mercredi, 21 janvier 2009

Petit Bodiel et autres contes de la savane - Amadou Hampâté Bâ - 1977

bibliotheca petit bodiel et autres contes de la savane

Il était une fois..., il y a très longtemps... quelque part au fin fond de l'Afrique, au pays des baobabs géants aux branches cuivrées, vivait une famille de lièvres, les Bodiel, dans laquelle grandit Petit Bodiel, un petit lièvre paresseux et gourmand qui qui ne pense qu'à dormir  et à regarder les femelles lièvres de baigner. Pourtant ce n'est pas d'ambition ou d'intelligence qu'il manque: en effet afin de devenir le roi de la savane, il demande à Dieu de lui accorder la ruse et ses pouvoirs miraculeux...

Petit Bodiel et autres contes de la savane est un très beau recueil de contes et de nouvelles de l'écrivain, poète et conteur malien Amadou Hampâté Bâ, plus connu pour son combat au sein de l'UNESCO dès 1960 en faveur du sauvetage des traditions orales africaines, au sujet desquelles il lança cette célèbre phrase : En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Le style est celui, inimitable et typique, des contes de l'Afrique centrale qui fait ici découvrir une multitude de contes et de légendes, qui ravira petits et grands, et représentent un véritable trésor verbal, pour Amadou Hampâté Bâ, une part de la mémoire de son pays. Le recueil commence par le conte peul Petit Bodiel, texte datant de 1977, aussi le plus long, et parfait représentant des textes qui vont suivre.

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Extrait : premier chapitre

Chapitre premier

Petit Bodiel (Conte peul)

Il y a très longtemps, dans le Sano, pays des baobabs géants aux troncs et branches cuivrés, vivait une famille de lièvres appelée Famille Bodiel1.

Papa et Maman Bodiel étaient de braves travailleurs. Ils peinaient sans relâche et sans murmure du matin au soir. Chaque fin de journée les voyait revenir chargés de vivres variés : pain de singe2, fruits de rônier, jujubes jaunes, fruits bien mûrs de la savane, autant de bonnes choses pour la subsistance de la famille.
Quant à Petit Bodiel, il était, hélas ! le modèle des mauvais petits. Jamais il ne voulut rien faire, sinon l'imbécile, dormir et redormir. Il ne sortait de sa couche qu'au moment où le soleil montait au zénith et lui plongeait dans le ventre les flèches aiguës de ses rayons ardents. Et quand il se levait ainsi malgré lui, c'était pour aller, en guise de bonjour, demander à sa mère de quoi garnir son estomac solide et malencontreusement toujours vide.

Petit Bodiel n'était pas aussi sot qu'il était paresseux. C'est pourquoi cette andouillette s'arrangeait chaque fois pour ne pas se rendre chez sa mère quand son père y était. Papa Bodiel, en effet, n'était ni commode ni complaisant. Il avait pour son fils, toujours occupé à des riens, plus de clystères de coups de pied3 que d'affectueuses tapes paternelles.

Petit Bodiel n'était pas simplement un « cul de plomb », quelqu'un qui ne fait jamais rien. En plus il était dégoûtant, et faisait constamment pipi dans sa couche. Mais, comme toutes les mamans de la terre, Maman Bodiel écoutait la voix profonde de ses entrailles et fermait les yeux sur les défauts de son fils gourmand et goinfre.

Elle cherchait entre terre et ciel des excuses pour sa ventrée vaurienne. Elle l'excusait de pisser dans sa couche et de ne jamais rien faire, sinon, de temps en temps, aller se tapir dans les touffes de vétiver4, cachette d'où il pouvait contempler les jouvencelles qui, toutes nues, s'abandonnaient aux joies de la baignade.

Tous les êtres ont un sort commun, celui de finir par mourir, et souvent sans y être préparés. Ce qui doit arriver à tout être allait arriver à Papa Bodiel. Règle sans exception !

Une nuit, très fatigué, il se coucha. Son âme, qui s'était échappée de son corps durant son sommeil pour converser avec la Nuit, fut enlevée par cette belle et mystérieuse femme, drapée d'un manteau noir serti d'étoiles.

Au matin l'aurore jaillit des ombres. Mais le visage de Papa Bodiel resta sombre. Ce père, grand travailleur, était mort. Paix à son âme laborieuse et honnête ! Il laissait une veuve sans ressources qui vaillent et un fils qui n'était savant qu'en anatomies de belles filles...

La Tradition est parfois injuste5. Elle s'en prend à la maman d'un vaurien, et non au vaurien lui-même. C'est ainsi que la maman de Petit Bodiel devint la risée de son village.

Dendi Bani Kono le Tantale, cousin germain de Bani Kono la Cigogne, revêtit ses beaux boubous blanc et noir. En quelques grandes enjambées facilitées par ses longues échasses, il se rendit chez Maman Bodiel. « Je viens, lui dit-il, te conseiller de sévir contre ton fils. Il y va de ta réputation. S'il ne se corrige pas, tu auras, par sa faute, des surprises désagréables avec tes voisins. Sache, ma chère amie, qu'un parent qui laisse son enfant dans le dos devenir une hache6 risque tôt ou tard de voir celle-ci lui tomber sur les talons et lui couper les tendons... »

Maman Bodiel n'apprécia nullement la mise en garde de Tantale. La mère n'est-elle pas toujours la première à découvrir les défauts de son enfant, et la dernière à les publier... ? « De quoi se mêle Tantale..., susurra le coeur de Maman Bodiel à son oreille maternelle. Il faut que Tante Araignée de la Mélancolie7 l'ait piqué cette nuit, pour qu'il s'agite si violemment à propos d'un cas qui ne regarde que ton fils et toi... »

Cependant, la voix de la raison pure intervint et murmura doucement à l'intelligence objective de Maman Bodiel :

« Par le Roi du Ciel, par la Reine des Terres, par le Prince des Océans ! Maman Bodiel, fais taire tes sentiments maternels et prête oreille aux conseils désintéressés d'un ami avisé et direct ! Quand bien même remplirais-tu les plus grands silos et greniers pour ton enfant vaurien, s'il ne change pas son état d'âme il n'en vaudra pas davantage. »

Maman Bodiel réfléchit longuement. Elle se dit :

« Une voix étrangère pourrait me tromper, mais celle qui vient de mon tréfonds ne saurait le faire. Je dois, je veux, il faut que je fasse taire mon coeur de mère et ferme mes oreilles maternelles ! »

Joignant pensée, parole et action, Maman Bodiel se précipita dans la chambrée de son fils. Elle se saisit du dormeur invétéré par l'une de ses pattes postérieures. Elle le traîna jusqu'au pied du baobab sacré, à la manière dont les fils d'Adam traînent les cadavres d'animaux en état de putréfaction avancée8.

Là, Maman Bodiel s'assit sur son arrière-train. Elle demanda impérativement à son fils d'en faire tout autant. Alors, face à face, les yeux maternels plongeant dans les yeux filiaux, Maman Bodiel dit :

« Petit Bodiel ! Tu n'es plus un bébé. Dans trois lunes, tu vas atteindre ta majorité. Tu seras désormais responsable de toi vis-à-vis de toi-même et vis-à-vis des autres.

« Quand Guéno l'Eternel9 te jeta dans l'océan de mon ventre par l'entremise du lance-pierre de ton père, je tressaillis de joie. Quand, sans danger, les os de mon bassin s'écartèrent pour te mettre au monde, j'exultai de plaisir. En te voyant grandir, mes espoirs s'élevèrent plus haut que le chaume des bambous géants.

« Je pensais que tu serais un roi de la brousse, que tu disputerais le commandement de la savane au couple habillé de couleur fauve... Je pensais que la touffe de ta queue aurait raison de la crinière du despote à la grosse tête, Grand Frère Lion Korodiara, qui ravage les troupeaux de zèbres, casse le cou des antilopes et s'abreuve du sang de la girafe dont il confond le long col avec son aiguière10.

« Mais non ! Voilà que tu ne fais et sembles ne vouloir faire toute ta vie que bâiller, dormir, te réveiller, manger, digérer, pisser et péter ! Tu sues et produis de tels bruits, avec une telle incontinence, que Donzelle Nyâlal l'Aigrette, bien que fille de “soyons charitables11”, m'a lancé l'autre jour cette apostrophe : “Eh, Maman Bodiel ! Ton fils n'a-t-il d'autre orifice que son anus ?” Après m'avoir ainsi insultée à travers toi, elle s'en est allée, laissant flotter au vent les plus minces de ses duvets pour mieux se moquer de moi.

« Ton père est mort. Ce qu'il avait de plus gros sur le coeur, c'était d'avoir mis au monde un vaurien qui ne vaut et ne va rien valoir.

« Ngirja le petit Phacochère est de ton âge, mais il sait déjà se servir de son groin et déterre à longueur de journée de quoi se nourrir.

« Diaraden le petit Lionceau est de ta classe. Il fait de véritables prouesses. Sa mère en est heureuse et son âme est en liesse.

« Dawangel-baadi, le petit singe Cynocéphale12, aboie à se faire passer pour un chien de roi. Il sait cueillir des fruits mûrs.

« Quant à toi, rien de rien ! Si tu ne changes pas – et je désespère que tu puisses changer un jour – je te maudirai face au soleil levant et face au soleil couchant ! Je te renierai un jour de pleine lune13 !

« Tu n'as été pour moi qu'une source d'inquiétudes quotidiennes. Cela ne saurait durer davantage ! J'ai décidé de me séparer de toi, comme on se sépare d'un tesson de canari brisé14. Tu iras vivre où tu voudras et comme tu voudras, mais tu n'empuantiras plus ma demeure !... »

Petit Bodiel, contrit on ne peut plus, demanda à sa mère un délai de quelques lunes pour se corriger.

« Et comment vas-tu faire pour te corriger ? Je voudrais bien le savoir pour en avoir le coeur net.

— Maman ! Je ne t'ai jamais dit que je me suis ménagé l'utile amitié de Yendou, le vieux fourmilier Oryctérope. Je lui ai régulièrement procuré des fourmis. C'est le seul travail que j'accomplis de mes mains. Je m'en vais demander à ce sorcier, mon vieil ami, de m'aider à me corriger. »

Petit Bodiel ramassa beaucoup de fourmis. Il alla les donner au Vieil Oryctérope et lui conta ce dont il était menacé par sa mère.

Quand l'Oryctérope eut fini d'avaler les fourmis, il dit :

« Cette pitance délicieuse vaut bien un talisman porte-bonheur ! Je m'en vais, mon petit ami, te tirer l'épine du pied. Je vais te munir d'un gris-gris merveilleux. Sèche tes larmes ! Fais-moi confiance ! D'ici à quelques semaines, ta mère sera satisfaite de toi.

« Guéno t'a donné une taille minuscule. Il faut, pour compenser, qu'il te rende plus malin. Je n'irai pas jusqu'à te donner le conseil d'être malhonnête, mais puisque tu es faible, tu dois être astucieux...

« Jusqu'ici, Petit Bodiel, à part le ramasseur de fourmis que tu as été pour moi, tu ne fus guère héros qu'à regarder croupes fermes et seins arrondis des baigneuses. Il faut de la femme, certes, mais non au point que ton sexe prenne constamment la place de ton cerveau ! Sinon, le feu de l'amour débridé dévorera le chaume de ta respectabilité, et tu risques d'être soit humilié, soit malheureux.

« Andi Yari le Sage15 a dit : “Pour l'homme, la femme est un puits sans fond... Pour la femme, l'homme est un fût qui se perd dans la nue... Jamais ils ne peuvent parvenir à la limite l'un de l'autre. Ils sont telles deux énigmes qui se regardent, se parlent et se complètent, sans cesser de se contester. Ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre, mais ne peuvent vivre ensemble sans heurts ni éclats. Avec la femme rien ne marche, mais sans la femme, tout serait foutu !”

« Mais finissons-en avec cette question des hommes et des femmes, et examinons comment chasser de ton corps la paresse qui y a élu domicile. »

Yendou le Vieil Oryctérope était un éminent géomancien. Peut-on être grand magicien et ne pas savoir manipuler les 96 esprits qui habitent les 16 demeures où sont scellés les secrets d'hier, d'aujourd'hui et de demain ? C'est impensable.

Pour le vieux fourmilier, il s'agissait de savoir si les affaires de Petit Bodiel allaient prospérer et si tout se terminerait bien. Il dressa un thème selon la géomancie enseignée par le maître Tchien-Mansa, puis il interpréta les points qui occupaient les maisons une, deux et sept. Tout y était masculin, donc positif et favorable.

Yendou confectionna alors un merveilleux gris-gris. Il l'offrit à Petit Bodiel en présence de l'effraie, cousine du hibou, qui servit de témoin sacramentel.

« Prends ceci, dit-il à Petit Bodiel, et porte-le suspendu à ton cou. Chaque fois que tu éprouveras le besoin de réfléchir, de secourir ou d'être secouru, serre-le entre tes incisives et formule tes voeux. Ils seront exaucés en un battement de paupières. »

Armé de son gris-gris-fait-tout, Petit Bodiel s'en retourna auprès de sa mère.

Il entra dans sa chambrée personnelle. Il prit son gris-gris entre ses incisives, le serra et dit : « Ô Allawalam bâ lôbbo, Bon papa Bon Dieu16 ! Fais que je ne pisse plus dans ma couche ! Rends mon anus aphone et que l'on n'entende plus sa voix enrouée qui pue et me fait honte !

« Fais que je devienne un vaillant Petit Bodiel et que je fasse le bonheur de ma mère, au point que feu mon père s'en trémoussera de plaisir dans sa tombe et qu'il y rira de joie à en emplir sa bouche de la poussière de sa sépulture ! Amen ! »

Et Petit Bodiel passa la première nuit de sa vie durant laquelle il ne ronfla ni ne pissa... Miracle ! Sa mère eut beau tendre l'oreille, elle ne perçut rien d'insolite, rien de nauséabond. Pas de rot, pas de pet, pas de hoquet... pas de grincement de dents s'entrechoquant... pas de respiration stridente ni cornante... Aucune des flatuosités qui chahutaient toutes les nuits dans le ventre et l'appareil respiratoire de Petit Bodiel ne s'y bringuebala cette nuit-là. Ce fut la nuit où les organes de Petit Bodiel, peut-être fatigués, semblèrent hiberner pour la première fois...

Petit Bodiel aurait-il vraiment changé ?

Il faut avoir un esprit rétrograde et inconvenant pour douter des pouvoirs d'un gris-gris confectionné selon le modèle sacré dont le prototype est gardé par Allawalam dans la salle spéciale des « Caissettes à Transformation17 ». N'est-ce pas dans cette salle que s'opère le miracle du fil enroulé en hélice18 ? Celui qui réussirait à jeter un regard par le hublot discret que seuls les appelés peuvent découvrir verrait 56 graines de fonio se changer en 32 germens de riz19... Miracle de la vie et de la métamorphose des êtres !

Petit Bodiel, à la plus grande joie de sa maman, n'attendit pas que les flèches ardentes du soleil viennent le réveiller. Dès que le muezzin de la gent ailée, Alfa le Coq, eut farfouillé dans ses vêtements composés d'un camail, de deux couvertures claires, de remiges et de lancettes20, et signalé, par des cris soulignés d'applaudissements d'ailes, l'apparition de l'aurore, Petit Bodiel s'était levé promptement. Il était déjà bien debout sur ses quatre pattes. Sa mère le trouva en train de faire du feu pour le petit déjeuner !

Il ne fallait pas plus de preuves, pour convaincre celle qui ne demandait qu'à l'être, que le changement survenu en son fils était radical.

De joie, Maman Bodiel se précipita sur son fils et, malgré son poids, le souleva comme un fétu de paille. Elle le porta dans son dos, tout comme lorsqu'il était bébé Bodiel. Mais lorsqu'elle sentit, quelques instants après, les joints de sa colonne vertébrale se desserrer, vite elle déposa son fardeau à terre en le couvrant de baisers.

Maman Bodiel était heureuse, à la manière de toute maman découvrant son fils dans les meilleures conditions d'âme et d'esprit.

Quand le soleil eut atteint le sommet des crânes, Petit Bodiel se dit : « C'est l'heure où tous les diables et génies regagnent leur cité à l'ombre des arbres. Je vais en profiter pour les surprendre et accomplir ce que mon vieil ami Yendou l'Oryctérope m'a recommandé. »

Petit Bodiel se rendit à proximité de l'ombre du Grand Tamarinier bossu. C'était un arbre plus vieux que Nabi Moussa (le Prophète Moïse)21 de 33 ans, 33 mois, 33 jours et 33 clignements d'oeil. Là, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il dit :

« Papa Bon Dieu Allawalam ! Déchire le voile d'entre moi et le monde des génies et des diables22 ! Que mes yeux les perçoivent ! Que mes oreilles les entendent ! Mais que les diables restent sourds et qu'ils demeurent aveugles ! Que moi je garde mon secret, tout en pénétrant le leur ! »

A l'instant même, le voile qui masquait les diables à la vue des non-diables tomba. Petit Bodiel vit Tchangol Tchardi, une rivière en argent fondu, sourdre du tronc du tamarinier et aller se perdre dans les entrailles de la terre. Il vit Lamdjinni23, le Roi des diables et des génies, se baigner dans cette rivière. Il avait un corps humain surmonté d'une tête de chat huppé. Sa tête était munie de deux cornes, et son torse doté d'une poitrine de femme. Son postérieur était muni d'une queue de lion. Il était nu, sans sexe. Sa peau était couleur d'indigo.

De sa bouche et des dix doigts de ses mains sortaient des flammes qui éclairaient comme le soleil en plein midi d'été. Chacun des mouvements de son corps était détonateur d'un cataclysme : tantôt c'était du tonnerre, tantôt un tremblement de terre, tantôt une éruption volcanique, une inondation ou des tourbillons de vent. Autant de phénomènes propres à désoler la terre, à y semer la famine, la maladie et la mort.

Sur les conseils de Yendou le Vieil Oryctérope, Petit Bodiel devait s'arranger pour surprendre Lamdjinni, Roi et « Maître du couteau24 » des diables, en train de se baigner dans la rivière d'argent. Si cette chance lui était donnée, il devait en profiter pour tremper son gris-gris dans le fleuve avant que le Roi eût fini de se laver. Ce qu'il fit...

Ainsi trempé, aucun sortilège sur terre ne pourrait plus anéantir la puissance du gris-gris. Petit Bodiel savait dès lors qu'il pourrait, sans danger, demander n'importe quoi à n'importe qui, y compris Allawalam lui-même...

Dans la cité des diables – car c'était ni plus ni moins ce que Petit Bodiel avait découvert –, il vit des génies de toutes espèces et de toutes formes. Certains avaient l'aspect de paisibles vieillards à visage humain ; mais il en était d'autres dont le corps était celui d'un âne surmonté d'une tête de lion, ou d'un bélier avec une tête d'autruche, ou encore d'une poule avec une tête de grenouille... En un mot, c'était le royaume de l'hybridité extravagante, résultat d'accouplements qui se faisaient au petit bonheur et à qui mieux mieux entre animaux, oiseaux, poissons et hommes...

Une telle promiscuité ne pouvait pas ne pas provoquer le courroux d'Allawalam, qui a créé les règnes afin que les mâles de chaque espèce aillent avec les femelles de même nature, et non pour que des humains aillent avec des animaux, ou des génies avec des grenouilles !

Après sa visite de la cité des diables, Petit Bodiel se dit : « Il faut que mon cerveau travaille pour rattraper le temps considérable que j'ai perdu, à faire et à refaire ce dont je vous épargne le rappel, par égard pour vos oreilles et vos narines ! »

Son gris-gris entre les dents, Petit Bodiel commanda à son cerveau, à son coeur et à ses entrailles de travailler. Ils travaillèrent tous, dur et bien.

Le résultat fut qu'ils suggérèrent à Petit Bodiel d'aller voir Allawalam lui-même pour lui demander des aptitudes à la ruse, afin de pouvoir faire comme au royaume des fils d'Adam, où les plus rusés deviennent rois, exploitent les autres et les asservissent.

Petit Bodiel vint mettre sa mère au courant de son projet.

Maman Bodiel en fut émue jusque dans sa moelle épinière. Elle fut prise d'un frisson dû à la peur et à l'étonnement, mais aussi et surtout à l'orgueil maternel réveillé par l'idée du grand exploit qu'allait accomplir son fils – tant il est vrai que toute maman dont le fils s'apprête à réaliser des prodiges et à devenir le grand coq du village s'enorgueillirait sans même le vouloir...

Aussi Maman Bodiel, bien que son petit lui eût expressément recommandé de tenir son voyage secret, ne sut-elle tenir ses lèvres closes... Elle se rendit chez Nagara-Ara la Vieille Anesse, et lui dit entre deux sourires :

« Ô ma chère amie ! Peux-tu m'avancer quelques mesures de mil ?

— Pour quoi faire, Maman Bodiel ? demanda Nagara-Ara la Vieille Anesse.

— Un mien parent très proche va entreprendre un long voyage. Il lui faudrait une bonne quantité de couscous pour la route.

— Qui est-ce ? Et où va-t-il ? demanda Nagara-Ara, devenue subitement curieuse et fouinarde.

— Je ne puis te le dire, ce n'est point mon secret...

— Tu crois que je suis une bavarde ? Apprends, mon amie, que je suis une Yanaandé, une tombe, quant aux confidences que l'on me fait. Je sais que celui qui divulgue facilement les secrets qu'on lui confie risque de voir la malédiction lui dilater les artères et une tumeur maligne lui obstruer la circulation du sang. C'est la mort... »

Maman Bodiel fit semblant d'être rassurée. Elle dit à Nagara-Ara :

« De peur que les vents n'emportent et ne sèment partout ce que je m'en vais te confier, prête-moi l'oreille de ton coeur. »

Nagara-Ara tendit sa grande oreille gauche. Maman Bodiel dit alors, à voix très basse :

« Mon fils va se rendre chez Papa Bon Dieu Allawallam ! »

A peine Maman Bodiel eut-elle quitté Nagara-Ara que celle-ci s'en fut trouver Gôlowo-pôli le Perroquet, crieur public des oiseaux. Elle l'informa, comme nouvelle du jour, du prochain voyage de Petit Bodiel chez Allawalam ; mais elle lui recommanda de garder pour lui ce secret, car c'était un « secret de tombe sacrée », un secret que l'on ne doit jamais violer.

Perroquet monta très haut dans les branches. Il oublia que la nouvelle du voyage de Petit Bodiel lui était donnée à titre strictement confidentiel et personnel, donc à ne pas propager. Au lieu de l'avaler, il la garda dans sa bouche.

Gôlowo-pôli le Perroquet était le nouvelliste de la jungle. Il voulut informer son public des événements portés à la connaissance de son intelligence. Habituellement, les nouvelles lui pénétraient par les oreilles et allaient s'emmagasiner dans une cavité de son coeur, d'où, comme dans la digestion de certains mammifères ruminants, elles remontaient ensuite pour se répandre au-dehors en passant par sa bouche.

Malencontreusement, cette fois-ci la nouvelle du voyage de Petit Bodiel emplissait encore la bouche de Perroquet, par où elle était entrée en tant que secret de tombe sacrée. Quand les nouvelles à publier voulurent sortir par cette issue, elles bousculèrent celle qui obstruait leur passage. Ainsi la nouvelle du voyage de Petit Bodiel, que Perroquet devait garder au fin fond de son coeur, tomba-t-elle au-dehors comme tomberait un oeuf pondu entre terre et ciel par une femelle surprise et étourdie par la douleur !

La nouvelle se répandit partout, si bien qu'avant midi il n'y avait plus, dans le bosquet, un seul être vivant qui ne connût le projet téméraire de Petit Bodiel. Certains ne se gênaient pas pour ricaner. « Evidemment, disaient-ils, quand celui qui jamais ne sort, sort, ce ne peut être que pour rendre visite à Allawalam lui-même, ou à Inna-Bone, Mère de la calamité ! Petit Bodiel croit-il que la demeure d'Allawalam est à dix coudées, neuf phalanges, deux phalangines et une phalangette de chez sa maman ? Sa surprise risque d'être vertigineuse !... »

Par cette rumeur, Maman Bodiel découvrit avec une surprise désagréable que Nagara-Ara avait parlé. Elle se rendit chez l'indiscrète Vieille Anesse et lui adressa de véhéments reproches. Pour toute réponse, Nagara-Ara se mit à braire bruyamment et à ruer de toute la force de ses pattes postérieures. Maman Bodiel fut obligée de se garer pour éviter les coups distribués en l'air et dans sa direction. Alors elle entendit la ganache, mâchoires ouvertes, lèvres retroussées, dents à nu, oreilles collées, lui dire : « Si ton secret pouvait rester enfermé dans un coeur, pourquoi l'as-tu sorti du tien ? Ô Maman Bodiel, apprends que les confidences ont le naturel d'une épouse volage ! Elles sont constamment en abandon de domicile conjugal, parce qu'elles n'aiment pas la monotonie, fût-elle luxueuse et agréable. »

De retour chez elle, Maman Bodiel ne savait plus comment regarder son fils. Les rôles étaient renversés...

Mais, « oeil soigné pour oeil soigné », Petit Bodiel, au lieu de se vexer et de gronder sa mère, consola celle qui l'avait tant consolé. Il lui dit d'une voix douce :

« Ton indiscrétion, si c'en était une, va me servir énormément. Elle va constituer une grande propagande en ma faveur. Même si je l'avais demandée, je n'aurais jamais obtenu une telle propagande de la part de nos concitoyens.

« Ici-bas, ma mère, il faut tirer leçon et profit de toutes les situations. C'est le meilleur remède contre dépression et prostration, qu'elles soient dues à une cause morale ou physique. Savoir souffrir guérit sa souffrance, même aiguë.

« Maintenant que l'on connaît mon intention, tous les yeux, y compris ceux des jouvencelles que j'aime et des jouvenceaux qui me haïssent, vont se tourner vers moi comme vers une cible parce que j'ai un objectif élevé. Je serai désormais tel le croissant d'une nouvelle lune, et n'en serai que fort flatté. Mais je voudrais briller davantage encore. Il faut que je réussisse, que le monde parle de moi et en bien, pour effacer tout le mal qu'il a dit de moi depuis tant d'hivernages qui ont lessivé bien des lunes25... »

Son sac de couscous et sa gourde d'eau en calebassier battant en bandoulière sur ses deux flancs, Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents. Il fit travailler son cerveau. Son noble viscère travailla et lui dit :

« Ramasse trois paniers de sauterelles bien grasses, et porte-les à Kîkala Doutai le Vieux Vautour. Il niche dans les branches du caïlcédrat planté au milieu du Lac vert.

— Où est le Lac vert ?

— Va fouiller dans l'éboulis buissonneux, non loin de la Mare aux Caïmans que tu connais. Tu y trouveras Bawel le Cigogneau, que Chat Sauvage a blessé. Celui-ci l'aurait dévoré si Cobra n'était survenu à temps pour piquer et tuer Chat Sauvage.

« Recueille Bawel le Cigogneau, et soigne-le. Quand sa mère Bawal la Cigogne, qui le cherche partout en claquant du bec, sera à portée de ta voix, hèle-la et rends-lui son petit. En récompense de ton sauvetage, Bawal la Cigogne, qui est un grand géographe et une infatigable exploratrice des continents, te conduira au Lac vert. Des terres et des mers, sauf celles qui n'existent pas, Bawal la Cigogne connaît tout, et tout connaît Bawal la Cigogne. »

Bawel le Cigogneau fut retrouvé et soigné par Petit Bodiel. Quand Bawal la Cigogne récupéra son rejeton, c'est de gaieté de coeur qu'elle conduisit Petit Bodiel au Lac vert, en témoignage de sa reconnaissance.

*

Ce lac était une merveille d'Allawalam ! Ses eaux, vertes le matin et blanches à midi, étaient jaune d'or le soir. Au centre du lac se trouvait un îlot aussi circulaire qu'un rond de paille de laitière peule. Il était tapissé d'un sable aussi fin que de la farine tamisée et de couleur brune à reflets dorés.

Au milieu de l'îlot s'élevait un immense caïlcédrat dont la cime semblait gauler les étoiles. Dans le houppier de ce caïlcédrat nichait Kîkala Doutai le Vieux Vautour...

Guiré le Rat palmiste, qui montait la garde, fut le premier à apercevoir Petit Bodiel. Il grimpa vite prévenir Kîkala Doutai de la visite qu'il allait recevoir. Vieux Vautour fit semblant de dormir, et il ne répondit point quand Petit Bodiel lui adressa le salut d'usage que tout nouvel arrivant doit au domicilié.

Petit Bodiel déchargea ses paniers pleins de sauterelles grasses, que Koumba-Kooba le Gnou, premier-né des antilopes du « pays de la droite26 », avait transportés gracieusement pour lui.

Pour remercier Koumba-Kooba du service rendu, Petit Bodiel prit son gris-gris entre ses dents, puis il demanda à Allawalam de grossir la tête du Gnou et d'y faire pousser deux cornes en croissant de lune. Il demanda aussi que son garrot fût rehaussé. Le tout fut accompli à l'instant même ! Grosse tête, cornes recourbées, garrot rehaussé, il n'en fallait pas plus pour donner à Koumba-Kooba une prestance de prince, dont il avait besoin pour être élu Roi des ruminants à poil ras !

Koumba-Kooba le Gnou s'en retourna, laissant Petit Bodiel, à côté de ses paniers pleins de sauterelles, prêt à attendre le bon plaisir de Vieux Vautour à la tête chauve et au col dénudé de toute plume.

Petit Bodiel attendit toute la journée et une partie de la nuit. Il n'avait pas somnolé le jour, il ne sommeilla pas la nuit.

Quelques instants avant que l'aurore n'incendiât l'orient, Vieux Vautour appela tout doucement : « Petit Bodiel ! Petit Bodiel ! », comme s'il semblait avoir peur de réveiller les feuilles assoupies du grand arbre.

Petit Bodiel répondit : « Me voilà, Grand-Père, prêt à exécuter toutes tes volontés, comme un esclave soumis et heureux de sa servitude ! »

A ce moment, Djeri-tchewngou le Serval, cousin de Chat Sauvage, miaula... Kîkala le Vieux Vautour garda un moment le silence. Puis il dit :

« Pauvre chat ! Il est si fier de sa robe de fourrure blanche sertie de noir que, chaque nuit, il va au rendez-vous avec la Lune. Et lorsqu'il lui arrive de se disputer avec cette amante, il se met en travers de sa route et intercepte son éclat. Il suce la lumière de la lune comme le vampire suce le sang d'un animal. La Lune s'attriste, brunit et disparaît derrière un voile sombre que lui prête le firmament27.

« La Terre est plongée dans l'obscurité. Les fils d'Adam prennent grande peur, car ils la considèrent comme un signe de la fin du monde. On dit alors que “le chat s'est saisi de la Lune”. Hommes, femmes et enfants sortent dans les rues, habillés de haillons ou d'une manière baroque : culottes à la place des boubous, hommes habillés en femmes, femmes habillées en hommes, et ainsi de suite... Ils tapent sur tout ce qui peut créer un vacarme d'enfer en activité. Quelques vieilles femmes pilent de l'eau dans un mortier... Tout cela afin de prouver à Allawalam que les hommes sont devenus imbéciles, qu'il devrait avoir pour eux de la compassion et prolonger les jours de leur habitat, la Planète Terre, en obligeant le méchant chat à lâcher prise. »

Mais laissons Djeri-tchewngou le Serval aller à son rendez-vous, et prêtons l'oreille à la conversation de Petit Bodiel avec Kîkala Doutal le Vieux Vautour...

« Que me veux-tu, Petit Bodiel ?

— Le plus grand bien, Grand-Père. La preuve en est que je t'apporte trois paniers de sauterelles bien grasses pour ton déjeuner et ton dîner.

— Comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour capturer tant de sauterelles munies d'ailes solides ?

— J'ai emprunté pour une semaine le grand filet à menus poissons de l'Aigle pêcheur, roi des Lacs noirs. Je l'étendis comme il faut sur le passage d'un grand vol de Tenké, ces criquets-sauterelles qui se font appeler “pèlerins” alors qu'ils ne vont jamais aux lieux saints. Quand leur Reine ordonna à ses colonnes d'aller piller les récoltes, elles foncèrent tête baissée parce qu'elles allaient contre le soleil. Aveuglées par les rayons, elles ne virent pas le filet blanc qui les attendait, ouvert comme une caverne. Les Tenké s'engouffrèrent dans la panse du filet en se cognant les uns contre les autres. Sous le coup de leur entrechoc, ils y restèrent engourdis et pantelants. Mon filet rempli, je n'eus qu'à joindre les bords et charger ma proie que je viens t'offrir comme étrennes de nouvel an.

— Merci, Petit Bodiel, de m'avoir apporté une couvée considérable de ces dévastateurs nuisibles ! Que dois-je faire en échange pour toi ?

— Rien de particulier, Grand-Père, sinon me bénir pour que l'année qui va naître soit pour moi le point de départ d'une ère de prospérité et d'heureux longs voyages.

— A part cela, qu'est-ce qui pourrait te faire plaisir, Petit Bodiel ?

— Je n'ose me prononcer... Je me rends compte, par avance, de l'extravagance de mon désir...

— Courage, Petit Bodiel ! Il faut oser, car l'audace est souvent un gage de succès sur cette terre où la filouterie est chose courante.

— Puisque tu m'encourages, je n'aurai plus d'inquiétudes de conscience. Ta grande délicatesse vient d'alléger mon coeur des douze grains qui lui pesaient dessus. Grand-Père, j'ai décidé de rendre une visite respectueuse à Allawalam. Mais il me faut ton concours. Toi seul pourras me porter sur tes puissantes ailes de la Terre au Ciel où réside Allawalam le Magnanime. »

Kîkala Doutal le Vieux Vautour, qui tenait alors, pressée dans son bec, une sauterelle enceinte dont quelques oeufs sortaient par l'orifice postérieur, ouvrit son bec et laissa tomber sa bouchée. Il regarda Petit Bodiel avec un visage convulsé. Il s'exclama en haaladouté, le plus pur langage des rapaces les plus âpres à poursuivre leur proie :

« Petit, Petit Bodiel ! Qu'as-tu bu de si enivrant pour vouloir aller chez Allawalam ?

— J'ai bu de la vigueur. Elle me fut versée par un esprit serviteur de Yendou le Vieil Oryctérope. Depuis, je me sens aussi fougueux qu'un pur-sang de la race chevaline de couleur bai brun. Il faut que je monte chez Allawalam ! »

La colère enfla Vieux Vautour :

« Tu mériterais, Petit Bodiel, qu'on introduise dans ton orifice occidental28, pour te châtier, un bois cylindrique perforant ! »

Voyant où il voulait en venir, Petit Bodiel serra vite son gris-gris entre les dents et dit tout bas : « Il faut que Kîkala obéisse comme un enfant ! » Et tout haut :

« Mon bon vieux chauve, obéis, sinon ton caïlcédrat deviendra un bûcher et tu y rôtiras. »

Kîkala le Vieux Vautour se sentit comme pris de vertige. Une chaleur étouffante lui monta à la tête. Il s'écria :

« Desserre tes dents, Petit Bodiel ! Rengaine ton gris-gris ! Je suis d'accord, d'accord ! Je vois que ta mère, pour te mettre au monde, a été saillie par un diable au lieu d'un Bodiel mâle de garenne ! »

Une fois délivré des sortilèges du gris-gris, Kîkala promit de transporter Petit Bodiel. Il pencha la tête, une fois à droite une fois à gauche, en regardant de bas en haut. C'était sa façon astronomique de mesurer la distance qui sépare la terre du ciel.

Petit Bodiel, sentant le Vieux Vautour à sa merci, devint plus arrogant. Il lui cria sans ménagement :

« Allons, vieux chauve ! Sors ce que tu as en tête, et surtout garde-toi de dire ce qui serait contraire à mon attente ! »

Méprisant, Kîkala répliqua :

« Je peux te faire avaler la mort d'une gorgée. Je ne le ferai point par respect pour le pacte qui me lie à tous les esprits serviteurs du gris-gris que tu tiens de mon commensal en initiation, notre supérieur Yendou l'Oryctérope.

— Au nom de ce gris-gris, je te conjure, Kîkala Doutai, de me dire le fond de ta pensée.

— Eh bien, Petit Bodiel, je ne puis te véhiculer que jusqu'au premier étage du ciel. Mon atmosphère s'arrête là.

— Mène-moi à cet endroit du ciel, nous serons quittes. »

Vieux Vautour vint s'aplatir aux pieds de Petit Bodiel, tout comme une cane en chaleur qui sollicite les faveurs de son mâle. Il dit :

« Monte, car je ne suis plus qu'une monture docile vouée à tes services.

— Excuse ma rudesse impolie, dit Petit Bodiel, car je suis né malheureux. Mon enfance et ma jeunesse pesèrent d'un poids lourd. La fureur avec laquelle les gens médisaient de moi ont rendu ma mère moribonde. Et moi, le plus malheureux des enfants, je suis un aigri. »

Vieux Vautour pardonna. Et il s'envola dans les airs. Il pénétra dans la plaine dite « Ecorces de nuages ». Il y évolua avec l'aisance et l'adresse d'un voilier bien piloté. Il émergea des filaments de particules d'eau solidifiées entre terre et ciel, sans entrechats ni chavirements.

Il pénétra alors dans la plaine des « Pures Voiles blanchâtres ». Petit Bodiel put contempler une multitude de Mares de lumière, pareilles aux grands carrés blancs dont se drapent les femmes sages et les filles innocentes aux pays pieux du soleil levant.

Kîkala le Vieux Vautour franchit ce lieu avec une grande rapidité. Il ne donna pas à Petit Bodiel le temps de bien étudier la raison de tant de nimbes fluides.

Dans la plaine dite « Plaine de moutons », les flocons de nuages faisaient des rides qui rendaient le vol difficile et cahoteux.
Ainsi nos deux voyageurs, le chevauché et le chevauchant, traversèrent-ils à la suite douze plaines de nuages variés et autant de dépressions célestes.

Brusquement, Kîkala Doutal le Vieux Vautour n'avança plus que péniblement. Il battait de l'aile... il allait tomber... Catastrophe !

Petit Bodiel prit son gris-gris sauveur entre les dents. Il invoqua les forces. Aussitôt un gros « Paquet de fumée » s'éleva on ne sait d'où. Il monta vers les tombants. Il les enveloppa. Mais hélas, si le gros Paquet de fumée fut un filet solide pour retenir Petit Bodiel, ce ne fut qu'un panier percé pour Kîkala le Vieux Vautour ! Le vieil oiseau continua sa chute verticale vers la terre. Seul Allawalam pourrait dire s'il s'y est rompu en pièces détachées ou s'il s'y est posé en pièces soudées et en douceur.

Le tort de Vieux Vautour fut d'avoir dépassé le premier étage céleste. Et pourtant, il ne l'avait fait que de la longueur de la phalangette d'un bébé guenon d'un jour. Cela avait suffi pour qu'il fût éjecté par les forces gardiennes des limites.

Nul ne peut impunément se permettre d'aller d'un ciel à l'autre sans y être appelé et guidé par une force cicérone, une force qui vous dirige.

La fumée monta, monta sans s'arrêter jusqu'à la calotte du deuxième étage céleste. Subitement, elle se mit à se dissoudre. Elle aussi, sans faire attention, avait pénétré dans la sphère du troisième étage de la longueur d'une phalangette du petit doigt d'un bébé guenon d'un jour. Que les êtres peuvent être distraits !...

Ce que voyant, Petit Bodiel se mit à mordre rageusement dans son gris-gris. Aussitôt une grande lumière déchira la nue. Elle se déversa vers Petit Bodiel. Heureusement pour lui, celui-ci n'avait plus une goutte de peur ni d'inquiétude. Il n'en avait ni dans le cerveau ni dans les veines. Aussi sauta-t-il promptement dans le faisceau de lueurs que le flux de lumière venait de former et de disposer si providentiellement à portée de son saut.

Petit Bodiel se trouva à califourchon sur un rayon blanc en forme de comète, muni d'une queue aux couleurs de l'arc-en-ciel. Bien assis dans la lumière ascendante, il se mit à chanter :

L'imprudence de Vieux Vautour
allait me coûter la vie,
elle allait me précipiter dans l'abîme.
C'est Vautour qui y tomba.
Il y tomba seul, la tête en avant.
Son corps transperça les flots des ténèbres.
Est-il parmi les vivants ? Parmi les trépassés ?
Allawalam est le plus savant...
Quant à moi j'ai crié,
la fumée est venue à mon secours.
Je l'ai chevauchée.
Elle fit le cerf-volant.
Mon poids ne brisa pas sa carcasse légère.
Mais la fumée elle aussi dépassa
les limites de sa sphère.
Ce qui arriva au Vautour point ne l'épargna.
Elle fondit comme neige.
Plus que de la neige,
elle fondit comme un mirage.
Mon âme, qui vivait de maux sur la terre,
vivra désormais de lumière dans les cieux !

Au mot « lumière », Petit Bodiel se trouva déposé devant une entrée lumineuse. Sa voûte en archivolte était ornée de sept bandeaux peints en couleurs variées.

La lumière qui avait véhiculé Petit Bodiel s'évanouit devant les lumières multicolores de l'entrée du troisième étage du ciel. Là est le foyer de la Puissance sans bornes d'Allawalam l'Inaccessible...

D'instinct, Petit Bodiel frappa trois coups à ce qui semblait être un battant de porte. Un petit coup pour les minéraux, un coup moyen pour les végétaux et un grand coup pour les animaux.

« Qui va là ? » s'écria une voix.

Sans tonner, elle faisait tout de même si peur que le plus brave en aurait eu froid dans les os. Mais Petit Bodiel n'eut pas peur. Il répondit d'une voix claire et posée :

« Je suis un être minuscule de la petite terre égarée dans l'espace comme une chèvre perdue dans un désert de dunes mouvantes. J'appartiens à la race des terrassiers oreillards, de la tribu des lièvres rongeurs. Comme mon père et ma mère, j'ai pour nom de famille Bodiel. Nous n'avons pas de prénom. Mon sobriquet est Koumba Keleeté, “Koumba le Rusé”.

— Qui cherches-tu ? interrogea la voix.

— Je viens rendre une visite respectueuse à Allawalam. Je viens lui présenter une revendication de bon aloi.

— Quelle est ta doléance ?

— Es-tu Allawalam ?

— Une question n'est pas la réponse à une question, mais une complication du dialogue, dont elle détourne le cours droit en méandre. »

Petit Bodiel répondit :

« Mon père est mort. Ma mère est sans ressources et sans forces. L'âge pèse sur ses membres au point de les faire trembler. La mort a pris ma mère en filature. Elle n'aura de cesse que le jour où elle la fera trépasser. Je viens demander de la ruse à Allawalam, afin de venir en aide à ma mère avant son trépas.

« Maintenant que j'ai répondu à ta question, belle et grave voix, dis-moi si je suis à la bonne adresse, chez Allawalam ? Ma mère m'a dit que c'est lui qui m'a créé et fait de moi un dégoûtant petit pisseur dans sa couche.

« C'est lui qui créa mon bon vieil ami Yendou l'Oryctérope. Il lui donna un groin et de grandes oreilles, mais aussi la science d'excellents gris-gris. Avec sa queue charnue à la base et dont l'extrémité est pointue comme une pique, Yendou le fourmilier déterre les secrets du sein de la terre.

— Oui, petit oreillard de la famille des rongeurs ! Tu es bien à la porte par laquelle coule la Miséricorde d'Allawalam.

— Puis-je formuler d'ici des voeux à son intention ? Les entendra-t-il ?

— Bien sûr, Petit Bodiel ! Formule-les.

— Allawalam, je suis venu avec, caché dans mon coeur, le désir d'être rusé. Ne me laisse pas retourner sur terre sans emplir mon esprit de la ruse fine, extraite des meilleures mines de ton omniscience. Ouvre-moi les portes de la Demeure de la ruse contrôlée. Daigne que j'y entre et m'abreuve à sa source limpide et abondante.

« Allawalam, prête une oreille compatissante et complaisante à ma demande de ruse ! Ma mère fut jusqu'ici malheureuse de me voir naître vaurien. Mon père en est mort de chagrin. C'est dire combien je suis misérable et malheureux.

« Allawalam, donne-moi une ruse sans alliage ! Que je devienne plus rusé que les fils d'Adam et des animaux ! Enfin, que je sois plus rusé que la ruse elle-même !...

— Petit Bodiel, es-tu fils légitime de tes parents également Bodiel ?

— Oui, Allawalam ! Je suis fils légitime. Mon père et ma mère ont été régulièrement unis. C'est notre officiant orang-outang qui a noué leur mariage. Il en fit un gros enlacement bien serré. Au prix des mille indispositions que compte un voyage dans la jungle, le gros homme des bois a expressément affronté les étapes Orient-Occident pour venir bénir les mariés qui devaient me mettre au monde. Il a copieusement craché sur leur crâne et dans les paumes incurvées de leurs mains29.

— A quoi emploieras-tu la ruse que tu demandes ?

— Ma mère veut que je travaille. Or Allawalam m'a oublié, ou tout au moins négligé, quand il distribuait aux animaux de la vigueur de membres. Je fais partie de ceux dont les forces sont inexistantes. J'en suis tari, tout desséché ! Cet état accable ma mère. Elle en pleure le jour et ne s'en console point la nuit. Elle a maudit à la face du soleil le jour de ma conception et à la face de la lune et des étoiles l'heure fatidique de ma mise au monde.

« La richesse et les pouvoirs élèvent les coeurs. Or, la ruse est un piège perfectionné pour les capturer sur la terre que nous habitons.

« Ma mère m'a donné un délai d'une lune, diminuée d'une nuit et de deux journées, pour changer. Si ce délai passe sans que j'aie changé, ma mère ne sera plus ma mère !

« Voix ! A qui que tu appartiennes, dis à Allawalam d'avoir pitié de moi et de me donner un chef-d'oeuvre de ruse, une ruse qui assaisonnera mes mensonges à les rendre plus mélodieux aux oreilles de mes victimes qu'un luth accompagné de la jeune et douce voix d'une jouvencelle experte en harmonie.

« Seule la ruse pourra guérir le mal de paresse dont mes membres sont affectés. Voix charitable, dis à Allawalam que
 le temps presse,
ma mère sera implacable.
Il faut qu'Allawalam
soit magnanime et diligent,
sinon je suis perdu sans recours,
pour le toujours des toujours. »

Une douce brise fredonna un air frais dont les ornements sont inconnus des Terriens, qu'ils soient volants, pédestres ou nageurs. La douceur de cette voix aérienne fit taire la voix caverneuse qui s'entretenait avec Petit Bodiel et le tenait en haleine. La roulade de voix de la brise, qui n'était qu'un tremblement continu, se fit intelligible. Elle dit :

« Petit Bodiel, j'assécherai tes larmes. Je vais te donner sur l'heure et à l'instant une ruse mâle30. Toutes les autres ruses, même celles que Satan a volées au ciel, seront de maigres ruses, des ruses femelles que la tienne saillira à volonté.

— Louange à toi, Allawalam ! Tu viens de sauver mon bonheur ! »

La voix dit :

« Petit Bodiel ! Retourne sur la terre avec, dans ta tête, le plus grand chef-d'oeuvre de ruse neuve, capable de limer toutes les autres ruses. Les ruses des Rois, qui asservissent leurs semblables en leur faisant croire qu'ils les défendront contre la misère et le malheur, ne seront plus que des avortons de ruses, tout juste bonnes pour la cour découverte des affaires. »

En entendant ces paroles censées émaner d'Allawalam lui-même, le coeur de Petit Bodiel se dilata de joie. Et bien qu'il ne fût qu'un mineur que quelques lunes encore séparaient de sa majorité, son cerveau devint plus solide que celui d'un adulte de plusieurs milliers d'années d'expérience en roueries.

Quand Allawalam éleva ainsi Petit Bodiel à la dignité de « Maître des Ruses », celui-ci devint si rusé que les artifices du ciel se cachèrent pour ne pas le rencontrer. Ils redoutaient d'être roulés par le nouveau Grand Maître des Ruses...

Petit Bodiel, ex-cul de plomb, visita tous les coins du troisième étage du ciel, puis il se prépara à redescendre sur la terre. Pour monter, il s'était servi de Kîkala Doutal le Vieux Vautour, du Paquet de fumée et du Rayon de lumière. Mais quel serait son véhicule pour descendre ?

Petit Bodiel ne devait point rester longtemps embarrassé. Son gris-gris ! Oui, bien sûr, son gris-gris ! Il le serra entre ses dents. Le gris-gris déclencha son cerveau. Celui-ci regorgea alors d'intelligence et de ruse pour plusieurs milliers d'années de travail. La mise en marche de son nouvel appareil cérébral nécessita un effort plus considérable que de coutume, mais le cerveau de Petit Bodiel finit par fonctionner à plein rendement.

Contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire lorsqu'on déploie une grande activité, au lieu de suer à grosses gouttes, Petit Bodiel se mit à produire de la suie par tous les pores de sa peau, comme un furoncle dégage du pus. Sous l'accumulation de cette suie, il se sentit lesté petit à petit, et finalement il pesa si lourd qu'il creva le toit du troisième étage du ciel. Son corps roula dans l'espace avec le poids d'un obus lancé à la vitesse d'un bolide.

Petit Bodiel pensa un moment qu'il était tombé dans le traquenard de quelques méchants diables tapis dans les recoins du ciel. Il était en train d'approfondir cette pensée quand il tomba, à la manière d'un météorite pierreux, dans un immense lac peuplé de poissons en forme de demi-lune.

« Où suis-je ? » questionna-t-il, une fois remonté de la profondeur où l'avait précipité son poids. Une voix répondit :

« Nous sommes un peuple aquatique du deuxième ciel. On nous nomme Ndiyam-Leydi : “ Eau-Terre ”. Allawalam nous a dotés d'un moyen secret qui nous permet de vivre une partie de l'année dans l'eau et l'autre partie dans la vase.

« Nous sommes chargés de piloter les nuages qui viennent s'abreuver ici. C'est également nous qui crevons l'estomac des mêmes nuages pour que se répande en pluie, là où il faut, l'eau qu'ils contiennent. Cette pluie nous sert de véhicule pour atterrir en douceur dans les marais où nous nous reproduisons.

« Quand l'eau est asséchée, notre corps – c'est là le grand secret de notre existence – sue une substance visqueuse qui finit par l'envelopper. Ainsi protégés, nous vivons de longues lunes chaudes dans la vase, comme nous avons vécu dans l'eau tempérée. »

Petit Bodiel comprit, sans avoir trop à réfléchir, que si Vautour, Fumée et Feu remontent vers le ciel, en revanche l'Eau, emblème de la Miséricorde, scelle en elle le secret de la vie et est par excellence l'élément descendant. Elle est donc le véhicule Ciel-Terre.

Petit Bodiel se lia d'amitié avec le Roi des poissons Eau-Terre. Il réussit à se faire engager dans leurs légions. En tant qu'ami du Roi, il fut versé dans la première cohorte chargée du pilotage difficile de Waabili, la grande caravane de gros nuages noirs précédés de tonnerre chargé d'éclairs, et qui a pour mission de déverser sur la terre morte de soif la première pluie de l'année.

Le gris-gris de Petit Bodiel lui suggéra de demander le commandement de la section chargée de verser son eau dans le fleuve.

Waabili s'ébranla. Elle éclata en une rafale qui ne dura qu'un petit moment, mais suffisant pour tout mettre en désordre sur la terre. Tous les êtres vivants se garèrent. La colonne d'eau tourbillonna. Elle tomba en grosses gouttes rapides, d'abord espacées comme des combattants allant à l'assaut d'une forteresse, puis fines et serrées comme des grains de sable.

Petit Bodiel arriva à terre avec le « ventre » de son armée vertigineuse – autrement dit son centre31. Il chuta dans la mare Andi-Yari. C'est dans cette mare que les plus industrieuses des bêtes sauvages viennent boire une fois par an pour recharger leur sac à malice.

*

Petit Bodiel était redevenu un habitant de la terre. La terre serait désormais son champ d'action, il y planterait les graines des roueries rénovées qui emplissent son cerveau.

Il chercha quelqu'un auprès de qui s'informer de l'état des choses sur la terre depuis son départ. Il n'aperçut qu'un animal bizarre, inconnu de lui car il venait d'être créé depuis tout juste une lune de temps plus une phalange, une phalangine, une phalangette et deux clins d'oeil. Cet animal n'existait pas auparavant sur la terre – la preuve en est qu'il ne figure dans aucune nomenclature des bêtes des villes ni des champs.

Pour se garantir contre cet être si neuf qu'il n'avait pas encore subi sa première toilette ni craché à terre sa première salive, Petit Bodiel prit son gris-gris entre les dents. Il s'écria, à l'intention de l'animal insolite :

« Ehééé !... Toi, là-bas ! Vite, viens ici ! Je suis El Hadj Koumba Keleeté32. Je reviens du troisième ciel. C'est dans ce haut lieu que réside la “Miséricorde cornue33” d'Allawalam. Le génie Aljouma surveille le lieu. Il est doté de cinq têtes, sept bras, neuf oreilles et un pied.

« En vertu des pouvoirs de mon gris-gris, confirmés par les pouvoirs haut-haut d'Allawalam, je te somme, ô animal étranger et tout neuf, de me dire qui tu es et comment on t'appelle, de décliner tes nom, prénom, pseudonyme et sobriquet, et cela sans tarder ni tergiverser !

— Je suis “Kala-Renti-Tout-Mélangé”. J'appartiens à la grande race des Mélangés. J'ai des mamelles, mais je suis pondeur d'oeufs que je couve. J'allaite mes poussins après leur éclosion. J'ai un bec cornu et un pelage épineux. Je vis de fourmis et de termites. On m'a prénommé Kala-Renti. Je n'ai point de nom parce que...

— Assez comme ça ! Je vois qui tu es. Mais dis-moi comment s'appelle ta mère.

— Elle s'appelle Tchedow, Femme légère.

— Et ton père ?

— De grâce, El Hadj Koumba Keleeté, ne me torture pas davantage avec la question de père ! J'ai failli ne pas avoir de mère, et tu veux m'embêter avec le luxe d'un père !

— Je vois, fit Petit Bodiel. Tu es chèvre, poule, canard, porc-épic. Il ne te manque plus que d'être cochon, lion et panthère. Tu es tout sans être rien. D'ailleurs ton nom, “Kala-Renti-Tout-Mélangé”, dit éloquemment quel animal complexe tu es.

« En outre, il y a ce que tu as, mais que tu caches. Ta “porte occidentale” est percée d'un cloaque. C'est un orifice unique, diamétralement opposé à ta “porte orientale”. Si tu ne voulais pas de ces expressions voilées et polies, en termes vulgaires je dirais : ton anus et ta bouche, et en parler polisson je dirais ton suçoir34.

« Moi, Petit Bodiel, je faisais pipi dans ma couche. L'atmosphère de ma chambrée était... tu devines ma pensée. C'est pour te dire que je comprends la gêne dans laquelle tu vis par le fait de la complexité de cette partie de ton corps. Que tes tuyaux urinaires, tes canaux intestinaux, tes voies génitales aboutissent tous à une même rigole d'évacuation... ce ne peut être qu'odoriférant. Alors sauve qui peut !

« Mais venons-en à ma proposition. Tu vas épier les allées et venues de l'éléphant, et aussi de l'hippopotame. Tu viendras toujours me dire où ils sont exactement. En reconnaissance de tes services, je demanderai à Allawalam, dont je suis le Représentant mandaté et même patenté sur la terre, d'envisager une révision des incommodes anomalies congénitales de ton corps. Il faut que tu deviennes un nouvel animal, avec un nom nouveau et un statut clair. »

Pendant que Petit Bodiel faisait ainsi marcher Kala-Renti, le petit singe Mandrill, avec son litham facial35 bleu et rouge, pinçait les cordes de sa guitare. Il jouait, pour la circonstance, un air de moquerie. Il riait à en contracter son ventre et sa figure enlaidie par la forme de sa bouche mal bâclée.

Kala-Renti, élevé par Petit Bodiel au triste grade d'Espion des « deux gros gibiers » qu'étaient l'hippopotame et l'éléphant, partit en mission. Quant à Petit Bodiel, il alla se coucher sur le dos sous un grand balanza dont la frondaison formait un immense parapluie.

En attendant le retour de son émissaire, Petit Bodiel se mit à deviser avec lui-même. Il levait et abaissait tour à tour ses quatre pattes comme s'il prenait le ciel à témoin ou s'applaudissait lui-même.

« Il faut, se disait-il, que je fasse travailler, et à merci, les deux plus “grosses viandes” de mon pays. Je leur apprendrai que la valeur des animaux ne réside pas dans leur envergure physique et moins encore dans leur poids, mais bien dans la force de leur intelligence. C'est cette dernière faculté qui, en eux, se développe et crée. C'est elle la parcelle qu'Allawalam a logée en eux pour leur permettre de se perfectionner et de réaliser leur destinée. »

Pendant ce temps, Kala-Renti avait repéré et l'hippopotame et l'éléphant. Il vint en informer Petit Bodiel. Celui-ci s'en fut trouver l'hippopotame :

« Bonjour, Oncle Hippopotame ! Allawalam, que j'ai rencontré il y a trois jours, m'a chargé d'une commission pour toi. Il te salue “bien bon” et te fait savoir par moi sa satisfaction totale de ta manière de brouter l'herbe et de patauger dans les marais.

— Où as-tu rencontré la voix d'Allawalam, petit menteur aux lèvres en rasoir36, fainéant de sa mère, maudit de son père !... »

Au lieu de se fâcher, Petit Bodiel répondit avec assurance :

« Oui, je suis tout cela, et en plus je suis rongeur et fils de rongeur. Il n'empêche que j'ai rencontré la voix d'Allawalam au troisième ciel. Sache, Oncle Hippopotame, qu'Allawalam n'a que faire ni de notre force, ni de notre naissance. Ce sont là des états éphémères et transitoires qui n'influencent pas ses décisions. Il reçoit qui il veut. Il peut mettre la force de la baleine dans les annelets d'un lombric. Il couronne qui il veut. C'est ainsi qu'il m'a reçu et doté d'une grande force physique et d'une puissance magique qui peut faire bouger les montagnes et fondre le sable. Je n'ai plus peur de me mesurer à aucune grosse viande, même à toi, ô Poutchoundiyam-Cheval d'eau, ni à Oncle Éléphant, animal de bât de la Reine des Génies, ni à la Baleine37, cette tombe mobile d'un Envoyé d'Allawalam.

« Je viens te proposer, pour éprouver ma force, de cultiver avec moi un champ de céréales. Étant donné ta qualité de noctambule, tu travailleras la nuit, du coucher au lever du soleil, et moi je travaillerai le jour, du lever au coucher du même soleil. Nous partagerons la récolte. Si tu acceptes ma proposition, je te soufflerai un secret te concernant, que j'ai surpris au ciel. »

L'hippopotame dit :

« Accepté sans refus ! »

Petit Bodiel reprit :

« Allawalam a envisagé la modification de la sculpture de tes lèvres et de la forme de ta tête, de manière que cette dernière soit aussi jolie que celle du Cheval-Génie pur sang des océans38.

« En ma présence, Allawalam a entrepris la modification de certains nez et têtes mal formés. Il a même fini de remodeler la tête du Poisson-Cheval. A cause de la laideur de sa tête, le pauvre vivait caché dans les algues pour échapper à la moquerie acerbe des autres poissons peu charitables. »

L'hippopotame hennit de joie et dit :

« Je voudrais qu'Allawalam me donne des lèvres moins épaisses, un nez moins épaté et surtout des oreilles mieux proportionnées à ma taille, pour mieux souligner mon envergure. »

Petit Bodiel s'écria :

« Oui, Hippopotame ! Allawalam n'a rien à me refuser. J'intercéderai en ta faveur. Tu seras parmi les premiers servis. En plus de ce que tu as demandé, tu auras – c'est moi qui vais le demander pour toi – une peau aussi lisse que celle de la biche des dunes sablonneuses. Et elle n'en sera pas moins aussi dure que du fer trempé.

« Tu auras également une queue préhensile pour saisir et punir les impertinents konkon, korokoro et poliyo, ces fretins qui se plaisent à te pincer les fesses pour te taquiner. Oh, je sais, les enfants du siècle sont polissons ! »

L'hippopotame hennit encore de plaisir, mais cette fois-ci pour s'enfoncer dans les flots. « Accepté ! Accepté ! disait-il. Je commencerai mon travail demain au coucher du soleil, c'est promis à la manière des fils d'Adam nobles ! »

Petit Bodiel frotta ses pattes antérieures l'une contre l'autre, en signe de satisfaction... Il avait défoncé la pupille de sa cible ! Il avait fait mouche !

Il se dit à lui-même : « Ne perdons pas un clignement de paupières. Nous nous sommes fait la main. Pendant qu'elle est encore chaude, allons vite trouver un partenaire à cette grosse viande aux lèvres aussi charnues qu'une cuisse de mouton de case à sa troisième année d'engraissement. »

Sur l'heure, Petit Bodiel s'en fut trouver Oncle Éléphant. C'était un vieil éléphant, devenu solitaire depuis la mort de sa femelle tuée au cours d'une battue organisée par les belliqueux fils d'Adam, ces grands tueurs !

« Bonjour, Oncle Éléphant !

— Bonjour, Petit Bodiel ! D'où viens-tu comme ça, et où t'en vas-tu ? s'informa machinalement le vieux solitaire.

— Je viens de chez Allawalam. Il m'a chargé de te porter son salut et de témoigner de la grande marque de sa sollicitude pour toi.

— Le salut de qui ?... barrit l'éléphant.

— Le salut d'Allawalam ! insista Petit Bodiel, avec une assurance qui fit perdre à l'éléphant son aplomb.

— Et comment as-tu fait, Petit Bodiel, pour escalader le ciel ?

— J'ai utilisé les ailes de Vieux Vautour, l'épaisseur d'un Paquet de fumée, et finalement un Rayon de lumière. C'est Rayon de lumière qui m'a déposé au seuil où j'ai perçu de mes oreilles, comme mes yeux te voient en ce moment, la voix qui me parla au nom d'Allawalam. Je crois bien que c'était la voix d'Allawalam. Elle était grave, mélodieuse, en même temps terrifiante à épouvanter et douce à bercer un enfant énervé. Elle avait à la fois du chaud et du frais, mêlés à une mélodie inouïe qui ferait verser des larmes même à Ngoudda, le méchant crocodile à la queue écourtée !

— Pourquoi es-tu allé jusque chez Allawalam ? questionna l'éléphant ahuri.

— Pour lui demander de la force physique et de l'intelligence.

— Et qu'en est-il advenu ?

— Allawalam a été très large pour moi. Il s'est servi d'une trompe spéciale pour souffler dans mes pores des paroles-forces. Et depuis, il ne tient qu'à moi de déraciner les plus gros arbres. D'ailleurs, c'est pour me mettre à l'épreuve que je viens te proposer de cultiver un champ en compétition avec moi. Ainsi tu te rendras compte par toi-même qu'Allawalam ne m'a point leurré.

« Si tu acceptes ma proposition, toi tu travailleras le jour et moi la nuit, parce que ma moelle ne se charge de force que par la lumière de la lune ou des étoiles, et à défaut des deux par l'obscurité de la nuit. Nous partagerons la récolte. En plus, j'invoquerai notre association pour plaider ta cause auprès d'Allawalam. Il m'écoutera. Il n'a plus rien à me refuser.

— Pour obtenir ou sauvegarder quoi ? demanda l'éléphant.

— En effet, je te dois à titre confidentiel une information que j'allais étourdiment oublier : Allawalam a envisagé, lors de l'apparition du dernier halo solaire, de procéder à la réforme de certaines parties corporelles disgracieuses des vertébrés de la terre. Tu es cité nommément pour la diminution du volume et du poids de tes incisives supérieures, la modification des pavillons de tes oreilles, le raffinement de ta peau, et je crois aussi qu'il est question de ta trompe. On la voudrait plus souple, plus préhensile et moins rugueuse.

« Il va sans dire que tout cela ne sera entrepris qu'après les prochaines récoltes de céréales. La saison des pluies se prête mal aux travaux envisagés. Les plaies pourrissent vite quand il pleut. »

L'éléphant, émerveillé et transporté, en vint aux confidences. Il demanda doucement à Petit Bodiel :

« Est-ce qu'Allawalam a envisagé quelques modifications dans le corps de mon cousin l'Éléphant de mer ?

— Oui. Quand j'étais dans les galeries des forges d'Allawalam, j'ai ouï des ouvriers dire qu'il allait falloir allonger un peu plus le cou de ton cousin et ajouter au pavillon de ses oreilles ce qu'on diminuera des tiennes. Mais en revanche – et c'est là où je ferai jouer mes relations en ta faveur – on préconise de diminuer la fourrure du mouton à laine pour t'en couvrir le corps. Ainsi ta peau sera plus douce au toucher et ta future compagne en sera enchantée.

— Ma future compagne ! s'exclama le vieil éléphant.

— Bien sûr ! Allawalam prépare une demoiselle éléphant pour réchauffer tes vieux jours. Et elle exige une peau lisse. »

Comme Petit Bodiel, tout en parlant, n'oubliait jamais de mordre dans son gris-gris, l'éléphant se trouva ensorcelé. Il accepta tout le dire de Petit Bodiel, les yeux grandement ouverts et la trompe en l'air, comme s'il jurait allégeance à son Roi.

Au lever du soleil, Oncle Éléphant se mit au travail en chantant.

Sa trompe était une défricheuse merveilleuse. Il ne ménagea rien de ses forces. Il se mit à arracher rageusement arbres, herbes et herbacées. Il laboura une bien grande surface entre le lever et le coucher du soleil. Il essuya sa sueur et rentra chez lui.

Quand la température des eaux du fleuve baissa, Hippopotame sut que le soleil avait rétracté ses flammes à la manière dont les félins rentrent leurs griffes. Il remonta des profondeurs en déplaçant une lourde charge d'eau qui créa des vagues, lesquelles allèrent se briser contre la berge qu'elles dégradèrent une fois de plus.

Oncle Hippopotame, tout en soufflant l'air de ses poumons, remonta sur la rive après s'être empêtré plusieurs fois dans la vase qui en tapissait le bord. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, étendue à perte de vue, la surface cultivée qu'il crut être le fruit d'une journée de labeur de Petit Bodiel !

« Vraiment ! Il faut qu'Allawalam lui-même ait prêté son bras à Petit Bodiel pour qu'il abatte tant de travail en une journée ! Mais si Petit Bodiel a reçu d'Allawalam une grande force physique, Allawalam ne m'en a pas frustré totalement. Je le prouverai à la tâche. »

Avec acharnement, et mû par le désir d'épater Petit Bodiel, Hippopotame se mit à l'ouvrage. Il arracha, défricha, piocha si bien et si profondément qu'il faillit mettre les entrailles stériles de la terre à fleur de ses lèvres.

Le lendemain, l'éléphant revint. Il constata qu'il avait affaire à un partenaire redoutable. Il se demanda si des esprits nocturnes n'aidaient pas Petit Bodiel – il se ravisa en se rappelant qu'Allawalam avait soufflé de la force dans sa moelle.

En quelques jours, un immense champ de céréales, ou « lougan », était admirablement préparé. L'éléphant était satisfait de sa collaboration avec Petit Bodiel. L'hippopotame ne tarissait pas d'éloges pour son nouvel associé.

Petit Bodiel, lui, ne cessait de se tordre de rire pour avoir ainsi roulé les deux plus grosses viandes de la brousse : le lourd éléphant et le massif hippopotame. Il serra son gris-gris entre les dents : « Allawalam ! Allawalam !... Il faut que ça dure jusqu'au bout, sans faille ni amoindrissement... »

Pour le moment, seul Baba-Honioldou le Limaçon, enroulé dans sa case en spirale, avait une parfaite connaissance de la scène. Il voulut éventer le secret à son voisin Mabéré, le petit oiseau granivore. Mais Mabéré, trop fier de son dos brun et de sa poitrine rouge, au lieu d'écouter les autres, s'étourdissait dans les branches à force de s'écouter chanter ses propres louanges. Il était sourd à toutes paroles et musiques autres que les siennes propres.

Ainsi allèrent les affaires d'Oncle Éléphant, Oncle Hippopotame et Petit Bodiel jusqu'à la récolte.

Les épis de mil et de maïs, les gousses d'arachide et de haricots furent ramassés et rassemblés en tas. Quand la récolte fut totalement réunie, Petit Bodiel se dit : « Ce n'est pas tout d'avoir fait trimer ces deux grosses viandes. Encore faut-il que leur travail ne leur revienne pas et que je me l'approprie. Je prendrai tout ! Je ne leur laisserai que des yeux rouges pour pleurer leur peine perdue ! »

Petit Bodiel mordit dans son gris-gris. Son gris-gris rendit son cerveau docile et fertile. Il lui fit faire du bon travail...

Lesté d'une inspiration exempte de toute morale, Petit Bodiel, d'un pied léger, gagna le bord du fleuve. Il y trouva l'hippopotame, les narines à fleur de l'eau. Il était en train d'engouffrer dans ses poumons une grande provision d'air en vue d'une longue et profonde plongée.

« Bonjour, Oncle Hippopotame ! salua Petit Bodiel. As-tu passé la journée en paix ? demanda-t-il en affectant d'être respectueux.

— En paix, en paix seulement ! répondit l'hippopotame. Et toi, as-tu passé la nuit en paix après les rudes efforts de la journée ?

— Certes oui, Oncle Hippopotame. J'ai passé une excellente nuit. Pour me délasser, ma mère m'a enduit tout le corps d'huile de sésame, et elle m'a massé une bonne partie de la nuit.

— Alors, Petit Bodiel, es-tu content de notre travail en commun ?

— Oui, certainement ! Je le suis on ne peut plus ! A propos de notre récolte, je viens te faire une proposition.

— Quelle est ta proposition, Petit Bodiel ?

— Je voudrais savoir lequel de nous deux est le plus fort. Le travail ne nous a pas suffisamment départagés. Nous avons labouré, semé, sarclé et récolté, sans qu'aucun de nous puisse dire qui a battu l'autre. Ma proposition pourrait te paraître audacieuse, mais tant pis ! Je suis prêt à courir des risques, même plus grands encore, pourvu que je sois irréfutablement fixé.

— Fixé sur quoi ?

— Sur qui est le plus fort de nous deux.

— Et quelle est ta proposition ? Parle sans crainte. Mon oreille est bien disposée pour t'écouter favorablement.

— Voilà. J'ai décidé une joute entre nous deux. Tu resteras au bord du fleuve en tenant le bout d'une corde, et moi j'irai en haute brousse où je tiendrai l'autre bout de la corde. Nous nous tirerons l'un vers l'autre. Le plus fort d'entre nous traînera l'autre, jusque dans l'eau si c'est toi, jusque dans la forêt si c'est moi. Le gagnant gardera toute la récolte. »

Le pari fut conclu. Tous les vertébrés aquatiques furent désignés pour servir de témoins.

Cousin Toncono-Koundal, qui niche dans les roseaux, fut choisi comme arbitre. C'est lui qui devait donner le signal de la compétition. Petit Bodiel, avant de quitter la rive, le regarda du coin de l'oeil et dit à son intention :

« Espèce de bec en pelle aplatie ! Je t'en ferai voir du joli... Je te recommanderai non pas à Allawalam, mais aux nuages de poussière que les jouteurs ne manqueront pas de soulever. Tu en seras si saupoudré que la production annuelle en savon de cette année ne suffirait pas à te nettoyer... »

Petit Bodiel donna à Hippopotame le bout d'un câble fait en fibres de baobab mêlées avec d'autres lianes bien solides. Ce gros cordage avait été tissé par toute une colonie d'orangs-outangs, de gorilles et de chimpanzés. Les noeuds du cordage, au nombre de 333, avaient été travaillés par de vieux singes Macaques, venus expressément du Soleil levant pour ce travail d'art de singe.

En montant au ciel, Petit Bodiel avait pu embrasser d'un coup d'oeil tous les pays du monde dispersés sur la face de la terre. Il savait où recruter les ouvriers qu'il lui fallait. Il avait un moyen merveilleux et mystérieux d'envoyer sa pensée et de se faire comprendre des destinataires choisis.

Le gris-gris donné par Yendou le Vieil Oryctérope, puis la ruse dont Allawalam l'avait doté abondamment avaient fait de lui le plus grand Kouwôwo, ou « faiseur », de son temps.
Il savait quand, comment et où faire ce qu'il décidait de faire. Aucune heure favorable ne survenait avant de s'être annoncée à Petit Bodiel. De même, aucun moment néfaste ne manquait de se signaler à lui afin qu'il le sût et agisse à temps.

En ayant terminé avec l'oncle « à la lèvre en chair de gigot de mouton » – autre sobriquet de l'hippopotame – Petit Bodiel s'en alla en haute brousse, à la rencontre de l'éléphant.

Le « petit oreillard » ne trouva point le « grand oreillard » dans la prairie où, habituellement, il venait prendre ses repas. Petit Bodiel se mit à courir un peu partout, non sans quelque inquiétude. Il mit longtemps à s'apercevoir qu'il avait oublié de recourir à son merveilleux gris-gris. Aussitôt, voilà le bon gris-gris dans la bouche de Petit Bodiel, placé entre ses « broyeuses » tel un cure-dent.

L'effet merveilleux du talisman ne se fit point attendre. Le cerveau de Petit Bodiel travailla. Il se mit en rapport avec la force du gris-gris. L'idée lui fut suggérée de charger Samba-Djoubbel de retrouver le « grand oreillard ».

Samba-Djoubbel est un oiseau menu dont le crâne est garni d'une huppe érectile faite de barbelures en excroissances cutanées. Il fut très facile à Petit Bodiel de le repérer, son plumage jaune et rouge trahissant sa présence au premier coup d'oeil. Il le héla :

« Samba-Djoubbel ! Ohé, volatile habillé comme un prince ! Viens me dire où se trouve le vieil oreillard, père d'incisives pesantes. En récompense, je te recommanderai à Allawalam. Il augmentera ta taille et la beauté de ton vêtement. Il te donnera en outre une compagne affectueuse. Viens vite ! Viens, mon joli, et puisses-tu vivre l'âge d'un crocodile de sable ! »

Samba-Djoubbel, flatté et intéressé, répondit :

« Le vieil oreillard est allé assister une femelle de sa tribu entrée en travail ce matin à l'aube. »

Puis il ajouta :

« Puisque tu es si bien avec Allawalam, il a dû te confier quelques articles du savoir secret... ?

— Certainement, Samba-Djoubbel !

— Eh bien, pour être sûr que tu es véridique, dis-moi, Petit Bodiel, combien dure la gestation de l'Éléphant femelle...

— Vingt et une lunes au minimum et vingt-deux au maximum. »

Convaincu de la science de Petit Bodiel, Samba-Djoubbel se rendit à tire-d'aile auprès du Vieil Éléphant : « Un envoyé spécial d'Allawalam t'attend chez toi », lui dit-il.

Vieil Éléphant se dépêcha vers celui qu'il considérait comme un élu du ciel et qu'il ne fallait ni contrarier ni faire attendre.

« Oncle Éléphant, dit Petit Bodiel, tu allais tarder ! Je suis venu te faire une proposition. » Il répéta alors textuellement ce qu'il avait dit à l'hippopotame.

« Accepté ! » dit l'éléphant.

Sur ce, Petit Bodiel donna l'autre bout du câble que nous connaissons à l'éléphant. Puis il alla se placer à égale distance des deux tireurs, et donna le signal en poussant un grand cri.

L'hippopotame et l'éléphant se mirent à tirer sur le câble qui les unissait, chacun croyant avoir affaire à Petit Bodiel.

Cousin Toncono-Koundal alla se percher sur une branche du grand caïlcédrat pour bien voir qui traînerait son partenaire.

Petit Bodiel, tapi dans un bosquet, criait : « Ariooo ! hoooo ! », et les deux bêtes tiraient à perdre haleine. Le câble était aussi solide que du fil de fer forgé par Dawda (David), le Patron des forges39.

L'hippopotame, calé contre les berges du fleuve, et l'éléphant fixé derrière un monticule de granit tirèrent si fort qu'ils réduisirent en terre rase berges et monticules. A force d'aller et de revenir en se roulant et enroulant tout sur son passage, le câble se fraya une route large de six coudées.

La lutte dura jusqu'au moment où le soleil atteignit le milieu du ciel. Chacun des deux compétiteurs finit par se demander s'il avait vraiment affaire à Petit Bodiel. Pour en avoir le coeur net, ils eurent la même idée : y aller voir !

Ils marchèrent l'un vers l'autre. Finalement, Éléphant et Hippopotame se trouvèrent longue trompe contre lèvres lippues. Ils s'écrièrent :

« Est-ce à toi que j'avais affaire, alors que je croyais m'escrimer contre ce galopin de Petit Bodiel ? »

Les deux grosses bêtes s'expliquèrent leur mésaventure. Ils s'en mordirent la patte de dépit !

« Allons ramasser notre récolte, fruit de notre peine. Nous aurons cela pour nous consoler... »

Hélas ! Ils trouvèrent une fois de plus que le petit industrieux les avait roulés. Il avait emporté toute la récolte dans une cachette sûre que les deux « grosses viandes » ne trouvèrent pas.

Les deux victimes se concertèrent. Elles décidèrent que Petit Bodiel ne brouterait plus l'herbe de la prairie, ni ne boirait au fleuve, sous peine d'être tué sans pitié ! Tous les animaux marchants, rampants, volants et nageants furent avertis de la décision prise par les deux grands maîtres des zones inondées et exondées.

Partout on ne parlait plus que de la ruse malicieuse dont Petit Bodiel avait usé pour faire travailler les deux lourdauds de la jungle. Des becs de toutes formes et dimensions, des gueules et museaux de tous gabarits, sortaient des cris admiratifs pour Petit Bodiel et moqueurs pour les deux masses à peau épaisse – ce qui n'était point fait pour arranger les choses entre Petit Bodiel et ses deux victimes...

Les deux bernés condamnèrent à mort Petit Bodiel. Force fut pour celui-ci de se cacher. Il ne pouvait plus aller dans la prairie sinon la nuit, ni au fleuve sinon aux moments où l'ardeur des rayons solaires faisait bouillir l'eau et obligeait Hippopotame à s'enfoncer dans les grandes profondeurs des poches d'eau.

Cette vie ne pouvait durer. Il fallait bien que Petit Bodiel, d'une manière ou d'une autre, sortît de l'impasse. Que faire ?

Allawalam et le gris-gris de l'Oryctérope n'étaient-ils pas là pour le tirer de tout mauvais pas, même le plus désespéré ?

Petit Bodiel se mit sur son arrière-train. Il serra son gris-gris entre ses dents, puis il invoqua Allawalam 33 fois un lundi soir et 33 fois dans la journée d'un vendredi. Une grande lumière jaillit du troisième étage céleste et illumina son cerveau, qui se mit à travailler avec une intensité accrue. Petit Bodiel eut alors une inspiration géniale...

Il se procura la peau d'un gros chat de brousse mort de la gale, et en enveloppa son corps. L'odeur de la peau pourrie attira une nuée de mouches.

Ainsi puant et couvert de mouches, il se dirigea vers la prairie surveillée par Oncle Éléphant. Il marchait en inclinant son corps d'un côté plus que de l'autre. Il versait des larmes, il gémissait... Tous les cinq pas il appelait sourdement au secours, broutait péniblement quelques petites herbes...

Il n'était là que depuis un court moment quand Oncle Éléphant apparut, les oreilles déployées en éventail, les défenses en l'air. Il lui cria :

« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, Petit Bodiel, que je vois ici. Espèce de lapiné conçu un jour sombre et néfaste par un couple maudit !... La chance de vivre peut-elle t'avoir abandonné au point d'ignorer que l'Hippopotame et moi avons arrêté ta mort irrévocable et sommes à l'affût depuis plusieurs lunes pour te forcer et te broyer sans pitié ?

— Ô Oncle Éléphant..., gémit Petit Bodiel.

— Garde-toi de vouloir deviser ! répondit l'Éléphant. Tu n'en auras d'ailleurs pas le temps, car je vais m'emparer de toi et te serrer entre deux branches. Tu mourras entre terre et ciel sans qu'aucune force puisse venir te délivrer. Plus jamais tu ne mystifieras personne sur cette terre !

— Oncle Éléphant ! Prends garde, en voulant punir un fourbe-fripon, d'assassiner une innocente également victime de celui qui t'a dupé.

— Que veux-tu insinuer ? N'es-tu pas Petit Bodiel ?

— Par Dieu, Oncle Éléphant ! Serre-moi entre tes mâchoires ou l'étau que tu voudras et autant de fois que tu le voudras, fais-moi périr de mille morts violentes si le coeur t'en dit, mais de grâce ne prononce pas en ma présence le nom de Petit Bodiel ! Je lui dois l'état dans lequel je me trouve. C'est lui qui m'a ainsi métamorphosé. C'est lui la cause de mon malheur.

« J'étais une belle gazelle des steppes, allaitant allégrement son faon mignon. Voici quelques semaines, j'ai surpris Petit Bodiel en train de paître dans la prairie, alors que l'accès lui en avait été interdit par toi. Je l'ai interpellé. J'ai voulu l'arrêter pour te l'amener.

« Ce que voyant, Petit Bodiel serra un machin diabolique entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles dressées en pinacles de forteresse. Il s'écria : “O Allawalam ! En vertu de notre convention secrète, ignorée même des esprits gardiens de ton Trône, transforme à l'heure et à l'instant cette gazelle impertinente en un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau, de telle sorte qu'elle attire sur elle le jour une nuée de mouches et la nuit une nuée de moustiques pour lui sucer le sang et l'agacer sans relâche !”

« Immédiatement, j'entendis mes oreilles bourdonner, puis je perdis connaissance. En me réveillant, je me trouvai métamorphosée telle que tu me vois. Je ne suis plus ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Je ne suis qu'un puant sans nom ! »

L'éléphant fut pris de pitié pour la gazelle enchantée. Il éprouva une grande peur à l'idée que Petit Bodiel, par ses sortilèges et avec la connivence du Ciel, pourrait le métamorphoser, lui une chair si massive, en quelque menue tortue de petite mare, s'il essayait de l'attraper.

Oncle Éléphant rabattit les pavillons de ses oreilles. Il ramena sa trompe entre ses membres antérieurs. Il s'écria :

« Pauvre gazelle ! Broute tranquillement, et va en paix ! Et surtout ne donne pas mon adresse à l'enchanteur ! »

Le lendemain, Petit Bodiel se dépouilla de la peau qu'il avait endossée. Il se présenta à visage découvert en chantant ses propres louanges :
 
En même temps que le soleil,
moi, Bodiel Koumba Keleeté, je me lève.
Comme lui je brille,
j'aveugle l'ennemi qui me regarde,
je brise ses os comme une poterie.
Ma gloire est grande !
Je la tiens d'Allawalam.
Je connais un secret qui peut faire bondir
les monts de leur socle
et les cours d'eau de leur lit.
A la porte du Seigneur je me suis présenté.
Je fus son hôte, il me traita bien.
Il fit de ma langue un fer à feu.
Quand je la cogne contre le silex de mes dents,
ma bouche s'enflamme,
je crache du feu qui incendie la plaine
et fait périr mes ennemis de mort violente.
Ils seront rôtis comme agneaux de fête...
Je suis Petit Bodiel, c'est vrai,
mais ma langue pique
comme une couleuvre venimeuse.
Je n'ai pour les oreilles de mes ennemis
que de funestes nouvelles.
S'ils me croisent,
ils seront réduits en poussière
ou transformés en tortues vivant de pourriture.
Je suis Petit Bodiel !
Qui me cherche me trouve !

Quand Oncle Éléphant entendit Petit Bodiel déclamer, il s'arma de tout son courage et s'écria :

« Est-ce bien toi, galopin, qui viens pénétrer dans la prairie qui t'est interdite pour le reste de tes jours ?

— Est-ce à moi, Petit Bodiel, grand favori d'Allawalam, que s'adresse une si irrévérencieuse et mauvaise parole ? Je m'en vais en appeler à la face d'Allawalam. »

Joignant l'action à la parole, Petit Bodiel serra son gris-gris entre ses dents. Il se mit sur son arrière-train, leva ses pattes antérieures jusqu'à la hauteur de ses oreilles et s'écria : « Ô Allawalam !... »

L'Éléphant revit en imagination l'aspect hideux de la gazelle métamorphosée par la malédiction de Petit Bodiel. Il se troubla :

« Ô Petit Bodiel ! Tais-toi ! Je sais que l'oreille d'Allawalam est trop proche de ta bouche. Ne lui demande rien ni pour ni contre moi !

— Tu m'as offensé. Il me faut une réparation, repartit Petit Bodiel.

— Eh bien, garde la récolte que tu nous as prise et désormais viens paître à volonté partout où tu voudras.

— J'accepte, car justice est faite. »

Ainsi débarrassé de l'Éléphant, Petit Bodiel n'attendit pas plus longtemps pour entreprendre sa dernière mystification, celle de l'Hippopotame qui monte la garde au bord du fleuve.

Il revêtit la même peau de chat. Et boitant, gémissant, se mouchant, toussotant, il se dirigea cahin-caha vers le fleuve.

Quand il fut sur la berge, il voulut descendre pour boire. L'Hippopotame, qui veillait, ouvrit une gueule qui avait tout l'air d'une caverne hérissée de gros pieux pointus. Il dit, en jetant au loin un jet d'eau qui se brisa avec fracas contre le mur de la berge :

« Allawalam peut tout, mais il ne fera pas que ce soit toi, fils maudit de son père, Petit Bodiel de malheur, que je vois ici devant moi ! Espèce de petit chenapan né d'une rouée lapine, laquelle pour t'engendrer fut saillie une nuit néfaste, toute d'obscurité, par un malin lapin rebelle à la bienséance...

— Par l'animal à une corne sur le front, monture des génies vengeurs des frustrés et des victimes, je t'en conjure, Oncle Hippopotame, ne me confonds pas avec la source de mon malheur !

« J'étais une belle gazelle aux gros yeux doux comme une jouvencelle des îles enchantées. Je bramais dans les plaines où poussent les plantes délicieuses à climat sec. Je vivais heureuse sur les dunes qui ondulent dans les sables blancs. Ma voix était si agréable qu'à l'entendre les zébus s'arrêtaient de ruminer, les zèbres cessaient d'allaiter, les geckos tombaient des branches malgré leurs doigts adhésifs, les rapaces diurnes et nocturnes cessaient de poursuivre leur proie.

« Mais hélas, par un jour rouge du lever au coucher du soleil, je surpris pour mon malheur, pour la tristesse de mon père et la peine de ma mère, le calamiteux Petit Bodiel ! Il tentait de s'approcher du fleuve. Mourant de soif, il cherchait à boire. Je commis l'imprudence de lui crier tout haut : “Malheur à toi, canaille de Petit Bodiel !... Je m'emparerai de toi pour te livrer à Oncle Hippopotame qui te cherche. Il enfoncera ton corps pervers dans la vase pourrie des tréfonds du fleuve. D'un coup de son immense pied il damera ton corps comme le gros pilon plat tasse la terre. Ta poussière pétrie ira se confondre avec celle de tes ancêtres qui ont péri dans l'inondation de Toufan le déluge !”

« A peine avais-je proféré ces menaces que Petit Bodiel jeta son diabolique machin entre ses dents et leva son postérieur en l'air. Il lâcha un pet pestilentiel. Puis il s'assit sur son arrière-train, leva ses deux pattes antérieures à la hauteur de ses deux oreilles dressées en pinacles de forteresse et s'écria presque impérativement, en pointant ses doigts vers le ciel : “Allawalam, je suis offensé ! Venge-moi en vertu de la convention secrète qui me lie à toi, ou je dénonce notre contrat et divulgue le secret que tu m'as confié. Allawalam, prête-moi ton oreille afin que je te dise ce que je voudrais que tu fasses, sans diminution ni retardement !”

« Puis Petit Bodiel continua : “Une insolente gazelle des plaines vient de m'offenser grossièrement, sans égards pour mon alliance avec toi. Allawalam, fais d'elle un animal mi-chat mi-lièvre ! Pourris sa peau ! Attire sur elle une nuée de mouches pour sucer son sang ! Perturbe sa marche...”

« Dès que Petit Bodiel eut fini cette invocation, celui qu'il appelait Allawalam, trop puissant mais trop complaisant pour lui, lança une lueur qui me jeta dans un profond sommeil. Ma respiration fut suspendue. J'étouffai. Il me semblait avoir été précipitée dans une marmite d'eau bouillante. Je vis comme en un rêve une vieille femme aux mamelles si longues et si maigres qu'elles lui arrivaient sur les genoux. Armée d'une sorte de pelle en bois hérissée d'aiguilles, cette femme se mit à me tourner et me retourner dans l'eau bouillante avec cette pelle chaude et piquante. Je souffris mille morts avant de fondre dans cette eau, qui se solidifia et devint une pâte épaisse et puante.

« Je me réveillai enfin de ce que je croyais n'être qu'un cauchemar provoqué par le diable. Mais je me découvris transformée et toute rabougrie. J'avais cessé d'être une belle gazelle pour devenir mi-chat mi-lièvre, ce que tu vois de tes deux yeux, ô Oncle Hippopotame : ni gazelle, ni chat, ni lièvre. Mon mignon faon se meurt derrière moi. Il n'a plus sa mère... »

L'hippopotame fut pris de pitié pour la pauvre petite bête qu'il avait devant lui. « Pardonne ma méprise, lui dit-il. Bois tout ton soûl et va-t'en en paix. »

Le faux Petit Bodiel but, se lava et prit congé de l'hippopotame en lui souhaitant ardemment que Dieu ne le mette jamais sur le chemin de Petit Bodiel le calamiteux.

« Que Dieu t'entende ! » s'exclama l'hippopotame, qui se dit à lui-même : « Quant à nous, enfonçons-nous plus profondément, avant que ne vienne sur nous le calamiteux fils de la guigne jaune... »

L'hippopotame s'enfonça en laissant un bout de son nez hors de l'eau. La curiosité lui faisait affronter le péril de Petit Bodiel. Il voulait le voir pour en avoir le coeur net.

A quelques pas de là, Petit Bodiel se débarrassa de la peau qui le recouvrait et lui donnait l'aspect d'un chat galeux. Il se mit à chanter la chanson que nous connaissons déjà.

L'hippopotame, partagé entre la fanfaronnade et une peur mortelle, risqua néanmoins quelques mots :

« N'est-ce pas toi, Petit Bodiel, qui as roulé l'éléphant et moi-même et volé toute notre récolte ?

— Malheur à toi, lèvres lippues, baderne épaisse, lourdaud de sa mère ! répliqua Petit Bodiel. Je te réserve un sort des plus malheureux. » Et, jetant son gris-gris entre ses dents, il se mit sur son arrière-train. Il leva ses pattes antérieures, mais avant qu'elles n'aient atteint la hauteur de ses oreilles déjà pointées vers le ciel, l'hippopotame s'écria :

« Arrête, Petit Bodiel, arrête ! Je t'en conjure par Allawalam lui-même, ne lui dis rien ! Bois à satiété ! Garde la récolte ! Va-t'en en paix, et laisse-moi en paix ! »
Petit Bodiel but à sa soif, puis remonta la berge. Il se retourna juste au moment où les flots engloutissaient l'hippopotame. Alors il dit en riant :

« Quand on est le moins fort, il faut, pour vivre sur cette terre, être le plus astucieux. Je viens de prouver que je le suis. Donc je vivrai bien !... »

Après s'être ainsi congratulé lui-même, Petit Bodiel partit au galop en chantant :
 
Oiseaux des champs, je suis Petit Bodiel,
vainqueur d'un grand tournoi !
Mon esprit a dominé
ceux des deux plus grosses viandes de la brousse.
Je viens de leur arracher la récolte
d'un immense champ que je n'ai ni semé ni sarclé.
J'ai vidé leur grange.
Les deux gros n'y ont trouvé
qu'une farine de poussière.
Le feu de la colère a brûlé leur coeur.
Ils décrétèrent ma mort
comme s'ils étaient Allawalam lui-même !
Les lueurs de ma ruse les ont aveuglés.
Je ne suis pas mort, mais eux furent roulés.
Devant leur face menaçante
ma ruse ne chancela point,
mes bras ne vacillèrent point,
ma raison ne resta pas en suspens.
J'ai sauté par-dessus la mort
qu'ils avaient lancée contre moi.
Mes menaces les ébranlèrent.
Ils me cédèrent la récolte
contre le salut de leur âme.
Quels imbéciles sont ces deux gros !
Quel esprit rusé ne suis-je pas moi-même !

Petit Bodiel, très content de lui-même et satisfait du grand tour joué aux deux grosses bêtes, alla trouver sa mère. Il lui conta son aventure et s'en vanta démesurément. Sa mère baissa la tête et dit :

« Je suis à la fois heureuse et triste. Heureuse de voir que tu as changé, mais triste de voir que, monté jusqu'au parvis de la demeure d'Allawalam, la ruse fut tout ce que tu trouvas de mieux à demander à Celui qui pouvait te donner la sagesse.

— Je crois avoir été sage en t'écoutant, toi ma mère. Cela me suffisait. Car en vérité, quant à être circonspect avec les autres ou réglé dans mes moeurs, les exemples que j'ai autour de moi ne m'y encouragent pas. Je vais vivre à ma guise. Je m'affranchirai des convenances sociales éphémères.

« Je suis désormais un gros propriétaire de graines. Je vais commencer par donner une grande libation à tous les animaux de la forêt.

— Pourquoi dépenserais-tu une si grande partie de la récolte ?

— Pour me faire un nom et me faire désigner comme Roi. Il faut acheter les gens. Il faut les corrompre ou les compromettre. C'est la vie... N'espérais-tu pas que je disputerais un jour le commandement au Grand Frère Broussard ?

— Mon fils, je n'avais dit cela que comme amuse-bouche. Car le commandement gagné par la ruse se perd par la brutalité.

— Ma mère, tout est ruse sur cette terre. Elle seule compte et opère efficacement par les temps que nous vivons, et cela depuis que l'homme est devenu Roi de la Terre.

« Quelle est, crois-tu ma mère, la source de la grande force du bipède fils d'Adam, force qui lui a permis de dominer, domestiquer et asservir quelques-uns des nôtres ? N'est-ce pas la ruse ? C'est par elle que le boeuf, le mouton, la chèvre, le cheval, l'âne, le chien, le chat, le canard, le pigeon, la pintade, etc., furent réduits à l'esclavage. Ils transportent le fils d'Adam. Celui-ci boit le lait des uns, mange la chair des autres, charge ses faix sur le dos d'autres encore. N'est-ce pas par ruse qu'il creuse un trou dans lequel tombent nos grands carnassiers, qu'il peut ensuite capturer ?

« Je vais, ma mère, me servir de la même ruse pour me faire élire Roi de la Jungle et suzerain du fils d'Adam lui-même.

— J'ai désiré que tu travailles, ô mon fils ! Mais, par le lait que j'ai sucé de ma mère, je n'ai jamais souhaité pour toi une ambition qui te pousserait à vouloir marcher à l'amble à la manière de la girafe ! Il faut que tu saches, mon fils, que tu es né Bodiel. Tu ne seras jamais ni girafe ni autruche.

« La fougue avec laquelle je te vois désirer le commandement te ruinera. Laisse le commandement te forcer ; Allawalam t'aidera alors à bien gérer ton État. Dans le cas contraire, le commandement sera à ton cou comme un lourd carcan de fer hérissé de piquants. Il s'échauffera à chaque lever du soleil pour te brûler et te piquer. »

Mais Petit Bodiel était sûr de sa ruse. Il était convaincu de l'efficacité de son gris-gris, ce qui lui fit dire orgueilleusement à sa mère :

« J'ai fait mes preuves. Mon ascension au ciel et mon action sur Oncle Hippopotame et Oncle Éléphant ne suffisent-elles pas à te convaincre ? Ces deux grosses bêtes seront mes grands appuis. Ils seront les premiers à me choisir. Je serai Roi ! Je n'ai nullement peur d'être confondu par un échec.

« Si l'hippopotame et l'éléphant me désignaient – et ils me désigneront –, qui oserait me refuser leur choix ?

— Tout compte fait, mon fils, conclut Maman Bodiel, ma bénédiction ne sera pas avec toi si tu veux employer toute ta grande récolte pour te faire couronner Roi. Je préférerais te voir l'utiliser à autre chose. »

Petit Bodiel se rebella contre ces sages conseils. Il méprisa sa mère. Il lui « manqua40 ».

Il fit venir Souni la Civette auprès de lui :

« Mon ami Chat Odoriférant, lui dit-il, de tous les mammifères carnivores tu es celui qui porte une des plus belles robes. La tienne est la plus remarquée des belles femmes de toutes les races. Tu es un être choisi par Allawalam. La preuve en est que la “porte occidentale”de tout animal est une véritable fosse d'aisance, tandis qu'Allawalam t'a doté d'un “anal” qui sécrète un parfum naturel. Tu répands partout une suave odeur.

« Je voudrais que tu acceptes de te charger de transmettre mon invitation à tous les fils de la jungle : mammifères, oiseaux et insectes. Je les invite à une libation qui durera les sept premiers jours de la septième lune. Celle-ci apparaîtra dans deux semaines. Il va falloir que tu ailles vite !

— Pourquoi invites-tu tous les nés de la jungle ?

— Je ne veux rien te cacher, mon ami Souni. Je veux les enivrer et profiter de leur ivresse pour me faire désigner Roi par eux.

« Mais il y a deux tribus d'insectes que je n'inviterai pas : les fourmis et les termites. Je ne les aime pas. Je n'ai nullement besoin d'eux, parce qu'ils ne peuvent rien m'apporter. D'ailleurs, pour moi, ce sont des cadavres vivants. Ils sont constamment sous terre comme dans leur tombe.

« Il faut commencer par les abeilles. C'est un peuple organisé. Elles travaillent beaucoup. Elles m'apporteront beaucoup de larmes sucrées des fleurs et de sueur miellée des fruits mûrs, dont j'ai besoin pour préparer l'hydromel spécial que je compte servir aux plus nobles des mammifères tels que lion, panthère, etc. Les autres boiront du kondjam, de la bière de mil.

« Je remplirai leur estomac de ces liquides, qui ont la vertu de renverser la tête après avoir tourmenté le cerveau. Je tournerai leur esprit. Une fois soûls, ils manqueront de discernement et de respect envers les bonnes moeurs et la vérité. Ils me désigneront comme Roi. Je les commanderai ! Je les dresserai ! Allez, mon bon Souni ! »

Petit Bodiel serra son gris-gris entre les dents et dit :

« Il faut, Allawalam, que devant moi le lion superbe courbe la tête, qu'il soit réduit à l'impuissance comme s'il était jeté dans une fosse !... Que l'éléphant continue à me croire capable de le transformer en un cochonnet pestiféré ! Que tous les grands de la jungle soient abrutis au point de me croire capable de faire rétrograder le soleil parvenu à son zénith !

« Qu'une foudre barbare tombe sur ceux qui seront hostiles à mes ordres et n'approuveront pas mes idées. Et que moi je reste ferme !

« Allawalam, tue les vieillards intempestifs ! Paralyse les jeunes fougueux qui parlent à contre-temps !

« Fais, ô Allawalam, que je sois l'idole vivante devant laquelle tous les habitants de la jungle s'agenouillent, yeux clos et tête baissée.

« Pour tout dire, Allawalam, je voudrais que nous soyons deux à nous partager l'éternité et la puissance. Tu seras au ciel et moi sur la terre... Amen ! »

Lori-Kinal, l'oiseau toucan au gros nez, entendit la prière de Petit Bodiel. Il claqua son énorme bec, et s'indigna :

« Non seulement Petit Bodiel désobéit à sa mère, mais il ose se comparer à Allawalam lui-même ! Guinal le Marabout, qui vit de grenouilles, a dit dans son prône : “Les fils qui désobéissent à leur mère et les êtres qui se comparent à Allawalam tombent dans les ténèbres. Ils mourront dans la détresse à cause de leur révolte.” Quand Petit Bodiel obéissait à sa mère, les portes les plus closes lui furent facilement ouvertes. Allawalam le sauva de toute angoisse. Il mit ses soucis en pièces. Il brisa toutes ses difficultés. Petit Bodiel devint feu contre ce qui était fer, et fer contre ce qui était pierre...

« Mais s'il veut devenir Roi, et, plus que Roi, le rival d'Allawalam lui-même au lieu de se faire une gloire de le louer, alors Petit Bodiel se prostitue ! Il s'enfoncera dans l'iniquité. J'ai grand-peur pour lui... »

Petit Bodiel entendit cette longue réflexion de Lori-Kinal.

« F... le camp ! s'écria-t-il. Ôte-toi de mes yeux afin que mes oreilles n'entendent plus ce que ta voix maussade émet. Allawalam a bien fait de t'affliger d'une énorme paire de lèvres pointues qu'il n'oublia pas de surmonter d'une proéminence calleuse pour rendre difficile ta respiration. Je l'en remercie.

« Va-t'en, ou je te ferai piquer par Gueddel-bone, le Petit Lézard venimeux issu d'un oeuf pondu par un coq noir et couvé par un crapaud rouge au fond du puits de la calamité !

« Les perdrix et les cailles des prairies m'ont mis en garde contre les mauvais sentiments que tu nourris pour moi. Ah ! Lori-Kinal ! Je ne sais pas ce qui me retient de demander, en vertu de l'alliance secrète scellée au troisième ciel qui m'unit à Allawalam, que tu sois métamorphosé en bousier ! Ainsi tu ne vivrais plus que des matières évacuées du corps des autres. »

Lori-Kinal répondit :

« Foule aux pieds mes conseils, enfonce dans la boue ceux donnés par ta mère, donne-moi même un coup de pied pour complément de correction, mais rappelle-toi ma mise en garde contre le désir immodéré de vouloir commander les autres par le truchement de la ruse et uniquement par le truchement de la ruse. »

Petit Bodiel allait lancer Gueddel-bone contre Lori-Kinal quand celui-ci s'envola à tire-d'aile, plongeant entre terre et ciel comme une planchette dans les flux et reflux des vagues d'un fleuve agité.

Quant à Souni, par le fait exceptionnel qu'aucune odeur désagréable ne sortait d'aucun endroit de son corps, il lui fut bien aisé d'approcher tous les animaux. Tous aimaient humer sa senteur. Il était leur encensoir vivant et ambulant... En plus, il parlait bien. Il ne trouva donc auprès des habitants de la jungle, des herbivores aux carnassiers, qu'oreilles bien disposées à l'écouter. Il obtint de tous une réponse favorable. Tout le monde serait à la fête de libation que voulait donner Petit Bodiel !

Les coléoptères Gallâ-fendouré promirent de donner de l'air à ceux qui, l'hydromel leur montant à la tête, auraient trop chaud – n'oublions pas que cette tribu d'insectes est celle dont les membres sont munis d'antennes à lamelles pouvant être déployées en éventail...

Petit Bodiel fut informé par Souni des bonnes dispositions de toute la faune à son égard.

Il entraîna Souni jusque chez sa mère. Là, il déclara avec goguenardise à celle à qui il devait le jour :

« Vieille femelle édentée, veuve de feu mon père ! Écoute Souni, mon envoyé spécial auprès des masses de la jungle. Il va te faire le compte rendu de ses entrevues.

— Sache, Maman Bodiel, déclara Souni, très convaincu et cherchant à convaincre, que tous les animaux, même le Rapide de haute brousse, Grand Roi des rapaces qui ne déjeune et ne dîne qu'avec la chair fraîche des petits lièvres Bodjoy, seront de la fête. »

Maman Bodiel se convulsa. Elle se trémoussa d'inquiétude. Elle dit :

« Ô mon fils ! Quand bien même un Bodiel verrait pousser deux cornes à la place de ses deux grandes oreilles, je ne voudrais pas qu'il se mette en travers de la route du Grand Rapace. L'adage dit bien : “Celui qui te tue pour vivre mourrait si tu ne mourais pour le nourrir.” Il est dit aussi : “Ce que voit une personne expérimentée par la vie tout en restant assise au pied d'un caïlcédrat, une jeune personne inexpérimentée mais pleine d'enthousiasme ne saurait le voir, même si elle se trouvait dans le houppier du même caïlcédrat.”

« Ecoute ta maman que je suis, et décommande ta fête. Tout cela sent trop bon au départ pour ne pas sentir mauvais à l'arrivée. Abandonne ton ambition de devenir Roi de la jungle ! Les bipèdes tête noire fils d'Adam ne sont en constantes tribulations que parce que chacune de leurs tribus veut avoir toute la vérité pour elle et commander les autres.

« Demeure le petit malin du bosquet, jouant aux uns et aux autres des tours et des tours...

— Je maintiens ma fête », décida Petit Bodiel.

Puis, se tournant vers Souni, il lui dit :

« Va tout de suite trouver Lambâdi le Roi des Singes, et dis-lui ceci :

« Au nom des pouvoirs qu'il tient d'Allawalam, Petit Bodiel, qui représente Allawalam sur la terre, vous charge d'ordonner à tous les clans des onguiculés, singes de toutes les tribus, de se rendre à la Grotte des Aigrettes. Ils y trouveront les céréales nécessaires à la préparation de l'hydromel et de la bière de mil que Petit Bodiel doit servir à ses invités dans quelques jours.

« Les abeilles de la jungle y apporteront toute la récolte des larmes sucrées des fleurs et de la sueur miellée des fruits mûrs. Ces liquides doux serviront à préparer les boissons des festivités. »

Souni partit au galop. Ce que voyant, Maman Bodiel dit assez haut pour être entendue de son entêté de fils :

« Pourvu que cela soit vrai et dure plus longtemps que les féeries d'un lever de soleil ou d'un coucher de soleil d'été !... »

*

Pendant que Petit Bodiel donnait des ordres en narguant sa mère, Allawalam trouva qu'il avait cessé d'être un enfant obéissant à sa mère et reconnaissant envers son Bienfaiteur – en l'occurrence Allawalam lui-même. Petit Bodiel, tout comme Vieux Vautour et Paquet de fumée, venait de dépasser la limite permise...

Allawalam dit :

« Toute réalité comporte deux aspects qui constituent à eux deux sa totalité, mais l'un est plus fort que l'autre. Nous n'avons donné à Petit Bodiel que le “Dou” de la ruse. Il ignore que nous avons gardé par- devers nous l'autre aspect, le “Da”. Or, c'est avec le “Da” de la ruse que nous exerçons notre châtiment en surprenant nos rebelles et nos ingrats qui font mauvais usage du “Dou”. »

Allawalam donna ordre à son serviteur Kâdime, dont la monture était Yarara le Zéphyr, de descendre sur terre pour confondre Petit Bodiel et le punir de son orgueil.

Kâdime enfourcha Yarara, qui se mit à galoper. Il pénétra le corps des animaux de la jungle par les narines et déclencha en eux un lourd sommeil. Tous dormirent profondément. Tous étaient devenus inconscients, à l'exception de deux tribus : celle des Fourmis et celle des Termites, que Petit Bodiel avait inconsidérément écartées.

Aussi son gris-gris ne put-il exercer sur elles son pouvoir enchanteur. Ces deux tribus constituèrent, en la circonstance, le « Da » de la ruse contre Petit Bodiel...

Kâdime se rendit à Bangal, où réside Lam-Modjou, le Roi des Termites.

« Bonjour, Roi des Termites !

— Bonjour, Étranger mâle ! répondit le Roi.

— Comment vont les vôtres à Bangal et dépendances ?

— Ils vont bien, Dieu merci ! Et les vôtres ?

— Les miens vont bien. Je suis un hôte qu'Allawalam t'envoie sans préavis, pour éprouver ta bonté.

— Ce n'est là qu'une épreuve agréable. Je la subirai avec joie. Mes captifs, mes guerriers, et plus haut qu'eux mon épouse Inna-Modjou Mère des Termites, qui règne sur notre tribu, ainsi que moi-même son premier servant, serons tes domestiques prêts à te servir, et tes hôtes prêts à tout partager avec toi, à l'exception de nos femmes.

— Pourquoi pas vos femmes ?

— Parce que cette coutume n'a pas cours ici chez nous. Elle se pratique sur l'autre flanc de la Montagne rouge. Là-bas, refuser ses faveurs à la femme de son hôte, que l'hôte lui-même met sur votre couche, serait une injure grossière. Il s'ensuivrait une explication qui pourrait être sanglante... »

Kâdime fut présenté à Inna-Modjou, Reine Mère des Termites. Elle le questionna :

« D'où viens-tu ? Comment t'appelles-tu ? Qui t'envoie ?

— Je viens de Kamou, le Ciel, où j'habite au troisième étage. Je m'appelle Kâdime. Je suis un messager d'Allawalam.

— De quoi vis-tu ?

— Je vis de bonnes paroles. »

La Reine se pencha sur l'oreille de son époux, et lui commanda : « Demande à notre hôte s'il connaît les Nyamata Mange-Termites.

— Ô Kâdime ! Connais-tu les Nyamata Mange-Termites ?

— Certainement ! répondit Kâdime. Je vous conseille vivement de vous méfier de leurs hordes. Ce sont vos ennemis héréditaires. Ils ne chercheront par tous les moyens qu'à s'introduire dans vos galeries pour dévorer vos bébés. Je n'en dirai pas autant des Yidi-Modjou, tribu amie de la vôtre. Celle-ci est prête à mourir pour vous défendre contre les Nyamata. »

La Reine, satisfaite de la réponse de Kâdime, donna ordre de le recevoir honorablement et de le bien traiter, avec tous les égards dus aux missionnés d'Allawalam.

« Je vous remercie de votre hospitalité, dit Kâdime, mais je ne suis pas venu pour séjourner. Je suis venu juste pour vous ordonner de la part d'Allawalam d'avoir à transférer dans vos galeries cette nuit même la moitié des céréales que Petit Bodiel a volées à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame. »

Sous le commandement de Lam-Modjou, époux de la Reine Mère, toute l'armée des Termites s'ébranla. Les adultes sexués dotés d'ailes furent placés en avant-garde, les amazones armées de pièces buccales piqueuses au centre ; les ouvriers et manoeuvres de la Cité fermaient la marche.

Kâdime prit congé du Roi des Termites. Il enfourcha sa monture Yarara le Zéphyr jusqu'au pays des Fourmis Korondolli. Il entra dans leur Cité capitale. Il y emprunta des galeries tortueuses sous des dômes de brindilles d'herbes et de plantes frêles.

A un carrefour, il vit une multitude de fourmis venir déposer leurs ailes en guise de deuil. C'étaient de jeunes femelles qui venaient de convoler avec leur époux pour la première fois. Chacune d'elles roulait de droite à gauche son abdomen rond et mobile, et baissait son appareil buccal avant de dire : « Je suis omnivore. J'ai connu mon époux et j'ai conçu de ses oeuvres. Il est tombé au champ d'honneur de l'amour. J'apporte ses ailes et les miennes, car je dois désormais mener une vie souterraine et ne plus connaître aucun mâle. Le reste de ma vie consistera à mettre au monde les petits que j'ai conçus en une fois de mon mari. »

Kâdime assistait de loin à cette cérémonie. Il restait rêveur, quand il entendit une sentinelle crier à un convoi de captifs de guerre qu'une expédition ramenait avec bruit : « Ne passez surtout pas par la galerie qui mène à l'étage d'Inna Korondolli, la Reine Mère des Fourmis ! »

Ce qu'entendant, Kâdime éperonna Yarara, sa cavale éthérique. Elle s'engouffra dans la galerie interdite et le mena chez la Reine Mère.

« Qui es-tu pour forcer ainsi ma porte ? s'écria Inna Korondolli, surprise par la présence d'un visiteur inconnu qu'elle n'attendait pas.

— Je suis Kâdime. J'ai été dépêché auprès de toi par Allawalam.

— Sois le bienvenu, ô Kâdime ! Nous sommes reconnaissantes à Allawalam de nous avoir dotées d'une organisation sociale plus solide et plus judicieuse que celle des grosses viandes. Et que nous veut Allawalam ?

— Allawalam vous ordonne, dès cette nuit, de sortir tout votre peuple. Avant demain à la nuit, il faudrait que la moitié de la récolte que Petit Bodiel a volée à Oncle Éléphant et à Oncle Hippopotame soit transférée de la Grotte des Aigrettes dans les greniers souterrains de Hondoldé, votre résidence.

— Entendre l'ordre d'Allawalam, c'est y obéir ! répliqua respectueusement la Reine. Mon peuple ne te dira pas “reviens une autre fois”. L'ordre sera exécuté avant que tu ne partes d'ici. Kâdime, tu passeras la nuit dans mes appartements personnels.

« J'attends le retour des mâles, partis en expédition, pour tenir en ta présence un conseil de travail et dresser un plan d'opération.

« Pendant que nous y sommes, dis-moi, ô Kâdime, ce que tu veux manger cette nuit et demain.

— Merci, Inna Korondolli, Mère des Fourmis !... Mais chez Allawalam, je ne vis pas d'aliments, seulement de bonnes paroles et de pensées pures.

— Qu'à cela ne tienne ! Nous t'en servirons amplement. Nos moeurs alimentaires sont très variées. Tu dîneras et déjeuneras de chants pieux de Guidamala, notre veilleur, qui niche dans les branches de l'arbre planté à l'entrée de notre Cité. »

Les mâles ailés revinrent. La Reine Mère tint son conseil en présence de Kâdime, rassasié des chants pieux de Guidamala.

Afo Korondolli, fils aîné de la Reine, était le chef de l'armée. Sa mère lui fit part de l'ordre d'Allawalam. Afo fit alors venir ses Courriers. Ils étaient au nombre de quarante fois quatre-vingts, plus une fois dix, plus une fois quatre. Il les envoya dire aux rois des 6 666 tribus Korondolli ceci :

« Avant la nuit de demain, il faudrait que la moitié de la récolte déposée par Petit Bodiel dans la Grotte des Aigrettes soit entièrement transférée dans les galeries étagées de la Résidence royale Hondoldé. Allawalam attribue à votre cité cette récolte mal acquise par Petit Bodiel.

« Petit Bodiel n'a eu pour sa mère aucune parole de tendresse ni de consolation. Il sera désormais dans une Jamma, une nuit sans fin, lui et tous ceux qui descendront de lui jusqu'à la fin des fins ! »

Après avoir donné les ordres nécessaires, Afo Korondolli fit visiter à Kâdime la cité Hondoldé. Kâdime fut émerveillé de découvrir, sur cette terre qu'il croyait un séjour d'ignorants en perdition, une organisation sociale qui n'avait rien à envier à celle des pléiades d'esprits célestes !

Les ouvrières de la Cité, telles les jeunes filles devenues dames, s'étaient elles aussi dépouillées de leurs ailes, non en signe de deuil mais afin de mieux travailler. Elles reçurent l'ordre, et en quelques instants elles déplacèrent oeufs, bébés, larves et demoiselles nymphes emmaillotées, pour faire place aux graines.

Tout le monde fut mobilisé, à l'exception de la Reine et des princesses en état de grossesse.

Des chemins menant de la cité Hondoldé à la Grotte des Aigrettes furent aménagés. Tout travail autre que le transport des graines de la récolte volée par Petit Bodiel fut suspendu. Les pucerons, prisonniers de guerre employés à la transformation de la sève, comme ceux qui étaient chargés de la culture dans les zones fraîches et humides de Hondoldé, tous furent dirigés sur la Grotte des Aigrettes.

Les travailleurs étaient plusieurs milliers de fois mille multipliés par mille !

Avant la fin de la nuit, toute la récolte était transférée soit dans les magasins souterrains de Bangal, la Capitale des Termites Modjou, et dans ceux de Hondoldé, chef-lieu des États des Fourmis Korondolli.

Le lendemain matin, après leur long sommeil, les Bâdi, singes de toutes espèces, se rendirent à la Grotte des Aigrettes afin de préparer l'hydromel commandé par Petit Bodiel. Ils n'y trouvèrent qu'une farine de poussière parsemée de traces de pattes de fourmis et de termites.

Ils attendirent le convoi des abeilles, qui devaient apporter des larmes sucrées de fleurs et de la sueur miellée de fruits. En fait d'abeilles, les singes reçurent une poussière aveuglante de grains microscopiques de fleurs mâles que Yarara le Zéphyr, cavale de Kâdime, avait éparpillés au vent en traversant la forêt.

Qu'était-il arrivé aux abeilles pour qu'elles fussent empêchées d'être au rendez-vous ?

Kâdime, au dernier moment, s'était aperçu que les singes Bâdi pouvaient, avec des larmes sucrées de fleurs, de la sueur miellée de fruits mûrs et même des fruits, fabriquer un hydromel spécial et de la bière kondjam. Il prit alors sur lui la décision de détruire les abeilles. Il commanda à sa cavale éthérique Yarara de souffler sur celles-ci un frimas engourdissant. De toutes les ouvertures du corps de Yarara sortit un brouillard épais et froid. Ce brouillard, en tombant sur les abeilles, les glaça.

Kâdime ordonna au Roi des Lézards de sortir ses bataillons et d'aller, entre un jour et une nuit, détruire toutes les abeilles alliées de Petit Bodiel. Armés de leurs langues étirables et fourchues et de leurs longues queues, les colonnes de lézards se portèrent contre les tribus d'abeilles.

Ils éprouvaient une grande peur. Ils s'attendaient en effet à une guerre meurtrière, car ils savaient que les abeilles sont des amazones intrépides et organisées dont le derrière est armé d'une flèche venimeuse et protractile.

Lorsqu'ils découvrirent tout l'univers des abeilles engourdi, ils ne purent en croire leurs paupières mobiles. Il fallut leur intimer trois fois de suite l'ordre d'attaquer pour qu'enfin ils foncent sur les abeilles. Il y eut un corps à corps – mais entendons-nous, non pas le corps à corps de deux guerriers s'affrontant énergiquement, mais celui d'un avalé et d'un avaleur. Ce fut la scène de « tape avec ta queue et avale sans façon ». Ce que les lézards croyaient devoir être la mort était en train de devenir un « morga-moda », un dîner de goinfres !

Les lézards se servirent de leurs queues pour casser, déchirer et réduire en miettes alvéoles de nymphes, cases d'ouvrières et cellules royales. Ils avalèrent sans résistance aucune faux bourdons et ouvrières, larves et nymphes. Ils ne quittèrent les lieux qu'après avoir cassé tous les oeufs en magasin et, pour tout dire, s'être comportés exactement comme se comportent les fils d'Adam en pays conquis.

Telle était la cause qui empêcha les abeilles de venir à leur rendez-vous.

Lam-Bâdi le Roi des Singes était un vieil et gros orang-outang. Il fut très contrarié d'avoir déplacé pour rien toutes les tribus de sa race. Celles-ci n'avaient-elles pas, au prix des nombreuses indispositions que comporte un voyage dans la jungle, tenu à être exactes au rendez-vous donné par Petit Bodiel ?

Démorou le Chimpanzé, vieux de plusieurs décennies, était le « Maître de couteau rituel », donc le Grand Devin des singes Bâdi. Il jugea bon de procéder à une divination en vue de connaître l'origine de cette mésaventure survenue à leur affaire, et déterminer les sacrifices à opérer pour conjurer le mal, si mal il y avait.

Il traça sur la terre des signes bizarres imitant vaguement feuilles, brins de paille, branches, racines et silhouettes d'animaux dans diverses postures. Il se mit à sauter d'une figure à l'autre en combinant entrechats, cloche-pied, sauts périlleux, tout en voltigeant entre les branches du gros arbre sous lequel il s'était installé pour faire son travail divinatoire.

Quand il eut fini ses acrobaties, il se mit à pousser des cris allant de l'aboiement du chien au rugissement du lion. Il conseilla le sauve-qui-peut car, déclara-t-il, « Kamou le Ciel est en colère contre Petit Bodiel et tous les amis de Petit Bodiel ! »

Les singes Bâdi n'attendirent pas une seconde recommandation. Ils se débandèrent comme une armée en déroute. La plante de leurs pieds se mit à user les venelles des bosquets. Ils criaient : « Seuls les insensés resteront attachés à Petit Bodiel, puisque Allawalam est contre lui ! »

Renard-Lapin, appelé Soundou-Bodiel, était posté non loin de la Grotte des Aigrettes. C'était un ami très fidèle de Petit Bodiel. Il conçut une aversion profonde pour les Bâdi qui s'en retournaient chez eux sans en aviser Petit Bodiel, alors que celui-ci les croyait en train de lui préparer son hydromel. Il courut comme un dératé jusqu'au logis de son ami, qu'il trouva aux prises avec sa mère. En le voyant, Petit Bodiel s'écria :

« Enfin, voilà l'ami sûr qui vient me donner de bonnes nouvelles. Elles prouveront à ma mère édentée que ma fête sera un succès total ! »

Soundou-Bodiel remua ses grandes oreilles sur sa petite tête en guise de désapprobation. Il baissa vers la terre son museau pointu en signe de tristesse, puis il souleva sa queue fourrée et dit :

« J'en jure par ma queue levée vers le ciel, j'ai vu de mes yeux et la Grotte des Aigrettes et les tribus de singes qui devaient préparer l'hydromel de la fête...

— Dis vite ce que tu as à dire, l'interrompit Petit Bodiel, mais de grâce, mon ami, garde-toi d'annoncer un malheur à la veille d'une rencontre joyeuse que je donne à tous les habitants de la jungle, moins deux tribus cadavres que je déteste : les fourmis et les termites.

— La vérité est dure, reprit Soundou-Bodiel. Elle est tel l'excrément de la hyène, qui ne blanchit que desséché par le temps. La vérité n'apparaît claire qu'avec le temps.

— Qu'est-ce que cela veut dire, Soundou-Bodiel ?

— Cela veut dire que tout est f... ! Dans la Grotte des Aigrettes, il n'y a que farine de poussière et traces de fourmis et de termites. Les singes ont rejoint leur pays sans crier gare. Je suis venu te le dire afin que tu ne sois pas surpris. »

Petit Bodiel éclata de rire. Il bouscula sa mère qui allait intervenir :

« Tais-toi ! Je ne veux rien entendre de toi. Vous allez voir comment je vais traiter les rebelles à mes ordres. Ils ne me trahiront plus jamais ! »

Petit Bodiel courut dans sa chambrée. Il chercha vainement son gris-gris qui n'était plus là où il était certain de l'avoir déposé. Le gris-gris avait glissé et était tombé par terre. Or c'était la chose qui ne devait jamais arriver. Toucher la poussière était l'interdit cardinal du gris-gris. Les termites Modjou l'avaient rongé. A la place de ce qui avait été un gros gris-gris, il n'y avait plus qu'un tas de miettes. Petit Bodiel se rendit compte du grand malheur qui venait de le frapper de tous les côtés à la fois.

Une voix terrible se fit entendre :

« Petit Bodiel ! Tu seras humilié comme tu as humilié ta mère !

« La jungle ne sera plus emplie que de tes ennemis. Tu seras réduit à entrer dans des terriers pour échapper à la colère de ceux que tu as roulés et de ceux envers qui tu ne pourras pas tenir ta promesse audacieuse. Tu ne te déplaceras plus qu'en courant et en sautant d'un bosquet à un autre. Tu es condamné à te cacher dans la poussière et dans les touffes de vétiver ! »

Maman Bodiel se jeta à terre. Chacune des deux parties charnues de son derrière se mit à trembler. Elle demanda grâce pour son petit. Les mères sont ainsi faites...
Mais hélas, il y a des moments où Allawalam est terrible et implacable. Il punit durement toute hauteur orgueilleuse. La foudre ne brise-t-elle pas la cime des caïlcédrats et des baobabs ? N'émousse-t-elle pas les pics qui menacent le ciel de leurs aiguilles ?

Le jour fixé pour l'invitation arriva. Toutes les ethnies de la jungle se rendirent à la Plaine des fêtes. Elles n'y trouvèrent ni hydromel, ni kondjam, ni nourriture, et moins encore Petit Bodiel lui-même ! Elles décidèrent alors solennellement la mort de Petit Bodiel. Le chien fut chargé de l'exécution de la sentence.

C'est en raison de cette sentence que, depuis lors, Petit Bodiel et ses descendants ne se déplacent qu'en courant et en sautant.

Allawalam donna néanmoins à Petit Bodiel et aux siens de grandes oreilles toujours dressées afin de percevoir de loin les bruits annonciateurs du danger et se garer à temps.

*

La sagesse et l'honnêteté avaient été, pour Petit Bodiel, un chemin escarpé. Il l'avait évité. Il préféra emprunter le chemin facile et descendant de la ruse, qui finalement le mena à un gouffre.

*

UN BON AMI, UNE BONNE MERE, UNE BONNE EPOUSE ET LA SAGESSE SONT DES DONS PROVIDENTIELS QU'ALLAWALAM N'ACCORDE PAS EN GRANDE QUANTITE, PARCE QU'ILS PROCURENT LE REPOS. OR NOTRE TERRE N'EST PAS UN SEJOUR DE TOUT REPOS...

1 Bodiel : «lièvre» en peul, (pluriel : bodjoy).
2 Fruit du baobab.
3 «Série de coups de pied» (argot militaire).
4 Graminacée aux racines aphrodisiaques.
5 La Tradition africaine considère que tout ce que l'homme est, et tout ce qu'il a, il le doit une fois à son père, mais deux fois à sa mère. On juge la mère beaucoup plus responsable que le père des qualités ou des défauts de l'enfant.
6 Expression qui signifie «trop gâter son enfant» (on sait que les mamans africaines portent leur enfant sur leur dos).
7 Nom donné à une araignée dont la piqûre provoque des accès de mélancolie ou d'humeur violente.
8 Manière infamante de traîner quelqu'un en le tirant par une jambe, à la façon dont on tire les cadavres d'animaux.
9 Gueno : Dieu suprême des Peuls, appelé «l'Éternel».
10 Le lion étant considéré comme le roi des animaux, la tradition lui attribue les mêmes ustensiles qu'à un roi : ici la carafe à long col appelée «aiguière», surtout en usage chez les Arabes.
11 Expression qui désigne «le vice qu'on ne saurait nommer». Il s'agit donc ici d'une «fille de mauvaise vie».
12 Petit singe aboyeur.
13 C'est le reniement le plus grave, celui sur lequel on ne revient pas.
14 Canari : marmite de terre cuite.
15 Nom d'un sage mythique peul.
16 Allawalam : «mien Dieu». Baa loobbo : «Bon Papa».
17 Les causes des transformations possibles sont considérées comme gardées dans des caissettes, elles-mêmes conservées dans une salle spéciale du royaume d'Allawalam.
18 Fil ou cordelette chargé de vertus magiques, dont se servent les opérateurs. Certains utilisent du fil noué, d'autres du fil enroulé en hélice, en spirale, etc.
19 Germen : ensemble des organes de reproduction d'un être. Il s'agit ici de germes et de chiffres initiatiques ayant une signification très précise.
20 Parties des plumes du coq.
21 La référence au temps lointain du Prophète Moïse (Moussa) indique une très grande ancienneté.
22 En peul les djinn (mot d'origine arabe) désignent les esprits du monde invisible, qu'on appelle aussi «génies». Ils peuvent être bons ou mauvais.
23 Littéralement «roi (lamido, diminutif lam) des djinn».
24 Le plus élevé des grades initiatiques opératoires.
25 L'hivernage est la saison annuelle des pluies. Une «lune» désigne le mois lunaire (28 à 30 jours).
26 Pays mythique des contes initiatiques.
27 Tout ce passage, et le paragraphe suivant, correspondent au rituel de l'éclipse où l'on dit que «le chat a attrapé la Lune».
28 Les ouvertures du corps sont appelées «portes». La porte orientale est la bouche, la porte occidentale l'anus.
29 La salive, en Afrique traditionnelle comme en Islam, est considérée comme chargée de la puissance spirituelle des paroles prononcées. Elle accompagne donc souvent les gestes de bénédiction ou les rites de guérison.
30 Une qualité mâle est une qualité forte, qui prédomine sur les autres.
31 Chez les Peuls, le centre d'une armée s'appelle reedou, le ventre.
32 Koumba Keleeté : sobriquet peul pour désigner le lièvre. El Hadj est le titre honorifique et pieux donné aux musulmans qui reviennent du Pèlerinage.
33 «Cornue» : indication de force et de noblesse; c'est la Miséricorde par excellence.
34 Terme populaire quelque peu argotique pour désigner la bouche.
35 Voile facial.
36 «Menteur aux lèvres en rasoir» ou «en canif» signifie un fieffé menteur.
37 Littéralement liinga-yuunus («tombe de Jonas»).
38 Dans les contes, l'hippopotame est toujours jaloux du cheval.
39 La Tradition considère le Prophète David (Dawda) comme le patron des forges et des forgerons.
40 Expression africaine courante signifiant : manquer de respect, offenser.

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16:06 Écrit par Marc dans Hampâté Bâ, Amadou | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : mali, afrique, contes, nouvelles, peul, petit bodiel, amadou hampate ba, litterature malienne | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Commentaires

Petit Bodilel Petit Bodiel est un conte Peul très enrichissant en culture car on apprend une pléiade de locution, d'expressions, et de mot améliorant la langue française. Il nous enseigne que la ruse conduit toujours au gouffre celui qui en fait une mauvaise utilisation. Mieux valent la sagesse, l'intelligence et l'honnêteté pour s'en sortir sur cette terre.

Écrit par : Flan Dihoué Casimir | vendredi, 11 juin 2010

un peu trop long à mon goût...

Écrit par : MAZARS | jeudi, 25 novembre 2010

j'ai lut ce livre et il est pas trops mal mais il est vraiment inspiratif donc ça permet a ce livre d'etre lut dans le monde.

Écrit par : tristan auffret | lundi, 24 janvier 2011

j'ai lu l'oeuvre et est tres enrichissant en vocabulaire. il y a aussi d'humour au traver de ses lignes

Écrit par : martiinikez | dimanche, 30 janvier 2011

En effet c'est un texte, ou un recueil de textes, de plus intéressants. Et cela à plus d'un titre.

Écrit par : Marc | dimanche, 30 janvier 2011

j'ai lu ce livre il y a quelques années et le texte m'a vraiment impressionnée. Les expressions sont étonnantes est souvent amusantes et rafraichissantes. J'avais 14 ans et je l'ai adoré. D'ailleurs ce texte me plait toujour.

Écrit par : Ari | jeudi, 11 août 2011

Suis eleve de 2nd C...ce c0nte d0nne envie de le lire... quand j'ai commencée à lire ,je n'ai plus eu le temps de le déposé,... vraiment c'est très réussit je tir le chapeau à Mr HAMPATE BA..... J'ai pas encore lu toute ses oeuvres mais je le ferai. parce qu'il m'inspire...merci

Écrit par : Angel | mardi, 03 janvier 2012

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