mercredi, 28 février 2007

Les amants étrangers (The Lovers) - Philip José Farmer - 1961

bibliotheca les amants etrangers

En 3050, l'Amérique du Nord est devenue une société ultra-religieuse, dirigée par un clergétat des plus sévères en toute matière de morale. Hal Yarrow est linguiste et vit fort mal cette société. Son mariage est un échec, de plus sa femme n'hésite pas à aller rapporter ses manquements moraux aux autorités religieuses, ce qui freine Hal dans sa carrière. Mais Hal va se voir proposer une opportunité pour échapper à cette société qu'il déteste tant. Une planète habitable, baptisée Ozagen, a été découverte au fin fond de la galaxie. Hal Yarrow est engagé pour faire partie de l'expédition, ses connaissances linguistiques permettant de communiquer avec l'espèce extra-terrestre, des insectes géants, vivant sur cette planète et qui y ont batie une civilisation qui est encore en recul par rapport à celle de la Terre d'un point de vue technologique. Et le but de l'expédition est d'étudier au mieux cette civilisation en vue de mieux l'exterminer afin de faire de la place pour leurs désirs de colonisation. En partant en mission sur la planète Ozagen, Hal Yarrow pense avoir laissé cette société qu'il abhorre derrière lui. Mais le conditionnement subi depuis son plus jeune âge résiste à l'éloignement et rien ne semble pouvoir le briser. Mais sur place, Hal Yarrow va rencontrer une femme magnifique, Jeanette Rastignac, descendante de très anciens colons français. Il va nouer une relation amoureuse avec elle, et cela au grang secret de ses compatriotes qui pourraient sévèrement le punir pour cela. Cependant au fil du temps Hal Yarrow constate plusieurs choses étranges: Jeanette ne semble pas être ce qu'elle prétend. Est-il bien sûr que cette créature, sortie d'on ne sait où, est réellement humaine ?


Les amants étrangers sort en 1961 et fait directement l'effet d'une bombe. En effet il est souvent considéré que Les amants étrangers représente la première tentative dans l'histoire de la science-fiction qui aborde le thème de la sexualité, notamment avec des espèces extra-terrestres. Mais attention! De ce point de vue là, le roman n'était pas si novateur que cela. Philip José Farmer s'inspire pour ce roman fortement de la nouvelle Shambleau de C. L. (Catherine Lucille) Moore, parue en 1933. En effet les trames principales de ces deux oeuvres se ressemblent fortement. D'ailleurs on retrouve certaines similitudes entre le personnage de Jeanette et celui de Shambleau décrit par C. L. Moore. Il n'empêche que le roman de Philip José Farmer reste toutefois parfaitement remarquable et original pour son époque. Derrière cette histoire d'amour impossible entre un homme en rupture avec l'humanité et une extra-terrestre en exil, relation condamnée par tous et qui en plus réservera au personnage de Hal Yarrow une étonnante et dramatique surprise, Philip José Farmer écrit un réel plaidoyer contre l'intégrisme religieux (les religions décrites ici s'inspirent beaucoup du judaïsme, Farmer étant de confession juive lui-même, ainsi qu'également de l'islam et du christianisme) et pour la liberté en général de l'individu, notamment d'un point de vue bonnes moeurs. Le lecteur y trouvera beaucoup de matière à réfléchir et à penser qui remettra en cause sa façon de voir la société.

Depuis sa parution au début des années soixante, ce classique de la science-fiction a cependant pris quelques rides. Le parfum de scandale qui entourait généralement ce roman s'est un peu dilué par le temps et ne choquera guère grand monde de nos jours. Certains éléments sont même devenus un peu ridicules. Par contre le côté sur l'intolérance religieuse et le totalitarisme qui en suit est encore et toujours parfaitement d'actualité.

Les amants étrangers est l'un des tous grands classiques de la science-fiction.

A lire et à relire !

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Voir également:
- Le Monde du Fleuve (To Your Scattered Bodies You Go) - Philip José Farmer (1971), présentation

16:14 Écrit par Marc dans Farmer, Philip José | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philip jose farmer, litterature americaine, science-fiction | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

lundi, 26 février 2007

Le nom de la rose (Il nome della rosa) – Umberto Eco – 1980

bibliotheca le nom de la rose

An de grâce 1327, alors que la chrétienté est divisée entre l'autorité du pape Jean XXII et celle de l'Empereur Louis IV du Saint-Empire et que les hérésies sont traquées à travers tout l’empire, l'ex-inquisiteur et moine franciscain Guillaume de Baskerville se rend dans une abbaye bénédictine, située entre Provence et Ligurie, accompagné par son novice Adso, un jeune bénédictin issue de la noblesse de Melk. Cette abbaye va servir de rencontre théologique entre franciscains et l'autorité pontificale d’Avignon au sujet de la pauvreté du Christ, débat servant avant tout de façade au conflit politique entre le pape et l'empereur. Mais de Baskerville est également chargé par l’abbé d ‘enquêter sur une mort suspecte d’un jeune moine qui semble s’être suicidé. Rapidement, ce que beaucoup semblaient considérer comme un suicide prend des allures de plus en plus inquiétantes, et chaque jour connaîtra un nouveau meurtre parmi les moines, se fondant sur le modèle de l’Apocalypse. Mais lorsque peu de jours plus tard débarque l'inquisiteur dominicain Bernardo Gui qui se rend à l'abbaye à la demande du pape, et commence à se mêler à l'enquête, les choses commencent à se compliquer.

Le nom de la rose est la première œuvre de fiction d’Umberto Eco et devient très vite un immense succès mondial pour être considéré comme l’un des plus grands chef-d’œuvres littéraires de la fin du vingtième siècle. Il s’agît à la fois d’un roman historique médiéval extrêmement recherché et d’un roman policier des plus efficaces et passionnants. Le nom de la rose est une véritable révélation pour la plupart des lecteurs qui le lisent, un livre tout à fait unique. Un vrai choc littéraire.
Dans ce roman Umberto Eco tente avant tout de décrire le combat d’un homme contre l’obscurantisme et pour la liberté du savoir, mais la première chose qui impressionne dans ce génial roman est la qualité de l’intrigue policière qui se déroule en huis clos dans l’ambiance sombre et austère d’une abbaye médiévale et qui accroche le lecteur du début à la fin. Eco place des mystères, puis des pistes qui présentent des signes qui à leur tour deviennent symboles prêts à être interprétés. L’enquête est pleine de rebondissements et de suspense. Mais ensuite le lecteur reconnaîtrera rapidement l’immense érudition d’Umberto Eco qui nous relate cette époque de l’histoire de façon très détaillée et savante tout en gardant l’aspect divertissant du roman. A force de détails, de faits divers d’époque, Umberto Eco nous fait revivre ces temps d’obscurantisme comme si on y était. Le travail effectué par Eco est très méticuleux (il faut savoir que le perfectionisme d’Eco a poussé celui à travailler pendant toute une année sur l’élaboration du plan de l’abbaye). Le dénouement final est impressionnant, à la hauteur de l’intrigue, et ne décevra personne en donnant pleienement son sens à l’oeuvre.
Les références littéraires et historiques sont nombreuses. Par exemple le personnage de Guillaume de Baskerville, rationaliste et disciple du savant anglais du XIIIe siècle Roger Bacon, est à la fois inspiré du détective Sherlock Holmes (en particulier au roman d'Arthur Conan Doyle Le Chien des Baskerville) et fait allusion à Guillaume d’Occam (Premier jour, Vêpres : « il ne faut pas multiplier les explications et les causes sans qu'on en ait une stricte nécessité »), alors que le novice Adso n’est que la version contractée du Docteur Watson. A noter aussi que le personnage du bibliothécaire aveugle est directement inspiré de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Ce genre de références se retrouvent dans quasi chaque phrase. Ce roman n’aurait pu exister sans toute la littérature qui l’a précédé, et en son sein se retrouve enfoui, tel dans la mystérieuse bibliothèque de l’abbaye, un immense savoir littéraire qui ne demande qu’à être découvert.

Le titre Le nom de la rose n’est pas directement en lien avec le contenu, mais avait été trouvé par Eco, aidé par des amis, tout simplement parce que cela sonnait bien, toutefois en gardant à l’esprit que la rose a toujours été symbole de secret et de mysticisme.

Le roman a été adapté au cinéma en 1986 par Jean-Jacques Annaud dans une production internationale avec Sean Connery dans le rôle de Guiilaume de Baskerville et Christian Slater dans celui du novice Adso. Le film, même s’il est plutôt réussi, n’arrive évidemment pas en rendre la complexité de l’œuvre littéraire.
Le nom de la rose a également inspiré une multitude d’autres écrivains pour créer le genre du roman historico-policier.

Le nom de la rose est une véritable œuvre mythique, un éblouissement de culture et de savoir tout à fait unique en son genre.

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Extrait : pris dans du premier chapitre

"Telle était la situation quand – déjà novice bénédictin au monastère de Melk -je fus arraché à la tranquillité du cloître par mon père, qui se battait dans la suite de Louis, non le moindre d'entre ses barons, et qui trouva sage de m'emmener avec lui pour que je connusse les merveilles d'Italie et fusse présent quand l'empereur serait couronné à Rome. Mais le siège de Pise l'absorba tout entier dans des préoccupations militaires. J'en tirai avantage en circulant, mi par oisiveté, mi par désir d'apprendre, dans les villes de la Toscane, mais cette vie libre et sans règle ne seyait point, pensèrent mes parents, à un adolescent voué à la vie contemplative. Et suivant le conseil de Marsile, qui s'était pris d'affection pour moi, ils décidèrent de me placer auprès d'un docte franciscain, frère Guillaume de Baskerville ; ce dernier allait entreprendre une mission qui devait le conduire jusqu'à des villes célèbres et des abbayes très anciennes. C'est ainsi que je devins son secrétaire en même temps que son disciple ; je n'eus pas à m'en repentir car je fus avec lui le témoin d'événements dignes d'être consignés, tel qu'à présent je le fais, et confiés à la mémoire de ceux qui viendront après moi.

Alors je ne savais pas ce que frère Guillaume cherchait, et à vrai dire je ne le sais toujours pas aujourd'hui, et je présume que lui-même ne le savait pas, mû qu'il était par l'unique désir de la vérité, et par le soupçon – que je lui vis toujours nourrir- que la vérité n'était pas ce qu'elle lui paraissait dans le moment présent. Et, en ces années-là, il était sans doute distrait de ses chères études par les devoirs impérieux du siècle. La mission dont Guillaume était chargé me restera inconnue tout au long du voyage, autrement dit il ne m'en parla pas. Ce fut plutôt en écoutant des bribes de conversations, qu'il eut avec les abbés des monastères où au fur et à mesure nous nous arrêtâmes, que je me fis quelque idée sur la nature de sa tâche. Cependant je ne la compris pas pleinement tant que nous ne parvînmes pas à notre but, comme je le dirai ensuite. Nous avions pris la direction du septentrion, mais notre voyage ne suivit pas une ligne droite et nous nous arrêtâmes dans plusieurs abbayes. Il arriva ainsi que nous virâmes vers l'occident tandis que notre destination dernière se trouvait à l'orient, comme pour longer la ligne montueuse qui depuis Pise mène dans la direction des chemins de saint Jacques, en faisant halte sur une terre que les terribles événements qui s'y passèrent me dissuadent de mieux identifier, mais dont les seigneurs étaient fidèles à l'empire et où les abbés de notre ordre d'un commun accord s'opposaient au pape hérétique et corrompu. Notre voyage dura deux semaines entrecoupées de moult vicissitudes, et dans ce laps de temps j'eus la possibilité de connaître (pas suffisamment, loin de là, comme j'en suis toujours convaincu) mon nouveau maître."

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Voir également:
- Le pendule de Foucault (Il pendolo di Foucault) - Umberto Eco (1988), présentation
- L’île du jour d’avant (L'isola del giorno prima) - Umberto Eco (1994), présentation
- Baudolino - Umberto Eco (2000), présentation et extrait

23:13 Écrit par Marc dans Eco, Umberto | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : umberto eco, litterature italienne, romans policiers, romans historiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 23 février 2007

Clairs obscurs - Paul Colize - 2004

bibliotheca clairs obscurs

Bob Walsh, un américain est retrouvé mort pendu à Moscou par la police russe. Jean-Pierre Vandamme, envoyé permanent d'Euroworld TV à Moscou, s'intéresse à cette affaire finalement plutôt banale. Son but n'est pas d'en faire un scoop mais d'utiliser ce fait divers pour en faire le point de départ de son nouveau roman. En effet Jean-Pierre Vandamme est écrivain à ses heures perdues et hélas en panne d'inspiration pour le moment. Sa spécialité ce sont les polars de série dans lesquels il fait évoluer son personnage fétiche Gordon Spice, détective américain à la Humphrey Bogart qui réussit toujours à venir à bout des pires enquêtes. Ce mort à Moscou va, du moins l'espère-t-il, lui donner l'inspiration nécessaire pour de nouvelles aventures de Gordon Spice. Mais que faire à partir d'un bête suicide? Vandamme mène une petite enquête et très vite il tombe sur des éléments étranges qui le poussent à investiguer d'avantage. Encore ne sait-il pas que cette affaire va le mener à enquêter dans les rouages de l'une des sectes les plus importantes et dangereuses du monde: l'Eglise de Scientologie!

Clairs obscurs est le second roman de l'auteur belge Paul Colize que je découvre avec beaucoup d'enthousiasme après l'excellent polar Quatre valets et une dame (2005). Il s'agît du troisième roman de Paul Colize après Les sanglots longs (2000) et Le seizième passager (2002). Pour tous les amateurs de polars, Paul Colize est certainement un écrivain à surveiller dans le futur.
Clairs obscurs est un polar exemplaire plein de suspense au style très vif qui ravira les amateurs du genre. Une intrigue bien montée et servie avec beaucoup d'humour. L'histoire nous raconte en parallèle les investigations du narrateur, aidé par son personnage de roman, Gordon Spice, qui vient ponctuer les réflexions de son géniteur par des répliques classiques du genre du polar, ainsi que en flash-back l'histoire de Linda McDonald et la carrière qu'elle fait au sein de la secte de la Scientologie, sa progression et sa chute, qui la connectera d'une certaine façon au mort retrouvé par le narrateur à Moscou. Les chapitres sont courts et alternent bien dans le temps ces deux histoires jusqu'au moment où elles se rejoignent dans le temps. Ce court chapitrage donne également un rythme bien élevé à l'histoire. Toute la partie concernant la secte de Scientologie est parfaitement documentée et très convaincante: on comprend bien les mécanismes de la secte, depuis les méthodes de recrutement jusqu'aux procédés peu scrupuleux pour gagner plus d'argent et de pouvoir. C'est assez effrayant, pourtant tellement réel. Mais derrière ce sujet plutôt grave Paul Colize aborde aussi celui plus léger du roman policier, de plus avec beaucoup humour, où l'auteur s'amuse à jouer avec les codes du genre via le personnage de Gordon Spice. On regrette même que Paul Colize n'est pas développé encore davantage ce côté-là du roman.

Clairs obscurs est certes un peu moins réussi que Quatre valets et une dame (2005), mais reste toujours d'un très bon niveau.

Le roman n'est pas disponible en librairie, mais peut être commandé directement sur le site de l'auteur: www.unepassion.eu.

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Extrait:

Chapitre Un

Les deux Lada remontèrent à vive allure le boulevard Novinski et prirent à droite, dans Nikitskaïa.

Le hurlement des sirènes résonna de plus belle dans la rue étroite. Le convoi s’arrêta à hauteur du numéro 14, non loin de la maison de Gorki. Huit agents de l’Omone, la police spéciale, surgirent des véhicules et s’appliquèrent à fermer violemment les portières.

Un petit groupe de personnes discutait nerveusement devant l’entrée de l’entrepôt. Un homme d’une soixantaine d’années, à qui il manquait une bonne partie des dents, se détacha de l’attroupement et vint à la rencontre des policiers.

- Dobroïé outro, c’est moi qui vous ai appelé, je l’ai découvert ce matin, en arrivant.

Le plus haut gradé distribua sèchement quelques ordres à ses subordonnés, sortit son arme et avança

- Je te suis, montre-moi où il est.

Ils pénétrèrent dans le hangar et empruntèrent un petit escalier en colimaçon qui menait à l’étage. Seule une longue table qui croulait sous un amoncellement de papiers meublait la mezzanine.

L’homme était là, pendu à l’une des poutrelles métallique de la charpente. Il tournoyait mollement, un tabouret renversé à ses pieds.

Le guide crut bon de préciser.

- C’est mon bureau, izvinitié, je n’ai pas eu le temps de ranger.

Le policier balaya d’un geste la justification et examina le cadavre en conservant une distance respectable. Il tendit le bras, palpa le tissu du blouson, composa une grimace de dégoût et bougonna.

- Un étranger ! Il ne pouvait pas faire ça chez lui ? On va devoir convoquer le MVD.

Du temps du KGB, tout était plus simple, on alertait la 7ème Direction, celle qui était en charge de la surveillance des étrangers en résidence sur le territoire, et ils s’occupaient de tout.

À présent, selon les cas, il fallait faire appel au SVR, au FSK, au FSB, au FPS, au FSO, au SBP, au MVD ou, plus exceptionnellement, au GRU, le service secret de l’armée qui contrôlait aussi Spetsnaz, les commandos d’élite.

Dans un pays où l’on déplorait un peu plus de 35.000 assassinats par an, ces démarches ne simplifiaient pas la tâche de la police locale.

En attendant, il pouvait entamer les premières formalités.

- Qu’est ce que tu viens faire ici, aussi tôt, un dimanche ?

Le responsable des lieux se mit à bafouiller.

- Ce n’est pas habituel, les voisins m’ont téléphoné, ils ont entendu du bruit, hier soir, aux environs de minuit.

- Qui a les clés, à part toi ?

- Personne, mais ce n’est pas difficile d’entrer, il n’y a rien à voler ici, on fait du dépôt et de la redistribution de journaux, ça n’intéresse personne, les journ…

Le policier le coupa brutalement.

- Tu as déjà vu ce type ?

- Non, jamais, je vous le jure.

- Pourquoi te sens-tu obligé de jurer ? Tu as l’habitude de mentir ?

Avant que le sexagénaire ne parvienne à échafauder une réplique acceptable, l’un des adjoints vint à la rencontre de son supérieur.

- J’ai appelé la centrale, il manque un type au Metropol, depuis vendredi soir, un Américain.

Le subordonné mima la surprise en découvrant la présence du pendu et le considéra avec une compassion simulée. Il parcourut une nouvelle fois les notes qu’il avait prises et indiqua le cadavre du doigt.

- Ça correspond assez bien au signalement, c’est idiot de se suicider par une si belle journée de printemps.

- Tu as vu la couleur de sa langue ? Ça ne s’est pas passé il y a une demi-heure. Il est mort depuis plus de douze heures. Comment il s’appelle, ton disparu ?

- Walsh, Bob Walsh.

Le chef sourit.

- Ces Américains n’ont aucune imagination ! Ils s’appellent tous John, Bill ou Bob.

- Notez, Chef, eux, ils disent que nous, on s’appelle tous Dimitri, Igor ou Boris.

Le lieutenant Igor Olof n’appréciait pas que l’un de ses subalternes s’autorise une surenchère sur ses bons mots.

- Ta gueule, Dimitri. Prends le nom des témoins ainsi que leur déposition, ensuite contacte le MVD et rédige-moi un rapport.

Dimitri rectifia sa position, remit son béret et prit la direction de la sortie.

Le gardien de l’entrepôt grimaça un sourire de toute son absence dentaire.

- Vous voulez du café ? Je viens d’en faire.

- Garde-le pour les types du MVD, moi j’ai terminé, ne touche à rien, passe tes papiers à Dimitri, et ne quitte pas Moscou sans notre autorisation.

Les équipes du MVD firent leur apparition une demi-heure plus tard. Peu avant midi, le consulat des Etats-Unis fut avisé que l’un de ses ressortissants avait eu l’impertinence de mettre fin à ses jours dans la capitale soviétique.

Vers 13 heures les principales agences de presse furent, à leur tour, informées.

Dans l’indifférence la plus complète.

Moscou, dimanche 7 avril 2002

En principe, tout bon roman policier débute par la découverte d’un ou de plusieurs cadavres. Cela fait partie des règles élémentaires du métier.

D'entrée de jeu, l’intrigue doit happer le lecteur et le confronter à l’acte homicide qui, bien entendu, possédera l’opacité requise et renfermera son précieux lot de mystères.

Sans cette amorce attractive, l’auteur risque fort de voir son audience abandonner prématurément l’ouvrage pour se ruer sur la prose concurrente.

La tendance actuelle veut aussi que la description de la scène du crime soit émaillée de détails particulièrement sordides. Rien de tel que quelques éclaboussures de matières cervicales ou un ruissellement de viscères sanguinolents pour canaliser l’attention et assouvir les aspirations morbides du lectorat contemporain.

En ce sens, mon Chapitre Un ne contenait que le minimum acceptable. En effet, il ne s’agissait ici que d’un banal suicide et aucune goutte de sang n’avait été versée, la mort par pendaison respectant, la plupart du temps, la propreté des lieux de son accomplissement.

De plus, ce n’était pas mon mort. Il m’avait été aimablement prêté par Vladimir Kryoutchov, le porte-parole de la police de Moscou, mon contact habituel auprès de cette administration.

Il me tient à cœur de saisir cette opportunité pour lui témoigner toute ma gratitude.

D’habitude, je trouvais personnellement les cadavres qui s’alignaient tout au long de mes pages. C’est, en tout cas, ce qui s’était produit pour mes précédents écrits.

Ma créativité littéraire s’était vue, d'entrée de jeu, saluée par un honnête chiffre de ventes, lors de la parution de mon premier titre, le
Sixième Passage.

Sur la lancée, j’avais pratiquement réalisé un aussi bon score pour le second.

Ensuite, ce fut la grande dégringolade.

Ma septième, et dernière publication, avait rencontré ce que l’on appelle courtoisement un succès d’estime.

Dans les faits, cela signifie que les ventes s’étaient révélées catastrophiques.

Exception faite des membres de ma famille et d’amis proches, le titre avait été unanimement boudé par le marché et vigoureusement descendu par les quelques critiques de romans noirs qui avaient daigné le survoler en diagonale.

En vérité, j’étais en proie depuis plusieurs mois à ce que tout écrivain, même prolifique, risque un jour d’avoir à affronter : le syndrome de la page blanche.

Il m’arrivait de rester de longues heures devant mon traitement de texte ouvert sur un document vierge, sans parvenir à en ensanglanter la plus infime partie.

Pour ajouter à mon désespoir, mon éditeur avait émis toutes les réserves quant à la poursuite de notre collaboration. Sauf si, à court terme, je lui soumettais une preuve tangible de ma résurrection.

Ma panne d’inspiration était à ce point consommée que, non content d’avoir puisé mon souffle créateur dans un fait divers local et de m’être fait livrer mon mort par sous-traitance, j’avais manifesté une poignante incapacité à trouver un intitulé original pour coiffer mes premières lignes et avais dû me satisfaire d’un pitoyable Chapitre Un.

Fort heureusement, ma production de romans policiers n’était qu’une activité secondaire et ne poursuivait pas comme objectif premier de financer mon quotidien.

Mes appointements de correspondant permanent pour Euroworld TV, le pendant européen de CNN, répondaient raisonnablement à cette finalité.

Quoi qu’il en soit, je tenais désormais mon mort.

Il me fallait à présent métamorphoser ce banal suicide en meurtre énigmatique. Tâche que j’allais m’empresser d’assigner à mon héros habituel, l’athlétique et talentueux détective Gordon Spice.

Pour réaliser ce projet, celui-ci devrait, successivement ; mettre en exergue certains indices que la police locale, à l'évidence incompétente, avait ignorés, trouver un mobile pertinent en remontant la biographie du disparu, et esquisser le profil d’un insaisissable meurtrier sans merci.

Le récit serait, comme il se doit, saupoudré de rebondissements qui ne laisseraient aucun répit au lecteur et l’inciterait à cheminer, d’une traite, de la préface à l’épilogue. Aux petites heures du matin, il quitterait enfin le roman, ébloui par la richesse du dénouement final.

Le prolongement de sa nuit blanche serait alors inéluctable : abasourdi par mon talent, il ferait spontanément une promotion de tous les diables pour le bouquin auprès de l’ensemble de ses relations.

Et les ventes repartiraient de manière exponentielle.

C’est, à peu de choses près, sous cette perspective que j’entrevoyais la suite des événements.

J’étais loin de me douter de ce qui m’attendait.

Assurément, j’aurais mieux fait de me choisir un autre mort.

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Voir également:
- Le seizième passager - Paul Colize (2002), présentation et extrait
- Quatre valets et une dame - Paul Colize (2005), présentation et extrait
- Fenêtres sur Court - Collectif Le Coin Polar (2006), présentation
- Sun Tower - Paul Colize (2007), présentation et extrait

- La troisième vague - Paul Colize (2008), présentation
- Le baiser de l'ombre (2010), présentation

- Le valet de coeur - Paul Colize (2010), présentation et extrait

21:17 Écrit par Marc dans Colize, Paul | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : litterature belge, paul colize, scientologie, thrillers, romans policiers | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 22 février 2007

3001 : L’Odyssée finale (3001 : The Final Odyssey) - Arthur Charles Clarke - 1997

bibliotheca 3001 odyssee finale

An 3001. La Terre est éclairée par deux soleils depuis les événements de 2010. La plupart des hommes se sont réfugiés dans quatre gigantesques tours, dénommées Afrique, Amérique, Asie et Pacifique, de trente-six mille kilomètres de haut, reliés entre elles et qui s’élèvent jusqu’à l’orbite géostationnaire. Un astronaute est retrouvé à la dérive dans l’espace, miraculeusement toujours vivant. Il s’agît de Frank Poole, l’un des astronautes du Discovery disparus lors de la mission de 2001. Au bout de mille ans de dérive dans l’espace Frank Poole comme renaît en cet an 3001. Il retrouve la Terre qu’il reconnaît à peine. Mais il a surtout une idée fixe, celle de retrouver Frank Poole qui pense-t-il doit également encore être en vie quelque part dans l’univers. Surtout que ce dernier a fait parvenir à Poole de façon très mystérieuse un message prévenant la Terre d’un immense danger qui menace le futur de l’humanité.

3001 : L’Odyssée finale sort en 1997 et clôt la quadrilogie d’Arthur C. Clarke de L’Odyssée de l’espace débutée en 1968. Le roman en soi est plutôt bon, même si l’intrigue est un peu plate et l’imaginaire de Arthur C. Clarke laisse un peu à désirer par rapport aux romans précédents qui ont tant fait travailler l’imagination des lecteurs. Mais hélas ce roman sera toujours associé aux précédents et quelle déception pour le lecteur de voir ainsi se finir l’un des plus beaux cycles de science-fiction.
Le premier problème est celui des nombreuses incohérences, évidemment Arthur C. Clarke prévient le lecteur dès le départ que ce roman utilise des faits semblables à ceux décrits énoncés dans les romans précédents mais n’est nullement une suite de ceux-ci, ce qui explique les nombreuses incohérences du récit par rapport à l’entièreté du Cycle de l’Odyssée de l’espace. On a du mal à comprendre l’intérêt de la démarche de l’auteur, car ces incohérences ne font que déranger le lecteur sur tout le long du roman.
Ensuite le côté mystique associé aux monolithes est totalement mis de côté. On en arrive à une platitude terrible. Le récit n’en devient plus qu’une succession d’actions plutôt plates et qui se clôt sur une fin ridicule, voire idiote.
On regrette aussi que l’auteur n’est pas d’avantage développé l’évolution des habitants d’Europe, planète sur laquelle la vie a pris naissance depuis les événements de 2010.

3001 : L’Odyssée finale est à réserver aux inconditionnels du Cycle de l’odyssée de l’espace, et encore…

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Voir également:
- La sentinelle (The Sentinel) - Arthur C. Clarke (1951), présentation
-
Rencontre à l'aube... (Encounter at Dawn) - Arthur C. Clarke (1953), présentation
-
2001: l'Odyssée de l'espace (2001, a Space Odyssey) - Arthur C. Clarke (1968), présentation
-
2010: Odyssée deux (2010, Odyssey Two) - Arthur C. Clarke (1982), présentation
-
2061: Odyssée trois (2061: Odyssey Three) - Arthur C. Clarke (1985), présentation

mardi, 20 février 2007

Dans l'antre des esprits - Olivier Bidchiren - 2006

bibliotheca dans l antre des esprits

Dans l’antre des esprits est un recueil de nouvelles mêlant à la fois les genres du fantastique et de la science-fiction. Ces dix nouvelles entraînent le lecteur entre poésie et horreur, philosophie métaphysique et ésotérisme à se questionner sur la place de l’homme dans le monde, son identité, sa réalité, son existence. Après avoir visité le fantasque univers le lecteur ne verra plus de la même façon le monde qui l’entoure, car toutes les certitudes et évidences qu’on peut avoir sur notre existence et notre présent et notre futur sont continuellement mises en branle par Olivier Bidchiren. Toutes les nouvelles de ce recueil se déroulent dans un univers à priori tout à fait réaliste mais dont on découvre petit à petit la face cachée bien plus mystérieuse et troublante. Le style d’Olivier Bidchiren est assez unique, une véritable personnalité littéraire à l’imaginaire foisonnant, et arrive parfaitement en quelques pages d’immerger le lecteur dans ses nouvelles. Pas toutes les nouvelles ne sont parfaites et super originales, mais l’ensemble est tout de même fort bien réussi.

Olivier Bidchiren en est déjà sa sixième publication. Après avoir pratiqué de nombreux métiers il est aujourd’hui à la fois nouvelliste, dramaturge, scénariste, rédacteur (revue Micronos) et bien d’autres. 1998 voit la parution de son premier recueil de nouvelles, Images d'outre-mondes aux Éditions de l'Agly. En 2001, paraît son second recueil de nouvelles, Les Aventures du Chevalier Caravan aux Éditions New Legend. En 2002, un troisième recueil, Ésosphères, uniquement disponible en édition numérique, aux Éditions Sycomor, et un quatrième, Les sept Vallées de la Gloire aux Éditions des Écrivains. Toujours en 2004, paraît son cinquième recueil de nouvelles, Les Méandres de la Folie, aux Éditions Nuit d’Avril.

Les conquérants de la foi
Un jeune homme désespéré tente de trouver de l’aide auprès d’un marabout d'Afrique sans se douter qu'il a été choisi par les obscures puissances qui gèrent ce monde pour un bien plus vaste dessein.

Les cambrioleurs
Six cambrioleurs entrent dans une demeure d'un vieillard excentrique afin de la vider de ses biens, mais sans se douter, au détour d'une mystérieuse paroi métallique, ils se retrouvent piégés. Un bien étrange piège, qui selon les vouloirs du vieillard, va sauver l'humanité.

Parole silencieuse
Un peintre décide de réaliser une version toute à fait révolutionnaire de la « La Cène », en représentant Jésus d'une façon tout à fait nouvelle. Suite à un étrange rêve il entre en contact avec Jésus en personne à deux mille ans d'intervalle qui lui propose un bien étrange marché.

Futur arrêt sur image
Différents agents du futur remontent dans le temps pour accomplir une mission bien précise qui changera à jamais l'avenir de l'humanité. L'un d'entre va tenter de tout empêcher après être tombé amoureux d'une jeune femme du passé.

Mortel retour
Un couple de retrouve dans un étrange aller-retour métaphysique entre la vie et la mort.

Embûches sur le chemin
Un psychanalyste tente de soigner l'un de ses patients amnésique via l'hypnose. Mais à force de fouiller le passé on ne sait jamais sur quoi on risque de tomber et quelles maléfices on risque de libérer.

Bienvenue dans l’éternité
Un touriste roumain, amateur de vieux châteaux, est victime 'un accident et disparaît mystérieusement pour se retrouver dans un univers étrange sur la voie le menant de la vie à la mort.

Par un froid glacial
Une expédition qui tourne mal laisse un de ses rescapés être sauvés par un étrange homme des glaces qui tente de lui remettre un message qu'il devra délivrer à toute l'humanité.

Le Syndrome du Puzzle
Différentes personnes dont un couple de retraités, un ramoneur et une étudiante en journalisme semblent former ensemble un bien mystérieux puzzle qui les relie chacun à l'autre et ne les libérera qu'une fois les différentes pièces assemblés.

La chasse aux sorcières
Dans un futur proche le gouvernement organise une émission télévisée d'un genre tout à fait nouveau: un combat à la mort entre mages et sorciers visant à se débarrasser de ces praticants des sciences occultes. Mais cette fois l'émission ne se terminera pas comme prévu.

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dimanche, 18 février 2007

L’amour fait aux femmes - Lacolaffeille - 2007

bibliotheca l amour fait aux femmes

C'est l'histoire d'une femme qui devient la maîtresse de son mari après trente trois ans de mariage et qui tente de comprendre et résoudre la crise du milieu de vie.

Le sujet universel qu’est l’amour nous est raconté ici par les yeux d’une femme en plein milieu de vie qui a déjà plus de trente ans derrière elle. Elle nous fait découvrir les sentiments d’une femme trompée et de la souffrance d’aimer. Et comment gérer ces sentiments afin de retrouver un second souffle dans la vie. De là va transparaître l’amour le vrai l’éternel qui nous est raconté tout en poésie. Dans ce roman Lacolaffeille, pseudonyme de l’auteur pouvant être traduit par la colline des fées, nous décortique ce tourbillon de sentiments tel un légiste au travail et démonte les mécanismes de la crise du milieu de vie. Elle utilise de nombreuses références et citations au cinéma, à la littérature, aux arts en général pour nous conter ce récit intimiste.
A noter que ce roman est augmenté tel un DVD de boni faits de poèmes et autres petits textes.

L’amour fait aux femmes est le troisième roman publié dans la collection main de femme des éditions Parole éditions, une collection entièrement consacrée aux écrits de femmes qui ne doivent pas forcément être mis entre les mains de tous les hommes.

Extrait :

"On ne tue pas seulement en vous poignardant dans le dos. Des hommes battent leurs femmes, d'autres les rouent de mots, d'attente, d'absence et de silence. Je tairai par pudeur, ceux prononcés par l'homme que j'aime, que je ne reconnais plus, lui qui, il y a six mois encore, me faisait des scènes de jalousie injustifiées me laissant stupéfaite, mais vous livre ses mots à «elle» dont la lame transperce mon coeur : «Je vous interdis de vous immiscer dans ma vie privée», «Je vous interdis de vous immiscer dans ma vie privée», «Je vous interdis de vous immiscer dans ma vie privée», «C'est moi d'abord», «Moi d'abord», «Moi d'abord»... Des mots qui claquent, s'entrechoquent, résonnent sans cesse dans ma tête. Des mots qu'elle a prononcés si froidement au téléphone. C'est là que l'on se dit, ça existe des gens si cruels ?.. Comment est-ce possible n de telles circonstances, comment peut-on se comporter avec si peu d'élégance, de délicatesse ? N'ont-ils aucune conscience ? Et pour finir, «j'espère que vous n'allez pas me faire du mal»... ou l'art de retourner la situation... Avant de raccrocher sèchement. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que c'est à moi et à moi seule que je fais du mal.

C'est la jungle dehors. Implacables, les dianes chasseresses, armées jusqu'aux dents, partent à l'assaut des mâles vieillissants. Des rivales, des rivières sanguinaires sans aucun état d'âme..."

vendredi, 16 février 2007

Cosmopolis - Don DeLillo - 2003

bibliotheca cosmopolis

En ce jour d’avril 2000, la ville de New York est totalement paralysée par des embouteillages immenses, entre autre dû à la visite prévue du Président des Etats-Unis et de manifestations anti-mondialistes. Eric Packer est un jeune milliardaire de vingt huit ans, un exemple de réussite qui est parti d’une petite start-up pour finalement faire fortune. Mais en ce jour d'avril de l’an 2000 sa vie va basculer irrémédiablement. Accompagné de son garde du corps en qui il fait une confiance totale, il sillonne cette ville immense, carrefour de toutes les cultures et centre de tous les délires, à l’intérieur de sa limousine. En effet Eric Packer s’est entêté ce jour-là envie de se faire couper les cheveux dans le salon de coiffure de son enfance, et rien ne le fera y renoncer. Ainsi au fil des embouteillages, Packer sillonne la ville s’arrêtant à différents coins de rue, rencontrant de nombreux personnages, tout en gardant un œil ouvert sur le suivi de ces affaires, sur les rapports de son garde du corps concernant sa propre sécurité et l’attente d’un diagnostic médical concernant une prostate asymétrique. Et cette journée sera la fin de tout cela, comme un mauvais cauchemar dont on se réveille en sueur, car pour la première fois les affaires vont échapper à Packer, le doute l’envahir, lui-même va en arriver à prévoir sa propre chute et courir tête baissée vers son meurtrier, un homme perdu et désespéré, qui l’attend de pied ferme.

Dans Cosmopolis, Don DeLillo nous décrit la quête d’identité et la chute d’un golden boy américain qui au fil des heures voit petit à petit ses certitudes s’envoler, et cela entrecroisé du récit du tueur du même golden boy. Packer, à travers les vitres de sa limousine irréelle et représentant à la fois une forteresse et un cercueil, découvre ce monde étrange et multiple qui l’entoure et qui pourtant il pensait parfaitement connaître. Le monde de Packer, uniquement fait d’argent et de rentabilité, lui semble à lui-même de plus en plus irréel. Et c’est en trouvant la mort qu’il va se réconcilier avec ce qu’il recherchait depuis longtemps : le réel, le vivant. Don DeLillo dénonce par ce roman de nombreux travers de la société occidentale moderne en nous donnant un constat amer du formidable modèle de réussite d’une chaotique société aliénisante dans laquelle tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Cosmopolis est un roman effrayant et plein de noirceur, servi par une écriture très froide et crue. Le lecteur n’éprouvera aucune empathie ni pour le milliardaire, ni pour le tueur. Les descriptions de New York et de son chaos constant sont fort saisissantes.

Cosmopolis est un très intéressant roman fort réussi de la part de l'écrivain américain Don DeLillo.

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21:15 Écrit par Marc dans DeLillo, Don | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : don delillo, litterature americaine, new york, manhattan, romans initiatiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

mardi, 13 février 2007

Les survivants (The Survivors) - Marion Zimmer Bradley - 1979

bibliotheca les survivants

Après les événements décrits dans Chasse sur la Lune Rouge (Hunters of the Red Moon, 1973), Dane et Rianna vivent ensemble sur une planète de l’Unité. Rianna y fait son rapport sur ce qui s’est passé sur la Lune Rouge pour sa hiérarchie de recherche, alors que Dane tente de passer le temps comme il peut. Sur terre il aimait l’aventure, il était de tous les défis, mais dans l’Unité la vie est parfaitement régulée et sécurisée de tout point de vue. Et pour un aventurier comme Dane, cela est source d’un ennui immense. Il a besoin de ces poussées d’adrénaline, à un point qu’il regrette même la période passée sur la Lune Rouge. Mais un beau jour Aratak, un proto-saurien ancien compagnon de chasse également présent lors des aventures précédentes de nos deux héros, débarque et vient proposer à Dane et Rianna une mission des plus dangereuses. Le fait qu’ils aient réussi à survivre à la Lune Rouge fait d’eux les candidats idéaux pour cette mission. Belsar IV est une planète primitive dont la population est constituée à la fois de proto-sauriens et de proto-simiens qui semblent cohabiter dans un certain équilibre, cas unique dans la galaxie dû au fait qu’une espèce intelligente va tout faire pour s’imposer face à une autre espèce intelligente et ainsi ,par les années, il y a généralement une des deux espèces qui disparaît ou alors régresse. Mais là n’est pas le problème. Cette planète est depuis peu surveillée par l’Unité, mais les équipes de surveillance disparaissent mystérieusement sans laisser de trace. Dane, Rianna et Aratak ont pour mission de découvrir ce qui se passe sur Belsar IV et sont dépêchés sur place. Malgré les apparences ce monde arriéré recouvert de jungle est riche de dangers pour nos héros qui devront sans cesse lutter pour leur survie afin de découvrir les mystères régnant sur ces terres.

Les survivants reprend les mêmes personnages décrits dans Chasse sur la Lune Rouge (Hunters of the Red Moon) paru en 1973 en leur faisant vivre une nouvelle aventure entre science-fiction, space-opera et fantasy ; ce mélange de genres étant devenu le créneau de l’auteur Marion Zimmer Bradley. Les événements décrits dans cette suite se situent dans le temps directement après ceux décrits dans le premier roman. Marion Zimmer Bradley, ici toujours aidée par son frère Paul Edwin, nous conte une histoire dans l’exacte lignée des aventures précédentes : beaucoup d’aventures, de mystères, de combats, de dépaysements, des héros attachants et bien développés. Le récit est admirablement monté, en nous faisant découvrir au fil des nombreuses péripéties des héros de ce roman la réalité et l’histoire de cette planète mystérieuse qu’est Belsar IV, une histoire faite de civilisations disparues et d’interventions extra-terrestres oubliées depuis longtemps. Donc une suite bien réussie et très efficace qui finalement n’a pour seul défaut que le fait de n’apporter que peu d’originalité à cette série.

Il est à noter que même si les personnages sont les mêmes et qu’il est souvent fait référence aux aventures passées, ce roman peut être lu indépendamment du premier dans la mesure où il s’agît ici d’une aventure bien distincte.

Pour les amateurs de space-opera.

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Voir également :
- The Door Through Space - Marion Zimmer Bradley (1961), présentation
- The Colors of Space - Marion Zimmer Bradley (1963), présentation
- Chasse sur la Lune Rouge (Hunters of the Red Moon) - Marion Zimmer Bradley (1973), présentation
- Les ruines d'Isis (The Ruins of Isis) - Marion Zimmer Bradley (1979), présentation

dimanche, 11 février 2007

Le château blanc (Beyaz Kale) – Orhan Pamuk – 1985

bibliotheca le chateau blanc

Au XVIIe siècle, le narrateur, un jeune scientifique italien ayant un fort penchant pour l’astronomie est capturé lors d’un voyage en mer par des marins turcs qui le ramènent à Istanbul où il sera enfermé dans une geôle pour être vendu en tant qu’esclave. Riche de son savoir scientifique le narrateur réussit à se faire passer pour médecin, ainsi il est employé à de moins pénibles tâches que ses compères d’infortune. Et sa carrière médicale inventée et improvisée sur le tas remporte un certain succès et sa renommé s’accroît. Sa renommée ne fait que s’accroître et petit à petit il est convoqué pour des consultations dans les demeures de riches bourgeois turcs. C’est alors qu’il est convoqué par le Pacha. Celui-ci est impressionné par les connaissances scientifiques du narrateur et décide de l’offrir en esclave à un scientifique, dénommé le Maître, qui a l’habitude de travailler pour lui. Les deux hommes sont présentés et c’est le choc : les deux personnages se ressemblent comme deux gouttes d’eau, à la différence que le turc porte la barbe au contraire du narrateur. De par leur ressemblance ils se méfient directement l’un de l’autre mais acceptent cependant la condition que leur impose le Pacha. Les deux savants vont commencer à travailler ensemble sur divers projets tels des feux d’artifices, des horloges etc. Le Maître est particulièrement avide acquérir les connaissances du narrateur, sans trop le lui montrer évidemment. Ensemble ils réussissent même à éradique une épidémie de peste. Alors que leurs travaux avancent parfaitement, la vie entre les deux devient de plus en plus difficile. Tantôt dominant, tantôt dominé, des années durant, chacun raconte sa vie à l'autre. Ils finissent par se connaître à un point qu’ils sont quasiment interchangeables. Mais peu à peu les deux deviennent totalement dépendants l’un de l’autre jusqu’à ce que les rôles s’inversent. Un jour, le Pacha leur demande de construire une machine de guerre redoutable qui devra assurer les victoires futures de l’armée turc du sultan Mehmet IV. Mais la mise en place de cette arme et son utilisation ne se passera pas comme il faut. Craignant pour sa vie, le Maître usurpe l'identité, la personnalité et le passé du narrateur. Celui-ci reste à Istanbul, devient le Maître. Des années plus tard, il entend parler de l'Autre, comme d'un ancien esclave capturé par des marins turcs, et qui s'est évadé.

Le château blanc de l’écrivain turc Orhan Pamuk est une magnifique fable romanesque et historique se déroulant au XVIIe siècle à Istanbul, ville chère à l’auteur. C’est l’histoire de deux hommes, un chrétien d’Occident et un musulman d’Orient, qui se ressemblent à un point qu’ils pourraient s’interchanger et cela dans le cadre d’une ville partagée sur deux continents à la frontière entre l’ouest et l’est. Le sujet des relations entre Occident et Orient, qui donne lieu à des affrontements identitaires dans son pays, est très important chez Orhan Pamuk qui d’ailleurs l’utilise dans bon nombre de ses romans. Il semble se cacher dans ce roman une certaine métaphore dans la collaboration de ces deux hommes, dans le sens où ils fournissent le meilleur d’eux-mêmes que lorsqu’ils arrivent à plus ou moins s’entendre. Les personnages du roman, outre les deux protagonistes principaux, représentent chacun une facette de la Turquie d’aujourd’hui que ce soit d’un point de vue religieux (l’Islam, la Chrétienté) ou politique. Donc, au-delà de la métaphore du choc culturel Occident-Orient, il s’agît tout aussi bien d’une illustration de la Turquie actuelle. Hormis ces considérations d’ordre plutôt politique, Le château blanc est avant tout un magnifique roman plein de beauté et de poésie. Ce roman reste toujours très simple et cette simplicité permet à l’écrivain de se concentrer sur une poignée de personnages, très attachants et intrigants, et de bien développer leur psychologie et l’évolution de celle-ci. D’ailleurs l’évolution est surtout d’ordre intérieur, et d’ailleurs peut-on parler d’évolution alors que les deux protagonistes semblent se perdre sans cesse dans les méandres de leurs analyses. Alors que les deux scientifiques se perdent dans leurs études, le monde autour d’eux bouge sans cesse et finalement ils ne réussiront plus à le suivre. Leur dernière invention ne fonctionnera pas et tout cela se passe sous les yeux amusés du Sultan qui semble avoir un véritable plaisir à la contemplation de ces deux érudits. On ressent d’ailleurs une certaine claustrophobie dans la description de ces deux personnages cloitrés la majorité du temps chez eux à étudier. Le récit est aussi emprunt d’un certain humour, la relation entre les deux savants et leurs développements scientifiques et philosophiques prêtent parfois à un certain amusement malgré leur gravité. Un exemple en est lorsque arrive au Maître cette idée terriblement farfelue que la Terre pourrait tourner autour du Soleil et non le contraire, idée qui amusera le narrateur qui lui est bien plus compétent en astronomie. Mais ce récit, malgré sa simplicité, ne cesse d’intriguer le lecteur, le laissant à la fois perplexe et dérouté.

Le château blanc, paru en 1985, est le troisième roman d’Orhan Pamuk, lauréat du Prix Nobel de littérature en 2006.

Un roman à découvrir au plus vite.

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Voir également :
- biographie et bibliographie – Orhan Pamuk
- Neige (Kar) – Orhan Pamuk (2002), présentation
- Istanbul: Souvenirs d'une ville (İstanbul: Hatıralar ve Şehir) - Orhan Pamuk (2003), présentation

vendredi, 09 février 2007

Nuit blanche à Madras : Une enquête du brahmane Doc – Sarah Dars – 2000

bibliotheca nuit blanche a madras

Le brahmane Doc, comme son nom l’indique, est médecin diplômé dans un pays occidental et spécialisé dans la médecine traditionnelle. D’ailleurs la plupart des gens de Madras, ville du sud-est indien dans laquelle il s’est installé pour exercer sa profession, ne le connaissent que sous ce nom là. De plus il aime la musique de son pays et les arts martiaux. Mais à côté de tout cela il est avant tout un brillant détective amateur et il lui arrive d’aider de temps en temps la police dans certaines enquêtes. Armé de son flair et de sa sagacité, ainsi que d’une éducation à la fois scientifique et traditionnelle il finit par résoudre toutes les énigmes se posant à lui. Cette fois-ci lui tombe dessus une affaire criminelle des plus mystérieuses. Suryâ, la nièce d’une voisine de Doc, disparaît mystérieusement le jour de l’éclipse solaire après avoir rencontré son amoureux dans un centre commercial huppé de Madras. La police croit à une fugue amoureuse, mais pour Doc il n’en est rien. Très il vite il découvre plusieurs indices qui, hélas, vont le mener sur des pistes bien différentes les unes des autres. La sœur jumelle de Suryâ, Chandra, est suspectée ; les deux sœurs n’arrivaient en effet jamais à s’entendre. L’amoureux de Suryâ, un riche commerçant, est également suspecté d’avoir voulu supprimer cette fille. Une des pistes mènera Doc même vers une secte d’adorateurs de Kâlî qui auraient peut-être sacrifié la jaune fille lors de rituels religieux.

Nuit blanche à Madras de l’auteur français Sarah Dars fait partie d’une série de polars, tous sortis de la plume du même auteur, ayant pour personnage principal cet original enquêteur indien. L’intention de cette série est clairement de nous faire découvrir les mystères de l’Inde au travers d’intrigues policières. La société indienne y tient d’ailleurs un rôle important. Il est beaucoup question de la vie à Madras, des coutumes et des castes indiennes. Certaines mythologies, dont l’adoration de la déesse Kâlî, sont également traités. Tout est très intéressant et de ce point de vue là le roman est plutôt réussi. Mais hélas d’un point de vue roman policier tout n’est pas aussi bon. Il est vrai que le personnage principal est particulièrement attachant mais cela ne suffit hélas pas. Déjà l’intrigue met beaucoup trop de temps à démarrer. Il faut attendre environ 60 pages (sur que 160 pages) jusqu’à ce que Suryâ disparaisse et que l’enquête commence. Donc quasi un tiers du roman qui ne sert qu’à nous introduire les différents personnages et les relations existant entre elles. De plus l’enquête semble plus se baser sur le flair intuitif du détective que sur l’étude des indices et la résolution d’énigmes, ce qui empêche finalement tout suspense de surgir. D’ailleurs on croirait que cette enquête ne sert qu’à illustrer certains mœurs indiens et n’a que peu de valeur en soi. Et même, à aucun moment l’auteur réussit à faire vivre l’univers de Madras recréé ici. D’ailleurs, malgré à peine 160 pages on sent bien que le roman traîne en longueur. De plus le style, malgré sa simplicité, n’est pas toujours très fluide, ce qui rend cette lecture plutôt laborieuse.

Nuit blanche à Madras est un polar certes dépaysant mais en général bien peu captivant.

Dommage.

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16:23 Écrit par Marc dans Dars, Sarah | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, sarah dars, litterature francaise, romans policiers, enquetes du brahmane doc | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

jeudi, 08 février 2007

L'Aube de la Nuit, tome 1: Rupture dans le réel, volume 3: Expansion (Night's Dawn, Reality Dysfunction, Part 2: Expansion) - Peter F. Hamilton - 1997

bibliotheca expansion

L’histoire continue au point même où on l’a laissé dans le tome précédent. Le mal qui a pris naissance sur la planète coloniale de Lalonde se propage de plus en plus, et même au-delà de la planète. En effet, Quinn Dexter le premier des possédés qui est parti de Lalonde à bord du Lady Macbeth en direction de la planète de Norfolk, continue de contaminer quasi toute personne avec qui il entre en contact et installant petit à petit le chaos et l’horreur partout où il passe. Les possédés cherchent effectivement à faire de Lalonde leur monde et à se répandre dans toute la galaxie. Dans cette brèche temporelle qui sait créée, tous les défunts de tous temps attendent leur tour pour s’emparer d’un corps vivant et revenir à la vie. Des rumeurs des événements de Lalonde commencent à parcourir toute la galaxie. Plus personne ne doute du sérieux de l’affaire. Aussi les Forces Spatiales arrivent sur Lalonde afin d’y mener une guerre aux bombes à fusion et à plasma visant l’anéantissement total de ce mal.
Pendant ce temps-là sur Tranquillité les recherches sur les Laymils continuent de plus belle sur la trouvaille faite par Joshua Calvert. Petit à petit les chercheurs, sous l’impulsion de Ione Saldana, réussissent à reconstituer dans cette mémoire Laymil un drame ancien révélant les causes de la disparition de cette espèce intelligente plusieurs milliers d’années auparavant. Ce drame rejoint les événements actuels qui perturbent la galaxie et fait apparaître une terrible menace qui risque de détruire toute civilisation.

Après Genèse et Emergence, voici la dernière partie de ce colossal roman, qui au départ était prévu pour n’être qu’un seul roman mais qui a dû être coupé par les éditeurs du au trop important nombre de pages. Ces trois premiers tomes ne constituent d’ailleurs que la première partie d’un immense cycle lancé par Peter F. Hamilton, qui a d’ailleurs mis plusieurs années avant de l’achever. Ce roman est une excellente œuvre de space-opera, surtout dans cette dernière partie le lecteur accroche bien plus que dans les précédents. La seule chose à critiquer est finalement sa terrible longueur, qui aurait pourtant dû être un des points forts de ce roman. Un peu plus de synthèse aurait été utile, voire nécessaire. Evidemment Hamilton profite de cette longueur pour bien décrire les personnages et les différents événements. D’ailleurs l’un des points les plus intéressants est justement le fait que Hamilton raconte et explique tout aussi bien des personnages et événements mineurs et majeurs qui font du tout une œuvre extrêmement complète. Toutes ces histoires réussissent à faire bien vivre l’événement principal de ce roman, càd. la propagation des possédés vers une terrible fin, comme si l’histoire était racontée par plusieurs points de vue. Dans ce dernier tome Hamilton apporte également bien moins d’éléments neufs à l’histoire et s’attache à mieux développer ceux déjà existants. En effet dans tout ce qui a déjà été créé l’histoire commence à bouger très sérieusement, ”enfin” diront certains. Et le rythme va fortement s’accroître jusqu’à la fin qui hélas comme on l’aura deviné n’apporte pas de conclusion finale à tous les éléments de l’intrigue mais prépare déjà la suite de ce roman. Ce qui au bout de tant de pages est un peu frustrant. Hamilton s’applique également dans cette dernière partie à explorer plus en avant les possédés et les méchants en général apportant un côté nouveau à cette dernière partie. Outre sa longueur démesurée, comme les tomes précédents, celui-ci manque tout autant de réflexion, d’un aspect plus philosophique, un manquement technique etc. qui faciliteraient la lecture de ces nombreuses pages et en augmenterait l’intérêt.

Expansion après Genèse et Emergence clôt donc la première partie dénommée Rupture dans le réel (Reality Dysfunction) du long cycle de L’Aube de la Nuit (Night's Dawn). S’ensuivent L’alchimiste du neutronium (The Neutronium Alchemist), composé de Consolidation (1997) et Conflit (Conflict, 1998), et Le Dieu nu (The Naked God), composé de Résistance (Fight, 2000) et Révélation (Faith, 2000).

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Voir également :
- L'Aube de la Nuit, tome 1: Rupture dans le réel, volume 1: Genèse (Night's Dawn, Reality Dysfunction, Part 1: Emergence) - Peter F. Hamilton (1997), présentation
- L'Aube de la Nuit, tome 1: Rupture dans le réel, volume 2: Emergence (Night's Dawn, Reality Dysfunction, Part 1: Emergence) - Peter F. Hamilton (1997), présentation

mardi, 06 février 2007

Les amandes - Alain Billy - 2006

bibliotheca les amandes

"Un siècle de silence pour un mot d'amour,
Cela valait la peine d'attendre."


Les Amandes d'Alain Billy est une véritable petite perle dans le monde de la littérature. Fait de courts textes (deux lignes au minimum et de deux pages au maximum), de poèmes, d'expressions, de proverbes et d'aphorismes, ce petit recueil nous surprend à la fois par son humour, sa légèreté et son originalité.

On se laisse conduire avec un énormément de plaisir à travers ces petits récits, phrases abordant des sujets et des situations de tout genre et de tout sujet, allant du plus anodin au plus profond et grave. Finalement le thème qui en ressort est tout simplement la vie et sa perception dans tous leurs éléments. L'humour est présent partout, que ce soit par une situation ou par un simple jeu de mots. Mais Alain Billy nous fait aussi réfléchir et méditer sur les choses es plus simples de notre existence.

Mais Les Amandes ne sont pas que des mots, ce sont des dessins aussi qui semblables aux textes allient simplicité et humour, quelque part entre rêverie et réflexion. Juste des croquis au crayon qui sous leur ligne claire nous en disent plus que milles mots. Des dessins qui semblent avoir tant à dire qu'on se surprend à les entendre nous parler.

Le contenu de ce roman est d'assez bien assez original. mais vient s'y ajouter l'originalité surprenante du contenant : un livre biface, publié dans la Collection Biface aux Editions Parole, qu'on ouvre d'un côté pour découvrir les textes d'Alain Billy et de l'autre pour découvrir ses dessins.

Alain Billy est co-auteur de nombreux livres et l'Institut français de Thessalonique en Grèce.

Extraits : pris au hasard

"Ses épaules d'enclume
Impressionnaient tout le monde.
Quand le bateau a chaviré,
Il a coulé le premier."

"- ça alors! S'exclama le premier.
- ça alors! Répéta le second.
- ça alors! Répéta le troisième.
Ils étaient également étonnés.
C'était la première fois qu'ils partageaient quelque chose, ces trois-là.
- ça alors! Reprirent-ils en chœur.
Et, muets d'admiration, ils regardèrent passer la petite Annah,
Qui avait grandi durant leur absence."

"Il tombait des hallebardes,
Je suis sorti,
Eh bien, j'ai seulement été mouillé!"

"Donner raison à son cœur facilite le débat."

"Une maison récente,
Une voiture neuve,
Une femme jeune,
Des habits à la mode...
Il restait vieux."

"On n'est jamais satisfait :
Depuis que je visite le septième ciel,
Je suis tenté de grimper d'un étage."

"Il était large d'épaules,
Mais étroit d'esprit.
Imaginer le contraire,
L'eût chagriné."

"Chaque jour, il vieillissait un peu.
C'était si fatigant,
Qu'à la fin il en mourut."

18:43 Écrit par Marc dans Billy, Alain | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : alain billy, poesie, litterature francaise, humour | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

dimanche, 04 février 2007

L'Île au trésor (Treasure Island) - Robert Louis Stevenson - 1883

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Jim Hawkins est le fils du tenancier de l'auberge L'amiral Benbow dans un port anglais du XVIIIe siècle. Les temps sont calmes. Mais un jour débarque un vieux loup de mer dénommé Billy Bones qui s'installe à l'auberge. Le temps passe et Bones ne semble pas vouloir partir. Au contraire il semble attendre quelqu'un ou quelque chose. D'ailleurs le tenancier n'ose rien lui dire par crainte de ce personnage souvent colérique et violent. Jim lui est fasciné par Bones. Cette fascination est à la fois un mélange de crainte de ce personnage dangereux et d'admiration pour celui qui semble avoir vécu mille aventures au-delà des frontières du pays. Mais ce Bones semble se cacher devant quelque chose, il guette avant tout l'arrivée d'un unijambiste qui lui inspire une crainte immense. Il va recevoir deux visites mystérieuses et menaçantes de personnes, vraisemblablement des pirates, qui semblent intéressés par un coffre sur lequel le vieux loup veille sans cesse. l'un de ces visiteurs, un mystérieux aveugle remet à Billy Bones la marque noire, annonciatrice de mort dans le monde des pirates. Celui-ci mourra d'ailleurs peu de temps après suite à une crise d'apoplexie. Jim ouvre alors le coffre de Bones et y trouve un paquet contenant une carte d'une île avec l'indication d'un trésor. Mais Jim doit fuir, car l'aveugle est de retour le soir même avec plusieurs de ses hommes pour mettre la main sur le contenu du coffre. Jim réussit à se réfugier auprès du docteur Livesey, médecin local et également magistrat de la région. Celui-ci découvre que la carte que Jim a trouvé indique l'emplacement d'un fabuleux trésor que la bande du fameux capitaine et flibustier Flint a enfoui au secret sur une île déserte. Avec l’aide du docteur Livesey et du chevalier Trelawney, le châtelain du village, un navire baptisé l'Hispaniola est affrété pour partir à la recherche de ce fameux trésor. Mais des choses étranges se passent sur ce navire. Il semblerait que l'équipage du navire, engagé par le chevalier Trelawney, soit infiltré d'un certain nombre de pirates eux aussi à la recherche de ce trésor. L'attention de Jim est avant tout retenu par le chef-coq du bateau, un énigmatique unijambiste du nom de Long John Silver qui semble en savoir bien plus sur ce trésor qu'il ne paraît.

L'Île au trésor est un roman d'aventures culte de l'auteur britannique et écossais Robert Louis Stevenson dont c'est d'ailleurs le premier grand succès. Ce roman va d'ailleurs marquer à un point les générations à venir qu'il est la référence même de tout ce qui touche l'imaginaire sur les pirates et flibustiers, ainsi que les chasses aux trésors. L'île au trésor sera adapté de multiples fois au cinéma, que ce soit sous forme de film ou alors de dessin animé. De nombreux éléments sont repris dans d'autres adaptations, tel la marque noire par exemple ou la croix sur une carte au trésor. Le personnage de Long John Silver est d'ailleurs devenu depuis le personnage type du dangereux pirate: jambe de bois, perroquet sur l'épaule etc... Le roman paraît d'abord sous forme d’épisodes signés par un certain Captain George Noth, pseudonyme de Stevenson, dans le magazine Young Folks du 1er octobre 1881 au 28 janvier 1882 et sera édité en volume en 1883. Robert Louis Stevenson a trente ans lorsqu'il débute l'écriture de L'Île au trésor et ne se doutera pas de l'immense succès qu'il connaîtra. Lui-même d'ailleurs n'a jamais vu de pirates de sa vie. Pourtant son écriture sera bien suffisamment convaincante pour le plus grand public. Le livre est dédié à son beau-fils Lloyd Osbourne, qui lui inspira l'idée de l'île, de ses mystères et de son trésor. Il faut savoir que Stevenson à l'époque avait été payé que 34 livres et 7 shillings pour les feuilletons livrés au magazine Young Folks et 100 livres de plus pour l'édition du roman en volume complet.

Pour le lecteur d'aujourd'hui le roman peut paraître terriblement banal. Tous les éléments décrits dans ce roman se retrouvent aujourd'hui dans tant de films, dessins animés et jeux vidéos (p.ex. la série de Monkey Island chez Lucas Arts) que plus rien ne peut surprendre un lecteur même faiblement cultivé. Et c'est peut-être là l'intérêt de cette lecture aujourd'hui: celui de justement retrouver la source première de toutes ces aventures. On se rend vite compte qu'il s'agît là d'un pilier essentiel de la littérature et surtout des romans d'aventures. Beaucoup d'aventures, de suspense, d'intrigues, de mystères et de dépaysement sont au programme. L'Île au trésor est très captivant, le lecteur s'identifie au personnage principal de Jim Hawkins, il ressent parfaitement ses peurs face aux dangers qui le guette et ainsi nous plonge en plein dans cette aventure. Comme tout bon roman d'aventures il existe aussi un côté initiatique, notamment celui du jeune Jim Hawkins, qui se retrouve propulsé dans le monde de la piraterie. Hélas certains éléments sont parfois un peu bon enfant et naïfs mais ne dérangent encore pas trop. Le roman, point de vue intrigue, a hélas pris quelques rides de nos jours. De plus certaines actions et leur déroulements sont parfois un peu confus.

Le roman L’Île au trésor est de nos jours souvent considéré comme un roman pour jeunes; Toutefois il n'est en rien même si bien sûr il peut également s'adresser à un public plus jeune.

L'Île au trésor est un véritable pilier de la littérature et du roman d'aventures qui mérite d'être redécouvert.

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Extrait :

Chapitre I
Le vieux loup de mer de l’Amiral Benbow

C’est sur les instances de M. le chevalier Trelawney, du docteur Livesey et de tous ces messieurs en général, que je me suis décidé à mettre par écrit tout ce que je sais concernant l’île au trésor, depuis A jusqu’à Z, sans rien excepter que la position de l’île, et cela uniquement parce qu’il s’y trouve toujours une partie du trésor. Je prends donc la plume en cet an de grâce 17…, et commence mon récit à l’époque où mon père tenait l’auberge de l’Amiral Benbow, en ce jour où le vieux marin, au visage basané et balafré d’un coup de sabre, vint prendre gîte sous notre toit.

Je me le rappelle, comme si c’était d’hier. Il arriva d’un pas lourd à la porte de l’auberge, suivi de sa cantine charriée sur une brouette. C’était un grand gaillard solide, aux cheveux très bruns tordus en une queue poisseuse qui retombait sur le collet d’un habit bleu malpropre ; il avait les mains couturées de cicatrices, les ongles noirs et déchiquetés, et la balafre du coup de sabre, d’un blanc sale et livide, s’étalait en travers de sa joue. Tout en sifflotant, il parcourut la crique du regard, puis de sa vieille voix stridente et chevrotante qu’avaient rythmée et cassée les manœuvres du cabestan, il entonna cette antique rengaine de matelot qu’il devait nous chanter si souvent par la suite :

Nous étions quinze sur le coffre du mort…

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

Après quoi, de son bâton, une sorte d’anspect, il heurta contre la porte et, à mon père qui s’empressait, commanda brutalement un verre de rhum. Aussitôt servi, il le but posément et le dégusta en connaisseur, sans cesser d’examiner tour à tour les falaises et notre enseigne.

– Voilà une crique commode, dit-il à la fin, et un cabaret agréablement situé. Beaucoup de clientèle, camarade ?

Mon père lui répondit négativement : très peu de clientèle ; si peu que c’en était désolant.

– Eh bien ! alors, reprit-il, je n’ai plus qu’à jeter l’ancre… Hé ! l’ami, cria-t-il à l’homme qui poussait la brouette, accostez ici et aidez à monter mon coffre… Je resterai ici quelque temps, continua-t-il. Je ne suis pas difficile : du rhum et des œufs au lard, il ne m’en faut pas plus, et cette pointe là-haut pour regarder passer les bateaux. Comment vous pourriez m’appeler ? Vous pourriez m’appeler capitaine… Ah ! je vois ce qui vous inquiète… Tenez ! (Et il jeta sur le comptoir trois ou quatre pièces d’or.) Vous me direz quand j’aurai tout dépensé, fit-il, l’air hautain comme un capitaine de vaisseau.

Et à la vérité, en dépit de ses piètres effets et de son rude langage, il n’avait pas du tout l’air d’un homme qui a navigué à l’avant : on l’eût pris plutôt pour un second ou pour un capitaine qui ne souffre pas la désobéissance. L’homme à la brouette nous raconta que la malle-poste l’avait déposé la veille au Royal George, et qu’il s’était informé des auberges qu’on trouvait le long de la côte. On lui avait dit du bien de la nôtre, je suppose, et pour son isolement il l’avait choisie comme gîte. Et ce fut là tout ce que nous apprîmes de notre hôte.

Il était ordinairement très taciturne. Tout le jour il rôdait alentour de la baie, ou sur les falaises, muni d’une lunette d’approche en cuivre ; toute la soirée il restait dans un coin de la salle, auprès du feu, à boire des grogs au rhum très forts. La plupart du temps, il ne répondait pas quand on s’adressait à lui, mais vous regardait brusquement d’un air féroce, en soufflant par le nez telle une corne d’alarme ; ainsi, tout comme ceux qui fréquentaient notre maison, nous apprîmes vite à le laisser tranquille. Chaque jour, quand il rentrait de sa promenade, il s’informait s’il était passé des gens de mer quelconques sur la route. Au début, nous crûmes qu’il nous posait cette question parce que la société de ses pareils lui manquait ; mais à la longue, nous nous aperçûmes qu’il préférait les éviter. Quand un marin s’arrêtait à l’Amiral Benbow – comme faisaient parfois ceux qui gagnaient Bristol par la route de la côte – il l’examinait à travers le rideau de la porte avant de pénétrer dans la salle et, tant que le marin était là, il ne manquait jamais de rester muet comme une carpe. Mais pour moi il n’y avait pas de mystère dans cette conduite, car je participais en quelque sorte à ses craintes. Un jour, me prenant à part, il m’avait promis une pièce de dix sous à chaque premier de mois, si je voulais « veiller au grain » et le prévenir dès l’instant où paraîtrait « un homme de mer à une jambe ». Le plus souvent, lorsque venait le premier du mois et que je réclamais mon salaire au capitaine, il se contentait de souffler par le nez et de me foudroyer du regard ; mais la semaine n’était pas écoulée qu’il se ravisait et me remettait ponctuellement mes dix sous, en me réitérant l’ordre de veiller à « l’homme de mer à une jambe ».

Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la maison par les quatre coins tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe, située au milieu de son corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers champs. Et, somme toute, ces abominables imaginations me faisaient payer bien cher mes dix sous mensuels.

Mais, en dépit de la terreur que m’inspirait l’homme de mer à une jambe, j’avais beaucoup moins peur du capitaine en personne que tous les autres qui le connaissaient. À certains soirs, il buvait du grog beaucoup plus qu’il n’en pouvait supporter ; et ces jours-là il s’attardait parfois à chanter ses sinistres et farouches vieilles complaintes de matelot, sans souci de personne. Mais, d’autres fois, il commandait une tournée générale, et obligeait l’assistance intimidée à ouïr des récits ou à reprendre en chœur ses refrains. Souvent j’ai entendu la maison retentir du « Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! », alors que tous ses voisins l’accompagnaient à qui mieux mieux pour éviter ses observations. Car c’était, durant ces accès, l’homme le plus tyrannique du monde : il claquait de la main sur la table pour exiger le silence, il se mettait en fureur à cause d’une question, ou voire même si l’on n’en posait point, car il jugeait par là que l’on ne suivait pas son récit. Et il n’admettait point que personne quittât l’auberge avant que lui-même, ivre mort, se fût traîné jusqu’à son lit.

Ce qui effrayait surtout le monde, c’étaient ses histoires. Histoires épouvantables, où il n’était question que d’hommes pendus ou jetés à l’eau, de tempêtes en mer, et des îles de la Tortue, et d’affreux exploits aux pays de l’Amérique espagnole. De son propre aveu, il devait avoir vécu parmi les pires sacripants auxquels Dieu permît jamais de naviguer. Et le langage qu’il employait dans ses récits scandalisait nos braves paysans presque à l’égal des forfaits qu’il narrait. Mon père ne cessait de dire qu’il causerait la ruine de l’auberge, car les gens refuseraient bientôt de venir s’y faire tyranniser et humilier, pour aller ensuite trembler dans leurs lits ; mais je croirais plus volontiers que son séjour nous était profitable. Sur le moment, les gens avaient peur, mais à la réflexion ils ne s’en plaignaient pas, car c’était une fameuse distraction dans la morne routine villageoise. Il y eut même une coterie de jeunes gens qui affectèrent de l’admirer, l’appelant « un vrai loup de mer », « un authentique vieux flambart », et autres noms semblables, ajoutant que c’étaient les hommes de cette trempe qui font l’Angleterre redoutable sur mer.

Dans un sens, à la vérité, il nous acheminait vers la ruine, car il ne s’en allait toujours pas : des semaines s’écoulèrent, puis des mois, et l’acompte était depuis longtemps épuisé, sans que mon père trouvât jamais le courage de lui réclamer le complément. Lorsqu’il y faisait la moindre allusion, le capitaine soufflait par le nez, avec un bruit tel qu’on eût dit un rugissement, et foudroyait du regard mon pauvre père, qui s’empressait de quitter la salle. Je l’ai vu se tordre les mains après l’une de ces rebuffades, et je ne doute pas que le souci et l’effroi où il vivait hâtèrent de beaucoup sa fin malheureuse et anticipée.

De tout le temps qu’il logea chez nous, à part quelques paires de bas qu’il acheta d’un colporteur, le capitaine ne renouvela en rien sa toilette. L’un des coins de son tricorne s’étant cassé, il le laissa pendre depuis lors, bien que ce lui fût d’une grande gêne par temps venteux. Je revois l’aspect de son habit, qu’il rafistolait lui-même dans sa chambre de l’étage et qui, dès avant la fin, n’était plus que pièces. Jamais il n’écrivit ni ne reçut une lettre, et il ne parlait jamais à personne qu’aux gens du voisinage, et cela même presque uniquement lorsqu’il était ivre de rhum. Son grand coffre de marin, nul d’entre nous ne l’avait jamais vu ouvert.

On ne lui résista qu’une seule fois, et ce fut dans les derniers temps, alors que mon pauvre père était déjà gravement atteint de la phtisie qui devait l’emporter. Le docteur Livesey, venu vers la fin de l’après-midi pour visiter son patient, accepta que ma mère lui servît un morceau à manger, puis, en attendant que son cheval fût ramené du hameau – car nous n’avions pas d’écurie au vieux Benbow – il s’en alla fumer une pipe dans la salle. Je l’y suivis, et je me rappelle encore le contraste frappant que faisait le docteur, bien mis et allègre, à la perruque poudrée à blanc, aux yeux noirs et vifs, au maintien distingué, avec les paysans rustauds, et surtout avec notre sale et blême épouvantail de pirate, avachi dans l’ivresse et les coudes sur la table. Soudain, il se mit – je parle du capitaine – à entonner son sempiternel refrain :

Nous étions quinze sur le coffre du mort…

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

La boisson et le diable ont expédié les autres,

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

Au début, j’avais cru que « le coffre du mort » était sa grande cantine de là-haut dans la chambre de devant, et cette imagination s’était amalgamée dans mes cauchemars avec celle de l’homme de mer à une jambe. Mais à cette époque nous avions depuis longtemps cessé de faire aucune attention au refrain ; il n’était nouveau, ce soir-là, que pour le seul docteur Livesey, et je m’aperçus qu’il produisait sur lui un effet rien moins qu’agréable, car le docteur leva un instant les yeux avec une véritable irritation avant de continuer à entretenir le vieux Taylor, le jardinier, d’un nouveau traitement pour ses rhumatismes. Cependant, le capitaine s’excitait peu à peu à sa propre musique, et il finit par claquer de la main sur sa table, d’une manière que nous connaissions tous et qui exigeait le silence. Aussitôt, chacun se tut, sauf le docteur Livesey qui poursuivit comme devant, d’une voix claire et courtoise, en tirant une forte bouffée de sa pipe tous les deux ou trois mots. Le capitaine le dévisagea un instant avec courroux, fit claquer de nouveau sa main, puis le toisa d’un air farouche, et enfin lança avec un vil et grossier juron :

– Silence, là-bas dans l’entrepont !

– Est-ce à moi que ce discours s’adresse, monsieur ? fit le docteur.

Et quand le butor lui eut déclaré, avec un nouveau juron, qu’il en était ainsi :

– Je n’ai qu’une chose à vous dire, monsieur, répliqua le docteur, c’est que si vous continuez à boire du rhum de la sorte, le monde sera vite débarrassé d’un très ignoble gredin !

La fureur du vieux drôle fut terrible. Il se dressa d’un bond, tira un coutelas de marin qu’il ouvrit, et le balançant sur la main ouverte, s’apprêta à clouer au mur le docteur.

Celui-ci ne broncha point. Il continua de lui parler comme précédemment, par-dessus l’épaule, et du même ton, un peu plus élevé peut-être, pour que toute la salle entendît, mais parfaitement calme et posé :

– Si vous ne remettez à l’instant ce couteau dans votre poche, je vous jure sur mon honneur que vous serez pendu aux prochaines assises.

Ils se mesurèrent du regard ; mais le capitaine céda bientôt, remisa son arme, et se rassit, en grondant comme un chien battu.

– Et maintenant, monsieur, continua le docteur, sachant désormais qu’il y a un tel personnage dans ma circonscription, vous pouvez compter que j’aurai l’œil sur vous nuit et jour. Je ne suis pas seulement médecin, je suis aussi magistrat ; et s’il m’arrive la moindre plainte contre vous, fût-ce pour un esclandre comme celui de ce soir, je prendrai les mesures efficaces pour vous faire arrêter et expulser du pays. Vous voilà prévenu.

Peu après on amenait à la porte le cheval du docteur Livesey, et celui-ci s’en alla ; mais le capitaine se tint tranquille pour cette soirée-là et nombre de suivantes.

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samedi, 03 février 2007

Moon Palace - Paul Auster - 1989

bibliotheca moon palaceNew York dans les années soixante. Marco Stanley Fogg, étudiant désargenté semble errer à travers sa ville et sa vie comme dans le brouillard (fog en anglais). Alors que, lorsqu'il était jeune, il s'attendait à une grande destinée (dû à son nom qui fait à la fois référence au voyageur Marco Polo, au journaliste et explorateur Henry Morton Stanley et à Phileas Fogg, héros du roman de Jules Verne Le Tour du monde en quatre-vingts jours), il devra vite déchanter. En effet il vit seul dans une sordide chambre, dont la vue de la fenêtre donne sur une enseigne lumineuse portant le nom de Moon Palace. MS Fogg mène une vie très solitaire. Il n'a plus de famille. Son oncle, dernier parent vivant, vient de décéder lui léguant sa bibliothèque. L'étudiant va meubler son appartement avec ces livres, mais pour vivre il est obligé de les vendre, petit à petit au fil de ses lectures. Mais le jour où il arrive à bout de cette bibliothèque, il devra déménager. Sans moyens, il n'a d'autre choix que de vivre dans Central Park à errer jusqu'à trouver la bonne voie. Mais cette errance dans la jungle new-yorkaise ressemblera plus à une descente aux enfers. Fogg envisagera même de se suicider. Différentes rencontres vont cependant le sortir de là. Premièrement David Zimmer, un ami à lui qui l'hébergera chez lui. Puis Fogg tombera éperdument amoureux d'une jeune étudiante du nom de Kitty Wu. Ensuite un boulot se présentera à lui: il devient assistant de Thomas Effing, un infirme étrange et égocentrique qui va, par ses idées hors du commun, bouleverser la perception du monde de Fogg. Tout cela le mènera à un long voyage qui le conduira jusqu'aux plaines de l'Ouest américain.

Moon Palace est l'un des romans les plus célèbres de l'écrivain new-yorkais Paul Auster. On y retrouve les thèmes chers à l'auteur tels la solitude et la recherche du père (le héros du livre est né de père inconnu), ainsi que le style de narration maintenant bien connu qui fait s'initier son héros en lui faisant rencontrer une multitude de personnages étranges, excentriques et toujours très convaincants. Et cela toujours sur fond new-yorkais. Sauf qu'ici le personnage principal se détachera de la métropole pour rejoindre l'Ouest mythique. Le récit est raconté à la première personne avec beaucoup de sensibilité et de poésie. Le personnage principal MS Fogg, personnage désenchanté à souhait, las de tout et n'arrivant jamais réellement à se lier à qui que ce soit, est particulièrement réussi. Le lecteur suit le parcours initiatique de MS Fogg mais ne sait jamais si celui-ci finalement aboutira à quoi que ce soit. D'ailleurs ce même point risque d'énerver plus d'un lecteur tant ce personnage est mou et inactif.
Si, comme je l'ai mentionné précédemment, Moon Palace est l'un des romans les plus célèbres de Paul Auster, il n'en est à mon goût cependant pas le meilleur. Il est en effet parfois difficile de s'accrocher dans ce récit finalement sans histoire réelle. Le style Auster qui consiste à imbriquer une multitude d'histoires les unes dans les autres fonctionne mal ici et nuit au récit. Si tout y est pour en faire un bon roman, cela n'a cependant pas réellement réussi. Moon Palace reste toutefois un roman agréable à lire.

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Voir également:
- La cité de verre (The City of Glass) - Paul Auster (1985), présentation
- La musique du hasard (The Music of Chance) - Paul Auster (1990), présentation

18:26 Écrit par Marc dans Auster, Paul | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : paul auster, litterature americaine, romans initiatiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

vendredi, 02 février 2007

Kéraban-le-Têtu – Jules Verne - 1883

bibliotheca keraban le tetu

Un riche burgeois et commerçant turc, fier et avare comme nul autre, rencontre à Istanbul son ami Van Mitten, un commerçant en tabac néerlandais, accompagné de son valet Bruno. Voulant les inviter chez lui à Scutari (Uçkudar aujourd’hui) de l’autre côté du Bosphore, on l’avertit que les autorités viennent d’instaurer une taxe destinée à toute personne voulant traverser ce détroit qui sépare le continent européen de l’Asie et qui relie la mer Noire à la mer de Marmara. Trop avare pour payer cette taxe valant 10 paras (soit quelques centimes) et trop fier pour se soumettre aux autorités Kéraban décide afin de rentrer chez lui de contourner toute la mer Noire. Ils devront traverser le delta du Danube, passer par Odessa, parcourir la Crimée, de par les monts Caucase (mont Elbrouz et Mont Kazbek) etc. et tout cela pour se retrouver au quasi moins point qu’à l’arrivée. Mais ce voyage connaîtra maintes péripéties, et nos trois voyageurs auront bien du mal à parvenir au bout de ce voyage semé d’embûches. De plus de nombreuses personnes ont intérêt à ce que ce voyage n’aboutisse jamais, surtout que certains aimeraient empêcher le mariage qui se prépare au retour de Kéraban entre son neveu, Ahmet, et la belle Amasia.
Et tout cela pour économiser quelques sous.

Jules Verne imagine ici dans ce roman paru le 6 septembre 1883 un formidable voyage autour de la mer Noire en utilisant la particularité géographique de la ville d’Istanbul qui s’étend sur deux continents aux bords d’une mer fermée. Kéraban-le-Têtu est un beau roman d’aventure plutôt classique de la part de Jules Verne et qui entre bien dans la série des Voyages Extraordinaires. Comme l’idée de départ, le récit se poursuit avec beaucoup d’humour et cela surtout dû au personnage très comique de Kéraban. On dénote cependant également certains éléments plus dérangeants, dont une certaine misogynie.

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Extrait :

IV

DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.

Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle.

Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents. L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de yéménis, jambes nues, bras nus.

Si le caïdji du seigneur Kéraban, - c'était celui qui le conduisait à Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin, - si ce caïdji fut mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement, d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à l'échelle.

Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.

Le seigneur Kéraban s'arrêta.

« Qu'y a-t-il donc ? » demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule, composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.

« Encore quelque proclamation inique, sans doute ! » murmura le seigneur Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant :

« Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter cet impôt sera passible de prison et d'amende.

« Fait au palais, ce 16 présent mois

« Signé : LE MUCHIR. »

Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe, équivalant environ à cinq centimes de France par tête.

« Bon ! un nouvel impôt ! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.

- Dix paras ! Le prix d'une demi-tasse de café ! » répondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le seigneur Kéraban s'avança vers lui.

« Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore ?

- Par arrêté du Muchir », répondit le chef de police.

Puis, il ajouta :

« Quoi ! C'est le riche Kéraban qui réclame ?…

- Oui, le riche Kéraban !

- Et vous allez bien, seigneur Kéraban !

- Très bien… aussi bien que les impôts ! - Ainsi, cet arrêté est exécutoire ?…

- Sans doute… depuis sa proclamation.

- Et si je veux me rendre ce soir… à Scutari… dans mon caïque, ainsi que j'ai l'habitude de le faire ?…

- Vous payerez dix paras.

- Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir ?…

- Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Kéraban !

- Vraiment ?

- Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos ! murmura Nizib à Bruno.

- Il faudra bien qu'il cède !

- Lui ! Vous ne le connaissez guère ! »

Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix sifflante, où l'irritation commençait à percer :

« Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien…

- Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète que vous avez le moyen de payer !

- Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de même !

- Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer !

- Il passera sans payer !

- Non !

- Si !

- Ami Kéraban… dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes.

- Laissez-moi tranquille, Van Mitten ! répondit Kéraban avec l'accent de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire ! On ne doit pas s'y soumettre ! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore !

- Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, n'a pas hésité à le faire ! répondit le chef de police.

- Nous allons voir ! s'écria Kéraban.


- Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.

- Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib !

- Ce sera quarante paras… dit le chef de police.

- Quarante coups de bâton ! » s'écria le seigneur Kéraban, dont l'irritation était au comble.

Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.

« Laissez-moi ! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me touche, même du bout du doigt ! Je passerai, par Allah ! et je passerai sans qu'un seul para sorte de ma poche !

- Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir !

- J'irai à Scutari !

- Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible de s'y rendre autrement….

- Vous croyez ? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez ?… Eh bien, j'irai à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas…

- Vraiment !

- Quand je devrais… oui !… quand je devrais faire le tour de la mer Noire.

- Sept cents lieues pour économiser dix paras ! s'écria le chef de police, en haussant les épaules.

- Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul para !

- Mais, mon ami… dit Van Mitten.

- Encore une fois, laissez-moi tranquille !… répondit Kéraban, en repoussant son intervention.

- Bon ! Le voilà emballé ! se dit Bruno.

- Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt !

- Nous verrons bien ! riposta le chef de police.

- C'est tout vu ! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, et je partirai dès ce soir !

- Diable ! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui pourrait déranger notre plan !

- En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le mariage en passant !…

- Mais !… dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami Kéraban dû faire une telle folie.

- Laissez-moi, vous dis-je !

- Et le mariage de votre neveu Ahmet ?

- Il s'agit bien de mariage ! »

Scarpante, prenant alors Yarhud à part :

« Il n'y a pas une heure à perdre !

- En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je pars pour Odessa par le railway d'Andrinople. »

Puis tous deux se retirèrent.

En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers son serviteur.

« Nizib ? dit-il.

- Mon maître ?

- Suis-moi au comptoir !

- Au comptoir ! répondit Nizib.

- Vous aussi, Van Mitten ! ajouta Kéraban.

- Moi ?

- Et vous également, Bruno.

- Que je…

- Nous partirons tous ensemble.

- Hein ! fit Bruno, qui dressa l'oreille.

- Oui ! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à Van Mitten, et, par Allah ! vous dînerez à Scutari… à notre retour !

- Mais ce ne sera pas avant ?… répondit le Hollandais, tout interloqué de la proposition.

- Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans ! répliqua Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner !

- Il aura le temps de refroidir ! murmura Bruno.

- Permettez, ami Kéraban…

- Je ne permets rien, Van Mitten. Venez ! »

Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.

« Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme ! dit Van Mitten à Bruno.

- Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice ?

- Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à Rotterdam !

- Mais…

- Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre !

- Voilà une complication !

- Partons, » dit le seigneur Kéraban.

Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire narquois était bien fait pour l'exaspérer :

« Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore !

- Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si curieux voyage ! répondit le chef de police.

- Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour ! répondit le seigneur Kéraban.

- Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur…


- Eh bien ?…


- Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à Constantinople, à moins de dix paras par tête !


- Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans qu'il vous tombe un para de ma poche ! »


Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe à Bruno et à Nizib de les suivre ; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la défense de ses droits.


A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager des abstinences de cette longue journée.


Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés. Rôtisseries de toute espèce, yaourt, de lait caillé, kaimak, sorte de crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets, glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed, tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si, en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées par la réverbération des eaux.


Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot turc et de deux mots arabes : « Allah, hoekk kébir ! » (Dieu, Dieu grand !)

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Voir également:
- Cinq semaines en ballon - Jules Verne (1863), présentation et texte intégral
- Voyage au centre de la Terre - Jules Verne (1864), présentation et extrait
De la Terre à la Lune - Jules Verne (1865), présentation et texte intégral
- Les forceurs de blocus - Jules Verne (1865), présentation
- Les enfants du Capitaine Grant - Jules Verne (1868), présentation

- Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1869), présentation

- Autour de la Lune - Jules Verne (1869), présentation et texte intégral
- Une ville flottante - Jules Verne (1871), présentation et extrait
- Le Tour du monde en Quatre-vingts jours - Jules Verne (1872), présentation et extrait
- L'île mystérieuse - Jules Verne (1874), présentation
- Les Indes noires - Jules Verne (1877), présentation
- Les Tribulations d'un Chinois en Chine - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- Les 500 millions de la Bégum - Jules Verne (1879), présentation et extrait
- L'Etoile du sud - Jules Verne (1884), présentation et texte intégral
- Robur le Conquérant - Jules Verne (1885), présentation
- Le Château des Carpathes - Jules Verne (1889), présentation
L'île à hélice - Jules Verne (1895), présentation et extrait
- Le village aérien - Jules Verne (1901), présentation et extrait

- Maître du monde - Jules Verne (1904), présentation et extrait