mardi, 08 mai 2007

Zorro - Isabel Allende - 2005

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Qui se cache derrière le masque noir de Zorro, ce célèbre justicier qui a fait couler tant d’encre depuis plus d’un siècle. Né près de Los Angeles, au début du 19e siècle, Diego de la Vega est le fils d'Alejandro de la Vega - gentilhomme espagnol devenu propriétaire terrien en Californie en récompense de ses prouesses militaires en Europe -, et de Regina connue sous son nom de guerrière indienne, Tête-De-Loup-Gris. Diego, né de des deux mondes, va grandir dans cette culture mixte auprès de son frère de lait, Bernardo, muet depuis qu’il a assisté à l’attaque et au meurtre de sa mère. Mais encore Diego est loin de devenir le grand héros que l’on connaît tous. Après une enfance riche d'enseignement, du maniement de l'épée à l'initiation aux rites de sa tribu, il embarque à quinze ans pour Barcelone dans l’Espagne occupée par les forces napoléoniennes. Le maître d'armes Manuel Escalante repère vite cet élève doué, contribue à parfaire son éducation et l'accueille dans une société secrète, La Justice, qui combat toutes les formes d'asservissement. Avec à ses côtés le fidèle Bernardo, Zorro déploie des talents exceptionnels puis, après avoir sauvé Juliana, la fille du meilleur ami de son père, dont il est amoureux, il retourne en Californie pour continuer sa lutte contre les injustices, devenant un symbole d'espoir pour les faibles et les opprimés.

Dans son roman, Isabel Allende nous raconte de façon éblouissante justement l’histoire de Diego de la Vega, alias Zorro, depuis sa naissance jusqu’à l’âge adulte où il prend pleine fonction de son rôle de justicier. Elle nous fait découvrir les coulisses de cette grande légende, rendant vie au personnage comme jamais auparavant. Il s’agît d’ailleurs là du premier roman traitant de la jeunesse de Zorro, personnage qui apparaît pour la première fois en 1919 dans le roman Le Fléau de Capistrano (The Curse of Capistrano, 1919) de la plume du romancier américain Johnston McCulley. Dès 1920 aura lieu une première adaptation au cinéma, suivi de nombreuses autres depuis. Zorro est très vite devenu l’un des personnages phares de la littérature pulp américaine. Isabel Allende s’est d’ailleurs un peu inspiré de partout pour écrire ce roman, et évidemment de nombreux éléments concernant l’enfance du héros sont purement inventés, dans la mesure où l’œuvre de McCulley commence par le retour de Diego de la Vega d’Espagne en Californie, sans jamais citer ce qu’il faisait là-bas.

Le roman d’Isabel Allende offre un magnifique voyage à travers la Californie du début de XIXe siècle sous la colonie espagnole et dans l’Espagne de la même époque, elle-même occupée par la France. Le récit d’Allende est très réaliste, rendant son personnage et son contexte historique parfaitement crédible au point de se demander si ce personnage n’a pas réellement existé dans l’Histoire. Mais ce voyage est aussi initiatique, le lecteur suit avec beaucoup d’enthousiasme les premiers pas de Diego de la Vega et la naissance du justicier masqué Zorro (comment celui-ci se forge sa personnalité, son double rôle etc.). Enormément d’aventures et de rebondissements sont au programme. Le tout est écrit dans un style impeccable et un peu vieillot comme pour mieux rendre la nostalgie de ces aventures d’antan où des grands héros étaient prêts à tout pour sauver l’honneur de gentes dames et faire régner la justice entre les hommes.

Un très beau roman, digne des plus grandes œuvres épiques. Un grand plaisir de lecture.

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Extrait : Première partie: Californie, 1790-1810

Commençons par le commencement, un événement sans lequel Diego de La Vega n'aurait pas vu le jour. Il a eu lieu en Haute-Californie, à la mission de San Gabriel, en l'an 1790 de Notre Seigneur. En ce temps-là, la mission était dirigée par le père Mendoza, un franciscain aux épaules de bûcheron qui ne faisait pas ses quarante ans bien vécus, énergique et autoritaire, pour qui le plus difficile, dans son ministère, était d'imiter l'humilité et la douceur de saint François d'Assise. En Californie plusieurs autres religieux, exerçant dans vingt-trois missions, étaient chargés de répandre la doctrine du Christ chez plusieurs milliers de gentils des tribus chumash, shoshone et autres, qui ne se prêtaient pas toujours de bonne grâce à la recevoir. Les natifs de la côte californienne avaient un réseau de troc et de commerce qui fonctionnait depuis des milliers d'années. Leur environnement, très riche en ressources naturelles, avait permis à chaque tribu de développer des spécialités différentes. Les Espagnols étaient impressionnés par l'économie chumash, si complexe qu'elle pouvait se comparer avec celle de la Chine. Les Indiens utilisaient des coquillages comme monnaie et organisaient régulièrement des foires où, en plus d'échanger des biens, on arrangeait les mariages.

Déconcertés par le mystère de l'homme torturé sur une croix que les Blancs adoraient, les Indiens ne voyaient pas l'intérêt de vivre mal en ce monde pour jouir d'un hypothétique bien-être dans l'au-delà. Au paradis chrétien, ils pourraient s'installer sur un nuage et jouer de la harpe avec les anges, mais la majorité d'entre eux préférait en réalité, après la mort, chasser l'ours avec leurs ancêtres sur les terres du Grand-Esprit. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi les étrangers plantaient un drapeau en terre, marquaient des lignes imaginaires, la déclaraient leur propriété et s'offensaient si quelqu'un y entrait en poursuivant un cerf. L'idée de posséder la terre leur paraissait aussi invraisemblable que celle de se partager la mer. Lorsque parvint au père Mendoza la nouvelle que plusieurs tribus s'étaient soulevées, commandées par un guerrier à tête de loup, il pria pour les victimes, mais ne s'inquiéta pas outre mesure, persuadé que San Gabriel était à l'abri. Appartenir à sa mission était un privilège, comme le prouvaient les familles indigènes qui venaient solliciter sa protection en échange du baptême et restaient de bon gré sous son toit ; jamais il n'avait dû faire appel aux militaires pour recruter de futurs convertis. Il attribua cette insurrection, la première qui survenait en Haute-Californie, aux abus de la soldatesque espagnole et à la sévérité de ses frères missionnaires. Les tribus, réparties en petits groupes, avaient des coutumes différentes et communiquaient au moyen d'un système de signaux ; jamais elles ne s'étaient mises d'accord sur rien, hormis le commerce, et certainement pas à propos de la guerre. D'après lui, ces pauvres gens étaient d'innocentes brebis de Dieu, qui péchaient par ignorance et non par vice ; il devait y avoir des raisons accablantes pour qu'ils se soulèvent contre les colonisateurs.

Le missionnaire travaillait sans répit, coude à coude avec les Indiens dans les champs, au traitement des cuirs, au broyage du maïs. L'après-midi, quand les autres se reposaient, il soignait les blessures dues à de petits accidents ou arrachait quelques dents gâtées. Il donnait en plus des cours de catéchisme et d'arithmétique, afin que les néophytes - comme on appelait les Indiens convertis - puissent compter les peaux, les bougies et les vaches, mais pas de lecture ou d'écriture, ces connaissances n'ayant pas d'application pratique en ce lieu. Le soir il faisait du vin, tenait les comptes, écrivait dans ses carnets et priait. Au lever du jour il sonnait la cloche de l'église pour appeler sa congrégation à la messe et, après l'office, supervisait le petit déjeuner d'un œil attentif, veillant à ce que personne ne restât sur sa faim. C'est à cause de tout cela, et non par excès de confiance en lui ou par vanité, qu'il était convaincu que les tribus sur le pied de guerre n'attaqueraient pas sa mission. Cependant, comme les mauvaises nouvelles continuèrent à arriver semaine après semaine, il finit par leur prêter attention. Il envoya deux hommes de toute confiance vérifier ce qui se passait dans le reste de la région ; ceux-ci ne tardèrent pas à situer les Indiens en guerre et à obtenir les détails, car ils furent reçus comme des amis par les sujets mêmes qu'ils allaient espionner. Ils revinrent raconter au missionnaire qu'un héros surgi de la profondeur de la forêt, et possédé par l'esprit du loup, avait réussi à unir plusieurs tribus pour repousser les Espagnols des terres de leurs ancêtres, sur lesquelles ils avaient toujours chassé sans permis. Les Indiens manquaient d'une stratégie claire : ils se contentaient d'attaquer les missions et les villages sous l'impulsion du moment, incendiaient tout ce qui se trouvait sur leur passage et se retiraient sur-le-champ, aussi vite qu'ils étaient arrivés. Ils recrutaient les néophytes qui n'étaient pas encore ramollis par l'humiliation prolongée au service des Blancs, et grossissaient ainsi leurs rangs. Les hommes du père Mendoza ajoutèrent que Chef-Loup-Gris avait San Gabriel dans sa ligne de mire, non par rancœur particulière vis-à-vis du missionnaire, à qui l'on ne pouvait rien reprocher, mais parce que la mission se trouvait sur leur chemin. Dans cette perspective, le prêtre dut prendre des mesures. Il n'avait aucune intention de perdre le fruit de longues années de travail, et encore moins de permettre qu'on lui enlevât ses Indiens, qui loin de sa tutelle succomberaient au péché et retourneraient vivre comme des sauvages. Il écrivit un message au capitaine Alejandro de La Vega pour lui demander un prompt secours. Il craignait le pire, disait-il, car les insurgés n'étaient pas loin, prêts à attaquer à tout moment, et lui ne pouvait se défendre sans les renforts militaires appropriés. Il envoya deux missives identiques au fort de San Diego, par deux cavaliers rapides qui empruntèrent des routes différentes, de façon que si l'un était intercepté l'autre atteignît son but.

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Voir également :
- La cité des dieux sauvages (La ciudad de las Bestias) - Isabel Allende (2002), présentation et extrait

mercredi, 01 mars 2006

La cité des Dieux Sauvages (La ciudad de las Bestias) - Isabel Allende - 2002

Kate Cold est un reporter, la soixantaine, qui écrit des articles de voyage pour un magazine de géographie. Sa nouvelle mission: participer à une expédition, afin d'écrire un reportage sur un monstre mystérieux, type Yeti, apparaissant dans la forêt amazonienne. Pendant ce temps, sa belle-fille entre en phase terminale d'un cancer. Afin d'enlever la pression sur ses enfants, Kate décide d'emmener avec elle son petit-fils de quinze ans Alex. Commence alors une aventure pleine de rebondissements au sein de la forêt tropicale du Brésil au près des tribus indiennes et des anciens dieux sauvages.

Isabel Allende, la célèbre écrivaine chilienne, inaugure avec La cité des Dieux Sauvages une trilogie de romans d'aventures plus principalement destinée à un public jeune. Et d'ailleurs le roman, dans ce sens et en vue de son public, est très réussi. Allende nous raconte cette riche fable écologique avec beaucoup de passion et d'intelligence, et ravira beaucoup de jeunes lecteurs..

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Extrait : Chapitre: Le cauchemar

Alexander Cold fut réveillé en sursaut au lever du jour par un cauchemar.

Il rêvait qu’un énorme oiseau noir venait s’écraser contre sa fenêtre dans un fracas de vitre brisée, qu’il s’introduisait dans la maison et emportait sa mère. Dans le rêve, impuissant il regardait le vautour géant saisir Lisa Cold par ses vêtements avec ses serres jaunes, sortir par la même fenêtre cassée et se perdre dans un ciel chargé d’épais nuages. C’est le bruit de l’orage qui le tira de son sommeil, le vent qui secouait les arbres, la pluie sur le toit, les éclairs et les coups de tonnerre. Il alluma la lampe avec la sensation de se trouver dans un bateau à la dérive et se pelotonna contre le gros chien qui dormait près de lui. Il imagina qu’à quelques rues de sa maison l’océan Pacifique rugissait, se déchaînant en vagues furieuses contre la corniche. Il resta à écouter la tempête, pensant à l’oiseau noir et à sa mère, attendant que se calment les coups de tambour qui cognaient dans sa poitrine, encore pris dans les images du mauvais rêve.

Le garçon regarda le réveil : six heures et demie, l’heure de se lever.

Dehors il commençait à peine à faire jour. Il décida que ce serait une sale journée, l’une de ces journées où il valait mieux rester au lit, car tout allait de travers. Il y avait beaucoup de journées ainsi depuis que sa mère était malade ; l’air de la maison était parfois si lourd qu’on avait l’impression d’être au fond de la mer. Ces jours-là, le seul moyen de trouver un réconfort était de s’échapper, d’aller courir sur la plage avec Poncho, jusqu’à perdre haleine. Mais il pleuvait sans arrêt depuis une semaine, un véritable déluge, et en plus Poncho s’était fait mordre par un cerf et il ne voulait pas bouger. Alex était sûr d’avoir le chien le plus bête de la terre, le seul labrador de quarante kilos à se faire mordre par un cerf. Au cours de ses quatre années de vie, Poncho avait été attaqué par des carcajous, par le chat du voisin, et à présent par un cerf, sans compter toutes les fois où les moufettes l’avaient aspergé de leur liquide infect et où il avait fallu le baigner dans de la sauce tomate pour atténuer l’odeur. Alex sortit du lit sans déranger Poncho et s’habilla en grelottant ; le chauffage se remettait en marche à six heures, mais il n’avait pas encore tiédi sa chambre, la dernière au fond du couloir.

A l’heure du déjeuner, Alex était de mauvaise humeur et il n’eut pas le courage de se réjouir de l’effort qu’avait fait son père de préparer des crêpes. John Cold n’était pas exactement ce qu’on appelle un bon cuisinier : il savait seulement faire des crêpes, et les siennes avaient l’air de tortillas mexicaines dures comme du caoutchouc. Pour ne pas le vexer, ses enfants les mettaient dans leur bouche, mais ils profitaient de ce qu’il avait le dos tourné pour les recracher dans la poubelle. Ils avaient en vain essayé de dresser Poncho à les manger : le chien était idiot, mais pas à ce point.

« Quand est-ce que maman ira mieux ? demanda Nicole en essayant de piquer sa fourchette dans la crêpe caoutchouteuse.

— Tais-toi, idiote ! répliqua Alex, fatigué d’entendre sa petite sœur poser la même question plusieurs fois par semaine.

— Maman va mourir, commenta Andrea.

— Menteuse ! Elle va pas mourir ! protesta Nicole.

— Vous êtes des morveuses, vous ne savez pas ce que vous dites ! s’exclama Alex.

— Allons les enfants, du calme. Maman va se rétablir... », interrompit John Cold, sans conviction.

Alex se sentit furieux contre son père, contre ses sœurs, contre Poncho, contre la vie en général et même contre sa mère, d’être tombée malade. Il sortit à grands pas de la cuisine, prêt à partir sans avoir déjeuné, mais dans le couloir il buta contre le chien et s’étala de tout son long.

« Ote-toi de mon chemin, taré ! » lui cria-t-il, et Poncho, tout joyeux, lui donna un bruyant coup de langue sur le visage, couvrant ses lunettes de bave.

Oui, c’était décidément un de ces mauvais jours. Quelques instants plus tard, son père découvrit qu’un pneu de la camionnette était crevé et il dut l’aider à changer la roue, mais ils perdirent de précieuses minutes et les trois enfants arrivèrent en retard à l’école. Dans la précipitation du départ, Alex oublia son devoir de maths, ce qui acheva de gâter ses relations avec le professeur. Il le considérait comme un petit homme pathétique qui avait juré de lui gâcher l’existence. Par-dessus le marché, il oublia aussi sa flûte, et cet après-midi-là il y avait répétition avec l’orchestre de l’école ; étant soliste, il ne pouvait pas se permettre de manquer.

*

C’est à cause de la flûte qu’Alex dut s’absenter pendant la récréation de midi et rentrer chez lui. La tempête s’était calmée, mais la mer était encore agitée et il ne put prendre le raccourci par la plage, car les vagues passaient par-dessus la corniche, inondant la rue. Comme il ne disposait que de quatre minutes, il prit par la grande route en courant.

Ces dernières semaines, depuis que sa mère était malade, une femme venait faire le ménage, mais ce jour-là, à cause de la tempête, elle avait averti qu’elle ne viendrait pas. De toute façon, ça ne servait pas à grand-chose, car la maison était sale. Même de l’extérieur on notait la détérioration, comme si la propriété se laissait aller à la tristesse. L’aspect d’abandon commençait dans le jardin et s’étendait dans les chambres, jusqu’au moindre recoin.

Alex pressentait que sa famille était en train de se désintégrer. Sa sœur Andrea, qui avait toujours été un peu différente des autres filles, se promenait maintenant déguisée et se perdait pendant des heures dans un monde imaginaire, peuplé de sorcières guettant dans les miroirs et d’extraterrestres nageant dans la soupe. Elle n’avait plus l’âge de ces fantaisies ; à douze ans, supposait-il, elle aurait dû s’intéresser aux garçons ou avoir envie de se faire percer les oreilles. De son côté Nicole, la benjamine, rassemblait un véritable zoo, comme si elle avait voulu compenser l’attention que sa mère ne pouvait lui accorder. Elle nourrissait plusieurs moufettes et carcajous qui rôdaient autour de la maison, avait adopté six chatons orphelins qu’elle tenait cachés dans le garage, sauvé la vie d’un gros oiseau qui avait une aile cassée et gardait dans une cage une couleuvre d’un mètre de long. Si sa mère la trouvait, elle mourrait de peur sur le coup, mais cela risquait peu d’arriver, car lorsqu’elle n’était pas à l’hôpital Lisa Cold passait la journée au lit.

En dehors des crêpes de son père et de quelques sandwichs au thon agrémentés de mayonnaise, spécialité d’Andrea, plus personne ne cuisinait dans la famille depuis des mois. Dans le frigo, il n’y avait que du jus d’orange, du lait et des glaces ; le soir, par téléphone, ils commandaient une pizza ou un repas chinois. Au début, ce fut presque une fête, parce que chacun mangeait à n’importe quelle heure ce qui lui plaisait, surtout du sucré, mais déjà tous regrettaient la nourriture saine des temps normaux. Au cours de ces mois, Alex avait pu mesurer combien la présence de sa mère avait été importante et combien, aujourd’hui, son absence pesait. Son rire facile et sa tendresse lui manquaient tout autant que sa sévérité. Elle était plus sévère que son père et plus finaude : impossible de la tromper, elle avait un troisième œil qui lui permettait de voir ce qui était invisible. On n’entendait plus sa voix fredonner en italien, il n’y avait plus de musique, plus de fleurs, ni cette odeur caractéristique de peinture et de galettes tout juste sorties du four. Avant, sa mère se débrouillait pour passer plusieurs heures à travailler dans son atelier, pour garder la maison impeccable et préparer des galettes en attendant le retour de ses enfants ; maintenant, c’est à peine si elle se levait un moment et faisait quelques pas d’une pièce à l’autre, l’air désorienté, comme si elle ne reconnaissait rien, amaigrie, les yeux enfoncés, entourés de cernes. Ses toiles, qui paraissaient autrefois de véritables explosions de couleurs, restaient à présent sur les chevalets, oubliées, et les peintures séchaient dans les tubes. Lisa Cold semblait avoir rapetissé, réduite à l’état d’un silencieux fantôme.

Alex n’avait plus personne à qui demander de lui gratter le dos ou de lui redonner du courage quand il se réveillait avec le moral à zéro. Son père n’était pas un homme enclin aux câlineries. Ils allaient ensemble faire de l’escalade dans les montagnes, mais ils parlaient peu ; de plus, John Cold avait changé, comme tous dans la famille. Il n’était plus la personne calme qu’il avait été, il s’irritait fréquemment, non seulement contre ses enfants mais aussi contre sa femme. Parfois, il se mettait à crier, reprochant à Lisa de ne pas manger assez ou de ne pas prendre ses médicaments, mais aussitôt il regrettait son emportement et lui demandait pardon, l’air angoissé. Ces scènes laissaient Alex tout tremblant : il ne supportait pas de voir sa mère sans forces et son père les yeux remplis de larmes.

En rentrant chez lui, ce midi, il fut surpris de voir la camionnette de son père, qui à cette heure travaillait toujours à la clinique. Il entra par la porte de la cuisine, jamais fermée à clé, avec l’intention de manger quelque chose, de prendre sa flûte et de repartir en courant à l’école. Il jeta un coup d’œil autour de lui et ne vit que les restes fossilisés de la pizza de la veille. Résigné à avoir faim, il se dirigea vers le frigidaire en quête d’un verre de lait. A cet instant, il entendit pleurer. Au début, il pensa que c’étaient les chatons de Nicole dans le garage, mais aussitôt il se rendit compte que le bruit venait de la chambre de ses parents. Sans avoir l’intention d’épier, de manière presque automatique, il s’approcha et, doucement, poussa la porte entrouverte. Ce qu’il vit le paralysa.

Au centre de la pièce se trouvait sa mère en chemise de nuit, pieds nus, assise sur un tabouret ; le visage dans les mains, elle pleurait. Debout derrière elle, son père tenait un vieux rasoir de barbier qui avait appartenu au grand-père. De longues mèches de cheveux noirs couvraient le sol et les frêles épaules de sa mère, tandis que son crâne tondu brillait comme du marbre dans la lumière pâle qui filtrait de la fenêtre.

Pendant quelques secondes, le garçon demeura figé de stupeur, sans comprendre la scène, sans savoir ce que signifiaient ces cheveux par terre, ce crâne rasé ou ce rasoir dans la main de son père, étincelant à quelques millimètres du cou incliné de sa mère. Lorsqu’il parvint à recouvrer ses esprits, un cri terrible monta de ses pieds et une grande vague de folie le secoua tout entier. Il se lança contre John Cold, le projetant au sol d’une seule poussée. Le rasoir décrivit un arc dans l’air, frôla son front, et la pointe alla se ficher dans le plancher. Sa mère se mit à l’appeler, l’agrippant par ses vêtements pour l’écarter de son père, tandis qu’il donnait des coups à l’aveuglette, sans voir où ils tombaient.

« Ça va, mon fils, calme-toi, ce n’est rien », suppliait Lisa Cold en le retenant de ses faibles forces, tandis que son père se protégeait la tête de ses bras.

Enfin la voix de sa mère pénétra dans son esprit et sa colère retomba en un instant, faisant place au trouble et à l’horreur de ce qu’il avait fait. Il se leva, recula en titubant, puis courut s’enfermer dans sa chambre. Il traîna son bureau et barricada la porte, se bouchant les oreilles pour ne pas entendre ses parents l’appeler. Pendant un long moment il resta appuyé contre le mur, les yeux clos, tentant de maîtriser l’ouragan de sentiments qui le secouait jusqu’aux os. Ensuite, il entreprit de détruire systématiquement tout ce qui se trouvait dans la chambre : il arracha les affiches des murs et les déchira une à une ; il prit sa batte de base-ball et en frappa les tableaux et les cassettes vidéo ; il pulvérisa sa collection de vieilles voitures et d’avions de la Première Guerre mondiale ; il arracha les pages de ses livres ; il éventra le matelas et les oreillers à l’aide son couteau suisse ; à coups de ciseaux, il coupa ses vêtements et ses couvertures ; enfin, il piétina la lampe jusqu’à la réduire en miettes. Il mena à bien la destruction sans se presser, méthodiquement, en silence, comme quelqu’un qui réalise un travail important, et ne s’arrêta que lorsque ses forces l’abandonnèrent et qu’il n’y eut plus rien à casser. Le sol était jonché de plumes et de bourre de matelas, d’éclats de verre, de papiers, de chiffons et de jouets en morceaux. Anéanti par les émotions et l’effort, il se laissa tomber au milieu de ce naufrage, enroulé comme un escargot, la tête dans les genoux, et pleura jusqu’à ce qu’il s’endormît.

*

Alexander Cold se réveilla des heures plus tard en entendant les voix de ses sœurs, et il lui fallut quelques minutes pour se souvenir de ce qui était arrivé. Il voulut éclairer la pièce, mais la lampe était en miettes. Il s’approcha à tâtons de la porte, trébucha et proféra un juron en sentant sa main tomber sur un morceau de verre. Il ne se rappelait pas avoir déplacé le bureau et dut le pousser en s’arc-boutant de tout son poids pour ouvrir la porte. La lumière du couloir éclaira le champ de bataille qu’était devenue sa chambre ainsi que les visages stupéfaits de ses sœurs, sur le seuil.

« Tu refais ta déco, Alex ? » se moqua Andrea, tandis que Nicole se couvrait le visage de ses mains pour étouffer son rire.

Alex leur claqua la porte au nez et s’assit par terre pour réfléchir, pressant la blessure de sa main avec ses doigts. L’idée de mourir vidé de son sang lui parut séduisante, du moins lui éviterait-elle d’affronter ses parents après ce qu’il avait fait, mais il changea aussitôt d’avis. Il devait laver sa blessure avant qu’elle ne s’infecte, décida-t-il. De plus, elle commençait à lui faire mal, ce devait être une profonde entaille, qui pouvait lui donner le tétanos... Il sortit d’un pas vacillant, à tâtons parce qu’il y voyait à peine ; ses lunettes avaient disparu dans le désastre et il avait les yeux gonflés d’avoir pleuré. Il fit son apparition dans la cuisine où se trouvait le reste de la famille, y compris sa mère, un foulard de coton noué autour de la tête, ce qui lui donnait l’air d’une réfugiée.

« Je suis désolé... », balbutia Alex, les yeux baissés.

Lisa étouffa une exclamation en voyant le tee-shirt de son fils taché de sang, mais sur un signe de son mari elle attrapa les deux fillettes par le bras et les emmena sans dire un mot. John Cold s’approcha d’Alex pour soigner sa main blessée.

« Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, papa..., murmura le garçon sans oser lever les yeux.

— Moi aussi j’ai peur, fiston.

— Maman va mourir ? demanda Alex dans un filet de voix.

— Je ne sais pas, Alexander. Mets ta main sous le robinet d’eau froide », lui ordonna son père.

John Cold lava le sang, examina la blessure et décida d’injecter un anesthésique afin d’ôter les bouts de verre et de recoudre de quelques points de suture. Alex, à qui la vue du sang donnait en général la nausée, supporta cette fois les soins sans un geste, reconnaissant qu’il y eût un médecin dans la famille. Son père lui appliqua une crème désinfectante et lui banda la main.

« De toute façon, maman allait perdre ses cheveux, n’est-ce pas ? demanda le garçon.

— Oui, à cause de la chimiothérapie. Il vaut mieux les couper d’un coup que de les voir tomber par poignées. Ce n’est pas le plus grave, ils repousseront. Assieds-toi, nous devons parler.

— Pardon, papa... Je vais travailler pour réparer tout ce que j’ai cassé.

— C’est bien, je suppose que tu avais besoin de te soulager. Ne parlons plus de ça, j’ai des choses plus importantes à te dire. Je vais devoir emmener Lisa au Texas, dans un hôpital où on lui fera un traitement long et compliqué. C’est le seul endroit où l’on puisse le faire.

— Et avec ça elle va guérir ? demanda-t-il, inquiet.

— Je l’espère, Alexander. Je l’accompagnerai, bien sûr. Il va falloir fermer cette maison pendant un certain temps.

— Que se passera-t-il pour mes sœurs et moi ?

— Andrea et Nicole iront vivre chez grand-mère Carla. Toi, tu iras chez ma mère, lui expliqua son père.

— Kate ? Je ne veux pas aller chez elle, papa ! Pourquoi est-ce que je ne peux pas aller avec mes sœurs ? Au moins, grand-mère Carla sait cuisiner...

— Trois enfants, c’est une lourde charge pour elle.

— J’ai quinze ans, papa, largement l’âge que tu me demandes au moins mon avis. Ce n’est pas juste de m’envoyer chez Kate comme si j’étais un paquet. C’est toujours pareil, tu prends les décisions et je n’ai rien à dire ! Je ne suis plus un enfant, argua Alex, furieux.

— Tu agis parfois comme si tu en étais un, rétorqua John Cold en montrant la blessure à la main.

— C’était un accident, ça peut arriver à tout le monde. Je me conduirai bien chez Carla, je te le promets !

— Je sais que tes intentions sont bonnes, fiston, mais parfois tu perds la tête !

— Je t’ai dit que j’allais payer ce que j’ai cassé ! cria Alexander en frappant la table de son poing.

— Tu vois comme tu perds ton sang-froid ? De toute façon, Alexander, cela n’a rien à voir avec les dégâts de ta chambre. C’était déjà arrangé avec ma mère et ma belle-mère. Vous devrez rester tous les trois chez vos grands-mères, il n’y a pas d’autre solution. Tu partiras pour New York dans quelques jours, ajouta son père.

— Seul ?

— Seul. J’ai bien peur qu’à partir d’aujourd’hui tu ne doives faire beaucoup de choses par toi-même. Tu emporteras ton passeport, car je crois que tu vas entreprendre une aventure avec ma mère.

— Où ça ?

— En Amazonie...

— En Amazonie ! s’exclama Alex, épouvanté. J’ai vu un documentaire sur l’Amazonie, c’est un endroit plein de moustiques, de caïmans et de bandits. Il y a toutes sortes de maladies, même la lèpre.

— Je suppose que ma mère sait ce qu’elle fait, elle ne t’emmènerait pas dans un endroit qui mettrait ta vie en danger, Alexander.


— Je regrette, fiston, mais tu devras quand même y aller.

— Et l’école ? On est en pleine période d’examens. En plus, je ne peux pas abandonner l’orchestre du jour au lendemain...

— Il faut savoir s’adapter, Alexander. Notre famille traverse une crise. Sais-tu quels sont les caractères chinois pour écrire crise ? Danger plus chance. Peut-être le danger de la maladie de Lisa t’offre-t-il une chance extraordinaire. Va préparer tes bagages.

— Quels bagages ? Je n’ai pas grand-chose, marmotta Alex, toujours fâché contre son père.

— Eh bien dans ce cas tu n’emporteras pas grand-chose. Maintenant, va embrasser ta mère, elle est très secouée par tout ça. Pour Lisa, c’est beaucoup plus dur que pour n’importe lequel d’entre nous, Alexander. Nous devons être forts, comme elle », ajouta John Cold d’une voix triste.

Jusqu’à deux mois plus tôt, environ, Alex avait été heureux. Il n’avait jamais éprouvé une grande curiosité pour aller explorer au-delà des limites sûres de son existence ; il croyait que s’il ne faisait pas de bêtises, tout irait bien pour lui. Ses projets pour l’avenir étaient simples : il pensait devenir un musicien célèbre, comme son grand-père Joseph Cold, se marier avec Cecilia Burns, à condition qu’elle accepte, avoir deux enfants et vivre près des montagnes. Il était satisfait de sa vie : bon élève et bon sportif, sans être excellent, il était sympathique et ne se fourrait jamais dans des problèmes graves. Il se considérait comme quelqu’un d’assez normal, du moins en comparaison des monstres de la nature qui peuplaient ce monde, comme ces gamins qui étaient entrés avec des mitraillettes dans un collège du Colorado et avaient massacré leurs camarades. Sans aller aussi loin, dans sa propre école il y avait des types parfaitement répugnants. Non, lui n’était pas de ceux-là. En vérité, tout ce qu’il voulait, c’était revenir à la vie qu’il vivait quelques mois plus tôt, quand sa mère allait bien. Il n’avait aucune envie d’aller en Amazonie avec Kate Cold. Cette grand-mère lui faisait un peu peur.

Deux jours plus tard, Alex fit ses adieux aux lieux où s’étaient écoulées les quinze années de son existence. Il emporta avec lui l’image de sa mère à la porte de la maison, sa tête rasée couverte d’un bonnet, souriant et lui disant adieu de la main, tandis que des larmes coulaient sur ses joues. Elle paraissait minuscule, vulnérable et belle, malgré tout. Le garçon monta dans l’avion en pensant à elle et à l’effroyable possibilité de la perdre.

Non ! Je ne dois pas penser à cette éventualité, je dois avoir des pensées positives, ma mère guérira, murmura-t-il à maintes reprises au cours de ce long voyage.

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Voir également:
- Zorro - Isabel Allende (2005), présentation et extrait

18:57 Écrit par Marc dans Allende, Isabel | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : isabel allende, litterature chilienne, romans d aventures, romans jeunesse | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!