samedi, 11 novembre 2006

Le Démon et mademoiselle Prym (O Demônio e a Srta. Prym) - Paulo Coelho - 2000

bibliotheca le demon et mademoiselle prym

Bescos est un petit village d'un peu plus de 200 âmes isolé dans une région montagneuse. La population vit dans le calme, un peu hors du temps. D'ailleurs les jeunes ont peu à peu quitté le village, laissant derrière eux une génération vieillissante de fermiers et de bergers. Le village vit dans un calme parfait jusqu'au jour où arrive un mystérieux étranger, qui selon la vieille Berta, semble être accompagné par le démon. Cet étranger est venu pour faire une proposition des plus étranges et macabres aux villageois. Par l'intermédiaire de Mlle Chantal Prym, une jeune employée de l'auberge du village, il va proposer à la communauté le marché suivant : si dans la semaine qui suit, 'ils assassinent un des leurs, ils se verront récompensés par un trésor de lingots d'or, qui leur permettra de retrouver la prospérité passée. L’étranger recherche par ce stratagème à se prouver que tous les hommes sont habités par le Mal (il en sera définitivement convaincu si un meurtre est effectivement commis), ou si les terroristes qui ont exécuté froidement sa femme et ses deux filles qu’ils retenaient en otage sont des cas à part (il en aura la certitude si tous les villageois résistent à la tentation). Difficile de refuser une telle prospérité soudaine. Mais faut-il accepter ce marché? Et puis... qui sacrifier? Les notables du village se réunissent plusieurs fois pour choisir la victime. On désignera d’abord Chantal Prym, qui, n’ayant plus de famille, ne sera pas pleurée. Puis le curé s’offre lui-même en sacrifice, tout en suggérant les arguments qui feront repousser son offre. Enfin tous se mettent d’accord sur la personne de Berta, veuve, sans parenté et qui doit, affirme-t-on, être impatiente de rejoindre au ciel son mari. Mais cèderont-ils à la tentation en allant jusqu'au bout de leur raison,

C'est l'éternelle question du Bien et du Mal qu'est illustrée dans le roman Le Démon et mademoiselle Prym de l'écrivain brésilien Paul Coelho. L'histoire, à la base, semble fortement inspirée de la pièce de théâtre La visite de la vieille dame (Der Besuch der alten Dame, 1956) de Friedrich Dürrenmatt, oeuvre que Coelho cite d'ailleurs dans le roman présent. Mais le développement et les idées travaillées sont différentes. L'Homme est-il bon ou mauvais? Succombera-t-il au Mal face à la moindre tentation? Et Dieu s'intéresse-t-il à leur sort? Paulo Coelho, dans son style bien connu et toujours aussi brillant, fait avancer ses personnages en merveilleux marionnettiste face à cette grande question. Et il se trouve que Coelho est plutôt pessimiste par rapport à la conscience humaine : seule la peur de la punition va sauver Bescos du Mal et empêcher les villageois d'assassiner quelqu'un. Comme si le monde était réellement mauvais, mais en plus de cela terriblement lâche. Finalement c'est l'illustration du reproche qui est fait à Dieu d’avoir simplement interdit à Adam et Eve de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sans leur avoir montré quelles seraient les conséquences du péché, sans leur avoir permis a priori d’en mesurer la portée, sans leur avoir d’abord inculqué la peur. Tout est dans la parabole dans laquelle Paulo Coelho transforme le fruit du savoir en lingots d'or, et le jardin d'Éden en petit village perdu dans les montagnes, somnolant dans une paisible béatitude. Et le serpent tentateur, voyageur élégant et beau parleur, a choisi pour médiatrice Chantal Prym, jeune et jolie serveuse d'auberge.

Le Démon et mademoiselle Prym est un roman fascinant.

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Extrait:

"Il y avait presque quinze ans que la vieille Berta s'asseyait tous les jours devant sa porte. Les habitants de Bescos connaissaient ce comportement habituel des personnes âgées : elles rêvent au passé, à la jeunesse, contemplent un monde qui ne leur appartient plus, cherchent un sujet de conversation avec les voisins.

Mais Berta avait une bonne raison d'être là. Et elle comprit que son attente avait pris fin ce matin-là, lorsqu'elle vit l'étranger gravir la pente raide, se diriger lentement vers le seul hôtel du village. Vêtements défraîchis, cheveux plus longs que la moyenne, une barbe de trois jours : il ne présentait pas comme elle l'avait souvent imaginé. Pourtant, il venait avec son ombre : le démon l'accompagnait.

« Mon mari avait raison, se dit-elle. Si je n'étais pas là, personne ne s'en serait aperçu. »

Donner un âge, ce n'était pas son fort. Entre quarante et cinquante ans, selon son estimation. « Un jeune », pensa-t-elle, avec cette manière d'évaluer propre au vieux. Elle se demanda combien de temps il resterait au village : pas très longtemps, sans doute, il ne porterait qu'un petit sac à dos. Probablement une seule nuit, avant de poursuivre son chemin vers un destin qu'elle ignorait et qui l'intéressait guère. Tout de mêmes toutes ces années, assise sur le seuil de sa maison, n'avaient pas été perdues, car elle avait repris à contempler la beauté des montagnes- à laquelle elle n'avait pas prêté attention pendant longtemps : elle y était née et ce paysage lui était familier.

Il entra dans l'hôtel comme prévu. Berta se dit que peut-être elle devait aller parler au curé de cette visite indésirable ; mais il ne l'écouterait pas, il dirait : « Vous les personnes âgées, vous vous faites des idées. »

« Bon maintenant, allons voir ce qui se passe. Un démon n'a pas besoin de beaucoup de temps pour faire des ravages-- tels que tempêtes, tornades et avalanches, qui détruisent en quelques heures des arbres plantés il y a deux cents ans. »

Soudain, elle se rendit compte que le seul fait de savoir que le mal venait d'arriver à Bescos ne changeait en rien le cours de la vie. Des démons surviennent et repartent à tout moment, sans que les choses soient nécessairement perturbées par leur présence. Ils rôdent en permanence à travers le monde, parfois simplement pour telle ou telle âme, mais ils sont inconstants et généralement par le seul plaisir d'un combat qui en vaille la peine. Berta trouvait que Bescos ne présentait rien d'intéressant ou de particulier pour attirer plus d'une journée l'attention de qui que ce soit- encore moins celle d'un être aussi important et occupé qu'un messager des ténèbres.

Elle essaya de penser à autre chose, mais l'image de l'étranger ne lui sortait pas de la tête. Le ciel, si bleu tout à l'heure se chargeait de nuages.

« C'est normal, c'est toujours comme ça à cette époque de l'année, pensa-t-elle. Aucun rapport avec l'arrivée de l'étranger, juste une coïncidence. »

C'est alors qu'elle entendit le roulement lointain d'un coup de tonnerre, suivi de trois autres. C'était signe de pluie, bien sûr, mais peut-être que ce fracas, si elle se fiait aux anciennes traditions du village transposait la voix d'un Dieu courroucé se plaignant des hommes devenus indifférents à Sa présence.

« Peut-être que je dois faire quelque chose. Finalement, ce que j'attendais vient d'arriver. » Pendant quelques minutes elle se concentra sur tout ce qui se passait autour d'elle. Les nuages continuaient de s'amonceler au-dessus du village, mais on n'entendait plus aucun bruit. Elle ne croyait pas aux traditions et superstitions, surtout pas celles de Bescos, qui s'enracinaient dans l'antique civilisation celte qui avait jadis régné ici.

« Un coup de tonnerre n'est qu'un phénomène naturel. Si Dieu avait voulu parler aux hommes, Il ne l'aurait pas fait par des voies aussi indirectes. » À peine cette pensée eut-elle effleuré son esprit que le craquement d'un éclair retentit, cette fois-ci tout près. Berta se leva, prit sa chaise et rentra chez elle avant que la pluie ne tombe. Mais, tout à coup, son cœur était oppressé par une peur qu'elle n'arrivait pas à comprendre.

Que faire ?

« Que l'étranger parte tout de suite », souhaita-t-elle. Elle était trop vieille pour pouvoir s'aider elle-même, pour aider son village, ou encore-- surtout-- le Seigneur tout-puissant, qui aurait choisi quelqu'un de plus jeune s'Il avait eu besoin d'un soutien."

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Voir également:
- L'Alchimiste (O Alquimista) - Paulo Coelho (1988), présentation et extrait
- La Cinquième montagne (O Monte Cinco) - Paulo Coelho (1996), présentation
- Onze minutes (Onze minutos) - Paulo Coelho (2003), présentation et extrait
- Le Zahir (O Zahir) - Paulo Coelho (2005), présentation

- La solitude du vainqueur (O Vencedor está Só) - Paulo Coelho (2008), présentation et extrait

23:21 Écrit par Marc dans Coelho, Paulo | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paulo coelho, litterature bresilienne, romans philosophiques | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

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