dépassé l'animal. Et s'il l'éveillait ?... Cette hypothèse le rendit immobile. En écoutant battre son coeur au milieu du silence, il maudissait les pulsations trop fortes que l'affluence du sang y produisait, redoutant de troubler ce sommeil qui lui permettait de chercher un expédient salutaire. Il mit la main deux fois sur son cimeterre, dans le dessein de trancher la tête à son ennemie ; mais la difficulté de couper un poil ras et dur l'obligea de renoncer à ce hardi projet.

- La manquer ? ce serait mourir sûrement, pensa-t-il.

Il préféra les chances d'un combat, et résolut d'attendre le jour. Et le jour ne se fit pas longtemps désirer. Le Français put alors examiner la panthère ; elle avait le museau teint de sang.

- Elle a bien mangé !... pensa-t-il, sans s'inquiéter si le festin avait été composé de chair humaine ; elle n'aura pas faim à son réveil.

C'était une femelle. La fourrure du ventre et des cuisses étincelait de blancheur. Plusieurs petites taches, semblables à du velours, formaient de jolis bracelets autour des pattes. La queue musculeuse était également blanche, mais terminée par des anneaux noirs. Le dessus de la robe, jaune comme de l'or mat, mais bien lisse et doux, portait ces mouchetures caractéristiques, nuancées en forme de roses, qui servent à distinguer les panthères des autres espèces de felis. Cette tranquille et redoutable hôtesse ronflait dans une pose aussi gracieuse que celle d'une chatte couchée sur le coussin d'une ottomane. Ses sanglantes pattes, nerveuses et bien armées, étaient en avant de sa tête, qui reposait dessus et de laquelle partaient ces barbes rares et droites, semblables à des fils d'argent. Si elle avait été ainsi dans une cage, le Provençal aurait certes admiré la grâce de cette bête et les vigoureux contrastes des couleurs vives qui donnaient à sa simarre un éclat impérial ; mais, en ce moment, il sentait sa vue troublée par cet aspect sinistre. La présence de la panthère, même endormie, lui faisait éprouver l'effet que les yeux magnétiques du serpent produisent, dit-on, sur le rossignol. Le courage du soldat finit par s'évanouir un instant devant ce danger, tandis qu'il se serait sans doute exalté sous la bouche des canons vomissant la mitraille. Cependant, une pensée intrépide se fit jour en son âme, et tarit dans sa source la sueur froide qui lui découlait du front. Agissant comme les hommes qui, poussés à bout par le malheur, arrivent à défier la mort et s'offrent à ses coups, il vit sans s'en rendre compte une tragédie dans cette aventure, et résolut d'y jouer son rôle avec honneur jusqu'à la dernière scène.

- Avant-hier, les Arabes m'auraient peut-être tué !... se dit-il.

Se considérant comme mort, il attendit bravement et avec une inquiète curiosité le réveil de son ennemie. Quand le soleil parut, la panthère ouvrit subitement les yeux ; puis elle étendit violemment ses pattes, comme pour les dégourdir et dissiper des crampes. Enfin elle bâilla, montrant ainsi l'épouvantable appareil de ses dents et sa langue fourchue, aussi dure qu'une râpe.

- C'est comme une petite-maîtresse !... pensa le Français en la voyant se rouler et faire les mouvements les plus doux et les plus coquets.

Elle lécha le sang qui teignait ses pattes, son museau, et se gratta la tête par des gestes réitérés pleins de gentillesse.

- Bien !... fais un petit bout de toilette,... dit en lui-même le Français, qui retrouva sa gaieté en reprenant du courage ; nous allons nous souhaiter le bonjour.

Et il saisit le petit poignard court dont il avait débarrassé les Maugrabins.

En ce moment, la panthère retourna la tête vers les Français et le regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout quand la bête marcha vers lui ; mais il la contempla d'un air caressant, et, la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près de lui ; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s'il avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s'adoucirent ; et, quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie intéressée, elle fit entendre un de ces ronron par lesquels nos chats expriment leur plaisir ; mais ce murmure partait d'un gosier si puissant et si profond, qu'il retentit dans la grotte comme les derniers ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant l'importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se crut sûr d'avoir éteint la férocité de sa capricieuse compagne, dont la faim avait été si heureusement assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la grotte ; la panthère le laissa bien partir, mais, quand il eut gravi la colline, elle bondit avec la légèreté des moineaux sautant d'une branche à une autre, et vint se frotter contre les jambes du soldat en faisant le gros dos à la manière des chattes ; puis, regardant son hôte d'un oeil dont l'éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce cri sauvage que les naturalistes comparent au bruit d'une scie.

- Elle est exigeante ! s'écria le Français en souriant.

Il essaya de jouer avec les oreilles, de lui caresser le ventre et de lui gratter fortement la tête avec ses ongles ; et, s'apercevant de ses succès, il lui chatouilla le crâne avec la pointe de poignard, en épiant l'heure de la tuer ; mais la dureté des os le fit trembler de ne pas réussir.

La sultane du désert agréa les talents de son esclave en levant la tête, en tendant le cou, en accusant son ivresse par la tranquillité de son attitude. Le Français songea soudain que, pour assassiner d'un seul coup cette farouche princesse, il fallait la poignarder dans la gorge, et il levait la lame, quand la panthère, rassasiée sans doute, se coucha gracieusement à ses pieds en lui jetant de temps en temps des regards où, malgré une rigueur native, se peignait confusément de la bienveillance. Le pauvre Provençal mangea ses dattes, en s'appuyant sur un des palmiers ; mais il lançait tour à tour un oeil investigateur sur le désert pour y chercher des libérateurs, et sur sa terrible compagne pour en épier la clémence incertaine. La panthère regardait l'endroit où les noyaux de dattes tombaient, chaque fois qu'il en jetait un, et ses yeux exprimaient alors une incroyable méfiance. Elle examinait le Français avec une prudence commerciale ; mais cet examen lui fut favorable, car, lorsqu'il eut achevé son maigre repas, elle lui lécha ses souliers, et, d'une langue rude et forte, elle en enleva miraculeusement la poussière incrustée dans les plis.

- Mais quand elle aura faim ?... pensa le Provençal.

Malgré le frisson que lui causa son idée, le soldat se mit à mesurer curieusement les proportions de la panthère, certainement un des plus beaux individus de l'espèce, car elle avait trois pieds de hauteur et quatre pieds de longueur, sans y comprendre la queue. Cette arme puissante, ronde comme un gourdin, était haute de près de trois pieds. La tête, aussi grosse que celle d'une lionne, se distinguait par une rare expression de finesse ; la froide cruauté des tigres y dominait bien, mais il y avait aussi une vague ressemblance avec la physionomie d'une femme artificieuse. Enfin, la figure de cette reine solitaire révélait en ce moment une sorte de gaieté semblable à celle de Néron ivre : elle s'était désaltérée dans le sang et voulait jouer. Le soldat essaya d'aller et de venir, la panthère le laissa libre, se contentant de le suivre des yeux, ressemblant ainsi moins à un chien fidèle qu'à un gros angora inquiet de tout, même des mouvements de son maître. Quand il se retourna, il aperçut du côté de la fontaine les restes de son cheval, la panthère en avait traîné jusque-là le cadavre. Les deux tiers environ étaient dévorés. Ce spectacle rassura le Français. Il lui fut facile alors d'expliquer l'absence de la panthère, et le respect qu'elle avait eu pour lui pendant son sommeil. Ce premier bonheur l'enhardissant à tenter l'avenir, il conçut le fol espoir de faire bon ménage avec la panthère pendant toute la journée, en ne négligeant aucun moyen de l'apprivoiser et de se concilier ses bonnes grâces. Il revint près d'elle et eut l'ineffable bonheur de lui voir remuer la queue par un mouvement presque insensible. Il s'assit alors sans crainte auprès d'elle, et ils se mirent à jouer tous les deux : il lui prit les pattes, le museau, lui tournilla les oreilles, la renversa sur le dos, et gratta fortement ses flancs chauds et soyeux. Elle se laissa faire, et, quand le soldat essaya de lui lisser le poil des pattes, elle rentra soigneusement ses ongles recourbés comme des damas. Le Français, qui gardait une main sur son poignard, pensait encore à le plonger dans le ventre de la trop confiante panthère ; mais il craignit d'être immédiatement étranglé dans la dernière convulsion qui l'agiterait. Et, d'ailleurs, il entendit dans son cœur une sorte de remords qui lui criait de respecter une créature inoffensive. Il lui semblait avoir trouvé une amie dans ce désert sans bornes. Il songea involontairement à sa première maîtresse, qu'il avait surnommée *Mignonne*, par antiphrase, parce qu'elle était d'une si atroce jalousie, que, pendant tout le temps que dura leur passion, il eut à craindre le couteau dont elle l'avait toujours menacé. Ce souvenir de son jeune âge lui suggéra d'essayer de faire répondre à ce nom la jeune panthère, de laquelle il admirait, maintenant avec moins d'effroi, l'agilité, la grâce et la mollesse.

Vers la fin de la journée, il s'était familiarisé avec sa situation périlleuse, et il en aimait presque les angoisses. Enfin, sa compagne avait fini par prendre l'habitude de le regarder quand il criait en voix de fausset : Mignonne ! Au coucher du soleil, Mignonne fit entendre à plusieurs reprises un cri profond et mélancolique.

- Elle est bien élevée !... pensa le gai soldat ; elle dit ses prières.

Mais cette plaisanterie mentale ne lui vint en l'esprit que quand il eut remarqué l'attitude pacifique dans laquelle restait sa camarade.

- Va, ma petite blonde, je te laisserai coucher la première, lui dit-il en comptant bien sur l'activité de ses jambes pour s'évader au plus vite quand elle serait endormie, afin d'aller chercher un autre gîte pendant la nuit.

Le soldat attendit avec impatience l'heure de sa fuite, et, quand elle fut arrivée, il marcha rapidement dans la direction du Nil ; mais à peine eut-il fait un quart de lieue dans les sables, qu'il entendit la panthère bondissant derrière lui, et jetant par intervalles ce cri de scie, plus effrayant encore que le bruit lourd de ses bonds.

- Allons, se dit-il, elle m'a pris en amitié !... Cette jeune panthère n'a peut-être encore rencontré personne, il est flatteur d'avoir son premier amour !

En ce moment, le Français tomba dans un de ces sables mouvants si redoutables pour les voyageurs, et d'où il est impossible de se sauver. En se sentant pris, il poussa un cri d'alarme ; la panthère le saisit avec ses dents par le collet, et, sautant vigoureusement en arrière, elle le tira du gouffre comme par magie.

- Ah ! Mignonne, s'écria le soldat en la caressant avec enthousiasme, c'est entre nous maintenant à la vie et à la mort... Mais pas de farces !

Et il revint sur ses pas.

Le désert fut dès lors comme peuplé. Il renfermait un être auquel le Français pouvait parler, et dont la férocité s'était adoucie pour lui, sans qu'il s'expliquât les raisons de cette incroyable amitié. Quelque puissant que fût le désir du soldat de rester debout et sur ses gardes, il dormit. A son réveil, il ne vit plus Mignonne ; il monta sur la colline, et, dans le lointain, il l'aperçut accourant par bonds, suivant l'habitude de ces animaux, auxquels la course est interdite par l'extrême flexibilité de leur colonne vertébrale. Mignonne arriva les babines sanglantes ; elle reçut les caresses nécessaires que lui fit son compagnon, en témoignant même par plusieurs ronron graves combien elle en était heureuse. Ses yeux, pleins de mollesse, se tournèrent avec encore plus de douceur que la veille sur le Provençal, qui lui parlait comme à un animal domestique:

- Ah ! ah ! mademoiselle, car vous êtes une honnête fille, n'est-ce pas ? Voyez-vous ça !... nous aimons à être câlinée. N'avez-vous pas honte ! Vous avez mangé quelque Maugrabin ?... Bien ! C'est pourtant des animaux comme vous !... Mais n'allez pas gruger les Français, au moins... Je ne vous aimerais plus !

Elle joua comme un jeune chien joue avec son maître, se laissant rouler, battre et flatter tour à tour ; et parfois elle provoquait le soldat en avançant la patte sur lui, par un geste de solliciteur.

Quelques jours se passèrent ainsi. Cette compagnie permit au Provençal d'admirer les sublimes beautés du désert. Du moment qu'il y trouvait des heures de crainte et de tranquillité, des aliments, et une créature à laquelle il pensait, il eut l'âme agitée par des contrastes... C'était une vie pleine d'oppositions. La solitude lui révéla tous ses secrets, l'enveloppa de ses charmes. Il découvrit dans le lever et le coucher du soleil des spectacles inconnus au monde. Il sut tressaillir en entendant au-dessus de sa tête le doux sifflement des ailes d'un oiseau, - rare passager ! - en voyant les nuages se confondre, - voyageurs changeants et colorés ! Il étudia pendant la nuit les effets de la lune sur l'océan des sables, où le simoun produisait des vagues, des ondulations et de rapides changements. Il vécut avec le jour de l'Orient, il en admira les pompes merveilleuses ; et souvent, après avoir joui du terrible spectacle d'un ouragan dans cette plaine où les sables soulevés produisaient des brouillards rouges et secs, des nuées mortelles, il voyait venir la nuit avec délices, car alors tombait la bienfaisante fraîcheur des étoiles. Il écouta des musiques imaginaires dans les cieux. Puis la solitude lui apprit à déployer les trésors de la rêverie. Il passait des heures entières à se rappeler des riens, à comparer sa vie passée à sa vie présente. Enfin, il se passionna pour sa panthère, car il lui fallait bien une affection. Soit que sa volonté, puissamment projetée, eût modifié le caractère de sa compagne, soit qu'elle trouvât une nourriture abondante grâce aux combats qui se livraient alors dans ces déserts, elle respecta la vie du Français, qui finit par ne plus s'en défier en la voyant si bien apprivoisée. Il employait la plus grande partie du temps à dormir ; mais il était obligé de veiller, comme une araignée au sein de sa toile, pour ne pas laisser échapper le moment de sa délivrance, si quelqu'un passait dans la sphère décrite par l'horizon. Il avait sacrifié sa chemise pour en faire un drapeau, arboré sur le haut d'un palmier dépouillé de feuillage. Conseillé par la nécessité, il sut trouver le moyen de le garder déployé en le tendant avec des baguettes, car le vent aurait pu ne pas l'agiter au moment où le voyageur attendu regarderait dans le désert...

C'était pendant les longues heures où l'abandonnait l'espérance qu'il s'amusait avec la panthère. Il avait fini par connaître les différentes inflexions de sa voix, l'expression de ses regards, il avait étudié les caprices de toutes les taches qui nuançaient l'or de sa robe. Mignonne ne grondait même plus quand il lui prenait la touffe par laquelle sa redoutable queue était terminée, pour en compter les anneaux noirs et blancs, ornement gracieux, qui brillait de loin au soleil comme des pierreries. Il avait du plaisir à contempler les lignes moelleuses et fines des contours, la blancheur du ventre, la grâce de la tête. Mais c'était surtout quand elle folâtrait qu'il la regardait complaisamment, et l'agilité, la jeunesse de ses mouvements, le surprenaient toujours ; il admirait sa souplesse quand elle se mettait à bondir, à ramper, à se glisser, à se fourrer, à s'accrocher, se rouler, se blottir, s'élancer partout. Quelque rapide que fût son élan, quelque glissant que fût un bloc de granit, elle s'y arrêtait tout court au mot de «Mignonne !»

Un jour, par un soleil éclatant, un immense oiseau plana dans les airs. Le Provençal quitta sa panthère pour examiner ce nouvel hôte ; mais, après un moment d'attente, la sultane délaissée gronda sourdement.

- Je crois, Dieu m'emporte, qu'elle est jalouse ! s'écria-t-il en voyant ses yeux redevenus rigides. L'âme de Virginie aura passé dans ce corps-là, c'est sûr !...

L'aigle disparut dans les airs pendant que le soldat admirait la croupe rebondie de la panthère. Mais il y avait tant de grâce et de jeunesse dans ses contours ! C'était joli comme une femme. La blonde fourrure de la robe se mariait par des teintes fines aux tons du blanc mat qui distinguait les cuisses. La lumière profusément jetée par le soleil faisait briller cet or vivant, ces taches brunes, de manière à leur donner d'indéfinissables attraits. Le Provençal et la panthère se regardèrent l'un et l'autre d'un air intelligent ; la coquette tressaillit quand elle sentit les ongles de son ami lui gratter le crâne, ses yeux brillèrent comme deux éclairs, puis elle les ferma fortement.

- Elle a une âme ! dit-il en étudiant la tranquillité de cette reine des sables, dorée comme eux, blanche comme eux, solitaire et brûlante comme eux...

- Eh bien, me dit-elle, j'ai lu votre plaidoyer en faveur des bêtes ; mais comment deux personnes si bien faites pour se comprendre ont-elles fini ?

- Ah ! voilà !... Elles ont fini comme finissent toutes les grandes passions, par un malentendu. On croit, de part et d'autre, à quelque trahison, l'on ne s'explique point par fierté, l'on se brouille par entêtement.

- Et quelquefois dans les plus beaux moments, dit-elle ; un regard, une exclamation, suffisent... Eh bien, alors, achevez l'histoire.

- C'est horriblement difficile, mais vous comprendrez ce que m'avait déjà confié le vieux grognard quand, en finissant sa bouteille de vin de Champagne, il s'est écrié:

- Je ne sais pas quel mal je lui ai fait, mais elle se retourna comme si elle eût été enragée, et, de ses dents aiguës, elle m'entama la cuisse, faiblement sans doute. Moi, croyant qu'elle voulait me dévorer, je lui plongeai mon poignard dans le cou. Elle roula en jetant un cri qui me glaça le coeur, je la vis se débattant en me regardant sans colère. J'aurais voulu pour tout au monde, pour ma croix, que je n'avais pas encore, la rendre à la vie. C'était comme si j'eusse assassiné une personne véritable. Et les soldats qui avaient vu mon drapeau, et qui accoururent à mon secours, me trouvèrent tout en larmes...

- Eh bien, monsieur, reprit-il après un moment de silence, j'ai fait depuis la guerre en Allemagne, en Espagne, en Russie, en France ; j'ai bien promené mon cadavre, je n'ai rien vu de semblable au désert... Ah ! c'est que cela est bien beau !

- Qu'y sentiez-vous ? lui ai-je demandé.

- Oh ! cela ne se dit pas, jeune homme. D'ailleurs, je ne regrette pas toujours mon bouquet de palmiers et ma panthère,... il faut que je sois triste pour cela. Dans le désert, voyez-vous, il y a tout, et il n'y a rien...

- Mais encore, expliquez-moi...

- Eh bien, reprit-il en laissant échapper un geste d'impatience, c'est Dieu sans les hommes.

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Voir également :
- Le Père Goriot - Honoré de Balzac (1834), présentation et extrait

mercredi, 14 janvier 2009

Au chat et à la souris (Cat and Mouse) - James Patterson - 1997

bibliotheca au chat et a la souris

Le Masque de l'araignée (Along Came A Spider, 1992) vit l'arrestation du célèbre tueur Gary Soneji par le policier et docteur en psychanalyse Alex Cross. Mais Soneji vient juste de s'évader, les années de prison étaient dures pour lui, et il n'a qu'une seule envie : celle de se venger d'Alex Cross en tuant le plus de gens possible. Une deuxième affaire est également en cours traitant d'un tueur en série sévissant à la fois en Europe et aux Etats-Unis et qui se fait appeler Monsieur Smith. Si alex Cross est intimement lié à la première affaire, il le sera très vite également à la seconde, et cela à ses dépens.

L'écrivain américain James Patterson est depuis un bout de temps devenu une référence dans le genre des best-sellers policiers recherchant l'efficacité et le divertissement à tout prix. Au chat et à la souris est un parfait exemple du travail de Patterson. C'est bien ficelé, mené tambour battant, on ne s'ennuie pas, le suspense est réel et le personnage d'Alex Cross, mis en scène ici pour la quatrième fois depuis Le Masque de l'araignée (Along Came A Spider, 1992), est plus convaincant que jamais dans la mesure où le lecteur le retrouve fragilisé et réellement menacé. Le tout ne peut pas laisser indifférent. Hélas, comme souvent dans ce genre de romans, on ne dépasse jamais le niveau du pur divertissement.

Au chat et à la souris
est un bon polar, efficace et très prenant, un pur divertissement classique du genre.

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Voir également :
- The Jester - James Patterson et Andrew Gross (2003), présentation

14:43 Écrit par Marc dans Patterson, James | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : romans policiers, thrillers, james patterson, litterature americaine, alex cross | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 12 janvier 2009

Indiana Jones et la danse des géants (Indiana Jones and the Dance of the Giants) - Rob Macgregor - 1991

bibliotheca Indiana Jones et la danse des géants

1925, à peine nommé à son premier poste d'enseignant à l'université de Londres, de nouvelles aventures se présentent déjà au jeune Indiana Jones par le biais de Deirdre Campbell, l'une de ses plus brilliantes étudiantes, qui prétend avoir trouvé un parechemin tout d'or qui prouverait l'existence de Merlin, le mythique mage de la Table-Ronde. Mais d'autres, dont le parlementaire Adrian Powell, vont également s'intéresser de près à cette affaire, car la légende veut que quiconque met la main sur le secret de l'enchanteur, dominera le monde. Indiana Jones accompagne alors Deirdre dans une course folle à travers la Grande-Bretagne, des grottes périlleuses d'Ecosse à la Danse des géants de Stonehenge où le secret de Merlin sera enfin révélé.

Indiana Jones et la danse des géants est le deuxième tome des Aventures d'Indiana Jones, série de romans écrits par Rob Macgregor mettant en scène le célèbre personnage de l'aventurier-archéologue Indiana Jones, interprêté par l'acteur américain Harrison Ford dans les célèbres productions cinématographiques des réalisateurs et producteurs Steven Spielberg et George Lucas, et se déroulant avant les histoires relatées dans les films. Ce tome-ci présente également une histoire totalement indépendante du tome précédent: Indiana Jones et le péril de Delphes (Indiana Jones and the Peril at Delphi, 1991). Et comme pour le tome précédent, il faut dire que le travail de Macgregor est tout à fait correct mais sans jamais exceller, l'intrigue est bien portée mais il manque un quelque chose qui empêche ce livre de sortir de son genre de livre de série. Le mélange roman d'aventures et mystères de l'Histoire fonctionne bien et le divertissement est assuré. La fin est toutefois très décevante. Mais, comme pour le premier tome, ce livre s'adresse avant tout aux grands fans d'Indiana Jones.

Indiana Jones et la danse des géants est plutôt bon roman d'aventures mettant en scène le personnage d'Indiana Jones mais qui plaira toutefois principalement aux fans du célèbre archéologue.

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Voir également :
- Indiana Jones et le péril de Delphes (Indiana Jones and the Peril at Delphi) - Rob Macgregor (1991), présentation
- Indiana Jones et les sept voiles (Indiana Jones and the Seven Veils) - Rob MacGregor (1991), présentation
- Indiana Jones et l’Arche de Noé (Indiana Jones and the Genesis Deluge) – Rob Macgregor (1992), presentation

dimanche, 11 janvier 2009

Femmes : Poèmes d'amour et de combat (All about women) - Taslima Nasreen - 2002

bibliotheca femmes

Femmes : poèmes d'amour et de combat est un recueil de poésie de la romancière, journaliste et poète Taslima Nasreen, née au Bangladesh en 1962, et qui en cesse de dénoncer l'oppression des femmes dans son pays et dans le monde. Condamnée à mort par les fondamentalistes musulmans depuis 1993, pour avoir osé dénoncer dans ses écrits le sort réservé aux femmes par la religion, elle vit en exil depuis 1994 et réside aujourd'hui en Suède.
Au fil des poèmes repris ici, Taslima Nasreen, dans une écriture servie de mots simples et directs tout en violence et en émotions, npous évoque la condition de la femme dans son inégalité face aux homme, sa soumission dans l'amour et son asclavage dans de multiples sociétés. Mais à travers ces vers vibrent aussi la solitude, les déceptions et le désespoir de l'auteure aujourd'hui exilée.

Femmes : poèmes d'amour et de combat
est un recueil poignant qui en laissera personne indifférent.

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Extraits : quelques poèmes pris au hasard

Vivre

Je vis ma vie dans un cercueil,
Cent cafards et quelques vers
M'accompagnent.

Je vis parce que
Je n'ai aucune autre alternative
Que de vivre.
Les cafards et les vers
N'ont pas d'autre chix,
Eux non plus.

Des âmes vivent dans un cercueil
Nous nous toisons tous d'un oeil vitreux
Nous nous mangeons,
Nous nous buvons,
Les uns les autres
En nous demandant
Pourquoi nous vivons!

Je ne connais pas la réponse,
Les cafards et les vers
L'ignorent eux aussi.


Pleine lune

Je suis seule.
La lune là-haut est seule aussi.
Moi qui suis la plus malheureuse sur la terre,
Je cntemps lebonheur dans le scintillement du clair de lune.
Me voyant, la lune est si embarrassée
Qu'elle se voile aussitôt la face
De honte derrière un nuage.

La lune ne savait sans doute pas
Qu'un être humain pouvait être aussi seul.
La lune a une cour aussi vaste que le ciel
Et des bandes de filles-nuages avec lesquelles jouer.

Mais moi, qui ai-je?


Ni ne vibre ni ne résonne

Tant de choses vibrent et résonnent,
Les celules à l'intérieur du corps,
Les clochettes aux chevilles quand elles dansent,
Les bracelets d'argent au poignet.
La pluie de la mousson rebondit sur la fenêtre, et les vitres, en musique, vibrent et résonnent.

Dès que les nuages s'entrechoquent, le tonnerre vibre et résonne.
Les rêves résonnent, imposent au temps leur rythme,
Puis, dans un grand chamboulement intérieur,
La solitude vibre et résonne.

Seule la cloche intime de ma porte ne vibre ni ne résonne.


Solitaire

(Un jeune homme pense à une autre femme)

Cela arrive à chaque fois qu'on n' a nulle part où aller.
Une cour sinistre, un arbre fruitier, un chat solitaire, je marche
De long en large entre les citronniers.
Quand il n'y a nulle part où aller, on sort d'une pièce pour aller dans la cour
Puis on revient dans la même pièce.
Certains soirs d'huver semblent si longs
Qu'on voudrait les repousser le plus loin possible
Pour laisser place à une nuit profonde et paisible
Ou à une matinée éclatante de soleil.
Les journées passeraient ensuite à rêvasser
Et à bavarder.
Quand il n'y a nulle part où aller,
Je m'assois tranquillement sur la véranda,
Me fraie mentalement un chemin à travers la brume
Et entre dans une autre pièce.
Qui le beau jeune homme serein
Assis là attend-il?
Je n'ai nulle part où aller.
En regardant fixement ces pièces si familières, la cour, le mur,
Les soirs d'hiver,
Je frappe mentalement à une autre porte,
Toc, toc, toc,
je retiens les larmes qui montent de mon coeur brûlant
Et je crie
Jeune homme, qui attends-tu?

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15:33 Écrit par Marc dans Nasreen, Taslima | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poesie, taslima nasreen, litterature bangladeshie | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

INDEX - Bangladesh

Nasreen, Taslima
- Femmes : Poèmes d'amour et de combat (All about women, 2002), présentation et extraits

 

 

 

 

 

 

15:29 Écrit par Marc dans INDEX | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bangladesh, litterature bangladeshie | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 10 janvier 2009

Le mystère de la crypte ensorcelée (El Misterio de la cripta embrujada) - Eduardo Mendoza - 1979

bibliotheca le mystere de la crypte ensorcelee

Deux adolescentes pensionnaires d'un collège religieux de Barcelone disparaissent mystérieusement la nuit à quelques années d'intervalle. Le policier en charge de l'affaire, douteux à souhait et ne voulant pas se mouiller pas cette affaire met sur le coup un détective sans nom interné dans un asile psychiatrique, et à qui est promis la liberté en cas de résolution de l'affaire.
Mais pour ce détective anonyme l'enquête le mènera au devant des plus graves ennuis: des cadavres apparaissent partout, des demoiselles s'adonneraient à des meurtres rituels, des affaires de corruption, ... Et c'est le détective lui même qui va se retrouver recherché, à moins qu'il ne trouve enfin la solution à tout cela.

Le mystère de la crypte ensorcelée
est un roman policier très atypique et fort déjanté se déroulant dans une Barcelone post-franquiste, véritable personnage à part entière du récit. Le narrateur, un fou, voyou... on ne sait pas trop, s'avère vite être très attachant et le lecteur le suit avec le plus grand plaisir à travers ses multiples aventures souvent loufoques. Eduardo Mendoza avoue s’être inspiré d’un fait divers lu dans un journal datant des années 1920. La police faisait occasionnellement appel à un homme interné dans un hôpital psychiatrique pour leur venir en aide, et une fois l’affaire résolue, l’homme réintégrait sa place à l’asile. L’écrivain remettra d’ailleurs son héros en scène dans d'autres romans tels Le labyrinthe aux olives (El Laberinto de las aceitunas, 1982) et L’artiste des dames (La Aventura del tocador de señoras, 2001). Ensuite Mendoza met tout en œuvre pour chambouler les règles du genre du policier, et cela pour le plus grand plaisir du lecteur. Hélas, parfois le récit et le développement e l'intrigue deviennent quelque peu confus mais le tout finit par se rattraper à la fin.

Le mystère de la crypte ensorcelée d'Eduardo Mendoza est un roman policier très original et toujours surprenant.

Un roman à découvrir !

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