samedi, 23 septembre 2006

La Salamandre - Jean-Christophe Rufin - 2005

Catherine, femme célibataire à la mi-quarantaine et pleinement occupée par son emploi, décide un jour de partir en vacances au Brésil pour rendre visite à une de ses amies d'enfance. A Recife elle fait connaissance avec ce pays violent qui l'agresse tous les jours de plus en plus. Dès les premiers jours elle rencontre Gil, un gigolo. Catherine en est bien consciente mais va se lancer dans une aventure qui lui réservera de terribles surprises au cours du temps. Elle se laisse aller à en tomber amoureuse, au point de décider de vendre tout ce qu'elle possède en France pour revenir vivre avec lui, faisant fi des avertissements de ses amis. Une nouvelle vie s'annonce pour elle, loin de la grisaille de son travail. Mais les suites de cette histoire la marquera à jamais et Catherine va vivre une descente aux enfers dans le Brésil des favelas, des voyous et des trafiquants en tout genre. Les deux personnages vont évoluer jusqu'à leur destin tragique.

On croirait une histoire d'amour, mais ce n'en est pas une. Un portrait de femme inouï, à la façon d'un Stefan Zweig, où Jean-Christophe Rufin nous décrit parfaitement les sentiments amoureux et autres de cette femme Catherine, qui tente de s'évader d'une vie monotone et terne. Rufin nous conte clairement le cheminement qui pousse cette femme vers Gil, gigolo et voyou, qui en quelques sourires l'embarque dans une pseudo histoire d'amour dévorée par une passion dévastatrice. Cette histoire d'amour est dure, mais bien belle aussi. La folie amoureuse, ainsi qu'une réflexion sur la nécessité d'avoir quelqu'un à aimer, semblent être les sujets centraux de ce magnifique roman. Mais Jean-Christophe Rufin nous parle aussi du Brésil, un pays violent dans lequel pauvreté et criminalité sont omniprésentes. Et aussi il nous raconte ce choc des cultures, cette découverte envers l'autre, qui va se produire en Catherine face à cette société brésilienne. Ce qui est d'ailleurs un sujet récurrent dans l’œuvre de Jean-Christophe Rufin, et toujours aussi bien traité. Le tout est écrit dans un style précis et bien rythmé. Un très beau et étonnant roman.

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Extrait: premier chapitre

"Le feu est la providence du voyageur. Il détourne son attention et concentre ses angoisses, lui permet d’être encore passionnément auprès de ce qu’il va quitter. Il se représente soudain son appartement ravagé par une explosion et se répète avec effroi : « Ai-je bien pansé à refermer le gaz ? » Mais Catherine était équipée à l’électricité et elle avait tout vérifié dix fois avant de quitter sa maison. Rien ne faisait obstacle entre elle et la terrifiante perspective de l’éloignement.

Il était sept heures passées. Elle attendait, assisse au huitième rang de l’immense avion. Dehors, le ciel déjà noir écoulait son catarrhe sur le tarmac et le toit des hangars. Elle voyageait en novembre parce qu’il lui restait avant la fin de l’année « des jours à prendre ». Le directeur des ressources humaines le lui avait dit : « Votre zèle finit par devenir une faute, en tout cas un mauvais exemple. Un salarié doit prendre ses congés régulièrement. Les vacances n e s’épargnent pas. »

Mais Catherine avait beaucoup de mal à quitter son travail.

Un gros homme en gilet, à côté d’elle, étalait son bras sur l’accoudoir. Pendant qu’il s’était mouché, elle avait réussi à faufiler son coude. Il le couvrait maintenant et l’écrasait mais elle tenait bon. C’était la troisième fois qu’elle prenait l’avion et c’était encore trop peu pour qu’elle fût tout à fait à l’aise. D’un coup, elle sentit vibrer la molle chair de son voisin. Il n’y avait pas lieu de s’émouvoir : le métro lui aussi vibre quand il s’ébranle. La trépidation pourtant allait crescendo. Des lumières bleues passaient sur les côtés, derrière les hublots, de plus en plus vite. Soudain, la vibration cessa et le plancher se redressa, un peu comme dans la rame quand elle remonte vers la Concorde après avoir franchi la Seine. Renversée en arrière, Catherine ferma les yeux, oublia l’avion, son coude, la France, le départ, et sentit se répandre dans son esprit, apaisant comme un dictame, le mot mystérieux de Brésil.

Ce voyage était le premier depuis dix ans, excepté deux cérémonies en province et un week-end de comité d’entreprise à Luxembourg.

Auparavant, elle n’avait pas accompli non plus de très grands déplacements. Elle avait vu la Suisse, la côte ligure et même le Danemark. Mais depuis, elle n’avait plus consacré un sou à ces dépenses éphémères. Tout l’argent qu’elle gagnait l’était pour construire. Elle ne s’autorisait que des acquisitions solides : achats immobiliers – elle était passée peu à peu du studio au trois pièces avec balcon et parking -, travaux d’embellissement – qui lui permettaient chaque fois de faire un bénéfice sur la vente -, mobilier de style tant qu’il était abordable, placements sûrs mais bien retribués – et donc peu disponibles. Ces priorités assurées, il ne lui restait de fonds que pour un peu de nourriture, un minimum de vêtements et quelques rares sorties. Il lui fallait solidifier l’argent, muer son travail en capital, procédé que les marxistes appellent la coagulation. Elle avait coagulé sa vie et ce caillot obstruait tout.

A l’adolescence, les jeunes filles font un compte lucide et presque impitoyable de leurs qualités physiques. Catherine s’était accordé de jolis bras mais jusqu’aux mains qu’elle avait un peu carrées, des jambes très moyennes, grasses aux genoux, défaut encore imperceptible mais dont sa mère offrait la triste prémonition, des cheveux d’un blond distingué quoique paraissant artificiel et qui ondulaient d’eux-mêmes. Elle sut tôt que, toute sa vie, elle aurait l’air d’avoir apprêté sa coiffure quand elle la laisserait libre et qu’elle devrait passer des heures à lui donner, pour un instant, l’air spontané. Elle se voyait un visage acceptable bien que peu marquant, un nez moyen, des yeux marron, une bouche sans expression particulière. Elle ne savait ni bien sourire ni marquer la tristesse. Le seul élément saillant était, lui, exagéré : elle avait un menton proéminent et de trop lourdes proportions. Un joli menton, comme d’élégantes chaussures, est celui qui ne se remarque pas. Pour dissimuler ce défaut, elle avait étudié un port de tête un peu incliné et, dans sa main ouverte, faisait reposer – donc disparaître – la fâcheuse proéminence. Cette pose pensive lui était devenue naturelle.

Elle avait quarante-six ans, mais ce premier bilan gardait sa pertinence. Rien n’avait vraiment changé depuis sa jeunesse sinon que des rides étroites et profondes avaient entrepris leurs fines œuvres sur son visage.

Le gros homme à son côté dormait maintenant sur l’Atlantique noir. Un va-et-vient de passagers assoiffés et somnolents animait le survol des flots invisibles. Catherine, dans tout l’avion, était sans doute la seule à sentir l’océan sous elle, car elle cultivait la nostalgie des transatlantiques. L’Amérique avait habité ses rêves d’enfant sous la forme désuète et mythique du paquebot Normandie. Bien plus tard, à une vente aux enchères, elle avait acheté une théière marquée au sigle de la Compagnie générale transatlantique. Elle désirait qu’au moins en pensée cette traversée vers le Brésil fût un peu une croisière.

Pourquoi d’ailleurs allait-elle au Brésil ? L’occasion lui avait été donnée par une amie d’enfance. Cette Aude était mariée à un professeur qui travaillait là-bas et elle avait invitée Catherine. Cependant la même amie avait déjà suivi son mari en Haïti, au Japon et à La Nouvelle-Orléans sans qu’elle fût jamais allée leur rendre visite. Cette fois-ci, Catherine avait mis en avant un prétexte économique, ces nouveaux vols à prix très réduit dont une agence voisine de son bureau faisait la promotion en vitrine. Cela non plus n’était pas un motif très convaincant : après tout Honfleur ou Cavalaire restaient plus près et moins chers. Alors ?

Peut-être était-ce plutôt cette récente visite médicale et le dialogue entre le médecin et elle, au moment où il s’était assis pour rédiger une ordonnance : « Ce sont des fibromes, mais petits, autant dire rien. Il faudra sans soute les opérer un jour ou l’autre. »

Ce n’était ni grave ni urgent, seulement un vilain mot. « Fibrome » évoquait quelque chose de rugueux et de sec, un paquet de cordes rêches qui se noue, se contracte, comme un sarment mort, là où il ne devrait y avoir que la vie.

L’idée de ce flétrissement invisible, intime, introduisit le dérèglement dans l’existence de Catherine. Elle commença à ne plus pouvoir se réveiller le matin. Dans la grande piscine tiède du sommeil, les bords devenaient soudain trop hauts et l’empêchaient de sortir. Le soir, au contraire, elle hésitait à se coucher. Elle trouvait son lit froid, entendait partout des bruits suspects. Elle se relevait dix fois, fouillait les armoires, regardait sous les meubles. Elle s’inquiétait que quelqu’un eût pu pénétrer chez elle mais sa terreur venait de ce que, au contraire, il n’y avait personne. Elle était seule avec des objets et le temps.

Alors partir ! Puisque da vie était monotone, que des coups de cymbale la réveillent ! Il lui fallait des ruptures, pas trop longues, bien sûr, mais suffisantes pour redonner une saveur au reste. Un mois serait suffisant pour repeindre ses rêves à neuf. Elle n’était jamais partie si longtemps.

Un mois ! Plus elle y pensait, plus elle se demandait ce qu’elle ferait de ce temps. Elle se dit que la seule justification des absences prolongées était les voyages lointains. La distance se nourrit de temps. Quand elle reçut la lettre de son amie Aude, elle l’accueillit comme le signe qu’elle attendait. Elle irait au Brésil.

Guère portée sur la géographie, Catherine imaginait ce pays très sommairement. Sur la côte d’Amérique du Sud, il faisait un angle saillant, un peu comme le genou d’un joueur de football. Elle imaginait vaguement que Copacabana était encore environné par la forêt vierge. Cependant, elle savait que la cour du Portugal s’était réfugiée jadis à Rio de Janeiro pour fuir l’avance des armées napoléoniennes. Elle l’avait lu dans un livre sur Talleyrand, une biographie historique comme elle les aimait.

La compagnie des hommes et des femmes illustres du passé lui plaisait. En pensée, elle évoluait au côté de Catherine de Médicis et de Frédéric II. Elle n’aurait pas voulu vivre réellement parmi eux mais elle appréciait à titre posthume leur noblesse, leur gloire et leurs petits travers. Le récit de leur vie lui donnait de bonnes raisons de ne pas frayer avec ses contemporains, qu’elle jugeait en comparaison si médiocres.

Les dépouilles de ces héros étaient enfermées dans les reliures riches qu’elle achetait à un éditeur de luxe et réglait par traites. En vérité, Catherine ne lisait guère. Son travail la fatiguait trop. Mais elle aimait sentir ces ouvrages près d’elle, bien alignés dans sa bibliothèque vitrée, à côté de la télévision. Certains dimanches, elle sortait deux ou trois lourds volumes et les cirait. C’était un peu comme si elle eût caressé la joue tannée de ces grands personnages.

L’avion berçait la troupe enfin rangée de ses passagers endormis.

Catherine commençait à s’assoupir. Elle se sentait heureuse de partir un mois en vacances au Brésil. Ce n’était ni plus compliqué ni plus original que cela.

Elle se détendit et oublia d’un coup sa passion contenue, son malheur, sa solitude, et cette rugueuse bogue d’habitudes et d’objets accumulés dont le voyage, soudain la privait. Comment aurait-elle pu imaginer le choc qu’elle allait subir."

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Voir également:
- Bibliographie et note biographique
- Asmara et les causes perdues - Jean-Christophe Rufin (1999), présentation
- Rouge-Brésil - Jean-Christophe Rufin (2001), présentation
- Globalia - Jean-Christophe Rufin (2004), présentation

-
Le parfum d'Adam - Jean-Christophe Rufin (2007), présentation

19:55 Écrit par Marc dans Rufin, Jean-Christophe | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : bresil, litterature francaise, romance, jean-christophe rufin | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!

Commentaires

Bonjour ! Ce roman m'a l'air pas mal mais je crois avoir une préférence pour le précédent (même si le genre diffère). Bon week-end !

Écrit par : Brigitte | dimanche, 24 septembre 2006

sur la Salamandre : mauvaise action de la part de l'auteur - style à la Guy Des Cars -
lecture dangereuse pour certaines personnes fragiles - gagner du fric sur l' histoire vraie d'une femme ayant perdu tout bon sens - je ne lirai plus jamais quoique ce soit de rufin.

Écrit par : sanna | mardi, 28 décembre 2010

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