mercredi, 13 juin 2007

Ils m’ont mis une nouvelle bouche - Jean-Marc Agrati - 2006

bibliotheca ils m ont mis une nouvelle bouche

Ils m’ont mis une nouvelle bouche est un recueil de 19 nouvelles et est le troisième recueil de l’écrivain français Jean-Marc Agrati après Le chien a des choses à dire (2004) et Un éléphant fou furieux (2005).

Comme dans ses recueils précédents Jean-Marc Agrati nous emmène à l’aide de ses histoires, véritables petits contes modernes, dans son univers totalement déjanté quelque part entre fantastique et réel. Les différentes histoires donnent souvent dans le grotesque, parfois dans l’obscène et le gore. Le ton est souvent cru et très direct. Le style d’écriture est toujours simple et très imaginatif et peut de temps à autre déranger le lecteur. Les premières nouvelles manquent cependant un peu d’enthousiasme et risquent de laisser le lecteur indifférent, certaines autres sont plus difficiles à comprendre ou alors manquent carrément d’intention. Le style de l’auteur, ainsi que le genre de ces nouvelles en fait un recueil finalement assez difficile à aborder.

Ils m’ont mis une nouvelle bouche est un recueil de nouvelles plutôt original mais pas toujours réussi.

Extrait :

Le démon de l'ennui

J’ai mis le doigt là où j’en étais et j’ai refermé le livre. J’avais à peine dépassé la moitié. C’était un gros bouquin et il me résistait. L’écriture était dense, l’univers baroque fourmillait de détails, et l’action se déroulait à un train d’enfer. Mais il y avait là-dedans de terribles morceaux de réalité qui explosaient comme des bulles. Et ce qui se dévoilait ainsi, ce n’était ni plus ni moins que la guerre d’Algérie. Une guerre d’Algérie étirée à l’infini, qui rejoignait bizarrement les mondes de l’Héroïque Fantaisie. On voyait ça au travers d’un verre dépoli, ciselé d’une élégance impensable, si bien qu’on ne savait plus si c’était beau ou immonde.

J’étais bien décidé, ce soir-là, à creuser le bouquin exigeant. Je me suis calé dans le canapé, j’avais mes coussins, une bouteille d’eau à poste, et mes pieds dans une couvrante. Tout était prêt. Et le téléphone a sonné.

J’ai soupiré. J’ai laissé sonner une fois, deux fois, et j’ai craqué.

– Allô ?

– C’est Benoît.

– Salut Ben.

– Ça fait un bail.

– Oh…

– Des mois.

– Oui, des mois.

– Neuf mois.

– Neuf mois ?

– J’ai compté. C’est beaucoup.

– Oui…

– Et là, je fais une fête et… je voudrais que tu viennes…

– Ah, putain… ça ne m’arrange pas…

– Allez…

– … pas du tout, je te jure. On ne pourrait pas plutôt se prendre une bière un autre jour ? Tous les deux ? Tiens ! Demain ! C’est pas mal, demain !

– Allez… viens… s’il te plaît…

C’était marrant, ça. Ben était un gars costaud qui parlait plus fort que tout le monde. Il avait une énergie dingue, et là, il avait une petite voix qui se traînait et qui disparaissait dans le bruit de sa fête. Et il disait s’il te plaît. Ça ne voulait rien dire. Ça m’a intrigué.

– OK, j’ai dit.

Il m’a donné le code et j’ai lacé mes chaussures. Le livre pouvait attendre.

Après tout, lui, il ne vieillissait pas.

Je suis arrivé un peu avant minuit. Il y avait six étages sans ascenseur, de quoi calculer son souffle. Un couple est sorti de l’appartement de Ben. Ils ont  évalé les escaliers comme des dératés. Je les connaissais, mais je ne me rappelais plus leurs noms.

– Salut, j’ai dit.

Ils n’ont pas répondu ! Ces pauvres cons n’ont même pas posé les yeux sur moi ! Et ils ont déboulé tellement vite, que j’ai dû me plaquer dans un coin de la cage d’escalier… Merde alors ! C’était impensable !

Je me suis dit qu’il y avait des choses, comme ça, impensables, et j’ai repris ma montée, amer. Et je me suis arrêté. Il ne fallait pas accepter ça, il fallait arrêter de mentir et s’exprimer ! bon Dieu ! s’exprimer ! Ils étaient encore dans l’escalier. J’ai pris mon courage à deux mains, et j’ai gueulé par-dessus la rampe :

– Pauvres cons !

Et voilà. J’étais soulagé. Ils ont emporté mon insulte avec eux. Je respirais déjà beaucoup mieux. Je n’avais plus qu’un étage à monter.

Myriam m’a ouvert. Il y avait une musique bien trop forte, impossible à reconnaître. Un bon paquet de gars m’ont tout de suite dévisagé.

– Entre, qu’elle a dit.

C’était la femme de Ben, je la connaissais bien, j’avais été témoin à leur mariage. Elle m’a fait la bise, elle m’a pris par la main et elle m’a emmené dans la chambre. Il y avait un gros tas d’affaires sur le lit.

– Mets ton manteau là.

Évidemment. J’ai enlevé mon manteau et je l’ai jeté sur le tas.

– Viens.

Elle m’a pris à nouveau par la main. Ça aurait pu être amical, mais ses gestes étaient secs et impatients. Et donc, ça devenait ridicule. C’était si rapide qu’on a cogné les godasses des gars qui encombraient le couloir. Ils tiraient des tronches pas possibles. Et comme ça, manu militari, Myriam m’a emmené dans la cuisine, jusque devant le frigo.

– C’est là.

Elle a posé sa main sur le frigo.

– Quoi ?

– Le frigo. Tu bois des bières, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Eh bien les bières sont là. Tu te sers.

Je savais bien. Je n’avais pas besoin qu’on m’explique des choses pareilles. J’ai ouvert le frigo et j’ai pris une bière. Puis Myriam a fait les présentations, parce que dans la cuisine, il y avait Paul, Bénédictine, Antonin et Stéphanie. On s’est salués. Leurs gueules tombaient tellement que j’ai eu peur d’y être pour quelque chose. Mais ça devait être la musique. Une musique vraiment affreuse, un martèlement insensé de fin de carnaval avec des cris, des rires déformés et des sifflets.

– Et Ben ? j’ai dit, faut quand même que je lui dise bonjour !

J’allais quitter la cuisine pour aller dans le salon, quand elle a dit :

– Reste ici.

Elle a appuyé son étrange requête en écartant ses dix doigts pour me barrer le passage. C’était surprenant.

– Je dois rester dans la cuisine ?

– Oui, s’il te plaît.

Et elle a eu, elle aussi, ce s’il te plaît traînant, exténué, qui s’est fondu dans la musique. Puis elle a fait demi-tour, et elle s’est enfoncée dans la foule du couloir où toutes les tronches tombaient.

Pourquoi pas ? Moi non plus, je ne souriais pas. Il y a des fêtes, comme ça, qui sont chiantes. J’ai mis ça sur le compte de la musique. Je me suis posté devant la fenêtre, et j’ai bu, dans la cuisine, en regardant les toits de Paris.

Et j’en ai eu marre. La recommandation était grotesque. Après tout, j’étais venu ici pour voir Ben. De toute façon, dans la cuisine, ils avaient aussi des tronches qui tombaient. Je les ai quittés et j’ai été dans le salon. Il y avait toujours ce martèlement de je ne sais quoi. Les murs étaient tapissés de gueules ennuyées, de sourires figés et de regards fuyants. Des nanas dansaient, mais pas vraiment.

Elles s’agitaient, elles faisaient cercle autour…

… de Ben ! de Ben qui frappait quelqu’un au beau milieu de la musique ! Le gars était à terre ! Et Ben, courbé dessus, frappait comme un dingue !

Et personne ne bougeait. Les gueules atterrées continuaient de s’ennuyer toutes seules. J’ai posé ma bière et j’ai bondi.

– Mais qu’est-ce que tu fais, Ben ?! Mais arrête ! Tu vas le tuer, le gars !

– Laisse ! bon Dieu ! laisse ! C’est pas un homme !

Et il a frappé avec toute l’énergie du ventre et du cœur.

– Pas un homme ?

– C’est un démon, qu’il a dit.

Et il a frappé encore et encore, et à chaque fois qu’il levait le poing, l’affreuse réalité se précisait. C’était un être fripé et nu, petit comme un enfant, et incroyablement laid. Il avait la peau parcheminée, marron, et des membres fins, bien trop longs. Son corps n’était pas plus gros qu’un tronc de bananier. Il avait deux trous en guise de nez, et un fin trait sans lèvres pour la bouche. Il se protégeait mollement et il encaissait tous les coups en riant. Et quand il riait, il ouvrait un simple trou noir, et un mélange de crécelle et de sifflet s'échappait de là. C’était lui qui composait l’essentiel de l’affreuse musique.

L’écœurement m’a étranglé. J’ai reculé. Personne n’est obligé de se confronter, ni même de voir des choses inhumaines. Et Ben aussi s’est tiré de là. Il n’en pouvait plus. Tout simplement. Vidé de tous les coups qu’il avait dans les bras. Sa grosse poitrine pompait tout l’air qu’elle pouvait pour le réoxygéner. Il a rejoint le canapé d’un pas chancelant, et il s’est laissé tomber dedans. Je me suis assis à côté de lui.

– Merde, Ben ! j’ai dit, mais c’est quoi ce truc ?

Il n’a pas répondu. Le truc affreux s’est relevé, guilleret, et il s’est mis à gambader dans le salon en faisant tout un tas de conneries. Il pinçait les convives, il mordait les pans de chemise et il tirait dessus. Il pouvait aussi baver sur les vêtements, faire des bruits de pets, mettre les bouteilles et les verres n’importe comment, si bien que plus personne ne s’y retrouvait. Il arrivait à faire chier presque tout le monde avec des petites piques à la con. Myriam fixait une latte du parquet avec de grands yeux éteints. Elle a brusquement quitté le salon.

Chacun de ses pas était comme un piquet qu’on plante. J’ai secoué Ben :

– Oh ! Ben ! Dis-moi quand même ce que c’est !

Il a repris sa respiration, il a ouvert la bouche, et Myriam a hurlé.

On s’est précipités dans le couloir. Myriam était dans les chiottes. Une tonne de gars faisaient une mêlée au pied de la porte.

– Mais tirez ! a dit l’un.

– Mais on tire ! a dit un autre.

– Ah putain ! Moi aussi je tire !

L’affreux petit bonhomme passait sous la porte ! Les gars se tétanisaient, mais la chair bizarre s’étirait et ne se déchirait pas ! Elle échappait à tous les doigts, et le truc affreux se glissait dans un espace pas plus épais qu’un doigt. Il avait déjà passé la tête, les bras, et jusqu’à la moitié de son dos. Un gars plus musclé que les autres a eu une idée.

– Attendez, qu’il a dit.

Il a pris les jambes et il les a nouées. Puis il a refait là-dessus trois nœuds, et il a tiré, tiré, tiré, en s’aidant de ses jambes et de tout son corps. C’était pas idiot. La bestiole avait plein de nœuds serrés très fort, gros comme des œufs, au niveau du bas-ventre. En principe, ça ne devait pas passer. Et la bestiole a eu un petit coup de reins, et les nœuds sont passés sous la porte sans problème.

Myriam poussait de longs râles entrecoupés de sanglots.

– Ouvre ! a dit Ben.

Il a frappé la porte avec son gros poing. Il y a eu un silence. Myriam a reniflé, le loquet a claqué et Ben a ouvert.

Elle était assise sur la cuvette, culotte baissée, jupe retroussée. Elle regardait, ahurie, la bestiole qui lui tambourinait la tête avec la brosse à chiottes. L’eau merdique et sale éclaboussait ses beaux cheveux. Ben avait des bras immenses qui ne servaient plus à rien.

16:26 Écrit par Marc dans Agrati, Jean-Marc | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean-marc agrati, litterature francaise, fantastique, contes, recueils de nouvelles | |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it!