jeudi, 04 décembre 2008

Hollywood, cinéma et idéologie - Régis Dubois - 2008

hollywood cinema et ideologie

Le cinéma, comme tout art d'ailleurs, connaît une certaine dépendance par rapport aux idées de son époque et de la société dans laquelle il est produit. En cela le cinéma hollywoodien, vraisemblablement le plus important du moment, ne fait certainement pas défaut. En plus il ne se garde pas de promouvoir un certain mode de vie, mais également une façon de penser. Au début cette forme de propagande était régie par le pouvoir public, le code Hays entre autres, puis par les restrictions d'âge dans la classification des genres et finalement par les objectifs commerciaux qui jouent le rôle d'une véritable censure. A noter aussi la cérémonie des Oscars, qui, en nous prêchant quels films valent la peine d'être vus, ne récompense qu'un cinéma des plus consensuels et politiquement corrects.

Régis Dubois invite donc le lecteur à revoir l'histoire du cinéma hollywoodien dans son ensemble en s'attardant sur un certain nombres de films servant d'études de cas. Tel par exemple Naissance d'une nation (The Birth of a Nation, 1915) de D.W. Griffith qui est souvent considéré comme le premier long-métrage de l'histoire du cinéma, ne fait-il pas l'apogée de la race blanche américaine et protestante face à la menace représentée par les Noirs d'Amérique? Et qu'en est-il du Tarzan (1932) de W.S. Van Dyke qui représente un homme blanc éduqué depuis son plus jeune âge au milieu de la jungle et qui, sûrement à cause de ses origines blanches et donc supérieures, en devient le maître incontesté. D'ailleurs, la crise faisant rage pendant les années aux Etats-Unis, le cinéma se caractérise aussi par d'invraisemblables happy end montrant comment le bien finit toujours par triompher du mal et que tout le monde vit en fin de compte dans le meilleur des mondes. La Seconde guerre mondiale verra son lot de films de propagande jusqu'au Jour le plus long (1962), véritable démonstration de la force et de la puissance de l'armée américaine. Le débarquement sera d'ailleurs vu d'une autre façon bien plus tard, dans Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan, 1997), par Steven Spielberg, mais son fond idéologique ne change qu'en apparence. Les années 70 verront apparaître de nombreux cinémas parallèles, la blaxploitation par exemple, mais pour bien peu de temps car non-supportés commercialement, pour donner dans les années quatre-vingts l'apogée des Rocky et Rambo, l'américain musclé conquérant du monde. Forrest Gump en 1994 (Robert Zemekis) est une véritable œuvre révisionniste au triomphe de la culture américaine si supérieure. Et l'analyse de Régis Dubois tend jusqu'au début des années 2000 avec le film 300 de Zack Snyder (2007), véritable pamphlet fasciste et militariste qui légitime à l'exemple de la glorieuse Sparte face aux barbares Perses les guerres américaines contre l'Axe du Mal (guerres en Irak et en Afghanistan, tensions avec l'Iran, ...).

Évidemment pas tous les films américains n'entrent dans ces catégories, Régis Dubois nous le rappelle tout au long de son essai, mais à bien y réfléchir, le cinéma des studios n'y échappe que bien peu souvent. Car combien de fois se dressent face au héros WASP (White Anglo-Saxon Protestant) ces autres, les méchants, souvent représentés par des Noirs, des Viets, des Latinos, des Russes et arabes/perses musulmans.

L'approche de ces nombreux films est bien sûr historique et politique, mais Régis Dubois, dans ses analyses, les aborde à la fois par leur portée sociale, les réactions engendrées par la presse, et même pour les films les plus récents, par les avis émis sur divers blogs et forums internet. Et cela sans oublier que le cinéma est aussi un art simple et complexe à la fois qui ne se résume que difficilement qu'en une seule idée. Ainsi cet ouvrage va à la fois capter les adeptes de ce 7ème Art hollywoodien ainsi que ceux qui s'intéressent plus aux divers aspects de la critique sociale et politique de cet art à travers l'Histoire. Ils y apprendront les différents mécanismes de représentation qui ont été utilisés jusqu'à aujourd'hui afin de conformer un art à une unique façon de penser.

Il est à noter que Hollywood, cinéma et idéologie s’inscrit dans le prolongement direct du précédent livre de Régis Dubois, Une histoire politique du cinéma, paru en 2007 également aux éditions Sulliver. La vision historique plus générale de ce premier livre est ici approfondie à travers des exemples parlants relevant du cinéma aujourd'hui dominant.

En bref Hollywood, cinéma et idéologie est un livre essentiel à conseiller à la fois aux cinéphiles et à tous ceux plus intéressés par l'influence socio-politique de cet art sur la société.

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Extraits :

Glorification de l’individualisme


Tous les films hollywoodiens mettent en scène un premier rôle (parfois deux, un masculin et un féminin), des seconds rôles et des rôles de moindres importances. De la sorte ils imposent, d’une certaine manière, une hiérarchie parmi les personnages et, en dernière instance, parmi les Hommes. Notons que les prix d’interprétation (les Oscars notamment) reprennent cette même classification. Aussi les films hollywoodiens fonctionnent-il sur un modèle hiérarchisé et individualiste. Ce qui n’était pas le cas des premiers films soviétiques d’Eisenstein, par exemple, qui inventa la figure de la « masse-héros » (les masses laborieuses étaient « le » héros de l’histoire). Dans le cinéma hollywoodien cette vision individualiste est renforcée par le phénomène du star system. La vedette, reconnue comme telle, tient le premier rôle, son nom figure en ouverture et en lettres capitales au générique, elle a le monopole du gros plan et c’est elle qui oriente la perspective narrative, faisant survenir les événements, motivant et justifiant dans le même temps les changements de plans. C’est à elle que le spectateur est convié à s’identifier par un subtil jeu égocentrique de mise en scène des regards (regard de la caméra, regard du spectateur et regard du personnage) . Le second rôle ne sera lui par conséquent qu’un faire-valoir, objet, adjuvant ou opposant, destiné à réaliser ce complexe processus de projection-identification. Les films hollywoodiens imposent en ce sens une hiérarchie des personnages, hiérarchie donnée comme modèle au spectateur et, insidieusement, à la société (voir pour exemple le type de relation homme/femme développé dans Fenêtre sur cour).

Par ailleurs, beaucoup de récits hollywoodiens, et ce n’est bien sûr pas un hasard, sont construits sur le modèle du success story : un individu – en général un quidam parti de rien ou face à une difficulté importante – surmonte un à un tous les obstacles qui entravent son ascension sociale, professionnelle ou autre et, parce qu’il fait montre de vertus (il est d’ordinaire courageux, loyal, volontaire) parvient à atteindre son but (l’amour, la réussite, le succès). Cette conception idéologique, « éminemment favorable à l’éthique capitaliste » nous dit Hennebelle, est inscrite dans les fondements même de l’american dream : toute personne, si elle s’en donne les moyens, peut accéder au bonheur et à la réussite ; tout le monde a les mêmes chances au départ... C’est le mythe du self-made-man si cher à la nation américaine. Cette conception darwiniste de la réussite personnelle, fondée sur la valeur physique et morale de l’individu, permet du même coup de justifier les inégalités présentes au sein de la société : puisque le héros parvient à ses fins (grâce à son courage, à sa valeur morale), celui qui ne réussit pas est le seul responsable de son échec.

Manichéisme, simplification et désinformation

La simplification à outrance, la naïveté et l’invraisemblance des situations décrites, le manque de profondeur psychologique de la plupart des personnages, « l’inadéquation entre les sujets traités et la problématique du peuple américain », tout ceci tendrait, selon Hennebelle, à désinformer le spectateur et à maintenir une sorte de statu quo, dans l’intérêt de la classe dominante. L’auteur parle dans ce cas « d’ambiguïté idéologique » (les problèmes sociaux et politiques sont posés de manière erronée et incomplète), de « falsification historique » (les luttes sociales sont réduites à des rivalités interindividuelles par gommage des données économiques, sociales et politiques) et rappelle que la résolution des intrigues hollywoodiennes ne repose jamais sur une analyse politique sérieuse ou pertinente, mais sur des notions de Bien et de Mal. Notons que cette désinformation se vérifie aussi au sujet des films qualifiés de soi-disant « progressistes » : du fait qu’ils ne s’attaquent pas vraiment aux problèmes ni à leurs sources réelles, ceux-ci tendent invariablement à dénaturer les luttes sociales et tombent le plus souvent dans la dénonciation superficielle sans jamais mettre en accusation les vraies causes ni les vrais coupables. Un bouc émissaire sera par exemple montré du doigt pour répondre du racisme américain comme c’est le cas dans Crossfire (Feux Croisés d’Edward Dmytryck, 1947) ou dans Edge of the City (L’Homme qui tua la Peur de Martin Ritt, 1957) et dans tant d’autres films timidement contestataires. Le « vilain » sera alors puni et tout pourra rentrer dans l’ordre, comme s’il faisait figure d’exception, comme si le problème pouvait se résoudre ainsi.

Eurocentrisme, phallocentrisme et négation de l’Autre

De film en film le cinéma hollywoodien a construit un modèle-type de héros, instituant ainsi au fil du temps une norme pour longtemps indépassable. Jusqu’il y a encore peu en effet (disons jusqu’aux années 70), le personnage principal d’un film hollywoodien était pour ainsi dire toujours de sexe masculin, blanc, hétérosexuel voire protestant. Tous les autres personnages ne répondant pas à cette norme étaient invariablement relégués à l’arrière-plan, dans des rôles subalternes souvent dégradants, à moins qu’ils ne fussent tout simplement absents. La femme, « fille de joie ou mère aimante », nous dit Hennebelle, demeurait « le faire-valoir du mâle, sa perdition ou son refuge ». Les Noirs, les Indiens, les Latinos ou les Asiatiques étaient toujours soit rejetés en hors-champ, soit présentés comme de bons sauvages ou des êtres exotiques, intégrés et dociles au mieux, au pire comme des êtres fourbes, cruels et dangereux . De même que les rôles d’homosexuels oscillaient inlassablement entre maniaques pervers et marginaux victimes . Les exemples abondent en la matière dans le cinéma classique, des Nègres violents de Birth of a Nation (Naissance d’une Nation, Griffith, 1915) aux meutes hurlantes et sanguinaires de Stagecoach (La Chevauchée Fantastique, Ford, 1939), du Japonais sadique de Forfaiture (DeMille, 1915) aux assassins de Rope (La Corde, Hitchcock, 1948), sans oublier la galerie de femmes fatales, d’épouses envahissantes et de potiches stupides dont est (sur)peuplé le cinéma hollywoodien (chez Ford, Hawks, Hitchcock, etc.). Tel fut le sort de l’Autre hollywoodien pendant plus d’un demi-siècle. Mais aujourd’hui les choses ont-elles tant changé ? Eddie Murphy, Jackie Chan, les Indiens de Danse avec les Loups ou les personnages féminins ou gays de la plupart des productions hollywoodiennes ont-ils réellement un statut beaucoup plus enviable que par le passé ?

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Voir également:
Une histoire politique du cinéma (2007), présentation
- Les Noirs dans le cinéma français (2012), présentation

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