samedi, 31 mai 2008

Ring (Ringu) - Koji Suzuki - 1991

bibliotheca ring

Asakawa, un jeune journaliste travaillant pour un grand journal de Tokyo, apprend par le plus pur des hasards la mort quasi simultanée à des endroits bien différents de quatre adolescents, qui de plus se connaissaient. Et tous sont morts de façon inexpliquée. S'agirait-il d'un virus, d'un ou plusieurs assassins particulièrement doués... en tout cas Asakawa décide d'enquêter. Il découvre rapidement que les quatre jeunes ont passé une soirée ensemble dans un pavillon de vacances, et cela exactement une semaine avant de mourir. Il décide de se rendre sur place et dans le but de mieux comprendre ce qui a pu se passer, il décide d'y passer la nuit. Durant la soirée il découvre une cassette vidéo et décide de la regarder. Devant ces yeux défilent des images des plus étranges et qui lui procurent une étrange sensation d'angoisse. La cassette se termine sur un terrible message: tous ceux qui auront regardé ce film mourront dans exactement une semaine. D'un coup Asakawa comprend ce qui est arrivé aux quatre adolescents et il ne lui reste plus qu'à attendre sa mort... à moins qu'il n'arrive à conjurer le sort de ce film. Commence alors pour Asakawa une enquête qui va le mener à une certaine Yamamura Sadako, une fille avec des pouvoirs étranges et qui aurait réalisé ce film. Mais aura-t-il seulement suffisamment de temps de résoudre cette énigme, sa mort étant programmée pour dans pile une semaine.

Ring n'est que le second roman du romancier japonais Koji Suzuki qui à l'époque de sa parution était encore un parfait inconnu. Le roman devient rapidement un best seller. Deux suites seront écrites: Double Hélice (Rasen, 1995) et Loop (Rupu, 1998). Sortira ensuite Ring 0 (Birthday, 1999), une nouvelle dont l'histoire se déroule avant celle du présent roman. Et tous ces livres ont été d'immenses succès. Mais ce n'est pas tout. Cette série de livres ont donné lieu à de nombreuses adaptations cinématographiques à succès à la fois dans des productions japonaises, américaines et coréennes, des téléfilms et plusieurs séries télévisées, ainsi que des mangas. En bref Ring est devenu un véritable objet culte, principalement au Japon et petit à petit à travers le monde entier.
Pour Koji Suzuki tout commença lors de la découverte d'un étrange fait divers datant du début du 20ième siècle, un fait bien morbide puisqu'il tourne autour de deux femmes Chizuko Ofuna et Sadako Takahashi qui ont toutes deux ont été des sujets du professeur Tomokichi Fukuri (1869 - 1952), enseignant à l'université de Tokyo et menant des études de télépathie jusqu'en 1910 où il fut discrédité en public. Suite à cette malheureuse aventure Chizuko Ofuna se suicida, en revanche on perdit toute trace de Sadako…qui aujourd'hui, grâce aux romans de Suzuki, est devenue une véritable légende.
Mais derrière tout cet engouement publique, qu'en est-il réellement du roman. Il n'y a que bien peu à dire, c'est parfaitement réussi. L'auteur réussit à rendre son histoire tout à fait crédible et le lecteur accroche du début jusqu'à la fin. Le montage est parfait, la tension réelle et le suspense ne fait qu'augmenter. Le style d'écriture est un peu plat mais au bout de quelques pages ce défaut est vite oblié tant l'histoire est fascinante. Certains critiqueront cependant la légèreté de ce roman qui ne véhicule fianlement guère de message quelconque et ne sert qu'au seul et unique but de divertir. Mais au moins cela est bien réussi.
Seul point réellement dérangeant est la quantité de fautes de frappe et de traduction dans la version française du roman qui laisse présager la hâte qu'avait l'éditeur à publier ce roman suite à l'immense succès qu'a connu le film de Hideo Nakata, sorti bien avant en Europe.

A lire !

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22:42 Écrit par Marc dans Suzuki, Koji | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fantastique, horreur, ring, koji suzuki, litterature japonaise | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 30 mai 2008

Dans la dèche au Royaume Enchanté (Down and Out in the Magic Kingdom) - Cory Doctorow - 2003

bibliotheca dans la deche au royaume enchante

"J'ai vécu assez longtemps pour voir le remède à la mort, assister à l'ascension de la Société Bitchun, apprendre dix langues étrangères, composer trois symphonies, réaliser mon rêve d'enfance d'habiter à Disney World et assister non seulement à la disparition du lieu de travail, mais du travail lui-même."

Julius, ou Jules, a tout d’un jeune homme malgré ses 150 ans. Et il réalise enfin son rêve : celui de vivre à Disney World en Floride. Car Julius fait partie d’une ad-hoc, ces équipes de volontaires qui se sont approprié le parc et ses attractions, qui les entretiennent et les améliorent avec une passion d’adolescents. Julius fait partie de l’ad-hoc qui s’occupe de la Haunted Mansion, la maison hantée, avec son train fantôme, le bal de spectre, etc. C’est une drôle de vie, évidemment, mais en cette fin de XXIème siècle le monde a radicalement changé. C’est l’ère de la Société Bitchun, une société dans laquelle la technologie a réussi à vaincre la mort, puisque l’esprit connecté au réseau peut se sauvegarder à tout moment et, en cas de mort, être réimplanté dans un corps tout neuf, cloné en 24 heures. Le travail aussi a été vaincu en même temps, car depuis l’Energie Libre tout existe à profusion, il suffit de se servir. Et cela a également tué la notion d’argent, car tout est disponible pour chacun et à tout moment. Le résultat en est que tout citoyen se doit de s’investir dans une activité artistique et culturelle pour pouvoir s’épanouir. Et c’est la raison pour laquelle Julius s’investit à Disney World. Mais si plus rien n’a de valeur marchande, il reste une valeur qui prime sur tout le reste : les whuffies. Ceux-ci mesurent en temps réel la popularité et la réputation de chacun. Lorsque les gens vous apprécient ou admirent vos activités, ils vous attribue du whuffie. Si, au contraire, ils ne vous apprécient pas, votre whuffie diminue. Et quand le whuffie est trop bas, on vit seul et on a une vie triste. Infinie, mais vide.
Et pour Julius, il n’y a aucun problème avec cela. Il vit paisiblement à Disney World, avec sa copine Lil, dont il est très amoureux,  et s’entend bien avec tous ses voisins.
Mais un beau jour, Julius est mystérieusement assassiné. Il est de suite ressuscité et peut continuer à vivre sans problème. Mais cette mort va le blesser plus que d’habitude et il sera obnubilé par l’idée de retrouver son meurtrier. D’autant plus qu’il a de sérieux soupçons portés sur Debra, leader de l’ad-hoc qui a entrepris de moderniser l’attraction voisine, le Hall of Presidents, et qu’il suspecte de vouloir également mettre la main sur son manoir hanté. Et Julius n’arrive plus à se détacher de cette idée fixe.
Peu à peu il finit par se fâcher avec ses voisins, puis avec sa petite amie Lil pour finir fâché avec tout le monde. Son whuffie est en chute libre, et événement rarissime, Julius va finir par se retrouver déconnecté du réseau.
Et l’utopie se transforme pour lui en véritable enfer.

Dans la dèche au Royaume Enchanté
est le premier roman de l’auteur canadien Cory Doctorow, qui s’est également fait connaître en tant que blogueur sur des sites persos à très fort succès. Fait exceptionnel : ce roman publié outre-Atlantique en 2003 chez l’éditeur Tor et est également publié gratuitement sur internet sous licence Creative Commons. Le roman fut téléchargé plus de 700.000 fois dans les trois premières années de sa publication, ce qui n’a pas empêché la version papier a devenir un gros succès en librairie. Et ainsi, en très peu de temps, Cory Doctorow a acquis une immense notoriété dans le domaine.
Dans ce roman Cory Doctorow mène le lecteur à la suite de Julius, dont la vie va connaître de gros bouleversements une bien étrange utopie qui pourtant ne semble pas si éloignée que cela.
La lecture du roman est plutôt difficile et il est peu évident de s’identifier au personnage de Julius, tant ses préoccupations semblent éloignées de celles d’un citoyen d’aujourd’hui. En effet la vie, la mort, le confort, la sécurité, la réussite sociale, …, sont toutes des notions qui n’ont plus aucune valeur dans le monde décrit par Doctorow. De plus le style de Doctorow tient plus du journaliste que du véritable romancier. Le tout manque un peu de nerfs et vaut plus par l’analyse que par son histoire qui finalement se révèle assez peu entraînante.
Ce roman peut donc être considéré comme assez peu réussi, si ce n’est la compétence d’analyse et de projection de Cory Doctorow, véritable adepte de la culture web, qui décrit avec beaucoup d’intelligence les torts et travers actuelles et futures des réseaux sociaux et autres mondes virtuels. Les whuffies ne sont qu’une transcription de la popularité (qui se compte en nombre de connaissances, de points attribués par d’autres utilisateurs, etc) sur ce type de réseaux. Et Doctorow nous démontre dans ce roman tout l’absurde de ces nouvelles technologies.

Dans la dèche au Royaume Enchanté est un roman certes peu réussi et qui risque de lasser un bon nombre de lecteurs, mais a le mérite de présenter et développer des idées intéressantes sur les nouveaux développement de la société d’internet en devenir.

En bref donc un roman peu abouti mais qui peut même fortement intéresser par ses idées.

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13:53 Écrit par Marc dans Doctorow, Cory | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cory doctorow, science-fiction, utopies, litterature canadienne | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 29 mai 2008

Oscar et la dame rose - Eric-Emmanuel Schmitt - 2002

bibliotheca oscar et la dame rose

"Je m'appelle Oscar, j'ai dix ans, j'ai foutu le feu au chat, au chien, à la maison (je crois même que j'ai grillé les poissons rouges) et c'est la première lettre que je t'envoie parce que jusqu'ici, avec mes études, j'avais pas le temps. "
J'aurais pu aussi mettre : "J'aurais pu aussi bien mettre : On m'appelle Crâne d'Oeuf, j'ai l'air d'avoir sept ans, je vis à l'hôpital à cause de mon cancer et je ne t'ai jamais adressé la parole parce que je crois même pas que tu existes. Seulement si j'écris ça, ça la fout mal, tu vas moins t'intéresser à moi. Or j'ai besoin que tu t'intéresses. Ca m'arrangerait même que tu aies le temps de me rendre deux ou trois services"

Oscar, aussi appelé Crâne d’œuf à cause de sa calvitie, est un enfant de dix atteint d’un cancer et vit à l’hôpital pour enfants. Mais Oscar n’a plus que quelques jours à vivre et tente au mieux d’organiser le peu qui lui reste de vie. Mamie Rose est une infirmière qui lui rend quotidiennement visite, sa préférée. Une forte relation se noue entre les deux. Celle-ci l’incite entre autres à se confier à Dieu en lui écrivant des lettres afin de prononcer ses derniers souhaits et raconter sa vie dans cet hôpital. Oscar retrouve petit à petit la joie de vivre et noue de nouvelles amitiés avec d’autres enfants cancéreux. Et sur ce qui lui reste Oscar va tenter de mener une vie aussi complète que possible. Dans sa tête il compte que chaque jour équivaut à dix ans, et il mourra bien comme toute personne saine à 110 ans.

Paru en 2002 le court roman Oscar et la dame rose de l’écrivain et dramaturge français résidant en Belgique Eric-Emmanuel Schmitt attire immédiatement l’attention de part son sujet fort douloureux et sa forme très originale, le roman n’étant composé que des lettres que le petit Oscar rédige tous les jours à l’attention de Dieu. Et le style de ces lettres surprend par la joie de vivre qui en transparaît et par l’humour omniprésent. Eric-Emmanuel Schmitt réussit à rendre parfaitement la spontanéité d’un gamin de dix ans qui bien sûr ne connaît encore que bien peu de choses de la vie mais qui en comprend vite l’essentiel. Cet épatant roman pousse le lecteur tour à tour des larmes au rire à travers les situations décrites du point de vue d’Oscar et des nombreux personnages drôles et émouvants qui peuplent ses derniers jours pour se voir recevoir une belle leçon de vie et d’humilité.

Oscar et la dame rose
est un magnifique roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, très touchant et drôle à la fois.

A lire !

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mardi, 27 mai 2008

Unica - Elise Fontenaille - 2007

bibliotheca unicaVancouver dans un futur proche. Herb est un cyberflic, son rôle est de traquer les pédophiles qui agissent sur le net. Ce métier il le connaît bien. En effet depuis la disparition de sa sœur, Alys, alors qu’ils n’étaient qu’enfants, Herb a passé le plus clair de son temps sur des sites pédophiles en espérant retrouver la trace de la disparue. Et quand il lui arrivait de démasquer l’un ou l’autre des spectateurs de ce genre de site il s’amusait à leur jouer des tours pour les faire payer. Des années plus tard il est alors engagé dans le département la Cyber, un organe de police spécialisé dans le crime sur internet. Tout se passe plutôt bien pour lui, malgré son enfance perturbée par la recherche désespérée d’Alys, jusqu’au jour où une enquête l’emmène à rencontrer une étrange enfant aux cheveux blancs et se faisant appeler Unica Bathory. Cette fillette s’avère être la chef d’un gang de cinq enfants qui punit les clients des réseaux pédophiles en leur injectant une puce empathique au niveau du cortex, puce capable de faire ressentir les souffrances des enfants dont ils sont sensés jouir, dans une douleur insoutenable, jusqu’à en perdre la vue. Herb doit absolument arrêter ce mystérieux gang de nanoterroristes, mais l’enquête va donner lieu à une étrange histoire d’amour entre Herb, jeune adulte qui n’a pas fini de grandir, et Unica qui sous son corps de fillette semble être bien plus adulte qu’il n’y paraît.

Unica
est la première incursion de l’écrivaine française Elise Fontenaille dans le monde de la science-fiction avec cet excellent roman aux fausses allures de polar. Traque sur internet à travers les réseaux sociaux et les mondes virtuels, Unica est cependant avant tout un fin portrait psychologique du jeune Herb, traumatisé par la disparition non résolue de sa sœur et rongé par la culpabilité à cause de ses perversions pourtant parfaitement masquées. Se déroulant dans un futur très proche, ce roman nous montre une société dans laquelle la pédophilie est devenue le quasi dernier bastion de l’interdit moral et dans laquelle celle-ci cause une véritable chasse aux sorcières. La relation ambiguë entre Herb et Unica rajoute un grand nombre de questions sur le sujet. Ecrit de façon directe et nerveuse, sans superflues et avec un chapitrage très court, Elise Fontenaille fait preuve d’une grande maîtrise. Pour un premier roman de science-fiction il faut dire que Unica est parfaitement réussi, une œuvre singulière, forte et sensible à la fois.
A noter les nombreuses citations littéraires, principalement à l’œuvre de Philip K. Dick (d’ailleurs le roman se passe à Vancouver où l’écrivain américain a passé une partie de sa vie) mais aussi à de nombreux autres livres et mythes du genre (l’immortelle La comtesse Bathory et l’éternel enfant Peter Pan…).

Elise Fontenaille a obtenu pour ce roman le Nouveau Grand Prix de la science-fiction française 2008.

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14:37 Écrit par Marc dans Fontenaille, Elise | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : elise fontenaille, litterature francaise, science-fiction | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 26 mai 2008

Ce silence-là - Franck Bellucci - 2008

bibliotheca ce silence-la

Un jeune homme en tenue de soirée errant sans but est retrouvé sur une plage déserte. Les autorités le prennent en charge et découvrent qu'il est totalement mutique. D'où vient-il? que faisait-il avant de se retrouver là? Tout le monde l'ignore et pas possible d'en tirer quoi que ce soit. L'homme reste muet et ne semble guère réagir à son entourage. Au bout de quelques jours il révèle cependant ses talents de musicien lorsque le personnel de la clinique lui présente un papier et un crayon dans l'espoir qu'il écrive son nom ou dessine le drapeau de son pays. Mais, au lieu de cela, il dessine un violoncelle. On lui apporte alors un instrument et il se met à jouer deux heures durant. Mais il ne prononce toujours pas le moindre mot. Très angoissé, il ne s'apaise que lorsqu'il manipule son violoncelle. Tout est mis en œuvre pour découvrir l'identité de l'amnésique, y compris l'appel aux médias qui diffusent des portraits à travers le pays.
Hélène, infirmière de l'hôpital dans lequel l'amnésique est interné, cherche elle aussi à comprendre. Le malade la fascine et ses efforts pour percer son mystère se transforment en un attachement sentimental qu'elle n'arrive plus à contrôler. Peu à peu elle se persuade qu'elle est la seule capable à pouvoir venir en aide à son patient.

Franck Bellucci, professeur de lettres enseignant près d'Orléans, signe avec Ce Silence-là son premier roman. Si l'histoire peut sembler familière, c'est que l'auteur réutilise comme base à son roman un fait divers réel qui s'est produit en 2004 en Angleterre. En effet cette année-là un amnésique a été retrouvé sur une plage déserte et qui, grâce à ses compétences de pianiste, a vite été surnommé The Piano Man par les médias. Les faits sont un peu transformés pour les soins du roman mais tout le déroulement de l'affaire s'y retrouve.
Mais pour Franck Bellucci le but n'est pas de réécrire ce fait divers sous forme de roman pour trouver une énième explication à cette affaire. Non, l’affaire du Piano Man n’est que prétexte pour parler de l’aide-soignante et infirmière Hélène, le véritable personnage principal du roman, une femme blessée dans la vie qui va revivre en s’imaginant une histoire avec le célèbre patient. L’histoire est d’ailleurs racontée de son point de vue à elle, alternant des récits à la première personne (extraits du journal intime d’Hélène) et à la troisième personne. Et peu à peu se révèle la personnalité d’Hélène à travers les silences du patient et le lecteur suit pas à pas sa lente évolution tantôt heureuse, mais souvent inquiétante, vers une fin que l’on devine terriblement tragique. Franck Bellucci réussit à parfaitement rendre cette évolution psychologique, le lecteur accroche dès les premières pages à ce texte troublant et émouvant à la fois, et qui se révèle également plutôt original et inattendu.

Ce Silence-là
de Franck Bellucci est un premier roman fort réussi et très prometteur.

A découvrir !

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Extrait : premières pages

1er jour

Elle regarde le visage anguleux, elle scrute les grands yeux clairs, caves, cernés de noir, des yeux étonnamment fixes et vides, pas tout à fait éteints mais aux pupilles sans éclat, sans profondeur. Quelques mèches de cheveux fins, très blonds, légèrement ondulées, collées sur le front par la sueur, soulignent l’extrême pâleur du faciès.

Il ne bouge pas, ne se débat plus, corps figé et nu sur ce lit auquel il a été sanglé non sans mal. Aux cris d’effroi, aux râles douloureux a enfin succédé le silence, celui de l’épuisement, de la résignation aussi. Le produit injecté, mélange de puissants tranquillisants et d’hypnotiques, a agi, pénétrant les tissus, les muscles, les organes et l’esprit, oui, surtout l’esprit. Et les convulsions ont fait place à une complète immobilité des membres.

Seule, assise sur  l’unique chaise de la petite chambre aux parois immaculées, elle attend maintenant que la respiration se fasse  plus régulière, plus douce. Elle guette et espère les symptômes d’un sommeil qui serait profond, paisible, récupérateur, et en attendant, elle observe avec son regard de soignante, de femme, mais aussi avec cette compassion particulière qu’on ne peut surprendre que dans les yeux d’une mère.

Et cela se fait.

Petit à petit, le souffle se met à ralentir, devenant plus calme, plus tranquille. Les bras menus, presque graciles, ainsi que les longues mains un peu féminines semblent se relâcher, s’abandonner. Sur la peau translucide des paupières qui viennent de se baisser, quelques veinules sinueuses s’entrecroisent, se mêlent, dessinant un faisceau serré d’étoiles sanguines. Pendant qu’elle détaille chaque parcelle de peau du dormeur, Hélène s’interroge : Quel âge peut-il donc avoir ? De toute évidence, ce n’est déjà plus un enfant, mais il n’a pas encore une corpulence d’adulte. Non, ce n’est pas encore tout à fait un homme…

Après un long moment durant lequel elle se laisse bercer par une agréable torpeur, sorte de rêverie ouateuse, elle se ressaisit et constate qu’un filet de salive luit à la commissure des lèvres du patient. Elle se redresse alors, quitte son siège, extirpe de la poche de sa blouse un mouchoir en tissu, le déplie et se penche pour essuyer ce qui pourrait être un reste d’écume de mer. Le corps, dont elle est maintenant tout près, sent encore la vase. Elle n’a aucun mal à reconnaître cette odeur spécifique qui l’a déjà assaillie tout à l’heure lorsqu’il lui a fallu plier les vêtements détrempés destinés à être lavés, désinfectés et séchés.

Oui, elle reconnaît cette odeur qui toujours l’a écœurée, bouleversée, que toujours ou depuis si longtemps déjà elle a essayé de fuir, d’oublier, et dont elle sait qu’elle a à voir avec la mort, avec la décomposition, avec la lente, l’immonde putréfaction des corps et des viscères gorgés d’eau. Elle sent cette odeur mais étrangement elle ne cherche pas à l’éviter. Au contraire, elle se force à la respirer à pleins poumons, à s’en laisser pénétrer, et elle se dit que, peut-être, ce sont précisément ces relents tenaces qui la retiennent ici, au chevet du dormeur.

En effet, elle n’a plus de doutes à présent, c’est bien cette odeur dont il est imprégné qui l’empêche de s’en aller, de partir, de rejoindre le monde des vivants, là-bas, au-delà de l’enceinte de l’hôpital.

Maintenant, l’effroi est passé. Il n’y a plus de cris, plus de gémissements. Le calme est revenu, un calme fragile, éphémère mais onctueux, et le marcheur sans papiers, sans identité, sans paroles, sans âge précis, peut sommeiller dans le lit de la chambre 22, au second étage de l’hôpital.

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Voir également:
- L'Invitée - Franck Bellucci (2008), présentation
- Et pour le pire, Fragments de vie - Franck Bellucci (2009), présentation et extrait

16:21 Écrit par Marc dans Bellucci, Franck | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : franck bellucci, litterature francaise, the piano man, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 25 mai 2008

Le mystère de Marie Roget (The Mystery of Marie Roget) – Edgar Allan Poe - 1842

bibliotheca le mystere de marie roget

Le cadavre d’une jeune femme, la parfumeuse Marie Roget, est repêché dans la Seine. La police conclut rapidement à un meurtre sans toutefois être capable de démasquer le coupable. Les médias s’emmêlent et font de cette histoire leur une. Désespérée la police en vient même à offrir une récompense à toute personne pouvant la renseigner. Mais rien n’y fait.
C’est alors qu’on fait appel à Auguste Dupin dont le savoir-faire incroyable à la déduction et à la résolution d’indices avait fait ses preuves lors de la mystérieuse affaire du Double assassinat dans la rue Morgue. Et comme à son habitude Dupin va rapidement résoudre toute l’affaire rien qu’en lisant les faits relatés à ce sujet dans les différents quotidiens parisiens.

Les aventures du détective Auguste Dupin continuent dans cette nouvelle de l’écrivain américain Edgar Allan Poe intitulée Le mystère de Marie Roget. Cette histoire, écrite en 1842, fait directement suite à celle contée dans Double assassinat dans la rue Morgue (1841), nouvelle qui passe pour le premier roman policier à énigme de l’histoire. En 1844 Edgar Allan Poe écrira La lettre volée (The Purloined Letter, 1844), troisième nouvelle mettant en scène le détective Auguste Dupin.
L’histoire se base sur le meurtre réel de Mary Cecilia Rogers commis le 4 octobre 1838 à New York, qui comme Marie Roget, avait disparue dans un premier temps avec un officier de la marine avant de réapparaître pour dans un second décéder de causes inconnues et être retrouvée morte dans le Hudson River. Le fiancée de Mary Cecilia Rogers se suicidera également plus tard à l’aide de poison. L’affaire fit grand bruit dans la presse new-yorkaise et Poe semble vouloir donner ici une tentative de résolution à ce meurtre mystérieux en faisant enquêter son personnage d’Auguste Dupin sur un mystère qui en est une copie conforme.
Cependant des trois aventures existantes d’Auguste Dupin, celle-ci est à la fois la plus ambitieuse en se basant sur un fait réel mais aussi la moins réussie. Toute l’enquête se résume dans la lecture et l’analyse par Dupin des divers articles, et la nouvelle ressemble plus à un essai qu’à une fiction policière. Il n’y a aucune action et les personnages ne bougent guère. Il devient ainsi difficile pour le lecteur de garder son intérêt jusqu’à la fin. Edgar Allan Poe semble plus vouloir en découdre avec la presse de l'époque qui selon lui avait plutôt mal traitée l'affaire du meurtre de Mary Cecilia Rogers.

Il est à noter que la nouvelle a été traduite en français par le poète Charles Baudelaire et qu’une adaptation cinématographique américaine existe, réalisée en 1942 par Phil Rosen.

Le mystère de Marie Roget est un texte certes intéressant, mais bien loin de figurer parmi les plus passionnants d’Edgar Allan Poe.

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Texte intégral :

Il y a des séries idéales d’événements qui courent parallèlement avec les réelles. Les hommes et les circonstances, en général, modifient le train idéal des événements, en sorte qu’il semble imparfait ; et leurs conséquences aussi sont également imparfaites. C’est ainsi qu’il en fut de la Réformation ; au lieu du protestantisme est arrivé le luthéranisme.

NOVALIS.

Il y a peu de personnes, même parmi les penseurs les plus calmes, qui n’aient été quelquefois envahies par une vague mais saisissante demi-croyance au surnaturel, en face de certaines coïncidences d’un caractère en apparence si merveilleux que l’esprit se sentait incapable de les admettre comme pures coïncidences. De pareils sentiments (car les demi-croyances dont je parle n’ont jamais la parfaite énergie de la pensée), de pareils sentiments ne peuvent être que difficilement comprimés, à moins qu’on n’en réfère à la science de la chance, ou, selon l’appellation technique, au calcul des probabilités. Or ce calcul est, dans son essence, purement mathématique ; et nous avons ainsi l’anomalie de la science la plus rigoureusement exacte appliquée à l’ombre et à la spiritualité de ce qu’il y a de plus impalpable dans le monde de la spéculation.

Les détails extraordinaires que je suis invité à publier forment, comme on le verra, quant à la succession des époques, la première branche d’une série de coïncidences à peine imaginables, dont tous les lecteurs retrouveront la branche secondaire ou finale dans l’assassinat récent de Mary Cecilia Rogers, à New York.

Lorsque, dans un article intitulé Double assassinat dans la rue Morgue, je m’appliquai, il y a un an à peu près, à dépeindre quelques traits saillants du caractère spirituel de mon ami le chevalier C. Auguste Dupin, il ne me vint pas à l’idée que j’aurais jamais à reprendre le même sujet. Je n’avais pas d’autre but que la peinture de ce caractère, et ce but se trouvait parfaitement atteint à travers la série bizarre de circonstances faites pour mettre en lumière l’idiosyncrasie de Dupin. J’aurais pu ajouter d’autres exemples, mais je n’aurais rien prouvé de plus. Toutefois, des événements récents ont, dans leur surprenante évolution, éveillé brusquement dans ma mémoire quelques détails de surcroît, qui garderont ainsi, je présume, quelque air d’une confession arrachée. Après avoir appris tout ce qui ne m’a été raconté que récemment, il serait vraiment étrange que je gardasse le silence sur ce que j’ai entendu et vu, il y a déjà longtemps.

Après la conclusion de la tragédie impliquée dans la mort de Madame l’Espanaye et de sa fille, le chevalier Dupin congédia l’affaire de son esprit, et retomba dans ses vieilles habitudes de sombre rêverie. Très-porté, en tout temps, vers l’abstraction, son caractère l’y rejeta bien vite, et continuant à occuper notre appartement dans le faubourg Saint-Germain, nous abandonnâmes aux vents tout souci de l’avenir, et nous nous assoupîmes tranquillement dans le présent, brodant de nos rêves la trame fastidieuse du monde environnant.

Mais ces rêves ne furent pas sans interruption. On devine facilement que le rôle joué par mon ami dans le drame de la rue Morgue n’avait pas manqué de faire impression sur l’esprit de la police parisienne. Parmi ses agents, le nom de Dupin était devenu un mot familier. Le caractère simple des inductions par lesquelles il avait débrouillé le mystère n’ayant jamais été expliqué au préfet, ni à aucun autre individu, moi excepté, il n’est pas surprenant que l’affaire ait été regardée comme approchant du miracle, ou que les facultés analytiques du chevalier lui aient acquis le crédit merveilleux de l’intuition. Sa franchise l’aurait sans doute poussé à désabuser tout questionneur d’une pareille erreur ; mais son indolence fut cause qu’un sujet, dont l’intérêt avait cessé pour lui depuis longtemps, ne fut pas agité de nouveau. Il arriva ainsi que Dupin devint le fanal vers lequel se tournèrent les yeux de la police ; et en maintes circonstances, des efforts furent faits auprès de lui par la préfecture pour s’attacher ses talents. L’un des cas les plus remarquables fut l’assassinat d’une jeune fille nommée Marie Roget.

Cet événement eut lieu deux ans environ après l’horreur de la rue Morgue. Marie, dont le nom de baptême et le nom de famille frapperont sans doute l’attention par leur ressemblance avec ceux d’une jeune et infortunée marchande de cigares, était la fille unique de la veuve Estelle Roget. Le père était mort pendant l’enfance de la fille, et depuis l’époque de son décès jusqu’à dix-huit mois avant l’assassinat qui fait le sujet de notre récit, la mère et la fille avaient toujours demeuré ensemble dans la rue Pavée-Saint-André[1], Madame Roget y tenant une pension bourgeoise, avec l’aide de Marie. Les choses allèrent ainsi jusqu’à ce que celle-ci eût atteint sa vingt-deuxième année, quand sa grande beauté attira l’attention d’un parfumeur qui occupait l’une des boutiques du rez-de-chaussée du Palais-Royal, et dont la clientèle était surtout faite des hardis aventuriers qui infestent le voisinage. M. Le Blanc[2] se doutait bien des avantages qu’il pourrait tirer de la présence de la belle Marie dans son établissement de parfumerie ; et ses propositions furent acceptées vivement par la jeune fille, bien qu’elles soulevassent chez Madame Roget quelque chose de plus que de l’hésitation.

Les espérances du boutiquier se réalisèrent, et les charmes de la brillante grisette donnèrent bientôt la vogue à ses salons. Elle tenait son emploi depuis un an environ, quand ses admirateurs furent jetés dans la désolation par sa disparition soudaine de la boutique. M. Le Blanc fut dans l’impossibilité de rendre compte de son absence, et Madame Roget devint folle d’inquiétude et de terreur. Les journaux s’emparèrent immédiatement de la question, et la police était sur le point de faire une investigation sérieuse, quand, un beau matin, après une semaine, Marie, en bonne santé, mais avec un air légèrement attristé, reparut, comme d’habitude, à son comptoir de parfumerie. Toute enquête, excepté celle d’un caractère privé, fut immédiatement arrêtée. M. Le Blanc professait une parfaite ignorance, comme précédemment. Marie et Madame Roget répondirent à toutes les questions qu’elle avait passé la dernière semaine dans la maison d’un parent, à la campagne. Ainsi, l’affaire tomba et fut généralement oubliée ; car la jeune fille, dans le but ostensible de se soustraire à l’impertinence de la curiosité, fit bientôt un adieu définitif au parfumeur et alla chercher un abri dans la résidence de sa mère, rue Pavée-Saint-André.

Il y avait à peu près cinq mois qu’elle était rentrée à la maison, lorsque ses amis furent alarmés par une soudaine et nouvelle disparition. Trois jours s’écoulèrent sans qu’on entendît parler d’elle. Le quatrième jour, on découvrit son corps flottant sur la Seine[3], près de la berge qui fait face au quartier de la rue Saint-André, à un endroit peu distant des environs peu fréquentés de la barrière du Roule[4].

L’atrocité du meurtre (car il fut tout d’abord évident qu’un meurtre avait été commis), la jeunesse et la beauté de la victime, et, par-dessus tout, sa notoriété antérieure, tout conspirait pour produire une intense excitation dans les esprits des sensibles Parisiens. Je ne me souviens pas d’un cas semblable, ayant produit un effet aussi vif et aussi général. Pendant quelques semaines, les graves questions politiques du jour furent elles-mêmes noyées dans la discussion de cet unique et absorbant sujet. Le préfet fit des efforts inaccoutumés ; et toutes les forces de la police parisienne furent, jusqu’à leur maximum, mises en réquisition.

Quand le cadavre fut découvert, on était bien loin de supposer que le meurtrier pût échapper, plus d’un temps très-bref, aux recherches qui furent immédiatement ordonnées. Ce ne fut qu’à l’expiration d’une semaine qu’on jugea nécessaire d’offrir une récompense ; et même cette récompense fut limitée alors à la somme de mille francs. Toutefois l’investigation continuait avec vigueur, sinon avec discernement, et de nombreux individus furent interrogés, mais sans résultat ; cependant, l’absence totale de fil conducteur dans ce mystère ne faisait qu’accroître l’excitation populaire. À la fin du dixième jour, on pensa qu’il était opportun de doubler la somme primitivement proposée ; et, peu à peu, la seconde semaine s’étant écoulée sans amener aucune découverte, et les préventions que Paris a toujours nourries contre la police s’étant exhalées en plusieurs émeutes sérieuses, le préfet prit sur lui d’offrir la somme de vingt mille francs « pour la dénonciation de l’assassin », ou, si plusieurs personnes se trouvaient impliquées dans l’affaire, « pour la dénonciation de chacun des assassins[5] ». Dans la proclamation qui annonçait cette récompense, une pleine amnistie était promise à tout complice qui déposerait spontanément contre son complice ; et à la déclaration officielle, partout où elle était affichée, s’ajoutait un placard privé, émanant d’un comité de citoyens, qui offrait dix mille francs, en plus de la somme proposée par la préfecture. La récompense entière ne montait pas à moins de trente mille francs ; ce qui peut être regardé comme une somme extraordinaire, si l’on considère l’humble condition de la petite et la fréquence, dans les grandes villes, des atrocités telles que celle en question.
Personne ne doutait maintenant que le mystère de cet assassinat ne fût immédiatement élucidé, Mais, quoique, dans un ou deux cas, des arrestations eussent eu lieu qui semblaient promettre un éclaircissement, on ne put rien découvrir qui incriminât les personnes suspectées, et elles furent aussitôt relâchées. Si bizarre que cela puisse paraître, trois semaines s’étaient déjà écoulées depuis la découverte du cadavre, trois semaines écoulées sans jeter aucune lumière sur la question, et cependant la plus faible rumeur des événements qui agitaient si violemment l’esprit public n’était pas encore arrivée à nos oreilles. Dupin et moi, voués à des recherches qui avaient absorbé toute notre attention, depuis près d’un mois, nous n’avions, ni l’un ni l’autre, mis le pied dehors ; nous n’avions reçu aucune visite, et à peine avions-nous jeté un coup d’œil sur les principaux articles politiques d’un des journaux quotidiens. La première nouvelle du meurtre nous fut apportée par G…, en personne[6]. Il vint nous voir le 13 juillet 18.., au commencement de l’après-midi, et resta avec nous assez tard après la nuit tombée. Il était vivement blessé de l’insuccès de ses efforts pour dépister les assassins. Sa réputation, disait-il, avec un air essentiellement parisien, était en jeu ; son honneur même, engagé dans la partie. L’œil du public, d’ailleurs, était fixé sur lui, et il n’était pas de sacrifice qu’il ne fût vraiment disposé à faire pour l’éclaircissement de ce mystère. Il termina son discours, passablement drôle, par un compliment relatif à ce qu’il lui plut d’appeler le tact de Dupin, et fit à celui-ci une proposition directe, certainement fort généreuse, dont je n’ai pas le droit de révéler ici la valeur précise, mais qui n’a pas de rapports avec l’objet propre de mon récit.

Mon ami repoussa le compliment du mieux qu’il put, mais il accepta tout de suite la proposition, bien que les avantages en fussent absolument conditionnels. Ce point étant établi, le préfet se répandit tout d’abord en explications de ses propres idées, les entremêlant de longs commentaires sur les dépositions, desquelles nous n’étions pas encore en possession. Il discourait longuement, et même, sans aucun doute, doctement, lorsque je hasardai à l’aventure une observation sur la nuit qui s’avançait et amenait le sommeil. Dupin, fermement assis dans son fauteuil accoutumé, était l’incarnation de l’attention respectueuse. Il avait gardé ses lunettes durant toute l’entrevue ; et, en jetant de temps à autre un coup d’œil sous leurs vitres vertes, je m’étais convaincu que, pour silencieux qu’il eût été, son sommeil n’en avait pas été moins profond pendant les sept ou huit dernières lourdes heures qui précédèrent le départ du préfet.

Dans la matinée suivante, je me procurai, à la préfecture, un rapport complet de toutes les dépositions obtenues jusqu’alors, et, à différents bureaux de journaux, un exemplaire de chacun des numéros dans lesquels, depuis l’origine jusqu’au dernier moment, avait paru un document quelconque, intéressant, relatif à cette triste affaire. Débarrassée de ce qui était positivement marqué de fausseté, cette masse de renseignements se réduisait à ceci :

Marie Roget avait quitté la maison de sa mère, rue Pavée-Saint-André, le dimanche 22 juin 18.., à neuf heures du matin environ. En sortant, elle avait fait part à M. Jacques Saint-Eustache[7], et à lui seul, de son intention de passer la journée chez une tante, à elle, qui demeurait rue des Drômes. La rue des Drômes est un passage court et étroit, mais très-populeux, qui n’est pas loin des bords de la rivière, et qui est situé à une distance de deux milles, dans la ligne supposée directe, de la pension bourgeoise de Madame Roget. Saint-Eustache était le prétendant avoué de Marie et logeait dans ladite pension, où il prenait également ses repas. Il devait aller chercher sa fiancée à la brune et la ramener à la maison. Mais, dans l’après-midi, il survint une grosse pluie ; et, supposant qu’elle resterait toute la nuit chez sa tante (comme elle avait fait dans des circonstances semblables), il ne jugea pas nécessaire de tenir sa promesse. Comme la nuit s’avançait, on entendit Madame Roget (qui était vieille et infirme) exprimer la crainte « de ne plus jamais revoir Marie » ; mais dans le moment on attacha peu d’attention à ce propos.

Le lundi, il fut vérifié que la jeune fille n’était pas allée à la rue des Drômes ; et, quand le jour se fut écoulé sans apporter de ses nouvelles, une recherche tardive fut organisée sur différents points de la ville et des environs. Ce ne fut cependant que le quatrième jour depuis l’époque de sa disparition qu’on apprit enfin quelque chose d’important la concernant. Ce jour-là (mercredi 25 juin), un M. Beauvais[8], qui, avec un ami, cherchait les traces de Marie près de la barrière du Roule, sur la rive de la Seine opposée à la rue Pavée-Saint-André, fut informé qu’un corps venait d’être ramené au rivage par quelques pêcheurs, qui l’avaient trouvé flottant sur le fleuve. En voyant le corps, Beauvais, après quelque hésitation, certifia que c’était celui de la jeune parfumeuse. Son ami le reconnut plus promptement.

Le visage était arrosé de sang noir, qui jaillissait en partie de la bouche. Il n’y avait pas d’écume, comme on en voit dans le cas des personnes simplement noyées. Pas de décoloration dans le tissu cellulaire. Autour de la gorge se montraient des meurtrissures et des impressions de doigts. Les bras étaient repliés sur la poitrine et roidis. La main droite crispée, la gauche à moitié ouverte. Le poignet gauche était marqué de deux excoriations circulaires, provenant apparemment de cordes ou d’une corde ayant fait plus d’un tour. Une partie du poignet droit était aussi très-éraillée, ainsi que le dos dans toute son étendue, mais particulièrement aux omoplates. Pour amener le corps sur le rivage, les pêcheurs l’avaient attaché à une corde ; mais ce n’était pas là ce qui avait produit les excoriations en question. La chair du cou était très-enflée. Il n’y avait pas de coupures apparentes ni de meurtrissures semblant le résultat de coups. On découvrit un morceau de lacet si étroitement serré autour du cou qu’on ne pouvait d’abord l’apercevoir ; il était complètement enfoui dans la chair, et assujetti par un nœud caché juste sous l’oreille gauche. Cela seul aurait suffi pour produire la mort. Le rapport des médecins garantissait fermement le caractère vertueux de la défunte. Elle avait été vaincue, disaient-ils, par la force brutale. Le cadavre de Marie, quand il fut trouvé, était dans une condition telle, qu’il ne pouvait y avoir, de la part de ses amis, aucune difficulté à le reconnaître.

La toilette était déchirée et d’ailleurs en grand désordre. Dans le vêtement extérieur, une bande, large d’environ un pied, avait été déchirée de bas en haut, depuis l’ourlet jusqu’à la taille, mais non pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille et assujettie dans le dos par une sorte de nœud très-solidement fait. Le vêtement, immédiatement au-dessous de la robe, était de mousseline fine ; et on en avait arraché une bande large de dix-huit pouces, arraché complètement, mais très-régulièrement et avec une grande netteté. On retrouva cette bande autour du cou, adaptée d’une manière lâche et assujettie avec un nœud serré. Par-dessus cette bande de mousseline et le morceau de lacet, étaient attachées les brides d’un chapeau, avec le chapeau pendant. Le nœud qui liait les brides n’était pas un nœud comme le font les femmes, mais un nœud coulant, à la manière des matelots.
Le corps, après qu’il fut reconnu, ne fut pas, comme c’est l’usage, transporté à la Morgue (cette formalité étant maintenant superflue), mais enterré à la hâte non loin de l’endroit du rivage où il avait été recueilli. Grâce aux efforts de Beauvais, l’affaire fut soigneusement assoupie, autant du moins qu’il fut possible ; et quelques jours s’écoulèrent avant qu’il en résultât aucune émotion publique. À la fin, cependant, un journal hebdomadaire[9] ramassa la question ; le cadavre fut exhumé, et une enquête nouvelle ordonnée ; mais il n’en résulta rien de plus que ce qui avait déjà été observé. Toutefois, les vêtements furent alors présentés à la mère et aux amis de la défunte, qui les reconnurent parfaitement pour ceux portés par la jeune fille quand elle avait quitté la maison.

Cependant, l’excitation publique croissait d’heure en heure. Plusieurs individus furent arrêtés et relâchés. Saint-Eustache en particulier parut suspect ; et il ne sut pas d’abord donner un compte rendu intelligible de l’emploi qu’il avait fait du dimanche, dans la matinée duquel Marie avait quitté la maison. Plus tard cependant, il présenta à M. G… des affidavit qui expliquaient d’une manière satisfaisante l’usage qu’il avait fait de chaque heure de la journée en question. Comme le temps s’écoulait sans amener aucune découverte, mille rumeurs contradictoires furent mises en circulation, et les journalistes purent lâcher la bride à leurs inspirations. Parmi toutes ces hypothèses, une attira particulièrement l’attention : ce fut celle qui admettait que Marie Roget était encore vivante, et que le cadavre découvert dans la Seine était celui de quelque autre infortunée. Il me paraît utile de soumettre au lecteur quelques-uns des passages relatifs à cette insinuation. Ces passages sont tirés textuellement de l’Étoile[10], journal dirigé généralement avec une grande habileté.

« Mlle Roget est sortie de la maison de sa mère dimanche matin, 22 juin 18.., avec l’intention exprimée d’aller voir sa tante, ou quelque autre parent, rue des Drômes. Depuis cette heure-là, on ne trouve personne qui l’ait vue. On n’a d’elle aucune trace, aucunes nouvelles. […] Aucune personne quelconque ne s’est présentée, déclarant l’avoir vue ce jour-là, après qu’elle eut quitté le seuil de la maison de sa mère. […] Or, quoique nous n’ayons aucune preuve indiquant que Marie Roget était encore de ce monde, dimanche 22 juin, après neuf heures, nous avons la preuve que jusqu’à cette heure elle était vivante. Mercredi, à midi, un corps de femme a été découvert flottant sur la rive de la barrière du Roule. Même en supposant que Marie Roget ait été jetée dans la rivière trois heures après qu’elle est sortie de la maison de sa mère, cela ne ferait que trois jours écoulés depuis l’instant de son départ – trois jours tout juste. Mais il est absurde d’imaginer que le meurtre, si toutefois elle a été victime d’un meurtre, ait pu être consommé assez rapidement pour permettre aux meurtriers de jeter le corps à la rivière avant le milieu de la nuit. Ceux qui se rendent coupables de si horribles crimes préfèrent les ténèbres à la lumière. […] Ainsi nous voyons que, si le corps trouvé dans la rivière était celui de Marie Roget, il n’aurait pas pu rester dans l’eau plus de deux jours et demi, ou trois au maximum. L’expérience prouve que les corps noyés, ou jetés à l’eau immédiatement après une mort violente, ont besoin d’un temps comme de six à dix jours pour qu’une décomposition suffisante les ramène à la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui s’élève avant que l’immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne manque pas de replonger, si on l’abandonne à lui-même. Maintenant, nous le demandons, qu’est-ce qui a pu, dans le cas présent, déranger le cours ordinaire de la nature ? […] Si le corps, dans son état endommagé, avait été gardé sur le rivage jusqu’à mardi soir, on trouverait sur ce rivage quelque trace des meurtriers. Il est aussi fort douteux que le corps ait pu revenir si tôt à la surface, même en admettant qu’il ait été jeté à l’eau deux jours après la mort. Et enfin, il est excessivement improbable que les malfaiteurs, qui ont commis un meurtre tel que celui qui est supposé, aient jeté le corps à l’eau sans un poids pour l’entraîner, quand il était si facile de prendre cette précaution. »

L’éditeur du journal s’applique ensuite à démontrer que le corps doit être resté dans l’eau non pas simplement trois jours, mais au moins cinq fois trois jours, parce qu’il était si décomposé, que Beauvais a eu beaucoup de peine à le reconnaître. Cedernier point, toutefois, était complètement faux. Je continue la citation :

« Quels sont donc les faits sur lesquels M. Beauvais s’appuie pour dire qu’il ne doute pas que le corps soit celui de Marie Roget ? Il a déchiré la manche de la robe et a trouvé, dit-il, des marques qui lui ont prouvé l’identité. Le public a supposé généralement que ces marques devaient consister en une espèce de cicatrice. Il a passé sa main sur le bras, et y a trouvé du poil – quelque chose, ce nous semble, d’aussi peu particulier qu’on puisse se le figurer, d’aussi peu concluant que de trouver un bras dans une manche. M. Beauvais n’est pas rentré à la maison cette nuit-là, mais il a envoyé un mot à madame Roget, à sept heures, mercredi soir, pour lui dire que l’enquête, relative à sa fille, marchait toujours. Même en admettant que madame Roget, à cause de son âge et de sa douleur, fût incapable de se rendre sur les lieux (ce qui, en vérité, est accorder beaucoup), à coup sûr, il se serait trouvé quelqu’un qui aurait jugé que cela valait bien la peine d’y aller et de suivre l’investigation, si toutefois ils avaient pensé que c’était bien le corps de Marie. Personne n’est venu. On n’a rien dit ni rien entendu dire de la chose, dans la rue Pavée-Saint-André, qui soit parvenu même aux locataires de ladite maison. M. Saint-Eustache, l’amoureux et le futur de Marie, qui avait pris pension chez sa mère, dépose qu’il n’a entendu parler de la découverte du corps de sa promise que le matin suivant, quand M. Beauvais lui-même est entré dans sa chambre et lui en a parlé. Qu’une nouvelle aussi capitale que celle-là ait été reçue si tranquillement, il y a de quoi nous étonner. »

Le journal s’efforce ainsi de suggérer l’idée d’une certaine apathie chez les parents et les amis de Marie, laquelle apathie serait absurde si l’on suppose qu’ils crussent que le corps trouvé était vraiment le sien. L’Étoile cherche, en somme, à insinuer que Marie, avec la connivence de ses amis, s’est absentée de la ville pour des raisons qui compromettent sa vertu ; et que ces mêmes amis, ayant découvert sur la Seine un corps ressemblant un peu à celui de la jeune fille, ont profité de l’occasion pour répandre dans le public la nouvelle de sa mort. Mais l’Étoile y a mis beaucoup trop de précipitation. Il a été clairement prouvé qu’aucune apathie de ce genre n’a existé ; que la vieille dame était excessivement faible, et si agitée, qu’il lui eût été impossible de s’occuper de quoi que ce soit ; que Saint-Eustache, bien loin de recevoir la nouvelle froidement, était devenu fou de douleur et avait donné de tels signes de frénésie que M. Beauvais avait cru devoir charger un de ses amis et parents de le surveiller, et de l’empêcher d’assister à l’examen qui devait suivre l’exhumation. En outre, bien que l’Étoile affirme que le corps a été réenterré aux frais de l’État – qu’une offre avantageuse de sépulture particulière a été absolument repoussée par la famille – et qu’aucun membre de la famille n’assistait à la cérémonie – bien que l’Étoile, dis-je, affirme tout cela pour corroborer l’impression qu’elle cherche à produire –, tout cela a été victorieusement réfuté. Dans un des numéros suivants du même journal, on fit un effort pour jeter des soupçons sur Beauvais lui-même. L’éditeur dit :

« Un changement vient de s’opérer dans la question. On nous raconte que, dans une certaine occasion, pendant qu’une madame B. était chez madame Roget, M. Beauvais, qui sortait, lui dit qu’un gendarme allait venir, et qu’elle, madame B., eût soin de ne rien dire au gendarme jusqu’à ce qu’il fût de retour et qu’elle lui laissât, à lui, tout le soin de l’affaire. […] Dans la situation présente, il semble que M. Beauvais porte tout le secret de la question, enfermé dans sa tête. Il est impossible d’avancer d’un pas sans M. Beauvais ; de quelque côté que vous tourniez, vous vous heurtez à lui […] Pour une raison quelconque, il a décidé que personne, excepté lui, ne pourrait se mêler de l’enquête, et il a jeté les parents à l’écart d’une manière fort incongrue, s’il faut en croire leurs récriminations. Il a paru très-préoccupé de l’idée d’empêcher les parents de voir le cadavre. »

Le fait qui suit sembla donner quelque couleur de vraisemblance aux soupçons portés ainsi sur Beauvais. Quelqu’un qui était venu lui rendre visite à son bureau, quelques jours avant la disparition de la jeune fille, et pendant l’absence dudit Beauvais, avait observé une rose plantée dans le trou de la serrure, et le mot Marie écrit sur une ardoise fixée à portée de la main.

L’impression générale, autant du moins qu’il nous fut possible de l’extraire des papiers publics, était que Marie avait été la victime d’une bande de misérables furieux, qui l’avaient transportée sur la rivière, maltraitée et assassinée. Cependant une feuille d’une vaste influence, le Commercial[11], combattit très-vivement cette idée populaire. J’extrais un ou deux passages de ses colonnes :

« Nous sommes persuadés que l’enquête a jusqu’à présent suivi une fausse piste, tant du moins qu’elle a été dirigée vers la barrière du Roule. Il est impossible qu’une jeune femme, connue, comme était Marie, de plusieurs milliers de personnes, ait pu passer trois bornes sans rencontrer quelqu’un à qui son visage fût familier ; et quiconque l’aurait vue s’en serait souvenu, car elle inspirait de l’intérêt à tous ceux qui la connaissaient. Elle est sortie juste au moment où les rues sont pleines de monde. […] Il est impossible qu’elle soit allée à la barrière du Roule ou à la rue des Drômes sans avoir été reconnue par une douzaine de personnes ; aucune déposition cependant n’affirme qu’on l’ait vue ailleurs que sur le seuil de la maison de sa mère, et il n’y a même aucune preuve qu’elle en soit sortie du tout, excepté le témoignage concernant l’intention exprimée par elle. Un morceau de sa robe était déchiré, serré autour d’elle et noué ; c’est ainsi que le corps a pu être porté comme un paquet. Si le meurtre avait été commis à la barrière du Roule, il n’aurait pas été nécessaire de prendre de telles dispositions. Ce fait, le corps trouvé flottant près de la barrière, n’est pas une preuve relativement au lieu d’où il a été jeté dans l’eau. […] Un morceau d’un des jupons de l’infortunée jeune fille, long de deux pieds et large d’un pied, avait été arraché, serré autour de son cou et noué derrière sa tête, probablement pour empêcher ses cris. Cela a été fait par des drôles qui n’avaient même pas un mouchoir de poche. »

Un jour ou deux avant que le préfet vînt nous rendre visite, la police avait obtenu un renseignement assez important qui semblait détruire l’argumentation du Commercial, au moins dans sa partie principale. Deux petits garçons, fils d’une dame Deluc, vagabondant dans les bois, près de la barrière du Roule, avaient pénétré par hasard dans un épais fourré, où se trouvaient trois ou quatre grosses pierres, formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la pierre supérieure gisait un jupon blanc ; sur la seconde une écharpe de soie. On y trouva aussi une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche. Le mouchoir portait le nom : « Marie Roget ». Des lambeaux de vêtements furent découverts sur les ronces environnantes. Le sol était piétiné, les buissons enfoncés ; il y avait là toutes les traces d’une lutte. Entre le fourré et la rivière, on découvrit que les palissades étaient abattues, et la terre gardait la trace d’un lourd fardeau qu’on y avait traîné.
Une feuille hebdomadaire, le Soleil[12], donnait sur cette découverte les commentaires suivants, commentaires qui n’étaient que l’écho des sentiments de toute la presse parisienne :

« Les objets sont évidemment restés là pendant au moins trois ou quatre semaines ; ils étaient complètement moisis par l’action de la pluie, et collés ensemble par la moisissure. Tout autour, le gazon avait poussé et même les dominait partiellement. La soie de l’ombrelle était solide ; mais les branches étaient fermées, et la partie supérieure, là où l’étoffe était double et rempliée, étant toute pénétrée de moisissure et pourrie, se déchira aussitôt qu’on l’ouvrit. […] Les fragments de vêtements accrochés aux buissons étaient larges de trois pouces environ et longs de six. L’un était un morceau de l’ourlet de la robe, qui avait été raccommodé, l’autre, un morceau du jupon, mais non pas l’ourlet. Ils ressemblaient à des bandes arrachées et étaient suspendus au buisson d’épines, à un pied de terre environ… Il n’y a donc pas lieu de douter que le théâtre de cet abominable outrage n’ait été enfin découvert. »

Aussitôt après cette découverte, un nouveau témoin parut. Madame Deluc raconta qu’elle tenait une auberge au bord de la route, non loin de la berge de la rivière opposée à la barrière du Roule. Les environs sont solitaires, – très-solitaires. C’est là, le dimanche, le rendez-vous ordinaire des mauvais sujets de la ville, qui traversent la rivière en canot. Vers trois heures environ, dans l’après-midi du dimanche en question, une jeune fille était arrivée à l’auberge, accompagnée par un jeune homme au teint brun. Ils y étaient restés tous deux pendant quelque temps. Après leur départ, ils firent route vers quelque bois épais du voisinage. L’attention de madame Deluc fut attirée par la toilette que portait la jeune fille, à cause de sa ressemblance avec celle d’une de ses parentes défunte. Elle remarqua particulièrement une écharpe. Aussitôt après le départ du couple, une bande de mécréants parut, qui firent un tapage affreux, burent et mangèrent sans payer, suivirent la même route que le jeune homme et la jeune fille, revinrent vers l’auberge à la brune, puis repassèrent la rivière en grande hâte.

Ce fut peu après la tombée de la nuit, dans la même soirée, que madame Deluc, ainsi que son fils aîné, entendit des cris de femme dans le voisinage de l’auberge. Les cris furent violents, mais ne durèrent pas longtemps. Madame Deluc reconnut non-seulement l’écharpe trouvée dans le fourré, mais aussi la robe qui habillait le cadavre. Un conducteur d’omnibus, Valence[13], déposa également alors qu’il avait vu Marie Roget traverser la Seine en bateau, dans ce dimanche en question, en compagnie d’un jeune homme d’une figure brune. Lui, Valence, connaissait Marie et ne pouvait pas se tromper sur son identité. Les objets trouvés dans le bosquet furent parfaitement reconnus par les parents de Marie.

Cette masse de dépositions et d’informations que je récoltai aussi dans les journaux, à la demande de Dupin, comprenait encore un point, – mais c’était un point de la plus haute importance. Il paraît qu’immédiatement après la découverte des objets ci-dessus indiqués on trouva, dans le voisinage du lieu que l’on croyait maintenant avoir été le théâtre du crime, le corps inanimé ou presque inanimé de Saint-Eustache, le fiancé de Marie. Une fiole vide portant l’étiquette « laudanum » était auprès de lui. Son haleine accusait le poison. Il mourut sans prononcer une parole. On trouva sur lui une lettre racontant brièvement son amour pour Marie et son dessein arrêté de suicide.

« Je ne crois pas avoir besoin de vous dire, – dit Dupin, comme il achevait la lecture de mes notes, – que c’est là un cas beaucoup plus compliqué que celui de la rue Morgue, duquel il diffère en un point très-important. C’est là un exemple de crime atroce, mais ordinaire. Nous n’y trouvons rien de particulièrement outré. Observez, je vous prie, que c’est la raison pour laquelle le mystère a paru simple ; quoique ce soit justement la même raison qui aurait dû le faire considérer comme plus difficile à résoudre. C’est pourquoi on a d’abord jugé superflu d’offrir une récompense. Les mirmidons de G… étaient assez forts pour comprendre comment et pourquoi une telle atrocité pouvait avoir été commise. Leur imagination pouvait se figurer un mode, – plusieurs modes, un motif, – plusieurs motifs ; et parce qu’il n’était pas impossible que l’un de ces nombreux modes et motifs fût l’unique réel, ils ont considéré comme démontré que le réel devait être un de ceux-là. Mais l’aisance avec laquelle ils avaient conçu ces idées diverses, et même le caractère plausible dont chacune était revêtue, auraient dû être pris pour des indices de la difficulté plutôt que de la facilité attachée à l’explication de l’énigme. Je vous ai déjà fait observer que c’est par des saillies au-dessus du plan ordinaire des choses, que la raison doit trouver sa voie, ou jamais, dans sa recherche de la vérité, et que dans des cas tels que celui-là, l’important n’est pas tant de se dire : « Quels sont les faits qui se présentent ? » que de se dire : « Quels sont les faits qui se présentent, qui ne se sont jamais présentés auparavant ? » Dans les investigations faites chez madame L’Espanaye[14], les agents de G… furent découragés et confondus par cette étrangeté même qui eût été, pour une intelligence bien faite, le plus sûr présage de succès ; et cette même intelligence eût été plongée dans le désespoir par le caractère ordinaire de tous les faits qui s’offrent à l’examen dans le cas de la jeune parfumeuse et qui n’ont encore rien révélé de positif, si ce n’est la présomption des fonctionnaires de la préfecture.

« Dans le cas de madame l’Espanaye et de sa fille, dès le commencement de notre investigation, il n’y avait pour nous aucun doute qu’un meurtre avait été commis. L’idée de suicide se trouvait tout d’abord exclue. Dans le cas présent, nous avons également à éliminer toute idée de suicide. Le corps trouvé à la barrière du Roule a été trouvé dans des circonstances qui ne nous permettent aucune hésitation sur ce point important. Mais on a insinué que le cadavre trouvé n’est pas celui de la Marie Roget dont l’assassin ou les assassins sont à découvrir, pour la découverte desquels une récompense est offerte, et qui sont l’unique objet de notre traité avec le préfet. Vous et moi, nous connaissons assez bien ce gentleman. Nous ne devons pas trop nous fier à lui. Soit que, prenant le corps trouvé pour point de départ et suivant la piste d’un assassin, nous découvrions que ce corps est celui d’une autre personne que Marie ; soit que, prenant pour point de départ la Marie encore vivante, nous la retrouvions non assassinée, – dans les deux cas, nous perdons notre peine, puisque c’est avec M. G… que nous avons affaire. Donc, pour notre propre but, si ce n’est pour le but de la justice, il est indispensable que notre premier pas soit la constatation de l’identité du cadavre avec la Marie Roget disparue.

« Les arguments de l’Étoile ont trouvé crédit dans le public ; et le journal lui-même est convaincu de leur importance, ainsi qu’il résulte de la manière dont il commence un de ses articles sur le sujet en question : « Quelques-uns des journaux du matin, dit-il, parlent de l’article concluant de l’Étoile dans son numéro de lundi. » Pour moi, cet article ne me paraît guère concluant que relativement au zèle du rédacteur. Nous devons ne pas oublier qu’en général le but de nos feuilles publiques est de créer une sensation, de faire du piquant plutôt que de favoriser la cause de la vérité. Ce dernier but n’est poursuivi que quand il semble coïncider avec le premier. Le journal qui s’accorde avec l’opinion ordinaire (quelque bien fondée que soit d’ailleurs cette opinion) n’obtient pas de crédit parmi la foule. La masse du peuple considère comme profond celui-là seul qui émet des contradictions piquantes de l’idée générale. En logique aussi bien qu’en littérature, c’est l’épigramme qui est le genre le plus immédiatement et le plus universellement apprécié. Dans les deux cas, c’est le genre le plus bas selon l’ordre du mérite.

« Je veux dire que c’est le caractère mêlé d’épigramme et de mélodrame de cette idée – que Marie Roget est encore vivante – qui l’a suggérée à l’Étoile, plutôt qu’aucun véritable caractère plausible, et qui lui a assuré un accueil favorable auprès du public. Examinons les points principaux de l’argumentation de ce journal et prenons bien garde à l’incohérence avec laquelle elle se produit dès le principe.

« L’écrivain vise d’abord à nous prouver, par la brièveté de l’intervalle compris entre la disparition de Marie et la découverte du corps flottant, que ce corps ne peut pas être celui de Marie. Réduire cet intervalle à la dimension la plus petite possible devient tout d’abord chose capitale pour l’argumentateur. Dans la recherche inconsidérée de ce but, il se précipite dès son début dans la pure supposition. « C’est une folie, – dit-il, – de supposer que le meurtre, si un meurtre a été commis sur cette personne, ait pu être consommé assez vite pour permettre aux meurtriers de jeter le corps dans la rivière avant minuit. » Nous demandons tout de suite, et très-naturellement pourquoi. Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre a été commis cinq minutes après que la jeune fille a quitté le domicile de sa mère ? Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre a été commis à un moment quelconque de la journée ? Il s’est commis des assassinats à toutes les heures. Mais, que le meurtre ait eu lieu à un moment quelconque entre neuf heures du matin, dimanche, et minuit moins le quart, il serait toujours resté bien assez de temps pour jeter le cadavre dans la rivière avant minuit. Cette supposition se réduit donc à ceci : le meurtre n’a pu être commis le dimanche ; et si nous permettons à l’Étoile de supposer cela, nous pouvons lui accorder toutes les libertés possibles. On peut imaginer que le paragraphe commençant par : « C’est une folie de supposer que le meurtre etc. », quoiqu’il ait été imprimé sous cette forme par l’Étoile, avait été réellement conçu dans le cerveau du rédacteur sous cette autre forme : « C’est une folie de supposer que le meurtre, si un meurtre a été commis sur cette personne, ait pu être consommé assez vite pour permettre aux meurtriers de jeter le corps dans la rivière avant minuit ; c’est une folie, disons-nous, de supposer cela, et en même temps de supposer (comme nous voulons bien le supposer) que le corps n’a été jeté à l’eau que passé minuit », opinion passablement mal déduite, mais qui n’est pas aussi complètement déraisonnable que celle imprimée.

« Si j’avais eu simplement pour but, – continua Dupin, – de réfuter ce passage de l’argumentation de l’Étoile, j’aurais pu tout aussi bien le laisser où il est. Mais ce n’est pas de l’Étoile que nous avons affaire, mais bien de la vérité. La phrase en question, dans le cas actuel, n’a qu’un sens, et ce sens, je l’ai nettement établi ; mais il est essentiel que nous pénétrions derrière les mots pour chercher une idée que ces mots donnent évidemment à entendre, sans l’exprimer positivement. Le dessein du journaliste était de dire qu’il était improbable, à quelque moment de la journée ou de la nuit de dimanche que le meurtre eût été commis, que les assassins se fussent hasardés à porter le corps à la rivière avant minuit. C’est justement là que gît la supposition dont je me plains. On suppose que le meurtre a été commis à un tel endroit et dans de telles circonstances qu’il est devenu nécessaire de porter le corps à la rivière. Or l’assassinat pourrait avoir eu lieu sur le bord de la rivière, ou sur la rivière même ; et ainsi le lançage du corps à l’eau, auquel on a eu recours, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, se serait présenté comme le mode d’action le plus immédiat, le plus sous la main. Vous comprenez que je ne suggère ici rien qui me paraisse plus probable ou qui coïncide avec ma propre opinion. Jusqu’à présent je n’ai pas en vue les éléments mêmes de la cause. Je désire simplement vous mettre en garde contre le ton général des suggestions de l’Étoile et appeler votre attention sur le caractère de parti pris qui s’y manifeste tout d’abord.

« Ayant ainsi prescrit une limite accommodée à ses idées préconçues, ayant supposé que, si ce corps était celui de Marie, il n’aurait pu rester dans l’eau que pendant un laps de temps très-court, le journal en vient à dire :

« L’expérience prouve que les corps noyés, ou jetés à l’eau immédiatement après une mort violente, ont besoin d’un temps comme de six à dix jours pour qu’une décomposition suffisante les ramène à la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui s’élève avant que l’immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne manque pas de replonger, si on l’abandonne à lui-même. »

« Ces assertions ont été acceptées tacitement par tous les journaux de Paris, à l’exception du Moniteur[15]. Cette dernière feuille s’efforce de combattre la partie du paragraphe qui a trait seulement aux corps des noyés, en citant cinq ou six cas dans lesquels les corps de personnes notoirement noyées ont été trouvés flottants après un laps de temps moindre que celui fixé par l’Étoile. Mais il y a quelque chose d’excessivement antiphilosophique dans cette tentative que fait le Moniteur de repousser l’affirmation générale de l’Étoile par une citation de cas particuliers militant contre cette affirmation. Quand même il eût été possible d’alléguer cinquante cas, au lieu de cinq, de cadavres trouvés à la surface des eaux au bout de deux ou trois jours, ces cinquante exemples auraient pu être légitimement considérés comme de pures exceptions à la règle de l’Étoile, jusqu’à ce que la règle elle-même fût définitivement réfutée. Cette règle admise (et le Moniteur ne la nie pas, il insiste seulement sur les exceptions), l’argumentation de l’Étoile reste en possession de toute sa force ; car cette argumentation ne prétend pas impliquer plus qu’une question de probabilité relativement à un corps pouvant s’élever à la surface en moins de trois jours ; et cette probabilité sera en faveur de l’Étoile jusqu’à ce que les exemples, si puérilement allégués, soient en nombre suffisant pour constituer une règle contraire.

« Vous comprenez tout de suite que toute argumentation de ce genre doit être dirigée contre la règle elle-même, et, dans ce but, nous devons faire l’analyse raisonnée de la règle. Or le corps humain n’est, en général, ni beaucoup plus léger ni beaucoup plus lourd que l’eau de la Seine ; c’est-à-dire que la pesanteur spécifique du corps humain, dans sa condition naturelle, est à peu près égale au volume d’eau douce qu’il déplace. Les corps des individus gras et charnus, avec de petits os, et généralement des femmes, sont plus légers que ceux des individus maigres, à gros os, et généralement des hommes ; et la pesanteur spécifique de l’eau d’une rivière est quelque peu influencée par la présence du flux de la mer. Mais, en faisant abstraction de la marée, on peut affirmer que très-peu de corps humains seront submergés, même dans l’eau douce, spontanément par leur propre nature. Presque tous, tombant dans une rivière, seront aptes à flotter, s’ils laissent s’établir un équilibre convenable entre la pesanteur spécifique de l’eau et leur pesanteur propre, c’est-à-dire s’ils se laissent submerger tout entiers, en exceptant le moins de parties possible. La meilleure position pour celui qui ne sait pas nager est la position verticale de l’homme qui marche sur la terre, la tête complètement renversée et submergée, la bouche et les narines restant seules au-dessus du niveau de l’eau. Dans de telles conditions, nous pourrons tous flotter sans difficulté et sans effort. Il est évident, toutefois, que les pesanteurs du corps et du volume d’eau déplacé sont alors très-rigoureusement balancées, et qu’un rien suffira pour donner à l’un ou à l’autre la prépondérance. Un bras, par exemple, élevé au-dessus de l’eau, et conséquemment privé de son support, est un poids additionnel suffisant pour faire plonger toute la tête, tandis que le secours accidentel du plus petit morceau de bois nous permettra de lever suffisamment la tête pour regarder autour de nous. Or, dans les efforts d’une personne qui n’a pas la pratique de la natation, les bras se jettent invariablement en l’air, et il y a en même temps obstination à conserver à la tête sa position verticale ordinaire. Le résultat est l’immersion de la bouche et des narines, et, par suite des efforts pour respirer sous l’eau, l’introduction de l’eau dans les poumons. L’estomac en absorbe aussi une grande quantité, et tout le corps s’appesantit de toute la différence de pesanteur entre l’air qui primitivement distendait ces cavités et le liquide qui les remplit maintenant. C’est une règle générale que cette différence suffit pour faire plonger le corps ; mais elle ne suffit pas dans le cas des individus qui ont de petits os et une quantité anormale de matière flasque et graisseuse. Ceux-là flottent même après qu’ils sont noyés.

« Le cadavre, que nous supposerons au fond de la rivière, y restera jusqu’à ce que, d’une manière quelconque, sa pesanteur spécifique devienne de nouveau moindre que celle du volume d’eau qu’il déplace. Cet effet est amené soit par la décomposition, soit autrement. La décomposition a pour résultat la génération du gaz qui distend tous les tissus cellulaires et donne aux cadavres cet aspect bouffi qui est si horrible à voir. Quand cette distension est arrivée à ce point que le volume du corps est sensiblement accru sans un accroissement correspondant de matière solide ou de poids, sa pesanteur spécifique devient moindre que celle de l’eau déplacée, et il fait immédiatement son apparition à la surface. Mais la décomposition peut être modifiée par d’innombrables circonstances ; elle peut être hâtée ou retardée par d’innombrables agents ; par la chaleur ou le froid de la saison, par exemple ; par l’imprégnation minérale ou la pureté de l’eau ; par sa plus ou moins grande profondeur ; par le courant ou la stagnation plus ou moins marqués ; et puis par le tempérament originel du corps, selon qu’il était déjà infecté ou pur de maladie avant la mort. Ainsi il est évident que nous ne pouvons, avec exactitude, fixer une époque où le corps devra s’élever par suite de la décomposition. Dans certaines conditions, ce résultat peut être amené en une heure ; dans d’autres, il peut ne pas avoir lieu du tout. Il y a des infusions chimiques qui peuvent préserver à tout jamais de corruption tout le système animal, par exemple le bichlorure de mercure. Mais, à part la décomposition, il peut y avoir et il y a ordinairement une génération de gaz dans l’estomac, par la fermentation acétique de la matière végétale (ou par d’autres causes dans d’autres cavités), suffisante pour créer une distension qui ramène le corps à la surface de l’eau. L’effet produit par le coup de canon est un effet de simple vibration. Il peut dégager le corps du limon ou de la vase molle où il est enseveli, lui permettant ainsi de s’élever, quand d’autres agents l’y ont déjà préparé ; ou bien il peut vaincre l’adhérence de quelques parties putréfiées du système cellulaire et faciliter la distension des cavités sous l’influence du gaz.

« Ayant ainsi devant nous toute la philosophie du sujet, nous pouvons vérifier les assertions de l’Étoile. « L’expérience prouve, – dit cette feuille, – que les corps noyés, ou jetés à l’eau immédiatement après une mort violente, ont besoin d’un temps comme de six à dix jours, pour qu’une décomposition suffisante les ramène à la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui s’élève avant que l’immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne manque pas de replonger si on l’abandonne à lui-même. »

« Tout le paragraphe nous apparaît maintenant comme un tissu d’inconséquences et d’incohérences. L’expérience ne montre pas toujours que les corps des noyés ont besoin de cinq ou six jours pour qu’une décomposition suffisante leur permette de revenir à la surface. La science et l’expérience réunies prouvent que l’époque de leur réapparition est et doit être nécessairement indéterminée. En outre, si un corps est ramené à la surface de l’eau par un coup de canon, il ne replongera pas de nouveau, même abandonné à lui-même, toutes les fois que la décomposition sera arrivée au degré nécessaire pour permettre le dégagement des gaz engendrés. Mais je désire appeler votre attention sur la distinction faite entre les corps des noyés et les corps des personnes jetées à l’eau immédiatement après une mort violente. Quoique le rédacteur admette cette distinction, cependant il enferme les deux cas dans la même catégorie. J’ai montré comment le corps d’un homme qui se noie acquiert une pesanteur spécifique plus considérable que le volume d’eau déplacé, et j’ai prouvé qu’il ne s’enfoncerait pas du tout, sans les mouvements par lesquels il jette ses bras au-dessus de l’eau, et les efforts de respiration qu’il fait sous l’eau, qui permettent au liquide de prendre la place de l’air dans les poumons. Mais ces mouvements et ces efforts n’auront pas lieu dans un corps jeté à l’eau immédiatement après une mort violente. Ainsi, dans ce dernier cas, la règle générale est que le corps ne doit pas du tout s’enfoncer, – fait que l’Étoile ignore évidemment. Quand la décomposition est arrivée à un point très-avancé, quand la chair a, en grande partie, quitté les os, – alors seulement, mais pas avant, nous voyons le corps disparaître sous l’eau.

« Et maintenant que penserons-nous de ce raisonnement : – que le cadavre trouvé ne peut pas être celui de Marie Roget, parce que ce cadavre a été trouvé flottant après un laps de trois jours seulement ? Si elle a été noyée, elle a pu ne pas s’enfoncer, étant une femme ; si elle s’est enfoncée, elle a pu reparaître au bout de vingt-quatre heures, ou même moins. Mais personne ne suppose qu’elle a été noyée ; et, étant morte avant d’être jetée à la rivière, elle aurait flotté et aurait pu être retrouvée à n’importe quelle époque postérieure.

« Mais, – dit l’Étoile, – si le corps est resté sur le rivage dans son état de détérioration jusqu’à la nuit de mardi, on a dû trouver sur ce rivage quelque trace des meurtriers. »

« Ici, il est difficile de saisir tout d’abord l’intention du raisonneur. Il cherche à prévenir ce qu’il imagine pouvoir être une objection à sa théorie, – à savoir que le corps, étant resté deux jours sur le rivage, a dû subir une décomposition rapide, – plus rapide que s’il avait été plongé dans l’eau. Il suppose que, si tel a été le cas, le corps aurait pu reparaître à la surface le mercredi et pense que, dans ces conditions-là seulement, il aurait pu reparaître. Il est donc très-pressé de prouver que le corps n’est pas resté sur le rivage ; car, dans ce cas, on aurait trouvé sur ce rivage quelque trace des meurtriers. Je présume que cette conséquence vous fera sourire. Vous ne pouvez pas comprendre comme le séjour plus ou moins long du corps sur le rivage aurait pu multiplier les traces des assassins. Ni moi non plus. »
« Le journal continue : « Et, enfin, il est excessivement improbable que les malfaiteurs qui ont commis un meurtre tel que celui qui est supposé, aient jeté le corps à l’eau sans un poids pour l’entraîner, quand il était si facile de prendre cette précaution. »

« Observez ici la risible confusion d’idées ! Personne, pas même l’Étoile, ne conteste qu’un meurtre a été commis sur le corps trouvé. Les traces de violence sont trop évidentes. Le but de notre raisonneur est simplement de montrer que ce corps n’est pas celui de Marie. Il désire prouver que Marie n’est pas assassinée, – mais non pas que ce cadavre n’est pas celui d’une personne assassinée. Cependant, son observation ne prouve que ce dernier point. Voilà un corps auquel aucun poids n’avait été attaché. Des assassins, le jetant à l’eau, n’auraient pas manqué d’y attacher un poids. Donc, il n’a pas été jeté par des assassins. Voilà tout ce qui est prouvé, si quelque chose peut l’être. La question d’identité n’est même pas abordée, et l’Étoile est très en peine pour contredire maintenant ce qu’elle admettait tout à l’heure : « Nous sommes parfaitement convaincus – dit-elle – que le cadavre trouvé est celui d’une femme assassinée. »

« Et ce n’est pas le seul cas, même dans cette partie de son sujet, où notre raisonneur raisonne, sans s’en apercevoir, contre lui-même. Son but évident, je l’ai déjà dit, est de réduire, autant que possible, l’intervalle de temps compris entre la disparition de Marie et la découverte du corps. Cependant, nous le voyons insister sur ce point, que personne n’a vu la jeune fille depuis le moment où elle a quitté la maison de sa mère. « Nous n’avons, – dit-il, – aucune déposition prouvant que Marie Roget fût encore sur la terre des vivants passé neuf heures, dimanche 22 juin. »

« Comme son raisonnement est évidemment entaché de parti pris, il aurait mieux fait d’abandonner ce côté de la question ; car, si l’on trouvait quelqu’un qui eût vu Marie, soit lundi, soit mardi, l’intervalle en question serait très-réduit, et, d’après sa manière de raisonner, la probabilité que ce corps puisse être celui de la grisette se trouverait diminuée d’autant. Il est toutefois amusant d’observer que l’Étoile insiste là-dessus avec la ferme conviction qu’elle va renforcer son argumentation générale.

« Maintenant, examinez de nouveau cette partie de l’argumentation qui a trait à la reconnaissance du corps par Beauvais. Relativement au poil sur le bras, l’Étoile montre évidemment de la mauvaise foi. M. Beauvais, n’étant pas un idiot, n’aurait jamais, pour constater l’identité d’un corps, argué simplement de poil sur le bras. Il n’y a pas de bras sans poil. La généralité des expressions de l’Étoile est une simple perversion des phrases du témoin. Il a dû nécessairement parler de quelque particularité dans ce poil ; particularité dans la couleur, la quantité, la longueur ou la place.

« Le journal dit : Son pied était petit ; – il y a des milliers de petits pieds. Sa jarretière n’est pas du tout une preuve, non plus que son soulier ; car les jarretières et les souliers se vendent par ballots. On peut en dire autant des fleurs de son chapeau. Un fait sur lequel M. Beauvais insiste fortement est que l’agrafe de la jarretière avait été reculée pour rendre celle-ci plus étroite. Cela ne prouve rien ; car la plupart des femmes emportent chez elles une paire de jarretières et les accommodent à la grosseur de leurs jambes plutôt que de les essayer dans la boutique où elles les achètent.

« Ici il est difficile de supposer le raisonneur dans son bon sens. Si M. Beauvais, à la recherche du corps de Marie, a découvert un cadavre ressemblant, par les proportions générales et l’aspect, à la jeune fille disparue, il a pu légitimement croire (même en laissant de côté la question de l’habillement) qu’il avait abouti au but de sa recherche. Si, outre ce point de proportions générales et de contour, il a trouvé sur le bras une apparence velue déjà observée sur le bras de Marie vivante, son opinion a pu être justement renforcée, et a dû l’être en proportion de la particularité ou du caractère insolite de cette marque velue. Si, le pied de Marie étant petit, les pieds du cadavre se trouvent également petits, la probabilité que ce cadavre est celui de Marie doit croître dans une proportion, non pas simplement arithmétique, mais singulièrement géométrique ou accumulative. Ajoutez à tout cela des souliers tels qu’on lui en avait vu porter le jour de sa disparition, et, bien que les souliers se vendent par ballots, vous sentirez la probabilité s’augmenter jusqu’à confiner à la certitude. Ce qui, par soi-même, ne serait pas un signe d’identité devient, par sa position corroborative, la preuve la plus sûre. Accordez-nous, enfin, les fleurs du chapeau correspondant à celles que portait la jeune fille perdue, et nous n’avons plus rien à désirer. Une seule de ces fleurs, et nous n’avons plus rien à désirer ; – mais que dirons-nous donc, si nous en avons deux, ou trois, ou plus encore ? Chaque unité successive est un témoignage multiple, – une preuve non pas ajoutée à la preuve précédente, mais multipliée par cent ou par mille. Nous découvrons maintenant sur la défunte des jarretières semblables à celles dont usait la personne vivante ; en vérité, il y a presque folie à continuer l’enquête. Mais il se trouve que ces jarretières sont resserrées par le reculement de l’agrafe, juste comme Marie avait fait pour les siennes, peu de temps avant de quitter la maison. Douter encore, c’est démence ou hypocrisie. Ce que l’Étoile dit relativement à ce raccourcissement qui doit, selon elle, être considéré comme un cas journalier, ne prouve pas autre chose que son opiniâtreté dans l’erreur. La nature élastique d’une jarretière à agrafe suffit pour démontrer le caractère exceptionnel de ce raccourcissement. Ce qui est fait pour bien s’ajuster ne doit avoir besoin d’un perfectionnement que dans des cas rares. Ce doit avoir été par suite d’un accident, dans le sens le plus strict, que ces jarretières de Marie ont eu besoin du raccourcissement en question. Elles seules auraient largement suffi pour établir son identité. Mais l’important n’est pas que le cadavre ait les jarretières de la jeune fille perdue, ou ses souliers, ou son chapeau, ou les fleurs de son chapeau, ou ses pieds, ou une marque particulière sur le bras, ou son aspect et ses proportions générales ; – l’important est que le cadavre a chacune de ces choses, et les a toutes collectivement. S’il était prouvé que l’Étoile a réellement, dans de pareilles circonstances, conçu un doute, il n’y aurait, pour son cas, aucun besoin d’une commission de lunatico inquirendo. Elle a cru faire preuve de sagacité en se faisant l’écho des bavardages des hommes de loi, qui, pour la plupart, se contentent de se faire eux-mêmes l’écho des préceptes rectangulaires des cours criminelles. Je vous ferai observer, en passant, que beaucoup de ce qu’une cour refuse d’admettre comme preuve est pour l’intelligence ce qu’il y a de meilleur en fait de preuves. Car, se guidant d’après les principes généraux en matière de preuves, les principes reconnus et inscrits dans les livres, la cour répugne à dévier vers les raisons particulières. Et cet attachement opiniâtre au principe, avec ce dédain rigoureux pour l’exception contradictoire, est un moyen sûr d’atteindre, dans une longue suite de temps, le maximum de vérité auquel il est permis d’atteindre ; la pratique, en masse, est donc philosophique ; mais il n’est pas moins certain qu’elle engendre de grandes erreurs dans des cas spéciaux[16].

« Quant aux insinuations dirigées contre Beauvais, vous n’aurez qu’à souffler dessus pour les dissiper. Vous avez déjà pénétré le véritable caractère de ce brave gentleman. C’est un officieux, avec un esprit très-tourné au romanesque et peu de jugement. Tout homme ainsi constitué sera facilement porté, dans un cas d’émotion réelle, à se conduire de manière à se rendre suspect aux yeux des personnes trop subtiles ou enclines à la malveillance. M. Beauvais, comme il résulte de vos notes, a eu quelques entrevues personnelles avec l’éditeur de l’Étoile, et il l’a choqué en osant exprimer cette opinion, que, nonobstant la théorie de l’éditeur, le cadavre était positivement celui de Marie. « Il persiste, – dit le journal, – à affirmer que le corps est celui de Marie, mais il ne peut pas ajouter une circonstance à celles que nous avons déjà commentées, pour faire partager aux autres cette croyance. » Or, sans revenir sur ce point, qu’il eût été impossible, pour faire partager aux autres cette croyance, de fournir une preuve plus forte que celles déjà connues, observons ceci : c’est qu’il est facile de concevoir un homme parfaitement convaincu, dans un cas de cette espèce, et cependant incapable de produire une seule raison pour convaincre une seconde personne. Rien n’est plus vague que les impressions relatives à l’identité d’un individu. Chaque homme reconnaît son voisin, et pourtant il y a bien peu de cas où le premier venu sera tout prêt à donner une raison de cette reconnaissance. L’éditeur de l’Étoile n’a donc pas le droit d’être choqué de la croyance non raisonnée de M. Beauvais.

« Les circonstances suspectes dont il est enveloppé cadrent bien mieux avec mon hypothèse d’un caractère officieux, tatillon et romanesque, qu’avec l’insinuation du journaliste relative à sa culpabilité. L’interprétation plus charitable étant adoptée, nous n’avons plus aucune peine à expliquer la rose dans le trou de la serrure ; le mot Marie sur l’ardoise, le fait d’écarter les parents mâles ; sa répugnance à leur laisser voir le corps ; la recommandation faite à Madame B. de ne pas causer avec le gendarme jusqu’à ce qu’il fût de retour, lui, Beauvais ; et enfin cette résolution apparente de ne permettre à personne autre que lui-même de se mêler de l’enquête. Il me semble incontestable que Beauvais était un des adorateurs de Marie ; qu’elle a fait la coquette avec lui ; et qu’il aspirait à faire croire qu’il jouissait de sa confiance et de son intimité complète. Je ne dirai rien de plus sur ce point ; et comme l’évidence repousse complètement l’assertion de l’Étoile relativement à cette apathie dont il accuse la mère et les autres parents, apathie qui est inconciliable avec cette supposition, qu’ils croient à l’identité du corps de la jeune parfumeuse, nous procéderons maintenant comme si la question d’identité était établie à notre parfaite satisfaction. »

« Et que pensez-vous, – demandai-je alors, – des opinions du Commercial ? »

« Que, par leur nature, elles sont beaucoup plus dignes d’attention qu’aucune de celles qui ont été lancées sur le même sujet. Les déductions des prémisses sont philosophiques et subtiles ; mais ces prémisses, en deux points au moins, sont basées sur une observation imparfaite. Le Commercial veut faire entendre que Marie a été prise par une bande de vils coquins non loin de la porte de la maison de sa mère. « Il est impossible, – dit-il, – qu’une jeune femme connue, comme était Marie, de plusieurs milliers de personnes, ait pu passer trois bornes sans rencontrer quelqu’un à qui son visage fût familier. » C’est là l’idée d’un homme résidant depuis longtemps dans Paris, – d’un homme public, – dont les allées et venues dans la ville ont été presque toujours limitées au voisinage des administrations publiques. Il sait que lui, il va rarement à une douzaine de bornes au delà de son propre bureau sans être reconnu et accosté. Et mesurant l’étendue de la connaissance qu’il a des autres et que les autres ont de lui-même, il compare sa notoriété avec celle de la parfumeuse, ne trouve pas grande différence entre les deux, et arrive tout de suite à cette conclusion qu’elle devait être, dans ses courses, aussi exposée à être reconnue que lui dans les siennes. Cette conclusion ne pourrait être légitime que si ses courses, à elle, avaient été de la même nature invariable et méthodique, et confinées dans la même espèce de région que ses courses, à lui. Il va et vient, à des intervalles réguliers, dans une périphérie bornée, remplie d’individus que leurs occupations, analogues aux siennes, poussent naturellement à s’intéresser à lui et à observer sa personne. Mais les courses de Marie peuvent être, en général, supposées d’une nature vagabonde. Dans ce cas particulier qui nous occupe, on doit considérer comme très-probable qu’elle a suivi une ligne s’écartant plus qu’à l’ordinaire de ses chemins accoutumés. Le parallèle que nous avons supposé exister dans l’esprit du Commercial ne serait soutenable que dans le cas des deux individus traversant toute la ville. Dans ce cas, s’il est accordé que les relations personnelles soient égales, les chances aussi seront égales pour qu’ils rencontrent un nombre égal de connaissances. Pour ma part, je tiens qu’il est, non-seulement possible, mais infiniment probable que Marie a suivi, à n’importe quelle heure, une quelconque des nombreuses routes conduisant de sa résidence à celle de sa tante, sans rencontrer un seul individu qu’elle connût ou de qui elle fût connue. Pour bien juger cette question, pour la juger dans son vrai jour, il nous faut bien penser à l’immense disproportion qui existe entre les connaissances personnelles de l’individu le plus répandu de Paris et la population de Paris tout entière.

« Mais quelque force que paraisse garder encore l’insinuation du Commercial, elle sera bien diminuée, si nous prenons en considération l’heure à laquelle la jeune fille est sortie. « C’est, – dit le Commercial, – au moment où les rues sont pleines de monde, qu’elle est sortie de chez elle. » Mais pas du tout ! Il était neuf heures du matin. Or, à neuf heures du matin, toute la semaine excepté le dimanche, les rues de la ville sont, il est vrai, remplies de foule. À neuf heures, le dimanche, tout le monde est généralement chez soi, s’apprêtant pour aller à l’église. Il n’est pas d’homme un peu observateur qui n’ait remarqué l’air particulièrement désert de la ville de huit heures à dix heures, chaque dimanche matin. Entre dix et onze, les rues sont pleines de foule, mais jamais à une heure aussi matinale que celle désignée.

« Il y a un autre point où il semble que l’esprit d’observation ait fait défaut au Commercial. « Un morceau, – dit-il, – d’un des jupons de l’infortunée jeune fille, de deux pieds de long et d’un pied de large, avait été arraché, serré autour de son cou et noué derrière sa tête, probablement pour empêcher ses cris. Cela a été fait par des drôles qui n’avaient pas même un mouchoir de poche. » Cette idée est fondée ou ne l’est pas, c’est ce que nous essayerons plus tard d’examiner ; mais par ces mots, des drôles qui n’ont pas un mouchoir de poche, l’éditeur veut désigner la classe de brigands la plus vile. Cependant ceux-là sont justement l’espèce de gens qui ont toujours des mouchoirs, même quand ils manquent de chemise. Vous avez eu occasion d’observer combien, depuis ces dernières années, le mouchoir de poche est devenu indispensable pour le parfait coquin. »

– Et que devons-nous penser, – demandai-je, – de l’article du Soleil ?

– Que c’est grand dommage que son rédacteur ne soit pas né perroquet, auquel cas il eût été le plus illustre perroquet de sa race. Il a simplement répété des fragments des opinions individuelles déjà exprimées, qu’il a ramassés, avec une louable industrie, dans tel et tel autre journal. « Les objets, – dit-il, – sont évidemment restés là pendant trois ou quatre semaines au moins, et l’on ne peut pas douter que le théâtre de cet effroyable crime n’ait été enfin découvert. » Les faits énoncés ici de nouveau par le Soleil ne suffisent pas du tout pour écarter mes propres doutes sur ce sujet, et nous aurons à les examiner plus particulièrement dans leurs rapports avec une autre partie de la question.

« À présent il faut nous occuper d’autres investigations. Vous n’avez pas manqué d’observer une extrême négligence dans l’examen du cadavre. À coup sûr, la question d’identité a été facilement résolue, ou devait l’être, mais il y avait d’autres points à vérifier. Le corps avait-il été, de façon quelconque, dépouillé ? La défunte avait-elle sur elle quelques articles de bijouterie quand elle a quitté la maison ? Si elle en avait, les a-t-on retrouvés sur le corps ? Ce sont des questions importantes, absolument négligées par l’enquête, et il y en a d’autres d’une valeur égale qui n’ont aucunement attiré l’attention. Nous tâcherons de nous satisfaire par une enquête personnelle. La cause de Saint-Eustache a besoin d’être examinée de nouveau. Je n’ai pas de soupçons contre cet individu ; mais procédons méthodiquement. Nous vérifierons scrupuleusement la validité des attestations relatives aux lieux où on l’a vu le dimanche. Ces sortes de témoignages écrits sont souvent des moyens de mystification. Si nous n’y trouvons rien à redire, nous mettrons Saint-Eustache hors de cause. Son suicide, bien qu’il soit propre à corroborer les soupçons, au cas où on trouverait une supercherie dans les affidavit, n’est pas, s’il n’y a aucune supercherie, une circonstance inexplicable, ou qui doive nous faire dévier de la ligne de l’analyse ordinaire.

« Dans la marche que je vous propose maintenant, nous écarterons les points intérieurs du drame et nous concentrerons notre attention sur son contour extérieur. Dans les investigations du genre de celle-ci, on commet assez fréquemment cette erreur, de limiter l’enquête aux faits immédiats et de mépriser absolument les faits collatéraux ou accessoires. C’est la détestable routine des cours criminelles de confiner l’instruction et la discussion dans le domaine du relatif apparent. Cependant l’expérience a prouvé, et une vraie philosophie prouvera toujours qu’une vaste partie de la vérité, la plus considérable peut-être, jaillit des éléments en apparence étrangers à la question. C’est par l’esprit, si ce n’est précisément par la lettre de ce principe, que la science moderne est parvenue à calculer sur l’imprévu. Mais peut-être ne me comprenez-vous pas ? L’histoire de la science humaine nous montre d’une manière si continue que c’est aux faits collatéraux, fortuits, accidentels, que nous devons nos plus nombreuses et nos plus précieuses découvertes, qu’il est devenu finalement nécessaire, dans tout aperçu des progrès à venir, de faire une part non-seulement très-large, mais la plus large possible aux inventions qui naîtront du hasard, et qui sont tout à fait en dehors des prévisions ordinaires. Il n’est plus philosophique désormais de baser sur ce qui a été une vision de ce qui doit être. L’accident doit être admis comme partie de la fondation. Nous faisons du hasard la matière d’un calcul rigoureux. Nous soumettons l’inattendu et l’inconcevable aux formules mathématiques des écoles.

« C’est, je le répète, un fait positif que la meilleure partie de la vérité est née de l’accessoire, de l’indirect ; et c’est simplement en me conformant au principe impliqué dans ce fait, que je voudrais, dans le cas présent, détourner l’instruction du terrain battu et infructueux de l’événement même pour la porter vers les circonstances contemporaines dont il est entouré. Pendant que vous vérifierez la validité des affidavit, j’examinerai les journaux d’une manière plus générale que vous n’avez fait. Jusqu’ici nous n’avons fait que reconnaître le champ de l’investigation ; mais il serait vraiment étrange qu’un examen compréhensif des feuilles publiques, tel que je veux le faire, ne nous apportât pas quelques petits renseignements qui serviraient à donner une direction nouvelle à l’instruction. »

Conformément à l’idée de Dupin, je me mis à vérifier scrupuleusement les affidavit. Le résultat de mon examen fut une ferme conviction de leur validité et conséquemment de l’innocence de Saint-Eustache. En même temps, mon ami s’appliquait, avec une minutie qui me paraissait absolument superflue, à examiner les collections des divers journaux. Au bout d’une semaine, il mit sous mes yeux les extraits suivants :

« Il y a trois ans et demi environ, une émotion semblable fut causée par la disparition de la même Marie Roget, de la parfumerie de M. Le Blanc, au Palais-Royal. Cependant, au bout d’une semaine, elle reparut à son comptoir ordinaire, l’air aussi bien portant que possible, sauf une légère pâleur qui ne lui était pas habituelle. Sa mère et M. Le Blanc déclarèrent qu’elle était allée simplement rendre visite à quelque ami à la campagne, et l’affaire fut promptement assoupie. Nous présumons que son absence actuelle est une frasque de même nature, et qu’à l’expiration d’une semaine ou d’un mois nous la verrons revenir parmi nous. » Journal du soir, – Lundi, 23 juin[17].

« Un journal du soir, dans son numéro d’hier rappelle une première disparition mystérieuse de mademoiselle Roget. C’est chose connue que, pendant son absence d’une semaine de la parfumerie Le Blanc, elle était en compagnie d’un jeune officier de marine, noté pour ses goûts de débauche. Une brouille, à ce qu’on suppose, la poussa providentiellement à revenir chez elle. Nous savons le nom du Lothario en question, qui est actuellement en congé à Paris ; mais, pour des raisons qui sautent aux yeux, nous nous abstenons de le publier. » – Le Mercure, – Mardi matin, 24 juin[18].

« Un attentat du caractère le plus odieux a été commis aux environs de cette ville dans la journée d’avant-hier. Un gentleman, avec sa femme et sa fille, à la tombée de la nuit, a loué, pour traverser la rivière, les services de six jeunes gens qui manœuvraient un bateau çà et là, près de la berge de la Seine. Arrivés à la rive opposée, les trois passagers mirent pied à terre, et ils s’étaient éloignés déjà du bateau jusqu’à le perdre de vue, quand la jeune fille s’aperçut qu’elle y avait laissé son ombrelle. Elle revint pour la chercher, fut saisie par cette bande d’hommes, transportée sur le fleuve, bâillonnée, affreusement maltraitée et finalement déposée sur un point de la rive, peu distant de celui où elle était primitivement montée dans le bateau avec ses parents. Les misérables ont échappé pour le moment à la police ; mais elle est sur leur piste, et quelques-uns d’entre eux seront prochainement arrêtés. » – Journal du matin, – 25 juin[19].

« Nous avons reçu une ou deux communications qui ont pour objet d’imputer à Mennais[20] le crime odieux commis récemment ; mais, comme ce gentleman a été pleinement disculpé par une enquête judiciaire, et comme les arguments de nos correspondants semblent marqués de plus de zèle que de sagacité, nous ne jugeons pas convenable de les publier. » – Journal du matin, – 28 juin[21].

« Nous avons reçu plusieurs communications assez énergiquement écrites, qui semblent venir de sources diverses et qui poussent à accepter, comme chose certaine, que l’infortunée Marie Roget a été victime d’une de ces nombreuses bandes de coquins qui infestent, le dimanche, les environs de la ville. Notre propre opinion est décidément en faveur de cette hypothèse. Nous tâcherons prochainement d’exposer ici quelques-uns de ces arguments. » – Journal du soir, – Mardi, 31 juin[22].

« Lundi, un des bateliers attachés au service du fisc a vu sur la Seine un bateau vide s’en allant avec le courant. Les voiles étaient déposées au fond du bateau. Le batelier le remorqua jusqu’au bureau de la navigation. Le matin suivant, ce bateau avait été détaché et avait disparu sans qu’aucun des employés s’en fût aperçu. Le gouvernail est resté au bureau de la navigation. » – La Diligence, – Jeudi, 26 juin[23].

En lisant ces différents extraits, non-seulement il me sembla qu’ils étaient étrangers à la question, mais je ne pouvais concevoir aucun moyen de les y rattacher. J’attendais une explication quelconque de Dupin.

« Il n’entre pas actuellement dans mon intention, – dit-il, – de m’appesantir sur le premier et le second de ces extraits. Je les ai copiés principalement pour vous montrer l’extrême négligence des agents de la police, qui, si j’en dois croire le préfet, ne se sont pas inquiétés le moins du monde de l’officier de marine auquel il est fait allusion. Cependant il y aurait de la folie à affirmer que nous n’avons pas le droit de supposer une connexion entre la première et la seconde disparition de Marie. Admettons que la première fuite ait eu pour résultat une brouille entre les deux amants et le retour de la jeune fille trahie. Nous pouvons considérer un second enlèvement (si nous savons qu’un second enlèvement a eu lieu) comme indice de nouvelles tentatives de la part du traître, plutôt que comme résultat de nouvelles propositions de la part d’un second individu ; nous pouvons regarder cette deuxième fuite plutôt comme le raccommodage du vieil amour que comme le commencement d’un nouveau. Ou celui qui s’est déjà enfui une fois avec Marie lui aura proposé une évasion nouvelle, ou Marie, à qui des propositions d’enlèvement ont été faites par un individu, en aura agréé de la part d’un autre ; mais il y a dix chances contre une pour la première de ces suppositions ! Et ici, permettez-moi d’attirer votre attention sur ce fait, que le temps écoulé entre le premier enlèvement connu et le second supposé ne dépasse que de peu de mois la durée ordinaire des croisières de nos vaisseaux de guerre. L’amant a-t-il été interrompu dans sa première infamie par la nécessité de reprendre la mer, et a-t-il saisi le premier moment de son retour pour renouveler les viles tentatives non absolument accomplies jusque-là, ou du moins non absolument accomplies par lui ? Sur toutes ces choses, nous ne savons rien.

« Vous direz peut-être que, dans le second cas, l’enlèvement que nous imaginons n’a pas eu lieu. Certainement non ; mais pouvons-nous affirmer qu’il n’y a pas eu une tentative manquée ? En dehors de Saint-Eustache et peut-être de Beauvais, nous ne trouvons pas d’amants de Marie, reconnus, déclarés, honorables. Il n’a été parlé d’aucun autre. Quel est donc l’amant secret dont les parents (au moins pour la plupart) n’ont jamais entendu parler, mais que Marie rencontre le dimanche matin, et qui est entré si profondément dans sa confiance qu’elle n’hésite pas à rester avec lui, jusqu’à ce que les ombres du soir descendent, dans les bosquets solitaires de la barrière du Roule ? Quel est, dis-je, cet amant secret dont la plupart, au moins, des parents n’ont jamais entendu parler ? Et que signifient ces singulières paroles de madame Roget, le matin du départ de Marie : « Je crains de ne plus jamais revoir Marie ? »

« Mais, si nous ne pouvons pas supposer que madame Roget ait eu connaissance du projet de fuite, ne pouvons-nous pas au moins imaginer que ce projet ait été conçu par la fille ? En quittant la maison, elle a donné à entendre qu’elle allait rendre visite à sa tante, rue des Drômes, et Saint-Eustache a été chargé de venir la chercher à la tombée de la nuit. Or, au premier coup d’œil, ce fait milite fortement contre ma suggestion ; mais réfléchissons un peu. Qu’elle ait positivement rencontré quelque compagnon, qu’elle ait traversé avec lui la rivière et qu’elle soit arrivée à la barrière du Roule à une heure assez avancée, approchant trois heures de l’après-midi, cela est connu. Mais, en consentant à accompagner ainsi cet individu (dans un dessein quelconque, connu ou inconnu de sa mère), elle a dû penser à l’intention qu’elle avait exprimée en quittant la maison, ainsi qu’à la surprise et aux soupçons qui s’élèveraient dans le cœur de son fiancé, Saint-Eustache, quand, venant la chercher à l’heure marquée, rue des Drômes, il apprendrait qu’elle n’y était pas venue, et quand, de plus, retournant à la pension avec ce renseignement alarmant, il s’apercevrait de son absence prolongée de la maison. Elle a dû, dis-je, penser à tout cela. Elle a dû prévoir le chagrin de Saint-Eustache, les soupçons de tous ses amis. Il se peut qu’elle n’ait pas eu le courage de revenir pour braver les soupçons ; mais les soupçons n’étaient plus qu’une question d’une importance insignifiante pour elle, si nous supposons qu’elle avait l’intention de ne pas revenir.

« Nous pouvons imaginer qu’elle a raisonné ainsi :

« J’ai rendez-vous avec une certaine personne dans un but de fuite, ou pour certains autres projets connus de moi seule. Il faut écarter toute chance d’être surpris ; il faut que nous ayons suffisamment de temps pour déjouer toute poursuite ; je donnerai à entendre que je vais rendre visite à ma tante et passer la journée chez elle, rue des Drômes. Je dirai à Saint-Eustache de ne venir me chercher qu’à la nuit ; de cette façon, mon absence de la maison, prolongée autant que possible, sans exciter de soupçons ni d’inquiétude, pourra s’expliquer, et je gagnerai plus de temps que par tout autre moyen. Si je prie Saint-Eustache de venir me chercher à la brune, il ne viendra certainement pas auparavant ; mais si je néglige tout à fait de le prier de venir, le temps consacré à ma fuite sera diminué, puisque l’on s’attendra à me voir revenir de bonne heure, et que mon absence excitera plus tôt l’inquiétude. Or, s’il pouvait entrer dans mon dessein de revenir, si je n’avais en vue qu’une simple promenade avec la personne en question, il ne serait pas de bonne politique de prier Saint-Eustache de venir me chercher ; car, en arrivant, il s’apercevrait à coup sûr que je me suis jouée de lui, chose que je pourrais lui cacher à jamais en quittant la maison sans lui notifier mon intention, en revenant avant la nuit et en racontant alors que je suis allée visiter ma tante, rue des Drômes. Mais, comme mon projet est de ne jamais revenir, – du moins avant quelques semaines ou avant que j’aie réussi à cacher certaines choses, – la nécessité de gagner du temps est le seul point dont j’aie à m’inquiéter. »

« Vous avez observé, dans vos notes, que l’opinion générale, relativement à cette triste affaire, est et a été, dès le principe, que la jeune fille a été victime d’une bande de brigands. Or, l’opinion populaire, dans de certaines conditions, n’est pas faite pour être dédaignée. Quand elle se lève d’elle-même, quand elle se manifeste d’une manière strictement spontanée, nous devons la considérer comme un phénomène analogue à cette intuition qui est l’idiosyncrasie de l’homme de génie. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, je m’en tiendrais à ses décisions. Mais il est très-important que nous ne découvrions pas de traces palpables d’une suggestion extérieure. L’opinion doit être rigoureusement la pensée personnelle du public ; il est souvent très-difficile de saisir cette distinction et de la maintenir. Dans le cas présent, il me semble, à moi, que cette opinion publique, relative à une bande, a été inspirée par l’événement parallèle et accessoire raconté dans le troisième de mes extraits. Tout Paris est excité par la découverte du cadavre de Marie, une fille jeune, belle et célèbre. Ce cadavre est trouvé portant des marques de violence et flottant sur la rivière. Mais il est maintenant avéré qu’à l’époque même ou vers l’époque où l’on suppose que la jeune fille a été assassinée, un attentat analogue à celui enduré par la défunte, quoique moins énorme, a été consommé, par une bande de jeunes drôles, sur une autre jeune fille. Est-il surprenant que le premier attentat connu ait influencé le jugement populaire relativement à l’autre, encore obscur ? Ce jugement attendait une direction, et l’attentat connu semblait l’indiquer avec tant d’opportunité ! Marie, elle aussi, a été trouvée dans la rivière ; et c’est sur cette même rivière que l’attentat connu a été consommé. La connexion des deux événements avait en elle quelque chose de si palpable, que c’eût été un miracle que le populaire oubliât de l’apprécier et de la saisir. Mais, en fait, l’un des deux attentats, connu pour avoir été accompli de telle façon, est un indice, s’il en fut jamais, que l’autre attentat, commis à une époque presque coïncidente, n’a pas été accompli de la même façon. En vérité, on pourrait regarder comme une merveille que, pendant qu’une bande de scélérats consommait, en un lieu donné, un attentat inouï, il se soit trouvé une autre bande semblable, dans la même localité, dans la même ville, dans les mêmes circonstances, occupée, avec les mêmes moyens et les mêmes procédés, à commettre un crime d’un caractère exactement semblable et précisément à la même époque ! Et à quoi, je vous prie, l’opinion, accidentellement suggérée, du populaire nous pousserait-elle à croire, si ce n’est à cette merveilleuse série de coïncidences ?

« Avant d’aller plus loin, considérons le théâtre supposé de l’assassinat dans le fourré de la barrière du Roule. Ce bosquet, très-épais, il est vrai, se trouve dans l’extrême voisinage d’une route publique. Dedans, nous dit-on, se trouvent trois ou quatre larges pierres, formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la pierre supérieure on a découvert un jupon blanc ; sur la seconde, une écharpe de soie. Une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche ont été également trouvés. Le mouchoir portait le nom : Marie Roget. Des fragments de robe étaient attachés aux ronces environnantes. La terre était piétinée, les buissons enfoncés, et il y avait là toutes les traces d’une lutte violente.

« Malgré l’acclamation dont la presse a salué la découverte de ce fourré, et l’unanimité avec laquelle on a supposé qu’il représentait le théâtre précis du crime, il faut admettre qu’il y avait plus d’une bonne raison pour en douter. Si le véritable théâtre avait été, comme l’insinue le Commercial, dans le voisinage de la rue Pavée-Saint-André, les auteurs du crime, que nous supposerons demeurant encore à Paris, auraient naturellement été frappés de terreur par l’attention publique, si vivement poussée dans la vraie voie ; et tout esprit d’une certaine classe aurait senti tout de suite la nécessité de faire une tentative quelconque pour distraire cette attention. Ainsi, le fourré de la barrière du Roule ayant déjà attiré les soupçons, l’idée de placer les objets en question là où ils ont été trouvés a pu être inspirée très-naturellement. Il n’y a pas de preuve réelle, quoi qu’en dise le Soleil, que les objets retrouvés soient restés dans le fourré plus d’un très-petit nombre de jours ; pendant qu’il est plus que présumable qu’ils n’auraient pas pu rester là, sans attirer l’attention, durant les vingt jours écoulés entre le dimanche fatal et l’après-midi dans laquelle ils ont été découverts par les petits garçons. « Ils étaient complètement moisis par l’action de la pluie, – dit le Soleil, tirant cette opinion des journaux qui ont parlé avant lui, – et collés ensemble par la moisissure. Le gazon avait poussé tout autour et même les recouvrait partiellement. La soie de l’ombrelle était solide ; mais les branches en avaient été refermées ; la partie supérieure, là où l’étoffe était double et rempliée, étant toute moisie et pourrie par l’humidité, se déchira aussitôt qu’on l’ouvrit. » Relativement au gazon, ayant poussé tout autour et même recouvrant les objets partiellement, il est évident que le fait ne peut avoir été constaté que d’après les dires résultant eux-mêmes des souvenirs des deux petits garçons ; car ces enfants enlevèrent les objets et les portèrent à la maison avant qu’ils eussent été vus par une troisième personne. Mais le gazon croît, particulièrement dans une température chaude et humide (comme celle qui régnait à l’époque du meurtre), d’une hauteur de deux ou trois pouces en un seul jour. Une ombrelle posée sur un terrain récemment gazonné peut, en une seule semaine, être complètement cachée par l’herbe soudainement grandie. Et quant à cette moisissure sur laquelle l’éditeur du Soleil insiste si opiniâtrement, qu’il n’emploie pas le mot moins de trois fois dans le très-court paragraphe cité, ignore-t-il réellement la nature de cette moisissure ? Faut-il lui apprendre que c’est une de ces nombreuses classes de fungus, dont le caractère le plus ordinaire est de croître et de mourir en vingt-quatre heures ?

« Ainsi nous voyons, au premier coup d’œil, que ce qui avait été si pompeusement allégué pour soutenir cette idée, que les objets étaient restés dans le bosquet pendant trois ou quatre semaines au moins, est absolument nul, en tant que preuve quelconque de ce fait. D’autre part, il est excessivement difficile de croire que ces objets aient pu rester dans le fourré en question pendant plus d’une semaine, pendant un intervalle plus long que celui d’un dimanche à l’autre. Ceux qui connaissent un peu les alentours de Paris savent l’extrême difficulté d’y trouver la retraite, excepté à une grande distance des faubourgs. Un recoin inexploré ou même rarement visité, dans ces bois et ces bosquets, est une chose insupposable. Qu’un véritable amant quelconque de la nature, condamné par son devoir à la poussière et à la chaleur de cette grande métropole, essaye, même pendant les jours ouvrables, d’étancher sa soif de solitude parmi ces décors de beauté naturelle et champêtre qui nous entourent. Avant qu’il ait pu faire deux pas, il sentira l’enchantement naissant rompu par la voix ou l’irruption personnelle de quelque goujat ou d’une bande de drôles en ribote. Il cherchera le silence sous les ombrages les plus épais, mais toujours en vain. C’est précisément dans ces coins-là qu’abonde la crapule ; ce sont là les temples les plus profanés. Le cœur navré de dégoût, le promeneur retournera en hâte vers Paris, comme vers un cloaque d’impureté moins grossière et conséquemment moins odieuse. Mais, si les environs de la ville sont ainsi infestés pendant les jours de la semaine, combien plus encore le sont-ils le dimanche ! C’est surtout alors que, délivré des liens du travail ou privé des occasions ordinaires favorables au crime, le goujat de la ville se répand vers les environs, non par amour de la nature champêtre, qu’il méprise de tout son cœur, mais pour échapper aux gênes et aux conventions sociales. Ce n’est pas l’air frais et les arbres verts qu’il désire, mais l’absolue licence de la campagne. Là, dans l’auberge, au bord de la route, ou sous l’ombrage des bois, n’étant plus contenu par d’autres regards que ceux de ses dignes compagnons, il se livre aux excès furieux d’une gaieté mensongère, fille de la liberté et du rhum. Je n’avance rien de plus que ce qui sautera aux yeux de tout observateur impartial, quand je répète que le fait de ces objets restant non découverts pendant une période plus longue que d’un dimanche à l’autre, dans un bosquet quelconque des environs de Paris, doit être considéré presque comme un miracle.

« Mais les motifs ne nous manquent pas qui nous font soupçonner que les objets ont été placés dans ce fourré dans le but de détourner l’attention du véritable théâtre du crime. Et d’abord, permettez-moi de vous faire remarquer la date de cette découverte. Rapprochez-la de la date du cinquième de mes extraits, dans la revue des journaux que j’ai faite moi-même. Vous verrez que la découverte a suivi, presque immédiatement, les communications urgentes envoyées au journal du soir. Ces communications, quoique variées, et provenant en apparence de sources diverses, tendaient toutes au même but, – lequel était d’attirer l’attention sur une bande de malfaiteurs comme auteurs de l’attentat, et sur les alentours de la barrière du Roule comme théâtre du fait. Or, ce qui peut nous étonner, ce n’est pas, naturellement, que les objets aient été trouvés par les petits garçons, à la suite de ces communications et après que l’attention publique a été dirigée de ce côté ; mais on pourrait légitimement supposer que, si les enfants n’ont pas trouvé les objets plus tôt, c’est parce que lesdits objets n’étaient pas encore dans le fourré ; parce qu’ils y ont été déposés à une époque tardive, – celle de la date, ou une de très-peu antérieure à la date de ces communications, – par les coupables eux-mêmes, auteurs de ces communications.

« Ce bosquet était un singulier bosquet, – excessivement singulier. Il était d’une rare épaisseur. Dans l’enceinte de ses murailles naturelles, il y avait trois pierres extraordinaires, formant un siège avec dossier et tabouret. Et ce bosquet, où la nature imitait si bien l’art, était dans l’extrême voisinage, à quelques verges, de l’habitation de madame Deluc, de qui les enfants avaient coutume de fouiller soigneusement les fourrés pour récolter de l’écorce de sassafras. Serait-il téméraire de parier – mille contre un – qu’il ne s’écoulait pas une journée sans qu’un, au moins, de ces petits garçons vînt se cacher dans cette salle de verdure et trôner sur ce trône naturel ? Ceux qui hésiteraient à parier, ou n’ont jamais été enfants, ou ont oublié la nature enfantine. Je le répète, il est excessivement difficile de comprendre comment les objets auraient pu, sans être découverts, rester dans ce bosquet plus d’un ou deux jours, et il y a ainsi de bonnes raisons de soupçonner, en dépit de la dogmatique ignorance du Soleil, qu’ils ont été déposés, à une date relativement tardive, là où on les a trouvés.

« Mais, pour croire que la chose s’est passée ainsi, il y a encore d’autres raisons, plus fortes qu’aucune de celles que je vous ai présentées. Laissez-moi maintenant attirer votre attention sur l’arrangement remarquablement artificiel des objets. Sur la pierre supérieure se trouvait un jupon blanc, sur la seconde, une écharpe de soie ; éparpillés alentour, une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche marqué du nom de Marie. C’est justement là un arrangement tel qu’a dû naturellement l’imaginer un esprit peu subtil, visant à trouver un arrangement naturel. Mais ce n’est pas du tout un arrangement réellement naturel. J’aurais mieux aimé voir les choses gisant toutes à terre, et foulées sous les pieds. Dans l’étroite enceinte de ce bosquet, il eût été presque impossible que le jupon et l’écharpe gardassent leur position sur les pierres, exposés aux secousses résultant d’une lutte entre plusieurs personnes. « Il y avait, – dit-on, – trace d’une lutte ; la terre était piétinée ; les buissons enfoncés ; » – mais le jupon et l’écharpe sont trouvés reposant comme sur des planches. « Les fragments de vêtements accrochés aux buissons étaient larges de trois pouces environ, et longs de six. L’un était un morceau de l’ourlet de la robe, qui avait été raccommodé… Ils ressemblaient à des bandes arrachées… » Ici, sans s’en apercevoir, Le Soleil a employé une phrase excessivement suspecte. Les fragments, tels qu’il nous les décrit, ressemblent à des bandes arrachées, mais à dessein et par la main. C’est un accident des plus rares, qu’un morceau d’un vêtement tel que celui en question puisse être arraché entièrement par l’action d’une épine. Par la nature même du tissu, une épine ou un clou qui s’y accroche le déchire rectangulairement, le divise par deux fentes longitudinales, faisant angle droit, et se rencontrant au sommet par où l’épine est entrée ; – mais il est presque impossible de comprendre que le morceau soit complètement arraché. Je n’ai jamais vu cela, ni vous non plus. Pour arracher un morceau d’un tissu, il faut, dans presque tous les cas, deux forces distinctes, agissant en sens différents. Si l’étoffe présente deux bords, – si, par exemple, c’est un mouchoir, – et si l’on désire en arracher une bande, alors, seulement alors, une force unique suffira. Mais, dans le cas actuel, il est question d’une robe, qui ne présente qu’un seul côté. Quant à arracher un morceau du milieu, lequel n’offre aucun côté, ce serait miracle que plusieurs épines le pussent faire, et une seule ne le pourrait. Mais, même quand le tissu présente un côté, il faudra deux épines, agissant, l’une dans deux directions distinctes, et l’autre dans une seule. Et encore faut-il supposer que le bord n’est pas ourlé. S’il est ourlé, la chose devient presque impossible. Nous avons vu quels grands et nombreux obstacles empêchent que des morceaux soient arrachés par la simple action des épines ; cependant on nous invite à croire que non-seulement un morceau, mais plusieurs morceaux ont été arrachés de cette manière ! Et l’un de ces morceaux était l’ourlet de la robe ! Un autre morceau était une partie de la jupe, mais non pas l’ourlet – c’est-à-dire qu’il avait été complètement arraché, par l’action des épines, du milieu et non du bord de la jupe ! Voilà, dis-je, des choses auxquelles il est bien pardonnable de ne pas croire ; cependant, prises collectivement, elles forment un motif moins plausible de suspicion que cette unique circonstance si surprenante, à savoir que les objets aient pu être laissés dans ce bosquet par des meurtriers qui avaient eu la précaution d’emporter le cadavre. Toutefois, vous n’avez pas saisi exactement ma pensée, si vous croyez que mon dessein soit de nier que ce bosquet ait été le théâtre de l’attentat. Qu’il soit arrivé là quelque chose de grave, c’est possible ; plus vraisemblablement un malheur, chez madame Deluc. Mais, en somme, c’est un point d’importance secondaire. Nous avons promis de tâcher de découvrir, non pas le lieu, mais les auteurs du meurtre. Tous les arguments que j’ai allégués, malgré toute la minutie que j’y ai mise, n’avaient pour but que de vous prouver, d’abord, la sottise des assertions si positives et si impétueuses du Soleil, ensuite et principalement, de vous amener, par la route la plus naturelle, à une autre idée de doute, – à examiner si cet assassinat a été ou n’a pas été l’œuvre d’une bande.

« J’attaquerai cette question par une simple allusion aux détails révoltants donnés par le chirurgien interrogé dans l’enquête. Il me suffira de dire que ses conclusions publiées, relativement au nombre des prétendus goujats, ont été justement ridiculisées, comme fausses et complètement dénuées de base, par tous les anatomistes honorables de Paris. Je ne dis pas que la chose n’ait pas pu, matériellement, arriver comme il le dit ; mais je ne vois pas de raisons suffisantes pour sa conclusion ; – n’y en avait-il pas beaucoup pour une autre ?

« Réfléchissons maintenant sur les traces d’une lutte, et demandons ce qu’on prétend nous prouver par ces traces. La présence d’une bande ? Mais ne prouvent-elles pas plutôt l’absence d’une bande ? Quelle espèce de lutte ; – quelle lutte assez violente et assez longue pour laisser des traces dans tous les sens, – pouvons-nous imaginer entre une faible fille sans défense et la bande de brigands qu’on suppose ? Quelques rudes bras l’empoignant silencieusement, c’en était fait d’elle. La victime aurait été absolument passive et à leur discrétion. Vous observerez ici que nos arguments contre le bosquet, adopté comme théâtre de l’attentat, ne s’y appliquent principalement que comme au théâtre d’un attentat commis par plus d’un seul individu. Si nous ne supposons qu’un seul homme acharné au viol, alors, et seulement ainsi, nous pourrons comprendre une lutte d’une nature assez violente et assez opiniâtre pour laisser des traces aussi visibles.

« Autre chose encore. – J’ai déjà noté les soupçons naissant de ce fait, que les objets en question aient pu même demeurer dans le bosquet où on les a découverts. Il semble presque impossible que ces preuves de crime aient été laissées accidentellement là où on les a trouvées. On a eu assez de présence d’esprit (cela est supposé) pour emporter le cadavre ; et cependant une preuve plus concluante que ce cadavre même (dont les traits auraient pu être rapidement altérés par la corruption), reste, impudemment étalée sur le théâtre de l’attentat. Je fais allusion au mouchoir de poche, portant le nom de la défunte. Si c’est là un accident, ce n’est pas un accident du fait d’une bande. Nous ne pouvons nous l’expliquer que de la part d’un individu. Examinons. C’est un individu qui a commis le meurtre. Le voilà seul avec le spectre de la défunte. Il est épouvanté par ce qui gît immobile devant lui. La fureur de sa passion a disparu, et il y a maintenant dans son cœur une large place pour l’horreur naturelle de la chose faite. Son cœur n’a rien de cette assurance qu’inspire inévitablement la présence de plusieurs. Il est seul avec la morte. Il tremble, il est effaré. Cependant il y a nécessité de mettre ce cadavre quelque part. Il le porte à la rivière, mais il laisse derrière lui les autres traces du crime ; car il lui est difficile, pour ne pas dire impossible, d’emporter tout cela en une seule fois, et il lui sera loisible de revenir pour reprendre ce qu’il a laissé. Mais, dans son laborieux voyage vers la rivière, les craintes redoublent en lui. Les bruits de la vie environnent son chemin. Une douzaine de fois il entend ou croit entendre le pas d’un espion. Les lumières mêmes de la ville l’effrayent. À la fin cependant, après de longues et fréquentes pauses pleines d’une profonde angoisse, il atteint les bords de la rivière, et se débarrasse de son sinistre fardeau, au moyen d’un bateau peut-être. Mais, maintenant quel trésor au monde, quelle menace de châtiment auraient puissance pour contraindre ce meurtrier solitaire à revenir par sa fatigante et périlleuse route, vers le terrible bosquet plein de souvenirs glaçants ? Il ne revient pas, il laisse les conséquences suivre leur cours. Il voudrait revenir qu’il ne le pourrait pas ! Sa seule pensée, c’est de fuir immédiatement. Il tourne le dos pour toujours à ces bosquets pleins d’épouvante, et se sauve comme menacé par le courroux du ciel.

« Mais, si nous supposions une bande d’individus ? – Leur nombre leur aurait inspiré de l’audace, si, en vérité, l’audace a jamais pu manquer au cœur d’un fieffé gredin ; et c’est de fieffés gredins seulement qu’on suppose une bande composée. Leur nombre, dis-je, les aurait préservés de cette terreur irraisonnée et de cet effarement qui, selon mon hypothèse, ont paralysé l’individu isolé. Admettons, si vous voulez, la possibilité d’une étourderie chez un, deux ou trois d’entre eux ; le quatrième aurait réparé cette négligence. Ils n’auraient rien laissé derrière eux ; car leur nombre leur aurait permis de tout emporter à la fois. Ils n’auraient pas eu besoin de revenir.

« Examinez maintenant cette circonstance, que, dans le vêtement de dessus du cadavre trouvé, une bande, large environ d’un pied, avait été déchirée de bas en haut, depuis l’ourlet jusqu’à la taille, mais non pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille et assujettie dans le dos par une sorte de nœud. Cela a été fait dans le but évident de fournir une prise pour porter le corps. Or, une troupe d’hommes aurait-elle jamais songé à recourir à un pareil expédient ? À trois ou quatre hommes les membres du cadavre auraient fourni une prise non-seulement suffisante, mais la plus commode possible. C’est bien l’invention d’un seul individu, et cela nous ramène à ce fait : Entre le fourré et la rivière, on a découvert que les palissades étaient abattues, et la terre gardait la trace d’un lourd fardeau qu’on y avait traîné ! Mais une troupe d’hommes aurait-elle pris la peine superflue d’abattre une palissade pour traîner un cadavre à travers, puisqu’ils auraient pu, en le soulevant, le faire passer facilement par-dessus ? Une troupe d’hommes se serait-elle même avisée de traîner un cadavre, à moins que ce ne fût pour laisser des traces évidentes de cette traînée ?

« Et ici il nous faut revenir à une observation du Commercial, sur laquelle je me suis déjà un peu arrêté. Ce journal dit : « Un morceau d’un des jupons de l’infortunée jeune fille avait été arraché, serré autour de son cou, et noué derrière la tête, probablement pour empêcher ses cris. Cela a été fait par des drôles qui n’avaient même pas un mouchoir de poche. »

« J’ai déjà suggéré qu’un parfait coquin n’était jamais sans un mouchoir de poche. Mais ce n’est pas sur ce fait que je veux spécialement attirer l’attention. Ce n’est pas faute d’un mouchoir, ni pour le but supposé par le Commercial que cette bande a été employée ; ce qui le prouve, c’est le mouchoir de poche laissé dans le bosquet ; et ce qui montre que le but n’était pas d’empêcher les cris, c’est que cette bande a été employée de préférence à ce qui aurait beaucoup mieux satisfait au but supposé. Mais l’instruction, parlant de la bande en question, dit qu’elle a été trouvée autour du cou, adaptée d’une manière assez lâche et assujettie par un nœud serré. Ces termes sont passablement vagues, mais diffèrent matériellement de ceux du Commercial. La bande était large de dix-huit pouces, et devait, repliée et refoulée longitudinalement, former une espèce de cordage assez fort, quoique fait de mousseline. Voici ma conclusion. Le meurtrier solitaire ayant porté le cadavre jusqu’à une certaine distance (du bosquet ou d’un autre lieu) au moyen de la bande nouée autour de la taille, a trouvé que le poids, en se servant de ce procédé, excédait ses forces. Il s’est résolu à traîner le fardeau ; il y a des traces qui prouvent que le fardeau a été traîné. Pour ce dessein, il devenait nécessaire d’attacher quelque chose comme une corde à l’une des extrémités. C’était autour du cou qu’il était préférable de l’attacher, la tête devant servir à l’empêcher de glisser. Et alors le meurtrier a évidemment pensé à se servir de la bande roulée autour des reins. Il l’aurait sans doute employée, si ce n’eût été l’enroulement de cette bande autour du corps, le nœud gênant par lequel elle était assujettie, et la réflexion qu’il fit qu’elle n’avait pas été complètement arrachée du vêtement. Il était plus facile de détacher une nouvelle bande du jupon. Il l’a arrachée, l’a nouée autour du cou, et a ainsi traîné sa victime jusqu’au bord de la rivière. Que cette bande, dont le mérite était d’être immédiatement à portée de sa main, mais qui ne répondait qu’imparfaitement à son dessein, ait été employée, telle quelle, cela démontre que la nécessité de s’en servir est survenue dans des circonstances où il n’y avait plus moyen de ravoir le mouchoir, – c’est-à-dire, comme nous l’avons supposé, après avoir quitté le bosquet (si toutefois c’était le bosquet), et sur le chemin entre le bosquet et la rivière.

« Mais, direz-vous, la déposition de madame Deluc ! désigne spécialement une troupe de drôles, dans le voisinage du bosquet, à l’heure ou vers l’heure du meurtre. Je l’accorde. Je croirais même qu’il y avait bien une douzaine de ces troupes, telles que celle décrite par madame Deluc, à l’heure ou vers l’heure de cette tragédie. Mais la troupe qui a attiré sur elle l’animadversion marquée de madame Deluc, encore que la déposition de celle-ci ait été passablement tardive et soit très-suspecte, est la seule troupe désignée par cette honnête et scrupuleuse vieille dame comme ayant mangé ses gâteaux et avalé son eau-de-vie sans se donner la peine de payer. Et hinc illæ iræ ?

« Mais quels sont les termes précis de la déposition de madame Deluc ? « Une bande de mécréants parut, qui firent un tapage affreux, burent et mangèrent sans payer, suivirent la même route que le jeune homme et la jeune fille, revinrent à l’auberge à la brune, puis repassèrent la rivière en grande hâte. »

« Or, cette grande hâte a pu paraître beaucoup plus grande aux yeux de madame Deluc, qui rêvait, avec douleur et inquiétude, à sa bière et à ses gâteaux volés, – bière et gâteaux pour lesquels elle a pu nourrir jusqu’au dernier moment une faible espérance de compensation. Autrement, puisqu’il se faisait tard, pourquoi aurait-elle attaché de l’importance à cette hâte ? Il n’y a certes pas lieu de s’étonner de ce qu’une bande, même de coquins, veuille s’en retourner en hâte, quand elle a une large rivière à traverser dans de petits bateaux, quand l’orage menace et quand la nuit approche.

« Je dis : approche ; car la nuit n’était pas encore arrivée. Ce ne fut qu’à la brune que la précipitation indécente de ces mécréants offensa les chastes yeux de madame Deluc. Mais on nous dit que c’est le même soir que madame Deluc, ainsi que son fils aîné, entendit des cris de femme dans le voisinage de l’auberge. Et par quels termes madame Deluc désigne-t-elle le moment de la soirée où elle a entendu ces cris ? Ce fut, dit-elle, peu après la tombée de la nuit. Mais, peu après la tombée de la nuit, c’est au moins la nuit ; et le mot à la brune représente encore le jour. Ainsi il est suffisamment clair que la bande a quitté la barrière du Roule avant les cris entendus par hasard (?) par madame Deluc. Et quoique, dans les nombreux comptes rendus de l’instruction, ces deux expressions distinctes soient invariablement citées comme je les cite moi-même dans cette conversation avec vous, aucune feuille publique, non plus qu’aucun des mirmidons de la police n’a, jusqu’à présent, remarqué l’énorme contradiction qu’elles impliquent.

« Je n’ai plus qu’un seul argument à ajouter contre la fameuse bande ; mais c’est un argument dont le poids est, pour mon intelligence du moins, absolument irrésistible. Dans le cas d’une belle récompense et d’une grâce plénière offertes à tout témoin dénonciateur de ses complices, on ne peut pas supposer un instant qu’un membre quelconque d’une bande de vils coquins, ou d’une association d’hommes quelconque, n’aurait pas, depuis longtemps déjà, trahi ses complices. Chaque individu dans une pareille bande n’est pas encore si avide de la récompense, ni si désireux d’échapper, que terrifié par l’idée d’une trahison possible. Il trahit vivement et tout de suite, pour n’être pas trahi lui-même. Que le secret n’ait pas été divulgué, c’est la meilleure des preuves, en somme, que c’est un secret. Les horreurs de cette ténébreuse affaire ne sont connues que d’un ou deux êtres humains, et de Dieu.

« Ramassons maintenant les faits, mesquins, il est vrai, mais positifs, de notre longue analyse. Nous sommes arrivés à la conviction, soit d’un fatal accident sous le toit de madame Deluc, soit d’un meurtre accompli, dans le bosquet de la barrière du Roule, par un amant, ou au moins par un camarade intime et secret de la défunte. Ce camarade a le teint basané. Ce teint, le nœud savant de la ceinture, et le nœud coulant des brides du chapeau, désignent un homme de mer. Sa camaraderie avec la défunte, jeune fille un peu légère, il est vrai, mais non pas abjecte, le dénonce comme un homme supérieur par le grade à un simple matelot. Or, les communications urgentes, fort bien écrites, envoyées aux journaux, servent à fortifier grandement notre hypothèse. Le fait d’une escapade antérieure, révélé par le Mercure, nous pousse à fondre en un même individu ce marin et cet officier de l’armée de mer, déjà connu pour avoir induit en faute la malheureuse.

« Et ici, très-opportunément, se présente une autre considération, celle relative à l’absence prolongée de cet individu au teint sombre. Insistons sur ce teint d’homme, sombre et basané ; ce n’est pas un teint légèrement basané que celui qui a pu constituer le seul point de souvenir commun à Valence et à madame Deluc. Mais pourquoi cet homme est-il absent ? A-t-il été assassiné par la bande ? S’il en est ainsi, pourquoi ne trouve-t-on que les traces de la jeune fille ? Le théâtre des deux assassinats doit être supposé identique. Et lui, où est son cadavre ? Les assassins auraient très-probablement fait disparaître les deux de la même manière. Non, on peut affirmer que l’homme est vivant, et que ce qui l’empêche de se faire connaître, c’est la crainte d’être accusé du meurtre. Ce n’est que maintenant, à cette époque tardive, que nous pouvons supposer cette considération agissant fortement sur lui, – puisqu’un témoin affirme l’avoir vu avec Marie ; – mais cette crainte n’aurait eu aucune influence à l’époque du meurtre. Le premier mouvement d’un homme innocent eût été d’annoncer l’attentat et d’aider à retrouver les malfaiteurs. L’intérêt bien entendu conseillait cela. Il a été vu avec la jeune fille ; il a traversé la rivière avec elle dans un bac découvert. La dénonciation des assassins aurait apparu, même à un idiot, comme le plus sûr, comme le seul moyen d’échapper lui-même aux soupçons. Nous ne pouvons pas le supposer, dans cette nuit fatale du dimanche, à la fois innocent et non instruit de l’attentat commis. Cependant ce ne serait que dans ces circonstances impossibles que nous pourrions comprendre qu’il eût manqué, lui vivant, au devoir de dénoncer les assassins.

« Et quels moyens possédons-nous d’arriver à la vérité ? Nous verrons ces moyens se multiplier et devenir plus distincts à mesure que nous avancerons. Passons au crible cette vieille histoire d’une première fuite. Prenons connaissance de l’histoire entière de cet officier, ainsi que des circonstances actuelles où il est placé et des lieux où il se trouvait à l’époque précise du meurtre. Comparons soigneusement entre elles les diverses communications envoyées au journal du soir, ayant pour but d’incriminer une bande. Ceci fait, comparons ces communications, pour le style et l’écriture, avec celles envoyées au journal du matin, à une époque précédente, et insistant si fortement sur la culpabilité de Mennais. Tout cela fini, comparons encore ces communications avec l’écriture connue de l’officier. Essayons d’obtenir, par un interrogatoire plus minutieux de madame Deluc et de ses enfants, ainsi que de Valence, le conducteur d’omnibus, quelque chose de plus précis sur l’apparence physique et les allures de l’homme au teint sombre. Des questions, habilement dirigées, tireront, à coup sûr, de quelqu’un de ces témoins des renseignements sur ce point particulier (ou sur d’autres), – renseignements que les témoins eux-mêmes possèdent peut-être sans le savoir. Et puis alors, suivons la trace de ce bateau recueilli par le batelier dans la matinée du lundi, 23 juin, et qui a disparu du bureau de navigation, à l’insu de l’officier de service, et sans son gouvernail, à une époque précédant la découverte du cadavre. Avec du soin, avec une persévérance convenable, nous suivrons infailliblement ce bateau ; car non-seulement le batelier qui l’a arrêté peut en constater l’identité, mais on a le gouvernail sous la main. Il n’est pas possible que qui que ce soit ait, de gaieté de cœur, et sans aucune recherche, abandonné le gouvernail d’un bateau à voiles. Il n’y a pas eu d’avertissement public relativement à la découverte de ce bateau. Il a été silencieusement amené au bureau de navigation, et silencieusement il est parti. Mais comment se fait-il que le propriétaire ou le locataire de ce bateau ait pu, sans annonce publique, à une époque aussi rapprochée que mardi matin, être informé du lieu où était amarré le bateau saisi lundi, à moins que nous ne le supposions en rapports quelconques avec la Marine, – rapports personnels et permanents, impliquant la connaissance des plus petits intérêts et des petites nouvelles locales ?

« En parlant de l’assassin solitaire traînant son fardeau vers le rivage, j’ai déjà insinué qu’il avait dû se procurer un bateau. Nous comprenons maintenant que Marie Roget a dû être jetée d’un bateau. La chose, très-naturellement, s’est passée ainsi. Le cadavre n’a pas dû être confié aux eaux basses de la rive. Les marques particulières, trouvées sur le dos et les épaules de la victime, dénoncent les membrures d’un fond de bateau. Que ce corps ait été trouvé sans un poids, cela ne fait que corroborer notre idée. S’il avait été jeté de la rive, on y aurait évidemment attaché un poids. Seulement, nous pouvons expliquer l’absence de ce poids, en supposant que le meurtrier n’a pas pris la précaution de s’en procurer un avant de pousser au large. Quand il a été au moment de confier le cadavre à la rivière, il a dû, incontestablement, s’apercevoir de son étourderie ; mais il n’avait pas sous la main de quoi y remédier. Il a mieux aimé tout risquer que de retourner à la rive maudite. Une fois délivré de son funèbre chargement, le meurtrier a dû se hâter de retourner vers la ville. Alors, sur quelque quai obscur, il aura sauté à terre. Mais le bateau, l’aura-t-il mis en sûreté ? Il était bien trop pressé pour songer à une pareille niaiserie ! Et même, en l’amarrant au quai, il aurait cru y attacher une preuve contre lui-même ; sa pensée la plus naturelle a dû être de chasser loin de lui, aussi loin que possible, tout ce qui avait quelque rapport avec son crime. Non-seulement il aura fui loin du quai, mais il n’aura pas permis au bateau d’y rester. Assurément, il l’aura lancé à la dérive.

« Poursuivons notre pensée. – Le matin, le misérable est frappé d’une indicible horreur en voyant que son bateau a été ramassé et est retenu dans un lieu où son devoir, peut-être, l’appelle fréquemment. La nuit suivante, sans oser réclamer le gouvernail, il le fait disparaître. Maintenant, où est ce bateau sans gouvernail ? Allons à la découverte, que ce soit là une de nos premières recherches. Avec le premier éclaircissement que nous en pourrons avoir commencera l’aurore de notre succès. Ce bateau nous conduira, avec une rapidité qui nous étonnera nous-mêmes, vers l’homme qui s’en est servi dans la nuit du fatal dimanche. La confirmation s’augmentera de la confirmation, et nous suivrons le meurtrier à la piste. »

Pour des raisons que nous ne spécifierons pas, mais qui sautent aux yeux de nos nombreux lecteurs, nous nous sommes permis de supprimer ici, dans le manuscrit remis entre nos mains, la partie où se trouve détaillée l’investigation faite à la suite de l’indice, en apparence si léger, découvert par Dupin. Nous jugeons seulement convenable de faire savoir que le résultat désiré fut obtenu, et que le préfet remplit ponctuellement, mais non sans répugnance, les termes de son contrat avec le chevalier.
L’article de M. Poe conclut en ces termes[24] :

« On comprendra que je parle de simples coïncidences et de rien de plus. Ce que j’ai dit sur ce sujet doit suffire. Il n’y a dans mon cœur aucune foi au surnaturel. Que la Nature et Dieu fassent deux, aucun homme, capable de penser, ne le niera. Que ce dernier, ayant créé la première, puisse, à sa volonté, la gouverner ou la modifier, cela est également incontestable. Je dis : à sa volonté ; car c’est une question de volonté, et non pas de puissance, comme l’ont supposé d’absurdes logiciens. Ce n’est pas que la Divinité ne puisse pas modifier ses lois, mais nous l’insultons en imaginant une nécessité possible de modification. Ces lois ont été faites, dès l’origine, pour embrasser toutes les contingences qui peuvent être enfouies dans le futur. Car pour Dieu tout est Présent.

« Je répète donc que je parle de ces choses simplement comme de coïncidences. Quelques mots encore. On trouvera dans ma narration de quoi établir un parallèle entre la destinée de la malheureuse Mary Cecilia Rogers, autant du moins que sa destinée est connue, et la destinée d’une nommée Marie Roget jusqu’à une certaine époque de son histoire – parallèle dont la minutieuse et surprenante exactitude est faite pour embarrasser la raison. Oui, on sera frappé de tout cela. Mais qu’on ne suppose pas un seul instant que, en continuant la triste histoire de Marie depuis le point en question et en poursuivant jusqu’à son dénouement le mystère qui l’enveloppait, j’aie eu le dessein secret de suggérer une extension du parallèle, ou même d’insinuer que les mesures adoptées à Paris pour découvrir l’assassin d’une grisette, ou des mesures fondées sur une méthode de raisonnement analogue, produiraient un résultat analogue.

« Car, relativement à la dernière partie de la supposition, on doit considérer que la plus légère variation dans les éléments des deux problèmes pourrait engendrer les plus graves erreurs de calcul, en faisant diverger absolument les deux courants d’événements ; à peu près de la même manière qu’en arithmétique une erreur qui, prise individuellement, peut être inappréciable, produit à la longue, par la force accumulative de la multiplication, un résultat effroyablement distant de la vérité.

« Et, relativement à la première partie, nous ne devons pas oublier que ce même calcul des probabilités, que j’ai invoqué, interdit toute idée d’extension du parallèle, – l’interdit avec une rigueur d’autant plus impérieuse que ce parallèle a déjà été plus étendu et plus exact. C’est là une proposition anormale qui, bien qu’elle paraisse ressortir du domaine de la pensée générale, de la pensée étrangère aux mathématiques, n’a, jusqu’à présent, été bien comprise que par les mathématiciens. Rien, par exemple, n’est plus difficile que de convaincre le lecteur non spécialiste que, si un joueur de dés a amené les six deux fois coup sur coup, ce fait est une raison suffisante de parier gros que le troisième coup ne ramènera pas les six. Une opinion de ce genre est généralement rejetée tout d’abord par l’intelligence. On ne comprend pas comment les deux coups déjà joués, et qui sont maintenant complètement enfouis dans le passé, peuvent avoir de l’influence sur le coup qui n’existe que dans le futur. La chance pour amener les six semble être précisément ce qu’elle était à n’importe quel moment, c’est-à-dire soumise seulement à l’influence de tous les coups divers que peuvent amener les dés. Et c’est là une réflexion qui semble si parfaitement évidente, que tout effort pour la controverser est plus souvent

1. Nassau-Street.
2. Anderson.
3. L’Hudson.
4. Wechawken.
5. Aux amateurs de la stricte vérité locale, je ferai observer, relativement à ce passage et à d’autres qui suivent, ainsi qu’à plusieurs de Double assassinat dans la rue Morgue, que l’auteur raconte les choses à l’américaine, et que l’aventure n’est que très superficiellement déguisée ; mais que des mœurs parisiennes imaginaires n’infirment pas la valeur de l’analyse, pas plus qu’un plan de Paris imaginaire. - C. B.
6. Voir Double assassinat dans la rue Morgue et la Lettre volée. Il est évident que Poe a pensé à M. Gisquet, qui d’ailleurs ne se serait guère reconnut dans le personnage G. - C. B.
7. Payne
8. Crommelin.
9. The New-York Mercury.
10. The New-York Brother Jonathan, édité par H. Hastings Weld, Esquire
11. New-York, Journal of Commercants
12. Philadelphie, Saturday Evening Post, édité par C. I. Peterson, Esquire.
13. Adam.
14. Voir Double assassinat dans la rue Morgue.
15. The New-York Commercial Advertiser, édité par Col. Stone.
16. Une théorie basée sur les qualités d’un objet ne peut pas le développement total demandé par tous les objets auxquels elle doit s’appliquer ; et celui qui arrange des faits par rapport à leurs causes perd la faculté de les estimer selon leurs résultats. Ainsi la jurisprudence de toutes les nations montre que la Loi, quand elle devient une science et un système, cesse d’être la justice. Les erreurs, dans lesquelles une dévotion aveugle aux principes de classification a jeté le droit commun, sont faciles à vérifier si l’on veut observer combien de fois la puissance législative a été obligé d’intervenir pour rétablir l’esprit d’équité qui avait disparu de ses formules.– Landor.
17. New-York Express
18. New-York Herald
19. New-York Courier and Inquirer
20. Mennais était un des individus primitivement soupçonnés et arrêtés ; plus tard, il avait été relaché par suite du manque totale de preuves.
21. New-York Courier and Inquirer
22. New-York Evening Post
23. New-York Standard
24. Note des éditeurs du Magazine dans lequel fut primitivement publié Le Mystère de Marie Roget.

Voir également :
- Double assassinat dans la rue Morgue (The Murders in the Rue Morgue) - Edgar Allan Poe (1841), présentation et extrait

- Le portrait ovale (The Oval Portrait) - Edgar Allan Poe (1842), présentation et texte intégral

- Le Chat noir (The Black Cat) - Edgar Allan Poe (1843), présentation et texte intégral

- La lettre volée (The Purloined  Letter) - Edgar Allan Poe (1844), présentation et texte intégral

- Les souvenirs de M. Bedloe (A Tale of the Ragged Mountains) – Edgar Allan Poe (1844), presentation et texte intégral

vendredi, 23 mai 2008

Micromégas - Voltaire - 1752

bibliotheca micromegas

Micromégas est un géant de trente-deux kilomètres de haut avec un nez de deux milles mètres et une espérance de vie de cent cinquante mille siècles , jeune savant parlant mille langues, vivant quelques millions d’années et habitant une gigantesque planète de l’étoile nommée Sirius. Mais Micromégas se fait bannir de son étoile après à la suite de travaux scientifiques contestés par les fanatiques du clergé sirien. C’est alors qu’il voyage dans l’univers en espérant découvrir un monde meilleur. À son arrivée sur Saturne, le géant sirien se moque d’abord de la petite taille des habitants, qui ne mesurent que deux kilomètres de haut. Il perd néanmoins ce sentiment de supériorité en s’apercevant « qu’un être pensant peut fort bien n’être pas ridicule pour n’avoir que six mille pieds de haut » et se lie d’amitié avec le secrétaire de l’Académie des Sciences de Saturne, un « nain » de deux kilomètres de haut, désabusé par les femmes et la bêtise de son propre monde. Le "nainé est certes inférieur en tout à Micromégas mais il reste toutefois bon compagnon de voyage et est très motivé pour suivre ce dernier dans sa quête initiatique. Ensemble les deux compagnons visitent Jupiter, Mars. Dans la banlieue de Saturne ils échouent malencontreusement sur la Terre. Au départ, ils croient tous deux cette planète inhabitée puisque vu la différence de taille avec les humains, les deux voyageurs ne peuvent se douter que la Terre est peuplée. Mais après que Micromégas eût cassé le fil de son collier, il se rend compte en ramassant les diamants que ceux-ci font office de loupe; ainsi le Saturnien et Micromégas découvrent l'espèce humaine. Arrivés en plein océan arctique, ils rencontrent un navire qui revient d’une exploration du cercle polaire. Saisissant le bateau dans sa main, Micromégas entreprend de communiquer avec les savants du bord, qui apparaissent comme autant de minuscules insectes conscients. S’ils parlent fort bien de sciences ou de métaphysique, ces microbes hélas, sont plus inquiétants lorsqu’ils évoquent des massacres et d’un soi disant pouvoir infini qu’un dieu leur octroya un jour. Effrayés et déçus par ces petits hommes grotesques et imbus d’eux-mêmes ou comme il le dit lui-même "que lesque les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand", les deux géants reprennent leur route interstellaire.  Ils n’ont que trop perdu leur temps à s’imaginer que ces insectes éclaireraient leur quête du bonheur. Micromégas laisse cependant aux humains un livre qui les guidera dans leur destinée vers un peu plus de sagesse, mais les êtres humains constatent rapidement que toutes les pages du livre sont vides. Car c'est aux hommes d'écrire leur histoire et non à un soi-disant dieu disposant de pouvoirs infinis.

Micromégas
est un conte philosophique de Voltaire paru en 1752, considéré de nos jours comme l'une des premières œuvres de science-fiction, et qui décrit la visite de la Terre par un être venu d'une planète de l'étoile Sirius, nommé Micromégas, et de son compagnon de la planète Saturne. Le personnage de Micromégas rappelle évidemment ceux de Gargantua de Rabelais et de Guliver de Jonathan Swift. Voltaire en écrivant ce roman veut parler veut faire partager la notion philosophique de relativité en nous racontant cette histoire de géants face auxquels l'être humain n'est que bien peu de choses. Et Voltaire est même bien cruel en parlant des hommes en se moquant de leur petitesse face aux choses du monde, les faisant ressembler à des insectes se dévorant les uns les autres au nom de leur foi et bonne raison. La fin représente une claire attaque contre la religion que les hommes dans leur infîme bêtise suivent aveuglément. Le tout est écrit avec beaucoup de style, de concision et énormément d'humour, faisant de ce conte philosophique un véritable plaisir de lecture.

A lire ou à relire au plus vite.

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Texte intégral :

Chapitre premier : Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Sirius dans la planète de Saturne

Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit, que j'ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière; il s'appelait Micromégas, nom qui convient fort à tous les grands. Il avait huit lieues de haut: j'entends, par huit lieues, vingt-quatre mille pas géométriques de cinq pieds chacun.

Quelques algébristes, gens toujours utiles au public, prendront sur-le- champ la plume, et trouveront que, puisque monsieur Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre, nous n'avons guère que cinq pieds, et que notre globe a neuf mille lieues de tour, ils trouveront, dis-je, qu'il faut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt-un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre. Rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les Etats de quelques souverains d'Allemagne ou d'ltalie, dont on peut faire le tour en une demi heure, comparés à l'empire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une très faible image des prodigieuses différences que la nature a mises dans tous les êtres.

La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour: ce qui fait une très jolie proportion.

Quant à son esprit, c'est un des plus cultivés que nous avons; il sait beaucoup de choses; il en a inventé quelques-unes; il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il étudiait, selon la coutume, au collège des jésuites de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. C'est dix-huit de plus que Blaise Pascal, lequel, après en avoir deviné trente-deux en se jouant, à ce que dit sa soeur, devint depuis un géomètre assez médiocre, et un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit; il mit les femmes de son côté; le procès dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne paraître à la cour de huit cents années.

Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa guère; et il se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former l'esprit et le coeur, comme l'on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute étonnés des équipages de là-haut: car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps, et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit jamais à travers les étoiles dont elle est semée ce beau ciel empyrée que l'illustre vicaire Derham se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que Monsieur Derham ait mal vu, à Dieu ne plaise! mais Micromégas était sur les lieux, c'est un bon observateur et je ne veux contredire personne. Micromégas, après avoir bien tourné, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est guère que neuf cents fois plus gros que la terre, et les citoyens de ce pays-là sont des nains qui n'ont que mille toises de haut ou environ. Il s'en moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un musicien italien se met à rire de la musique de Lulli quand il vient en France. Mais comme le Sirien avait un bon esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut fort bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six mille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir étonnés. Il lia une étroite amitié avec le secrétaire de l'Académie de Saturne, homme de beaucoup d'esprit, qui n'avait à la vérité rien inventé, mais qui rendait un fort bon compte des inventions des autres, et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversation singulière que Micromégas eut un jour avec M. le secrétaire.

Chapitre second : Conversation de l'habitant de Sirius avec celui de Saturne

Après que Son Excellence se fut couchée, et que le secrétaire se fut approché de son visage : « Il faut avouer, dit Micromégas, que la nature est bien variée. – Oui, dit le Saturnien; la nature est comme un parterre dont les fleurs... – Ah ! dit l'autre, laissez là votre parterre. – Elle est, reprit le secrétaire, comme une assemblée de blondes et de brunes, dont les parures... – Eh ! qu'ai-je à faire de vos brunes ? dit l'autre . – Elle est donc comme une galerie de peintures dont les traits... – Eh non ! dit le voyageur; encore une fois la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparaisons ? – Pour vous plaire, répondit le secrétaire. – Je ne veux point qu'on me plaise, répondit le voyageur ; je veux qu'on m'instruise : commencez d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de sens . – Nous en avons soixante et douze, dit l'académicien, et nous nous plaignons tous les jours du peu . Notre imagination va au-delà de nos besoins ; nous trouvons qu'avec nos soixante et douze sens, notre anneau , nos cinq lunes , nous sommes trop bornés ; et, malgré toute notre curiosité et le nombre assez grand de passions qui résultent de nos soixante et douze sens, nous avons tout le temps de nous ennuyer. – Je le crois bien, dit Micromégas; car dans notre globe nous avons près de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quel désir vague, je ne sais quelle inquiétude , qui nous avertit sans cesse que nous sommes peu de chose, et qu'il y a des êtres beaucoup plus parfaits . J'ai un peu voyagé ; j'ai vu des mortels fort au- dessous de nous ; j'en ai vu de fort supérieurs ; mais je n'en ai vu aucuns qui n'aient plus de désirs que de vrais besoins, et plus de besoins que de satisfaction. J'arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu'à présent personne ne m'a donné de nouvelles positives de ce pays-là .» Le Saturnien et le Sirien s'épuisèrent alors en conjectures ; mais, après beaucoup de raisonnements fort ingénieux et fort incertains, il en fallut revenir aux faits. «Combien de temps vivez-vous ? dit le Sirien. – Ah! bien peu, répliqua le petit homme de Saturne. – C'est tout comme chez nous, dit le Sirien ; nous nous plaignons toujours du peu. Il faut que ce soit une loi universelle de la nature. – Hélas! nous ne vivons, dit le Saturnien, que cinq cents grandes révolutions du soleil. (Cela revient à quinze mille ans ou environ, à compter à notre manière.) Vous voyez bien que c'est mourir presque au moment que l'on est né ; notre existence est un point, notre durée un instant, notre globe un atome . A peine a-t-on commencé à s'instruire un peu que la mort arrive avant qu'on ait de l'expérience. Pour moi, je n'ose faire aucuns projets ; je me trouve comme une goutte d'eau dans un océan immense. Je suis honteux, surtout devant vous, de la figure ridicule que je fais dans ce monde.»

Micromégas lui repartit: « Si vous n'étiez pas philosophe , je craindrais de vous affliger en vous apprenant que notre vie est sept cents fois plus longue que la vôtre ; mais vous savez trop bien que quand il faut rendre son corps aux éléments , et ranimer la nature sous une autre forme, ce qui s'appelle mourir ; quand ce moment de métamorphose est venu, avoir vécu une éternité, ou avoir vécu un jour, c'est précisément la même chose. J'ai été dans des pays où l'on vit mille fois plus longtemps que chez moi, et j'ai trouvé qu'on y murmurait encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent prendre leur parti et remercier l'auteur de la nature . Il a répandu sur cet univers une profusion de variétés avec une espèce d'uniformité admirable. Par exemple tous les êtres pensants sont différents, et tous se ressemblent au fond par le don de la pensée et des désirs. La matière est partout étendue ; mais elle a dans chaque globe des propriétés diverses. Combien comptez-vous de ces propriétés diverses dans votre matière ? – Si vous parlez de ces propriétés, dit le Saturnien, sans lesquelles nous croyons que ce globe ne pourrait subsister tel qu'il est, nous en comptons trois cents, comme l'étendue, l'impénétrabilité , la mobilité, la gravitation , la divisibilité, et le reste. – Apparemment, répliqua le voyageur, que ce petit nombre suffit aux vues que le Créateur avait sur votre petite habitation . J'admire en tout sa sagesse ; je vois partout des différences, mais aussi partout des proportions. Votre globe est petit, vos habitants le sont aussi; vous avez peu de sensations; votre matière a peu de propriétés ; tout cela est l'ouvrage de la Providence. De quelle couleur est votre soleil bien examiné ? – D'un blanc fort jaunâtre, dit le Saturnien; et quand nous divisons un de ses rayons, nous trouvons qu'il contient sept couleurs – Notre soleil tire sur le rouge, dit le Sirien, et nous avons trente-neuf couleurs primitives. Il n'y a pas un soleil, parmi tous ceux dont j'ai approché, qui se ressemble, comme chez vous il n'y a pas un visage qui ne soit différent de tous les autres.»

Après plusieurs questions de cette nature, il s'informa combien de substances essentiellement différentes on comptait dans Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, comme Dieu, l'espace, la matière, les êtres étendus qui sentent, les êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui n'ont point d'étendue; ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait trois cents et qui en avait découvert trois mille autres dans ses voyages, étonna prodigieusement le philosophe de Saturne. Enfin, après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils savaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de faire ensemble un petit voyage philosophique.

Chapitre troisième : Voyage des deux habitants de Sirius et de Saturne


Nos deux philosophes étaient prêts à s'embarquer dans l'atmosphère de Saturne avec une fort jolie provision d'instruments mathématiques, lorsque la maîtresse du Saturnien qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six cent soixante toises , mais qui réparait par bien des agréments la petitesse de sa taille. «Ah! cruel! s'écria-t-elle, après t'avoir résisté quinze cents ans lorsque enfin je commençais à me rendre, quand j'ai à peine passé cent ans entre tes bras. tu me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde; va, tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour : si tu étais un vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir ? Que veux-tu ? Nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus personne.» Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout philosophe qu'il était; et la dame, après s'être pâmée , alla se consoler avec un petit-maître du pays.

Cependant nos deux curieux partirent; ils sautèrent d'abord sur l'anneau., qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien deviné un illustre habitant de notre petit globe ; de là ils allèrent de lune en lune. Une comète passait tout auprès de la dernière; ils s'élancèrent sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ cent cinquante millions de lieues , ils rencontrèrent les satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre archevêque de..., qui m'a laissé voir ses livres avec cette générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer.

Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois plus petite que notre petit globe; ils virent deux lunes qui servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le père Castel écrira, et même assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit qu'ils craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais cabaret de village et poussent jusqu'à la ville voisine. Mais le Sirien et son compagnon se repentirent bientôt. Ils allèrent longtemps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une petite lueur: c'était la terre: cela fit pitié à des gens qui venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une seconde fois, ils résolurent de débarquer. Ils passèrent sur la queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil sept cent trente-sept, nouveau style.

Chapitre quatrième : Ce qui leur arrive sur le globe de la terre


Après s'être reposés quelque temps, ils mangèrent à leur déjeuner deux montagnes que leurs gens leur apprêtèrent assez proprement. Ensuite ils voulurent reconnaître le petit pays où ils étaient. Ils allèrent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du Sirien et de ses gens étaient d'environ trente mille pieds de roi; le nain de Saturne suivait de loin en haletant; or il fallait qu'il fît environ douze pas, quand l'autre faisait une enjambée: figurez-vous (s'il est permis de faire de telles comparaisons) un très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des gardes du roi de Prusse.

Comme ces étrangers-là vont assez vite, ils eurent fait le tour du globe en trente-six heures; le soleil, à la vérité, ou plutôt la terre, fait un pareil voyage en une journée; mais il faut songer qu'on va bien plus à son aise quand on tourne sur son axe que quand on marche sur ses pieds. Les voilà donc revenus d'où ils étaient partis, après avoir vu cette mare, presque imperceptible pour eux, qu'on nomme la Méditerranée, et cet autre petit étang qui, sous le nom du grand Océan, entoure la taupinière. Le nain n'en avait eu jamais qu'à mi-jambe, et à peine l'autre avait-il mouillé son talon. Ils firent tout ce qu'ils purent en allant et en revenant dessus et dessous pour tâcher d'apercevoir si ce globe était habité ou non. Ils se baissèrent, ils se couchèrent, ils tâtèrent partout; mais leurs yeux et leurs mains n'étant point proportionnés aux petits [êtres] qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui pût leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres habitants de ce globe avons l'honneur d'exister.

Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, décida d'abord qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa première raison était qu'il n'avait vu personne. Micromégas lui fit sentir poliment que c'était raisonner assez mal: «Car, disait-il, vous ne voyez pas avec vos petits yeux certaines étoiles de la cinquantième grandeur que j'aperçois très distinctement; concluez vous de là que ces étoiles n'existent pas ? * Mais, dit le nain, j'ai bien tâté. * Mais, répondit l'autre, vous avez mal senti. * Mais, dit le nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et d'une forme qui me paraît si ridicule ! tout semble être ici dans le chaos: voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de droit fil, ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, ni ovales, ni sous aucune forme régulière, tous ces petits grains pointus dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorché les pieds ? (Il voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats des pôles sont nécessairement incultes ? En vérité, ce qui fait que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me paraît que des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. * Eh bien, dit Micromégas, ce ne sont peut-être pas non plus des gens de bon sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous paraît irrégulier ici, dites-vous, parce que tout est tiré au cordeau dans Saturne et dans Jupiter. Eh! c'est peut-être par cette raison-là même qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que dans mes voyages j'avais toujours remarqué de la variété ?» Le Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais fini, si par bonheur Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent, c'étaient de jolis petits carats assez inégaux. dont les plus gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelques-uns; il s'aperçut, en les approchant de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à sa prunelle; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cents pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par leur secours: il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux dans la mer Baltique: c'était une baleine. Il la prit avec le petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle de son pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner d'où un si petit atome tirait son mouvement, s'il avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme fût logée là. Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations dont personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que leur vaisseau échoua aux côtes de Botnie , et qu'ils eurent bien de la peine à se sauver; mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comment la chose se passa, sans y rien mettre mien : ce qui n'est pas un petit effort pour un historien.

Chapitre cinquième : Expériences et raisonnements des deux voyageurs


Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur de l'écraser. « Voici un animal bien différent du premier », dit le nain de Saturne ; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement ; les matelots prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent leurs quarts de cercle, leurs secteurs, et des filles laponnes, et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts : c'était un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans l'index ; il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque chose du petit animal qu'il tenait ; mais il n'en soupçonna pas d'abord davantage. Le microscope, qui faisait à peine discerner une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les importants de faire ici une petite remarque avec moi : c'est qu'en prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne faisons pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six cent millième partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres ; et il se peut très bien faire qu'il y ait un grand nombre de ces substances : or concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles qui nous ont valu deux villages qu'il a fallu rendre.

Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au moins les bonnets de sa troupe ; mais je l'avertis qu'il aura beau faire, et que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment petits.

Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre philosophe de Sirius pour apercevoir les atomes dont je viens de parler ? Quand Leuwenhoek et Hartsoeker virent les premiers, ou crurent voir la graine dont nous sommes formés, ils ne firent pas à beaucoup près une si étonnante découverte. Quel plaisir sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs opérations ! comme il s'écria ! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon de voyage ! « Je les vois, disaient-ils tous deux à la fois ; ne les voyez-vous pas qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent. » En parlant ainsi les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir des objets si nouveaux et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. Ah !, disait-il, j'ai pris la nature sur le fait. Mais il se trompait sur les apparences : ce qui n'arrive que trop, soit qu'on se serve ou non de microscopes.

Chapitre sixième : Ce qui leur arriva avec les hommes


Micromégas, bien meilleur observateur que son nain, vit clairement que les atomes se parlaient; et il le fit remarquer à son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la génération , ne voulut point croire que de pareilles espèces pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues aussi bien que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, et il supposait qu'ils ne parlaient pas. D'ailleurs, comment ces êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et qu'auraient-ils à dire? Pour parler, il faut penser, ou à peu près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une âme. Or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela lui paraissait absurde. «Mais, dit le Sirien, vous avez cru tout à l'heure qu'ils faisaient l'amour; est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument qu'un enfant? Pour moi, l'un et l'autre me paraissent de grands mystères. - Je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai plus d'opinion. Il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous raisonnerons après. - C'est fort bien dit», reprit Micromégas; et aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce, il fit sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante , comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie , le philosophe de là-haut entendit parfaitement le bourdonnement de nos insectes de là-bas. En peu d'heures il parvint à distinguer les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites parler d'assez bon sens: ce jeu de la nature leur paraissait inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain brûlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes; il craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de Micromégas, n'assourdît les mites sans en être entendue. Il fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des espèces de petits cure-dents, dont le bout fort effilé venait donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle. Il baissait la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours:

« Insectes invisibles, que la main du Créateur s'est plu à faire naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma cour; mais je ne méprise personne, et je vous offre ma protection.»

Si jamais il y a eu quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des exorcismes , les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau firent un système ; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui avait la voix plus douce que Micromégas, leur apprit alors en peu de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur conta le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était monsieur Micromégas; et, après les avoir plaints d'être si petits, il leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si voisin de l'anéantissement, ce qu'ils faisaient dans un globe qui paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent autres questions de cette nature.

Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations , et à la troisième il parla ainsi: « Vous croyez donc, monsieur, parce que vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que vous êtes un... - Mille toises! s'écria le nain; juste Ciel! d'où peut-il savoir ma hauteur? mille toises! Il ne se trompe pas d'un pouce . Quoi! cet atome m'a mesuré! il est géomètre, il connaît ma grandeur; et moi, qui ne le vois qu'à travers un microscope, je ne connais pas encore la sienne! - Oui, je vous ai mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand compagnon. » La proposition fut acceptée; Son Excellence se coucha de son long: car, s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.

Alors Micromégas prononça ces paroles: « Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu! qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que l'infiniment grand; et, s'il est possible qu'il y ait des êtres plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu.»

Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a découvert, et ce que Réaumur a disséqué . Il lui apprit enfin qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. Peu à peu la conversation devint intéressante, et Micromégas parla ainsi.

Chapitre septième : Conversation avec les hommes

« O atomes intelligents, dans qui l’Etre éternel s’est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe : car, ayant si peu de matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser ; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur ; mais il est ici, sans doute. » A ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête ; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux.

« Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière , et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure où je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque sur toute la terre, c'est ainsi qu' on en use de temps immémorial. Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit ; et presque aucun de ces animaux, qui s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s’égorgent.

Ah ! malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ! Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules. Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que, quand même ils n’auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l’intempérance les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement.»

Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes. « Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres ; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas. Il prit aussitôt fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. « Combien comptez-vous, dit-il de l’étoile de la Canicule à la grande étoile des Gémeaux ? » Ils répondirent tous à la fois : « trente-deux degrés et demi. Combien comptez-vous d'ici à la Lune ? Soixante demi-diamètres de la terre en nombre rond. Combien pèse votre air ? » Il croyait les attraper, mais tous lui dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil volume de l'eau la plus légère, et dix-neuf cents fois moins que l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étonné de leurs réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant.

Enfin Micromégas leur dit : « Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous formez vos idées. » Les philosophes parlèrent tous à la fois comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, l'autre prononçait le nom de Descartes ; celui-ci, de Malebranche ; cet autre, de Leibnitz ; cet autre, de Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance : « L'âme est une entéléchie, et une raison par qui elle a la puissance d'être ce qu’elle est. C’est ce que déclare expressément Aristote, page 633 de l'édition du Louvre. Ἐντελεχεῖα ἐστι. « Je n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? C’est, répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu’on ne comprend point du tout dans la langue qu'on entend le moins.»

Le cartésien prit ici parole, et dit : « L’âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et quelle ne saura plus. Ce n’était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entends-tu par esprit ? Que me demandez-vous là ? dit le raisonneur ; je n’en ai point d'idée ; on dit que ce n'est pas de la matière. Mais sais-tu au moins ce que c'est que de la matière ? Très bien, répondit l'homme. Par exemple cette pierre est grise, et d'une telle forme, elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible. Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te paraît être divisible, pesante et grise, me dirais-tu bien ce que c'est ? Tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu ? Non, dit l'autre. Tu ne sais donc point ce que c'est que la matière.»

Alors Monsieur Micromégas, adressant la parole à un autre sage qu'il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et ce qu'elle faisait. « Rien du tout, répondit le philosophe malebranchiste ; c'est Dieu qui fait tout pour moi ; je vois tout en lui, je fais tout en lui ; c'est lui qui fait tout sans que je m’en mêle. – Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un leibnitzien qui était là, qu'est-ce que ton âme ? – C’est, répondit le leibnitzien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne, ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que mon corps montre l'heure ; ou bien mon âme est le miroir de l'univers, et mon corps est la bordure du miroir : cela est clair.»

Un petit partisan de Locke était là tout auprès ; et quand on lui eut enfin adressé la parole : « Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n’ai jamais pensé qu'à l'occasion de mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas ; mais qu'il soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle ; il ne m’appartient pas de la borner : je n'affirme rien , je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense.»

L'animal de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage ; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion. Mais il y avait là, par malheur, un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes ; il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de Saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère. est le partage des dieux : leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau, que le Sirien avait sur son ongle, tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. Ces deux bonnes gens le cherchèrent longtemps ; enfin ils retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla encore avec beaucoup de bonté, quoiqu'il fût un peu fâché dans le fond du coeur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, il leur donna ce volume avant son départ : on le porta à Paris à l'Académie des Sciences ; mais, quand le secrétaire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc : « Ah ! dit-il, je m’en étais bien douté. »

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Voir également:
- Zadig ou la Destinée - Voltaire (1747), présentation et extrait

13:52 Écrit par Marc dans Voltaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : micromegas, science-fiction, romans philosophiques, litterature francaise, contes, voltaire | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mercredi, 21 mai 2008

La réfutation majeure - Pierre Senges - 2004

bibliotheca la refutation majeure

En 1492, Christophe Colomb, à la solde des Espagnols, découvre un nouveau chemin vers les Indes en passant par l’Ouest. Peu après Amerigo Vespucci constate que les terres découvertes par Colomb ne sont guère les Indes mais un tout nouveau continent dont personne ne connaissait l’existence. Du moins c’est ce que les Espagnols veulent bien faire croire au monde. Un nouveau continent a-t-il réellement été découvert ou a-t-il simplement été inventé. Entre 1517 et 1525 apparaît Refutatio major, texte anonyme faussement attribué à Antonio de Guevara, qui dénonce cette immense farce qu’est la découverte du Nouveau Monde et le complot espagnol qui la maintient. Car rien n’est vrai ! Un Nouveau Monde dont personne ne connaissait l’existence, cela ne peut avoir de sens. Les preuves que les Espagnols ne sont que des supercheries. Et le tout n’a pour but que de conforter la monarchie en son pouvoir.

Qui serait assez crédule pour donner foi aux allégations mensongères et totalement fantaisistes de ceux qui ont découvert le prétendu Nouveau Monde ? C’est le message que cherche à passer l’auteur de la Réfutation majeure à ses contemporains du XVIème siècle.
En 2004 l’écrivain français Pierre Senges en fait une traduction suivie d’une enquête en vue de découvrir l’auteur réel de ce texte.
Ecrit sous forme épistolaire comme une lettre adressée au roi, le texte démontre dans une certaine logique qu’il n’y a aucun Nouveau Monde. Page par page l’auteur de la réfutation remet en cause tous les faits et cela en général de façon plutôt crédible. Les arguments mis en avant touchent à la fois les domaines de la géographie, de la politique, de la science et de la philosophie. Même le lecteur d’aujourd’hui se met parfois à douter des faits avant de se reprendre en regard des connaissances d’aujourd’hui. Le tout
Le tout est très plaisant à lire malgré certaines difficultés d’ordre philosophique ou historique. De plus l’enquête faite par Pierre Senges sur l’attribution du texte à son véritable auteur, même si très factuelle, est tout à fait passionnante. Car si ce texte est souvent attribué à Antonio de Guevara, celui-ci est loin d’être le seul susceptible d’avoir écrit ce texte, et parmi les autres suspects on en trouve des plus étonnants.

En bref La réfutation majeure est un livre exceptionnel sur la vérité historique, un magnifique exemple de théorie de complot d’une autre époque et qui donc retrouve écho de nos jours.

A découvrir !

Divers extrait :

Trompé par tant de fables passant pour des promesses, et par cette fausse monnaie qu’après ma mort on jettera dans ma tombe en guise de terre, je n’ai plus comme recours que la solitude et l’exposé des faits, l’un et l’autre si exacts. La solitude, ce serait cette chambre, ou le reflet de mon visage dans une glace, ou bien encore mon seul pouvoir; l’exposé des faits est ce présent livre, que j’abandonne mais que je voudrais semblable à une piqûre d’épingle.

J’ai été pourtant l’un des premiers à accepter l’idée d’une terre nouvelle, située à l’ouest, même réduite, même pauvre, même si elle devait pour l’éternité n’être que la proie des mouettes acharnées sur un tas d’ordures; cette acceptation était une forme d’enthousiasme et la preuve d’un reliquat de jeunesse dans mon corps de vieil hibou. J’ai souscrit aux premières paroles des navigateurs, à peine avaient-ils posé le pied sur le sol espagnol et retiré leurs chapeaux devant leurs souverains. Ils parlaient d’îles et de montagnes; j’ai entendu leurs témoignages prononcés dans un mélange de naïveté et de solennité (c’est-à-dire d’une voix mal assurée) comme, je crois, j’aurais écouté la levée d’une sentence ou, de la bouche d’un juge monolithique, la commutation d’une peine de mort en peine d’exil.



Nonobstant les complots qui ont suivi, se suivent encore, nonobstant les amples calculs, je me suis demandé si la cause de l’invention n’était pas un malentendu. Je crois pouvoir poser à l’origine de ce qui nous tourmente à présent un petit livre, imprimé à Venise lui aussi comme ils semblent tous l’être aujourd’hui, la ville s’enfonçant un peu plus à chaque coup de presse. Un livre qui est le premier à parler de terre nouvelle, de continent vierge, d’îles inutiles, de découvertes, d’Ante Illa, d’Eldorado bien évidemment et de quelques autres créatures dont les noms depuis sont récités sans cesse (ce à quoi je me résigne moi-même volontiers parce qu’il n’est pas mauvais de temps à autre de prononcer des mots inouïs, pour notre convalescence). Le livre, de la taille des plus petits missels in-16 (pour dire la vérité assez médiocrement conçu), même s’il semble parler de voyages et de longs cours, et désigne l’ouest sans ambiguïtés, et le couchant où l’or et le feu se conjuguent sous l’effet de la chaleur, même s’il parle de fleuve charriant des étincelles de lumière, s’il parle de périple, d’initiation, de tempêtes et d’ébullitions, s’il imagine ou promet des territoires inconnus, invisités, s’il lui arrive de prévoir la transformation subie par des créatures blanches au contact de créatures noires et de créatures rouges, s’il lui arrive aussi d’évoquer la face cachée du monde et des fortunes latentes infiniment supérieures aux épiceries du Portugal (un bâton de cannelle ne vaut rien en comparaison du vif-argent), ce livre médiocre contrairement aux apparences n’est pas le journal d’un marin, c’est un traité d’alchimie, comme il s’en produit beaucoup trop de nos jours dans la lignée des œuvres de Pierre Vicot et de Basile Valentin, un livre auquel on a pu souhaiter une bonne fortune, au moins éditoriale: faute de distiller l’or potable, il a fait couler beaucoup d’encre.



L’une de ces légendes, qui mérite ma crédulité le temps d’un pas de danse, fait déambuler des hommes sans tête sur les plages des îles récemment découvertes, ces îles de derrière l’horizon où les franciscains d’Olivier Maillard vont dessiner les plans de leurs futures églises. Il existerait là-bas de ces créatures acéphales, aux épaules droites, avec l’air renfrogné des hommes trapus: je rêve de parcourir à mon tour les plages de sable fin et d’or, bon pour les sabliers, je rêve de côtoyer une saison entière les créatures au buste raccourci, dont la tête ne grelotte pas au bout d’une tige. Ni pour eux ni pour moi l’acéphalie n’est une infirmité, puisqu’elle n’empêche pas la marche, elle n’entrave pas les gestes, elle ne prive l’homme ni de ses deux bras ni de ses deux mains et, à la suite d’arrangements commodes, n’occasionne ni surdité, ni cécité. L’acéphalie aurait pour seul désagrément, passant parfois pour avantage, d’interdire le visage, et tout le jeu d’expression qui l’accompagne: de fait, l’homme sans tête se prive des manœuvres en usage à la saison des amours ou pendant les conciles, il ne peut s’inquiéter ni de sa perruque, ni de ses moustaches, confondues alors avec les poils que nous avons sur le ventre. L’acéphale est un mauvais courtisan, s’il est incapable de cette gymnastique propre aux gens de palais, incapable de maîtriser à même la poitrine l’art du sourire ou du dédain, sans lequel il n’y a non seulement pas de politique, mais pour ainsi dire pas de langage. On ne verra pas d’acéphales dans les cours, celles où, en ce moment même, défilent des découvreurs, des cartographes, des prélats, des projets pour le monde nouveau, des propriétaires conscients de ce que clôture veut dire. On ne les verra pas hanter les antichambres, dans le rôle du confident, car il est inimaginable de voir une reine catholique se pencher sur le ventre de l’un de ces monstres afin de partager un secret d’État. S’ils fréquentent les palais, ces acéphales joueront avec beaucoup de compétence le rôle de laquais, ou d’huissier, et on aura l’air de parler devant eux en toute liberté, aussi facilement que devant un buste de bronze. En revanche, l’acéphale échappe aux juges, car ils ne peuvent mettre aucun visage sur le criminel, ni exiger qu’on le décapite; pour toutes ces raisons, l’acéphale m’est plutôt sympathique; j’ignore seulement si ce genre d’amitié pourrait être réciproque.



S’il me fallait confier mon texte à l’eau, par mélancolie ou goût dépravé du risque, ou parce que je ne pourrais faire autrement, ou parce que des tempêtes me menacent (mais toujours avec cette prudence exacerbée dont font preuve certains lapidaires, bâtissant une forteresse autour d’un seul caillou), s’il m’arrivait par sagesse d’associer l’immortalité de mon texte à sa disparition, l’un étant le garant de l’autre, j’agirais comme Cristobald Colomb. On dit que l’amiral a enveloppé le récit de sa découverte dans de la toile cirée, prise dans un pain de cire, le tout scellé dans un baril qu’il aurait jeté à la mer ou fixé au moyen d’une très longue corde à la proue de son navire: en cas de naufrage, bateau et hommes et richesses par le fond, le récit continue à danser à la surface, pour les curieux, de passage, égarés là.

Des curieux égarés, en aucun cas des grammairiens: je crains, comme des petits démons en l’absence de vrai diable, des commentateurs et les analystes venus du Latran ou s’exprimant depuis Cordoue, les créatures riches d’un bagage théorique semblable à une trousse de thanatopracteur. Je redoute un baume de commentaire autour du cadavre de mon livre, surtout si le commentaire est avisé, s’il est imparable, jamais inquiet, s’il avance comme une lame; j’évite tous ceux qui comprennent puis expliquent, et paraissent ainsi distribuer une manne venant du plus profond d’eux-mêmes; je redoute leur air de saints généreux et bienfaiteurs, le long des couloirs d’Alcalá, amoureux d’une humanité qu’ils tiennent à leurs genoux; je les redoute et je m’en méfie non comme du diable mais comme d’un charlatan convaincu d’être le diable car il occupe sa place vacante avec un zèle excessif, c’était prévisible; je redoute ces êtres vivant dans l’harmonie de la recension et de la synthèse, car dans leur profonde compréhension se devine un instinct carcéral; j’exorcise l’équanimité, comme l’harmonie de la réussite; je relègue aux confins de mon empire, si j’en ai un, ces créatures ayant renoncé à toute inquiétude; je maudis ceux à qui rien n’échappe et qui, une fois tournée la dernière page d’un livre, sont convaincus d’avoir fait ce qu’il y avait à faire, jouissent de cette tautologie comme du devoir accompli.

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vendredi, 16 mai 2008

Etat de guerre - Alexis Aubenque - 2004

bibliotheca etat de guerreEtat de guerre est le deuxième tome du cycle de La chute des mondes de l’écrivain français Alexis Aubenque et fait directement suite aux événements relatés dans le tome premier sorti en 2002.

Pour rappel, au XXVIIIème, après que l’humanité se soit étendue à travers la galaxie et vivant sous l’autorité de la Fédération, un mal étrange semble petit à petit plonger les planètes aux limites de la galaxie dans le chaos le plus total, ce qui risque à terme de déstabiliser toute la Fédération. Les populations autochtones se rebellent de partout et partent en guerre contre les armées de la Fédération. Mais un mal encore inconnu fait surface après avoir guetté l’humanité pendant des siècles en toute clandestinité.

Le premier tome de ce cycle présentait déjà de nombreux défauts. Et cela ne s’arrange guère ici. Le style d’écriture est toujours aussi mauvais, les personnages encore plus nombreux sont tout autant peu intéressant, le récit se disperse dans la confusion et les stéréotypes et autres lieux communs sont légions. A aucun moment l’univers recréé par Aubenque ne devient crédible. Quant au dénouement final j’avoue n’y être plus arrivé, le roman étant mauvais au point que j’ai dû en abandonner la lecture. On ressent la volonté de l’auteur à rendre hommage aux grands classiques du space-opera et de la science-fiction, mais le résultat n’est qu’une insipide et ridicule caricature.

Le cycle de La chute des mondes, qui après avoir bien mal commencé, se termine de façon encore pire.

A noter que État de guerre a obtenu le Razzie 2004 du pire roman francophone, décerné par la revue de science-fiction Bifrost.

A éviter !

 

Voir également :
- La chute des mondes - Alexis Aubenque (2002), présentation

jeudi, 15 mai 2008

Le Festin Nu (The Naked Lunch) - William Burroughs - 1959

bibliotheca le festin nu

"Un écrivain ne peut décrire qu’une seule chose : ce que ses sens perçoivent au moment où il écrit... Je suis un appareil d’enregistrement... Je ne prétends pas imposer une « histoire » une « intrigue » une « continuité »... Dans la mesure où je parviens à effectuer un enregistrement direct de certains aspects du processus psychique, je puis avoir un rôle limité... je ne suis pas un amuseur public... Ils appellent ça la « possession »... Parfois une entité se faufile dans le corps – des contours vacillent dans une gelée orange – et des mains se meuvent pour mieux étriper une putain qui passe ou étrangler l’enfant des voisins dans l’espoir de remédier à la crise chronique du logement. Comme si j’étais habituellement là, mais susceptible de perdre la tête de temps à autre... C’est faux ! Je ne suis jamais là... ou, du moins, jamais en parfait état de possession, mais plutôt dans une position qui me permet de prévoir les mouvements imprudents... Patrouiller est, en fait, ma principale préoccupation... Si rigoureux que soient les niveaux de Sécurité, je suis toujours simultanément à l’extérieur, à donner des ordres, et à l’Intérieur de cette camisole de force en gélatine qui s’étire et se déforme pour toujours se reformer en vue de chaque mouvement, chaque pensée, chaque impulsion, tous et toutes marqués du sceau d’un juge étranger..."

Une descente cauchemardesque à l’intérieur de l'esprit d'un junkie, donnant chair aux divagations du toxicomane dans des allégories oscillant de la science-fiction à la tragédie et parlant de modifications corporelles, d'orgies homosexuelles, de complots et de créatures angoissantes, dans un pays étrange, lieu de toutes les folies, nommé Interzone.

Le Festin Nu est un roman de l’écrivain américain William Seward Burroughs, publié pour la première à Paris en 1959. Le roman, qui prend la forme d’un assemblage de scènes à priori plutôt incohérent, a été écrit entre 1954 et 1957 par Burroughs alors qu’il résidait à Tanger au Maroc. Écrit largement sous l'influence de drogues hallucinogènes, d'héroïne et de cocaïne, la première mouture du Festin Nu se présente sous la forme de notes éparses, réarrangées parfois par la technique du cut-up (reformulation physique des chapitres après les avoir découpés, mélangés, et recollés ; dans une procédure inédite que l'on peut apparenter aux transes créatrices des surréalistes) ; informes et obscènes. Fortement autobiographique, le livre racontant l’histoire d’un drogué (Burroughs lui-même) en train d’écrire un roman (Le Festin Nu) après sa fuite des Etats-Unis vers l’Interzone (l’ancienne zone internationale de Tanger), le roman mêle les sujets de la drogue, de la politique, de l’homosexualité dans un délire paranoïaque et halluciné. La première version n’ayant ni queue ni tête, Burroughs se fait aider par ses amis Allen Ginsberg et Jack Kerouac (qui apparaissent également dans le roman final) qui vont reprendre toutes les notes rédigés par l’auteur pour monter une version un peu lisible. Après une première publication française en 1959 le roman n’atteindra les Etats-Unis qu’en 1962 où il sera rapidement interdit pour les dix ans à venir pour cause de son contenu jugé comme obscène lors un procès qui, lorsque ses attendus furent cassés, servit la cause de la lutte contre la censure aux États-Unis.
Concernant le contenu, tout est raconté du point de vue du personnage principal de William Lee, double de Burroughs, et tous les faits racontés n’existent vraisemblablement que dans la tête de celui-ci. Il semblerait d’ailleurs que tous les personnages du livre sont en fait des explorations de toutes les facettes de William Lee, lui-même étant une facette de William S. Burroughs. Le style d’écriture est violent et teinté d’une sombre poésie. De multiples autres interprétations existent concernant de nombreux éléments de ce roman.

Le Festin Nu est de loin le plus célèbre et le plus abouti des romans de William Burroughs. Le réalisateur David Cronenberg en tira une adaptation cinématographique (très libre) en 1992.

En bref Le Festin Nu est une œuvre unique, déconcertante, troublante, et hélas plutôt difficile d’accès.

A lire !

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mercredi, 14 mai 2008

La mystérieuse affaire de l'impasse Zaafarâni (Waqâ'i' hârat al-Za'farânî) - Gamal Ghitany - 1976

bibliotheca la mysterieuse affaire de l impasse zaafarani

L’impasse Zaafarâni d’un quartier populaire du Caire vit un peu recluse sur elle-même. Tous ses habitants se connaissent, se lient, s’apprécient, mais aussi s’épient, se jalousent, se disputent… bref tout le monde vit parfaitement ensemble, un peu comme partout, jusqu’au jour où l’impasse est frappée d’un mal étrange. En effet un jour tous les hommes se retrouvent sexuellement impuissants. Dans la semaine qui suit ils se font tous convoquer chez un énigmatique cheik qui proclame être responsable de cette épidémie, et ainsi, force les habitants à vivre selon les règles qu’il établira au jour le jour. Et il ambitionne d’étendre peu à peu l’influence de son sort dans le monde entier faisant des habitants de l’impasse les premiers d’une nouvelle doctrine qui marquera à jamais le monde entier. Les ménages se brisent et les relations entre les différents riverains deviennent de plus en plus tendues rendant la vie de ses habitants totalement impossible. A tout moment la ruelle s’enflamme pour des querelles ridicules. Et les femmes, de plus en plus désespérées, n'ont de cesse de démasquer le seul qui, aux dires du mystique, aurait été épargné. Osta Abdou le taxi, Takarli le proxénète, Tête-de-Radis le riche commerçant marié à la trop jeune et trop belle Farîda, Hassan Anwar le fonctionnaire envieux, le séduisant Atef ou le misérable Oweiss, débarqué à pied de son village du Saïd, sont désormais soumis à la même honte. Et dès lors Oumm Soheir, sett Bothaïna et les commères tiennent la dragée haute aux hommes, dont la supériorité ne tenait finalement que par leur virilité.

La mystérieuse affaire de l'impasse Zaafarâni du romancier et nouvelliste égyptien Gamal Ghitany est un magnifique récit décrivant le microcosme d’une ruelle du Caire en proie à une immense catastrophe. Le roman fait évidemment penser à L’Impasse des deux Palais ((Bayn al-Qasrayn, 1956) de Naguib Mahfouz où tout se passe également dans une même ruelle. Mais Gamal Ghitany donne moins dans la poésie mais plutôt dans la farce et la satire sociale. De plus il laisse de côté la structure traditionnelle du roman pour fournir un texte qui assemble plus une multitude de rapport et d’écrits sur le sujet, dont des faux rapports de police, des dépêches d’agences de presse, extraits de memorandums. Et cela pour nous montrer une société opprimée par la collectivité et dans laquelle l’individu refoulé se trouve de plus en plus dépossédé de son propre destin. Ghitanyh illustre aussi cette Egypte des années 70 qui venait de perdre un Nasser au profit d’un Sadate plus capitaliste, et qui a vu les inégalités se creuser au sein de la population au profit d’un extrémisme religieux aussi farfelu que dangereux, illustré par le personnage du cheik.
Le tout est écrit dans une grande virtuosité de style et passionnera le lecteur d’un bout à l’autre, que ce soit par sa grande originalité, son humour, ses multiples personnages très réussis ou par son propos plus social.

A découvrir !

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Extrait :

1

Ce samedi-là, premier jour de ce mois béni de chaabâne1, après avoir accompli la prière du soir à la mosquée al-Hussein, et assisté à la cérémonie religieuse organisée par la radiodiffusion à cette occasion, osta2 Abdou Morâd trancha un dilemme qui l’avait longuement tourmenté. Il se dirigea d’un pas rapide vers la chambre du cheikh Ateyya, sise au rez-de-chaussée du numéro 7, impasse Zaafarâni.

Osta Abdou exerce la profession de conducteur à la Compagnie des transports publics de la ville du Caire. Avant cela, il a travaillé comme chauffeur sur diverses voitures de location et, à ce titre, a occupé les emplois suivants :

a) En 1949, après sa démobilisation au lendemain de la guerre de Palestine, il conduit un taxi sur la liaison Le Caire-Alexandrie. Il s’agit d’une Ford modèle 1949, pouvant emmener sept passagers, qui appartient à un négociant en jute de Khoronfich répondant au nom de Hâgg1 Aboulyazîd. A la suite d’un différend avec ce dernier, Abdou perd son emploi.

b) Après trois mois d’inactivité, il reprend une place de chauffeur et conduit un taxi urbain opérant sur Le Caire ; dix années durant, il entretient de bons rapports avec le propriétaire du taxi, un généreux Hâgg à la tête d’une entreprise de plomberie. Celui-ci aime à évoquer comment la vie lui a souri, comment il a quitté son village du fin fond de la Haute-Egypte et parcouru la route à pied jusqu’au Caire. Dieu l’a comblé au point qu’il est devenu l’un des rares à assurer la commercialisation et l’installation d’éviers, baignoires et autres sanitaires. Il a alors pu acquérir un camion, ainsi que plusieurs voitures de location.

Osta Abdou apprécie cet emploi qui lui permet de rencontrer une multitude de gens différents et de bavarder avec eux. Il leur raconte souvent ses souvenirs de guerre, la dure bataille qu’il a dû livrer contre les juifs, dans une localité palestinienne appelée Majdal, et dont il a hérité une blessure au-dessous du genou. Il évoque ses sensations au moment où un débris de projectile lui a transpercé la peau, comment il a cru mourir, sa surprise de sentir ses membres lui répondre, son étonnement en reprenant connaissance. Une seule fois, il accepte de montrer sa blessure, lorsque deux jeunes gens qu’il transporte depuis Masr el-Guedida jusqu’à Saqiet Makki montrent de l’intérêt pour son histoire. Ils sympathisent rapidement, au point que l’un d’eux monte s’asseoir à côté de lui à l’avant du taxi ; cette marque d’égard lui fait grand plaisir.

c) En 1957, osta Abdou se fait embaucher par une des compagnies nationales d’autobus. Il est affecté à une ligne reliant midân1 el-Sakakîni à la Citadelle. Il ne rompt pas pour autant avec le métier de taxi avec lequel il renoue parfois à la fin de sa journée officielle.

Il ne sait plus exactement dans quelles circonstances il a rencontré sa future épouse setth Bothaïna, mais les riverains de l’impasse Zaafarâni avancent pour un fait établi qu’il l’a connue grâce au taxi. En prononçant ces mots, les commères baissent la voix et esquissent une moue de dégoût : "Donc, nulle famille à laquelle il se soit déclaré…" Elles évoquent aussi un autre aspect du passé de sett Bothaïna, à savoir le métier de danseuse qu’elle a exercé durant la Seconde Guerre mondiale, amassant ainsi une énorme fortune, évaluée à quelque quatre cents livres. C’est d’ailleurs cela qui a incité osta Abdou à l’épouser ; au moment du mariage, elle a pourvu elle-même à toute la garde-robe de son futur époux : un complet trois pièces, trois pantalons, cinq chemises, plusieurs paires de chaussettes et même des sous-vêtements. Certains – peu nombreux il est vrai – soutiennent qu’il l’a épousée avant la guerre de Palestine et répudiée à son retour, de sorte qu’il vivrait aujourd’hui avec elle dans le péché. Il est impossible qu’il l’ait répudiée, rétorquent d’autres, pour la bonne raison que selon leur contrat de mariage, c’est elle qui dispose du droit de répudiation.

Il n’est pas rare qu’elle le frappe, d’ailleurs on voit bien qu’elle le terrorise, il suffit de l’observer lorsqu’il rentre de son travail à la mi-journée, marchant la tête basse, d’un pas mesuré et silencieux, sans lever les yeux, comme s’il voulait traverser l’impasse sans se faire remarquer. Sur son chemin, il est quelquefois pris à partie par les gosses du quartier qui le poursuivent de leurs cris ou lui tirent la langue ; il ne les rabroue même pas, ne sollicite pas l’aide des autres riverains, jamais il n’a dénoncé l’un des garnements à ses parents.

En ce soir du premier chaabâne, osta Abdou ne rentra pas chez lui, poursuivant son chemin dans la ruelle, qui était en fait un cul-de-sac. Au fond de celle-ci, au numéro 7, se dressait un bâtiment dont l’escalier abritait le réduit occupé par le cheikh Ateyya. Osta Abdou pénétra dans la pièce, s’accroupit devant le cheikh dont la tête touchait presque le plafond voûté. Après avoir égrené le chapelet enroulé autour de son cou, le vieil homme lui demanda le motif – Dieu fasse qu’il s’agisse d’un bon présage – de sa visite.

Osta Abdou se mit à parler précipitamment, sans fioritures – comme le lui avait conseillé Bothaïna. Il expliqua que sa vie conjugale était en danger, qu’une catastrophe menaçait son foyer, qu’il ne savait plus que faire : depuis une semaine, il n’était plus en mesure de remplir ses devoirs conjugaux. Au moment d’épouser sa femme, avant que l’acte de mariage fût signé, elle l’avait interrogé : "Seras-tu en mesure d’arroser la terre chaque jour ?" Il avait hoché la tête en signe d’acquiescement, mais cela n’avait pas suffi à rassurer la future épouse, qui avait multiplié les questions pour éprouver sa sincérité. Durant toutes les années écoulées depuis lors, il ne l’avait délaissée que lorsqu’elle avait ses menstrues. Il suffisait qu’il laisse passer un seul jour sans l’honorer pour qu’elle tombe malade et se trouve prise de nausées.

Une semaine entière de privation représentait une épreuve terrible, d’ailleurs son état ne s’améliorait pas et son angoisse grandissait, au point qu’il hésitait longuement avant de se résoudre à rentrer à la maison. Il craignait qu’elle ne succombe à quelque tentation charnelle tant son tempérament était chaud, elle ne pourrait pas tenir encore bien longtemps. Il avait tenté des remèdes traditionnels, se procurant des herbes auprès de Hamzâoui l’herboriste, et avait même sollicité les conseils d’un vieux chauffeur de taxi qui avait roulé sa bosse dans le monde entier.

Les yeux du cheikh Ateyya s’allumèrent dans l’obscurité. Osta Abdou perçut comme un bruit de cartes battues, de chiffres marmonnés, d’invocations murmurées par une voix fluette ; il n’osait pas lever les yeux, mais le cheikh lui semblait de toute façon insensible à sa présence, tandis que se poursuivait l’énigmatique battage de cartes. D’une voix cassée par le désespoir, il soupira que s’il ne guérissait pas, elle n’hésiterait pas à le chasser de la maison. Après un moment de silence, le cheikh dit : "Reviens me voir ce vendredi, mais sois là avant le lever du soleil."

2

Sayyed effendi1 Takarli est fonctionnaire à la direction générale des Consignations ; on le voit souvent rentrer dans l’impasse en compagnie de messieurs bien mis, arborant d’élégantes lunettes, leurs chemises ornées de boutons de manchettes, leurs chaussures impeccablement cirées. On les aperçoit parfois munis de luxueuses serviettes noires dont le prix atteindrait, si l’on en croit certains riverains de Zaafarâni, vingt livres pièce. Leur apparition suscite de multiples interrogations : S’agit-il de membres de sa famille ? De relations influentes ? Il est clair que certains d’entre eux occupent des postes haut placés au sein de ministères ou d’administrations influentes, et les relations que Takarli entretient avec eux ont grandement facilité la vie des riverains.

Il n’a pas déçu les attentes de sett Waguîda lorsqu’elle lui a demandé d’intercéder en faveur de son fils Ismaïl. Celui-ci venait d’achever ses études primaires, et sa mère désirait le faire admettre dans un centre de formation professionnelle, afin qu’à l’issue d’un court stage, il sorte pourvu d’un métier et épargne à sa famille des dépenses ruineuses.

Il aide aussi les riverains à surmonter leurs soucis quotidiens ; lorsque la bouche d’égout déborde sous la pression des eaux usées, il passe un coup de téléphone, ce qui provoque aussitôt l’arrivée en nombre d’employés municipaux qui s’activent pour réparer les dommages et restituer à l’impasse toute sa propreté.

Quand Aleyya, la fille de sett Khadîga la Saïdeyya1, a été piquée par un scorpion, il l’a accompagnée à l’hôpital. Au retour, elle s’est émerveillée de sa façon de parler aux médecins, de s’adresser au personnel infirmier, on aurait dit un ministre ou un haut responsable. C’est le seul capable de faire rétablir l’électricité dans l’impasse quelques minutes seulement après l’interruption du courant. On commente volontiers la manière dont il compose le numéro de téléphone, l’intonation particulière avec laquelle il crie : "Allô !" C’est le seul qui puisse utiliser à toute heure le téléphone installé dans l’établissement de maître Dâtouri, le cafetier. Toutefois, malgré les nombreux services qu’il rend aux riverains de Zaafarâni, il ne les fréquente pas, nul n’a jamais été admis à visiter son appartement.

On affirme qu’il possède un réfrigérateur, un chauffe-eau et un magnétoscope. Aucune femme n’a jamais réussi à l’espionner, son appartement étant situé au dernier étage de l’immeuble d’Oumm2 Kawthar, c’est la cinquième maison à droite en entrant dans l’impasse ; face à elle on ne trouve que la maison à deux étages du Hâgg Abdel‘alîm ; l’appartement de Sayyed effendi est donc sans vis-à-vis.

En date du 4 août 1971, Oumm Soheir a fait part à sett Bothaïna d’une information importante : elle a vu Sayyed effendi arriver en compagnie d’un individu brun de peau, vêtu d’une gallabieh et coiffé d’un oqâl3 ; elle a imité ses expressions : "Eich, madri, akhi… Eh, qu’est-ce que j’en sais, mon frère !" avant d’esquisser une moue méprisante. Pour Bothaïna, Sayyed effendi est décidément un homme énigmatique… Qui plus est, sa jolie épouse persiste à ignorer les femmes de l’impasse. S’il lui arrive de se montrer quelques instants sur le balcon, elle n’adresse pas le moindre signe à ses voisines et affiche en permanence une expression de dégoût.

"Les maisons sont closes sur leurs secrets", soupire Oumm Soheir. "Si elle est si hautaine et ne daigne même pas saluer ses voisines, rétorque Bothaïna, qu’est-ce qui la retient dans l’impasse, pourquoi ne déménage-t-elle pas pour un quartier plus chic ? Au moins elle y trouverait des égales, des voisines avec qui échanger des visites."

Les femmes du quartier l’épient, elles ne perdent aucun de ses gestes lorsqu’elle apparaît sur le balcon pour suspendre le linge ou encore pour vider un seau : elle attend que les passants se soient éloignés avant d’en déverser le contenu dans l’impasse. A peine a-t-elle parcouru la dizaine de mètres séparant le seuil de la maison de l’entrée de l’impasse que les femmes s’empressent de commenter sa mise, essayant de deviner combien coûtent ses vêtements, chez qui elle les a fait confectionner.

Ses parfums capiteux et sa coiffure élaborée suscitent également un intérêt marqué. Sa taille haute, qui évoque une plante verte bien arrosée, et sa démarche preste éveillent l’admiration des observateurs. L’an dernier, Oweiss le mitron a juré qu’en allant récupérer des plateaux de farine chez Hassan effendi Anwar, il avait aperçu une voiture garée midân al-Hussein, avec à son bord Sayyed effendi et son épouse. La femme de Hassan effendi s’est alors souvenue de ce que lui avait rapporté son fils Hassanein : en rentrant du cinéma – il était tard – il avait vu le couple descendre d’une voiture rouge. Oweiss a rétorqué que, pour lui, la voiture était blanche. Elle a répété l’histoire à son mari mais il l’a rabrouée, ils vivent leur vie et n’ont que faire de savoir comment roule Sayyed effendi ou qui que ce soit. Il a d’ailleurs enjoint à son fils Hassanein de ne plus rapporter de telles histoires.

Quant à sett Oumm Nabîla, elle a écouté ces propos en gardant ses distances : elle n’aime pas se laisser aller aux commérages, de peur que l’ire divine ne retombe sur sa fille Nabîla, qui n’est toujours pas mariée. Néanmoins, elle n’a pu s’empêcher de formuler une remarque : un jour, elle a aperçu des bouteilles d’alcool vides au milieu des ballots d’ordures emportés par Abdou el-Wahâti le balayeur. Comme elle lui demandait d’où elles provenaient, il a répondu : "De chez Sayyed effendi." Pour elle, c’est un homme aux idées modernes, qui invite fréquemment ses connaissances à veiller chez lui. Les voisins n’ont jusqu’à présent jamais eu à s’en plaindre.

Certes, les incidents se sont multipliés à Zaafarâni ces derniers temps, mais d’une certaine manière, ils n’ont rien d’inhabituel par rapport à ce que l’impasse a toujours connu. Il arrive souvent que les riverains soient réveillés en pleine nuit par une dispute surgie dans un foyer voisin : un tel menace de se jeter par la fenêtre ou se met au balcon pour proférer des insultes – quand bien même leur destinataire se trouve à l’intérieur de l’appartement. Des familles sont notoirement coutumières du fait. Certains conflits sont connus de tous : ainsi des querelles à répétition entre Zannouba, l’infirmière, et son mari Omar – celui-ci a travaillé un temps comme receveur avant d’être licencié pour une raison demeurée inconnue –, des disputes de la famille d’Oumm Soheir, ou encore des insultes criées par la blanche Farîda à la figure de son mari Hussein Tête-de-Radis – scènes de ménage non dénuées de drôlerie et, à ce titre, très appréciées des riverains. Il faut dire qu’elles sont inoffensives, et prennent un tour comique lorsque Farîda se refuse aux entreprises de son nain de mari, au point qu’il finit par quitter le domicile conjugal en signe de protestation. Elle sort sur le balcon et lui tire la langue ou s’amuse à l’asperger d’eau. Cependant, il n’a pas plus tôt disparu derrière le premier virage qu’elle entame une conversation avec n’importe laquelle de ses voisines, comme si de rien n’était.

L’impasse redoute les colères de sett Bothaïna car cette dernière connaît une quantité insurpassable d’injures et d’expressions obscènes dont elle peut débiter des bordées entières en un rien de temps ; lorsqu’elle en vient aux mains avec une rivale, elle est capable de la terrasser et de rouer de coups de savate les parties les plus charnues de son anatomie.

Les riverains n’attendent pas qu’une querelle dégénère, souvent les voisins se rendent auprès de la famille en conflit, passent des heures à écouter les récriminations formulées à grands cris par chacun des adversaires. Il arrive que certains menacent de se suicider et, joignant le geste à la parole, entreprennent de s’asperger d’essence ou s’élancent pour se jeter par la fenêtre. Dans ces cas-là, c’est toute l’impasse qui accourt, des cris s’élèvent, et c’est ainsi que les secrets les plus intimes de Zaafarâni deviennent publics, sans que nul n’y trouve à redire.

Que des cris s’élèvent de l’appartement de Takarli, voilà qui était sans précédent. Dans les premiers instants, Dâtouri pensa que les voix provenaient de chez Qarqar le musicien, mais en tendant l’oreille, il trouva leur timbre inhabituel. Intrigué par cette sonorité si particulière, il ressentit un besoin irrépressible de mettre en branle son corps imposant et d’ouvrir la fenêtre afin d’en identifier la source. A son plus grand étonnement, cela venait de chez Takarli. Quant à Atef, le diplômé supérieur qui habitait au troisième étage de la même bâtisse et qui s’intéressait à Ekrâm, la femme de Takarli, il déclara qu’en entendant les cris et les bris de vaisselle, il s’était penché par l’auvent de la cour intérieure. De là, il pouvait distinguer le moindre mouvement dans l’immeuble.

Zaafarâni était habituellement plongée dans un lourd silence l’impasse était à l’écart des grandes voies de circulation fréquentées par les voitures ou les tramways, les enfants se réfugiaient dans les maisons dès la tombée de la nuit, leurs braillements cessaient et le vacarme cédait progressivement la place au silence. C’est pourquoi la voix de Takarli était bien audible : il dialoguait avec un personnage parlant avec précipitation. De ce fait, Atef ne put démêler ses propos, d’autant que l’homme s’exprimait dans un drôle de sabir ; voici certaines des répliques prononcées par Takarli au cours de ce dialogue : "Je ne suis pas responsable", "je ne rendrai pas un millième", "le tort est de votre côté". Le lendemain et le surlendemain, les disputes se répétèrent et on entendit de nouveaux éclats de voix provenant de chez Takarli. Le quatrième jour, Atef, maître Dâtouri, Hassanein – le fils de Hassan effendi Anwar –, ainsi qu’Oumm Soheir, tous purent entendre la voix douce et sanglotante d’Ekrâm murmurer : "J’ai beaucoup enduré… je ne peux plus supporter cela… je ne peux plus…"

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Nom : Hussein el-Hârouni, alias Tête-de-Radis…

Profession : Epicier, remplit également l’office de messahharâti1 durant les nuits de ramadan, charge qu’il a héritée de son père.

Lieu de naissance : 3, impasse Zaafarâni.

Domicile actuel : 3, impasse Zaafarâni.

Signes particuliers : Mesure 127 centimètres, la tête se dresse au-dessus des épaules suivant un angle anormal, elle est effilée comme un sucre d’orge ou une tête de radis, les yeux sont arrondis comme des billes, avec des pupilles tombantes qui donnent à l’individu l’air d’être perpétuellement aux abois, les lèvres sont gonflées et il arrive qu’un fin filet de salive lui coule entre les commissures des lèvres et le menton.

État civil (extraits) : Aux derniers jours de décembre 1957, Hussein Tête-de-Radis s’est installé à la terrasse du café Dâtouri ; c’était une matinée ensoleillée, les rues étaient vides de passants. Une jeune fille claire de peau qui porte à la main une boîte de fer-blanc – par la suite, il a appris qu’elle allait faire des courses – s’est arrêtée à sa hauteur. Elle a adressé un sourire à une autre fille qui venait de la direction opposée, la complimentant sur sa robe et lui demandant qui était sa couturière. Tête-de-Radis a dû s’avancer légèrement pour regarder la jeune fille, il a pris le temps de bien l’observer, remarquant son teint clair et jusqu’aux petites taches de rousseur qui mouchetaient ses joues. Il s’est penché vers maître Dâtouri : "De qui donc est-ce la fille ?" Après un regard appuyé, le maallim1 a répliqué : "Tu veux l’épouser ?" Les narines de Tête-de-Radis se sont dilatées, il a resserré les lèvres sur l’embout du narghilé, et a secoué la tête rêveusement en priant à haute voix pour que ce vœu se réalise. Le maallim a alors consenti à livrer quelques informations : "Farîda – c’est son nom – est la fille du brigadier Hedqa, une bonne âme du quartier al-Hussein. Il n’a jamais fait de tort à quiconque et ne se drogue pas. Pourtant, il lui serait facile de se procurer gratuitement les substances interdites, puisqu’il est affecté au commissariat de Darb el-Ahmar dont dépend Châre‘2 el-Bâtneyya, cet endroit infesté de revendeurs de haschich et d’opium. Il est père de sept enfants : trois garçons et quatre filles." Dâtouri a ajouté que le père ne lui refuserait certainement pas une demande, au contraire, il verrait celle-ci d’un bon œil, Farîda étant son aînée. Le même jour, et avant que les démarches aient été entamées, Tête-de-Radis a grimpé précipitamment jusqu’à la terrasse de l’immeuble où sa mère Oumm el-Kheir et lui occupent ensemble une petite chambre.

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14:51 Écrit par Marc dans Ghitany, Gamal | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gamal ghitany, litterature egyptienne, egypte, le caire, romans de societe | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 04 mai 2008

La Pipe de Maigret - Georges Simenon - 1947

bibliotheca la pipe de maigret

Sept heures et demie, le commissaire Maigret se trouve seul dans son bureau du Quai des Orfèvres à Paris. La journée de travail est enfin terminée et Maigret cherche sa pipe fétiche pour fumer une dernière fois avant son départ. Mais la pipe a disparue, sa préférée, celle légèrement courbe que sa femme lui a offerte il y a dix ans et qu’il appelle sa bonne vieille pipe. Mais aucune trace nulle part de la pipe. A huit heures il rentre sans pouvoir oublier sa pipe. Qu’a-t-il pu bien en faire. Maigret n’arrive à se débarrasser de ce souci certes minime mais inexplicable. Pendant le repas, Mme Maigret devine que son mari a l'air préoccupé. Ce n'est qu'au moment de servir les liqueurs que le commissaire se souvient de la visite reçue quelques heures plus tôt à son bureau du Quai des Orfèvres. Une femme, qui n'avait pas de rendez-vous, et qui avait insisté pour le voir. Il avait accordé si peu d'importance à cette visite que, maintenant, il peinait à se souvenir des détails. Il s’agissait d’une certaine Madame Leroy, une triste veuve de quarante-cinq ans, accompagnée de son fils de dix-huit ans, le dénommé Joseph. La pauvre dame est persuadée que, durant son sommeil ou son absence, quelqu'un fouille sa maison de Charenton. Pourtant, rien n'a disparu et elle ignore ce qu'on y cherche. Le jeune homme travaille dans un salon de coiffure, comme l'a voulu sa mère, qui s'est plainte à plusieurs reprises d'avoir eu à l'élever seule. Elle a même fait surveiller son fils, afin de s'assurer que c'est n'est pas lui l'intrus. Comme elle a trouvé un jour la lettre d'une jeune fille dans son pantalon, elle s'inquiète du fait qu'il pourrait l'amener à la maison dès qu'elle est sortie. Mais cette surveillance n'a rien donné… En bref, selon Maigret, Madame Leroy exagère certainement et s’il n’y a pas eu vol, pourquoi mener une enquête. Toutefois Maigret décide de prendre l’affaire en main, car maintenant qu’il s’en souvient, il est bien sûre d’une chose : cela ne peut être que le jeune Joseph qui lui subtilisé sa pipe. Pourquoi a-t-il fait cela ? Et puis cette drôle d’affaire ne cacherait-elle pas autre chose.
Le lendemain Madame Leroy revient au commissariat : son fils a disparu. Maigret comprend de suite qu’il faut agir vite…

La Pipe de Maigret est un excellent roman policier de l’écrivain belge Georges Simenon mettant en scène son plus célèbre personnage : le commissaire Maigret. Ce roman ressemble plus à une nouvelle et l’affaire narrée n’est pas des plus développées, comme d’ailleurs souvent chez Georges Simenon, ce n’est pas la qualité de l’intrigue qui prime, mais plus les personnages et l’ambiance générale.
Tout part de la perte d’une pipe qui pousse Maigret à mener une enquête qui le mène à sauver un jeune homme des griffes d’un important criminel. Georges Simenon a le talent de nous raconter cette histoire avec une certaine distance, car ce qui intéresse Maigret avant tout n’est pas l’affaire Leroy, mais sa pipe. Le tout est alors racontée du point de vue de Maigret et ses pensées et humeurs tiennent une place importante dans le récit.

Ce court récit est parfait de tout aspect et peut être considéré comme une parfaite introduction pour tout lecteur dans les aventures du commissaire Maigret et dans l’œuvre plus générale de Georges Simenon.

Vivement conseillé !

 Voir également :
- Le chat - Georges Simenon (1967), présentation

16:56 Écrit par Marc dans Simenon, Georges | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : georges simenon, litterature belge, romans policiers, le commissaire maigret | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

samedi, 03 mai 2008

La chute des mondes - Alexis Aubenque - 2002

bibliotheca la chute des mondes

Au XXVIIe siècle l’humanité s’est étendue à travers la galaxie ne faisant de la Terre qu’une planète comme une autre. Deux cent cinquante mondes sont habités et vivent tous sous l’autorité de la Fédération galactique. Seule une quinzaine de planètes ont obtenu un statut particulier qui leur permet de vivre en parfaite autarcie selon des modes de vies choisis dans l’histoire terrienne. C’est ainsi qu’existe une planète vivant au Moyen-Âge, une autre à l’époque romaine, etc. Mais à côté de ces planètes plus conservatrices l’humanité dans le reste de la Fédération semble rapidement évoluer. Il n’y a plus guère de place pour les anciennes religions face à la religion des Maltâmes, une immense civilisation disparue dont les reliques valent des fortunes sur tous les marchés de la Fédération. Mais l’équilibre sur lequel repose toute cette société interplanétaire semble sur le point de se rompre. Des signaux alarmants apparaissent aux quatre coins de la Fédération et de nombreuses personnes de plusieurs planètes, dont entre autres l’aventurier Guntray Marshall d’Albidon, l’industrielle Roseta Ming de Boxtown, le frère Wilson de l’Alliance et la servante Delphine d’Atlan, vont voir leurs destins se rejoindre vers une découverte fascinante qui fera basculer à jamais l’ordre établi.

La chute des mondes de l’écrivain français Alexis Aubenque est le premier volet d’une saga de space-opera en deux parties, la deuxième partie s’intitulant Etat de guerre et est paru en 2004.
Dès les premières pages on reconnaît l’inspiration flagrante de l’auteur prise en de nombreux classiques de la science-fiction, dont par exemple le cycle d’Hypérion de Dan Simmons ou alors celui de Fondation d’Isaac Asimov, trop flagrant même pour les lecteurs familiers de ces classiques qui risquent de n’y voir qu’une tentative de plagiat. Dès le départ on ressent également l’écriture faible et hésitante d’un auteur encore guère aguerri dans son métier. Les fautes de style sont nombreuses et il est difficile à croire que ce roman ait été sérieusement relu avant publication. De plus l’intrigue souffre de plus d’un mauvais montage qui fait apparaître une multitude de personnages peu intéressants au dépit d’un suspense qui tarde à arriver.

Mais il est avant tout étonnant de voir que ce roman totalement inabouti, sinon raté, soit publié. Espérons juste que la suite soit un peu meilleure.

En bref, La chute des mondes est un space-opera à éviter à tout prix !

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Voir également :
- Etat de guerre - Alexis Aubenque (2004), présentation