mercredi, 20 décembre 2006

La peau du tambour (La piel del tambor) - Arturo Perez-Reverte - 1995

bibliotheca la peau du tambour

Un pirate arrive à entrer dans le système informatique d Vatican et à adresser un message personnel à l'adresse du pape. Le message laissé par le pirate demande l'aide du Vatican pour résoudre un problème concernant une vieille église de Séville en les mots suivants: "... Quelque part en Espagne, à Séville, les marchands menacent la maison de Dieu et une petite église du XVIIe siècle, abandonnée par le pouvoir ecclésiastique autant que par le séculier, tue pour se défendre. ...". Le Vatican prend tout cela au sérieux, pas tellement dans le but de sauver une église abandonnée, mais plutôt pour découvrir qui a pu ainsi pirater leur système informatique. Le prêtre Lorenzo Quart, sorte d'enquêteur spécial pour les comptes du Saint-Siège, est envoyé sur place à Séville afin de découvrir ce qui se cache derrière cette affaire. Il constatera vite fait que la petite église Notre-Dame-des-Larmes, vouée à la destruction pour être remplacée par un complexe touristique, est le théâtre de morts mystérieuses visant principalement les promoteurs de ce projet. Il rencontrera également une foule de personnages fort étranges dont par exemple un archevêque qui ne pardonne pas les offenses, un ours en soutane, une religieuse énigmatique, des tas de bandits picaresques et une duchesse aussi belle que mystrieuse.

Depuis Le tableau du Maître flamand (La tabla de Flandes, 1990) et Le Club Dumas ou l'ombre de Richelieu (El Club Dumas, 1993) on connaît l'immense talent de l'excellent écrivain espagnol Arturo Perez-Reverte à mener des intrigues policières aux dimensions insoupçonnées. L'histoire, écrite dans un style vivant et entraînant, est pleine de rebondissements et le suspense réel. En arrière plan, on retrouve une belle histoire d'amour tragique appartenant au passé, mais qui revit par la force de la mémoire des protagonistes. Mais Arturo Perez-Reverte se concentre avant tout à nous décrire la ville de Séville, étrange mélange entre mdernité et tradition andalouse, ainsi que les personnages que l'on y rencontre. On sent cette ville prendre forme et vivre au fil de la lecture, son ambiance ressort au tournant de chaque page. Tous les personnages sont bien décrits et approfondis. Arturo Perez-Revertz réussit à leur donner vie et à les faire vivre dans son roman. Hélas à force de vouloir créer une ambiance par de longues descriptions de personnages ou de lieux, Arturo Perez-Reverte néglige de temps à autre son intrigue qui n'arrive jamas à atteindre son point culminant. Certains passages sont bien trop longs et parfois ennuyeux et on peine pour arriver au bout. Et le dénouement final manque un peu denvergure et est un peu décevant. Concernant les aspects plus techniques utilisés par le pirate informatique, la technologe a fortement évoluée ces dernières années et les idées présenté ici sont un peu vieillotes.
Cependant La peau du tambour reste un très bon roman, fort intressant à lire.

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Extrait:

"Il y avait une panne de courant et le bureau n'était éclairé que par le jour grisâtre d'une fenêtre ouverte sur les jardins du Belvédère. Alors que le secrétaire refermait la porte derrière lui, Quart fit cinq pas en avant et s'arrêta exactement au centre de la pièce familière où bibliothèques et classeurs de bois dissimulaient partiellement les cartes peintes à la fresque par Antonio Danti, sous le pontificat de Grégoire XIII: la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne. Puis, ignorant la silhouette qui se découpait à contre-jour devant la fenêtre, il salua d'une brève inclinaison de la tête l'homme assis derrière une grande table couverte de dossiers.

- Monseigneur...

L'archevêque Paolo Spada, directeur de l'Institut pour les œuvres extérieures, lui répondit silencieusement par un sourire complice. C'était un Lombard, fort et massif, presque carré avec ses puissantes épaules sous le costume noir trois-pièces qui ne portait aucun signe de son rang dans la hiérarchie ecclésiastique. La tête lourde, le cou épais, il avait plutôt l'air d'un camionneur, d'un lutteur ou - on était à Rome après tout - d'un ancien gladiateur qui aurait troqué son glaive et son casque de myrmidon pour l'habit sombre de l'Eglise. Impression que confirmaient des cheveux encore noirs, raides comme du crin, des mains énormes, presque disproportionnées, sans anneau archiépiscopal, qui jouaient avec un coupe-papier en forme de dague. Il s'en servit pour montrer la silhouette qui se découpait devant la fenêtre:

- Vous connaissez le cardinal Iwaszkiewicz, je suppose.

Pour la première fois, Quart regarda à sa droite et salua la silhouette immobile.

Il connaissait naturellement Son Eminence Jerzy Iwaszkiewicz, évêque de Cracovie, élevé à la pourpre cardinalice par son compatriote le pape Wojtila, préfet de la Sainte Congrégation pour la Doctrine de la foi, connue jusqu'en 1965 sous le nom de Saint-Office, ou Inquisition. Même à contre-jour, on ne pouvait confondre la silhouette mince et noire d'Iwaszkiewicz ni se méprendre sur ce qu'il représentait.

- Laudeatur Jesus Christus, Eminence.

Le directeur du Saint-Office ne répondit pas, ne fit pas un geste.

- Vous pouvez vous asseoir si vous le désirez, père Quart, reprit Mgr Spada de sa voix enrouée. Il s'agit d'une réunion officieuse et Son Eminence préfère rester debout.

Il avait utilisé le mot italien ufficiosa, et la nuance n'échappa pas à Quart. Dans la langue vaticane, la différence entre ufficiàle et ufficióso était importante. Le dernier terme évoquait plutôt ce qu'on pense vraiment par opposition à ce qu'on dit; et même s'il arrivait qu'on le dise, inutile d'en espérer confirmation par la suite. En tout état de cause, Quart regarda la chaise que l'archevêque lui offrait d'un autre mouvement de son coupe-papier et déclina l'invitation d'un bref signe de tête. Puis, les mains derrière le dos, il attendit debout au centre de la pièce, détendu et tranquille, comme un soldat à qui l'on va donner ses ordres.

Mgr Spada le regarda d'un air approbateur, de ses yeux rusés dont le blanc était veiné de marron, comme ceux d'un vieux chien. Son regard, son allure massive et ses cheveux raides comme du crin lui avaient valu le surnom de Bouledogue que seuls osaient utiliser, et à mi-voix encore, les membres les plus éminents et les mieux assis de la Curie.

- Je suis heureux de vous revoir, père Quart. Le temps passe.

Deux mois, se dit Quart. Comme aujourd'hui, ils étaient trois dans ce bureau: l'archevêque, lui-même et un banquier bien connu, Renzo Lupara, président de la Banca Continentale d'Italia, une des institutions liées à l'appareil financier du Vatican. Elégant, bel homme, d'une morale publique irréprochable et heureux père de famille, doté par le ciel d'une jolie épouse et de quatre enfants, Lupara s'était enrichi en se servant de la couverture vaticane pour blanchir l'argent de certains hommes d'affaires et politiciens membres de la loge Aurora 7 où lui-même avait atteint le trente-troisième degré. Il s'agissait précisément d'une de ces affaires mondaines qui réclamaient les compétences particulières de Lorenzo Quart. Pendant six mois, il avait donc suivi les traces que Lupara avait laissées sur les moquettes de divers bureaux de Zurich, Gibraltar et Saint-Barthélemy, aux Antilles. Résultat de ces voyages: un rapport complet qui, ouvert sur le bureau du directeur de l'IOE, laissait au banquier le choix entre la prison et un exitus assez discret pour sauvegarder la réputation de la Banca Continentale, du Vatican et, dans la mesure du possible, de Mme Lupara et de leurs quatre rejetons. Ici même, dans le bureau de l'archevêque, les yeux fixés sur la fresque de la mer Tyrrhénienne, le banquier avait parfaitement compris l'essentiel du message que Mgr Spada lui avait exposé avec beaucoup de tact, en s'aidant de la parabole du mauvais serviteur et des talents. Plus tard, faisant fi du conseil technique qu'on lui avait opportunément donné, à savoir qu'un franc-maçon non repenti meurt en état de péché mortel, Lupara s'était rendu directement à sa belle villa de Capri, face à la mer, où il avait fait une chute, apparemment sans confession, en basculant par-dessus le garde-fou d'une terrasse surplombant les rochers; là, rappelait une plaque commémorative, où Curzio Malaparte avait un jour pris un vermouth.

- Nous avons une affaire dans vos cordes.

Quart attendait toujours, immobile au centre de la pièce, attentif aux paroles de son supérieur, sentant sur lui le regard d'Iwaszkiewicz, invisible dans le contre-jour de la fenêtre. Depuis dix ans, l'archevêque n'avait jamais manqué d'affaires dans les cordes du père Lorenzo Quart. Et toutes étaient marquées de noms et de dates - Europe centrale, Amérique latine, ex-Yougoslavie - dans l'agenda à couverture de cuir noir qui lui servait de journal de voyages: sorte de carnet de bord où il notait, jour après jour, le long chemin parcouru depuis qu'il avait adopté la nationalité vaticane et qu'il était entré à la section des opérations spéciales de l'Institut pour les œuvres extérieures.

- Regardez ceci.

Le directeur de l'IOE tenait entre le pouce et l'index un imprimé d'ordinateur. Quart tendit la main et la silhouette du cardinal Iwaszkiewicz, inquiète, bougea aussitôt dans l'embrasure de la fenêtre. La feuille de papier toujours à la main, Mgr Spada esquissa un sourire.

- Son Eminence est d'avis qu'il s'agit d'une question délicate, dit-il sans quitter Quart des yeux, même s'il était clair qu'il s'adressait au cardinal. Et il n'est pas convaincu qu'il soit prudent d'élargir le cercle des initiés.

Quart retira la main sans prendre le document que Mgr Spada lui offrait toujours et regarda son supérieur d'un air tranquille, attendant la suite.

- Naturellement, ajouta Spada dont le sourire s'était réfugié dans les yeux, Son Eminence est loin de vous connaître aussi bien que moi.

Quart hocha légèrement la tête et continua d'attendre sans poser de questions ni donner le moindre signe d'impatience. Alors Mgr Spada se retourna vers le cardinal Iwaszkiewicz:

- Je vous ai déjà dit que c'était un bon soldat.

Il y eut un moment de silence pendant lequel la silhouette resta figée devant le ciel nuageux et le rideau de pluie qui enveloppait le jardin du Belvédère. Puis le cardinal s'écarta de la fenêtre et le jour gris tomba en diagonale sur son épaule, révélant une mâchoire forte, le col pourpre de la soutane, le reflet d'une croix pectorale en or et un anneau pastoral sur une main qui, tendue vers Mgr Spada, s'empara du document pour le remettre elle-même à Lorenzo Quart.

- Lisez.

Quart obtempéra à cet ordre formulé dans un italien guttural aux accents polonais. La feuille d'imprimante n'était qu'une note de quelques lignes:

«Saint-Père,
La gravité de la situation justifie mon audace. Parfois, le trône de saint Pierre est trop lointain et les voix les plus humbles ne parviennent pas jusqu'à lui. Quelque part en Espagne, à Séville, les marchands menacent la maison de Dieu et une petite église du XVIIe siècle, abandonnée par le pouvoir ecclésiastique autant que par le séculier, tue pour se défendre. Je supplie Votre Sainteté, notre pasteur et notre père, de tourner les yeux vers les plus humbles brebis de son troupeau et de demander des comptes à ceux qui les abandonnent à leur sort.
Vous suppliant de nous bénir, au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur.»

- Ce message est apparu sur l'ordinateur personnel du pape, expliqua Mgr Spada quand son subordonné eut fini de lire. Sans signature.

- Sans signature, dit Quart machinalement. Il lui arrivait de répéter à haute voix ce qu'on lui disait, à l'instar des timoniers et sous-officiers qui répètent les ordres de leurs supérieurs, comme pour se donner la possibilité, à lui ou à d'autres, d'y réfléchir. Dans son monde, certaines paroles équivalaient à des ordres. Et certains ordres, parfois même une simple intonation, une nuance, un sourire, pouvaient avoir des conséquences irréparables.

- L'intrus, continuait l'archevêque, a réussi à dissimuler fort habilement son point exact d'origine. Mais l'enquête confirme que le message a été envoyé de Séville, au moyen d'un ordinateur branché sur le réseau téléphonique.

Quart relut la feuille de papier, cette fois en prenant tout son temps.

- On parle d'une église... Il s'arrêta, espérant que quelqu'un terminerait la phrase à sa place. Lue à haute voix, elle aurait vraiment paru trop stupide.

- Oui, confirma Mgr Spada, une église qui tue pour se défendre.

- Une horreur, lança Iwaszkiewicz, sans préciser s'il parlait du sujet ou de l'objet.

- Quoi qu'il en soit, ajouta l'archevêque, nous avons constaté qu'elle existe. Je veux parler de l'église - il lança un bref regard au cardinal, puis fit glisser un doigt sur le tranchant de son coupe- papier. Et nous avons également constaté plusieurs irrégularités assez pénibles.

Quart posa la feuille sur le bureau de l'archevêque qui se contenta de la regarder sans y toucher, comme si ce geste risquait d'avoir des conséquences imprévisibles. Le cardinal Iwaszkiewicz s'approcha, s'en saisit, la plia en quatre et la glissa dans sa poche.

- Nous voulons que vous vous rendiez à Séville pour identifier l'auteur du message, dit le cardinal en se tournant vers Quart.

Il était tout près et ce voisinage déplut à Quart qui pouvait presque sentir son haleine. Il soutint son regard quelques secondes puis, prenant sur lui pour ne pas faire un pas en arrière, regarda Mgr Spada par-dessus l'épaule du cardinal. Son supérieur sourit discrètement, le remerciant de confirmer ainsi sa loyauté envers la hiérarchie.

- Quand Son Eminence utilise le pluriel, précisa l'archevêque de son fauteuil, il se réfère naturellement à lui et à moi... Et, au-dessus de nous, à la volonté du Saint-Père.

- Qui est la volonté de Dieu, ajouta Iwaszkiewicz, presque provocateur, toujours à deux doigts de Quart, ses pupilles noires et dures fixées sur lui.

- Qui est effectivement la volonté de Dieu, confirma Mgr Spada sans qu'on puisse déceler dans sa voix le moindre soupçon d'ironie. Le directeur de l'IOE connaissait parfaitement son pouvoir et ses limites. Son regard était une mise en garde pour son subordonné: ils naviguaient tous les deux dans des eaux dangereuses.

- Je comprends, dit Quart et, regardant à nouveau le cardinal dans les yeux, il lui fit un petit salut, bref et discipliné. Iwaszkiewicz parut se détendre un peu, tandis que Mgr Spada hochait la tête dans son dos, approbateur:

- Je vous ai déjà dit que le père Quart...

Le Polonais leva la main où brillait l'anneau cardinalice, interrompant l'archevêque.

- Oui, je sais. Il regarda une dernière fois le prêtre et alla reprendre sa place devant la fenêtre: Vous l'avez dit et redit. Vous m'avez déjà dit qu'il était un bon soldat.

Il avait parlé sur un ton de fausse lassitude ironique, puis il se retourna pour regarder la pluie tomber, comme s'il se désintéressait de la suite. Mgr Spada posa le coupe-papier sur son bureau et ouvrit un tiroir d'où il sortit une volumineuse chemise de carton bleu.

- Votre travail ne se limite pas à identifier l'auteur du message..., dit-il en déposant le dossier devant lui. Qu'avez-vous conclu de sa lecture?

- Qu'il pourrait être l'œuvre d'un ecclésiastique, répondit Quart sans hésiter. Puis il s'arrêta un instant avant d'ajouter: D'un ecclésiastique qui pourrait bien être fou à lier.

- C'est possible. Mgr Spada ouvrit la chemise et feuilleta le dossier qui contenait des coupures de presse: Mais il connaît bien l'informatique et les faits qu'il mentionne sont authentiques. Cette église a des problèmes, et elle en cause aussi. Les morts dont il parle sont bien réelles: deux au cours des trois derniers mois. Une affaire qui fleure le scandale.

- Pire que le scandale, fit le cardinal sans se retourner, de nouveau à contre-jour sur le ciel gris.

- Son Eminence, expliqua le directeur de l'IOE, est d'avis que le Saint-Office devrait prendre les choses en main. Il fit une pause lourde de sous-entendus: A l'ancienne manière.

- A l'ancienne manière, répéta Quart. Dès qu'il s'agissait de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, il n'aimait ni l'ancienne manière ni la nouvelle, en partie à cause de certains souvenirs. Un instant, il entrevit dans un recoin de sa mémoire le visage d'un prêtre brésilien, Nelson Corona: un prêtre des favelas, un de ces hommes de l'Eglise de la Libération dont il avait fourni le bois du cercueil.

- Le problème, continuait Mgr Spada, c'est que le Saint-Père souhaite une enquête en bonne et due forme. Mais une intervention du Saint-Office lui paraîtrait excessive. On ne tue pas une mouche avec un boulet de canon. Il fit une pause calculée en regardant fixement Iwaszkiewicz: Ni avec un lance-flammes.

- Nous ne brûlons plus personne, murmura le cardinal, comme s'il parlait à la pluie. Et l'on aurait pu croire qu'il le regrettait.

- De toute façon, reprit l'archevêque, il a été décidé pour le moment - et il insista sur pour le moment - que l'Institut pour les œuvres extérieures s'occuperait de l'enquête. C'est-à-dire vous. Ce n'est que si la situation se révèle vraiment grave que le dossier sera confié au bras officiel de l'Inquisition.

- Je vous rappelle, mon frère dans le Christ - face au Belvédère, le cardinal leur tournait toujours le dos -, que l'Inquisition n'existe plus depuis trente ans.

- C'est vrai, pardonnez-moi, Eminence. Je voulais dire: le dossier sera confié au bras officiel de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

- Nous ne brûlons plus personne, répéta Iwaszkiewicz, têtu. Mais il y avait maintenant dans sa voix un écho ténébreux, l'annonce d'une menace.

Mgr Spada garda le silence quelques instants sans quitter Quart des yeux. Ils ne brûlent plus les gens, disait son regard, mais ils lâchent après eux leurs chiens noirs. Ils les traquent, ils les salissent et ils en font des morts vivants. Ils ne brûlent plus personne, mais fais bien attention. Ce Polonais est dangereux pour toi comme pour moi; et des deux, tu es le plus vulnérable.

- Père Quart - cette fois le directeur de l'IOE parlait sur un ton officiel et prudent -, vous passerez quelques jours à Séville... Vous essaierez d'identifier l'auteur du message. Vous resterez en contact avec les autorités ecclésiastiques locales, mais avec circonspection. Et surtout, vous agirez avec discrétion et réserve - il posa un autre dossier sur le premier. Voilà tous les renseignements dont nous disposons. Des questions?

- Une seule, Monseigneur.

- Eh bien, je vous écoute.

- Le monde est rempli d'églises à problèmes et de scandales qui ne demandent qu'à éclater. Pourquoi celle-ci en particulier?

L'archevêque lança un regard au cardinal Iwaszkiewicz, toujours de dos, mais l'inquisiteur ne sortit pas de son mutisme. Il se pencha alors sur les chemises étalées devant lui, comme s'il y cherchait une révélation de la dernière heure.

- Je suppose, dit-il enfin, que le pirate s'est donné beaucoup de mal et que le Saint-Père a su apprécier ses efforts.

- Apprécier me paraît excessif, fit remarquer Iwaszkiewicz de sa fenêtre.
Mgr Spada haussa les épaules:

- Disons alors que Sa Sainteté a décidé de lui faire l'honneur de s'intéresser personnellement à son cas.

- Malgré son insolence et son audace, commenta le Polonais.

- Malgré tout cela, renchérit l'archevêque. Quoi qu'il en soit, ce message laissé sur son ordinateur privé a piqué sa curiosité. Il veut être tenu au courant.

- Tenu au courant, répéta Quart.

- Sans faute.

- Devrai-je aussi faire rapport aux autorités ecclésiastiques de Séville pendant mon séjour?

Le cardinal Iwaszkiewicz se retourna:

- Dans cette affaire, vous ne relevez que de Mgr Spada.

Sur ces entrefaites, la lumière revint et le grand lustre du plafond illumina la pièce, arrachant des reflets à la croix sertie de diamants et à l'anneau porté par la main qui désignait le directeur de l'IOE:

- C'est à lui que vous ferez rapport. A lui seul.

La lumière électrique adoucissait un peu les angles du visage du cardinal, atténuant la ligne volontaire de ses lèvres minces et dures. Une de ces bouches qui de toute leur vie n'ont jamais embrassé que des ornements, de la pierre et du métal.

Quart hocha la tête:

- A lui seul, Eminence. Mais le diocèse de Séville a son ordinaire, qui est archevêque. Quelles sont mes instructions à cet égard?

Iwaszkiewicz joignit les mains sous sa croix pectorale et se plongea dans la contemplation des ongles de ses pouces:

- Nous sommes tous frères dans le Christ Notre-Seigneur. Des rapports harmonieux, et même de coopération, sont donc souhaitables. Mais pour l'obéissance, vous jouirez là-bas d'une dispense spéciale. La Nonciature de Madrid et l'archevêché local ont reçu des instructions.

Quart se tourna vers Mgr Spada avant de répondre au cardinal:

- Son Eminence ignore peut-être que je n'ai pas la sympathie de l'archevêque de Séville...

- Nous sommes au courant de vos difficultés avec Mgr Corvo, dit Iwaszkiewicz. Mais l'archevêque est homme d'Eglise et il saura faire passer les intérêts supérieurs avant ses antipathies personnelles. "

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Voir également:
- Le maître d'escrime (El maestro de esgrima) - Arturo Perez-Reverte (1988), présentation
-
Le tableau du Maître flamand (La tabla de Flandes) - Arturo Perez-Reverte (1990), présentation
-
Le Club Dumas ou l'ombre de Richelieu (El Club Dumas) - Arturo Perez-Reverte (1993), présentation
- Le Capitaine Alatriste (El capitàn Alatriste) - Arturo Perez-Reverte (1996), présentation

16:06 Écrit par Marc dans Perez-Reverte, Arturo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature espagnole, romans policiers, arturo perez-reverte | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

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