mercredi, 20 août 2008

Novembre - Gustave Flaubert - 1842

bibliotheca novembre

Un jeune homme s’éveille tourmenté dans la peau d’un adulte et découvre peu à peu les plaisirs de l’amour. Il y est initié par Marie, une jeune prostituée qui vit dans une maison isolée. Une passion va naître entre les deux, cependant lui n’aura pas le courage de partager sa vie et la fuit.

Novembre, écrit au cours des années 1841-1842 par l’encore jeune Gustave Flaubert, est un texte de jeunesse, longtemps considéré comme moindre par rapport à d’autres œuvres du célèbre écrivain français, mais qui aujourd’hui dévoile pleinement sa force et sa place méritée dans la bibliographie de Flaubert. Le personnage principal décrit par Gustave Flaubert est tel de nombreuses personnes de cet âge hanté par des idées romantiques : amour impossible, solitude, exaltation de soi… Le personnage de Marie fait déjà présager le rôle de la femme dans les autres romans de Flaubert, notamment par la place qu’y occupera le désir féminin. Sa sensualité apparaît même comme la face cachée de Madame Bovary (1857).

Ce plutôt court roman va beaucoup plaire à un public large, par sa simplicité  déjà, et de plus il représente une initiation parfaite à l’œuvre de Gustave Flaubert.

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Extrait : premières pages

« Pour ... niaiser et fantastiquer. »
Montaigne.

J'aime l'automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n'ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l'herbe fanée, il est doux de regarder s'éteindre tout ce qui naguère brûlait encore en vous.

Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fossés froids où les saules se mirent ; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout à coup ; alors les petites feuilles qui restent attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l'herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus glacé ; à l'horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait alentour d'un peu de vie expirante. J'avais froid et presque peur.

Je me suis mis à l'abri derrière un monticule de gazon, le vent avait cessé. je ne sais pourquoi, comme j'étais là, assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s'est placée devant moi comme un fantôme, et l'amer parfum des jours qui ne sont plus m'est revenu avec l'odeur de l'herbe séchée et des bois morts ; mes pauvres années ont repassé devant moi, comme emportées par l'hiver dans une tourmente lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles ; une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s'envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.

Elle est triste, la saison où nous sommes : on dirait que la vie va s'en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la peau, tous les bruits s'éteignent, les horizons pâlissent, tout va dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles glissaient sur la boue en redescendant la côte, et écrasaient quelques pommes restées dans l'herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière les collines confondues, les lumières des maisons s'allumaient dans la vallée, et la lune, l'astre de la rosée, l'astre des pleurs, commençait à se découvrir dans les nuages et à montrer sa pâle figure.

J'ai savouré longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c'est une joie de sentir le froid vous venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer qui fume encore : il ne brûle plus. J'ai repassé lentement dans toutes les choses de ma vie, idées, passions, jours d'emportement, jours de deuil, battements d'espoir, déchirements d'angoisse. J'ai tout revu, comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années cependant, il n'y a pas longtemps que je suis né, mais j'ai à moi des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu'ils ont vécus ; il me semble quelquefois que j'ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris de mille existences passées. Pourquoi cela ? Ai-je aimé ? ai-je haï ? ai-je cherché quelque chose ? j'en doute encore ; j'ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l'argent.

De tout ce qui va suivre personne n'a rien su, et ceux qui me voyaient chaque jour, pas plus que les autres ; ils étaient, par rapport à moi, comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et d'ailleurs, le cœur de l'homme n'est-il pas une énorme solitude où nul ne pénètre ? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans le désert du Sahara, elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont point entendus au-delà.

Dès le collège, j'étais triste, je m'y ennuyais, je m'y cuisais de désirs, j'avais d'ardentes aspirations vers une existence insensée et agitée, je rêvais les passions, j'aurais voulu toutes les avoir. Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de lumières, de parfums ; la vie m'apparaissait de loin avec des splendeurs et des bruits triomphaux ; c'étaient, comme dans les contes de fées, des galeries les unes après les autres, où les diamants ruissellent sous le feu des lustres d'or ; un nom magique fait rouler sur leurs gonds les portes enchantées, et à mesure qu'on avance, l'oeil plonge dans des perspectives magnifiques dont l'éblouissement fait sourire et fermer les yeux.

Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n'aurais su formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme, mais dont j'avais néanmoins le désir positif, incessant. J'ai toujours aimé les choses brillantes. Enfant, je me poussais dans la foule, à la portière des charlatans, pour voir les galons rouges de leurs domestiques et les rubans de la bride de leurs chevaux ; je restais longtemps devant la tente des bateleurs, à regarder leurs pantalons bouffants et leurs collerettes brodées. Oh ! comme j'aimais surtout la danseuse de corde, avec ses longs pendants d'oreilles qui allaient et venaient autour de sa tête, son gros collier de pierres qui battait sur sa poitrine ! avec quelle avidité inquiète je la contemplais, quand elle s'élançait jusqu'à la hauteur des lampes suspendues entre les arbres, et que sa robe, bordée de paillettes d'or, claquait en sautant et se bouffait dans l'air ! ce sont là les premières femmes que j'ai aimées. Mon esprit se tourmentait en songeant à ces cuisses de formes étranges, si bien serrées dans des pantalons roses, à ces bras souples, entourés d'anneaux qu'elles faisaient craquer sur leur dos en se renversant en arrière, quand elles touchaient jusqu'à terre avec les plumes de leur turban. La femme, que je tâchais déjà de deviner (il n'est pas d'âge où l'on n'y songe : enfant, nous palpons avec une sensualité naïve la gorge des grandes filles qui nous embrassent et qui nous tiennent dans leurs bras ; à dix ans, on rêve à l'amour ; à quinze, il vous arrive ; à soixante, on le garde encore, et si les morts songent à quelque chose dans leur tombeau, c'est à gagner sous terre la tombe qui est proche, pour soulever le suaire de la trépassée et se mêler à son sommeil) ; la femme était donc pour moi un mystère attrayant, qui troublait ma pauvre tête d'enfant. A ce que j'éprouvais, lorsqu'une de celles-ci venait à fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu'il y avait quelque chose de fatal dans ce regard émouvant, qui fait fondre les volontés humaines, et j'en étais à la fois charmé et épouvanté.

A quoi rêvais-je durant les longues soirées d'études, quand je restais, le coude appuyé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet s'allonger dans la flamme et chaque goutte d'huile tomber dans le godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le papier et qu'on entendait, de temps à autre, le bruit d'un livre qu'on feuilletait ou qu'on refermait ? Je me dépêchais bien vite de faire mes devoirs, pour pouvoir me livrer à l'aise à ces pensées chéries. En effet, je me le promettais d'avance avec tout l'attrait d'un plaisir réel, je commençais par me forcer à y songer, comme un poète qui veut créer quelque chose et provoquer l'inspiration ; j'entrais le plus avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces, j'allais jusqu'au fond, je revenais et je recommençais ; bientôt c'était une course effrénée de l'imagination, un élan prodigieux hors du réel, je me faisais des aventures, je m'arrangeais des histoires, je me bâtissais des palais, je m'y logeais comme un empereur, je creusais toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin que je devais parcourir.

Et quand le soir était venu, que nous étions tous couchés dans nos lits blancs, avec nos rideaux blancs, et que le maître d'étude seul se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais bien plus en moi-même, cachant avec délices dans mon sein cet oiseau qui battait des ailes et dont je sentais la chaleur ! J'étais toujours longtemps à m'endormir, j'écoutais les heures sonner, plus elles étaient longues plus j'étais heureux ; il me semblaient qu'elles me poussaient dans le monde en chantant, et saluaient chaque moment de ma vie en me disant : Aux autres ! aux autres ! à venir ! adieu ! adieu ! Et quand la dernière vibration s'était éteinte, quand mon oreille ne bourdonnait plus à l'entendre, je me disais : « A demain, la même heure sonnera, mais demain ce sera un jour de moins, un jour de plus vers là-bas, vers ce but qui brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont les rayons m'inondent et que je toucherai alors des mains », et je me disais que c'était bien long à venir, et je m'endormais presque en pleurant.

Certains mots me bouleversaient, celui de femme, de maîtresse surtout ; je cherchais l'explication du premier dans les livres, dans les gravures, dans les tableaux, dont j'aurais voulu pouvoir arracher les draperies pour y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je devinai tout, cela m'étourdit d'abord avec délices, comme une harmonie suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de joie, je sentis un mouvement d'orgueil à me dire que j'étais un homme, un être organisé pour avoir un jour une femme à moi ; le mot de la vie m'était connu, c'était presque y entrer et déjà en goûter quelque chose, mon désir n'alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de savoir ce que je savais. Quant à une maîtresse, c'était pour moi un être satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues extases : c'était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et gagnaient des provinces ; pour elles on tissait les tapis de l'Inde, on tournait l'or, on ciselait le marbre, on remuait le monde ; une maîtresse a des esclaves, avec des éventails de plume pour chasser les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin ; des éléphants chargés de présents attendent qu'elle s'éveille, des palanquins la portent mollement au bord des fontaines, elle siège sur des trônes, dans une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin de la foule, dont elle est l'exécration et l'idole.

Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à cause de cela même, m'irritait et me tentait du double appât de l'amour et de la richesse. Je n'aimais rien tant que le théâtre, j'en aimais jusqu'aux bourdonnements des entractes, jusqu'aux couloirs, que je parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation était déjà commencée, je montais l'escalier en courant, j'entendais le bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j'entrais, que je m'asseyais, tout l'air était embaumé d'une chaude odeur de femme bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les gants blancs, le mouchoir brodé ; les galeries couvertes de monde, comme autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir suspendues à entendre chanter ; l'actrice seule était sur le devant de la scène, et sa poitrine, d'où sortait des notes précipitées, se baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop et l'emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient onduler son cou gonflé, comme celui d'un cygne, sous le poids de baisers aériens ; elle tendait les bras, criait, pleurait, lançait des éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand elle reprenait le motif, il me semblait qu'elle arrachait mon cœur avec le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse.

On l'applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport, je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l'amour de tous ces hommes et le désir de chacun d'eux. C'est de celle-là que j'aurais voulu être aimé, aimé d'un amour dévorant et qui fait peur, un amour de princesse ou d'actrice, qui nous remplit d'orgueil et vous fait de suite l'égal des riches et des puissants ! Qu'elle est belle la femme que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule, pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n'apparaît jamais qu'aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans l'idéal d'un poète comme dans une vie faite pour elle ! elle doit avoir pour celui qu'elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui qu'elle verse à flot sur tous les cœurs béants qui s'en abreuvent, des chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses, plus tremblantes ! Si j'avais pu être près de ces lèvres d'où elles sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient sous des perles ! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de l'illusion ; au-delà il y avait pour moi l'univers de l'amour et de la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les forêts et les palais s'y dissipaient comme de la fumée, les sylphides descendait des cieux, tout chantait, tout aimait.

C'est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu'on jouait aux barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant sur les feuilles tombées des tilleuls pour m'amuser à entendre le bruit de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.

Je fus bientôt pris du désir d'aimer, je souhaitai l'amour avec une convoitise infinie, j'en rêvais les tourments, je m'attendais chaque instant à un déchirement qui m'eût comblé de joie. Plusieurs fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme venue qui m'avait semblé belle, et je me disais : « C'est celle-là que j'aime », mais le souvenir que j'aurais voulu en garder s'appâlissait et s'effaçait au lieu de grandir ; je sentais, d'ailleurs, que je me forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse ; je regrettais presque des amours que je n'avais pas eues, et puis j'en rêvais d'autres dont j'aurais voulu pouvoir me combler l'âme.

C'était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d'une vacance de deux ou trois jours, que je me rêvais une passion. Je me représentais celle que j'avais choisie, telle que je l'avais vue, en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d'un cavalier qui la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours d'une loge et montrant tranquillement un profil royal ; le bruit des contredanses, l'éclat des lumières résonnait et m'éblouissait quelques temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie d'une rêverie douloureuse. J'ai eu ainsi mille petits amours, qui ont duré huit jours ou un mois et que j'ai souhaité prolonger des siècles ; je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où ces vagues désirs convergeaient ; c'était, je crois, le besoin d'un sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d'élevé dont je ne voyais pas le faîte.

La puberté du cœur précède celle du corps ; or j'avais plus besoin d'aimer que de jouir, plus envie de l'amour que de la volupté. Je n'ai même plus maintenant l'idée de cet amour de la première adolescence, où les sens ne sont rien et que l'infini seul remplit ; placé entre l'enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite qu'on l'oublie.

J'avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le redisais pour me charmer de sa douceur, qu'à chaque étoile qui brillait dans un ciel bleu par une nuit douce, qu'à chaque murmure du flot sur la rive, qu'à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je me disais : « J'aime ! oh ! j'aime ! » et j'en étais heureux, j'en étais fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une femme m'effleurait en passant ou me regardait en face, j'aurais voulu l'aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit battement de cœur pût me casser la poitrine.

Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l'on sourit vaguement, comme s'il y avait des baisers dans l'air ; on a le cœur tout gonflé d'une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines, il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal. Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus palpitant, plus ému ; de doux fluides montent et descendent en vous et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d'en haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l'odeur des foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles qui filent, votre cœur, n'est-ce-pas, votre cœur est plus pur, plus pénétré d'air, de lumière et d'azur que l'horizon paisible, où la terre touche le ciel dans un calme baiser. Oh ! comme les cheveux de femmes embaument ! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards nous pénètrent !

Mais déjà ce n'était plus les premiers éblouissements de l'enfance, souvenirs agitants des rêves de la nuit passée ; j'entrais, au contraire, dans une vie réelle où j'avais ma place, dans une harmonie immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement ; je goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s'éveillant ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme crée, je me réveillais enfin d'un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais, que l'ombre était plus douce et plus aimante.

Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon intelligence, elle vivait avec mon cœur d'une vie commune. Je ne sais pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la chaleur des passions, la joie intime que j'avais dans le profond de mon être débordait sur le monde et l'embaumait pour moi du surplus de mon bonheur, j'allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et, comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire : tout à l'heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi, ce n'est pas un rêve.

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Voir également :
- Mémoires d'un fou - Gustave Flaubert (1838), présentation et extrait

11:41 Écrit par Marc dans Flaubert, Gustave | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : romans psychologiques, litterature francaise, gustave flaubert, romances | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

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