vendredi, 29 décembre 2006

L'annulaire (Kusuriyubi no hyohon) - Yoko Ogawa - 1994

bibliotheca l annulaire

A la suite d'un accident de travail qui lui fera perdre son annulaire, la narratrice quitte son emploi à l'usine du village pour partir en ville chercher un nouveau poste. Elle tombe assez rapidement sur une annonce cherchant une assstante et réceptionniste pour travailler dans un laboratoire de spécimen. Elle rencontre M. Deshimaru, le responsable et seul employé de cet étrange laboratoire situé dans un ancien foyer de jeunes filles, qui accepte de l'engager de suite.
Commence alors une nouvelle vie pour la narratrice dans ce laboratoire où elle reçoit des gens de toutes sortes venus confier de mystérieux morceaux de leur histoire. Le travail de M. Deshimaru consiste à recueillir, analyser, enfermer et conserver à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire, càd. d'en faire des spécimens. On retrouve par exemple des champigons qui ont poussé sur les ruines d'une maison calcinée ou encore les partitions d'une chanson d'amour. Tout est répertorié soigneusement, classé et rangé par la jeune fille.
Dans ce lieu de mémoire malsain et fascinant la jeune assistante va petit à petit être attiré par M. Deshimaru dans une liaison d'un autre niveau.

L'annulaire est un très beau et trè original récit sur la volonté de garder la trace des souvenirs et le pouvoir des choses, ainsi que l'attachement qu'elles peuvent susciter chez certaines personnes. Il s'en dégage à tout moment une atmosphère étrange, surréaliste, quelque peu macabre et toujours très mystérieuse. Le lecteur se pose de nombreuses questions au fil du récit, et se perd de plus en plus à l'image de la narratrice du roman. D'ailleurs à la fin de nombreuses questions restent encore ouvertes. Mais le sujet n'est pas là. Yoko Ogawa cherche avant tout à se concentrer sur la personnalité de la narratrice et décrit le cheminement des ses pensées vers le deuil qu'elle veut faire. Le style d'écriture est analytique et froid, tout en non-dits.

En bien peu de mots et en moins de cent pages, Yoko Ogawa réussit à troubler et à marquer profondément le lecteur.

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Extrait : début du premier chapitre

Cela fera bientôt un an que je travaille dans ce laboratoire de spécimens. Comme ce n’est pas du tout le même genre de travail que celui que je faisais avant, au début j’étais désorientée, mais, maintenant, j’y suis complètement habituée. Je maîtrise parfaitement l’endroit où sont rangés les papiers importants, je sais taper à la machine, et, en ce qui concerne les demandes de renseignements par téléphone, je suis capable d’expliquer poliment et avec gentillesse le rôle du laboratoire. De fait, la plupart des gens qui téléphonent sont satisfaits de mes explications, et sans doute aussi rassurés, puisque le lendemain ils viennent frapper à la porte du laboratoire, leur précieuse marchandise serrée sur le cœur.

Ici, le travail n’est pas aussi compliqué qu’il n’y paraît. Il suffit d’un peu d’ordre et de circonspection pour s’en acquitter sans problème. Il est même presque trop simple.

Mais je ne m’ennuie pas. Les choses que l’on nous apporte sont tellement variées que je ne m’en lasse pas, d’autant que, dans la plupart des cas, les visiteurs ne sont jamais pressés de repartir après avoir rempli les formalités nécessaires. C’est parce qu’ils ont envie de me raconter par quel concours de circonstances ces objets arrivent jusqu’à nous.

Ecouter ce qu’ils ont à dire est une part importante du travail. Je crois qu’au cours de cette année j’ai fait des progrès dans la manière de prêter l’oreille, de sourire ou de relancer la conversation de sorte que la personne en face de moi se sente à l’aise.

Nous ne sommes que deux à travailler ici : moi et M. Deshimaru qui est en même temps administrateur et spécialiste des spécimens. Ce n’est peut-être pas assez, compte tenu de l’importance du bâtiment. Ici, il y a un nombre incalculable de petites pièces, avec en plus un jardin, un grenier et un sous-sol, et aussi, même si elle n’est pas utilisée, une grande salle de bains.

Mais puisque la quantité de travail est indépendante de la grandeur des lieux, même si nous ne sommes que deux, nous pouvons utiliser au mieux l’espace du laboratoire. Il n’y a pas de problème d’heures supplémentaires ni de rendement, et je suis libre de prendre mes jours de congé.

Mon rôle et celui de M. Deshimaru sont clairement définis. En tant que technicien, il est responsable de la préparation des spécimens, tandis que moi je m’occupe de recevoir les visiteurs, classer les dossiers et autres tâches diverses. C’est M. Deshimaru qui m’a expliqué l’organisation du travail : la manière de faire le planning, ce à quoi il faut faire attention quand on réceptionne quelque chose, l’utilisation de la machine à écrire, comment remplir un dossier, le jour du ramassage des poubelles et l’endroit où l’on entrepose le matériel pour faire le ménage, les ustensiles pour préparer le thé, ou les fournitures de bureau… Il m’a expliqué les règles par le menu avec beaucoup de patience. Il ne se met pas en colère quand je fais une faute, il me couvre avec sang-froid, et quand c’est difficile pour lui d’expliquer avec des mots, il me montre.

C’est ainsi que j’ai compris en quoi consiste le travail du laboratoire. Depuis que, progressivement, je suis devenue capable de faire à peu près tout, il n’est plus intervenu.

– Pour le reste, faites-le comme ça vous chante, ce sera parfait, m’a-t-il dit avant de s’absorber dans son propre travail.

Grâce à quoi j’ai pu m’organiser à mon rythme et donner mon propre style aux documents.

Ici, il n’y a ni ordres, ni obligations, ni règlements, ni slogans, ni services, ni réunion du matin. Je peux manipuler et conserver les spécimens en toute liberté. J’aime beaucoup le laboratoire. Si c’était possible, j’aimerais y rester pour toujours. Je crois que M. Deshimaru m’y autoriserait.


Avant de venir ici, je travaillais dans une usine de fabrication de boissons rafraîchissantes dans un village à la campagne près du bord de la mer. Elle se trouvait, entourée de vergers, au sommet d’une colline aux formes arrondies faisant suite à la plage. On y préparait des boissons gazeuses faites à partir du jus des clémentines, des citrons verts et des raisins récoltés sur place.

Après y avoir travaillé six mois dans le département du lavage des bouteilles, j’ai été affectée à la fabrication des sodas où je suis restée longtemps. Mon travail consistait à régler la chaîne, enlever les produits défectueux, vérifier le degré de transparence des boissons.

Ce n’était pas un travail très enthousiasmant, mais j’aimais bien bavarder avec mes collègues de nos petits amis et la mer étale vue des fenêtres de l’usine avait le don de m’apaiser. Mes journées baignaient dans un doux parfum de limonade.

Un jour d’été, à l’époque de l’année où nous étions le plus occupés avec les expéditions, je me suis coincé le doigt à la jonction entre la cuve pleine et la chaîne.

Ce fut si soudain que j’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté. Le système de sécurité s’est aussitôt enclenché dans un grand bruit, la machine a stoppé et des gouttelettes sont tombées des bouteilles alignées sur la chaîne, tandis qu’au plafond clignotait la lampe de sécurité. Tout était devenu silencieux. J’étais moi aussi étrangement calme, attentive au silence. Je n’avais pas du tout mal.

Soudain, je me suis aperçue que du sang avait giclé jusque dans la cuve où il colorait la limonade en rose. Sa couleur claire pétillait avec les bulles.


Heureusement, la blessure n’était pas grave. Je m’étais juste arraché un morceau de chair à l’extrémité de l’annulaire de la main gauche. Mais il se peut que cela ait été plus grave que je ne le pensais. J’avais quand même perdu une partie de mon corps. Pour autant, je n’étais pas blessée au point de provoquer de l’inquiétude dans mon entourage. Il est vrai que lorsque l’on m’a enlevé mon bandage pour la première fois j’ai pensé que j’aurais du mal à me servir à nouveau de ma main gauche, tant j’avais la curieuse impression qu’un certain équilibre était rompu, mais cela ne m’a pas du tout gênée dans ma vie quotidienne et je m’y suis habituée en trois jours. La seule chose qui m’a fait souffrir, c’est le fait que je me demandais où était passé le morceau de chair arraché à mon doigt. L’image qu’il m’en restait était celle d’un petit bivalve rose comme une fleur de cerisier, souple comme un fruit mûr. Il tombait au ralenti dans la limonade et restait au fond, tremblotant avec les bulles.

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Voir également :
- Hôtel Iris (Hoteru Airisu) - Yoko Ogawa (1996), présentation

20:19 Écrit par Marc dans Ogawa, Yoko | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : yoko ogawa, litterature japonaise, fetichisme, romans psychologiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Commentaires

pensez-vous que ce livre pourrait-être considéré comme fantastique?
Je suis lycéenne, j'aurais aimé que vous répondiez à ma question, s'il vous plait
merci, je suppose que vous trouvez cette question stupide, mais bon, je vous pris d'y répondre


Écrit par : chieko | lundi, 22 octobre 2007

fantastique? Même si ce roman raconte une histoire hors norme qui peut paraître souvent peu réelle, on est cependant loin du fantastique.

Écrit par : Marc | lundi, 22 octobre 2007

Les commentaires sont fermés.