dimanche, 16 novembre 2008

L'âge de cendre - André Bonmort - 2008

bibliotheca l age de cendre

Qu'est-il devenu de l'Humanité, sans cesse en proie à de multiples dangers qui la font petit à petit disparaître. Il est temps pour elle de s'adresser à nous, de faire son portrait, afin de nous montrer l'urgence de la situation. Car elle ne se reconnaît plus. Qu'ont fait d'elle les hommes ? Et surtout : qu'ont-ils fait d'eux-mêmes ? Car le constat est dur : négligé sans cesse l'Humanité court à sa perte, entraînée par les hommes vers son autodestruction.

L'âge de cendre est un texte très singulier tenant à la fois du roman, du conte philosophique et politique, dans lequel l'écrivain français André Bonmort a l'idée originale et étrange de faire parler l'Humanité, qui ici se dissocie des hommes pour le faire comprendre son mal-être. A travers de brefs chapitres, l'auteur mène le lecteur à travers toutes les hontes de l'humanité que ce soit d'un point de vue économique, social, politique, médiatique, artistique et autres, tout y passe sans la moindre concession, afin d'en appeler à la conscience individuelle de chacun pour mettre un terme à ce qui semble être une véritable inconscience collective. Car par ce constat de détresse l'auteur fait un véritable appel à l'aide pour que l'homme puisse retrouver une certaine part d'une humanité en partie perdue et oubliée. Ecrit sur un rythme haletant fait de courts chapitres et empruntant à la fois à l'essai et à la poésie, André Bonmort entraîne dans un style merveilleux les lecteurs à suite dans un dédales d'idées, et qu'il soit d'accord ou pas, il ne restera insensible sur le sort des hommes tel que décrit ici.

L'âge de cendre
d'André Bonmort est un roman / essai très intéressant et fort original, un texte unique en son genre.

Il est à noter que ce livre est publié aux éditions Sulliver dans la collection Littératures actuelles, une collection hors normes dans laquelle on retrouve entre autres l'excellent L'humanité sans sépulture (2008) de Louis Mandler.

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Extraits :

Chaque nuit le même rêve…

… Chaque nuit, à grandes enjambées, je cours à perdre haleine, implorante, éplorée. Chaque nuit, quand je suis endormie, je cours pour tenter d’exorciser la réalité ; je cours pour essayer d’arracher mes enfants au bourbier où ils sont enlisés…

Sur les sables des déserts, je vole, douloureuse, enfiévrée. Implorante, éplorée, je descends un à un les grands fleuves défigurés. Sur le Zaïre, sur le Niger, me nargue le virus HIV. Le Don et la Volga sont truffés de centrales nucléaires trouées. Le Rhône, la Tamise, le Potomac s’enlisent dans des estuaires de corruption financière. L’Amazone amaigrie respire avec difficulté. Missouri et Mississippi ne se distinguent plus des autoroutes que par les inondations qu’ils provoquent. Le Gange purificateur se putréfie. Berceaux de hautes civilisations, l’Indus, le Nil, le Tigre et l’Euphrate charrient des colères porteuses de misère. L’Amour même est pollué ! Exténuée, seule au monde, je m’éloigne de ses vapeurs troubles…

J’ai froid !...

… Et le miroir glacé de la nuit est un huissier implacable, qui détaille mon visage décapé d’où a été effacée toute lueur de fraternité, mon regard lisse, où la source de la compassion a cessé de roucouler… Que reste-t-il en moi de ce beau nom d’humanité, dont mes enfants m’avaient baptisée ?...



Mes enfants !

Chaque matin ils sont des millions, à s’engouffrer sous la grille mangeuse d’hommes. Des millions ! Plus, peut-être ! Un gros chiffre, assurément, pour qui saurait embrasser les chiffres. Mais aucun d’eux ne voit les autres. Tout au plus les sent-il. Ils ont ce vaste parfum de multitude qui vous chavire. Chaque odeur individuelle s’y abîme. Un instant, sous la grille, ils sont enivrés, ils ne se distinguent plus de l’immensité. Ils appartiennent ! C’est leur apothéose de l’aube. Un fondu enchaîné !...

La grille passée, l’exaltation à peine ébauchée se résout en piétinements. Les voici foule, foulant et foulant. Et bientôt foulée…

Quelques novices lancent encore des regards. Ils se perdent dans les vitres et dans la buée. Les anciens n’ont pas besoin de regarder pour connaître le numéro de la ligne et le nom de la station. Ou la longueur des bouchons et le taux de pollution…



Ils suivent l’autoroute. Elle longe l’aérogare. Depuis la six voies encombrée, ils observent les avions miniatures. Aucun risque de crash au décollage, tant l’air est épais. Chargé comme une langue de malade. Un tremplin pour l’ailleurs. Ce scintillement dans le ciel est la dernière promesse de bonheur. Céleste, bien entendu. Toujours promis, jamais tenu…

Ces étés perpétuels ! N’en parlons plus, ils s’enfoncent dans l’hiver, s’y dirigent avec une certaine habileté. Chacun cultive son savoir terre-à-terre. Un savoir-faire…

La suprême adresse consiste à rater continuellement son but. Ainsi l’activité peut-elle être indéfiniment perpétuée. Rien n’est jamais fini. On demeure dans l’enceinte. La menace d’être rejeté hors la grille est habilement entretenue. Elle vous lancine. Vous affaiblit. Mais vous aide, finalement, à vous contenir, première condition pour demeurer contenu. La révolte est mal vue !...

Rien à craindre pour eux, ils sont sages. Ne lisent que la presse officielle. Et encore, en diagonale ! Des brûlots de l’adolescence, ils gardent le souvenir inquiet de l’autodafé. Ils ont fait vœu de chasteté littéraire, et se tiennent prudemment à l’écart des librairies. Les papeteries-bureaux de tabac leur suffisent. Se consumer est toléré, mais au sens propre. (Poumons délicats s’abstenir…)



Une fois grillée la troisième, ils considèrent la journée pleinement entamée. Ils sont admis. Amarrés. Préservés des chamboulis. Les avalanches sociales sont tellement fréquentes, par ici !

S’encorder ou non, telle est la question. Ils ont vu tant et tant de collègues cueillis comme grappes, en dégringolantes ribambelles ! Ils jouent les cœurs de pigeons solitaires, chacun accroché à son piolet. Lorsqu’ils entendent gronder, ils se plaquent dans une faille à leur dimension. La vague blanche déferle en tambourinant, hérissée de bras et de jambes familiers qui rejoignent le tas, au bas de la pente.

L’erreur serait de succomber à la sensiblerie. D’attendre la fonte et de reconnaître, dans les bras et jambes entortillés, ce vieux Joseph, cette brave Marie, ou encore le voisin de palier…

Ils se gardent des complications sentimentalo-sociales. Leur respiration est tapie, leurs regards sont rentrés. Ils savent à merveille ignorer. Ils progressent sur la voie du zéro aspérité.

Ils contournent sans sourciller les exclus de proximité : partout, dans les rues, ces corps implorants dans les postures les plus indécentes de la mendicité. Ces anonymes !...

Les anonymes ne croient plus en rien. Ils flottent, emportés comme billes de bois sur les rapides du rêve. On les voit, sur les quais, à travers les vitres sales des omnibus de banlieue surchauffés. Ils marmottent des imprécations inaudibles, au passage du convoi. Semblent ne pas s’apercevoir qu’ils sont, eux aussi, acheminés vers des destinations inéluctables. Ils rêvent de deltas, où ils se perdraient. Mais tous les courants sont domestiqués : un confluent – un aiguillage ; une embouchure – une gare… Des circuits programmés, qui vous ramènent infailliblement au point de départ…



Le territoire entier est implacablement découpé en parts de fromages. Les seuls vrais émois proviennent des déplacements effectifs ou prévisionnels des lignes de partage.

Le munster et le livarot des marchés financiers tiennent indubitablement la vedette. Leur odeur entête. Le crottin de la misère est trop sec. Il ne fait pas recette. Le gouda des heures productives est scrupuleusement compartimenté. L’édam et le comté de la retraite et de la maladie sont surveillés comme le lait sur le feu. Le camembert de l’emploi est le plus imprévisible. Tout d’un coup, il se met à couler. Le glissement de camembert est la forme sournoise de l’avalanche…

Un Styx gélatineux et nauséabond passe la grille en sens inverse. Les damnés vocifèrent. Mais on ne les entend pas. L’usine tourne à plein régime. Pour les remplacer, on a investi dans de nouvelles machines. Pimpantes. Clinquantes. Et fiables, éprouvées. Serviables ! Elles auront vite fait oublier les hommes râleurs et harassés. Eux et leurs états d’âme !...

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