lundi, 02 avril 2007

Chroniques martiennes (The Martian Chronicles) - Ray Bradbury - 1950

bibliotheca chroniques martiennes

A partir du premier débarquement de l’homme sur Mars en 1999, le début de la colonisation de la planète rouge, jusqu’à sa fin ; telle est ce que tente de nous raconter Ray Bradbury à travers cet impressionnant recueil de nouvelles qui se suivent de façon chronologique. Ecrit dans les années 1940 et publié en 1950 les Chroniques martiennes sont très vite devenus une œuvre majeure de la science-fiction et de la littérature américaine en général, d’ailleurs l’une des rares œuvres de SF à avoir atteint une telle notoriété littéraire.

Ray Bradbury nous raconte de façon toujours très imagée le débarquement des premiers terriens sur une planète où la réalité ne semble pas toujours être ce qu’on voit, leurs conflits avec la population locale, la décimation de celle-ci via l’importation de maladies, la création d’une véritable colonie avec ses villes et commerces, jusqu’à la gangrène de ces mêmes colonies et l’abandon de la planète.

Ce roman est donc composé de nouvelles entre lesquels l’auteur a placé des interludes en vue de relier les différentes histoires entre elles. Cela donne parfois à l’ensemble un style plutôt hétéroclite, mais qui permet également de suivre cette histoire de différents points de vue.

Les Chroniques martiennes entrent avant tout dans le genre de la science-fiction, mais ce qui frappe avant tout est la poésie qui se dégage de tous ces textes au détriment de la science-fiction pure et dure. Ici peu de descriptions techniques, de vraisemblances scientifiques, rien ne tient réellement debout de façon concrète. Les descriptions sont farfelues et non crédibles. Ce qui n’enlève en rien au résultat final plein d’onirisme et de métaphores qui se rapproche plus d’un songe ou d’une rêverie d’un possible imaginable. Dès le départ on nous conte un décollage de fusée dont les réacteurs sont si puissants qu’ils induisent un changement de saison su Terre, passage dans lequel l’aspect technologique s’efface totalement face aux descriptions exagérés des conséquences de ce décollage.

Mars ne sert d’ailleurs que de prétexte pour nous raconter cette histoire de colonisation qui fait souvent allusion à la conquête du continent américain. Il y décrit un choc entre deux cultures qui amènera irrémédiablement à la disparition quasi totale de celle qui ne pourra pas se défendre. Tout cela est un peu comme si l’Histoire ne cessait de se répéter, voire de bégayer. Les Martiens sont d’ailleurs représentés à tour de rôle comme ce que désirent les hommes, en fonction qu’ils veulent les craindre ou les aimer et paraissent alors à tour de rôle comme terrifiants ou tout à fait inoffensifs.

Le récit se sert tantôt de fantastique, d’horreur, de comique, … et finalement de tous genres possibles.  A noter notamment le passage qui raconte la construction d’une nouvelle Maison Usher (voire l’œuvre d’Edgar Allan Poe) dans lequel la science-fiction se mêle allègrement à l’horreur et à l’humour. Ou alors cette nouvelle plus comique où la première mission terrienne arrivant sur Mars et voulant prendre contact avec la population locale, est enfermée dans un asile de fous où chacun prétend être originaire de planètes diverses. Citons également la nouvelle de cet homme solitaire sur la planète abandonnée qui tente de trouver l'âme sœur par téléphone interposé, et après avoir trouvé l’autre âme solitaire, préférera finalement retourner à sa solitude, plutôt que d'affronter la cruelle différence existant entre la réalité et les fantasmes de l'imaginaire.

La lecture est tout à fait jubilatoire et le lecteur accrochera facilement à l’imagination débordante de Ray Bradbury. Ce livre est tout à fait unique en son genre et incontournable pour tout lecteur, amateur de science-fiction ou non.

Les Chroniques martiennes sont un véritable must de la littérature du XXe siècle.

Il est à noter que dans les dernières éditions les dates ont été changés (par exemple alors que dans la version originale l’histoire commence en 1999, de nombreuses versions plus actuelles font débuter l’histoire en l’an 2030)

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Extraits :

Janvier 1999 - L’été de la fusée

A un moment donné c’était l’hiver en Ohio, avec ses portes fermées, ses fenêtres verrouillées, ses vitres masquées de givre, ses toits frangés de stalactites, les enfants qui skiaient sur les pentes, les ménagères engoncées dans leurs fourrures qui, tels de grands ours noirs, avançaient pesamment dans les rues verglacées.

Puis une longue vague de chaleur balaya la petite ville. Un raz de marée d’air brûlant ; comme si on avait laissé ouvert un four de boulanger. La vibration de fournaise passa sur les pavillons, les buissons, les enfants. Les glaçons se détachèrent, se brisèrent, se mirent à fondre. Portes et fenêtres s’ouvrirent à la volée. Les enfants s’extirpèrent de leurs lainages. Les femmes se dépouillèrent de leurs défroques d’ours. La neige se liquéfia, révélant l’ancien vert des pelouses de l’été précédent.

L’été de la fusée. On passa le mot dans les maisons grandes ouvertes. L’été de la fusée. La touffeur de désert modifiait les broderies du givre sur les fenêtres, effaçait l’œuvre d’art. Skis et luges devenaient soudain inutiles. La neige qui tombait du ciel froid sur la ville se transformait en pluie chaude avant de toucher le sol.

L’été de la fusée. Les gens se penchaient hors de leurs vérandas ruisselantes pour contempler le ciel rougeoyant.

Sur la rampe de lancement, la fusée crachait des nuages de flammes roses et une chaleur d’étuve. Dressée dans cette froide matinée d’hiver, elle donnait vie à l’été à chaque souffle de ses puissantes tuyères. La fusée commandait au climat, faisant régner un court moment l’été sur le pays.

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Août 1999 - La nuit d’été

Dans les galeries de pierre, les gens formaient des groupes et des grappes qui se glissaient dans les ombres au milieu des collines bleues. Une douce clarté tombait des étoiles et des deux lunes luminescentes de Mars. Au-delà de l’amphithéâtre, dans de lointaines ténèbres, se nichaient de petites agglomérations et des villas ; des eaux argentées s’étalaient en nappes immobiles et les canaux scintillaient d’un horizon à l’autre. C’était un soir d’été dans toute la paix et la clémence de la planète Mars.

Sur les canaux de vin vert se croisaient des bateaux aussi délicats que des fleurs de bronze. Au sein des longues demeures qui s’incurvaient interminablement, pareilles à des serpents au repos, à travers les collines, les amants paressaient en échangeant des chuchotis dans la fraîcheur nocturne des lits. Quelques enfants couraient encore dans les ruelles à la lueur des torches, brandissant des araignées d’or qui projetaient des entrelacs de fils. Ca et là se préparait un souper tardif sur des tables où de la lave portée au blanc argent bouillonnait en sifflant. Dans les amphithéâtres d’une centaine de villes situées sur la face nocturne de Mars, les Martiens à la peau brune et aux yeux pareils à des pièces d’or étaient calmement conviés à fixer leur attention sur des estrades où des musiciens faisaient flotter une musique sereine, tel un parfum de fleur, dans l’air paisible.

Sur une estrade une femme chantait.

Un frémissement parcourut l’assistance.

Elle s’arrêta de chanter, porta une main à sa gorge, fit un signe de tête aux musiciens et ils reprirent le morceau.

Et les musiciens de jouer et elle de chanter, et cette fois l’assistance soupira et se pencha en avant, quelques hommes se dressèrent sous le coup de la surprise, et un souffle glacé traversa l’amphithéâtre. Car c’était une chanson étrange et effrayante que chantait cette femme. Elle tenta d’empêcher les mots de franchir ses lèvres, mais ils étaient là :

La beauté marche avec elle, comme la nuit

Des cieux qui sont voués au règne des étoiles ;

Et le plus beau du noir et de tout ce qui luit

Dans sa personne entière et ses yeux se dévoile...

La chanteuse se fit un bâillon de ses mains, interdite.

“ Qu’est-ce que c’est que ces paroles ? se demandaient les musiciens.

- Qu’est-ce que c’est que cette chanson ?

- Qu’est-ce que c’est que cette langue ? ”

Et quand ils se remirent à souffler dans leurs trompes dorées, l’étrange musique s’éleva pour planer au-dessus des spectateurs qui maintenant quittaient leurs sièges en parlant à voix haute.

“ Qu’est-ce qui te prend ? se demandaient mutuellement les musiciens.

- Quel air tu jouais ?

- Et toi, qu’est-ce que tu joues ? ”

La femme fondit en larmes et quitta la scène en courant. Le public déserta l’amphithéâtre. Et partout, dans toutes les villes de Mars, jetant le trouble, le même phénomène s’était produit. Une froidure de neige s’était emparé de l’atmosphère.

Dans les ruelles enténébrées, sous les torches, les enfants chantaient :


Et quand elle arriva
Il n’y avait plus rien,
Et son chien fit tintin !

“ Hé, les enfants ! criaient des voix. C’était quoi cette chanson ? Où l’avez-vous apprise ?

- Elle nous est venue comme ça, d’un coup. C’est des mots qu’on ne comprend pas. ”

Les portes claquaient. Les rues se vidaient. Au-dessus des collines bleues une étoile verte se leva.

Sur toute la face nocturne de Mars les amants se réveillaient pour écouter leurs bien-aimées fredonner dans l’obscurité.

“ Quel est donc cet air ? ”

Et dans un millier de villas, au milieu de la nuit, des femmes se réveillaient en hurlant. Il fallait les calmer tandis que leur visage ruisselait de larmes. “ Là, là. Dors. Qu’est-ce qui ne va pas ? Un rêve ?

- Quelque chose d’affreux va arriver demain matin.

- Il ne peut rien arriver, tout va bien. ”

Sanglot hystérique. “ Ca se rapproche, ça se rapproche de plus en plus !

- Il ne peut rien nous arriver. Quelle idée ! Allons, dors. Dors. ”

Tout était calme dans les petites heures du matin martien, aussi calme que les fraîches ténèbres d’un puits. Les étoiles brillaient dans les eaux des canaux ; les enfants étaient pelotonnés dans leur chambre et le bruit de leur respiration, les poings refermés sur leurs araignées d’or ; les amants étaient enlacés, les lunes couchées, les torches froides, les amphithéâtres de pierre déserts.

Le silence ne fut rompu qu’à l’approche de l’aube par un veilleur de nuit qui, au loin, dans les sombres profondeurs d’une rue solitaire, fredonnait en marchant une étrange chanson...

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Voir également:
- Fahrenheit 451 - Ray Bradbury (1953), présentation et extrait

16:48 Écrit par Marc dans Bradbury, Ray | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ray bradbury, litterature americaine, science-fiction, mars | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Commentaires

Un recueil que je place dans mon Panthéon de la littérature. C'est onirique et la prose de Bradbury est incroyablement belle et efficace. Les Chroniques Martiennes sont fabuleuses à découvrir.

Écrit par : oggy | lundi, 10 mars 2008

Chef-d'oeuvre Une oeuvre magique. Un livre phare du XX° siècle, non seulement de science-fiction mais de littérature générale. Un mélange sublime de poésie, d'horreur et de dénonciation (modernité, guerre froide, esclavage etc...) Plusieurs niveaux de lecture donc. Un ouvrage qu'il faut relire plusieurs fois pour en prendre complètement la mesure. Un livre de chevet quoi !

Écrit par : Fantasio | samedi, 15 mars 2008

trés franchement , ce livre m'a plus la premiére , mais se n'est pas du tous un truc que jaime relire, on ma forcés a le lire une bonne vingtaine de fois pour le cour , et il faut dire qu'au bout du compte il me barbe

Écrit par : kao | dimanche, 18 mai 2008

Une pure merveille !

Ce livre est un poème humaniste, et point n'est besoin d'être un fan de SF pour l'apprécier.

Écrit par : Michel | samedi, 15 mai 2010

Les commentaires sont fermés.