Bibliotheca - Dans l'Univers des Livres
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09-02-2010 Korman, Cloé
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Les hommes-couleurs - Cloé Korman - 2010

bibliotheca les hommes-couleurs

1989. L'ingénieur canadien Joshua Hopper, travaillant pour la société Bombardier, grand constructeur d'infrastructures de transport, doit enquêter sur un ancien chantier ferroviaire qui a englouti dans les années 1950 des sommes considérables et mobilisé des milliers, sans pour autant laisser la moindre trace derrière lui. Il retrouve le nom d"un ingénieur français, Georges Bernache, qui a dirigé les travaux sans que le moindre rail ne soit posé, mais sinon rien d'autre. A New York il va découvrir un autre témoin en la personne de Grís Bandejo, un ancien travailleur du mystérieux projet mexicain. Ce dernier va lui raconter une histoire des plus étranges, entraînant Joshua à Minas Blancas, une petite ville au sud de la frontière entre les Etats-unis et le Mexique, là où le projet a eu lieu, mais où celui-ci a été détourné. Pendant des années les ouvriers ont construit un immense tunnel destiné à les conduire aux Etats-Unis.
Joshua découvre peu à peu la vie de ces deux expatriés, isolés avec leurs enfants au milieu d’une foule mexicaine qui les fascine et les inquiète. Entre les murs du jardin des Bernache, miracle de verdure dans ce paysage pierreux, leur fille Suzanne et leurs jumeaux grandissent avec bonheur sous le regard de l’aîné, Niño, enfant adopté aux airs de dieu aztèque. Mais bien qu’ils soient complices de l’entreprise des clandestins, Georges et Florence savent aussi qu’elle risque à tout moment de les détruire.

Premier roman de Cloé Korman, Les hommes-couleurs paraît en 2010 et convainc immédiatement une bonne partie de la critique. Le roman est en effet ambitieux. Korman entraîne le lecteur dans cette ample fresque familliale qui débute dans le Mexique des années 40 sur les pas d'un ingénieur français et de sa femme Florence qui débutent un faux chantier ferroviaire dans l'espoir de conduire les migrants mexicains vers l'espoir américain et où le destin d'une famille se mêle aux grandes migrations modernes. Le sujet est ambitieux, comme on l'a dit, mais surtout bien vaste, et difficile pour l'auteur âgé que de vingt-six ans et dont ce n'est que le premier roman, d'en faire tout le tour sans laisser de lacunes. Korman se concentre à la fois aux personnages, à leur évolution dans le temps, au projet ferroviaire ainsi qu'à l'histoire plus vaste de l'époque. Cela fait beaucoup et le traitement qui en est fait ne convainc guère. Le style d'écriture et la narration laissent également présager du meilleur, sans toutefois jamais l'atteindre
C'est dommage, tant le sujet de départ avait tout pour faire de Les hommes-couleurs un grand roman.

En bref, dans Les hommes-couleurs de Cloé Korman, tout est prometteur, mais il manque un petit quelque chose pour convaincre. Difficile à ce moment-là de s'y accrocher.

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Présente édition : Editions Le Seuil, 7 janvier 2010, 318 pages


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09-02-2010, 20:06:57 Marc
Cloe Korman   litterature francaise   Mexique   romans de societe  
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08-02-2010 Brijs, Stefan
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) - Stefan Brijs - 2005

bibliotheca le faiseur d'anges

1984. Absent depuis vingt ans de son village natal, la paisible bourgade Wolfheim situé en Belgique aux frontières à la fois allemandes et néerlandaises près du Vaalserberg, le Doktor Hoppe y revient un jour pour y occuper la maison familiale située au N°1 de la Napoleonstrasse. Ce retour inattendu fait beaucoup parler dans le village, surtout au café Terminus situé non loin de là. Mais ce qui intrigue le plus la population locale est que le docteur n'est pas revenu seul, mais accompagné de trois nouveau-nés qui semblent tous avoir une étrange difformité physique. Et pas de trace d'une quelconque mère. Les rumeurs vont bon train, mais rien ne transparaît. D'ailleurs les enfants ne sortent jamais de la maison. Les réticences des villageois face à ce nouveau médecin sont immenses, mais lorsque celui-ci fait preuve de ses compétences en soignant quelques cas, et de plus poussés par la curiosité, tous trouvent mille et une raisons pour aller en consultation chez lui. Avec le temps qui passe les méfiances tombent, pourtant certains éléments concernant ces trois enfants ne cessent de hanter le village. Le mystère s'épaissit de plus en plus...
 
Paru en 2005, l'excellent roman Le Faiseur d'anges (De Engelenmaker) de l'écrivain belge néerlandophone Stefan Brijs est très vite devenu un immense succès en Belgique et aux Pays-Bas, et ne cesse de conquérir un lectorat bien plus international. C'est en 2010 qu'il paraît enfin en français aux Editions Héloïse d'Ormesson dans une excellente traduction de Daniel Cunin.
Ce vaste roman est assez unique en son genre, pas tant par le sujet traité, mais par sa perspective sur certaines problématiques et son montage. Mieux vaut le dire de suite, si le roman est excellent en soi, il est tout aussi dérangeant. Dès le départ se construit un suspense basé sur un secret que l'on devine effroyable, et au fur et à mesure que l'on avance, tout ce que l'on avait imaginé se confirme de façon plus terrible encore.
Tout commence dans un petit village de la Belgique germanophone, aux trois frontières, une zone reculée et un peu oubliée du Royaume belge, où l'on voit les paisibles villageois faire face à l'arrivée mystérieuse du Doktor Hoppe et de ses trois étranges enfants. L'ambiance est étouffante, tous les faits et gestes du docteur sont analysés avec minutie et les exagérations ne sont pas rares. Les superstitions et préjugés vont bon train. Mais peu à peu les inquiétudes des villageois se voient justifiés. Quelque chose d'étrange et de terrible est réellement à l'œuvre. Une seconde partie, ensuite, éclaire le lecteur sur le passé du docteur, en nous contant dans un récit intense à la fois l'histoire de sa naissance et de son évolution professionnelle en tant que chercheur en génétique en se basant surtout sur ses expériences sur le clonage. En utilisant un mode de narration au chapitrage alterné, le lecteur se rend parfaitement compte comment les erreurs du passé ont influé sur le présent, et annoncent déjà un dénouement inévitable et tragique, contée dans la troisième partie, et dont personne ne sortira indemne.
Le sujet principal du roman, qui explique d'ailleurs l'étrangeté des enfants et qui se révèlera rapidement dans le texte, est évidemment le clonage humain. Mais pas tant la technique que son application. Stefan Brijs y décrit les dangers d'une science sans conscience aux mains, d'un homme certes talentueux et compétent, mais quelque part bien inhumain. En effet de nombreuses questions sont posées à ce sujet : quel serait dans notre société la place d'êtres clonés, et dans quel but d'ailleurs en clonerait-on ? Accompliraient-ils nos projets inachevés, ou hériteraient-ils tout simplement de nos tares ? Et quel est le rôle des "parents" ? Puis qu'en est-il du éthique ou religieux ?
Le Doktor Hoppe agît pour la science, pour la vie aussi... mais son projet reste inacceptable. Il n'est pas un monstre, loin de là, pourtant ses actions à tout moment ne feront que prouver le contraire. Il suscitera tout au long du texte à la fois compassion et répulsion. Se posent à ce moment également des questions sur la différence entre le Bien et le Mal, si différence il y a, ainsi que sur les superstitions et préjugés dont sont continuellement victimes toutes les sociétés face à ce qui lui paraît étrange.
La côté plus scientifique du clonage est traité de façon rigoureuse tout en restant bien compréhensible. L'auteur place son histoire peu avant la naissance de la brebis Dolly, c.à.d. aux débuts de cette science, et il utilise rigoureusement les termes de l'époque, parfaitement rendus par la traduction.
Le titre du roman fait référence à une expression flamande qualifiant de faiseuse d'anges à la fois les mères victimes de grossesses non désirées ainsi que de celles laissant mourir leurs enfants. Le Doktor Hoppe est les deux à la fois, ses enfants étant plus des cobayes qu'il laisse mourir peu à peu, victimes de leurs tares de leur raison d'être.
Même si le lecteur devine assez vite la source scientifique du mal qui entoure les trois petits "anges", le suspense reste entier jusqu'à la fin en se concentrant sur l'évolution du docteur et les conséquences de ses actes, depuis sa naissance jusqu'au dénouement fatal. Le texte est intense, lourd de sens et le suspense toujours haletant. L'écriture est riche, vivante et tout simplement magnifique. Et il s'avère bien difficile de refermer ce livre avant la fin.
 
Le Faiseur d'anges de Stefan Brijs est un thriller haletant et fortement dérangeant, plongeant le lecteur dans les dangers d'une science sans conscience. Un roman qui ne laissera personne indifférent.
 
A lire à tout prix !

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Extrait : premières pages
 
Aujourd’hui encore, certains habitants de Wolfheim assurent qu’ils ont d’abord entendu les pleurs à trois voix des bébés installés sur la banquette arrière, bien avant le bruit du moteur du taxi qui entrait dans le village. Quand le véhicule a stoppé devant la porte de l’ancienne demeure du docteur, 1 Napoleonstrasse, les femmes s’arrêtèrent sur-le-champ de balayer le seuil de leur maison, les hommes sortirent du café́ Terminus, leur verre encore à la main, les fillettes interrompirent leur partie de marelle et, sur la place, Meekers L’Asperge laissa Gunther Weber, sourd de naissance, lui subtiliser le ballon et tirer au but en profitant de ce que Seppe La Boulange regardait derrière lui. C’était le 13 octobre 1984. Un samedi après-midi. Au même moment, la cloche de l’église sonna trois coups.
 
Le passager descendit du taxi et tout le monde fut immédiatement frappé par la couleur rouge feu de ses cheveux et de sa barbe.
 
La pieuse Bernadette Liebknecht s’empressa de se signer tandis que, quelques maisons plus loin, la vieille Juliette Blérot portait la main devant sa bouche et murmurait entre ses dents :
 
– Mon Dieu ! Son père tout craché.
 
Trois mois plus tôt, les habitants du patelin belge proche des Trois Frontières, et donc depuis toujours coincé entre les fortes cuisses de Vaals la Hollandaise et d’Aix-la-Chapelle l’Allemande, avaient été́ informés du retour de Victor Hoppe. Le maigre clerc de Renard, le notaire d’Eupen, était venu retirer le panneau jauni ZU VERMIETEN accroché devant la villa dépérissante ; Irma Nüssbaum, qui habitait en face, avait rapporté que Herr Doktor projetait de revenir à Wolfheim. Le clerc n’en savait pas plus, il n’avait même pas pu donner une date approximative.
Pour les habitants du village, le retour de Victor Hoppe, vingt ans ou presque après son départ, constituait une énigme. La dernière information à son sujet, à savoir qu’il était médecin à Bonn, datait déjà̀ de plusieurs années. Aussi avançait-on toutes sortes de raisons pour expliquer sa décision. Un tel estimait qu’il avait perdu son travail, tel autre qu’il était endetté jusqu’au cou; Florent Keuning de l’Albertstrasse pensait qu’il venait uniquement pour retaper sa maison avant de la vendre alors qu’Irma Nüssbaum suggérait que le docteur avait fondé une petite famille et voulait fuir la vie citadine. De tous, c’est elle qui était le plus près de la vérité́, même si, après coup, elle reconnaissait sans difficulté́ que ça lui avait fait un choc à elle aussi d’apprendre que Doktor Hoppe était le père de triplés difformes à peine âgés de quelques semaines.
Cette lugubre découverte, Meekers L’Asperge la fit dès le premier après-midi. Alors que le chauffeur s’éloignait du taxi pour aider Victor Hoppe à ouvrir la grille rouillée, le grand et maigre garçon, intrigué par les pleurs incessants, se glissa près du véhicule et jeta un coup d’œil par la vitre. Ce qu’il vit alors sur la banquette arrière le choqua tellement qu’il tomba illico dans les pommes, devenant du même coup le premier patient de Doktor Hoppe : quelques claques et Meekers L’Asperge retrouva ses esprits. Il cligna des paupières, son regard fusa du docteur à la voiture; vite, il se remit debout et sprinta pour rejoindre ses copains sans se retourner une seule fois. Chancelant sur ses jambes, il passa un bras sur les larges épaules de son camarade de classe Robert Chevalier – tous deux étaient en quatrième primaire – et posa une main sur l’épaule gauche de Julius Rosenboom, son cadet de trois ans qu’il dépassait de deux têtes.
 
– Qu’est-ce que t’as vu, Asperge? lui demanda Seppe La Boulange, faisant plus ou moins face à ses copains, le ballon sous le bras et la tête tournée vers Gunther Weber, le sourd, de façon à ce que lui aussi pût suivre ce qu’il disait.
 
– Ils sont..., commença-t-il, mais, redevenant tout blême, il ne put aller plus loin.
 
– Arrête ton chichi ! fit Robert Chevalier qui lui flanqua une claque sur l’épaule : C’est qui « ils » ? Il y a plusieurs bébés?
 
– Trois. Il y en a trois, répondit Meekers L’Asperge tout en levant autant de doigts maigres.
 
– Twois willes ? demanda Gunther, montrant une grimace adipeuse à la vue des trois doigts dressés.
 
– Je n’ai pas eu le temps de voir, répondit Meekers L’Asperge. Mais ce que j’ai vu... Il se pencha, porta les yeux au loin, à l’endroit où Doktor Hoppe et le chauffeur ouvraient la grille, et fit signe à ses quatre copains d’approcher.
 
– Leur tête..., reprit-il à voix basse, elle est fendue. Et de sa main droite tendue, il traça une rapide ligne verticale du haut de son front jusque sous son menton et passant sur l’arête du nez. Non sans accompagner son geste d’un :
 
– Tchac !
 
Effrayés, Gunther et Seppe reculèrent d’un pas tandis que Robert et Julius restaient les yeux fixés sur la face étroite de leur copain comme si celle-ci menaçait de se diviser en deux.
 
– Je vous jure. On voit le fond de leur gorge. Et aussi, je ne mens pas, leur petite cervelle.
 
– Leur wuoi? demanda Gunther.
 
– Leur petite cervelle! répéta Meekers L’Asperge en tapant du bout de l’index sur le front du sourd.
 
– Bwèèèrk! s’exclama ce dernier.
 
– Ça ressemble à quoi ? demanda Robert.
 
– À une noix. Mais en bien plus gros. Et tout visqueux.
 
– Oh la la, fit Julius en sentant des frissons lui parcourir le dos.
 
– Si la vitre avait été ouverte, continua Meekers L’Asperge, se la jouant et tendant le bras, j’aurais pu pour ainsi dire me servir.
 
Bouche bée, les autres suivirent le mouvement de la main qu’il tenait comme une serre. Mais dans la seconde suivante, il montra, avec cette même main, toujours le même endroit, environ trente mètres plus loin, amenant tous les regards à se porter sur le taxi dont Victor Hoppe ouvrait la portière arrière. Le docteur disparut, tête et buste dans la voiture, pour réapparaître quelques secondes plus tard, portant une grande nacelle bleu foncé d’où montaient toujours des pleurs atroces. La tenant par les deux poignées, il parcourut l’allée du jardin et entra, suivi de près par le chauffeur du taxi qui traînait deux lourdes valises. Deux ou trois minutes plus tard, au cours desquelles un bourdonnement de voix s’était élevée sur la place du village et tout autour, l’homme ressortit, referma derrière lui la porte et se hâta de remonter à bord de son véhicule et de démarrer, visiblement soulagé.
 
Cet après-midi-là, au Terminus, Jacques Meekers tint le crachoir –décrivant par le menu, et sans craindre d’en rajouter, ce que son fils avait vu. Les villageois étaient tout oreilles, surtout les anciens qui purent témoigner que Victor Hoppe lui-même avait une malformation du visage.
 
– Un bec-de-lièvre, expliqua Otto Lelieux.
 
– Comme son père, se souvint Ernst Liebknecht. Il lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau.
 
– De l’eau d’un robinet rouillé, alors, plaisanta Wilfred Nüssbaum.
 
– T’as vu ses cheveux ? Et cette barbe ? Aussi rouge que... que... – Que les poils du diable ! cria tout à coup le borgne Josef Zimmermann. Un grand silence tomba sur le café́. Tous les regards étaient tournés vers le vieillard ; en signe de mise en garde, il leva un doigt en l’air avant de faire retentir une nouvelle fois sa voix éméchée :
 
– Et il est venu avec ses anges exterminateurs ! Ouvrez l’œil, car ils frapperont dès qu’ils en auront l’occasion ! On aurait dit que ses paroles avaient ouvert des vannes : soudain, des histoires rejaillirent de la mémoire d’autres consommateurs, qui toutes jetaient le discrédit sur le médecin. Au bout du compte, chacun avait une anecdote à raconter à son sujet ou au sujet de ses parents, et plus le soir avançait, plus elles augmentaient en nombre, la plupart connues seulement par ouï-dire mais dont personne n’aurait songé à mettre en doute la véracité́.
 
Il a grandi dans un asile de fous. Ça, il le tenait de sa mère. Elle est morte folle. C’est l’abbé́ Kaisergruber, déjà̀ lui, qui l’a baptisé. Le gosse criait comme un écorché vif. À ce qu’il paraît, son père se serait... vous savez... l’arbre à côté́ de la maison. Son fils n’était même pas à l’enterrement. On ne l’a plus jamais revu depuis cette époque. La maison n’a été́ louée qu’une fois. Au bout de trois semaines, les locataires avaient déjà̀ quitté les lieux.
 
Des esprits. Qu’ils ont dit. Ça frappait, ça cognait tout le temps.
 
Les semaines suivantes, Doktor Hoppe se montra dans le village avec la régularité́ d’une horloge. Tous les lundis, mercredis et vendredis, à dix heures et demie pile du matin, il empruntait le même trajet qui le menait de la banque, rue Galmeistrasse, à l’épicerie de Martha Bollen, sur la place, en passant par la poste, Aachener Strasse. D’un pas raide, tête basse, il se hâtait d’un endroit à l’autre comme quelqu’un qui se sait surveillé et qui souhaite rentrer au plus tôt chez lui. Ce faisant, il attirait encore plus l’attention des villageois ; souvent, ceux qui le voyaient arriver au loin changeaient de trottoir pour le suivre du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur champ de vision. Tant Martha Bollen que Louis Denis, l’employé́ de banque, et Arthur Boulanger, le receveur des postes, racontaient que Doktor Hoppe était un homme avare de mots. S’il paraissait très timide, il se montrait néanmoins aimable. Ne manquant jamais de dire : « Guten Tag », « Danke schön » et « Auf Wiedersehen », chaque mot trahissant d’ailleurs son défaut d’élocution.
 
– Il avale certaines syllabes, disait Louis Denis.
 
– Il parle beaucoup du nez, et toujours sur un ton monocorde. Sans jamais vous regarder dans les yeux, disait Martha.
 
Comme on lui demandait souvent ce que le docteur achetait, elle répondait systématiquement :
- Les trucs habituels. Des couches, des pots pour bébé́, du lait, des produits Bambix, de la lessive, du dentifrice, ce genre de choses.
 
Mais elle se penchait ensuite au-dessus de son comptoir, plaçait la main en vasque sur le côté́ de sa bouche et poursuivait à voix basse : « À chaque fois, il achète aussi deux recharges pour polaroïd. Que faut- il avoir dans la tête pour prendre autant de photos de gosses comme ça ? »
 
La plupart des clients exprimaient leur incompréhension, ce dont Martha profitait pour les inviter à s’approcher encore plus près. Et pour conclure sur un ton qui aurait pu laisser croire qu’elle parlait d’un crime atroce : « Et il paie à chaque fois avec des billets de 1 000 francs. »
 
Quant à l’origine de ces coupures, Louis Denis racontait que le docteur venait de temps à autre changer des Deutsche Marks contre de l’argent belge. Malgré́ cela, il n’avait toujours pas ouvert de compte. On pouvait donc supposer qu’il gardait de grosses sommes chez lui.
 
Comme Doktor Hoppe ne faisait rien pour se constituer une clientèle, comme il n’avait placé sur la grille aucune plaque ni aucune heure de consultation, les villageois en déduisirent qu’il pouvait pour l’instant vivre de revenus accumulés au cours des années, quelle qu’ait été́ son activité́ par le passé.
 
 
Pourtant, il semblait bien qu’il se proposait d’exercer un jour ou l’autre dans le village puisque, au cours des premières semaines, on vit au moins trois camions allemands s’arrêter devant son domicile pour livrer du matériel médical. Dans la maison d’en face, à moitié cachée derrière les rideaux de sa cuisine, Irma Nüssbaum avait relevé́ à chaque fois le numéro minéralogique et l’heure de livraison, et pris quelques notes sur ce qu’on déchargeait. Elle avait reconnu sans peine certaines choses, par exemple une table d’examen, une grande balance et une potence de perfusion mais, la majorité́ des caisses en bois blanc ayant gardé leur secret, son imagination les remplirent de moniteurs, de microscopes, de scalpels, de verres gradués et de tubes à essai. Après chaque livraison, elle faisait un rapport circonstancié aux autres femmes du village ; et après avoir vu, début janvier, par un matin très froid, son voisin vêtu d’une blouse blanche, un stéthoscope au cou, prendre son courrier dans sa boîte aux lettres puis scruter avec circonspection la rue, elle annonça partout que le cabinet de Doktor Hoppe était officiellement ouvert et qu’il attendait, plein d’impatience, ses premiers patients.
 
Quelques villageois courageux admirent qu’ils avaient de toute façon l’intention de consulter, ne fût-ce que pour entrapercevoir les enfants. Ces derniers, restés en effet invisibles depuis le début, avaient entre- temps acquis peu à peu le statut de mystère, un mystère plus grand que la sainte Trinité. Cela dit, le premier dimanche après leur arrivée, le sermon de l’abbé́ Kaisergruber, prêtre de la paroisse depuis près de quarante ans, avait inspiré la peur aux derniers sceptiques.
 
« Vous êtes prévenus, vous, croyants ! avait-il crié en chaire, l’index dressé. Vous êtes prévenus, car le grand dragon a été́ précipité́, le serpent ancien, celui qui est appelé́ le diable et Satan, le séducteur de toute la terre ! Je vous le dis, il a été́ précipité́ sur la terre et ses anges avec lui. »
 
Le pasteur du village avait alors marqué une courte pause, laissant aller son regard sur ses deux bonnes centaines de paroissiens, puis, tendant le doigt vers la première rangée, où étaient assis les enfants, bien coiffés et vêtus de leur plus beau costume, il avait mis en garde ceux-ci à voix haute : « Agissez avec pondération et vigilance ! Le diable, votre ennemi, rôdé tel un lion rugissant, dans l’attente de dévorer sa pro- chaine proie! »
 
Toutes les personnes présentes avaient alors vu, en même temps que retentissaient ces derniers mots, l’index tremblant dirigé vers Meekers L’Asperge, lequel était devenu tout pâle et ne s’était plus montré les jours suivants sur la place du village.

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Présente édition : traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Editions Héloïse d'Ormesson, 21 janvier 2010, 458 pages


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08-02-2010, 18:54:00 Marc
clonage   fantastique   litterature belge   romans de societe   romans psychologiques   Stefan Brijs   thrillers  
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07-02-2010 Gely, Cyril
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Poétique du combat - Cyril Gely - 2010
bibliotheca poetique du combat

Une jeune femme est retrouvée morte à son domicile, violée et marquée au feutre du premier vers d'un poème de Nerval : El Desdichado. Le détective privé Axel Mars, ancien policier, arrive sur les lieux du crime en premier, appelé par sa grand-mère habitant l'immeuble. L'affaire est étrange, certaines choses ne collent pas. Les voisins n'auraient rien entendu ? Et puis ce poème ? Axel Mars enquête, et trouve rapidement une petite piste, la victime s'était fait livrer un plat à domicile, et l'enquêteur tente de retrouver le livreur, une autre jeune femme. Mais celle-ci est également retrouvée morte, peu après : violée et de plus marquée du second alexandrin du poème de Nerval. Pas de doute, il s'agît d'un tueur en série. Mais le plus troublant est que le mode opératoire de l'assassin est semblable  mais des différences existent, par exemple l'écriture n'est pas la même. Le tueur en série n'agirait pas seul...
Pendant ce temps-là, Axel Mars mène une seconde enquête, plus étrange encore, sur une importante société du net qui se voit infiltrer par une secte puissante.
Mais à force qu'il avance, l'enquêteur voit comme un étau se refermer peu à peu sur lui, le poussant dans ses retranchements les plus intimes. Il lui faudra toute son audace et une sacrée dose de détermination pour enquêter et affronter peu à peu ses propres démons.

L'auteur Cyril Gely est plus connu dans le monde littéraire pour ses pièces de théâtre que pour ses romans policiers. Il a en effet écrit entre autres Signé Dumas (2003), qui récolte sept nominations aux Molières, et qui est à l'origine du film de Safy Nebbou, L'Autre Dumas, avec Benoît Poelvoorde et Gérard Depardieu.
Son roman Poétique du combat, paraît en janvier 2010 aux éditions Krakoen, et nous introduit un nouveau personnage, l'enquêteur Axel Mars, un véritable détective privé digne des plus grands classiques du roman noir et que le lecteur suivra dans une trouble histoire de tueur de série, bien surprenante et loin d'être simple. Les références à des grands classiques du genre sont évidentes: une narration à la première personne, un langage cru et une enquête intrinsèquement liée à la vie personnelle du privé. Le lecteur, porté par une écriture toujours classique du genre tout en étant riche et efficace, accroche dès la première page aux personnages ainsi qu'à l'intrigue. Sauf peut-être en ce qui concerne l'enquête secondaire liée à la secte, bien intéressante et très prometteuse tout en étant trop peu développée; mais on le comprendra à la fin, celle-ci sert avant tout à introduire la prochaine aventure d'Axel Mars, d'un tout autre style, qui paraîtra vraisemblablement dans un tome prochain.

Poétique du combat de Cyril Gely est un très bon roman noir, certes très classique mais toujours efficace, et qui laisse présager de futures aventures des plus prometteuses de cet attachant enquêteur qu'est Axel Mars.

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Présente édition : Editions Krakoen, 28 janvier 2010, 298 pages


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07-02-2010, 13:16:21 Marc
Axel Mars   Cyril Gely   litterature francaise   romans policiers   thrillers  
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06-02-2010 Geluck, Philippe
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... La vengeance du Chat - Philippe Geluck - 2002

bibliotheca la vengeance du chat

Drôle de personnage que le Chat, apparu pour la première fois le 22 novembre 1983 dans un supplément du journal belge Le Soir de la plume du comédien et dessinateur Philippe Geluck, et dont les albums apparaissent depuis 2001 dans son format de 48 pages, dont La vengeance du Chat est le troisième numéro.
Et ce Chat n'est pas un chat comme les autres. Celui-ci en plus est gros et gras et maîtrise comme personne d'autre l'aphorisme et la réplique cinglante. Ses réflexions absurdes, décalées, parfois métaphysiques, ainsi que son humour altier à la logique imparable, jouant sans fin sur les mots avec la même cruauté voluptueuse qu'un chat tardant à achever une souris, en ont vite fait une célébrité auprès du public.
La vengeance du Chat, troisième tome de la série, est fidèle au personnage et à son auteur et plaira à tous ses amateurs.

Il est à noter qu'à partir de 2009, les éditions Librio republient à très bas prix les différents tomes du Chat, dont celui-ci, dans leur version originale souvent en noir et blanc. Le seul bémol en est la taille du format, un peu plus réduite qu'à l'originale.

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Présente édition : Editions Librio, 13 janvier 2010, 48 pages


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06-02-2010, 11:53:05 Marc
bandes-dessinees   Le Chat   litterature belge   Philippe Geluck  
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Geluck, Philippe
- La vengeance du Chat (2002), présentation








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06-02-2010, 11:52:51 Marc
bandes-dessinees  
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05-02-2010 Anthony, Piers
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Xanth, tome 1 : Lunes pour Caméléon (A Spell for Chameleon) - Piers Anthony - 1977

bibliotheca xanth lunes pour cameleon

Xanth est un monde enchanté où règne la magie et l'enchantement. Les êtres y vivant sont magiques, et les humains qui ont colonisé ce monde se sont vus peu à peu s'adapter de façon étrange. Au départ dépourvu de magie, tout humain a acquis un pouvoir spécial. Ce pouvoir unique lui étant décerné peut être très puissant, bénéfique ou nuisible, ou alors parfois tout à fait inutile. Mais peu importe chaque citoyen de Xanth doit découvrir son pouvoir et le développer, sinon il doit s'exiler, et cela avant ses 25 ans.
Bink est à un mois de l'échéance, et il n'a toujours pas découvert son talent magique. De pourrait-il qu'il n'en ait pas ? En tout cas pour lui l'exil s'approche, la fin d'une vie et l'abandon de sa fiancée. Il doit agir. Un remède subsiste toutefois : aller trouver le Magicien Humphrey, puissant sorcier ayant le don de l'information, qui devrait pouvoir déterminer la nature du don de Bink.
Commence alors pour Bink un long voyage à travers le monde magique et ensorcelant de Xanth sur une route remplie d'embûches et de rencontres pas toujours heureuses. Mais cela n'est que le début de cette fabuleuse histoire pleine d'enchantements...

Lunes pour Caméléon de l'écrivain américain d'origine britannique Piers Anthony est le premier tome de la très longue saga de Xanth, 32 tomes à ce jour, et qui a débuté en 1977. Les différents tomes sont cependant assez indépendants l'uin de l'autre, et rien n'oblige le lecteur à lire la suite d'un tome ou d'en connaître les précédents. Pas tous les tomes ne sont encore traduits en français, mais cela ne devrait trop tarder, tant la série a de mérites. Piers Anthony place son histoire dans un univers de fantasy plutôt classique, fait de magie et d'enchantements en tout genre, où le lecteur suit les aventures d'un jeune homme sans magie encore évoluant dans une communauté où tout le monde en possède. L'idée de base rappellera sans doute au lecteur l'univers de la série de bande-dessinée Lanfeust de Troy, écrite par Christophe Arleston et dessinée par Didier Tarquin à partir de 1994, et qui part d'une idée de base identique.
Rien de bien original à la base, le genre de la fantasy est truffée de romans du même type racontant la quête d'un jeune héros à travers un monde enchanteur. Toutefois ici on n'arrive pas au classique combat final entre le Bien et le Mal, si typique du genre. D'ailleurs de Bien et de Mal il y en a guère de trace, l'auteur évitant avec talent ce genre de vision dichotomique et simpliste.
Mais la qualité de ce roman, ainsi que de ceux qui vont suivre dans cette même saga, se situe avant tout dans la narration et le montage de l'histoire, faite de tellement d'aventures et de rencontres diverses, que le lecteur, une fois arrivé à la fin du tome, a l'impression d'avoir lu plusieurs romans d'un coup. L'imagination d'Anthony Piers semble sans limites, et le tout tient parfaitement la route. De plus l'écriture, très vivante, pleine d'humour et bourrée de multiples jeux de mots, entraîne le lecteur à avec beaucoup de plaisir à travers cette narration à l'imaginaire fantastique. Une certaine simplicité du tout vient quelque peu nuire au texte, qui finalement constitue une belle lecture bien divertissante, sans pour autant marquer profondément l'esprit.

Lunes pour Caméléon dePiers Anthony, premier tome de la longue saga de Xanth, est un roman de fantasy très divertissement et bien réjouissant.

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Extrait :

"L'audition eut lieu le lendemain, dans le théâtre en plein air que délimitaient, devant, une colonnade de catapalmiers royaux et, au fond, quatre gigantesques miel-feuilles. Le banc du juge était formé par les racines tarabiscotées d'un énorme cyprès detoimondieu. Bink avait toujours aimé cet endroit, mais en cet instant, c'était devenu une salle de torture. Le lieu de son jugement.

Le vieux roi présidait la séance : ça faisait partie de ses prérogatives. Il portait son manteau de cour brodé de joyaux, sa belle couronne d'or, et tenait à la main le sceptre sculpté, symbole de son autorité. Une sonnerie de trompes retentit et tous les citoyens présents s'inclinèrent. Bink ne put s'empêcher d'éprouver un frisson d'angoisse au spectacle de la pompe royale.

Le roi avait une crinière et une longue barbe blanches, impressionnantes, mais ses yeux avaient tendance à errer sans but. Un serviteur lui enfonçait périodiquement son coude dans les côtes pour l'empêcher de piquer du nez et le ramener aux convenances.

Le roi commença par une démonstration de son pouvoir et provoqua un orage. C'est-à-dire qu'il éleva ses mains tremblantes et marmonna une invocation. Un silence impressionnant lui répondit, puis au moment où tous étaient persuadés qu'il avait fait un bide, un souffle de vent fantomatique effleura la clairière, faisant voltiger une poignée de feuilles.

Tout le monde se garda bien de faire la moindre remarque, mais il était clair que ce n'était peut-être qu'une coïncidence. En tout cas, c'était loin de ressembler à une tempête. Quelques dames ouvrirent néanmoins leur parapluie, comme il se devait, et le maître de cérémonie s'empressa de passer aux affaires."

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Présente édition : traduit par Dominique Haas, Editions Milady, 03 avril 2009, 384 pages


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05-02-2010, 19:07:27 Marc
Bink   fantasy   litterature americaine   Piers Anthony   Xanth  
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04-02-2010 Parisis, Jean-Marc
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... La mélancolie des fast-foods - Jean-Marc Parisis - 1987

bibliotheca la melancolie des fast-foods

Hugues Laroque est un jeune homme, froid, nerveux et bagarreur, qui dérive dans la ville dans une terrible descente aux enfers faite de violences en tous genres. Il est arrogant, violent, cynique et se méfie de tout ce qui l'entoure. Son racisme est à peine larvé. Et au fil de ses rencontres Hugues va de plus en plus en plus s'enfoncer dans ses torts sinistres.

La mélancolie des fast-foods paraît en 1987 à une époque que l'écrivain français voit comme une époque sombre de la société avec la montée de l'extrême-droite ainsi que la lente, mais sûre déchéance de la gauche. Il décide ainsi de conter les aventures de Hugues Laroque, le personnage d'un jeune homme qui aurait en lui tous les maux de la société de son époque que sont la vanité, le culte de la violence, un racisme larvé mais bien présent et un romantisme morbide, le tout à la frontière du narcissisme et de la sauvagerie. Hugues Laroque est ce que l'auteur qualifie de fasciste passif. L'époque en question est révolue, mais les mêmes problèmes subsistent toujours, et Hugues Laroque est toujours d'actualité.
Jean-Marc Parisis cherche dans ce roman à frapper son lectorat, à le choquer en lui montrant de façon crue et brutale ce qui sommeille finalement, en tout cas en partie en chacun de nous. Pas de détours, ni de descriptions inutiles, le lecteur suit dès la première page les traces de Hugues Laroque dans ses mésaventures qui se suivent et succèdent à grande vitesse. Le tout est présenté tel quel, sans jugement, mais ce dernier finit cependant par tomber par l'écoeurement que le lecteur ressentira de plus en plus en lui.
La forme du roman, sa construction toute en force, est à la fois l'atout premier du roman, ainsi que son défaut majeur. En d'autres termes le lecteur, soit, se plongera immédiatement dans le récit, ou alors pas du tout et n'y verra qu'une suite sans fin d'aventures parfois confuses qui risquent fort de l'ennuyer. Pour ma part, j'ai été plutôt conquis, même si certains passages étaient plus difficiles.

La mélancolie des fast-foods est un roman fort et choquant sur les maux de la société dans laquelle on vit. Un roman particulier aussi, qui ne plaira toutefois guère à tout le monde.

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Présente édition : Editions J'ai Lu, 6 janvier 2010, 90 pages


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04-02-2010, 18:48:58 Marc
Jean-Marc Parisis   litterature francaise   romans de societe  
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03-02-2010 Riel, Jørn
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars (Forliset og andre skrøner) - Jørn Riel - 1996
bibliotheca le naufrage de la vesle mari

Le gouvernement danois l’a décidé : toutes les stations qu’elle entretient dans le nord-est groenlandais doivent être fermés et leurs occupants rapatriés dans leur pays natal.
Mais pour ces quelques habitants, tous des solitaires habitués au grand froid dans cette terre aussi glaciale que déserte, cette nouvelle est synonyme de catastrophe. Leur terre natale, surchauffée et surpeuplée, ils ne la connaissent qu’à peine, oubliée depuis longtemps. Et pour des gens de cette trempe toutes les idées, mêmes les plus farfelues, sont bonnes pour trouver une échappatoire. On pense même à l’indépendance du nord-est groenlandais. Hélas les grandes idées font vite place à de bien plus petites.
Et tous vont connaître un sort différent. Pour Museau, qui préfère se laver en pleine nature que se montrer tout nu à ses camarades, c'est le gel éternel. Doc et le télégraphiste Mortensen manquent de se perdre à tout jamais en cherchant à franchir l'Islandis à vélo à voile. Lasseville, le jeune chasseur un peu simplet, envoyé par Bjorken dans le désert blanc pour attendre une hypothétique mission française, flirte avec la folie. Et le bateau d'Olsen, la « Vesle Mari », fait irrémédiablement naufrage… sauf que le capitaine avait juste avant souscrit à une assurance avantageuse, pour mieux rebondir.
Finalement, que l’on se rassure, tous vont réussir à se recaser, mais sûrement pas au Danemark…
 
L’écrivain danois Jorn Riel, malgré une longue et belle carrière dans son pays, n’est que peu connu dans le public francophone. C’est évidemment un tort, une terrible lacune dans le paysage littéraire et culturel français, tant ses textes sont savoureux.
Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars met un terme à une série de dix volumes écrits par l’écrivain Jorn Riel entre 1974 et 1996 et fait ainsi suite directement à La Circulaire et autres racontars (Cirkulæret og andre skrøner, 1994). Si des liens existent entre les différents volumes, il s’agît toujours de mêmes personnages, tout volume peut toutefois être lu indépendamment, grâce à ses constructions qui ressemblent plus à des successions de nouvelles, les racontars, qu’à des romans linéaires. Et lorsqu’on se demande ce qu’est exactement un racontar (skrøner en danois), Jorn Riel explique : Ce sont des histoires vraies qui pourraient passer pour des mensonges, à moins que ce ne soit l’inverse.
Pour ce dernier volume, Jorn Riel, met un terme définitif à ces racontars par la circulaire gouvernementale mettant un terme aux stations du nord-est groenlandais. Mais évidemment ses héros ne peuvent retourner au Danemark. Ce pays n’est pas fait pour des chasseurs arctiques de leur trempe. Ainsi l’auteur nous convie à des dernières aventures, toutes aussi burlesques, drôles que poétiques et tragiques et qui nous mènent une dernière fois dans le grand nord sur les traces de ses habitants
Ce dernier tome se veut toutefois plus nostalgique et plus émouvant que les précédents. Quelque part c’est la fin d’un monde, d’une société bien particulière que nous conte ici l’auteur danois.
Sans avoir lu l’entièreté de ces racontars arctiques, on s’attache de suite aux multiples personnages présents, et on rit beaucoup, énormément même. Jorn Riel s’avère vite être un conteur tout simplement extraordinaire.

Il est à noter que l’auteur a vécu 16 ans au Groenland, où son enfance a été marquée par les longs récits des pionniers de l’Arctique, tels que Knud Rasmussen et Peter Freuchen. L’auteur a ensuite parcouru le monde pour s’installer en Malaisie histoire de décongeler se plaît-il à dire.
La maison d’édition Gaïa, spécialiste de la publication de romans nordiques en français, avait été fondée dans les années 1990 par Suzanne Juul et Bernard Saint Bonnet, justement dans le but de faire partager au public francophone ces incroyables histoires de ce facétieux Danois qu’est Jorn Riel.
 
Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars de Jorn Riel est un texte magnifique, drôle et tragique à la fois.
 
Un pur bonheur de lecture !

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Extrait :

Le goût était singulier, mais s'adoucit un peu quand Doc, magnanime, saupoudra les portions de cannelle.



« J'en ai mangé des choses dans ma vie de marin, dit Mortensen, mais jamais rien qui s'approchait de ça. » Il mâcha longuement et assidûment un morceau de phoque. « Cette chose porte un nom ? »



« Soupe au lait et à la viande, répondit Doc. De la soupe épaissie avec des feuilles d'angélique hachées, de l'oseille et un peu de levure sèche, pour la vitamine B. »

Mortensen posa l'assiette sur le traîneau et rota discrètement. Il se laissa aller contre le montant du traîneau et porta sa pipe à la bouche, puis il plissa les yeux et regarda au loin. Doc rinça assiettes et casserole avec de la neige et rangea le nécessaire à tambouille dans une des sacoches latérales du vélo. Son regard glissa langoureusement sur les instruments de musique, solidement attachés au cadre, mais il résista à la tentation. Ce soir-là se devait d'être silencieux, dédié à la réflexion. Avec un léger soupir, il étala une peau de renne sur le sol et s'assit en tailleur près de Mortensen.



« Quand j'étais gosse, dit Mortensen doucement, j'étais fou de bonbons. J'avais jamais ma dose de ces cochonneries, je piquais des ronds dans le porte-monnaie de mon père ou dans la commode, pour satisfaire ce besoin. J'étais évidemment le gros de la classe, mais personne ne se moquait vraiment, vu que je pouvais tabasser même les plus grands. J'étais insatiable, Doc, j'avalais tout ce que je pouvais trouver de sucré. » Il tendit la main devant lui. « Mais ça, Doc, c'est une sucrerie pour l'âme. On s'en lasse jamais, on peut y goûter encore et encore. »



Doc regarda alors ce que Mortensen contemplait : cette longue sucrerie de neige bleu acier qui descendait le long de la montagne, les crevasses noires et leurs petits ponts de neige. En dessous, le magnifique paysage montagneux avec ses parois brunes tachetées de neige, et ses pieds enfoncés dans le fjord vert bronze, presque noir. Tout en bas, au loin, Doc apercevait le toit de la toute petite station de Cap Rumpel, et son antenne radio scalpée, qui ne semblait pas plus grande qu'une déjection de renard dressée et gelée.



« C'est si beau, murmura-t-il, qu'on pourrait presque en faire un petit poème. »

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Présente édition : traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet, Editions Gaïa, 31 octobre 2009, 254 pages


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03-02-2010, 18:59:48 Marc
Groenland   Jorn Riel   litterature danoise   racontars   romans d aventures  
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01-02-2010 Pagès, Martine
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Céanothes et Potentilles - Martine Pagès - 2010

bibliotheca ceanothes et potentilles

Blanche est une femme comme toutes les autres, ni belle, ni laide, un peu ronde, et surtout sans aucune particularité. C'est la fille qui jamais n'attire l'attention autour d'elle, du moins c'est ce qu'elle croit et elle en est persuadée. Des amis ? Elle n'en a pratiquement pas. Un amoureux ? Non plus. Seul son travail chez un pépiniériste la fait vivre au jour le jour. Et son travail c'est aussi sa passion. Elle adore les fleurs. Ses préférées sont à la Rangée 7 au magasin Pep, son refuge, où elle traîne continuellement entre les roses, les céanothes et les potentilles. Mais cette vie solitaire la pèse énormément. Elle recherche le grand amour. Et cela tombe bien, son voisin, Anthony, magnifique. Mais hélas elle n'a jamais réussi à attirer son attention, et n'a jamais rien obtenu de plus qu'un simple bonjour lorsqu'elle le croise dans son immeuble.
Et un beau jour Blanche décide de provoquer le destin. Elle ne peut plus attendre que le prince charmant arrive sur son fier destrier, il faut qu'elle aille le chercher elle-même. Et pour cela tous les plans sont bons.
Mais où va la mener sa solitude extrême ? La folie n'est parfois qu'à un seul palier de la tragédie.

Céanothes et Potentilles est le premier roman de l'écrivain français Martine pagès et paraît en 2010 aux éditions Volpilière. Le livre nous conte la dramatique histoire d'une personne tout à fait seule et qui tente par tous les moyens de sortir de cette terrible solitude qui la peine. Blanche subit la vie de façon passive, tel un long ennui routinier qui ne cesse jamais. Et s'en sortir peut s'avérer bien tragique. Le roman n'est pourtant pas triste pour autant ! Le tout est raconté du point de vue de Blanche, qui, à l'aide d'une grande imagination parfois très fantaisiste, s'embellit sa vie, en portant son attention sur toutes les belles petites choses qui la composent. Le tout, même lors de sa fin tragique, paraît tel un rêve, beau et drôle à la fois... mais ce n'est hélas qu'un leurre, le lecteur s'en rendra vite compte par lui-même. C'est peut-être là la principale qualité de ce roman : décrire la tragédie avec le sourire, et cela fonctionne parfaitement. De plus l'histoire est contée dans une belle écriture poétique et toujours savoureuse qui entraîne le lecteur du début à la fin sans jamais l'ennuyer.

Céanothes et Potentilles de Martine Pagès est un roman savoureux et terrible à la fois, un texte poignant qui ne laissera guère indifférent.

A découvrir !

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Présente édition : Editions Volpilière, 7 janvier 2010, 90 pages


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01-02-2010, 18:40:31 Marc
litterature francaise   Martine Pages   romans psychologiques   solitude  
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31-01-2010 Lehane, Dennis
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Shutter Island - Dennis Lehane - 2003

bibliotheca shutter island

"3 mai 1993
Il y a des années que je n'ai pas revu l'île. La dernière fois, c'était du bateau d'un ami qui s'était aventuré dans l'avant-port ; je l'ai aperçue au loin, par-delà le port intérieur, enveloppée d'une brume estivale, pareille à une tache de peinture laissée par une main insouciante sur la toile du ciel.
Je n'y ai pas remis les pieds depuis plus de vingt ans, et pourtant, Emily affirme (parfois pour rire, parfois le plus sérieusement du monde) que c'est comme si je n'en était jamais parti (...)."


Shutter Island est un îlot au large de Boston qui abrite un hôpital psychiatrique, du nom d'Ashecliffe, semblable à une forteresse accueillant des malades atteints de troubles mentaux graves et coupables de crimes abominables. L'établissement se veut pratiquer une médecine expérimentale et agît pour cela dans un certain secret. Un matin de septembre 1954, le marshal Teddy Daniels et son équipier Chuck Aule débarquent sur l'île pour enquêter sur l'évasion d'une certaine Rachel Solando, une jeune femme internée après avoir tué par noyade ses trois enfants. Comment a-t-elle pu sortir de sa cellule fermée à clef de l'extérieur ? Aucun indice n'est présent, le personnel a bien suivi les procédures et rien n'est à redire contre quiconque, sauf peut-être une note, laissée par la fuyarde, sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres, sans signification apparente. Est-ce l'oeuvre incohérente d'une malade ou alors un cryptogramme, menant à une véritable piste à suivre pour les policiers ? Pour Teddy Daniels, grand amateur d'énigmes, cette note n'est pas un hasard. Mais les problèmes de l'enquête sont ailleurs. Dès leur arrivée les deux policiers perçoivent l'étrange et oppressante ambiance de ce lieu isolé. Ils comprennent vite que personne ne les aidera dans leur mission et ils se posent de nombreuses questions : quel rôle jouent sur l’île les médecins qui dirigent cet hôpital et quelles méthodes expérimentent-ils sur leurs patients ? À quoi sert le phare qui domine l’îlot et dont l’entrée semble inaccessible ? Persuadés que l’évadée a bénéficié de complicités, les deux marshals vont ruser pour découvrir tout ce qu’on leur cache. Mais la tempête qui surgit les coupe définitivement du continent et les deux policiers ne peuvent que compter sur eux-mêmes. Petit à petit, ce drame fait ressurgir chez Teddy des éléments de son passé : il a connu la douleur de perdre sa femme dans un incendie criminel. Mais lorsque Chuck Aule découvre que le pyromane responsable des malheurs de son collègue se trouve interné sur l’île, il s’interroge sur Teddy : celui-ci est-il venu pour enquêter ou pour se venger ?
Les deux policiers s'enfoncent de plus en plus dans ce mystère, de plus en plus opaque et angoissant, et cela jusqu'au choc final de la vérité. Une vérité qui ne laissera personne indemne.

Shutter Island
de l'écrivain Dennis Lehane sort en 2003 et s'impose d'emblée comme l'un des plus grands romans noirs de ce 21ème siècle.Le succès est à la fois critique et populaire, et après lecture de ce roman, pas de doute à avoir, je n'ai que rarement été aussi impressionné. L'intrigue de départ semble classique : deux policiers débarquent sur le lieu d'un crime, une évasion d'un hôpital-pénitencier, et retrouvent des indices et énigmes qui les font avancer. Mais dès les premières pages c'est avant tout une ambiance terriblement angoissante qui s'impose, de celles qui étouffent et dont on ne voit comment on puerait s'en sortir. Les mystères sont omniprésents, l'hôpital cache quelque chose d'horrible, de maléfique, dont personne ne peut encore deviner la nature. Vient s'ajouter à cela la personnalité complexe du personnage principal, le marshal Teddy Daniels, au passé trouble, et qui peu à peu se révèle au lecteur. Lui aussi a des secrets, il cache des choses. Dennis Lehane met ainsi en scène la lente descente aux enfers de son personnage vers les tréfonds de l'âme humaine, et nous faisant vivre toutes ses angoisses dans un style de narration proche d'un cauchemar. L'intrigue est solide, les dialogues percutants, tous les personnages tiennent la route et se développent en profondeur. Après de nombreux tourments, provoqués par la lecture, Lehane réserve finalement au lecteur une fin époustouflante qui laisse tout simplement pantoise.  Et le roman d'un coup prend encore une dimension supplémentaire, imprévisible et difficilement imaginable.

Le roman a été adapté au cinéma en 2010 sous la direction du réalisateur Martin Scorsese, avec l'acteur américain Leonardo Di Caprio dans le rôle principal.

Shutter Island
de Dennis Lehane est un grand roman, parfait de tout point de vue, angoissant et terrifiant, qui ne laissera personne indifférent.

Un roman à lire et relire !

Un véritable chef-d'oeuvre !

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Présente édition
: traduit de l'anglais par Isabelle Maillet, Editions Payot & Rivages, 16 septembre 2009, 392 pages


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31-01-2010, 16:23:59 Marc
Dennis Lehane   litterature americaine   romans de mystere   romans policiers   romans psychologiques   thrillers  
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29-01-2010 Brassens, Georges
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... La tour des miracles - Georges Brassens - 1950

bibliotheca la tour des miracles

A Montmarte, en ces temps-là, vivait dans l’immeuble l'"Abbaye Gré-du-Vent", une maison miracligfique de sept étages par temps calme et de six les jours de bourrasques, une communauté d’amis, des êtres aussi insolites qu’extravagants, autour de Georges, le narrateur qui nous en raconte les scènes de vie avec humour et une infinie tendresse. Parmi eux il y a la Harpe éolienne, Corne d’Auroch, Courte-pattes, Huon de la Briève, et bien d’autres. Georges observe et nous emmène  à la découverte du quotidien totalement surréaliste de cette communauté faite de braves gens tellement insolites. On y retrouve ainsi les créateurs de la S.P.M.H. (Société de propagation des maladies honteuses), dévoreurs de figues, brûleurs de livres de grammaire et de grands-mères, et joueurs au « Tue-je-ne-sais-qui ».

La tour des miracles, second roman écrit en 1950 par le poète et chanteur Georges Brassens, décédé en 1981, représente à la fois le début et la fin de sa carrière littéraire. Fort de son succès en chanson, Brassens se fait solliciter par un ami éditeur afin de publier ce roman en 1954. Brassens lui-même, toutefois, ne revendiquera jamais son statut d’écrivain et laissera ce livre comme une quasi œuvre unique.
Brassens dépeint dans ce roman toute une galerie de personnages hauts en couleurs en s’inspirant largement de son vécu et bien à l’image de son univers musical. Il s’inspire directement d’un immeuble dans lequel il a vécu à Montmartre, et qu’il compare à la Cour des miracles, ce lieu où se retrouvaient dans le temps des malandrins de toutes sortes.
par analogie bien sûr à la Cour des miracles. C’est drôle et railleur, toujours surprenant et original. Brassens s’amuse à jouer avec les mots et les sonorités pour faire un texte très particulier. Mais ce roman, que peu soutenu par son auteur, n’est pas non plus parfaitement réussi. Les qualités ne manquent pas, pourtant le roman n’est pas abouti. Un petit quelque chose aurait suffit à le faire passer d’une galerie de personnages et d’une suite de scènes vers un véritable roman.

Lire ce roman est avant tout découvrir un univers particulier et très surréaliste, fait de drôleries en tout genre. C’est une parfaite immersion dans l’œuvre unique de ce chanteur, dont les chansons qui, malgré le temps qui passe, gardent toujours leur saveur et leur force.

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Présente édition
: Editions Librio, 13 janvier 2010, 94 pages


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29-01-2010, 18:32:27 Marc
Georges Brassens   littérature française   recits autobiographiques  
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28-01-2010 Baxter, Stephen
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Les vaisseaux du temps (The Time Ships) - Stephen Baxter - 1995

bibliotheca les vaisseaux du temps

L’auteur de ce livre retrouve chez un bouquiniste un manuscrit des plus étonnants. Il décide de le publier tel quel, et l’histoire qui suit semble dévoiler la suite des aventures de l’Explorateur du temps, dont les premiers voyages ont été décrits par H. G. Wells un siècle plus tôt dans son roman La machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895).
L’Explorateur s’apprête à repartir dans le futur pour retrouver Weena, la charmante Eloï, menacée par les cruels Morlocks, des monstres vivant sous terre qui semblent avoir évolués à partir de l’être humain d’aujourd’hui.
Mais quelle n’est pas sa surprise lorsqu’arrivé à la bonne époque il constate que ce même futur, exploré auparavant a complètement changé. Les Morlocks n’ont plus rien en commun avec les horribles cannibales rencontrés précédemment. Ceux-ci se sont développés en une civilisation hautement scientifique ayant quitté la Terre pour se réfugier sur une sphère de Dyson autour du Soleil.
Nebogipfel, un chercheur morlock particulièrement curieux, s'agrippe à la Machine de l'Explorateur lorsque celui-ci décide de remonter le temps jusqu'à son passé victorien, afin d'y corriger l'erreur qui a abouti à l'annulation de l'univers de Weena. Pour l’Explorateur, ravi de cette nouvelle, cela va s’avérer cependant d’une difficulté extrême tant le futur est malléable, et que le moindre incident, aussi infime qu’il soit, du passé peut avoir une conséquence immense et imprévisible.
L’Explorateur sera ainsi mené aux confins de l’espace, du temps et des univers parallèles, pour pouvoir enfin retrouver ce qu’il a laissé.

Les vaisseaux du temps de l’écrivain de science-fiction britannique Stephen Baxter paraît en 1995, pile un siècle après l’immense chef-d’œuvre de Herbert George Wells La machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895), roman fondamental de la science-fiction moderne. Stephen Baxter essaie d’y apporter une suite directe, en effet le roman commence exactement au même instant que se termine celui de Wells, tout en développant de façon bien plus importante le thème du voyage dans le temps tout en y intégrant de nombreux autres éléments qui font la science-fiction contemporaine (sphère de Dyson, voyages spatiaux-temporels, …). Il n’est pas nécessaire pour le lecteur d’avoir lu La machine à explorer le temps pour pouvoir se lancer dans ce roman, Baxter rappelant à tout moment les éléments essentiels du premier roman pour parfaitement comprendre celui-ci. Et Baxter dans son exploration du temps et des possibles pousse les choses très loin, en en analysant toutes les variantes imaginables du sujet, bien au-delà de ce que l’on pourrait imaginer. De ce point de vue le roman est tout simplement exceptionnel et ravira tous les amateurs de science-fiction.
Hélas le roman souffre d’une grande inégalité en ses différentes parties : certaines sont très réussis, d’autres longues et prévisibles. Le tout manque aussi quelque peu de dynamisme et d’unité. Alors que les textes de Wells marquent par leur concision, on en est bien loin avec Stephen Baxter. Cela ne nuira toutefois pas trop à ce roman qui ne peut être que conseillé à tous les amateurs.
 
Les vaisseaux du temps de Stephen Baxter est un roman exceptionnel sur le voyage dans le temps, ainsi qu’un bel hommage à l’une des œuvres fondatrices de la science-fiction contemporaine.
 
Un roman à découvrir !

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Présente édition
:
traduit de l'anglais par Bernard Sigaud, Editions Livre de Poche, 19 novembre 2003, 633 pages


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28-01-2010, 18:49:49 Marc
littérature britannique   science-fiction   Stephen Baxter   voyages dans le temps  
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26-01-2010 Dumas, Alexandre
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Acté - Alexandre Dumas - 1838

bibliotheca acte

L’an 57 à Corinthe. Les jeux néméens vont être lancés. Les concurrents de tout bord affluent. Parmi eux, se trouve le beau et fort Lucius, qui dès son arrivée à Corinthe tombe sous le charme de la jolie et ravissante Acté. Elle ne peut résister longtemps aux avances du jeune homme, et lorsque celui-ci remporte haut la main tous les prix des jeux, elle repart avec lui pour Rome. Elle regrette cependant de laisser derrière elle son père et sa patrie, mais son amour pour Lucius est plus fort que tout.
Toutefois, lors leur voyage elle se rend vite compte qu’un certain mystère plane autour de Lucius. Celui-ci semble lui cacher quelque chose. Arrivée à Rome, la vérité éclate : Lucius n’est autre que l’Empereur romain, plus connu sous le nom de Néron, un nom toujours associé à la crainte et à la terreur. Elle devra se faire, malgré elle, à la vie de cour qui l’attend. Mais très vite elle n’en peut plus de toute cette vie de débauche faite d’orgies que mène son amant. Elle essaye alors de s'assurer la protection d'Agrippine, la mère de Néron. Mais celle-ci, en délicatesse avec son fils, échappe de justesse avec Acté au naufrage de son bateau avant d'être assassinée sur ordre de Néron. Acté est recueillie par Paul, apôtre du Christ, qui la conduit dans les Catacombes de Rome, endroit d'asile pour les opprimés de toutes sortes.
La cruauté de Néron s'accentue encore avec l'assassinat de son épouse, puis de sa maîtresse, l'incendie de Rome... Les persécutions des chrétiens s'intensifient.
Acté essaye en vain d’intervenir auprès de Néron, mais rien n’y fait. Le règne de terreur de l’empereur est à son comble, et rien ne peut l’arrêter… si ce n’est sa propre chute. Car de partout les révoltes guettent. Et l’Empire est à deux doigts l’un de ses pires bouleversements…
 
Acté est un roman d’Alexandre Dumas qui paraît en 1838, donc bien avant ses grands succès littéraires que ce sont entre autres Les trois mousquetaires (1844) et Le comte de Monte-Cristo (1844-1845). C’est aussi l’un des rares romans de Dumas, pourtant spécialiste du roman historique, à se dérouler dans l’antiquité.
Ce roman n’est certainement pas l’un des plus réussis du grand auteur, mais réserve quand même quelques bonnes surprises au lecteur. Le fond historique est très convaincant (le règne cruel de Néron) et les différents personnages historiques ou non fonctionnent parfaitement. Il est à noter qu’un doute existe sur le personnage d’Acté qui selon Tacite était une esclave affranchie et non une vierge grecque de Corinthe. L’histoire de cet amour tragique est plutôt émouvante, et réussit à accrocher le lecteur au destin d’Acté.
 
En bref, Acté est une œuvre peu connue d’Alexandre Dumas mais qui a tout pour constituer un excellent roman historique.

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Extrait :

Chapitre I

Le 7 du mois de mai, que les Grecs appellent thargélion, l’an 57 du Christ et 810 de la fondation de Rome, une jeune fille de quinze à seize ans, grande, belle et rapide comme la Diane chasseresse, sortait de Corinthe par la porte occidentale, et descendait vers la plage : arrivée à une petite prairie, bordée d’un côté par un bois d’oliviers, et de l’autre par un ruisseau ombragé d’orangers et de lauriers-roses, elle s’arrêta et se mit à chercher des fleurs. Un instant elle balança entre les violettes et les glaïeuls que lui offrait l’ombrage des arbres de Minerve, et les narcisses et les nymphéas qui s’élevaient sur les bords du petit fleuve ou flottaient à sa surface ; mais bientôt elle se décida pour ceux-ci, et, bondissant comme un jeune faon, elle courut vers le ruisseau.
 
Arrivée sur ses rives, elle s’arrêta ; la rapidité de sa course avait dénoué ses longs cheveux ; elle se mit à genoux au bord de l’eau, se regarda dans le courant, et sourit en se voyant si belle. C’était en effet une des plus ravissantes vierges de l’Achaïe, aux yeux noirs et voluptueux, au nez ionien et aux lèvres de corail ; son corps, qui avait à la fois la fermeté du marbre et la souplesse du roseau, semblait une statue de Phidias animée par Prométhée ; ses pieds seuls, visiblement trop petits pour porter le poids de sa taille, paraissaient disproportionnés avec elle, et eussent été un défaut, si l’on pouvait songer à reprocher à une jeune fille une semblable imperfection : si bien que la nymphe Pyrène, qui lui prêtait le miroir de ses larmes, toute femme qu’elle était, ne put se refuser à reproduire son image dans toute sa grâce et dans toute sa pureté. Après un instant de contemplation muette, la jeune fille sépara ses cheveux en trois parties, fit deux nattes de ceux qui descendaient le long des tempes, les réunit sur le sommet de la tête, les fixa par une couronne de laurier-rose et de fleurs d’oranger qu’elle tressa à l’instant même ; et laissant flotter ceux qui, retombaient par derrière, comme la crinière du casque de Pallas, elle se pencha sur l’eau pour étancher la soif qui l’avait attirée vers cette partie de la prairie, mais qui, toute pressante qu’elle était, avait cependant cédé à un besoin plus pressant encore, celui de s’assurer qu’elle était toujours la plus belle des filles de Corinthe. Alors la réalité et l’image se rapprochèrent insensiblement l’une de l’autre ; on eût dit deux sœurs, une nymphe et une naïade, qu’un doux embrassement allait unir : leurs lèvres se touchèrent dans un bain humide, l’eau frémit, et une légère brise, passant dans les airs comme un souffle de volupté, fit pleuvoir sur le fleuve une neige rose et odorante que le courant emporta vers la mer.
 
En se relevant, la jeune fille porta les yeux sur le golfe, et resta un instant immobile de curiosité : une galère à deux rangs de rames, à la carène dorée et aux voiles de pourpre, s’avançait vers la plage, poussée par le vent qui venait de Délos ; quoiqu’elle fût encore éloignée d’un quart de mille, on entendait les matelots qui chantaient un chœur à Neptune : La jeune fille reconnut le mode phrygien, qui était consacré aux hymnes religieux ; seulement, au lieu des voix rudes des mariniers de Calydon ou de Céphalonie, les notes qui arrivaient jusqu’à elle, quoique dispersées et affaiblies par la brise, étaient savantes et douces à l’égal de celles que chantaient les prêtresses d’Apollon. Attirée par cette mélodie, la jeune Corinthienne se leva, brisa quelques branches d’oranger et de laurier-rose destinées à faire une seconde couronne qu’elle comptait déposer à son retour dans le temple de Flore, à laquelle le mois de mai était consacré ; puis d’un pas lent, curieux et craintif à la fois, elle s’avança vers le bord de la mer, tressant les branches odorantes qu’elle avait rompues au bord du ruisseau.
 
Cependant la birème s’était rapprochée, et maintenant la jeune fille pouvait non seulement entendre les voix, mais encore distinguer la figure des musiciens : le chant se composait d’une invocation à Neptune, chantée par un seul coryphée avec une reprise en chœur, d’une mesure si douce et si balancée, qu’elle imitait le mouvement régulier des matelots se courbant sur leurs rames et des rames retombant à la mer. Celui qui chantait seul, et qui paraissait le maître du bâtiment, se tenait debout à la proue et s’accompagnait d’une cythare à trois cordes, pareille à celle que les statuaires mettent aux mains d’Euterpe, la muse de l’harmonie : à ses pieds était couché, couvert d’une longue robe asiatique, un esclave dont le vêtement appartenait également aux deux sexes ; de sorte que la jeune fille ne put distinguer si c’était un homme ou une femme, et, à côté de leurs bancs, les rameurs mélodieux étaient debout et battaient des mains en mesure, remerciant Neptune du vent favorable qui leur faisait ce repos.
 
Ce spectacle, qui deux siècles auparavant aurait à peine attiré l’attention d’un enfant cherchant des coquillages parmi les sables de la mer, excita au plus haut degré l’étonnement de la jeune fille. Corinthe n’était plus à cette heure ce qu’elle avait été du temps de Sylla : la rivale et la sœur d’Athènes. Prise d’assaut l’an de Rome 608 par le consul Mummius, elle avait vu ses citoyens passés au fil de l’épée, ses femmes et ses enfants vendus comme esclaves, ses maisons brûlées, ses murailles détruites, ses statues envoyées à Rome, et ses tableaux, de l’un desquels Attale avait offert un million de sesterces, servir de tapis à ces soldats romains que Polybe trouva jouant aux dés sur le chef-d’œuvre d’Aristide. Rebâtie quatre-vingts ans après par Jules César, qui releva ses murailles et y envoya une colonie romaine, elle s’était reprise à la vie, mais était loin encore d’avoir retrouvé son ancienne splendeur. Cependant le proconsul romain, pour lui rendre quelque importance, avait annoncé, pour le 10 du mois de mai et les jours suivants, des jeux néméens, isthmiques et floraux, où il devait couronner le plus fort athlète, le plus adroit cocher et le plus habile chanteur. Il en résultait que depuis quelques jours une foule d’étrangers de toutes nations se dirigeaient vers la capitale de l’Achaïe, attirés soit par la curiosité, soit par le désir de remporter les prix : ce qui rendait momentanément à la ville, faible encore du sang et des richesses perdus, l’éclat et le bruit de ses anciens jours. Les uns étaient arrivés sur des chars, les autres sur des chevaux ; d’autres, enfin, sur des bâtiments qu’ils avaient loués ou fait construire ; mais aucun de ces derniers n’était entré dans le port sur un aussi riche navire que celui qui, en ce moment touchait la plage que se disputèrent autrefois dans leur amour pour elle Apollon et Neptune.
 
À peine eut-on tiré la birème sur le sable, que les matelots appuyèrent à sa proue un escalier en bois de citronnier incrusté d’argent et d’airain, et que le chanteur, jetant sa cythare sur ses épaules, descendit, s’appuyant sur l’esclave que nous avons vu couché à ses pieds. Le premier était un beau jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la barbe dorée : il était vêtu d’une tunique de pourpre, d’une clamyde bleue étoilée d’or, et portait autour du cou, nouée par devant, une écharpe dont les bouts flottants retombaient jusqu’à sa ceinture. Le second paraissait plus jeune de dix années à peu près. C’était un enfant touchant à peine à l’adolescence, à la démarche lente, et à l’air triste et souffrant ; cependant la fraîcheur de ses joues eût fait honte au teint d’une femme, la peau rosée et transparente aurait pu le disputer en finesse avec celle des plus voluptueuses filles de la molle Athènes, et sa main blanche et potelée semblait, par sa forme et par sa faiblesse, bien plus destinée à tourner un fuseau ou à tirer une aiguille, qu’à porter l’épée ou le javelot, attributs de l’homme et du guerrier. Il était, comme nous l’avons dit, vêtu d’une robe blanche, brodée de palmes d’or, qui descendait au-dessous du genou ; ses cheveux flottants tombaient sur ses épaules découvertes, et, soutenu par une chaîne d’or, un petit miroir entouré de perles pendait à son cou.
 
Au moment où il allait toucher la terre, son compagnon l’arrêta vivement ; l’adolescent tressaillit.
 
- Qu’y a-t-il maître ? dit-il d’une voix douce et craintive.
 
- Il y a que tu allais toucher le rivage du pied gauche, et que par cette imprudence tu nous exposais à perdre tout le fruit de mes calculs, grâce auxquels nous sommes arrivés le jour des nones, qui est de bon augure.
 
- Tu as raison, maître, dit l’adolescent ; et il toucha la plage du pied droit ; son compagnon en fit autant.
 
- Étranger, dit, s’adressant au plus âgé des deux voyageurs, la jeune fille qui avait entendu ces paroles prononcées dans le dialecte ionien, la terre de la Grèce, de quelque pied qu’on la touche, est propice à quiconque l’aborde avec des intentions amies : c’est la terre des amours, de la poésie et des combats ; elle a des couronnes pour les amants, pour les poètes et pour les guerriers. Qui que tu sois, étranger, accepte celle-ci en attendant celle que tu viens chercher, sans doute.
 
Le jeune homme prit vivement et mit sur sa tête la couronne que lui présentait la Corinthienne.
 
- Les dieux nous sont propices, s’écria-t-il. Regarde, Sporus, l’oranger, ce pommier des Hespérides, dont les fruits d’or ont donné la victoire à Hippomène, en ralentissant la course d’Atalante, et le laurier-rose, l’arbre cher à Apollon. Comment t’appelles-tu, prophétesse de bonheur ?
 
- Je me nomme Acté, répondit en rougissant la jeune fille.
 
- Acté ! s’écria le plus âgé des deux voyageurs. Entends-tu, Sporus ? Nouveau présage : Acté, c’est-à-dire la rive. Ainsi la terre de Corinthe m’attendait pour me couronner.
 
- Qu’y-a-t-il là d’étonnant ? n’es-tu pas prédestiné, Lucius, répondit l’enfant.
 
- Si je ne me trompe, demanda timidement la jeune fille, tu viens pour disputer un des prix offerts aux vainqueurs par le proconsul romain.
 
- Tu as reçu le talent de la divination en même temps que le don de la beauté, dit Lucius.
 
- Et sans doute tu as quelque parent dans la ville ?
 
- Toute ma famille est à Rome.
 
- Quelque ami, peut-être ?
 
- Mon seul ami est celui que tu vois, et, comme moi, il est étranger à Corinthe.
 
- Quelque connaissance, alors ?
 
- Aucune.
 
- Notre maison est grande, et mon père est hospitalier, continua la jeune fille ; Lucius daignera-t-il nous donner la préférence ? nous prierons Castor et Pollux de lui être favorables.
 
- Ne serais-tu pas leur sœur Hélène, jeune fille ? interrompit Lucius en souriant. On dit qu’elle aimait à se baigner dans une fontaine qui ne doit pas être bien loin d’ici. Cette fontaine avait sans doute le don de prolonger la vie et de conserver la beauté. C’est un secret que Vénus aura révélé à Pâris, et que Pâris t’aura confié. S’il en est ainsi, conduis-moi à cette fontaine, belle Acté : car, maintenant que je t’ai vue, je voudrais vivre éternellement, afin de te voir toujours.
 
- Hélas ! je ne suis point une déesse, répondit Acté, et la source d’Hélène n’a point ce merveilleux privilège ; au reste, tu ne t’es pas trompé sur sa situation, la voilà à quelques pas de nous, qui se précipite à la mer du haut d’un rocher.
 
- Alors, ce temple qui s’élève près d’elle est celui de Neptune ?
 
- Oui, et cette allée bordée de pins mène au stade. Autrefois, dit-on, en face de chaque arbre s’élevait une statue ; mais Mummius les a enlevées, et elles ont à tout jamais quitté ma patrie pour la tienne. Veux-tu prendre cette allée, Lucius, continua en souriant la jeune fille, elle conduit à la maison de mon père.
 
- Que penses-tu de cette offre, Sporus ? dit le jeune homme, changeant de dialecte et parlant la langue latine.
 
- Que ta fortune ne t’a pas donné le droit de douter de ta constance.
 
- Eh bien ! fions-nous donc à elle cette fois encore, car jamais elle ne s’est présentée sous une forme plus entraînante et plus enchanteresse.
 
Alors, changeant d’idiome et revenant au dialecte ionien, qu’il parlait avec la plus grande pureté :
 
« Conduis-nous, jeune fille, dit Lucius, car nous sommes prêts à te suivre ; et toi, Sporus, recommande à Lybicus de veiller sur Phoebé.
 
Acté marcha la première, tandis que l’enfant, pour obéir à l’ordre de son maître, remontait sur le navire. Arrivé au stade, elle s’arrêta :
 
- Vois, dit-elle à Lucius, voici le gymnase. Il est tout prêt et sablé, car c’est après-demain que les jeux commencent, et ils commencent par la lutte. À droite, de l’autre côté du ruisseau, à l’extrémité de cette allée de pins, voici l’hippodrome ; le second jour, comme tu le sais, sera consacré à la course des chars. Puis enfin, à moitié chemin de la colline dans la direction de la citadelle, voici le théâtre où se disputera le prix du chant : quelle est celle des trois couronnes que compte disputer Lucius ?
 
– Toutes trois, Acté.
 
- Tu es ambitieux, jeune homme.
 
- Le nombre trois plaît aux dieux, dit Sporus qui venait de rejoindre son compagnon, et les voyageurs, guidés par leur belle hôtesse, continuèrent leur chemin.
 
En arrivant près de la ville, Lucius s’arrêta :
 
- Qu’est-ce que cette fontaine, dit-il, et quels sont ces bas-reliefs brisés ? Ils me paraissent du plus beau temps de la Grèce.
 
- Cette fontaine est celle de Pyrène, dit Acté ; sa fille fut tuée par Diane à cet endroit même, et la déesse, voyant la douleur de la mère, la changea en fontaine sur le corps même de l’enfant qu’elle pleurait. Quant aux bas reliefs, ils sont de Lysippe, élève de Phidias.
 
- Regarde donc, Sporus, s’écria avec enthousiasme le jeune homme à la lyre ; regarde, quel modèle ! quelle expression ! c’est le combat d’Ulysse contre les amants de Pénélope, n’est-ce pas ? Vois donc comme cet homme blessé meurt bien, comme il se tord, comme il souffre ; le trait l’a atteint au dessous du cœur : quelques lignes plus haut, il n’y avait point d’agonie. Oh ! le sculpteur était un habile homme, et qui savait son métier. Je ferai transporter ce marbre à Rome ou à Naples, je veux l’avoir dans mon atrium. Je n’ai jamais vu d’homme vivant mourir avec plus de douleur.
 
- C’est un des restes de notre ancienne splendeur, dit Acté. La ville en est jalouse et fière, et, comme une mère qui a perdu ses plus beaux enfants, elle tient à ceux qui lui restent. Je doute, Lucius, que tu sois assez riche pour acheter ce débris.
 
- Acheter ! répondit Lucius avec une expression indéfinissable de dédain ; à quoi bon acheter, lorsque je puis prendre ? Si je veux ce marbre, je l’aurai, quand bien même Corinthe tout entière dirait non.
 
Sporus serra la main de son maître.
 
- À moins cependant, continua celui-ci, que la belle Acté ne me dise qu’elle désire que ce marbre demeure dans sa patrie.
 
- Je comprends aussi peu ton pouvoir que le mien, Lucius, mais je ne t’en remercie pas moins. Laisse-nous nos débris, Romain, et n’achève pas l’ouvrage de tes pères. Ils venaient en vainqueurs, eux : tu viens en ami, toi ; ce qui fut de leur part une barbarie serait de la tienne un sacrilège.
 
- Rassure-toi, jeune fille, dit Lucius : car je commence à m’apercevoir qu’il y a à Corinthe des choses plus précieuses à prendre que le bas-relief de Lysippe, qui, à tout considérer, n’est que du marbre. Lorsque Pâris vint à Lacédémone, ce ne fut point la statue de Minerve ou de Diane qu’il enleva, mais bien Hélène, la plus belle des Spartiates.
 
Acté baissa les yeux sous le regard ardent de Lucius, et, continuant son chemin, elle entra dans la ville : les deux Romains la suivirent.
 
Corinthe avait repris l’activité de ses anciens jours. L’annonce des jeux qui devaient y être célébrés avait attiré des concurrents, non seulement de toutes les parties de la Grèce, mais encore de la Sicile, de l’Égypte et de l’Asie. Chaque maison avait son hôte, et les nouveaux arrivants auraient eu grande peine à trouver un gîte, si Mercure, le dieu des voyageurs, n’eût conduit au devant d’eux l’hospitalière jeune fille. Ils traversèrent, toujours guidés par elle, le marché de la ville, où étaient étalés pêle-mêle le papyrus et le lin d’Égypte, l’ivoire de la Libye, les cuirs de Cyrène, l’encens et la myrrhe de la Syrie, les tapis de Carthage, les dattes de la Phénicie, la pourpre de Tyr, les esclaves de la Phrygie, les chevaux de Sélinonte, les épées des Celtibères, et le corail et l’escarboucle des Gaulois. Puis, continuant leur chemin, ils traversèrent la place où s’élevait autrefois une statue de Minerve, chef-d’œuvre de Phidias, et que, par vénération pour l’ancien maître, on n’avait point remplacée ; prirent une des rues qui venaient y aboutir, et, quelques pas plus loin, s’arrêtèrent devant un vieillard debout sur le seuil de sa maison.
 
- Mon père, dit Acté, voici un hôte que Jupiter vous envoie ; je l’ai rencontré au moment où il débarquait, et je lui ai offert l’hospitalité.
 
- Sois le bienvenu, jeune homme à la barbe d’or, répondit Amyclès : et, poussant d’une main la porte de sa maison, il tendit l’autre à Lucius.

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Voir également :
- Le chevalier d'Harmental - Alexandre Dumas (1842), présentation
- Les trois mousquetaires - Alexandre Dumas (1844), présentation et extrait
- Le comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas (1844-1845), présentation et extrait
- Vingt ans après - Alexandre Dumas (1845), présentation et extrait
- Le vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas (1848-1850), présentation
- La tulipe noire - Alexandre Dumas (1850), présentation et extrait
- Les Compagnons de Jéhu - Alexandre Dumas (1856), présentation
- Le prince des voleurs - Alexandre Dumas (1872), présentation
- Robin Hood, le proscrit - Alexandre Dumas (1873), présentation


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26-01-2010, 19:21:29 Marc
Alexandre Dumas   Antiquite   litterature francaise   Neron   romans d aventures   romans historiques  
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24-01-2010 Vix, Elisa
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Andromicmac - Elisa Vix - 2010

bibliotheca andromicmac

Une pièce de théâtre se prépare à jouer Andromaque de Racine, alors que son metteur en scène, Pierre Kosta, est retrouvé assassiné. Son amie, la belle Hélène Brémont, l'a retrouvé à son appartement, ligoté sur le lit et émasculé. Le policier Thierry Sauvage mène l'enquête, et découvre rapidement que tous les membres de la troupe avaient un très bon mobile pour assassiner celui qui s'avère vite avoir été un véritable tortionnaire. Mais comment démêler le vrai du faux parmi des suspects dont le métier est jouer la comédie, et donc de mentir. De plus qu'en ce mois d'août, alors que la plupart de ses collègues sont en congé, Thierry Sauvage a bien d'autres problèmes à régler entre son divorce, la garde de son fils, sa campagne qui lui a fait des enfants dans le dos et une mère qui se volatilise d'une maison de retraite dans laquelle semble se produire des événements des plus étranges.
En bref, l'enquête est loin de connaître son dénouement... et Sauvage, est loin de se douter jusqu'où elle le mènera.

L'excellent roman Andromicmac d'Elisa Vix sort en 2010 aux éditions Krakoen et présente une nouvelle aventure du personnage de Thierry Sauvage dans une enquête des plus épatantes. Le lecteur est entraîné dans les coulisses du théâtre antique de Racine pour y découvrir l'envers du décor d'une troupe de théâtre soumise à de multiples tensions, rancœurs et vieilles histoires qui semblent toutes tourner autour du metteur en scène, quelque part heureusement assassiné. Chacun est un suspect potentiel et Elisa Vix multiplie avec beaucoup de talent les indices et fausses pistes dans ce qui paraît au départ être un roman à énigmes des plus classiques. Mais l'accent n'est pas mis sur ce drame, mais plus sur Thierry Sauvage et ses multiples aventures, ses affaires de femmes, de famille... et qui fait avancer l'enquête, ou plutôt les enquêtes, en fonction de sa vie privée tumultueuse. Ce mélange dans les intrigues autour du même personnage est des plus réussis, et on accroche du début à la fin. Le style vif, relevé et plein d'humour de l'auteur en font une lecture des plus agréables.

Andromicmac, troisième roman d'Elisa Vix, est un polar très réussi, bien ficellé et qui tiendra en haleine le lecteur du début à la fin.

A découvrir !

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24-01-2010, 16:37:31 Marc
Andromaque   Elisa Vix   litterature francaise   Racine   romans policiers   theatre  
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21-01-2010 Péju, Pierre
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... L'idiot de Shanghai et autres nouvelles - Pierre Péju - 2009

bibliotheca l idiot de shanghai

"Quand j'ai débarqué à l'aéroport de Shanghai, je savais encore lire. L'incroyable n'était pas encore arrivé.

Lire ?

Mais tout le monde sait lire !"



L’idiot de Shanghai ou la confusion des caractères

Le narrateur, écrivain, est envoyé en Chine par son éditeur afin d’y récolter ses impressions qui feront plus tard un livre. Mais l’écrivain ne se doute point des aventures qui l’attendent, et surtout de ce qui va lui arriver, notamment devenir incapable de lire.

Les noces de Barbe-Bleue

Un écrivain emmène sa nouvelle épouse dans son chalet à la montagne, où il feint d’écrire afin de mieux observer sa femme….

Les dernières notes de Sherlock Holmes

Sherlock Holmes doit rédiger sa dernière histoire. Hélas cela fait longtemps qu’il est paralysé enfermé chez lui sans ne plus pouvoir rien faire. Son affreux compagnon, le Docteur Watson, tout aussi vieux et fini, n’arrive plus à écrire. Mais cette dernière note est aussi pour Holmes l’occasion de se venger enfin de son acolyte…


L’écrivain français Pierre Péju nous fournit dans ce court recueil L'idiot de Shanghai et autres nouvelles trois nouvelles merveilleuses sur l’écriture et les rapports de l’écrivain au monde qui l’entoure en accentuant la solitude de celui-ci face aux autres. La première, entre aventures et découverte, nous montre un écrivain qui se perd totalement au point de ne savoir plus lire. Dans la seconde on voit un homme totalement passif par rapport à son entourage et notamment à sa femme. Dans la dernière, bel hommage plein d’humour à l’un des tout grands personnages de la littérature, on découvre la face cachée du tandem Sherlock Holmes – Docteur Watson, et cela vu des yeux d’un Holmes vieux et enfermé chez lui.
A chaque fois l’auteur épate par son style et par sa maîtrise, nous offrant ainsi un recueil éblouissant, intéressant à plus d’un point.

A découvrir !

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21-01-2010, 13:27:25 Marc
litterature francaise   Pierre Peju   recueil de nouvelles   Sherlock Holmes  
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20-01-2010 Rey, Françoise
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... La brûlure de la neige – Françoise Rey - 1999

bibliotheca la brulure de la neige

L’hiver commence. Romain est chauffeur de car à Valdoré, une station de sports d’hiver. Son boulot est de déposer les touristes arrivants à leurs hôtels respectifs. Sa vie est simple et tranquille. Il se considère comme assez quelconque, et cela dans tous les sens du terme. Cela surtout en opposition à son frère, Mario, qui se débrouille bien mieux que lui dans tous les domaines. Marié, sa femme est partie se reposer avec son fils à la côte. Mais cette vie fort banale va être chamboulée le jour où il se retrouve coincé dans une cabine de téléphérique. Il panique, mais pas autant que la jeune femme coincée avec lui dans la même cabine. Il va la rassurer et ramène la jolie fille à son hôtel, tant elle tremble encore. Et là va commencer une liaison charnelle, unique pour Romain. Lui en tant que homme timide, n’a toujours vu dans le sexe qu’une expression éphémère du désir. Elle par contre est une femme insatiable, désarmante d’indécence, et qui va totalement bouleverser Romain. Mais à fur et à mesure que Romain enfin se dévoile, un mystère grandit autour d’elle. Qui est elle ? Quelle est la raison secrète de sa présence dans cette station de ski ?

L’écrivaine française Françoise Rey est souvent reconnue comme l’une des grandes spécialistes françaises de la littérature érotique, cela surtout depuis la publication de son premier roman La femme de papier, parue dix ans plus tôt en 1989. Dans La brûlure de la neige elle nous conte l’histoire de la relation torride d’un homme timide avec une femme qui va lui faire découvrir bien des choses au sujet de l’érotisme. L’intrigue assez classique en vient vite à son sujet réel : le sexe. Les scènes érotiques, voire pornographiques sont bien nombreuses, et se déclinent la plupart du temps avec une certaine délicatesse et sensibilité. Certaines scènes sont toutefois un peu crus. Jusque là tout va bien, et tout y est pour plaire aux amateurs du genre. Hélas, loin d’être un grand roman, La brûlure de la neige, ne s’impose guère non plus dans son genre. La narration est pénible : en effet le tout est décrit du point de vue d’un homme, mais l’écrivaine ne convainc hélas guère dans cet exercice. Un style d’écriture assez lourd, souvent ampoulé et assez artificiel, rend la lecture encore plus difficile. Un texte chaud et érotique qui finalement laisse plutôt froid, comme de la neige. Et il n’y a guère de brûlure à l’horizon.
 
La brûlure de la neige de Françoise Rey est un roman érotique assez peu convaincant et qui laisse plutôt froid.

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20-01-2010, 21:14:04 Marc
Francoise Rey   litterature erotique   litterature francaise   romans erotiques   romans libertins   romans pornographiques  
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18-01-2010 Vallès, Jules
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... L’Enfant - Jules Valles - 1878

bibliotheca l enfant

"Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit : je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisotté ; j’ai été beaucoup fouetté.
 
Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins."

 
Jacques Vingtras, le narrateur, a au début du récit, 5 ans. Il vit à Pannesac, petite ville de province où il est élevé par ses deux parents : une mère fille de paysan et un père professeur. Jacques mène une enfance triste et seule. Il n’a qu’une envie, celle de quitter cette maison qui l’étouffe. Heureusement la Famille comporte un certain nombre d'oncles et de tantes, des personnages plus agréables et plus sympathiques. Il tombera d’ailleurs amoureux de ses cousines. Ses parents veulent qu’il ait une éducation intellectuelle afin de suivre la voie de son père. Jacques quant à lui ne s’y intéresse encore guère.
Après l'oppression maternelle, Jacques est donc envoyé au collège, où il connaîtra une nouvelle oppression : il y mange mal, et subit d'autres punitions . Les professeurs sont, eux, d'affreux pédants. L'un d'eux, un philosophe ridicule, prétend même apporter à Jacques les preuves de l'existence de Dieu. Puis Jacques évoque la petite ville où se trouve son école et la toilette ridicule que sa mère lui oblige de porter. Heureusement les vacances sont synonymes de détente. Jacques y retrouve un semblant de liberté.
Un jour son père est nommé à Saint-Etienne et toute la famille déménage avec lui. Le narrateur va découvrir de nouvelles personnes, plutôt sympathiques. Mais Il s'ennuie au lycée, ceci malgré la lecture de Robinson Crusoé, un livre qui le marquera profondément. Les vieilles habitudes maternelles resurgissent. Les repas sont toujours pénibles : il faut manger ce que l'on n'aime pas et laisser ce qu'on préfère. La famille épargne durement. Un voyage au pays lui permet de goûter à nouveau à la liberté. Jacques se met également à imaginer des projets d'évasion. Mais il faut rentrer. La famille connaît alors un drame : l'infidélité du père qui cherche réconfort dans d'autres bras. Puis avant le départ vers Nantes, Jacques évoque ses souvenirs. Sa mère ne cesse de faire honte à son fils. Elle se montre également intraitable et cruelle envers les domestiques successives qu'elle exploite.
Louisette, la fille d'un ami de la famille meurt, victime des mauvais traitements infligés par son père. Jacques, lui, est un bon élève. Mais suite à une aventure avec Mme Devinol, on l'envoie à la pension Legnana, située à Paris. Mais il échoue dans ses études. Sa mère vient le chercher pour le ramener à Nantes. Ce retour est pour lui, une véritable délivrance. Il se réconcilie avec son père et annonce sa décision : il sera ouvrier.
 
L’Enfant est le premier tome d’une trilogie romanesque fortement autobiographique écrite par l’écrivain français Jules Vallès. Le roman paraît d’abord sous forme de feuilleton en 1878 dans le journal Le Siècle sous le pseudonyme de La Chaussade. La troisième édition, parue en 1881, portera finalement le nom de Jules Vallès. Le roman sera suivi des deux tomes Le Bachelier (1881) et L’Insurgé (1886).

Pour Jules Vallès ce roman est l’occasion de retracer son enfance et sa jeunesse, dans un milieu pauvre, où il représente les aspects ordinaires de sa vie entre un père professeur et une mère, fille de paysanne. Et c’est l’évocation de cette vie ordinaire, faite de toutes les contradictions de la société dans laquelle Jacques doit pourtant se hisser pour trouver une place. L’enfant souffre du manque de tendresse et de la dureté de la vie, imposée d’un côté par ses parents et de l’autre par le collège. Le roman, toujours écrit sur un ton enjoué et jamais trop dramatique, réussit à nous faire ressentir parfaitement cette vie de solitude dans laquelle chacun se retrouvera du moins en partie. En effet dès la première page Vallès dédicace son livre "à tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège ou qu'on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents…". L’auteur réussit aussi à nous faire revivre toute cette époque qu’était cette fin de dix-neuvième siècle en se centrant sur des gens simples de la petite bourgeoisie, bien loin des drames d’autres grands auteurs de l’époque tel par exemple contée dans l’œuvre d’Emile Zola.

L’Enfant de Jules Vallès est un roman tendre et poignant à la fois, qui, malgré son âge plaira toujours au plus grand nombre, dont surtout les jeunes et adolescents.

L’Enfant de Jules Vallès est un grand classique à redécouvrir !

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Extrait : premier chapitre

A tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège ou qu'on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents
 
Je leur dédie ce livre
 
1. Ma mère
 
 
Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit : je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisotté ; j’ai été beaucoup fouetté.
 
Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
 
Mademoiselle Balandreau m’y met du suif.
 
C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente : comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan ! zon ! zon ! - voilà le petit Chose qu’on fouette ; il est temps de faire mon café au lait. »
 
Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu ; mon derrière lui a fait pitié.
 
Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour ; mais elle a pensé que ce n’était pas le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.
 
Lorsqu’elle entend ma mère me dire : « Jacques, je vais te fouetter !
 
- Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.
 
- Oh ! chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! »
 
Mademoiselle Balandreau m’emmène ; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains ; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.
 
« À votre service, » répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
 
Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.
 
 
C’est au coin d’un feu de fagots, sous le manteau d’une vieille cheminée ; ma mère tricote dans un coin ; une cousine à moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rongées, quelques assiettes de faïence bleue avec des coqs à crête rouge, et à queue bleue.
 
Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin ; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont déjà taillées ; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui fait le fer… Le chariot va être fini ; j’attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s’est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m’avance vers lui ; un coup violent m’arrête ; c’est ma mère qui me l’a donné, l’écume aux lèvres, les poings crispés.
 
« C’est ta faute si ton père s’est fait mal ! »
 
Et elle me chasse sur l’escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.
 
Je crie, je demande grâce, et j’appelle mon père : je vois, avec ma terreur d’enfant, sa main qui pend toute hachée ; c’est moi qui en suis cause ! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir ? On me battra après si l’on veut. Je crie, on ne me répond pas. J’entends qu’on remue des carafes, qu’on ouvre un tiroir ; on met des compresses.
 
« Ce n’est rien, vient me dire ma cousine,» en pliant une bande de linge tachée de rouge.
 
Je sanglote, j’étouffe : ma mère reparaît et me pousse dans le cabinet où je couche, où j’ai peur tous les soirs.
 
Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.
 
Ce n’est pas ma faute, pourtant !
 
Est-ce que j’ai forcé mon père à faire ce chariot ? Est-ce que je n’aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu’il n’eût point mal ?
 
Oui - et je m’égratigne les mains pour avoir mal aussi.
 
C’est que maman aime tant mon père ! Voilà pourquoi elle s’est emportée.
 
On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en grosses lettres qu’il faut obéir à ses père et mère : Ma mère a bien fait de me battre.
 
 
La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les voitures ne passent pas. Il n’y a que les charrettes de bois qui y arrivent, traînées par des bœufs qu’on pique avec un aiguillon. Le front bas, le cou tendu, le pied glissant ; leur langue pend et leur peau fume. Je m’arrête toujours à les voir, quand ils portent des fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte ; je regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four tout rouge, - on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la croûte et la braise !
 
 
La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans regarder ni à droite ni à gauche, l’œil fixe, l’air malade.
 
Des femmes leur donnent des sous qu’ils serrent dans leurs mains en inclinant la tête pour remercier.
 
Ils n’ont pas du tout l’air méchant.
 
Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui le couvrait tout entier ; il s’était mis le poignet sous une scie, après avoir volé ; il avait coulé tant de sang qu’on croyait qu’il allait mourir.
 
Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison ; il vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d’en bas, et nous sommes camarades, son fils et moi. Il m’emmène quelquefois à la prison, parce que c’est plus gai ; c’est plein d’arbres ; on joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de noix.
 
À la maison l’on ne rit jamais, ma mère bougonne toujours.
 
- Oh ! comme je m’amuse davantage avec ce vieux-là et le grand qu’on appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du Vivarais !
 
Puis, ils reçoivent des bouquets qu’ils embrassent et cachent sur leur poitrine. J’ai vu, en passant au parloir, que c’étaient des femmes qui les leur donnaient.
 
D’autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur portent, comme s’ils étaient encore tout petits. Moi je suis tout petit, et je n’ai jamais ni gâteaux, ni oranges.
 
Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit que ça gêne, et qu’au bout de deux jours ça sent mauvais. Je m’étais piqué à une rose l’autre soir, elle m’a crié : « Ça t’apprendra ! »
 
 
J’ai toujours envie de rire quand on dit la prière ! J’ai beau me retenir, je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure bien que ce n’est pas de lui que je ris, mais dès que je suis à genoux, c’est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le démangent, et il les gratte, puis il les mord ; j’éclate. – Ma mère ne s’en aperçoit pas toujours, heureusement, mais Dieu, qui voit tout, qu’est-ce qu’il peut penser ?
 
Je n’ai pas ri pourtant, l’autre jour ! On avait dîné à la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrol ; on était en train de manger la tourte, quand tout à coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l’on avait ôté ses habits. Tout d'un coup le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à torrents, de grosses gouttes faisaient floc dans la poussière. Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre ; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises à grincer : il tombait de la grêle.
 
Mes oncles et mes tantes se sont regardés, et l’un d’eux s’est levé ; il a ôté son chapeau et s’est mis à dire une prière. Tous se tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n’être pas trop cruel pour leur champ, et de ne pas tuer avec son plomb blanc leurs moissons en fleur.
 
Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l’on disait Amen, et a sauté dans un verre.
 
Nous venons de la campagne :
 
Mon père est fils d’un paysan qui a eu de l’orgueil et a voulu que son fils étudiât pour être prêtre. On a mis ce fils chez un oncle curé pour apprendre le latin, puis on l’a envoyé au séminaire.
 
Mon père - celui qui devait être mon père - n’y est pas resté, a voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s’est installé dans une petite chambre au fond d’une rue noire, d’où il sort, le jour, pour donner quelques leçons à dix sous l’heure, et où il rentre, le soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d’une tante malade.
 
On se brouille pour cela avec l’oncle curé, on dit adieu à l’église ; on s’aime, on « s’accorde, » on s’épouse ! On est aussi au plus mal avec les père et mère, à qui l’on a fait des sommations pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.
 
Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de séminaire.
 
 
La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n’a que deux dents, l’une marron et l’autre bleue, et qui rit toujours ; elle est bonne et tout le monde l’aime. Son mari s’est noyé en faisant le vin dans une cuve ; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne grand’peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M. Garnier – c’est son nom – en ait pris jusqu’à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l’homme qu’elle a aimé : les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides.
 
On se grise pas mal dans la maison où je demeure.
 
Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l’oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son nez a l’air d’une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la matelotte.
 
Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu’il regarde de côté, quand il a bu. On parle quelquefois d’elle et de lui dans les coins.
 
 
Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est architecte, mais on dit qu’il n’y entend rien, que « c’est lui qui est cause que le Breuil est toujours plein d’eau, qu’il a coûté 50,000 fr. à la ville, et que, sans sa femme… » On dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la lèvre ; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons quand elle marche.
 
Elle a l’accent du Midi, et nous nous amusons à l’imiter quelquefois.
 
On dit qu’elle a des « amants ». Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais bien qu’elle est bonne pour moi, qu’elle me donne, en passant, des tapes sur les joues, et que j’aime à ce qu’elle m’embrasse, parce qu’elle sent bon. Les gens de la maison ont l’air de l’éviter un peu, mais sans le lui montrer.
 
« Vous dites donc qu’elle est bien avec l’adjoint ?
 
- Oui, oui, au mieux !
 
- Ah ! ah ! et ce pauvre Grélin ? »
 
J’entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que je ne comprends pas.
 
« Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là, on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour leurs fêtes ! »
 
Est-ce que madame Grélin n’est pas honnête ? Que fait-elle ? Qu’y a-t-il ? pauvre Grélin !
 
Mais Grélin a l’air content comme tout. Ils sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs enfants ; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de l’enfer, on me dit toujours que je crie trop.
 
Je serais bien plus heureux si j’étais le fils à Grélin : mais voilà ! L’adjoint viendrait chez nous quand ma mère serait seule… Ça me serait bien égal, à moi.
 
Madame Toullier reste au troisième : voilà une femme honnête !
 
Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage, et ma mère et elle causent des gens d’en bas, des gens de dessus, et aussi des gens de Raphaël et d’Espailly. Madame Toullier prise, a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons ; elle est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus laide aussi.
 
 
Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant ? Je me rappelle que devant la fenêtre les oiseaux viennent l’hiver picorer dans la neige ; que, l’été, je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais ; qu’au fond de la cave, un des locataires engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît que j’aime le bleu !
 
Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C’est pour mon bien ; aussi, plus elle m’arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé qu’elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.
 
Oui ingrat ! car il m’est arrivé quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c’est à la fin de mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.
 
 
Je suis grand, je vais à l’école.
 
Oh ! la belle petite école ! Oh ! la belle rue ! et si vivante, les jours de foire !
 
Les chevaux qui hennissent ; les cochons qui se traînent en grognant, une corde à la patte ; les poulets qui s’égosillent dans les cages ; les paysannes en tablier vert, avec des jupons écarlates ; les fromages bleus, les tomes fraîches, les paniers de fruits ; les radis roses, les choux verts !...
 
Il y avait une auberge tout près de l’école, et l’on y déchargeait souvent du foin.
 
Le foin, où l’on s’enfouissait jusqu’aux yeux, d’où l’on sortait hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles !...
 
On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son ceinturon, une galoche… Toutes les joies d’une fête, toutes les émotions d’un danger… Quelles minutes !
 
Quand il passe une voiture de foin, j’ôte mon chapeau et je la suis.

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18-01-2010, 20:00:52 Marc
Jacques Vingtras   Jules Valles   litterature francaise   recits autobiographiques  
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17-01-2010 Tordeur, Jean et Bernard, Marie-Ange
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... La table d'écriture : Prises de parole de Jean Tordeur - Jean Tordeur et Marie-Ange Bernard - 2009
 bibliotheca jean tordeur la table d'ecriture

L’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique vient de faire paraître aux éditions Le Cri ce livre sur Jean Tordeur, La table d'écriture : Prise de parole de Jean Tordeur, un poète et écrivain belge, et surtout Secrétaire perpétuel honoraire de cette même Académie. Le livre rassemble dizaine de discours d'intronisations que Jean Tordeur a prononcés depuis 1974 à 1998.
Marie-Ange Bernard, essayiste et présidente de l'association Charles Pilsner, a lu et relu ces nombreux discours, les a annoté pour nous les présenter sous un oeil plus actuel. En couverture, des photos prises par Paul et Nicole Hellyn rappellent les visages de ceux qui ont marqué cette histoire : Charles Bertin, Roger Bodart, Jeanine Moulin, Philippe Jones, Liliane Wouters, Alain Bosquet, Pierre Mertens, Henry Bauchau, Jacques De Decker et la princesse Marthe Bibesco qui distilla ses souvenirs napoléoniens. Car c’est bien elle qui (ré) apparaît ici dans une actualisation et un contexte passionnants. Dans sa préface, Marie-Ange Bernard nous introduit dans les coulisses de ses recherches, dans les cheminements de ses découvertes. Elle a suivi à la trace ceux qui ont "fait" la vie des lettres, à partir des plus infimes indications reprises dans les discours du présentateur. Indications de lieux, d’atmosphères, d’événements qui, aujourd’hui, s’ils n’étaient éclairés, nous échapperaient.

Dès sa propre réception, lorsqu'il fut accueilli au sein de la compagnie par Charles Bertin, il prononça un éloge de son prédécesseur Roger Bodart qui s'avéra d'emblée un modèle du genre. Et par la suite, chaque fois qu'il est invité à présenter un nouveau membre, notamment durant le mandat de Secrétaire perpétuel qu'il exerça de 1985 à 1995, son intervention excelle à tracer la personnalité de l'auteur, à évoquer son parcours et à synthétiser son œuvre, de sorte que c'est à une manière de monographie que le public de la séance publique, puis les lecteurs du Bulletin de l'Académie et les visiteurs de son site, ont chaque fois droit.

Ce rassemblement de prises de parole dotées d'une valeur à la fois littéraire et historique demandait d'être éclairé par un effort de contextualisation que Marie-Ange Bernard a assumé avec rigueur : ses notes complètent généreusement les portraits et analyses de Tordeur, permettent de mieux en percevoir les résonances. Voilà donc une manière d'approche en deux temps de quelques-uns de nos écrivains appelés en son sein par l'Académie, autant d'explorations d'univers très divers, que Jean Tordeur a sondés en subtil exégète, démarche dont cette édition commentée permet de mesurer l'ampleur et la richesse.

Le livre La table d'écriture : Prises de parole de Jean Tordeur est de plus augmenté d'un CD audio reprenant le discours restauré de Jean Tordeur à son prédécesseur Roger Bodart et prononcé le 15 juin 1974, un plus qui permet de faire revivre au mieux la parole de Jean Tordeur.


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17-01-2010, 13:23:01 Marc
Academie royale de langue et de litterature francaises   discours   essais   Jean Tordeur   litterature belge   Marie-Ange Bernard  
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16-01-2010 Sarkozi, Robert
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Gizeh : La Porte du Temps - Robert Sarkozi - 2008
bibliotheca gizeh la porte du temps

2004, New York parmi tant d'autres métropoles est une ville où bon nombre de choses se passent : meurtre, viols, rackets, trafics de drogue… Tous ces faits sont le lot de la vie courante, sauf, l'histoire de John Logan. Logan est un détective irréprochable et sans problème, sa vie bascule le jour où sa femme Line et son ami Sofia se font enlever dans la pyramide de Kheops. Toutes les deux sont archéologues et se sont fait kidnapper à l'intérieur de celle-ci, par la garde personnelle d'un grand roi d'Egypte.
John Logan retrouvera-t-il son épouse ?
Mais à quelle époque ?
Qui devra-t-il affronter ?
Devra-t-il affronter passer par la porte du temps ?

Et surtout, faut-il lire ce livre ?

Eh bien non, surtout pas!

L'histoire est bien simple et très représentative de ce qui se passe de plus en plus de nos jours dans le monde de l'édition. Un jeune auteur du nom de Robert Sarkozi écrit un roman, mais hélas ne trouve pas d'éditeur.  Sûr que son texte est bon, forcément étant donné que c'est lui qui l'a écrit, il décide de le publier lui-même en créant au passage une maison d'édition bidon, Les Editions du Scorpion. En sort ainsi un livre Gizeh : La Porte du Temps au format plutôt bien fait, assez attirant avec des graphismes sans finesse mais plutôt réussis d'un certain Bob Bilt.
Mais cela s'arrête là. Dès les premières pages on se rend compte qu'on est face à un texte non maîtrisé reprenant en grande pompe tous les poncifs du genre de la science-fiction et du fantastique mêlé à un peu d'histoire antique. L'écriture est maladroite, et le style inexistant. Et de plus les fautes d'orthographe sont nombreuses, plusieurs par page. Face à ce désastre j'ai préféré abandonner la lecture et jeter le livre.
Une petite visite sur le site internet de l'éditeur m'a confirmé mes suspicions sur le manque de sérieux de toute cette affaire, surtout que celui-ci était infesté de virus.

N'est pas auteur qui veut. Ni éditeur d'ailleurs.

Bref un roman à éviter à tout prix.


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16-01-2010, 17:01:45 Marc
litterature belge   Robert Sarkozi   science-fiction  
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15-01-2010 Meray, Antony
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Les diverses façons d'aimer les livres - Antony Meray - 1861

bibliotheca livres

Bibliophile passionné, l'auteur de ce texte, l'écrivain français Antony Meray, nous fait découvrir son amour des livres, du livre en tant qu'objet dans une langue magnifique. Ecrit en 1861 ce texte garde toutefois sa valeur de nos jours, alors que les livres, en tant qu'objets, sont de plus en plus menacés en faveur d'autres formats, notamment électroniques.

Ce texte, repris ci-dessous dans son intégralité, trouve particulièrement sa place sur ce site dédié à la lecture, et aussi aux livres.

Antony Meray est l'auteur de nombreux textes et essais dont La Vie au temps des Cours d'Amour. Croyances, usages et moeurs intimes des XIe, XIIe & XIIIe siècles d'après les Chroniques, Gestes, Jeux-Partis et Fabliaux (1876).

Bonne lecture !

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Texte intégral :

Les diverses façons d'aimer les livres

par

Antony Meray

Le petit travail bibliographique, où nous allons essayer d'expliquer certains goûts particuliers, certaines préférences, certaines délicatesses de l'esprit, certaines variétés de l'amour des livres, n'a nullement pour but de justifier la passion d'élite qui nous pousse à rechercher ces précieux témoins des accroissements de l'âme humaine à travers les générations. L'amour des livres, dont les alléchements variés à l'infini se rattachent à toutes les glorieuses activités de la pensée n'a nul besoin d'être justifié, c'est glorifié qu'il faut dire, quand on réfléchit qu'aucun art, aucune science, aucune forme de protestation railleuse ou grave, réaliste ou mystique, battant en brèche l'ignorance et la sottise, n'échappe aux rayons de nos bibliothèques.
 
Grâce aux livres, le bibliophile traverse à son gré les mers et les temps ; il pénètre sans crainte d'y être coudoyé dans les foules de toutes les époques, et s'y choisit librement ses guides dans le nombre des esprits supérieurs qui lui ont légué les préoccupations de leurs contemporains. La masse n'assiste qu'à cette partie du grand drame terrestre qui se joue devant ses yeux ; pour le bibliophile, l'action se déroule entière depuis le lever du rideau, dans ses moindres épisodes historiques. L'enchantement des actes qui ont précédé l'heure moderne lui fait comprendre, d'une façon plus nette, le sens de la scène incomplète dont le hasard l'a fait acteur.
 
Là est le secret de cet appétit des livres qui affame les intelligences d'élite dont les rangs deviennent chaque jour plus serrés et plus nombreux. Cette passion a, d'ailleurs, mille manières d'envahir ceux qui passent à la portée de son influence ; aucune autre n'offre à ses adeptes un champ aussi vaste et des objets aussi merveilleusement variés. Tous ceux qui aiment ces glorieux trophées des siècles n'ont pas, à un même degré, le désir de surprendre la pensée de nos pères à sa source ; le goût du bibliophile a de nombreuses nuances tournant toutes au respect de ces vénérables épaves de la pensée.
 
On peut classer, tout d'abord, les bibliophiles en deux grandes catégories : ceux qui jouissent de la substance des livres, qui les traquent pour en extraire le contenu et s'imprégner de leur esprit, et ceux qui, les saisissant au passage pour s'en faire les conservateurs, en contemplent amoureusement la forme, les restaurent, les revêtent de pourpre et d'or et les sauvent des profanations du vulgaire.
 
Dans la première classe de ce vaste culte, on aime le livre pour ce qu'il contient ; on le recueille sous toutes ses formes et dans l'état où il se présente. Ces fervents investigateurs ne jetteront pas avec mépris le volume désiré, parce que les vers l'ont troué et dentelé ; ils ne s'offusqueront pas trop des taches d'encre et de cire, des annotations oiseuses, des mutilations de marges, ni des mouchetures rougeâtres produites sur le texte par l'humidité. La bonne condition est pour eux un point secondaire ; souvent même ils béniront l'accident qui a fait dédaigner une oeuvre rare, de l'opulent accapareur, pour la jeter entre leurs mains. Dans les rangs de ce groupe, les différences de goûts portent plus sur le fond que sur la forme.
 
Certains d'entre eux recherchent spécialement les oeuvres d'une langue déterminée, d'autres sont en quête de celles produites dans telle ou telle spécialité d'étude. Ceux-ci guettent les chroniques à légendes, les mémoires chaudement imprégnés de couleur locale, les compilations pittoresques, les commentaires historiques semés de savoureuses indiscrétions ; ceux-là s'attachent aux travaux des philosophes, aux poétiques rêveries des mystiques, aux hardiesses des penseurs prime-sautiers. D'autres récoltent les premiers efforts de la science sous leurs formes étranges et empiriques : les recueils d'alchimie et d'astrologie, les cosmographies aux détails fabuleux, les histoires naturelles et surnaturelles, les discussions pour ou contre la sorcellerie et la démonomanie. Aux uns il faut des poëtes et des conteurs ; aux autres, des satiriques et des pamphlétaires ou des hérésiarques avoués, heurtant audacieusement, au péril de leurs têtes, les idées de leurs temps.
 
Les bibliophiles de cet ordre ont sans doute un grand bonheur à posséder de beaux livres purs de texte, grands de marges, riches de reliure et élégants de format ; mais ce n'est pas le but principal de leur visée ; quand ils ne peuvent l'atteindre, ils s'en consolent, et leur joie en souffre peu. M. Quatremère, malgré la rare richesse de son immense collection, appartenait à cette grande variété. Ce qu'a dévoré de feuilles imprimées ce Gargantua intellectuel est inimaginable ; en fait de livres, tout ce qui était bon intrinsèquement, beau ou laid de forme, faisait son affaire, quitte à échanger plus tard l'ouvrage imparfait contre le même, s'il passait à sa portée dans un meilleur état. L'illustre savant guettait les catalogues et écrémait les quais. Dans son immense bibliothèque, le bouquin incomplet, piqué, sans titre, émargé et vêtu de guenilles, coudoyait les gothiques sans tache du XVe siècle et les splendides manuscrits de l'Orient.
 
Dans la seconde classe des bibliophiles, celle où l'on approfondit moins le texte, où l'on est plus particulièrement conservateur, les goûts sont bien autrement difficiles à contenter. Là se rencontrent les plus curieux groupes de collectionneurs et les plus pittoresques à étudier. Il faut à ces derniers des exemplaires irréprochables, demeurés vierges de toutes souillures dans leur reliure originelle, ou tout au moins des volumes qui puissent se purifier du contact de lecteurs peu soigneux, et rentrer avec honneur dans l'or et le maroquin. S'ils consentent à accueillir des exemplaires malmenés par de négligents possesseurs, c'est dans l'espoir d'en rencontrer d'autres dont les feuillets soigneusement triés feront un livre sans reproche de plusieurs exemplaires maculés. Mais à cela ne s'arrête pas la fantaisie de ces chercheurs passionnés ; chacun des zélés de cette nombreuse famille a son caprice de prédilection.
 
Les uns aiment par-dessus tout les incunables, ces beaux et rudes produits de l'enfance de l'imprimerie avec leurs brillantes majuscules peintes et leurs types gothiques vigoureux de ton et de fermeté ; les autres préfèrent les chefs-d'oeuvre sortis des presses infatigables du XVIe siècle : les Alde, les Estienne, les Vascosan, les Galliot du Pré, les Colines, les Angelier, les Plantin. Ceux-ci recherchent avec avidité les Elzevier, les Blauew, les Jansson, les Wolfgang, et toutes ces gracieuses productions de l'art typographique nées au XVIIe siècle en Hollande et sur les bords du Rhin ; ceux-là s'attachent aux élégantes éditions plus modernes des Coustelier, des Bodoni, des Crapelet et des Didot ; d'autres portent leur attention sur la reliure, véritable cuirasse chargée de protéger l'intelligence que renferment ces feuillets fragiles. Le veau antique à dessins estampés, les panneaux de bois recouverts de peau de truie au grain robuste, les maroquins de toutes nuances, si doux à l'oeil et au toucher, sont appréciés par autant d'amateurs différents.
 
A tous ces attraits déjà suffisamment variés pour défrayer bien des curiosités de bon goût, viennent s'ajouter les livres à gravures et à vignettes ; autre veine opulente à fouiller, depuis les illustrations naïves des premiers temps de l'imprimerie, les mordantes caricatures d'Holbein, les vigoureuses compositions des artistes allemands de l'école d'Albert Durer et de Lucas Cranach, les délicates vignettes du Petit Bernard et de Jean Cousin, jusqu'aux sensuelles et spirituelles gravures du siècle dernier.
 
Enfin, il y a les amateurs de manuscrits ; ceux-là veulent contempler des témoins plus anciens, plus vivants, plus patiemment élaborés, du travail de la pensée à sa source directe. Ces feuillets à écriture bizarre que les moines ornaient d'or, de pourpre et d'outremer sont pour eux l'effluve vraiment sainte des générations passées,
 
Pour compléter cette énumération rapide, il faut citer encore le groupe des mutilateurs de livres, qui font le désespoir des véritables bibliophiles. Nous désignons ainsi ceux qui collectionnent les marques d'éditeurs, les titres, les frontispices, les lettres à vignettes, les sujets intercalés dans le texte, les majuscules peintes. Ces profanateurs ne craignent pas de mutiler de nobles volumes et de leur arracher leurs plus précieux ornements. C'est là un zèle impie dont j'ai particulièrement connu des sectateurs effrontés. Ces vandales ne rougissaient pas de lacérer des romans de chevalerie et de merveilleux incunables pour remplir leurs albums de ces récoltes sacrilèges.
 
Cependant, afin de pas laisser le lecteur sous l'impression de cette destruction sauvage, ajoutons que cette coupable manie disparaît avec celle des albums. Si les ciseaux de quelques marchands d'images ou de puérils découpeurs d'estampes attaquent encore nos vieux trésors, ils ne le font plus guère que sur les exemplaires dépareillés ou sur les in-folio de théologie et de métaphysique latins.
 
Ici vient se placer tout naturellement la grave question de la préférence accordée par les bibliophiles à telles ou telles éditions. Le choix consciencieux des livres si bien légitimé par les besoins de l'érudit et les délicatesses de l'homme de goût, a souvent excité le sourire du demi-lettré et de l'ignorant ; à leurs yeux, le titre d'un volume suffit à en prouver le contenu, quels que soient la date et le nom de l'éditeur. Rechercher plus spécialement certains exemplaires leur paraît une manie ; il ne faut pas une attention bien soutenue cependant, pour arriver à se rendre compte de cette préférence qui constitue la préoccupation majeure, le véritable cachet du bibliophile.
 
Il y a d'abord les exigences artistiques, le goût de la forme ; est-il besoin d'en donner les détails ? Préférer le beau, quand on a le choix, est une chose bien naturelle. Qui pourrait hésiter entre les impurs stéréotypes des colléges avec leur papier spongieux, leurs lignes maculées et compactes, et les magnifiques éditions classiques des Alde, des Estienne, des Morel, des Plantin et des Didot ? Nous citons à dessein ces deux extrêmes de la vaste série des livres ; la distance typographique qui les sépare est de nature à frapper tous les yeux ; elle dispose l'esprit à mieux saisir les nuances intermédiaires. Pense-t-on maintenant qu'il y ait moins de choix entre les élégants produits des presses de Venise et de la Hollande et les ignobles in-12 français au format rachitique, dont le règne a duré près de deux siècles, et qui attristent encore les quais par la nuance funèbre de leurs robes en veau bistré ?
 
Un de nos illustres contemporains, grand ami des livres, se plaît, en montrant sa riche bibliothèque, à déclarer qu'il étudie avec plus de facilité dans un bel exemplaire, et qu'il choisit toujours pour cela celui dont le papier est le plus ferme au toucher et la justification typographique la plus agréable à l'oeil. Nous sommes tout à fait de son avis : il sort d'un beau livre une sérénité calme, une heureuse harmonie qui rendent attrayants les plus graves travaux. En vérité, c'est une chose très-désirable dans un livre que la bonne condition ; elle annonce presque toujours d'ailleurs la bonne édition dont la recherche indique un nouveau genre de préférences, plus sérieuses que les préférences artistiques.
 
L'attention se porte ici directement sur la pensée de l'auteur ; l'homme instruit et sans préjugé la veut complète et pure, les éditions expurgées, retouchées, accommodées au goût du temps, avec remaniement de style et d'orthographe, lui sont particulièrement désagréables. Il permet à l'auteur seul de revoir son oeuvre ; c'est le jet sans mélange, la lancée originale qu'il lui faut. Il veut, et il a raison, embrasser le rayonnement intellectuel tel qu'il a jailli du cerveau du penseur.
 
Celui qui essayerait de refranciser le Pantagruel commettrait une monstruosité : la langue châtiée et raisonnable de notre époque ne saurait supporter la forme grasse et extra-libertine de cette satire universelle dont le style, mieux encore que l'esprit, convenait aux oreilles érotiques des contemporains des Valois. Et pourtant cette étrange métamorphose a été opérée au commencement du dernier siècle. Quelques années auparavant, un arrangeur aussi ingénu s'était escrimé sur l'Heptaméron ; non content d'en restaurer le style à sa façon, il crut augmenter l'attrait des contes de Marguerite de Navarre, en les débarrassant des intermèdes si caractéristiques où les interlocuteurs commentent mutuellement leurs récits. Le même procédé a été mis en oeuvre vers le même temps par les traducteurs de Bocace dont le Décaméron fut mutilé tout aussi largement. Malheureusement ce sont les éditions de ces contes ainsi châtrés que Romeyn de Hooghe a illustrées de ses curieux dessins. Chacun connaît encore les singuliers travestissements imposés par Tressan à Floire et Blancheflor, à Jehan de Saintré et à tant d'autres de nos vieux romans du moyen âge. Mais aujourd'hui, grâce au zèle que mettent nos éditeurs modernes à restituer les textes primitifs, ces mascarades de nos vieux chefs-d'oeuvre n'abusent plus le goût public.
 
Lorsque les mutilations dues à un excès de goût ou aux scrupules d'un faux zèle n'atteignent que certaines phrases, quand les corrections ne portent que sur quelques tournures, sur quelques expressions vieillies, la distinction entre les éditions diverses d'un même texte est moins facile à saisir, elle demande toute la sagacité du bibliophile. En général, les éditions faites sous les yeux de l'auteur sont celles que l'on doit préférer ; elles semblent conserver les traces de la main du maître ; la mise au jour de son oeuvre surveillée par lui-même est un acte de notoriété authentique et irrécusable. Il y a cependant des exceptions à cette règle.
 
L'auteur a pu réserver, par prudence, à compléter son travail après sa mort ; en ce cas les éditions posthumes, dirigées par les héritiers de sa pensée, sont les préférables. Ou bien l'opinion, les susceptibilités politiques ou religieuses l'auront contraint à retrancher de son livre déjà imprimé certaines allusions trop fortes, certains passages trop vifs ; l'édition princeps est alors la plus appréciée de l'érudit, jusqu'à ce que les presses d'un pays libre aient reproduit la copie originale, comme il est arrivé pour la Sagesse de Charron et l'Apologie pour Hérodote d'Henry Estienne. En général, il faut se défier des éditions postérieures imprimées dans les pays où fonctionnaient l'inquisition et la censure ; les éditeurs d'Italie et d'Espagne surtout furent contraints à mutiler bien des livres. Ainsi, dès le milieu du seizième siècle, le célèbre éditeur vénitien, Francesco Sansovino, avait dû expurger l'admirable histoire d'Italie de Fr. Guicciardini. Trois passages très-importants où il discute les droits de la papauté à la domination temporelle, et la manière dont elle en use ont été supprimés par ordre supérieur. Le fameux fragment, surtout, où l'illustre historien donne de terribles renseignements sur la famille d'Alexandre VI, n'existe dans aucune des éditions du XVIe siècle.
 
Souvent le texte a été simplement nettoyé comme dans le Commines publié par Godefroy, qui s'est permis de changer les titres et le nombre des chapitres, et de remplacer de temps en temps le mot inusité, au lieu de l'expliquer par une note ; ce qui s'est fait également dans les éditions de l'Apologie pour les grands hommes soupçonnés de magie de G. Naudé, qui sont postérieures à la petite édition de Paris de 1669, laquelle reproduit encore fidèlement celle de 1625. Sans doute ces changements minimes n'altèrent pas le sens de la pensée, mais ils lui en enlèvent cette fleur de personnalité, ce parfum originel que l'on aime à retrouver dans les écrits des temps passés. Aux yeux du bibliophile, ce zèle maladroit est un manque de respect à la mémoire de nos vieux auteurs.
 
Pour les oeuvres écloses avant la découverte de l'imprimerie, la question change ; le choix des exemplaires dépend de la bonté du manuscrit dont l'éditeur a fait usage, et ce ne sont pas ordinairement les premières éditions qui l'emportent, sinon en rareté, du moins en fidélité. On se contentait jadis d'une seule copie d'un ouvrage, qu'on livrait sans contrôle à l'impression. Souvent même, on faisait subir au manuscrit un remaniement plus ou moins considérable. Ainsi le roman de la Rose a été restauré et fortement retouché par Villon, qui eut, à son tour, ses poésies rhabillées par Clément Marot ; ainsi l'histoire de Joinville s'est vue soumise à une sorte de traitement orthopédique par son premier éditeur, Anthoine Pierre de Rieu, qui en a capricieusement renversé l'ordre, changé la dédicace, tiraillé le style, retranchant et ajoutant à sa convenance, et s'acharnant surtout contre les gracieux détails de la vie privée de monseigneur saint Louis.
 
Reste le chapitre des éditions plus ou moins correctes. La beauté de la forme n'annonce pas toujours la pureté du fond ; les éditions à la Sphère, par exemple, malgré leur élégance, sont loin d'être irréprochables sur ce point. Ainsi dans le Charron des Elzevier de 1646, entre autres contre-sens, on est tout étonné de lire au ch. V du livre II : toutes (les religions) ont leur commandement petit, faible, etc., pour toutes ont leur commencement ; ce qui, dans un passage aussi essentiel, n'est pas tout à fait la même chose. Les Rabelais des mêmes éditeurs ne sont pas non plus sans taches, et leurs jolies réimpressions des poëtes italiens, que Sébastien Leclerc a ornées de si belles eaux-fortes, donnent souvent des entorses au sens littéral. Comment faire cependant pour résister à ces charmants bijoux de l'imprimerie ? Le seul remède est de leur adjoindre des exemplaires signés La Monnoye, Lenglet Dufresnoy, Leduchat ou tout autre nom d'éditeur consciencieux qui garantisse l'intégrité littéraire d'une édition.

On le voit, par cet aperçu trop rapide, la question du choix des livres est d'un intérêt bien légitime. Elle peut se résumer dans cette simple formule : N'accepter pour livres véritables que ceux dont on n'a ni raturé les lignes, ni sali les pages, ni détourné le sens, ni déchiré les feuillets.

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15-01-2010, 20:34:02 Marc
Antony Meray   bibliophilie   essais   litterature francaise   livres   loisirs divers  
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14-01-2010 DOA
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Citoyens clandestins - DOA - 2007

bibliotheca citoyens clandestins

Début 2001 : une intervention militaire française dans les Balkans visant à récupérer une arme chimique ne tourne pas comme prévue. Celle-ci passe entre les mains d'islamistes. Peu de temps après, les services secrets français sont informé qu'un citoyen libanais vivant en France a été repéré en Syrie, en train d'acheter un gaz mortel livré des années plus tôt par l'Hexagone à l'Irak, à l'époque où Saddam était encore un grand ami de notre pays. A Paris, cette découverte met en branle les services dépendants du ministère des Affaires étrangères. Karim, fils de harki, infiltré dans le 20e arrondissement pour surveiller la mosquée Poincaré tombée sous l'influence de musulmans salafistes, est chargé de remonter le réseau. Mais les affaires se compliquent rapidement. Lynx, un agent aux marges de loi, s'intéresse également à cette affaire et supprime un à un les suspects. Et puis c'est le 11 septembre 2001. La menace terroriste islamiste a pris un nouveau visage, le monde tremble et la guerre au terrorisme est lancée. Pour les différents services secrets c'est la course pour démasquer le plus de suspects. Et cette affaire de mosquée, où les suspects disparaissent un par un, ne vient pas arranger les choses... Les manipulations se font de toute part, surtout que la France à l'époque est en cohabitation alors que les Affaires étrangères dépendent du Président et l'Intérieur du Premier ministre. Quelles sont donc les vrais rapports entre ces différents services d'état ? Et à quel jeu se livrent les Américains, qui tentent de manipuler tout ce beau monde à leur seul profit?

DOA, pour Dead on Arrival (Mort à l'arrivée, inspiré d'un film noir américain de Rudolph Maté datant de 1950, est un écrivain et scénariste français ayant fait ses débuts dans la science-fiction et le fantastique. En 2007, il publie le roman Citoyens clandestins, son troisième, pour lequel il obtient la même année le Grand prix de littérature policière. Il s'agît en effet cette fois d'un roman noir pur et dur, se déroulant dans les milieux clandestins de l'espionnage en France à l'époque des attentats du 11 septembre 2001 de New York. Terriblement bien documenté, trop même, DOA nous fait dans son intrigue haletante les rouages entre les différents services secrets. Le tout est d'ailleurs conté à partir de plusieurs points de vue, afin de l'histoire la plus complète possible. Tout est crédible, DOA maîtrisant parfaitement son sujet. De plus en confrontant le points de vue, DOA choisit le côté de l'objectivité, qui parfois fait froid dans le dos. Les personnages, malgré quelques défauts, sont attachants. A la fin le lecteur obtient une vision froide et glaciale du monde qui l'entoure, un monde sans complaisance, fait de calculs de tous genres et où les êtres humains ne sont que des pions dans le grands échiquier des puissances mondiales. Une vision peut-être pas trop éloignée de la réalité.
Bref, Citoyens clandestins a tout pour être un excellent thriller.
Hélas, à vouloir trop bien faire, DOA de temps à temps ennuie. Tout est tellement documenté, qu'il s'agisse d'une arme utilisée ou de certains rouages politiques, que cela donne vite un effet donneur de leçon et quelque part rend la chose artificielle. Les 700 pages qui constituent le roman auraient pu se résumer en un nombre bien moindre.

Au final, malgré certains défauts, Citoyens clandestins de DOA convainc parfaitement et quelque part fascine.

Un grand roman d'espionnage.

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14-01-2010, 19:02:35 Marc
11 septembre 2001   DOA   litterature francaise   romans d espionnage   romans policiers   terrorisme  
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13-01-2010 Scalzi, John
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Le Vieil homme et la guerre (Old Man's War) - John Scalzi - 2005

bibliotheca le vieil homme et la guerre

"J’ai fait deux choses le jour de mes soixante-quinze ans : je suis allé sur la tombe de ma femme. Puis je me suis engagé."
 
A soixante-cinq ans, l'âge requis, John Perry n'est pas le seul à intégrer les Forces de défense coloniale qui engagent de nombreux vieillards pour aller se battre dans l'espace. La Terre suit en effet une politique d'expansion spatiale très agressive, et il lui faut des soldats, de nombreux soldats pour se battre contre les nombreux ennemis extra-terrestres qui n'en ont que faire de l'humanité. Mais pourquoi enrôler des vieillards ? Personne sur Terre ne le sait, car les engagés jamais ne reviennent et l'administration des Forces de défense coloniale compte bien en garder le secret. Pour John Perry, c'est l'occasion ultime de vivre une belle aventure, mais comme pour tous les autres il ne sait pas vers quoi il s'engage. Et sa surprise sera grande : une fois enrôlé et envoyé sur une base spatiale en orbite les scientifiques militaires lui remplacent tout simplement son corps contre un tout neuf bien plus performant. De plus ils lui intègrent une sorte de PDA intelligent dans le cerveau qui lui permet d'accéder à toute info et de communiquer avec quiconque à tout moment. Dix ans il servira dans l'armée, après, s'il survit, il pourra devenir colon sur l'une des planètes éloignées de la galaxie. L'entraînement commence, rudement, car comme on le répète tout le temps aux "jeunes" recrues, la guerre contre les ennemis de l'espace sont bien plus mortels que toutes celles connues sur Terre. John Perry trouve rapidement un goût insoupçonné pour les affaires militaires.
Et très vite il envoyé sur les champs de bataille. mais John Perry est loin de s'imaginer encore toutes les horreurs qu'il y rencontrera...
 
Le Vieil homme et la guerre, le premier roman de l'écrivain américain John Scalzi, a été accueilli dès sa sortie en 2005 par un bon succès critique et populaire. Dans le genre de la science-fiction militariste et du space-opera, ce roman est en effet un superbe roman dans son domaine, renouvelant largement tout ce qui a été fait auparavant dans le même domaine. Efficace et simple à la fois, le lecteur suivra avec grand plaisir l'itinéraire de John Perry, ce sexagénaire en partance pour une nouvelle vie, un nouveau corps et une nouvelle jeunesse en échange d'un engagement dans une guerre sans fin se déroulant aux quatre coins de la galaxie. Quelques questions philosophiques et éthiques viennent du fait même de l'intrigue augmenter ce roman qui s'axe vite sur l'action militaire et qui ne laissera aucun temps mort jusqu'à la fin, pour en faire un divertissement hors norme.
Toutefois, il s'agît bien d'un premier roman non dénué de défauts, dont certaines incohérences concernant l'univers proposé, principalement dues à un manque de justifications, et un humour (pire dans la version française que dans l'originale) qui ne convainc guère. De plus, alors que tous les ingrédients sont là pour en faire un puissant texte antimilitariste, l'auteur ne semble hélas pas réussir à pousser son message jusqu'au bout.
 
Quatre romans de John Scalzi se déroulent dans le même univers que celui de ce roman : Le Vieil homme et la guerre (Old Man's War, 2005), Les Brigades fantômes (The Ghost Brigades, 2006), La Dernière colonie (The Last Colony, 2007) et Zoé (Zoe's Tale, 2008).
 
Le Vieil homme et la guerre est malgré de nombreux défauts un roman de science-fiction et de space-opera très efficace, haletant à souhait et non dénué de certaines réflexions éthiques et philosophiques. Ce livre est à conseiller à tous les amateurs de science-fiction d'action.

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13-01-2010, 21:12:09 Marc
John Scalzi   Le Vieil homme et la guerre   litterature americaine   science-fiction   space-opera  
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11-01-2010 Dostoïevski, Fédor
Utilisez ce lien si vous voulez ajouter un signet ou un lien direct vers cet article... Les Nuits blanches (Belye Notchi, Белые ночи) -Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski - 1848

bibliotheca les nuits blanches

Un jeune home solitaire et romanesque rencontre au hasard de ses pérégrinations à travers Saint-Pétersbourg, une fille éplorée : la belle et délicieuse Nastenka. Celle-ci pleure un amour qu’elle croit perdu, un ancien locataire de sa grand-mère avec qui elle serait partie s’il ne l’en avait pas dissuadée. Il lui a promis de partir et de revenir au bout d’un an, quand ses affaires seront réglés. Hélas un an vient de passer et il ne donne pas signe de vie. Le narrateur tombe amoureux de Nastenka dès les premiers instants de leur rencontre, elle le lui interdit cependant voulant faire de lui un ami et un confident. Et pendant quatre nuits, fou d’amour, il va tout faire pour rendre heureuse sa belle en lui retrouvant son ancien fiancé. A la quatrième nuit il n’en peut plus et déclare sa flamme à Nastenka, alors que le fiancé reste toujours introuvable. Les deux amoureux se précipitent dans les bras l’un de l’autre et restent enlacés durant toute la nuit. Le lendemain le narrateur reçoit cependant une lettre d’excuse de Nastenka : son fiancé est revenu et elle est partie avec lui.
 
Le roman Les nuits blanches, sous-titré Roman sentimental (Extraits des souvenirs d’un rêveur), de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski raconte une belle histoire d’amour qui grandit tel un rêve pour le narrateur avant de rechuter dans la dure réalité au bout de quatre nuits d’intense bonheur amoureux. Par ce roman qui prend souvent l’allure d’un conte, l’auteur tente de montrer à la fois la beauté et, surtout, la cruauté de l’amour. Le désarroi du narrateur à la fin du roman émeut réellement. A l’aide d’une écriture très poétique l’auteur porte le lecteur d’un coup à travers ce court et sublime roman, qui y entre tel qu’il entrerait dans un rêve.
 
Les nuits blanches est un magnifique roman sur l’amour du grand auteur russe qu’est Fédor Dostoïevski.
 
A lire !

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Extrait : premier chapitre
 
PREMIÈRE NUIT
 
La nuit était merveilleuse - une de ces nuits comme notre jeunesse seule en connut, cher lecteur. Un firmament si étoilé, si calme, qu’en le regardant on se demandait involontairement : Peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? - et cette pensée est encore une pensée de jeunesse, cher lecteur, de la plus naïve jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le cœur bien longtemps jeune !
 
En pensant aux « méchants », je songeai, non sans plaisir, à la façon dont j’avais employé la journée qui venait de finir. Dès le matin, j’avais été pris d’un étrange chagrin : il me semblait que tout le monde me fuyait, m’abandonnait, qu’on me laissait seul. Certes, on serait en droit de me demander : Qui est-ce donc ce « tout le monde » ? Car, depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout entier. Et s’il me semblait ce matin que « tout le monde » m’abandonnait, c’est que Pétersbourg tout entier s’en était allé à la campagne. Je m’effrayais à l’idée que j’allais être seul. Depuis déjà trois jours, cette crainte germait en moi sans que je pusse me l’expliquer, et depuis trois jours j’errais à travers la ville, profondément triste, sans rien comprendre à ce qui se passait en moi. À Nevsky, au jardin, sur les quais, plus un seul visage de connaissance. Sans doute, pas un ne me connaît parmi ces visages de connaissance, mais moi je les connais tous et très particulièrement ; j’ai étudié ces physionomies, j’y sais lire leurs joies et leurs tristesses, et je les partage. Je me suis lié d’une étroite amitié (peu s’en faut du moins, car nous ne nous sommes jamais parlé) avec un petit vieillard que je rencontrais presque tous les jours, à une certaine heure, sur la Fontanka. Un vénérable petit vieillard, toujours occupé à discuter avec lui-même, la main gauche toujours agitée et, dans la droite, une longue canne à pomme d’or. Si quelque accident m’empêchait de me rendre à l’heure ordinaire à la Fontanka j’avais des remords, je me disais : Mon petit vieillard a le spleen. Aussi étions-nous vivement tentés de nous saluer, surtout quand nous nous trouvions tous deux dans de bonnes dispositions. Il n’y a pas longtemps, — nous avions passé deux jours entiers sans nous voir, — nous avons fait ensemble simultanément, le même geste pour saisir nos chapeaux. Mais nous nous sommes rappelé à temps que nous ne nous connaissions pas et nous avons échangé seulement un regard sympathique.
 
Je suis très bien aussi avec les maisons. Quand je passe, chacune d’elles accourt à ma rencontre, me regarde de toutes ses fenêtres et me dit : « Bonjour ! comment vas-tu ? Moi, grâce à Dieu, je me porte bien. Au mois de mai on m’ajoutera un étage. » Ou bien : « Comment va la santé ? Demain on me répare. » Ou bien : « J’ai failli brûler, Dieu ! que j’ai eu peur ! » etc. D’ailleurs, je ne les aime pas toutes également, j’ai mes préférences. Parmi mes grandes amies, j’en sais une qui a l’intention de faire, cet été, une cure chez l’architecte : je viendrai certainement tous les jours dans sa rue, exprès pour voir si on ne la soigne pas trop, car ces médecins-là !... Dieu la garde !
 
Mais je n’oublierai jamais mon aventure avec une très jolie maisonnette rose tendre, une toute petite maison en pierre qui me regardait avait tant d’affection et avait pour ses voisines, mesquines et mal bâties, tant d’évident mépris, que j’en étais réjoui chaque fois que je passais auprès d’elle. Un certain jour, ma pauvre amie me dit avec une inexprimable tristesse : « On me peint en jaune ! les brigands ! les barbares ! Ils n’épargnent rien, ni les colonnes, ni les balustrades... » et en effet mon amie jaunit comme un citron. On eût dit que la bile se répandait dans son corps ! Je n’eus plus le courage d’aller la voir, la pauvre jolie ainsi défigurée, ma pauvre amie peinte aux couleurs du Céleste Empire !…
 
Vous comprenez maintenant, lecteur, comment je connais tout Pétersbourg.
 
Je vous ai déjà dit les trois journées d’inquiétude que je passai à chercher les causes du singulier état d’esprit où je me trouvais. Je ne me sentais bien nulle part, ni dans la rue ni chez moi. Que me manque-t-il donc ?pensais-je, pourquoi suis-je si mal à l’aise ? Et je m’étonnais de remarquer, pour la première fois, la laideur de mes murs enfumés et du plafond où Matrena cultivait des toiles d’araignées avec grand succès. J’examinais mon mobilier, meuble par meuble, me demandant devant chacun : N’est-ce pas là qu’est le malheur ? (Car, en temps normal, il suffisait qu’une chaise fût placée autrement que la veille pour que je fusse hors de moi.) Puis je regardais par la fenêtre... Rien, nulle nouvelle cause d’ennui. J’imaginai d’appeler Matrena et de lui faire des reproches paternels au sujet de sa saleté en général et des toiles d’araignées en particulier ; mais elle me regarda avec stupéfaction et c’est tout ce que j’obtins d’elle ; elle sortit de la chambre sans me répondre un seul mot. Et les toiles d’araignées ne disparaîtront jamais.
 
C’est ce matin seulement que j’ai compris de quoi il s’agissait : hé ! hé ! mais... ils ont tous fichu le camp à la campagne !... (Passez-moi ce mot trivial, je ne suis pas en train de faire du grand style.) Oui, tout Pétersbourg est à la campagne... Et aussitôt chaque gentleman honorable, je veux dire d’extérieur comme il faut, qui passait en fiacre, se transformait à mes yeux en un estimable père de famille qui, après ses occupations ordinaires, s’en allait légèrement dans sa maison familiale, à la campagne. Tous les passants, depuis trois jours, avaient changé d’allure et tout en eux disait clairement : Nous ne sommes ici qu’en passant, et dans deux heures nous serons partis.
 
S’il s’ouvrait dans ma rue une fenêtre où d’abord avaient tambouriné de petits doigts blancs comme du sucre, puis d’où sortait une jolie tête de jeune fille qui appelait le marchand de fleurs, il ne me semblait pas du tout que la jeune fille prétendît se faire, avec ces fleurs, un printemps intime dans son appartement étouffant de Saint-Pétersbourg, cela signifiait au contraire : « Ces fleurs ! ah ! bientôt, j’irai les reporter dans les champs ! »
 
Plus encore, - car j’ai fait des progrès dans ma nouvelle découverte, - je sais déjà, rien qu’à l’aspect extérieur, discerner dans quelle villa telle personne demeure. Les habitants de Kamenni, des îles Aptekarsky ou de la route de Petergov, se distinguent par des manières recherchées, d’élégants costumes d’été et de jolies voitures. Les habitants de Pargolovo et au delà ont un caractère particulier de sagesse et de bonne tenue. Ceux des îles Krestovsky ont une imperturbable gaîté.
 
Rencontrais-je une procession de charretiers qui marchaient paresseusement, les guides dans leurs deux mains, auprès de leurs charrettes chargées de montagnes de meubles, tables, chaises, divans turcs et pas turcs, ustensiles de ménage, le tout terminé assez souvent par une cuisinière qui, assise au sommet du tas, couvait les biens de ses maîtres ; regardais-je glisser sur la Neva des bateaux eux aussi chargés de meubles : charrettes et bateaux se multipliaient à mes yeux, il me semblait que toute la ville s’en allait, que tout déménageait par caravanes, que la ville allait être déserte. J’en étais attristé, offensé. Car moi, je ne pouvais aller à la campagne ! J’étais pourtant prêt à partir avec chaque charrette, avec chaque monsieur un peu cossu qui louait une voiture. Mais pas un, pas un seul ne m’invitait. On eût dit que tous m’oubliaient, comme si j’étais pour eux un étranger !
 
Je marchais beaucoup, longtemps, de sorte que je finissais par ne plus savoir où j’étais, quand j’aperçus les fortifications. Immédiatement je me sentis joyeux. Je m’engageai à travers les champs et les prairies, je n’éprouvais aucune fatigue. Il me semblait même qu’un lourd fardeau tombait de mon âme. Tous les gens en carrosses me regardaient avec tant de sympathie qu’un peu plus ils m’auraient salué. Tous étaient contents, je ne sais pourquoi ; tous fumaient de beaux cigares. Moi j’étais heureux. Je me croyais tout à coup transporté en Italie, tant la nature m’étonnait, pauvre citadin à demi malade, à demi mort de l’atmosphère empoisonnée de la ville.
 
Il y a quelque chose d’ineffablement touchant dans notre campagne pétersbourgeoise, quand, au printemps, elle déploie soudain toute sa force, s’épanouit, se pare, s’enguirlande de fleurs. Elle me fait songer à ces jeunes filles languissantes, anémiées, qui n’excitent que la pitié, parfois l’indifférence, et brusquement, du jour au lendemain, deviennent inexprimablement merveilleuses de beauté : vous demeurez stupéfaits devant elles, vous demandant quelle puissance a mis ce feu inattendu dans ces yeux tristes et pensifs, qui a coloré d’un sang rose ces joues pâles naguère, qui a répandu cette passion sur ces traits qui n’avaient pas d’expression, pourquoi s’élèvent et s’abaissent si profondément ces jeunes seins ? Mon Dieu ! qui a pu donner à la pauvre fille cette force, cette soudaine plénitude de vie, cette beauté ? Qui a jeté cet éclair dans ce sourire ? Qui donc fait ainsi étinceler cette gaîté ? Vous regardez autour de vous, vous cherchez quelqu’un, vous devinez... Mais que les heures passent et peut-être demain retrouverez-vous le regard triste et pensif d’autrefois, le même visage pâle, les mêmes allures timides, effacées : c’est le sceau du chagrin, du repentir, c’est aussi le regret de l’épanouissement éphémère... et vous déplorez que cette beauté se soit fanée si vite : quoi ! vous n’avez pas même eu le temps de l’aimer !...
 
Je ne rentrai dans la ville qu’assez tard ; dix heures sonnaient. La route longeait le canal ; c’est un endroit désert à cette heure... Oui, je demeure dans la banlieue la plus reculée.
 
Je marchais en chantant. Quand je suis heureux je fredonne toujours. C’est, je crois, l’habitude des hommes qui, n’ayant ni amis ni camarades, ne savent avec qui partager un moment de joie.
 
Mais ce soir-là me réservait une aventure.
 
À l’écart, accoudée au parapet du canal, j’aperçus une femme. Elle semblait examiner attentivement l’eau trouble. Elle portait un charmant chapeau à fleurs jaunes et une coquette mantille noire.
 
« C’est une jeune fille et sûrement une brune, » pensai-je.
 
Elle semblait ne pas entendre mes pas et ne bougea point quand je passai auprès d’elle en retenant ma respiration et le cœur battant très fort.
 
« C’est étrange, pensai-je ; elle doit être très préoccupée. »
 
Et tout à coup je m’arrêtai, il me semblait avoir entendu des sanglots étouffés.
 
« Je ne me trompe pas, elle pleure. »
 
Un instant de silence, puis encore un sanglot. Mon Dieu ! mon cœur se serra. Je suis d’ordinaire très timide avec les femmes, mais dans un pareil moment !... — Je retournai sur mes pas, je m’approchai d’elle et j’aurais certainement prononcé le mot : « Madame, » si je ne m’étais rappelé à temps que ce mot est utilisé au moins dans mille circonstances analogues par tous nos romanciers mondains. Ce n’est que cela qui m’arrêta, et je cherchais un mot plus rare quand la jeune fille m’aperçut, se redressa et glissa vivement devant moi en longeant le canal. Je me mis aussitôt à la suivre. Mais elle s’en aperçut, quitta le quai, traversa la rue et prit le trottoir. Je n’osais traverser la rue à mon tour, mon cœur sautait dans ma poitrine comme un oiseau en cage. Heureusement le hasard me vint en aide.
 
Sur le trottoir où marchait l’inconnue et tout près d’elle surgit un monsieur en frac ; d’un âge « sérieux » : on n’eût pu dire, par exemple, que sa démarche aussi fût sérieuse. Il se dandinait en rasant prudemment les murs. La jeune fille filait droit comme une flèche, d’un pas à la fois précipité et peureux, comme font toutes les jeunes filles qui veulent éviter qu’on leur offre de les accompagner ; et certes, avec son allure mal assurée, le monsieur dont l’ombre se dandinait sur les murs n’eût pu la rejoindre s’il ne s’était brusquement mis à courir. Elle allait comme le vent, mais son persécuteur gagnait du terrain, il était déjà tout près d’elle, elle jeta un cri, et... Je remerciai la destinée pour l’excellent bâton que je tenais dans ma main droite. En un instant je fus de l’autre côté, le monsieur prit en considération l’argument irréfutable que je lui proposai, se tut, recula et, seulement quand nous l’eûmes distancé, se mit à protester en termes assez énergiques ; mais ses paroles se perdirent dans l’air.
 
- Prenez mon bras, dis-je à l’inconnue.
 
Elle passa silencieusement sous mon bras sa main tremblante encore de frayeur. Ô le monsieur inattendu ! Comme je le bénissais !
 
Je jetai un rapide regard sur elle. Elle était brune comme je l’avais deviné, et fort jolie. Ses yeux étaient encore mouillés de larmes, mais ses lèvres souriaient. Elle me regarda furtivement, rougit un peu et baissa les yeux.
 
- Vous voyez ! Pourquoi m’aviez-vous repoussé ? Si j’avais été là, rien ne serait arrivé...
 
- Mais je ne vous connaissais pas, je croyais que vous aussi...
 
- Me connaissez-vous davantage, maintenant ?
 
- Un peu. Par exemple, vous tremblez, pensez-vous que je ne sache pas pourquoi ?
 
- Oh ! vous avez deviné du premier coup ! m’écriai-je transporté de joie que la jeune fille fût si intelligente, car l’intelligence et la beauté vont très bien ensemble. - Oui, vous avez deviné à qui vous aviez affaire. C’est vrai, je suis timide avec les femmes. Je suis même plus ému maintenant que vous ne l’étiez, vous, quand ce monsieur vous a fait peur. C’est comme un rêve... Non, c’est plus qu’un rêve, car jamais, même en rêve, il ne m’arrive de parler à une femme.
 
- Que dites-vous ? Vraiment ?
 
- Oui. Si mon bras tremble, c’est que jamais encore une aussi jolie petite main ne s’y est appuyée. Je n’ai pas du tout l’habitude des femmes... J’ai toujours vécu seul. Aussi je ne sais pas leur parler. Peut-être bien vous ai-je déjà dit quelque sottise ; parlez franchement, vous le pouvez, je ne suis pas susceptible...
 
- Vous n’avez pas dit de sottise, pas du tout, au contraire, et puisque vous voulez que je vous parle franchement, je vous dirai qu’une telle timidité plaît aux femmes, et si vous voulez tout savoir je vous dirai encore qu’elle me plaît particulièrement. Aussi je vous permets de m’accompagner jusqu’à ma porte.
 
- Mais, dis-je étouffant de joie, vous m’en direz tant que je cesserai d’être timide et alors, adieu tous mes avantages...
 
- Des avantages ! Quels avantages ? Pourquoi faire ? Voilà qui n’est pas bien.
 
- Pardon... Mais comment voulez-vous que je ne désire pas...
 
- Plaire, n’est-ce pas ?
 
- Eh bien ! oui. Oui, soyez bonne, au nom de Dieu ! Écoutez. J’ai vingt-six ans et personne encore ne m’a aimé. Comment donc pourrais-je parler adroitement et à propos ? Pourtant il faut que je parle, j’ai envie de tout vous dire, à vous... Mon cœur crie, je ne puis me taire... Mais le croiriez-vous... pas une seule femme, jamais, jamais... et pas un ami ! et tous les jours je rêve qu’enfin je vais rencontrer quelqu’un, je rêve, je rêve... et si vous saviez combien de fois j’ai été amoureux de cette façon !
 
- Mais comment ? de qui ?
 
- De personne, idéalement. Ce sont des figures de femmes aperçues en rêve. Mes rêves sont des romans entiers. Oh ! vous ne me connaissez pas... Il est vrai, - et il ne se pouvait autrement, - j’ai rencontré deux ou trois femmes, mais quelles femmes ! Ah ! l’éternel pot-au-feu !... Mais vous ririez si je vous racontais que j’ai plusieurs fois fait le rêve que je parlais, dans la rue, à une dame du plus grand monde. Oui, dans la rue, tout simplement : la dame était seule et moi je lui parlais respectueusement, timidement, passionnément. Je lui disais : que je me perds dans la solitude, qu’il ne faut pas me renvoyer, que nulle femme ne m’aime, que c’est le devoir de la femme de ne pas repousser la prière d’un malheureux, que je lui demande tout au plus deux paroles de sœur, deux paroles compatissantes, qu’elle doit donc m’écouter, qu’elle peut rire de moi s’il lui plaît, mais qu’il faut qu’elle m’écoute, qu’il faut qu’elle me rende l’espérance que j’ai perdue... Deux paroles, seulement deux paroles et puis ne la revoir plus jamais !... Mais vous riez... Du reste ce que je dis est en effet très risible.
 
- Ne vous fâchez pas. Ce qui me fait rire, c’est que vous êtes votre propre ennemi. Si vous essayiez vous réussiriez peut-être, même si la scène se passait dans la rue. Plus c’est simple et plus c’est sûr. Pas une femme de cœur, pourvu qu’elle ne fût ni sotte ni, en ce moment même, de mauvaise humeur, n’oserait vous refuser les deux paroles que vous implorez. Pourtant, qui sait ? Peut-être vous prendrait-on pour un fou. J’ai jugé d’après moi, - car moi je sais bien comme vivent les gens sur la terre...
 
- Oh ! je vous remercie, m’écriai-je. Vous ne pouvez comprendre le bien que vous venez de me faire !
 
- Bon, bon... Mais dites-moi, à quoi avez-vous vu que je suis une femme avec laquelle... eh bien, une femme digne... digne... d’attention et d’amitié ? En un mot pas... pot-au-feu, comme vous dites ? Pourquoi vous êtes-vous décidé à vous approcher de moi ?
 
- Pourquoi ? Mais... vous étiez seule, ce monsieur trop entreprenant... il faisait nuit, convenez que c’était le devoir...
 
- Mais non, auparavant déjà, là, de l’autre côté, vous vouliez m’aborder...
 
- Là, de l’autre côté ?... Mais vraiment, je ne sais comment vous répondre, je crains... Savez-vous ? Je me sentais aujourd’hui très heureux. La marche, les chansons que je me suis rappelées, la campagne... jamais je ne me suis senti si bien. Voyez... cela m’a semblé peut-être... pardonnez-moi si je vous le rappelle, j’ai cru vous avoir entendu pleurer, et moi... je n’ai pu supporter cela, mon cœur s’est serré. Ô mon Dieu ! étais-je coupable d’avoir pour vous une pitié fraternelle !... Pouvais-je vous offenser en m’approchant de vous malgré moi ?
 
- Taisez-vous... dit la jeune fille en baissant les yeux et en me serrant la main. J’ai eu tort de parler de cela, mais je suis contente de ne pas m’être trompée sur vous... Eh bien, me voici chez moi. Il faut traverser cette petite ruelle et il n’y a plus que deux pas. Adieu. Merci.
 
- Alors, nous ne nous verrons plus jamais, c’est fini ?
 
- Voyez-vous ! dit en riant la jeune fille, vous ne vouliez d’abord que deux mots, et maintenant... Du reste, nous nous reverrons peut-être...
 
- Je viendrai ici demain... Oh ! pardon, je suis déjà exigeant.
 
- Oui, vous n’avez pas de patience, vous ordonnez presque...
 
- Écoutez-moi, interrompis-je, je ne puis pas ne pas venir ici demain. Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves. Je rêverai de vous toute la nuit, toute la semaine, toute l’année. Je viendrai ici demain, absolument, précisément ici, demain, à la même heure et je serai heureux de m’y souvenir de la veille... Cette place m’est déjà chère. - J’ai deux ou trois endroits pareils dans Pétersbourg. Dans l’un d’eux j’ai pleuré... d’un souvenir. Qui sait ? il y a dix minutes, vous aussi vous pleuriez peut-être pour quelque souvenir. Peut-être autrefois avez-vous été très heureuse ici ?
 
- Je viendrai peut-être aussi demain à dix heures, je vois que je ne peux plus vous le défendre... Mais, il ne faut pas venir ici. Ne pensez pas que je vous fixe un rendez-vous, je prévois seulement que j’aurai à venir ici pour mes affaires, mais... eh bien, franchement, je ne serai pas fâchée que vous y veniez aussi. D’abord je puis avoir encore des désagréments comme aujourd’hui, mais laissons cela... En un mot, je voudrais tout simplement vous voir... pour vous dire deux mots. N’allez pas me juger mal pour cela. Ne pensez pas que je donne si facilement des rendez-vous ; je ne vous aurais pas dit cela si... mais que cela reste un secret, c’est la condition...
 
- Une convention, dites tout de suite que c’est une condition ! je consens à tout, m’écriai-je transporté, à tout, je réponds de moi, je serai obéissant, respectueux... vous me connaissez.
 
- C’est précisément parce que je vous connais que je vous invite demain ; mais vous, prenez garde à cette autre condition tout à fait capitale (je vais vous parler franchement) : ne devenez pas amoureux de moi, cela ne se peut pas, je vous assure ; pour l’amitié je veux bien, voici ma main ; mais l’amour, non, je vous en prie.
 
- Je vous jure...
 
- Ne jurez pas, vous êtes inflammable comme la poudre... Ne m’en veuillez pas pour vous avoir dit cela, si vous saviez... Moi non plus je n’ai personne au monde à qui faire une confidence, demander un conseil ; vous, vous êtes une exception, je vous connais comme si nous étions des amis de vingt ans... n’est-ce pas que vous ne me trahirez pas ?
 
- Vous verrez ! Mais comment vivre encore tout ce grand jour ?
 
- Dormez bien, bonne nuit, et rappelez-vous que j’ai déjà confiance en vous. Dites, on n’a pas à rendre compte de tous ses sentiments, même d’une sympathie fraternelle ? C’est vous qui m’avez dit cela, et vous l’avez si bien dit que la pensée m’est venue aussitôt de me confier à vous et de vous dire...
 
- Quoi, mon Dieu ! dire quoi ?
 
- À demain ! que cela reste un secret jusqu’à demain ! Ça vaudra mieux pour vous ! Ça ressemblera mieux à un roman ! — Peut-être vous dirai-je demain... tout, et peut-être ne vous dirai-je rien ! Je veux d’abord causer avec vous, vous mieux connaître.
 
- Moi, déclarai-je avec décision, je vous raconterai demain toute mon histoire ! Mais quoi donc ? Quelque chose de merveilleux se passe en moi. Où suis-je donc ? mon Dieu ! Eh bien ! n’êtes-vous pas contente maintenant de ne pas vous être fâchée tout à l’heure, de ne pas m’avoir repoussé dès le premier mot ? En deux minutes vous m’avez rendu heureux pour toute la vie, oui heureux ! vous m’avez réconcilié avec moi-même ! vous avez peut-être éclairci tous mes doutes ! S’il me revient des instants semblables... Eh bien, je vous dirai demain tout, vous saurez tout, tout...
 
- Alors c’est vous qui commencerez ?

- Entendu.
 
- Au revoir !
 
- Au revoir !
 
Et nous nous séparâmes. J’errai toute la nuit, je ne pouvais me décider à rentrer...
 
« À demain ! »
 

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Voir également :
- La logeuse (Хозяйка, Hoziaïka) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1847), présentation et extrait
- La Douce (Кроткая; Krotkaja) - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1876), présentation et texte intégral


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11-01-2010, 22:31:29 Marc
Fedor Dostoievski   litterature russe   romance   romans psychologiques  
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