jeudi, 04 octobre 2007

Exterminez toutes ces brutes ! (Utrota varenda jävel) - Sven Lindqvist - 1992

bibliotheca exterminez toutes ces brutes

"Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences."

Sven Lindqvist



Dans le roman Au cœur des ténébres (Heart of Darkness, 1899) l’écrivain Joseph Conrad fait écrire à son personnage le colon Kurtz en conclusion d ‘un rapport sur la mission civilisatrice de l’homme blanc en Afrique la phrase suivante « Exterminez toutes ces brutes ! ». Pourquoi Kurtz résume-t-il sa mission en de tels mots et que signifiaient ces mots pour Conrad et ses contemporains. C’est ce que cherche à découvrir via ce livre l’écrivain et voyageur Sven Lindvist. Il remonte le temps aux origines des massacres faits au nom de la civilisation en étudiant un certain nombre d’actes commis lors du colonialisme (dont principalement ceux du Congo Belge et de l’Empire britannique) pour arriver au génocide des juifs par les nazis. Les exemples son bien connus, même s’ils sont souvent volontairement oubliés, tels par exemple les massacres systématiques des Indiens des Amériques, celui des Tasmaniens par les Australiens, des Guanches sur les Iles Canaries en 1541, des Herero par les troupes allemandes à partir de 1890, lors de tueries organisées, et de l'enfermement en camps de concentration. L'exemplarité française n'est pas oubliée : Lindqvist rappelle à notre bon souvenir l'histoire de la colonne Voulet et Chanoine, qui traça un sillon de feu et de sang sur les bords du fleuve Niger. Le livre de Lindqvist est hanté d'un questionnement essentiel : animés par quelle raison les Européens ont-ils perpétré les catastrophes génocidaires que l'on connaît ? Lindqvist rassemble des témoignages de l’époque de Conrad, de scientifiques ou autres qui par les paroles donnent une justification quelque part à ces massacres, dont entre autres : Darwin et la sélection naturelle, dont les travaux sont réinterprétés en un Si les peuples indigènes, moins ou non développés, disparaissent, c'est en vertu d'une loi naturelle raciale qui voit l'extermination des non-européens, Lyell, Cuvier, … Il reprend également certaines œuvres de grands écrivains de l’époque dont H.G. Wells, important opposant aux massacres de l’époque, dont il cite La Guerre des Mondes (The War of the Worlds, 1898). A Linqvist de conclure qu’une part non négligeable de la pensée européenne baigne dans ces eaux racistes qui justifient les pires actes.
Mais ce voyage dans le temps s’accompagne d’un voyage bien réel à travers l’Afrique où Lindvist s’accompagne de son ordinateur et écrit petit à petit son livre. Car pour Lindvist la compréhension de tout cela ne peut que s’accompagner d’un voyage en Afrique pour enfin disparaître dans le désert et ainsi en quelque sorte refaire le voyage de Kurtz au fin fond de ces mondes hostiles.
Mais attention il ne s’agît ici certainement pas d’un travail académique (même si de nombreuses références sont donnés en fin de livre), mais plutôt d’une réflexion libre présentée sous une forme très agréable et écrit dans un style très soigné et vivant. Les 169 chapitres sont souvent courts, très compacts, et touchent directement.
Il est cependant à regretter que ce que Linqvist nous explique à l’aide de multiples exemples historiques se retrouve de façon certes moins explicative et moins détaillée mais bien plus puissante dans l’excellent roman Au cœur des ténèbres (Heart of Darkness, 1899) de Joseph Conrad qui est à la base de ce livre.

Un livre immense, très troublant et essentiel afin de comprendre les méfaits du colonialisme.

A noter que Sven Lindqvist, auteur de très nombreux livres dont assez peu sont traduits en français, a également écrit sur un sujet semblable Terra nullius (Terra nullius - en resa genom ingens land, 2005) qui retrace l'anéantissement des Aborigènes australiens.

Extrait :

Vers In Salah

1

Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences.

2

Le Tademaït, “le désert des déserts”, est la région la plus morte du Sahara. Pas la moindre trace de végétation.Toute vie est éteinte. Le sol est seulement recouvert de ce vernis du désert, noir et brillant, que la chaleur a arraché à la pierre.

Le bus de nuit, le seul qui circule entre El Golea et In Salah, prend, avec un peu de chance, sept heures de route. Pour trouver un siège, il faut se battre avec une douzaine de soldats en gros godillots qui ont appris à faire la queue à l’école de combat rapproché de l’armée algérienne, à Sidi Bel Abbes. Le passager qui porte sous le bras le cœur de la pensée occidentale stocké sur un vieux disque dur est clairement handicapé.

Au début de la route transversale, vers Timimoun, on sert de la soupe de patates chaude et du pain par un trou dans le mur. Puis l’asphalte défoncé prend fin et le bus continue à travers le désert.

C’est le rodéo garanti. Le bus se comporte comme un jeune pur-sang sauvage. Dans un concert de tremblements de vitres et de grincements d’amortisseurs, il saute, retombe et rebondit, transmettant chaque secousse au disque dur que je tiens sur les genoux ainsi qu’au tas de blocs de construction oscillants que forment les disques, mous, de ma colonne vertébrale. Quand il n’est plus supportable de rester assis, je m’accroche à la barre du toit ou je m’accroupis.

C’est exactement tout cela que j’ai craint. C’est cela que j’ai désiré.

La nuit est fantastique sous le clair de lune. Heure après heure, le désert blanc défile : pierre et sable, pierre et gravier, pierre et sable – le tout brillant comme la neige. Heure après heure. Il ne se passe rien, sauf quand un feu surgit dans l’obscurité, signalant à l’un des passagers de descendre, et de s’enfoncer droit dans le désert.

Le bruit de ses pas disparaît dans le sable. Il disparaît à son tour. Et nous disparaissons aussi dans les ténèbres blanches.

3

Le cœur de la pensée européenne ? Oui, il existe une phrase, une phrase simple et courte, qui résume l’histoire de notre continent, de notre humanité, de notre biosphère, de l’holocène à l’“Holocauste”.

Elle ne dit rien sur l’Europe en tant que foyer originel de l’humanisme, de la démocratie et du bien-être sur Terre. Elle ne dit rien sur ce dont nous tirons fierté à juste titre. Elle exprime seulement la vérité que nous préférons oublier.

J’ai étudié cette phrase pendant plusieurs années. J’ai réuni une quantité de documentation que je n’ai jamais pris le temps de dépouiller. J’aimerais disparaître dans ce désert où personne ne peut me joindre, où j’ai tout le temps possible. Disparaître et revenir seulement quand j’aurai compris ce que je sais déjà.

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Voir également:
- Terra Nullius (Terra Nullius - En resa genom ingens land) - Sven Lindqvist (2005), présentation et extrait

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